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COMBAT AU QUOTIDIEN DANS LE CHILI DE L'APRES-PINOCHET

De
208 pages
En 1991, Guislaine Jourdain part pour un mois de vacances au Chili… En fait, elle y restera plus de 5 ans. Elle y rencontrera les " derniers prisonniers politiques " de la dictature chilienne. C'est à travers son histoire simple que nous rencontrons ce Chili " hors des cartes postales ". Ce récit, au quotidien, nous relate ses démarches pour obtenir la libération de son époux, ses réflexions sur " le retour à la démocratie " qu'elle croyait effectif depuis 1990.
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COMBAT AU QUOTIDIEN DANS LE CHILI DE L'APRÈS-PINOCHET

Collection Histoire de Vie et Formation dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de : Pierre Dominicé, Magali Dubs, Guy fobert, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Titres parus
Volet: Formation DanielleDESMARAIS et Jean-Marc PILON, Pratiques des histoires de vie. Au carrefour de la formation, de la recherche et de l'intervention, 1996. Martine LANI-BA YLE, L'Histoire de vie généalogique d'Oedipe à Hermès. Pascal GALVANI, Quête de sens etformation, 1997. Régis MALET, L'identité enformation, 1998. Gaston PINEAU (coord.), Accompagnements et histoire de vie, 1998. Louise BOURDAGES, Serge LAPOINTE, Jacques RHÉAUME (coordonnateurs), Le «je» et le «nous» en histoire de vie, 1998.

@ L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8546-4

Guislaine

Jourdain

COMBAT AU QUOTIDIEN

DANS LE CHILI DE L'APRÈS-PINOCHET

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

À la « Mama Rosa » « La Abuela », dans sa quête incessante pour la liberté,

À Angelica et Edicto, Chiliens exilés, solidaires de tous les combats pour la justice,

À Sola Sierra, représentante du Groupement des familles de détenus-disparus, décédée en juin 1999 avant d'avoir pu retrouver les restes de son mari « détenu-disparu »,

À tous ces anonymes

qui continuent leur combat pour la recherche de la vérité et de la justice,

À Richard Herlin, pour sa gentillesse...

PRÉCISIONS DE L'AUTEUR

Les conditions de vie des prisonniers politiques de la dictature chilienne relatées dans cet ouvrage et correspondant aux années 1990 - 1993 ne ressemblent en rien:

o

aux conditions de vie des pnsonmers politiques de la dictature de 1973 à 1990.

Q aux conditions de vie des prisonniers politiques du nouveau gouvernement qui sont emprisonnés à l'intérieur de la Penitenciaria, dans un secteur de Haute Sécurité. Des commissions d'enquêtes successives menées par certains députés membres de la commission des droits de l'Homme du Parlement (dont Messieurs Andrés Aylwin et Jaime Naranjo) y ont toujours dénoncé de nombreuses atteintes aux droits de l'Homme.

o

aux conditions de vie des prisonniers politiques dans l'ensemble de l'Amérique latine.

Ce sont celles de la période de "transition" durant laquelle il existait encore des prisonniers politiques de la dictature de M. Pinochet dans les prisons d'un pays nouvellement "démocratique" .

PREMIÈRE PARTIE

En décembre 1991, je recevais enfin une lettre de Pedro: un bout de soleil dans ce mois triste et gris, là-bas à Fourmies, dans le Nord de la France. « Comme je voudrais t'exprimer ma gratitude pour tout ce que tu as fait pour moi, ça, tu devrais l'écrire avec le maximum de détails pour en faire un livre. Il faut tout raconter, les peines, les joies, qu'il puisse refléter notre amour captif et séparé, l'amour d'une Française avec un prisonnier politique «dangereux pour la société», société d'imbéciles et de lâches, c'est certain. Tout cela est trop beau pour n'être connu que de nous seuls. » Oui, c'est vrai notre histoire est trop belle pour être tue et nos connaissances sur le Chili actuel trop éloignées de la réalité véhiculée par les médias français pour ne pas la relater. l'ai attendu toutes ces années avant de me décider à reprendre les notes écrites durant mon séjour pour reconstituer cette histoire qui débute en 1991.

1. Dès que j'ai appris l'espagnol au lycée, je me suis intéressée à l'Amérique latine. Notre professeur, Mme Broëz, avait beaucoup voyagé sur ce continent. Sans qu'elle en soit consciente, elle m'a communiqué cette passion qui, quinze ans plus tard, ne m'aura toujours pas quittée... Au fil des ans, cet intérêt s'est transformé en une idée fixe: faire de l'alphabétisation en Amérique du Sud. Comment est née cette idée? Je ne saurais le dire exactement, mais elle était là, bien ancrée... De 1981 à 1991, je contactais, sans succès, différentes associations implantées sur ce continent. Une évidence se fit jour: ce rêve n'était pas près de se réaliser, je n'avais pas le bac, pas même le niveau, ce qui était un lourd handicap. Aujourd'hui l'intégration à un programme de coopération ne se fait que par les diplômes. En mai 1991, j'écris au père Frechet à Grenoble pour lui faire part de ce vieux rêve. En réponse, il me communique deux adresses: l'une au Pérou, l'autre au Chili, et me demande d'exposer directement mon projet aux responsables des associations créées avec l'aide de sa communauté dans chacun de ces pays. Du Pérou, je ne recevrais aucune nouvelle, je ne m'en étonne pas car je sais que la situation de ce pays est fragile. Mi-juillet, je reçois une lettre du président de l'association «Aconcagua» au Chili qui dit avoir lu avec intérêt mon courrier et être intéressé par mon projet. Une seule

2

ombre au tableau: il est détenu depuis le 9 juin à la prison de San Felipe! et a le statut de prisonnier politique. Il me propose alors de prendre de nouveau contact avec le père Frechet pour connaître avec plus de précision sa situation, ce que je fais dès le lendemain. Ce dernier m'explique alors que l'on reproche à Pedro d'avoir participé en 1983 à un assaut perpétré par la résistance et durant lequel est mort un carabinier.

- Pedro est innocent, juge-t-il bon de me préciser à la fin de notre conversation.
Je connais suffisamment la situation politique de l'Amérique latine pour savoir qu'il est parfois inutile d'être coupable pour se retrouver en prison. Ayant fait partie d'Amnesty international durant deux ans, je sais que le courrier est important pour les prisonniers. J'écris donc, une lettre et puis deux, trois... j'aime écrire ce n'est donc pas un problème pour moi. Les courriers s'enchaînent les uns après les autres. Ce qui est paradoxal, c'est que, bien que ne recevant que deux courriers de Pedro, j'avais l'impression de le connaître chaque jour un peu plus... À cette époque, je travaillais comme secrétaire dans un cabinet d'expertise comptable du XVIe arrondissement de Paris. J'avais demandé quatre semaines de congé. Dans un premier temps, il était prévu que je partirais en Turquie avec mon amie Marie, mais l'envie d'aller en Amérique du Sud avait pris rapidement le dessus. Isabel, une amie espagnole me donna les coordOlmées d'une école organisant des séjours linguistiques au Guatemala, je décidais de suivre son conseil enjoignant l'utile
I

Ville située au nord de Santiago, dans la Ve Région 3

à l'agréable: d'entretenir d'Amérique par la magie

prendre des cours d'espagnol, puisque j'essayais mes connaissances, et découvrir un pays du Sud que l'on décrivait comme «exceptionnel» de ses couleurs et de ses paysages.

Je prenais quelques renseignements auprès de l'ambassade guatémaltèque quand une idée traversa mon esprit: et pour le Chili? Combien coûterait un billet allerretour? Et si j'allais sur place voir cette association? Puisque mes idées étaient susceptibles de les intéresser autant prendre les devants et éviter que ce projet ne retombe à l'eau. De plus, j'avais été un peu échaudée par une expérience précédente. En effet, quelques semaines auparavant une association basée à Gap se disant très intéressée par mon idée d'alphabétisation m'avait demandé de préparer un projet précis à implanter en Bolivie dans la région des Yungas. J'avais élaboré avec un très grand sérieux ce projet en m'inspirant des expériences positives ou négatives que certains avaient déjà réalisées sur ce continent. Pourtant si le responsable de l'association m'accusa réception de mon courrier, je n'eus jamais aucun commentaire quant à son contenu. Je pense que l'association a mis en pratique mes idées mais sans moi. J'étais donc assez échaudée et n'admettais pas que l'association en question ne réponde à aucun de mes courriers leur demandant quelle suite ils comptaient donner à ce projet. Même s'ils ne comptaient pas sur moi pour la réalisation, ils auraient dû avoir la correction de me dire si ce projet serait réalisé ou non, cela m'aurait rendu confiance en moi... Je téléphonais à quelques agences pour connaître le prix des billets d'avions: il ne restait pratiquement aucune place dans les charters. Alors, je fonce: sans plus réfléchir, je téléphone au père Frechet qui approuve immédiatement mon 4

idée. La situation de Pedro le préoccupe énormément et il reçoit peu de nouvelles de lui. Je réserve aussitôt une place dans une agence spécialisée dans les voyages en Amérique du Sud. Dans mes derniers courriers, j'avais laissé entendre à Pedro que j'irais peut-être dans son pays pour de prochaines vacances, mais je lui envoie un autre courrier lui annonçant le jour et l'heure de mon arrivée. J'en profitais pour lui demander s'il connaissait une pension à Cabildo oùje pourrais louer une chambre et comment me rendre de Santiago à Cabildo. Je reçois alors de Pedro une très courte lettre accompagnée d'une note de sa belle-sœur. Elle me précise que son mari viendra me chercher à l'aéroport et demande quelques précisions supplémentaires quant à.mon arrivée. J'ai l'impression de lui forcer un peu la main et ne me sens pas très à l'aise, mais il est trop tard pour faire marche arrière, le billet est réservé et payé, de plus il reste à peine un mois avant le départ. Je n'ai pas l'intention de modifier ce choix. Mon entourage est surpris de la rapidité avec laquelle j'ai pris ma décision car deux jours auparavant, je leur parlais encore de mon projet de vacances au Guatemala. - Je vais voir une association sur place, dis-je à ma mère en prenant soin de lui cacher que son président est en pnson. Elle aussi connaît un peu les problèmes de l'Amérique du Sud et l'incertitude politique de ce continent; d'ailleurs, le nom «Chili» lui fait peur.

- J'aurais

préféré un autre pays, me dit-elle. 5

Pour la rassurer je lui réponds: du Sud n'est sûr: au Salvador, au Nicaragua, au Guatemala il existe encore des problèmes avec les guérilleros et l'Amérique du Nord agit toujours dans l'ombre; en Colombie, c'est la drogue; au Brésil, les escadrons de la mort; au Pérou, le Sentier lumineux et les exactions de l'armée. La Bolivie? c'est le pays le plus pauvre du continent après Haïti; l'Équateur, c'est encore un gouvernement militaire; l'Argentine est une nouvelle démocratie mais il y a régulièrement des tentatives de putsch. Mais le Chili, maman... le Chili, c'est une nouvelle démocratie. D'ailleurs tout est calme là-bas puisqu'il ne fait plus la «Une» de l'actualité. On n'en parle plus dans les journaux, il n'y a donc plus de problème! Ma mère semblait un peu rassurée. De toute façon, j'avais à faire face à un autre problème de dernière minute: ma propriétaire voulait reprendre son appartement pour y loger sa fille qui venait étudier à Paris. Je venais juste de terminer le « parcours du combattant» en trouvant un studio à Boulogne. Le bail était signé, toutes mes affaires étaient dans des cartons attendant le jour « J ». Pourtant la veille de mon déménagement, l'agence avec laquelle j'avais signé mon bail m'appela. Un léger problème avait surgi: le propriétaire ne voulait plus louer et avait fait changer toutes les serrures de son studio... Je devais partir en vacances une semaine plus tard et je n'avais pas l'intention de renoncer à mon voyage. J'ai donc réparti le peu de biens que je possédais chez mes amis parisiens en promettant de récupérer le tout à mon retour un mois plus tard. Le destin m'avait semble-t-il joué un bien mauvais tour !

- De toute façon, aucun pays d'Amérique

6

Avant de m'envoler de Bruxelles pour le Chili je passais le week-end chez moi, à Fourmies.

2. Le voyage avait été un peu long, mais le panorama compensait la fatigue. Les paysages entre Bogota et Santiago étaient magnifiques, surtout au-dessus des Andes entre le Pérou et la Bolivie. Le contraste des couleurs était saisissant et harmonieux, il y avait un entrelacement extraordinaire de teintes pâles: jaune, roux, vert, etc. Sur le Chili, tous les sommets étaient enneigés, mais eux aussi avaient un certain charme. Durant les longues heures que durait le vol, je me suis souvent demandée ce que diable j'allais faire dans cette galère... Et si personne n'était là pour m'attendre à l'aéroport? Je savais où se trouvait Cabildo mais comment m'y rendre? J'avais eu les mêmes pensées lorsque, durant le mois de mai, je m'envolais pour la Roumanie. Je tentais de me rassurer un peu en me rappelant que les quinze jours passés seule là-bas s'étaient très bien déroulés malgré mon appréhension initiale et que j'en gardais un bon souvenir. Durant le transit à Asunci6n2 l'attente se fit plus oppressante. Pour essayer de ne plus me laisser influencer par ces pensées négatives, je m'efforçais de parler un peu avec

2 Capitale

du Paraguay

7

une Bruxelloise qui se rendait à Concepcion3 pour y voir sa sœur. Pendant ce temps, un jeune enfant cirait les chaussures d'un touriste ventru qui le regardait d'un air malsain... Puis je pensais en souriant à mon amie Corinne qui m'avait dit avant mon départ :
~

Dis donc, fais attention: tu vas en vacances à

Madagascar, quelques semaines après ton retour des mouvements de révoltes éclatent dans l'île. Tu vas en vacances en Roumanie et dès que tu rentres à Paris, de graves heurts ont lieu avec les mineurs. Maintenant tu vas au Chili... qu'est-ce qu'il va arriver à ce pays après ton passage? Au niveau national, je n'en sais rien mais sur le plan personnel: un véritable raz-de-marée... À l'arrivée à l'aéroport de Santiago, un employé «pianotait» sur son terminal d'ordinateur et introduisait chaque nom et numéro de passeport. Parfois au passage d'une personne, il faisait un signe discret au service de douane qui contrôlait alors le passager et son bagage. Dans le hall d'accueil, une foule dense était agglutinée derrière les barrières de sécurité au sortir de la salle d'arrivée. Les passagers se bousculaient, l'espace pour passer les barrières de sécurité étant très réduit. Apparemment quelques anciens réfugiés rentraient maintenant dans leur pays, les retrouvailles avec leur famille étaient chaleureuses. J'apercevais enfin une feuille avec mon prénom, chouette, je n'avais pas été oubliée!
3

Ville Chilienne

au sud de Santiago.

8

Sinecia était bien là ainsi que son mari et son fils. Les présentations faites, nous nous dirigons en voiture vers le centre de Santiago. Je me sentais un peu perdue, je n'aimais pas beaucoup parler espagnol car je savais qu'il n'était pas parfait et, surtout, je n'avais presque jamais pratiqué cette langue depuis ma sortie du lycée une dizaine d'années auparavant. Le comprendre était plus simple pour moi que le parler surtout si mes interlocuteurs prenaient la peine de parler lentement.

- Nous allons passer chez Gina, la sœur de Pedro, elle nous attend pour manger, nous partirons ensuite vers le Nord.
Durant la demi-heure de trajet jusqu'à l'appartement de Gina, Sinecia me noyait dans un flot de paroles continue. Je regardais le paysage qui se présentait à moi en écoutant distraitement la conversation: après vingt heures d'avion durant lesquelles je n'avais dormi qu'une heure, j'avais l'impression d'être une «zombie». Je découvrais doucement les rues de la capitale. Les maisons basses et carrées défilaient devant mes yeux, cette partie de Santiago paraissait triste et sale. Cela n'avait rien de très réjouissant, mais j'aurais sans doute l'occasion de découvrir cette ville sous un jour plus agréable. - Nous sommes arrivés, annonça Sinecia. Gina habite au deuxième étage. Elle appuya sur l'interphone. - C'est nous dit-elle simplement. Une femme d'une soixantaine d'années, plutôt bon chic bon genre, nous attendait sur le palier. Elle nous laissa entrer non sans m'avoir embrassée, me noyant, elle aussi, sous 9

un flot de paroles et de compliments divers. Elle nous invita à nous asseOIr. Le repas se déroula d'une façon inattendue: Gina s'affairait à la cuisine et apportait à chacun d'entre nous les assiettes déjà servies. Durant tout le repas, elle restait debout, veillant à ce que rien ne nous manque et essayant de devancer chacune de nos envies. Je n'étais pas habituée à ce qu'on me serve et cela me mettait un peu mal à l'aise. Je lui ai vainement demandé de s'asseoir mais ici pas question: ce serait une insulte pour les personnes reçues... Le menu était simple aux yeux d'une Européenne: des crudités étaient servies en même temps que le plat principal en l'occurrence une «Cazuela»4. La viande de bœuf, bien que de mauvaise qualité, fut pourtant un extra car son prix élevé ne permettait pas aux familles modestes d'en consommer couramment. Le poulet, moins cher, remplaçait souvent le bœuf dans ce plat traditionnel. À peine le repas était-il terminé que nous primes congé de Gina en promettant de lui rendre visite plus longuement dans les jours à venir. Et nous repartimes en voiture. Le trajet était plutôt agréable bien que Sinecia comme à son habitude n'arrêtait pas de jacasser. Ses mots se mélangeaient dans ma tête et je m'étais mise «en roue libre» la laissant débiter tranquillement son bla-bla. Je n'avais trouvé aucun guide touristique sur le Chili avant mon départ et, en dehors de la situation politique Gusqu'aux dernières élections), je ne connaissais de ce pays
4 Espèce de pot-au-feu composé de viande de moyenne qualité, de carottes, de maïs, de potiron, de pommes de terre, de riz, le tout noyé dans son bouillon

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que les Quilapayuns, les groupes Illapu et Inti Imani, Victor Jara, Isabel et Violeta Parra. C'était tout. Dans la voiture, Nano mit justement la cassette de Violeta Parra que j'écoutais avant mon départ de Paris. Je demande alors s'il est possible aujourd'hui de trouver ce genre de cassette et d'écouter ce que l'on veut comme musique. - Oh oui, pas de problème, me répondit Sinecia

- La démocratie

est donc bien revenue, pensais-je

J'étais étonnée du nombre important de voitures, quant à l'électricité, elle semblait partout présente, même dans les «poblaciones»5. Il y avait beaucoup de casernes et de nombreux carabiniers à la mine patibulaire patrouillaient mitraillette en main, j'en ressentais un certain malaise. À ma grande surprise, nous n'allions pas à Cabildo mais nous nous dirigions vers San Felipe car c'était un des jours de visites à la prison où était détenu Pedro. J'allais faire sa connaissance le jour même de mon arrivée! Les visites étaient commencées depuis une heure déjà. En descendant de la voiture Nano me dit:

- Tu sais, normalement les étrangers ne peuvent entrer dans les prisons sans accord préalable de la direction de la gendarmerie surtout en province. Quand on va te demander
qui tu viens voir et tes liens avec mon frère, il va falloir que tu
mentes et dises que tu es son épouse, que vous vous êtes mariés en France mais n'avez pas validé votre mariage auprès de notre ambassade dans ton pays, d'accord? J'acceptais sans aucune hésitation.
S Quartiers populaires

Il

Quand le gendarme nous laissa enfin entrer, nous nous retrouvâmes dans une minuscule cour. Sinecia m'entraîna vers une table où était assis un gendarme, face à un registre.

- Bonjour, vous amenez de la visite? demanda le militaire chargé d'enregistrer les entrées.
Il avait tout de suite remarqué que j'étais étrangère et il me regardait avec attention. Les cheveux châtains clairs étaient très rares ici et les vêtements que je portais me trahissaient sans peine. Il avait un registre ouvert devant lui. Il prit les pièces d'identité et mon passeport et me demanda où j'habitais, je laissais Sinecia répondre à ma place et donner son adresse. - Quel prisonnier venez-vous voir? demanda-t-il après avoir noté consciencieusements mes nom et numéro de passeport. - Pedro Pinones. - Lien de parenté? - Epouse. Le gendarme me regarda bouche bée. Sinecia prit aussitôt la parole pour ironiser sur notre «négligence» vis-à-vis de l'administration chilienne... Le gendarme paraissait satisfait de ses explications et ne posa aucune autre question. Il enregistrait chaque information sur le registre des « visites» et nous remit en échange de nos pièces d'identité un numéro inscrit sur un petit morceau de bois qui

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