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Colonialisme et contradiction en Nouvelle Calédonie

212 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296194496
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ROSELÈNE DOUSSET-LEENHARDT

COLONIALISME ET CONTRADICTIONS Nouvelle-Calédonie 1878-1978
Les causes de l'insurrection de 1878

Nouvelle Édition

Librairie - Editions L'Harmattan 18, rue des Quatre-Vents 75006 Paris

DU MEME AUTEUR

La grande case, Paris, P. Métais.

Buchet-Chastel,

1965, 198 pages.

Préf.

de

Le culte du cargo, étude du Mouvement cargoïste dans le sud du Madang méridional, Nouvelle-Guinée. Paris, Fayard, 1974. (Traduction de la thèse de Peter Lawrence: Road belong cargo.) Le grand /ivre du Pacifique, Edita-Vilo, 1976, Préf. de J. Jobé, 300 pages. 4 parties 1 - Les découvertes, par Etienne Taillemite. 2 - La civilisation du Pacifique, par Roselène DoussetLeenhardt. 3 - La colonisation, par Roselène Dousset-Leenhardt. 4 - Les temps modernes, par Roselène DoussetLeenhardt. Terre natale, terre d'exil, Paris, Maisonneuve et Larose, 1976, 318 pages. Avec 3 cartes de l'insurrection de 1878 établies par l'auteur, ill., index, Bbg. Préface du Prof. Etienne Souriau, Membre de l'Institut. Liminaire de Maître Jean-Jacques de Félice.

Couverture:

Portrait du chef ATAI
ISBN

(Fonds Bouge, musée de Chartres).

2-85802-053-1

A LA MÉMOIRE DE JEAN AUBIER

TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos à la nouvelle édition. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . PRÉFACE,par le Professeur Roger Bastide.......................
PREMIÈRE PARTIE

9 II

ÉTRANGERS,

DIEUX

ET QUADRUPÈDES

Ch. I.

Introduction.

......................................

l' 23

Ch. II. btrangersetquadrupèdes
I. II.

.............................
néo-calédo-

Prises de contact. Les explorateurs face à la civilisation nienne.

Ch. III. Missionnaireset militaires. ........................... I. Points de repères 1843-1853. II. La mission pré-colonisatrice. III. L'implantation missionnaire. IV. Les missionnaires vus par les Néo-Calédoniens. Ch. IV 'C%ns, I. II. III. IV. V. administrateurs et administrés. . .. . . . . . . . . . . . . . Le régime des terres. La colonisation libre. La colonisation pénale. L'administration. La résistance néo-calédonienne.

49

75

Ch. V. Conclusion........................................

10'

DEUXIÈME

PARTIE

HISTORIQUE Actes d'hostilité et de résistance de 1843 à 1878

................

115

.
ANNEXE

: Rapport du général de Trentinian
;

..................

1%5

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
INDEX. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

161

191

Avant-propos à la nouvelle édition
L 'Harmattan, en cette année 1978, année centenaire de la mort d'Atai: procède à une réimpressIOn de Colonialisme et contradictions. Lorsquej'ai écrit cet ouvrage, en 1965, mon désir était d'apprendre cette terre où j'étais née et de restituer ce passé enfoui dans les archives d'Occident, ce passé qui constitue un morceau d'histoire partagée. Mais, devant l'horreur de ces répressions que je découvrais, j'avais tendance, comme on le fait lorsque l'on doit annoncer un deuil cruel à un ami, à taire, autant que faire se peu~ les à-côtés dérisoires de ce deuil. Pour des raisons d'économie matérielles, il ne peut être question de changer un seul mot à ce texte déjà ancien. Peu importe car, tel quel, le livre, par ce qu'il établit pour la première fois de l'histoire de la Nouvelle-Calédonie, est important, et de même en est-il du volume qui lui fait suite: Terre natale, terre d'exil (1). Si je devais ré-écrire maintenant Colonialisme et contradictions j'agirais autrement: j'ai consacré ma vie à établir l'histoire de la résistance des îles du Pacifique et un autre que moi, Maurice Leenhardt, né précisément en 1878, l'année où fut tué A tai: a décrit la société des« Séjours paisibles» et réclamé pour ses habitants « une place au soleil» - comme il l'avait fait auparavant pour l'Afrique du Sud dans son livre: Le Mouvement éthiopien au sud de l'Afrique de 1896 à 1899 (2). Qu'en est-il maintenant et à quoi ont servi ces travaux, qu'ils soient d'histoire ou d'ethnographie, puisque la surdité des nations dominantes est chronique. La première chose qui compterait, pour ce double centenaire, c'est que la tête du Chef Atai" soit rendue à sa terre et que la situation économique et politique décrite dans le livre qu'on va lire prenne fin. Paris, 20 janvier 1978 Roselène Dousset- Leenhardt

(I) Terre natale, Terre d'exil: Ce récit de l'insurrection de 1878, établi d'après les recherches que j'ai faites dans les archives françaises contient 3 cartes de l'Insurrection, établies par moi-même. Il a été édité aux éditions G.-P. Maisonneuve et Larose, 11, rue Victor-Cousin, 75005 Paris. 316 p., cartes, ill., Bibliog., index. Liminaire de Maître Jean-Jacques de Félice, préface du Professeur Etienne Souriau, Membre de l'Institut. (2) Maurice Leenhardt, Le Mouvement éthiopien au sud de l'Afrique de 1896 à 1899, vient de faire l'objet d'une réimpression avec une préface de Robert Delavignette et une présentation de l'œuvre de Maurice Leenhardt par Robert Cornevin. Paris, Publications de l'Académie des Sciences d'outre-mer, IS, rue La Pérouse, 75116 Paris, 121:1 ages plus cinq p pages de bibliographie sur les mouvements messianistes de 1958 à 1976.

«(...) hier comme aujourd'hui le sauvage est une épice pour un potage qui reste le même dans sa fadeur. Si bien que les cohortes des cultures exotiques péniblement rassemblées par l'ethnologie restent généralement muettes. (...) L'Océanie (...). C'est probablement dans cette région du monde que les voix étouffées des colonisés par l'ethnologie sont les plus fortes, les plus surprenantes, les plus neuves. »

Remo Guidieri (in: Journal de la Société des Océanistes, T. XXIX, N° 39.)

PRE-FACE

La thèse de Mme Dousset, sur les causes de l'Insurrection de z878 en Nouvelle-Calédonie, s'inscrit dans le cadre de cette nouvelle science que l'on voit, enjin, naître et se développer a1!Jourd' hui : l'ethno-histoire, qui Il'a rien à voir avec la généralisation, à des ethnies autres que la nôtre, des méthodes ou des perspectives de l'histoire traditionnelle. Mme Dousset a des dons d'écrivain,. elle les a d'ailleurs déjà montrés dans ce charmant recueil de contes canaques qu'elle a destiné aux enfants... mais où les plus grands trouvent aussi beaucoupde plaisir. Cependant, ces dons d'écrivain, elle les met maintenant au service de la science et, puisque l'auteur de ce livre me fait l' honneur de me demander de le préfacer, je voudrais souligner la double importance quej'attache à cette publication: son importance méthodologique et son importance théorique. Et d'abord son importance méthodologique pour la construction même de cette jeune science qu'est l'ethno-histoire. Certes, comme tous les historiens, Mme Dousset a travaillé dans les archives, aussi bien dans les archives privées que dans les archives publiques,. on trouvera même dans son livre des documents inédits de la plus grande importance,. mais elle a bien compris probablement parce qu'elle est la jille de mon vieux Maitre Lomhardt et qu'elle a vécu dans la familiarité de son père - que la compilation historique ne permet pas de rendre compte des faits, du moins pour une ethnie différente de la nôtre, car entre les causes et les effets il n'y a plus ici continuité: entre les deux s'intercale !a mentalité canaque, si bien que les faits historiques sont to1!Jourspris dans les réseaux des mythes et des symboles. Il y a donc lieu, à chaque instant, de se livrer sur les faits rapportés par les administrateurs, les militaires ou les missionnaires, à un « décryptage », qui n'est possible quepar une connaissancepréalable et profonde du code culture! de l'ethnie dont on étudiel'histoire. C'est là justement, à mon sens, ce qui distingue l'ethno-histoire de l'histoire traditionnelle. Il ne s'agit pas, bien entendu, de tirer des traditions orales, considérées comme des documents valables pour les satiétés sans écriture, des repères pour une chronologie,. car on « décrypte» alors les faits symboliques «étrangers» à travers notre propre code culturel. La démarche est absolument l'inverse de celle-ci: elle consiste à « décrypter » au contraire des événements historiques, qui ont une chronologieidentique à la nôtre, puisque nails avons sur eux des événements datés, à travers le « code culturel» de ceux qui les ont vécus,

-

u.

COLONIALISME

ET CONTRADICTIONS

en victimes ou en héros, et - ce qui est le plus important - qui les ont vécus à la fois dans leurs vies physiques et dans leurs vies oniriques - étroitement soudées comme drame historique et comme drame cosmique. Il n'y a pas d'autre façon de faire l'histoire des peuples éloignés,. les ana!Jses si fines que l'on trouvera au cours des pages que l'on va lire montrent la fécondité de cette perspective «compréhensive ». Mais quelle que soit l'importance que j'attache à cette première contri-

-

bution méthodologique, t elle n'est pas mince - le livre de Mme Dousset e

-

présente encore un autre intérêt, d'ordre théorique. Il pose en effet un problème, un problème qui ne pourra être résolu que par la méthode comparative, mais qui est bien posé dans les pages terminales de la thèse. Nous disposons, depuis quelques années, d'une riche bibliographie sur le culte du cargo en Méla. nésie et les Français connaissent J'importante contribution de M. Guiart dans ce domaine. Or, il sujjit de lire deux des livres les plus récents écrits sur ces cultes, Mambu de Burridge, et plus encore peut-être Road belong Cargo de Peter La1J1rence, pour saisir l'homologie des réactions de l'ensemble des Mélanésiens vis-à-vis des blancs (ou des divers groupes de blancs) dans les premiers stades de leurs contacts. Comment se fait-il alors, puisque l'exPérience des blancs par les Mélanésiens et leurs désillusions se sont inscrites à travers des réseaux similaires de symboles, de rêves nocturnes intégrés à la mythologie ancestrale et de mythes nOtlVeaux bâtis à l'aide de ces constructions oniriques, que d'un côté nous assistions à une révolte armée et de l'autre à la fabrication d'un culte millénariste? Certes nous trotIVons aussi des révoltes dans d'autres îles que la Nouvelle-Calédonie, mais en général imbriquées dans une séquence millénariste, soit qu'el/es en constituent un des points de déPart, soit qu'elles prennent place plus tardivement (au moment de la réPression du culte du Cargo). Mme Dausset suggère,..l'existence d'une tendance messianique aussi chez les Canaques,. mais elle reste /atente... Pourquoi? Nous n'avons pas /a prétention de réPondre à cette question. Il nous sujjit de dire que le livre qu'on va lire maintenant pose à l'ethnologue la question troublante des « alternatives culturelles» et, par derrière, telle des rapports entre l'ethno-histoire et l'histoire traditionnelle ou, si l'on préfère, entre deux types de «( décryptage )}. L'ouvrage

que Mme Dousset nous promet sur la révolte e//e-même de rSlS nous apportera peut-être une première ébauchede solution,. nous l'attendons avec
impatience.

Paris, 9 mars 1968.

Roger

BA.STIDE

Professeur honoraire à la Fa&lllté des LeI/res et SGienGes &1II4i"er de l'UniversÏlI de Paris, Di reGleur d'Éllllier à l'ÉGole Pratitple des HflIIles Éllllies (VIe Seçlion).

PREMIÈRE

PAR TIE

ÉTRANGERS,

DIEUX

ET

QUADRUPÈDES

«Mais c'était là un effet d'adaptation aux circonstances çoloniales. L'usage même de placer les morts dans les arbres, que maints ethnographes ont considéré comme l'une des caractéristiques de la culture calédonienne, remonte à l'introduction des cochons par Cook. Ceux-ci s'attaquèrent aux cadavres couchés par terre, et déterminèrent les deuilleurs à mettre leurs morts hors de portée. »
Maurice Leenhardt (Gens de la Grand Terre)

N.B.
En Pied de chaque page figurent les notes et références S:" rapportant. D'autre part est indiqué entre crochets [ ] le numéro de la bibliographie auquel correspond l'ouvrage ou le document cité. Les cartes sont établies d'après les domments de J'époque. L'orthographe des noms propres correspond à celle qui figure sur les doçuments cités. II en résulte qu'une même personne ou un même lieu sont souvent orthographiés de fafon~ très différentes. L'index des noms (pp. 191 et sq.) permet de réaliser les identifications nécessaires à la compréhension du texte. L'édition originale de cet ouvrage a paru en 1970 par les soins de Mouton et de l'École Pratique des Hautes Études.

-

-

« (...j la dure ascèse à laquelle doit se soumettre une raison qui veut restituer par l'analyse une réalité saisie par le cœur. » Alassane N'Daw.

CHAPITRE I

INTRODUCTION

Plus on a de passion pour un sujet, plus il faut se méfier de soimême et passer ses moindres mots au crible d'une critique sévère. Malgré tout, malgré l'érudition accumulée, il reste un ton, un accent qui laissent percer cette passion. C'est pourquoi je crois utile d'exposer brièvement le contexte personnel dans lequel s'est placé le choix de mon sujet, afin que puisse être discernée la part d'éléments subjectifs qui se mêle aux données objectives rassemblées dans cette étude. Ma naissance eut lieu sur la côte ouest de la Nouvelle-Calédonie, à Nouméa, capitale et refuge des blancs, alors que j'aurais dû naître à Do Néva, « le vrai pays », où mes frères et sœurs sont nés et où mon père, le missionnaire Maurice Leenhardt, avait dès son arrivée en 1902 fondé la mission protestante. Pourquoi cette naissance à Nouméa? Était-ce à cause de la santé de ma mère, des études de mon frère aîné, ou bien à cause de la rébellion indigène qui avait éclaté plus au nord, dans la brousse, rendant tout le pays, hors la capitale, dangereux pour les blancs? Qu'importent les raisons, le fait est là : née au pays des Néo-Calédoniens, j'ai vu le jour dans cette ville où il n'y avait que des blancs, une ville où mon père ne séjourna pour ainsi dire jamais 1. Lorsque mon père rentra en France, il laissa son cœur dans cette Nouvelle-Calédonie qu'il était venu évangéliser mais où, à peine débarqué, il constatait: «On nous a montré un peuple s'élançant dans les bras d'un bon Jésus, mais je ne trouve guère que le fier Canaque de l'Insurrection qui, vaincu, préfère ne pas avoir d'enfants que de les voir exploités par les blancs» 2. Ce fier Canaque, il le convertit mais en même temps il fut converti par lui. Il avait compris que « le plus grand sacrifice [...] exigé du missionnaire est celui de sa culture; non qu'il faille en faire fi, mais il faut la réserver comme un acquit pour en acquérir une nouvelle, une culture indigène - à la Sorbonne, on dirait pré-logique - et cela n'est pas
1. Sauf en 1947-48 lorsqu'il fut appelé à fonder l'Institut Français à Nouméa. 2. Lettre de Maurice Leenhardt à son père, Téoudié, 2 juin 1903. d'Océanie

16

COLONIALISME

ET CONTRADICTIONS

simple. Aussi bien a-t-on si peu fait avec les indigènes parce qu'on s'est peu appliqué à cet effort de pénétr~r leur mentalité, de refondre les données de nos concepts pour obtenir des concepts qui leur conviennent avec nos propres données; ces données étant épurées pour n'en retenir que ce qui est du patrimoine de l'humanité et non glose des Occidentaux» 1. C'est ainsi que, dès que je sus mes lettres, en même temps que ma bible d'enfant, j'ânonnai «le cycle du lézard », ces légendes, ou mythes néo-calédoniens, que transcrivit Boesoou Erijisi, un sculpteur de masques qui fut un des premiers convertis de mon père et son meilleur informateur. Je suivais du doigt la traduction juxtalinéaire passant ligne après ligne du houaïlou au français sans que cela me gênât aucunement. Je participais naturellement des deux cultures. Elles ne s'opposaient pas en moi et, loin d'avoir à « sacrifier» l'une à l'autre, l'enfant que j'étais les absorbait sans distinction. Mais à douze ans je découvris que les choses n'étaient pas aussi simples que la « bénévolence » de Maurice Leenhardt - pour employer un mot qu'il aimait me l'avait jusqu'alors laissé paraître. C'était en 193 I, à l'époque de l'Exposition Coloniale, et je venais de commencer mes études secondaires. Nous avions ce jour-là, dans l'après-midi, une composition de grammaire que j'avais préparée avec un soin particulier car j'aimais la grammaire. Mais voici qu'au moment où, à la maison, nous allions nous mettre à table, mon père arriva. Il était en colère et annonça qu'il allait repartir aussitôt. Il venait d'apprendre que des Néo-Calédoniens étaient arrivés sans qu'on l'ait prévenu, et qu'ils étaient misérablement traités. Il voulait « tout de suite aller voir ». Je demandai à l'accompagner. Je ne me souviens ni du chemin parcouru, ni du lieu où nous retrouvâmes, dans l'obscurité d'une cave, couchés à même le sol, ces hommes venus des antipodes pour nous revoir. A notre entrée, ils se lèvent, s'approchent et nous palpent en riant les épaules et les bras. Ils racontent le pourquoi de leur engagement: un homme blanc est passé dans l'île demandant des volontaires pour l'Exposition de Paris. Paris, c'est là qu'est «Messi Leenhardt », ils se sont engagés. Et voilà. Ils ont eu raison: « Messi est là ». Ils sont tous autour de nous. Certains me disent qu'ils sont « péva Roselène », c'est-à-dire, pères de Roselène, de petites filles nommées comme moi: elles sont donc mes « devine» (devine), c'est-à-dire mes homonymes, et de ce fait ont avec moi, selon la culture de mon pays natal, un lien très proche, plus fort encore que celui du sang. Nous nous retrouvons en pleine fraternité et mon père a son grand rire des bons jours. Un homme cependant est entré, un blanc. Il parle et comme, tout

-

I.

Id,m,

~ septembre

1913.

INTRODUCTION

I7

à la joie de notre rencontre, nous ne l'entendons pas, il se met à vociférer. Il crie que nous n'avions pas le droit d'entrer et nous pousse vers la sortie. Mon père proteste, lève sa canne; son chapeau de missionnaire, à larges bords, est tout cabossé. Les Canaques, les bras écartés, se balancent d'un pied sur l'autre comme pour scander l'altercation. Pour moi je m'agrippe de tout mon poids à la main de mon père afin de l'aider à résister. Mais l'homme blanc, secondé par deux gardiens, parvint à nous faire sortir. Au moment où, jambes raidies, traînée à la remorque de mon père, je franchis la porte, je me retournai: je ne vis qu'une rangée de chapeaux que des mains noires tenaient à hauteur du visage. Debout, silencieux et droits, d'un geste empli d'une dignité grave, mes compatriotes cachaient leurs larmes derrière leurs chapeaux. En classe, je rendis copie blanche. Je ne voulais plus avoir rien à faire avec ce pays, ni avec sa grammaire et, révoltée, je restais les bras croisés, derrière mon pupitre d'écolière. Cette composition de grammaire que j'avais si bien préparée n'avait plus de sens pour moi. Et tout au long de l'Exposition Coloniale, derrière la barrière qui nous séparait du podium sur lequel les « Sauvages » exécutaient leurs danses, je regardais s'accomplir ce meurtre culturel et j'avais honte. Ce « meurtre », je le ressentais alors sans pouvoir le comprendre. Je constatais seulement cette volonté - inconsciente peut-être, mais non moins efficace de transformer en exotisme la réalité d'une culture que j'avais appris à respecter à l'égal des autres cultures, et cela me heurtait profondément. Cette anecdote, que je raconte telle que je me rappelle l'avoir vécue, a marqué mon adolescence. Il me fallait donc choisir entre les deux cultures et ce choix m'était impossible. J'ai vécu dans ce malaise, cherchant pas à pas à le résoudre, explorant diverses pistes dont aucune ne me conduisait là où je voulais aller. * Chemin faisant cependant j'ai appris à connaître l'histoire de la N ouvelleCalédonie et je me suis particulièrement penchée sur les révoltes qui jalonnent cette histoire. Les révoltes, en effet, m'ont semblé être des moments privilégiés pour saisir l'affrontement des cultures en présence car, prises dans un moment conflictuel, les valeurs essentielles de la culture traditionnelle de la Nouvelle-Calédonie ressortent alors sans aucune ombre, avec une sorte d'innocence. De plus, ces moments de révolte - dont le souvenir est resté très contemporain dans la mémoire du Mélanésien - n'ont jamais été étudiés, personne n'en a écrit l'histoire. Depuis 1883, il existe d'abondantes bibliographies sur la Nouvelle-Calédonie. A elles toutes, elles ne contiennent pas trois pages de titres sur l'Insurrection de 1878 qui marque cependant une date essentielle de cette histoire. On exalte le Bataillon du Pacifique, composé 2

18

COLONIALISME

ET CONTRADICTIONS

de Mélanésiens qui furent les premiers à répondre à l'appel du 18 juin 1940, mais on néglige la résistance que les aînés de ces Mélanésiens opposèrent à l'envahisseur sur leur propre terre. Et pourtant, ce sont les mêmes discours de guerre qui servirent, dans l'un et l'autre cas, à exalter le courage des combattants. On veut bien leur porter un intérêt « ethnologique », mais on ne distingue pas leur histoire de l'histoire de la colonisation. J'ai souvent interrogé mon père sur la révolte qui éclata peu avant ma naissance mais il m'a toujours paru qu'il n'aimait pas à en parler. Il n'a pas cru non plus devoir en écrire l'histoire alors qu'il lui aurait suffi de mettre au net ses carnets et ses croquis. Je relève seulement cette note mélancolique: « Je leur ai parlé: 'Vous m'en voulez, parce que je vous transmets sans cesse les ordres du Gouvernement, mais ce n'est pas de moi-même, ce ne sont pas mes paroles'. Un homme répondit: 'Peu importe ce que tu diras. Nous ferons maintenant ce que nous voulons faire: la Guerre'» I. Ces paroles fermes et loyales mettaient le missionnaire devant l'alternative ou bien de couvrir ces rebelles qu'il aimait et dont il comprenait les revendications, ou bien d'assumer le rôle pacificateur de citoyen d'un pays colonisateur. C'était en 1917; le patriotisme primait tout; quelque déchirement qu'il en eût, il choisit le deuxième terme de cette alternative et dès le lendemain je relève dans son carnet de route cette page, écrite d'un style rapide mais d'une écriture ferme et non plus écrasée comme le jour précédent: « Poindet Bopope a été Atéa, y aurait dansé sur un trou, signe grave de guerre, ce qui justifie l'accusation d'avoir paclé pour la guerre, mais après ma visite ici, remonta en tenue de guerre, que l'opinion lui fit bientôt quitter; quand les autres lui envoyèrent de la viande (la première fut apportée par Josua de Bopope) fit trou dans la terre et l'enterra» Il. Ainsi le pacificateur triomphait. Ce que j'ai appris de la révolte de 1917m'a aidée à mieux comprendre le pourquoi d'une révolte plus étendue et beaucoup plus importante, celle de 1878. Mon propos est, ici, non pas de la raconter mais d'en étudier les causes. En reprenant depuis le commencement et à différents paliers les faits significatifs qui l'ont déterminée, nous parviendrons à dégager, du même coup, les raisons profondes de toutes les rébellions, qui jalonnèrent l'implantation des blancs dans ce pays, et par là même à mieux saisir certains ressorts fondamentaux de la culture mélanésienne.

*
1. Entretien avec Mangou, Grand Chef Boho Koniambo 14 avril 1918, M.L., pp. ~-6 [376]. Carnet II. z. Bopope, 15 mars 1918, M.L., ibid., p. 19. Tiaoué à Panéki,

INTRODUCTION

19

Il fallait d'abord établir cette histoire dont maints aspects ont été jusqu'à présent ignorés ou négligés. Poui: ce faire, j'ai dépouillé la documentation imprimée disponible. J'ai notamment retenu: - Plus de ~oo récits, rapports, lettres émanant de marins et de tous ceux qui composaient l'équipage et les passagers des navires allant dans ces mers lointaines, géographes, anthropologues, naturalistes, bientôt suivis par les missionnaires, fonctionnaires et administrateurs; - Des essais historiques, tel le Schreiner 1, qui malheureusement contiennent maintes erreurs; Quelques textes en langues indigènes, recueillis et transcrits surtout par des missionnaires; - Des journaux et revues de l'époque dans lesquels j'ai systématiquement relevé et classé les articles, avis et faits divers se rapportant à mon sujet.

-

De ces différents textes, j'ai toujours utilisé l'original et non la traduction. Dans le cas de lettres ou d'articles transformés ensuite par l'auteur lui-même en conférence ou en livre, j'ai gardé le premier écrit, car la notation prise sur le vif m'est apparue plus intéressante et plus complète au point de vue ethnologique que ses reconstitutions ultérieures. Mais la documentation imprimée, pour abondante qu'elle fût, n'apportait que des réponses lacuneuses et d'une authenticité souvent douteuse. Pour les compléter et les vérifier, j'ai eu recours à une documentation manuscrite qui, difficile à trouver au départ, s'est par la suite révélée assez riche et d'un très grand intérêt. Dans les documents que je cherchais ainsi et peu à peu découvrais éparpillés à travers les diverses archives publiques et privées, je relevais les noms de ceux qui jouèrent un rôle important et m'efforçais de retrouver leurs traces. En suivant le destin de ces personnages, je constatais un rapport inversé entre leur réussite et la compréhension qu'ils avaient eue des Néo-Calédoniens: ceux qui avaient gardé une attitude objective, notamment lors de l'Insurrection, avaient vu leur carrière brisée ou étaient morts peu après dans le silence. Tel fut le cas de ce général de Trentinian au sujet duquel j'ai trouvé aux Archives d'outre-mer, crayonné de la main du ministre en marge d'un rapport: « Je ne vois nulle part l'action du GI de Trentinian. J'aurais aimé à le voir se transporter successivement sur les différents centres d'action, animer par sa présence nos hommes fatigués et s'assurer de visu que les dispositions étaient bien prises partout. Je ne l'ai pas laissé en N[ouvelle)C[alédonie) pour qu'il se borne à demeurer à Nouméa. Que fait-il en ce moment? » En ce moment, ce général, à la carrière jusqu'alors
1. [134].

20

COLONIALISME

ET CONTRADICTIONS

exceptionnellement brillante, envoyé par son Ministre comme Inspecteur général pour assister le Gouverneur dans l'action de répression, cherchait tout d'abord à se rendre compte objectivement de la situation et rassemblait les éléments d'un rapport sur les causes de l'Insurrection. Je remercie ici tout particulièrement son petit-fils, le comte Edgar de Trentinian, qui, ouvrant pour moi ses archives familiales, m'a autorisée à publier ce rapport. Découvrant avec moi l'importance dramatique qu'avait eue, pour son grand-père, l'épisode néo-calédonien dont celui-ci ne parlait guère, il m'a aidée à mieux saisir dans quel terrible silence étaient enfermés alors ceux qui considéraient le « canaque» comme un homme et non comme un « sauvage ». Quoique ces événements soient maintenant bien anciens, plusieurs n'ont pas voulu m'autoriser sinon à consulter, du moins à reproduire des extraits de leurs archives familiales. Je me suis alors aperçue combien le sujet était encore brûlant. Une extrême discrétion m'était demandée, beaucoup me priant de ne pas citer le nom de leur famille. Au moment où j'écris ces lignes, je dois constater que le mot de colonisation, pour périmé qu'il soit, recouvre encore des notions confuses, mélanges d'impressions affectives, de rancœurs, de préjugés et de passion, ce qui rend pa.rticulièrement délicat le travail de l'enquêteur et, à la limite, lui interdit - du moins moralement d'utiliser certains documents recueillis. Outre ces archives familiales qu'on ne peut encore exploiter que très partiellement, outre les archives officielles, abondantes et très riches et où il reste encore beaucoup à découvrir, il existe une autre source de renseignements aussi incontestables qu'i.mpitoyables sur la vie et le comportement des colonisateurs: c'est l'image que le Néo-Calédonien en a laissée sur les bambous gravés. Un patient travail de rassemblement et de description, commencé dès 1936 sous l'impulsion de Maurice Leenhardt, a été effectué par Marguerite et Georges LobsigerDellenbach. Grâce à ce travail, on peut maintenant se référer aux « archives» - qui se trouvent à Genève de cette représentation écrite si riche que constituent les bambous gravés. Ayant ainsi réuni le plus largement possible les données historiques disponibles, j'ai essayé de les replacer dans leur contexte ethnologique. Grâce aux travaux de Maurice Leenhardt et aux contacts journaliers que j'eus avec lui tandis qu'il écrivait et publiait le résultat de ses observations, je connai~sais la culture matérielle, les traits spirituels et sociaux du Néo-Calédonien. L'apport si riche de l'ethnologie me fournit une image parfaite, mais immobile, de cette société. L'étude des légendes m'aida à trouver un autre fil conducteur. Il m'est apparu qu'eUes transcrivaient en symboles et en mythes des faits authentiques. En plus d'une illustration remarquable des rites et des coutumes que l'ethnologie avait relevés et analysés, en plus des indices historiques et géographiques qui restent encore à expliquer mais dont

-

-

INTRODUCTION

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l'intérêt mérite d'être signalé, j'ai trouvé dans maintes d'entre elles l'expression mythique de la position ambivalente, mais non ambiguë, du Néo-Calédonien dont le pays était occupé 1. Une expression dynamique m'était ainsi fournie et des légendes me firent comprendre différents faits que ma recherche historique avait relevés mais dont seule la connaissance de la langue permettait d'appréhender la signification réelle Il. Mais la compilation historique des faits, la connaissance ethnologique des individus et de leur langue ne suffisent pas pour rendre compte d'une façon satisfaisante des causes de l'Insurrection. Car la chose qui importe pour arriver à une explication valable pour tous, pour élever la réalité au niveau de la signification, n'est pas de trouver quelle goutte d'eau fit déborder le vase et qui fut l'instigateur ou le coupable - car il apparaît parfois, dans les faits, une discontinuité entre les causes et les effets - mais de déterminer la spécificité des sociétés mises en présence et de cerner le «seuil de 'rébellité' » - si l'on veut bien me permettre ce terme - c'est-à-dire le moment sociologique à partir duquel une société se met en état de rébellion contre la société qui se trouve en rapport « de dominance» avec elle. Seule une démarche sociologique pouvait m'aider à dégager ce concept et à donner à ma recherche la sérénité nécessaire à la compréhension. j'espère ainsi ne pas encourir le risque de réveiller un feu mal éteint, mais faire, au contraire, un travail aussi positif qu'objectif pour l'un et l'autre des partis en présence. La « rébellité » en effet ne se comprend que par l'étude du choc de civilisations, lorsque se produisent, comme au moment où éclata l'Insurrection, un décalage, une imperméabilité absoJue entre deux modes d'être et de vouloir; on peut dire que c'est le drame de la colonisation. Pour l'expliquer - et par là même en réduire les séquelles - on doit tout d'abord se demander s'il existe une antinomie originelle entre les deux civilisations. Si l'on veut apporter une réponse à cette question, il faut la prendre dès le départ, c'est-à-dire lorsque les premiers blancs, perruques poudrées et grandes tenues, mirent le pied sur la Grande Terre; il faut examiner de façon claire et distincte, tels des phénomènes sociologiques normaux, les récits que nous ont laissés les explorateurs, afin de déterminer les faits significatifs des premiers contacts entre explorateurs et insulaires; puis l'impact des missions qui fut bientôt la cause des premières révoltes; enfin le colonialisme,
I. Cf. notamment: bétail» . M.L. [51], pp. 482-484 et R.D. [77], p. 97. « Les gardiens de

2. En particulier en ce qui concerne les faits d'anthropophagie - faits des plus déroutants pour les blancs et qui, je crois, ne peuvent être saisis que dans le cadre d'une culture où la distinction, occidentale et chrétienne, entre sacré et profane, n'existe pas -. N'ayant pu vérifier les faits rapportés, je n'en parlerai pas ici. Je suis néanmoins persuadée que, tant que nous n'aurons pas relevé les différents rites d'anthropophagie et expliqué leur signification, un élément important manquera à notre compréhension de la civilisation néo-calédonienne.