Colonie ou mandat international ?

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296255630
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COLONIE OU MANDAT INTERNATIONAL
La politique française au Cameroun de 1919 à 1946

@ L'Harmattan

1992

ISBN 2-7384-1180-0

Dieudonné OYONO

COLONIE OU MANDAT INTERNATIONAL
La politique française au Cameroun
de 1919 à 1946

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

ABRÉVIATIONS

A.N.S.O.M.

: Archives Nationales Section Outre-Mer.

S.L.O.T.F.O.M. : Service de liaison avec les originaires des territoires de la France d'Outre-Mer. A.P.S.E. : Archives des Pères du Saint-Esprit. A.N.Y. ou A.E.Y. : Archives Nationales de Yaoundé ou Archives d'État, Yaoundé. F.N.S.P. : Fondation Nationale des Sciences Politiques. N.B.C. : Native Baptist Church.

Introduction Générale

L'objet de notre étude - La politique française au Cameroun à l'époque du mandat - se propose de fournir une explication à un phénomène observé: l'intégration progressive du Cameroun
-

territoire pourtant sous mandat international-

dans l'Empire

colonial français. Son alignement au Ministère des Colonies en 1919 en constitue l'acte de naissance, et son intégration partielle dans l'Union Française en 1946 sa consécration sur le plan constitutionnel. Comment expliquer cette évolution à contre-courant, alors qu'en principe le statut international du Cameroun, qui interdisait à la France de considérer l'ancienne colonie allemande comme faisant partie intégrante de son domaine colonial, le préparait plutôt à accéder progressivement à l'indépendance ? Aussi analyserons-nous en premier lieu le statut international du Cameroun et ses représentations par les acteurs politiques. Cette première partie de notre étude nous permettra de vérifier s'il y avait distorsion ou non, au niveau des représentations, entre le dessein colonial de la France en Afrique et ses obligations internationales au Cameroun. La deuxième partie de cette étude analysera l'évolution de cette politique, qui plaçait désormais le Cameroun entre le projet d'expansion mondiale de la France et le respect à la lettre des clauses du mandat. La troisième partie enfin établira le bilan du second aprèsguerre et ses conséquences sur la politique intérieure au Cameroun. La Conférence de Brazzaville, la charte de San-Francisco et la Constitution du 27 octobre 1946 furent-elles des ruptures dans la continuité politique au Cameroun? 9

Première partie

Le statut international du Cameroun et ses représentations par les acteurs politiques
(1919-1925)
La dialectique entre les textes du Mandat international et leurs représentations par les acteurs politiques, entre le droit proclamé et le réel, sera notre principale préoccupation tout au long de cette première étape de notre analyse. Elle nous permettra de savoir si le traité de Versailles est une rupture dans la continuité politique au Cameroun. En premier lieu, nous analyserons le statut international du Cameroun et ses représentations par les acteurs politiques français et allemands. La pesanteur des traditions coloniales des deux côtés du Rhin ne risquait-elle pas de réduire considérablement la portée des textes du Mandat? Ensuite, nous analyserons le statut international du Cameroun et la si!uation intérieure. Nous interrogerons les «forces profondes ». Etaient-elles sujets ou objets des relations internationales? Quelle était l'importance de l'enjeu pour la France et l'Allemagne? L'analyse des conditions géopolitiques et économiques nous fournira sans doute des éléments d'explication. La population était-elle consciente du sort qui lui avait été réservé à la conférence 11

de Versailles? La mise en lumière de la permanence des réalités claniques face au problème nouveau de la prise de conscience nationale nous permettra sans doute de répondre à cette question. Comment avaient réagi les nouvelles catégories sociales, créations de la colonisation allemande? Nous examinerons l'attitude des «évolués» et des chrétiens. Enfin, nous suivrons l'installation de l'administration française au Cameroun. La pesanteur de la tradition coloniale française allait-elle l'emporter sur les textes du Mandat international, ou alors la France allait-elle respecter à la lettre les clauses du Pacte de la Société des Nations? Comment allait réagir l'administration française mandataire vis-à-vis de l'influence allemande, vis-à-vis des éléments de la population qui n'acceptaient pas le fait accompli de sa présence au Cameroun? Et quelle allait être l'attitude de la S.D.N.: arbitre ou bouclier?

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Chapitre I Le statut international du Cameroun dans les relations internationales

A. -

La rupture d'un ordre juridique

1. Le Cameroun, colonie ou protectorat allemand?
La présence allemande au Cameroun a duré trente ans, de 1884 à 1914. Le type de régime qui y fut appliqué reste toujours sujet de discussions. Les Allemands appelaient le Cameroun «Schutzgebiet », pays protégé ou protectorat. Pour l'opinion internationale, le Cameroun n'était autre chose qu'une colonie allemande.. . L'ét?blisseme!1t d'un protectorat suppose au départ l'existence de deux Etats, un Etat protecteur et un Etat protégé"qui organisent entre eux une répartition inégale des compétences, l'Etat protecteur se portant resP9nsable de l'Etat protégé sur le plan international. En principe, l'Etat protégé conserve la personnalité juridique en droit interne. Le régime du protectorat, par c0!1séquent, exclut l'administration directe de l'Etat protégé par l'Etat protecteur. Le 12 juillet 1884, au moment où les Allemands signent le

traité germano-douala, qui met le « Kamerl}n » sous la protection
de l'Allemagne I, le Cameroun
I. R. p.23. 13 CORNEVIN. HISTOIRE

était-il un Etat?
Paris: PUF, 1969,

DE LA COLONISATION ALLEMANDE

Il serait inexact de penser que les rois doualas, qui ont signé le traité avec l'Allemagne, représentaient l'ensemble de ce qui allait plus tard devenir le Cameroun allemand. Un territoire est délimité par des frontières. Le tracé des frontières du Cameroun ne se fera qu'au fur et à mesure que les Allemands pénétreront dans l'arrière-pays, et cette pénétration est postérieure à la ratification du traité. La Conférence de Berlin (1884-1885) les approuvera 2 et Julius Von Soden, Gouverneur de l'Allemagne au Cameroun de 1885 à 1891, achèvera leur tracé pendant la durée de son mandat. Faute de frontières, on ne pouvait parler de population du Cameroun. Les rois doualas ne représentaient qu'un groupement parmi d'autres de ce qui plus tard, par le hasard du tracé des frontières coloniales, allait devenir le Cameroun. Leur représentation sur ce point était donc nulle. Les guerres de pénétration qu'entreprirent les Allemands pour «pacifier» le Cameroun infirment d'ailleurs l'hypothèse de leur réelle représentativité. Enfin, il serait inexact de parler de pouvoir politique étendu à l'ensemble du pays. Aucun document ne révèle l'armature d'un gouvernement s'étendant sur l'ensemble du Cameroun avant l'arrivée des Allemands. Le traité germano-douala du 12 juillet 1884, qui fait du Cameroun un «protectorat» allemand, n'avait assurément pas t~nu compte de tous ces éléments. Le Cameroun n'était pas un Etat, une entité juridiquement reconnue. N'ayant pas d'existence juridique, il ne pouvait être considéré sur le plan international comme un protectorat. Cependant, le débat reste ouvert. L'opinion internationale qui, en revanche, considère le Cameroun comme une ancienne colonie allemande, part d'une situation de fait. Le Cameroun était directement administré par l'Allemagne. L'édifice du pouvoir local était entre les mains du Gouverneur, représentant direct du Reich jusqu'en 1907. C'est l'époque de Max Buchner, qui assure l'intérim en attendant la nomination de Julius von Soden (1885-1891), d'Eugen von Zimmerer (1891-1895) et de Jesko von Puttkamer (1895-1907). En 1907 est créé le Ministère des Colonies. Les gouverneurs qui, à partir de cette date, se succéderont au Cameroun, à savoir Theodor Seitz (1907-1910), Otto Gleim (1910-1912) et Karl Ebermeier (1912-1915) relèveront désormais du Ministère des Colonies. A partir de 1914, la guerre se déroulera au Cameroun. La colonne du Capitaine Aymerich, en 1916, arrachera le Cameroun
2. H. 186 pp. BRUNSCHWIG. LE PARTAGE DE L'AFRIQUE NOIRE Paris: Flammarion, 1971.

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à l'Allemagne, amorçant ainsi le début de la présence française dans ce pays. Mais, si l'installation de fait commence en 1916, ce n'est qu'en 1919 que sera réglé, sur le plan juridique, le sort du Cameroun allemand, à la Conférence de Versailles.

2. Le statut international
La Première Guerre mondiale se termina par la défaite de l'Allemagne et de ses alliés. Les clauses du traité de Paix leur furent dictées par les Vainqueurs ~ la Conférence de Versailles, le 23 juin 1919. Le Président des Etats-Unis, Woodrow Wilson, qui présidait la Conférence, avait présenté ses «quatorze points» qui allaient être le centre des débats. Le cinquième point traitait de la question des anciennes colonies allemandes... En effet, après la capitulation de l'Allemagne, les Alliés s'étaient interrogés sur le sort de ses possessions coloniales. Déjà, bien avant le début des hostilités, les Allemands avaient fait eux-mêmes un certain nombre de déclarations et émis des critiques sévères sur leurs propres méthodes coloniales 3. A la fin de la guerre, les Alliés compilèrent ces documents et - argument ad hominem -, dans leur note du 19 juin 1919, s'appuyèrent sur eux pour déclarer la faillite de l'Allemagne en matière coloniale. Dès novembre 1918, des experts américains et anglais s'étaient mis d'accord pour enlever à l'Allemagne ses colonies. Mais deux thèses étaient en présence. D'un côté, le Président Wilson proposait leur internationalisation. De l'autre, les Français et les Anglais arguaient que l'annexion pure et simple des anciennes colonies allemandes constituait la juste çompensation des dommages et préjudices subis. Un homme d'Etat sud-africain, le Général Ian Smuts, afin de trouver un terrain d'entente entre les protagonistes, proposa un système inédit: le mandat international. Et le 6 mai 1919, le Conseil Suprême, qui comprenait la France, la GrandeBretagne et le Japon, détermina plusieurs types de mandats. Les pays de mandat A: anciennes provinces turques, qui étaient presque capables de se gouverner elles-mêmes, mais qui devaient choisir une puissance qui allait les mener à l'indépendance.

3. R. CORNEVIN. op. cil. p. 72.

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Les pays de mandat B: parmi lesquels le Cameroun et le Togo. Ces pays, jugés pour le moment incapables de se gouverner eux-mêmes, furent confiés à une puissance dite «mandataire ». Enfin le pays de mandat C: c'étaient les pays de l'Ouestafricain et des lIes du Pacifique, composés d'une population faible et disparate, et qui devaient être gouvernés par une puissance mandataire comme faisant partie intégrante de son territoire. L'accord du 21 août 1919 stipule que la France et l'Angleterre allaient se partager le Cameroun et le Togo. C'est ainsi que le Cameroun se trouva divisé en deux, la partie occidentale, la plus petite, appartenant à l'Angleterre alors que la partie orientale, objet de notre étude, allait désormais appartenir à la France. Quelle était la mission du mandat international? L'article 22 du Pacte de la Société des Nations pose d'abord que
« le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de civilisation. La meilleure méthode de réaliser pratiquement ce principe est de confier la tutelle de ces peuples aux nations développées qui... sont le mieux à même d'assurer leur responsabilité. Elles exerceraient cette tutelle en qualité de mandataire de la Société ».

Le même article stipule également que la S.D.N.est l'autorité suprême des pays sous mandat. Elle crée une Commission Permanente chargée d'examiner les rapports rédigés par les puissances mandataires sur leur administration. Ces rapports doivent être annuels. Ces points furent repris et développés par le Texte de Londres le 20 juillet 1922. Le mandataire devait veiller à la protection des indigènes par une surveillance attentive des contrats de travail et du recrutement des travailleurs. Pour l'administration française au Cameroun, il y a, conformément aux textes de la S.D.N., surtout des devoirs et peu de droits. Le Pacte cOI)sidère que cette gestion ne doit pas supposer des bénéfices à l'Etat qui en a la charge. En échange de la civilisation qu'il s'engage à propager et du bien-être qu'il doit procurer, le mandataire, théoriquement, ne reçoit rien. Ce désintéressement est illustré par la clause économique relative à l'égalité de traitement du point de vue commercial et douanier

-le

régime de la «porte ouverte» - qui n'accorde en fait aucune

mesure de faveur à la puissance mandataire. Cependant, le Pacte accorde certains pouvoirs aux mandataires. L'article 9 de la clause concernant les mandats B en fait l'énumération: 16

«le pays mandataire aura plein pouvoir d'administration et de législation sur les contrées faisant partie du mandat. Ces contrées seront administrées selon la législation de la puissance mandataire comme partie intégrante et sous réserve des dispositions qui précèdent. La puissance mandataire est en conséquence autorisée à appliquer aux régions soumises aux mandats sa législation sous réserve de modifications exigées par les conditions locales et à constituer des unions douanières, fiscales et administratives avec les territoires avoisinants relevant de sa propre souveraineté ou placés sous son contrôle, à condition que les mesures adoptées à ces fins ne portent pas atteinte aux dispositions du mandat ».

Il ressort des textes du Pacte de la S.D.N.une évidence. Les puissances mandataires ne doivent en aucun cas considérer les mandats qu'ils gèrent comme faisant partie intégrante de leur patrimoine national. Cela provient de la considération du mandat du point de vue international. Il est une personnalité distincte, reconnue par un acte international. Son incapacité politique n'a qu'un caractère passager. Théoriquement les territoires placés sous mandat accéderont un jour à l'indépendance. Les habitants des pays sous mandat n'ont pas de nationalité précise. Ils ne sont pas des citoyens des pays qu'ils habitent, ceux-ci n'étant pas considérés comme des Etats, ni de ceux qui assurent la gestion de leur pays. En conclusion, nous pouvons tirer de ce régime trois considérations essentielles:
-

le mandat est gratuit. Le mandataire, en principe, ne
personnel de la gestion du

doit tirer aucun profit économique mandat.

il est provisoire car, théoriquement, le mandataire doit

progressivement acheminer les pays sous mandat vers la capacité de s'administrer eux-mêmes. - enfin, il a un but moral, sa mission étant d'assurer le bien-être des populations des pays sous mandat. Ce système ne part-il pas, en effet, des critiques faites sur le caractère inhumain de la colonisation allemande? Il convient donc de faire mieux. La S.D.N. va donc se fixer pour tâche de veiller sur la stricte et saine application de cette politique à base éducative et morale. Elle était par le fait même une entrave dans les libertés des mandataires. La France avait une «mission coloniale»: comment vont être accueillies toutes ces mesures restrictives à la politique coloniale française? Un examen préalable des grands principes de la colonisation française nous permettra sans doute d'expliquer la réaction de l'opinion française au projet du mandat international. 17

B. - L'opinion française et le statut international du Cameroun
Quelle représentation l'opinion française aura-t-elle du nouveau statut du Cameroun, pourtant conquis par les armes par les troupes françaises? Nous abordons là un problème classique d'interprétation qui se pose chaque fois qu'un texte politique se présente comme une rupture. Dans quelle mesure un texte politique, porteur d'un nouveau message idéologique, peut-il modifier fondamentalement les objectifs de la politique extérieure d'un État, surtout s'il est contraire à ses aspirations? L'analyse de la place de la colonisation dans le sentiment national en France nous permettra sans doute de mieux comprendre la réaction que l'opinion française aura du statut international du Cameroun.

1. La place de la colonisation dans le sentiment national en France
Cette analyse nous permettra de mettre en évidence la permanence des comportements et de mieux expliquer la réaction de l'opinion française devant le régime inédit du mandat. Remontons aux lendemains de la guerre franco-allemande de 1870-1871. C'est à cette époque que la politique coloniale deviendra un aspect du nationalisme français. Jusqu'à la fin du Second Empire, la grande majorité des Français manifestait à l'égard des colonies françaises une attitude générale d'indifférence4. En revanche, les années qui suivent le traité de Francfort sont des années d'inquiétude d'ordre national. La capitulation de Sedan, les provinces perdues d'Alsace et de Lorraine entretiennent cet état d'esprit. L'abaissement de la France dans les relations internationales renforcera le sentiment national. Comment, dès lors, retrouver la grandeur d'autrefois et restaurer la puissance de la France ? Il restait donc à définir ce sentiment national, à lui donner un cadre: nationalisme dans les frontières désormais rétrécies de
4. R. GIRARDET. UDÉE COLONIALE EN FRANCE. IH71.1Y62 Paris: 1972, p. 4. 18 La Table Ronde,

la France ou nationalisme d'expansion mondiale? On ne peut comprendre le débat colonial au cours de ces années-là que si on le place dans le souci des Français de reconquérir dans le monde le prestige et la grandeur que la défaite venait de compromettre. Pendant les années qui suivent la défaite française, l'intérêt colonial sera limité. C'est une période de «retour vers un amour exclusif et jaloux pour une patrie humiliée et blessée» 5. En revanche, Jules Ferry sera l'artisan du renouveau de la politique coloniale française. L'attitude de Bismarck, cherchant à éloigner la France des affaires européennes lui facilitera la tâche. Elle lui permet d'établir le protectorat de la France en Tunisie pendant son premier Ministère (septembre 1880-novembre 1881). Le second Ministère Ferry ajoute à l'Empire colonial français le Tonkin, l'Annam et étend la domination française au Congo. La France interviendra également à Madagascar. Parallèlement aux conquêtes coloniales, Jules Ferry élabore une doctrine de l'impérialisme français. La politique coloniale française poursuivrait trois objectifs: la puissance politique, le devoir humanitaire, l'expansion économique. La puissance politique d'abord: la France ne peut se contenter d'un rôle de second plan dans le monde. Elle ne saurait se résigner à l'inaction. Elle doit disposer pour sa marine de nombreux points d'appui. Elle ne doit pas se laisser distancer dans la course coloniale par d'autres nations européennes. Laissons la parole à Jules Ferry:
«Rayonner sans agir, sans se mêler des affaires du monde, en se tenant à l'écart de toutes les combinaisons européennes, en regardant comme un piège, comme une aventure toute expansion vers l'Afrique ou vers l'Orient, vivre de cette sorte, pour une grande nation, croyez-le bien, c'est abdiquer et dans un temps plus court que vous ne pouvez le croire, c'est descendre du premier rang au troisième et au quatrième»: la France doit «porter où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie »6.

A côté de ces arguments d'ordre politique, Jules Ferry évoque la mission colonisatrice de la France comme un aspect de l'humanisme français. Les nations de civilisation «supérieure» ont le devoir d'apporter leur concours aux peuples de civilisation
« inférieure».

5. R. GIRARDET. Le nationalisme p. 14.

français.

1871-1914.

Paris:

Armand

Colin,

1970,

6. J. FERRY. DÉBATS PARLEMENTA/RES. 28JUILLET /884 - cité par R. G/RARDET. op. cit. 1970, pp. 106-107.

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Enfin viennent s'ajouter des arguments d'ordre économique. Pour Jules Ferry, la politique coloniale est «la fille de la politique industrielle» 7. Il présente l'exportation des produits industriels comme «un facteur essentiel de la prospérité publique ». Les partisans du patriotisme continental s'attaqueront aux thèses de Ferry. Ils présentent la politique coloniale comme un gaspillage des ressources nationales. La France ne doit-elle pas rassembler ses forces pour sa renaissance? Or, c'est en Europe que se joue le destin national. Ceux qui s'opposent à l'expansion outre-mer arguent que la France, en s'engageant en Afrique et en Asie, attise contre elle l'animosité de l'Angleterre, renforce son isolement diplomatique et, finalement, fait le jeu de l'Allemagne. La conquête de la Tunisie en 1881 ne l'a-t-il pas démontré? Georges Clemenceau sera un des ardents défenseurs de cette position. Entre 1880 et 1890, la campagne contre l'expansion coloniale est particulièrement violente. Elle diminue peu à peu d'intensité dans les dernières années du XIxe siècle. A partir de 1902, les radicaux, qui viennent d'arriver au pouvoir, se feront les héritiers et les continuateurs de la politique inaugurée par Ferry. A la veille de la Grande Guerre, l'opposition à cette politique ne s'exprime plus qu'avec des nuances très diverses dans les milieux d'extrême gauche socialistes. Le thème dominant de toute la littérature coloniale est l'exaltation des bienfaits de la France. La Ligue Coloniale Française est créée en 1907. Elle a pour mission d'encourager les vocations coloniales et de soutenir de tels efforts dans l'opinion. La crise marocaine en 1905 permettra la réconciliation entre le «nationalisme continental» et le nationalisme d'expansion mondiale, tout à l'honneur de ~e dernier, puisqu'elle oppose la France et l'Allemagne outre-mer. Dès lors, la possession d'un vaste domaine colonial n'apparaît plus comme un facteur de dispersion et d'affaiblissement, mais comme un facteur supplémentaire de force économique et de puissance militaire. En 1913, la France écoulera dans son Empire colonial13 % de ses exportations. Elle y trouvera 9,4 % de ses importations9. Considérés en eux-mêmes, ces pourcentages peuvent peut-être paraître insignifiants. Pour les apprécier à leur juste valeur, il faut

7. J. FERRY. LE TONKIN ET LA MÈRE PATRIE - Paris: Victor Havard, 1890, p. 4. 8. CH. AGERON. L'ANTICOLONIALISMEEN FRANCE DE 1871à 1914 Paris: PUF, 1973, pp. 70-79. 9. M. MARSEILLE. «Les impérialismes» IHRIC, Paris: été 1976, pp. 145-146. in RELATIONS INTERNATIONALESSEHRIC-

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considérer que l'Empire était le troisième partenaire commercial de la France, derrière la Grande-Bretagne et l'Allemagne. Autre fait important à mettre en ligne de compte, l'Empire amortissait les fluctuations de la conjoncture économique internationale. L'institution d'un régime douanier protectionniste dans les colonies permettait aux industries métropolitaines en déclin de vendre sur un marché protégé et de maintenir des prix élevés. Ceci explique sans doute l'importance croissante qu'il prenait dans l'économie française. Le taux des échanges s'était élevé à 3,8 % contre 1,5 % dans le mouvement de commerce avec l'Étranger. Enfin, le chiffre de 13 % ne concerne pas que les pourcentages globaux, certains secteurs du capitalisme français avaient des échanges avec les colonies de l'ordre de 50 % 10. La guerre permettra à la politique coloniale française de démontrer sa bienfaisance. Entre 1914 et 1918, près d'un million de combattants des possessions françaises d'outre-mer défendront la France sur différents théâtres d'opérations 11. Ainsi l'Empire, loin d'apparaître comme une force de faiblesse, se révèlera constituer un appoint économique et démographique non négligeable. La conquête du Cameroun en 1916 ne risquait-elle pas d'être interprétée en France comme une augmentation du domaine colonial qui devait renforcer la puissance de la France ?

2. L'opinion française et le mandat international du Cameroun La seule volonté d'un texte juridique, quelles que soient ses visées humanitaires, ne suffit pas pour changer les mentalités. La conscience sociale évolue à son propre rythme, et non grâce à des textes étrangers à ses aspirations. En fait, seule une longue pédagogie peut modifier les mentalités. En France, en 1919, l'euphorie de la victoire intensifiera les sentiments favorables à la politique coloniale. Comment procéder pour connaître l'opinion des Français sur le statut international du Cameroun? Nous abordons là un problème méthodologique central pour ce genre d'étude. Les sondages d'opinion n'étaient pas pratiqués à cette époque, George Gallup n'ayant mis leur utilisation au point qu'en 1936. Le seul moyen accessible pour connaître l'opinion française sur la question
10. M. MARSEILLE. Op. cÎt. pp. 145-146. 11. R. GIRARDET. op. cil. 1972, p. 118.

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camerounaise reste donc la presse. Cependant, dans quelle mesure celle-ci est-elle le porte-parole de l'opinion? Certes, pour plaire à ses lecteurs, la presse peut reproduire leurs opinions. Mais les journaux ne sont-ils pas également des instruments de propagande? Pierre Miquel a fait une étude remarquable sur l'opinion française à la Paix de Versailles. Entre autres, il a analysé les quotidiens parisiens et provinciaux spécialisés dans les questions coloniales 12. Sur la question des anciennes colonies allemandes, la presse française dénie à Wilson le droit d'intervenir dans les problèmes où des engagemenJs avaient été pris entre Alliés bien avant l'entrée en guerre des Etats-Unis, et que ces engagements devaient toujours rester valables, car ils ~e sont traduits par des opérations militaires. Le Président des Etats-Unis, conclut-elle en substance, n'avait pas le droit d'enlever aux Alliés le fruit de leur victoire. Tous les journaux spécialisés dans les questions coloniales manifestent leur hostilité au régime du mandat. Outre cette protestation d'ordre politique et militaire, beaucoup de journaux sont opposés au régime du mandat pour des raisons économiques. LAPETITEGIRONDE,journal bordelais, souligne l'importance stratégique du Cameroun et du Togo. Le Cameroun, en effet, par sa position et son ouverture sur la mer, permettait désoqnais à la France de contrôler économiquement toute l'Afrique Equatoriale Française, le Tchad et l'OubanguiChari étant des pays continentaux. La presse coloniale est surtout hostile au point de vue de Wilson à propos de la clause supprimant les barrières douanières dans les mandats français. Le journal LES ANNALES COLONIALES,dans un article du 29 janvier 1919, s'exprime ainsi:
« Nous devons être maîtres de nos tarifs douaniers, des pays que nous administrons. Au Togo, au Cameroun, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes s'est manifesté spontanément en faveur de la France ».

Dans son numéro du 31 janvier, le même journal s'adresse ainsi à ses lecteurs:
«

les colonies

allemandes

à la S.D.N., c'est une théorie

qui ne peut

être mise en place que lorsque toutes les nations, ayant aboli leurs frontières douanières, ne feront plus qu'un seul et même État. Nous n'en sommes pas là!»

12. P. MIQUEL. Nouvelle Bibliothèque

LA PAIX DE VERSAILLES ET L'OPINION PUBLIQUE FRANÇAISE Scientifique, 1972.

Paris:

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