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COMMERÇANTES DE KINSHASA pour survivre

De
242 pages
Cet ouvrage témoigne des actions entreprises par des femmes au quotidien dans le but de faire vivre leur famille. Elles tiennent un " petit commerce " qui doit les aider à braver coûte que coûte les aléas d'un pays en déliquescence : la R-D Congo. Elles habitent Kinshasa, une mégapole africaine, et s'activent dans le secteur informel dit " de subsistance ". A chaque nouvelle tempête qui s'abat sur le pays, les femmes répondent avec de nouveaux moyens pour s'en sortir. Du coup, elles y gagnent de l'assurance, de l'autonomie, et le rapport homme/femme change forcément dans le couple.
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Collection « Congo-Zaïre- Histoire & Société» dirigée par Benoît Verhaegen

Collection « Congo-Zaïre-

Histoire & Société»

Le Congo-Zaïre est l'un des pays les plus importants d'Afrique par sa population, son immensité, ses richesses, sa position-charnière stratégique. Son Histoire est l'une des plus tragiques du continent. La collection « Congo-Zaïre - Histoire & Société» publie des études d' histoire, d'économie, de sociologie, de politique, etc. concernant la société d'hier et d'aujourd'hui. Directeur de la collection: Benoît VERHAEGEN, ex-doyen de la Faculté des Sciences sociales de l'Université de Kisangani (actuelle Province orientale).
Dernières parutions

Gérard AL THABE: Les fleurs du Congo- Une utopie lumumbisme, postface de B. Jewsiewicki, 410 p.

du

Ryk CEYSSENS : Balungu - Constructeurs et Destructeurs de l'État en Afrique Centrale, préfacé par Jan Vansira, 260 p. Jeanot MOKILI DANGA K. : Politiques agricoles et promotion rurale au Congo-Zaïre 1885-1997, préfacé par Éric Tollens, 654 p. H . NICOLAÏ - P. GOUROU -MASHINI D.M. : L'espace zaïrois - Hommes et milieux (1949-1992), co-édition Institut Africain, Bruxelles, 600 p. Jean-Philippe PEEMANS: siècle - État, Économie, B. Verhaegen, 282 p. Le Congo-Zaïre au gré du xxe Société (1880-1990), préfacé par

Jean-Philippe PEEMANS: Crise de la modernisation et pratiques populaires au Zaïre et en Afrique, avant-propos de B. Verhaegen, 250 p. Raphaël BATSIKAMA: L'Ancien Royaume du Congo et les Bakongo - Séquences d'histoire populaire, préfacé par Laurent Monnier, 400 p. Thomas TlJRNER Ethnogénèse et Nationalisme en Afrique centrale - Les racines de Lumumba, préfacé par Crawford Young, 500 p.

Hélène BOUCHARD

COMMERÇANTES DE KINSHASA
pour Survivre
préface de Catherine Coquery- Vidrovitch

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

copyright L' Harmattan 2002 ISBN: 2 -7475 - 1850 - 7

Préface

Hélène Bouchard nous offre sur les femmes commerçantes de Kinshasa le fruit de dix années de recherche. Cette éhtde claire, précise, bien menée, nourne de nombreux témoignages, complète heureusement les travaux antérieurs, à commencer par le livre pionnier de Suzanne Comhaire-Sylvain (1968). Elle démontre combien les activités et la vie de ces femmes sont étroitement redevables à l'évolution politique et économique d'ensemble du pays. Prenant la suite de l'éhtde de Gertrude Mianda sur les maraîchères de Kinshasa (1996), elle insiste cette fois-ci sur le bouleversement qu'a représenté pour ces petites commerçantes de l'informel urbain la ruphtre des années 1990, dans cet immense marché de consommation que constihte la capitale du Congo. Ces femmes témoignent d'une extraordinaire faculté d'adaptation, seule garantie de survie dans des conditions de vie toujours plus diffi ciles. La grande l'analyse des commerçantes nouveauté du travail, à côté de

stratégies utilisées par ces mlcropour créer leur affaire, gérer leurs

activités, progresser dans le métier, est de procéder à l'analyse des rapports sociaux de genre entre ces femmes et leurs maris: comment, face à la volonté et à la réalité du contrôle par les hommes, elles conquièrent patiemment et habilement des espaces d'autonomie, voire de liberté. Pourtant l'avenir n'est guère encourageant. Malgré quelques éléments qui ont récemment pu paraître prometteurs dans le court terme, on assiste à une énorme régression. L'économie tout entière est en déroute, le commerce de viande de chiens et de chats a n'attendent fait sa réapparition... Les Kinoises rien de l'État ni des hommes. Elles vivent

au temps présent. C'est leur force et leur patience. Lisez ce joli travail, à la fois passionnant et triste, qui témoigne du courage et de la ténacité de ces femmes à la fois obscures et grandes. Catherine Coquery- Vidrovitch

REMERCIEMENTS

Cet ouvrage constitue une version remaniée de ma thèse. Je tiens à remercier le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) qui a financé mes enquêtes-terrain en République Démocratique du Congo, au cours de mes études doctorales. Je tiens aussi à remercier tout particulièrement ma directrice de thèse, Madame Chantal Rondeau, d'avoir bien voulu me suivre et me soutenir au mieux de sa compétence dans cette aventure. Nul doute que ses conseils judicieux, ses observations et remarques toujours pertinentes et ses encouragements tout au long de la recherche et de la rédaction de cette thèse ont été, à bien des points de vue, d'un grand secours et m'ont permis de mener à terme cette grande entreprise. À noter que ces remerciements s'adressent également à Monsieur Philip Ehrensaft, parti à la retraite, qui a aussi dirigé cette recherche jusqu'en septembre 1999. Ce travail n'aurait pu voir le jour sans la précieuse collaboration, l'appui, la bienveillance et les informations de très nombreuses personnes en République Démocratique du Congo. Mes remerciements s'adressent particulièrement:

- à toutes mes informatrices et informateurs, pour les renseignements, les confidences et les nombreux fous rires. Mes pensées vont, entre autres, à Godeliève Muswamba, Gabrielle Ashwe et Christine Falangani; - à mes interprètes, pour leur patience et leur travail accompli avec minutie: Sylvie Ayimpam, Élodie Nsamba et Godeliève Muswamba; - à Viviane Kabwiz, pour m'avoir souvent accompagnée dans les rues de Kinshasa;

- à mes logeuses, pour la cuisine, le lit et l'amitié à jamais imprégnée dans mon coeur; - à Médard Badie Kayamba et Batumanisa Makwanza, historiens, pour leur ouverture d'esprit et les nombreux échanges très éclairants; - à toutes les personnes sur le terrain, professeurs d'université, fonctionnaires, coopérants, directrices d'GNGs, etc., pour les nombreuses conversations stimulantes et leur aide si précieuse au moment opportun; - à mes parents à Kinshasa: Papa Clément Makabakayele et Maman Yolande Matapa Etukotu; - à toutes les personnes en Belgique, professeurs, chercheurs, bibliothécaires, etc.; - à plusieurs membres et amis (es) de la communauté congolaise à Montréal, pour les nombreux échanges et leur aide toute dévouée facilitant mon adaptation à Kinshasa; - à ma famille ici, à Montréal.

INTRODUCTION
Cet ouvrage se veut un témoignage des actions entreprises par des femmes dans leur vie de tous les jours. Ces femmes sont commerçantes. Elles vivent et évoluent dans un des plus grands pays d'Afrique subsaharienne, la République Démocratique du Congo, plus précisément à Kinshasa sa capitale. Leurs activités s'inscrivent dans ce qu'il est convenu d'appeler le secteur informel urbain. Activités de microcommerce ou, si on préfère activités dites «de subsistance», ce concept n'est pas clair en soi, lorsqu'il s'agit de qualifier les activités féminines dans une ville comme Kinshasa. En fait, le terme «survivance» vient de «survie» et porte à penser qu'il s'agit d'activités de très faible envergure. Le terme par luimême fait généralement référence aux petites activités qui permettent tout juste de couvrir la subsistance au sens le plus strict. L'immense marché que peut représenter la ville de Kinshasa, si on en fait une vue aérienne, renferme des centaines de milliers d'activités. La plupart d'entre elles peuvent effectivement être perçues, du moins au premier coup d'oeil, du point de vue de leur aspect misérable. Qu'il s'agisse de la vente de condiments ou de légumes préalablement disposés sur une toile de plastique ou un morceau de carton ou encore du charbon de braise, le tout à même le sol, de la vente ambulante d'eau en sachet, de pain ou même de chenilles, le tout présenté dans un bassin et vendu par la commerçante à travers le marché, etc., ces activités ne seront évidemment pas vues d'une autre façon. Pourtant, d'autres activités d'envergure plus grande peuvent être comprises dans le concept «d'économie de survivance», définit par S. Marysse comme étant des activités qui «essaient d'assurer une survie précaire à la famille, là où le revenu formel ne suffit plus pour couvrir les besoins courants» (1994, p. 173). Qu'il s'agisse de la vente de poisson, de viande, de produits alimentaires fabriqués sur place (huile de palme,

farine, semoule, sucre, sel, riz, poisson salé, etc.) ou importés (boîtes de lait, riz, pots de confiture, boîtes de concentré de tomate, etc.), d'articles de cuisine en métal ou en plastique et même de produits de luxe (vêtements, chaussures et sacs à main, tissus, bijoux pour la plupart importés), tous auront la prétention d'offrir un meilleur coup d'oeil, tant du point de vue du capital requis que du type d'installation sur lequel ces articles sont disposés ici et là à l'intérieur des marchés de la ville. Or, le premier coup d'oeil ne permet pas de percevoir tout l'aspect caché des actions posées par les commerçantes, dans l'organisation et la gestion de leurs activités. Une vendeuse ambulante d'épices ou une autre proposant des charbons de braise disposés à même le sol peuvent avoir un fonds de commerce intéressant et vendre autant, sinon plus, que celle qui vend des produits alimentaires importés. En fait, le choix d'un produit particulier dépendra évidemment des capacités financières déterminées par un capital donné, mais aussi de la logique par laquelle une commerçante fixera son choix de vendre un produit plutôt qu'un autre. La vente d'épices, de condiments ou de braise peut, en effet, constituer un choix logique, dans la mesure où, peu importe les circonstances, la commerçante sera assurée d'écouler ses produits qui sont à la base même de la préparation des repas. A l'inverse, la vente de produits de luxe sera moins régulière, mais les revenus générés peuvent être suffisamment importants pour pallier l'irrégularité de la vente. Les actions entreprises par ces femmes, dans l'exercice de leurs activités, ne sont jamais posées au hasard. Elles constituent, en fait, autant de réponses face aux contraintes imposées par le contexte dans lequel ces femmes évoluent. À elles seules, ces actions sont révélatrices de l'évolution qu'a connu la République Démocratique du Congo. Grosso modo, ce pays a été marqué par un régime dictatorial de plus de trente ans, une crise économique dont les origines se situent principalement vers le milieu des années 1970, un manque d'intérêt flagrant de la classe politique quant au sort de la population qui fût finalement contrainte de se débrouiller par ses propres moyens pour survivre. Mais, à elle seule, la dernière 8

décennie se distingue par ses nombreux bouleversements. Je fais particulièrement référence aux pillages survenus en 1991 et en 1993, aux dévaluations successives, à l'hyperinflation, à l'avènement du nouveau régime de Laurent-Désiré Kabila et aux changements qui ont suivi par la suite. Bref, l'image que projette ce pays, aujourd'hui, n'est pas très reluisante. L'état lamentable des infrastructures simplement dans les villes donne l'impression qu'un immense cyclone s'est abattu sur le pays. Au cours de cette évolution, la vie des femmes (tout comme celle des hommes, quoique d'une autre façon) a été passablement perturbée. En suivant leur cheminement jusqu'à aujourd'hui, elles furent contraintes d'abord d'exercer une activité économique pour apporter un second revenu nécessaire à la famille et, ensuite, de contribuer toujours davantage aux dépenses du foyer, au fur et à mesure de la perte du pouvoir d'achat des revenus provenant de leurs maris. La vie de ces femmes a été davantage perturbée à partir du début des années 1990, où elles furent contraintes de travailler dans un contexte marqué, entre autres, par de fortes fluctuations économiques, et ce sans grand appui financier de leurs maris. Ce contexte a forcé les femmes à apporter quelques changements dans leurs façons de faire le commerce. Par la même occasion, ce contexte fortement mouvementé les a aussi contraint à adopter de nouvelles façons d'agir avec les personnes qu'elles côtoient dans le cadre de leur travail. Cet ouvrage témoigne bien entendu des contraintes qui affligent les femmes commerçantes, à partir du moment où elles entreprennent de démarrer une activité de commerce. Ignorer ces contraintes contribuerait à biaiser l'analyse au départ. Dans une autre perspective, toutefois, l'analyse de la condition de ces femmes serait toute aussi biaisée en l'abordant uniquement du point de vue des contraintes qu'elles rencontrent dans l'exercice de leurs activités. C'est la raison pour laquelle cet ouvrage se veut surtout un témoignage de la capacité d'adaptation dont les femmes ont su faire preuve au fil des années. Cette dernière s'observe justement à travers les actions posées par ces femmes. Le fait de tenir compte des contraintes qui leur sont imposées tout en mettant l'accent sur l'aspect 9

entrepreneurial dont se caractérisent à bien des points de vue leurs activités de commerce permet, à mon avis, de mettre en relief la capacité qu'ont ces femmes de se prendre en main. À ce propos, M. Foucault parle de stratégies pour désigner «le choix des moyens employés pour parvenir à une fin [...], atteindre un objectif» (Dreyfus & Rabinow, 1984, p. 318). Pour les commerçantes de Kinshasa, l'objectif premier consiste à satisfaire leurs besoins et ceux de leurs familles. Leurs stratégies constituent alors en des moyens, des actions utilisées pour contourner les contraintes liées à l'exercice de leurs activités. L'utilisation ou la capacité de recourir à des stratégies s'acquiert par l'expérience passée. D'où le terme «habitus» utilisé par P. Bourdieu (1980), qui consiste en des pratiques régulières selon les circonstances, mais sans toutefois répondre à une règle ou une loi explicite, et qui opère dans des situations constamment renouvelées. Que l'on parle de moyens ou de stratégies, l'action n'est alors ni le produit d'un programme inconscient ni celui d'un calcul conscient et rationnel. «Elle est le produit du sens pratique comme sens du jeu, un jeu social particulier, historiquement défini qui s'acquiert dès l'enfance en participant aux activités sociales» (Bourdieu, 1987, 79). Dans le cas précis des activités de commerce, ces stratégies s'expriment surtout dans les champs spécifiques de chaque femme et sont utilisées pour mieux influencer les composantes de leur travail et, ainsi, en contrôler les fruits. Mais, parce que ces femmes n'ont pas toutes la même position au sein du processus commercial, les possibilités de chacune vont nécessairement variées. D'où la précision apportée par M. Crozier et E. Friedberg, selon lesquels les capacités stratégiques des acteurs sont «délimitées par la position qu'ils détiennent» (1977, p. 76). De façon concrète, je définirai le terme «stratégie» comme étant l'ensemble des moyens utilisés par les commerçantes à partir de leur environnement socioculturel, dans l'organisation du processus commercial, dans le but d'atteindre leurs objectifs, selon la position qu'elles détiennent. Cette étude portant sur les femmes qui exercent une activité de commerce à Kinshasa fait suite à dix années de recherche sur la République Démocratique du Congo, 10

particulièrement Kinshasa et le Bas-Congo. Depuis ces dix années, j'ai beaucoup investi dans la connaissance de ce pays, son histoire, sa culture, sa religion, sa vie économique et même politique. Elle fait suite aussi à deux séjours totalisant dix mois de terrain, soit d'octobre 1997 à mars 1998 et de mai à août 1999. Le premier séjour visait essentiellement à cerner les stratégies utilisées par les femmes dans l'exercice de leurs activités de commerce de façon autonome des hommes en général, en l'occurrence leurs maris. Mon bagage d'information s'appuyait en partie sur les recherches réalisées par l'anthropologue J. MacGaffey sur les commerçantes de Kisangani (1987; 1988) et celle de G. Mutonkoley sur les femmes maraîchères de Kinshasa (1992; 1996). Ces recherches constituaient une excellente base pour me permettre de réaliser la mienne. Il n'en demeure pas moins que toutes mes recherches menées jusqu'alors ne m'avaient nullement préparé à saisi~ d'une part, l'impact de la situation de crise profonde à Kinshasa depuis le début des années 1990 sur chaque dimension économique et sociale et, d'autre part, toute la dynamique par laquelle les commerçantes ont dû faire preuve pour s'adapter à cette crise. Les observations et les résultats des premières entrevues réalisées auprès des commerçantes kinoises m'ont obligé, en cours de terrain, de revoir l'orientation de la recherche. Après m'être rendu compte de la place qu'occupent les événements survenus sur les plans social, économique et politique depuis 1990, j'ai jugé bon d'aller au fond de la question. Tout en conservant mon objectif de départ, un nouvel élément devait s'ajouter pour former un tout, celui de cerner les stratégies utilisées par les femmes commerçantes en vue de s'adapter aux soubresauts économiques et politiques qu'a connu la République Démocratique du Congo, particulièrement depuis les années 1990. Ce second élément rendait peut-être mon travail plus compliqué. Il m'était cependant difficile de ne pas m'y attarder, dans la mesure où la vie des femmes fût totalement bouleversée à partir des premiers pillages de 1991. Aborder la question des rapports de genre, particulièrement entre les femmes et leurs maris, n'est pas Il

toujours aisée à faire. D'abord, parce que les femmes demeurent plutôt discrètes sur leurs rapports avec leurs maris. S'il s'agit en plus de cerner les contraintes apportées par ces derniers, leurs lèvres sont difficilement déliables. Seules des entretiens de type intimiste permettent de soutirer quelques informations parcellaires et de rares récits, mais combien intéressants. À travers les récits des femmes, on apprend beaucoup sur les hommes avec qui elles partagent leur vie. On apprend à les connaître, mais surtout on découvre à quel point leur attitude et leurs comportements influencent le travail quotidien de leurs épouses. De la même façon, il n'est pas plus facile de saisir la capacité d'adaptation de ces femmes, à partir des stratégies qu'elles utilisent dans l'organisation et la gestion de leurs activités. L'aspect misérable de plusieurs de ces activités augmente la difficulté de se détacher de la perception première qu'on peut en avoir. L' observateur( trice) sera contraint( e) d'aller au-delà des aspects directement observables et des versions officielles. Tout au long du premier séjour et même après, cette question liée aux stratégies m'a posé problème, à tel point que j'avais l'impression de chercher une aiguille dans une botte de foin. Ceci l1e m'a toutefois pas empêché d'avancer et les résultats encourageants devaient récompenser mon acharnement. Loin d'avoir répondu à toutes mes interrogations (en plus d'en susciter de nouvelles), ces résultats m'ont permis d'orienter la recherche pour le second séjour. Ce qui a évidemment porté fruit. En dépit des difficultés rencontrées sur le terrain, j'ai énormément reçu des relations sincères qui ont été tissées avec les gens sur place, en particulier avec plusieurs de mes informatrices. Certaines sont devenues de véritables amies chères à mon cœur. Ces relations m'ont réconcilié avec des valeurs profondes, comme la famille, l'amitié, le partage et même, à certains points de vue, la spiri tuali té. Cet ouvrage n'a aucunement la prétention d'apposer un point final au débat qui entoure toute la question entourant les rapports de geme dans un contexte donné, pas plus que celle liée à la place des femmes dans le secteur informel urbain. A tout le moins, j'espère, à travers les informations que renferme 12

ce travail sur la manière dont les femmes commerçantes de Kinshasa organisent et gèrent leurs activités de commerce, apporter un élément supplémentaire à la compréhension du rôle joué par les femmes dans le développement économique de leurs pays. Ce livre est tiré de ma thèse de doctorat (Bouchard, 2000), plus exactement des chapitres présentant les résultats obtenus au cours de mes enquêtes à Kinshasa. Dans le souci de partir du point de vue des femmes, j'ai largement recours aux propos de mes informatrices dans les chapitres qui suivent. À cet effet et afin de respecter leur intimité, j'ai pris soin d'éviter de les identifier par leurs vrais noms. Des codes leur ont été attribués, cela uniquement dans le but de respecter leur confidentialité. Chaque informatrice est identifiée par la lettre «H», correspondant à l'initiale de mon prénom, suivie d'un chiffre, lequel fût fixé en fonction de l'ordre des entrevues réalisées au cours de l'ensemble des deux séjours. Comme j'ai procédé à 139 entrevues au total, chacune d'elles est numérotée de 1 à 139.
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* *

Cet ouvrage comporte deux parties. Une première partie aborde toute la question liée à la façon dont les femmes organisent et gèrent leurs activités. Le premier chapitre nous apprend comment les femmes s'y prennent pour démarrer leur commerce et quel genre de rapports elles entretiennent avec leurs fournisseurs et les autres commerçantes. Le second chapitre aborde la façon dont elles apprennent les rudiments de ce métier pas toujours facile et comment elles parviennent à développer des stratégies adaptées aux moyens dont elles disposent, au type d'activité exercé et à la position qu'elles occupent au sein du processus commercial. Mais les années 1990 sont venues bouleverser toute l'organisation du commerce à Kinshasa et, par la même occasion, la manière dont les femmes avaient de pratiquer le commerce jusqu'alors. Dans le troisième chapitre, on apprend de quelles façons elles s'y sont prises pour s'adapter à ce nouvel environnement, en ayant recours à des stratégies sans cesse être renouvelées. 13

La seconde partie du livre est essentiellement consacrée aux rapports sociaux qui s'exercent entre les femmes commerçantes et leurs conjoints. Le quatrième chapitre aborde les contraintes apportées par les maris, particulièrement sur le temps consacré par leurs femmes à une activité économique exercée hors du foyer. Dans le dernier chapitre, on apprend dans quelle mesure la crise économique en République Démocratique du Congo et la détérioration financière des ménages kinoisl ont donné à ces femmes, d'une part, davantage de contrôle sur la gestion de leurs activités et de leurs revenus par rapport à leurs maris et, d'autre part, de disposer d'une certaine autonomie dans leur travail.

1. Adjectif

et substantif

des habitants

de Kinshasa.

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PARTIE l

DES STRATÉGIES D'ADAPTATION POUR GÉRER LEURS ACTIVITÉS

CHAPITRE 1 LE COMMERCE: UNE AFFAIRE DE RELATIONS
1.1. Le commerce à Kinshasa
La grande majorité des femmes qui exercent une activité de commerce à Kinshasa travaillent en plein air. Plusieurs sont installées à l'intérieur d'un marché. Certains de ces marchés sont assez grands. Le plus grand est sans contredit le Marché central. Les habitants le surnomment «Zando», qui veut dire «grand marché» en lingala (la langue parlée à Kinshasa). Ce marché n'est pas seulement grand, il est aussi le plus important de par sa position socio-économique. Son rayon s'étend sur l'ensemble de l'agglomération urbaine. Certains jours, il est difficile d'y circuler sans se faire bousculer soit par les passants(es) ou les pousse-pousseurs (conducteurs de chariot). D'autres marchés et wenzel ont aussi leur importance du fait des produits qu'on y trouve. Le marché Simba-Zikita, par exemple, est spécialisé dans les épices, alors que Mariano l'est pour les produits provenant d'Angola et les boissons alcoolisées. Les plus grands marchés (Central, Gambela, SimbaZikita, Barumbu, etc.) sont entourés de part et d'autre par des boutiques, des dépôts2 et des chambres froides. Les petits wenze de quartier sont par contre spécialisés dans l'approvisionnement au quotidien. La grande majorité des femmes exercent le commerce de détail. Pour celles qui vendent dans un grand marché, certaines sont installées à l'intérieur d'un pavillon, alors que d'autres auront un étalage construit en bois, une table parmi les étals ou seront carrément installées à même le sol. Différents des
1. Marchés de petite dimension. 2. Endroit prévu pour l'entreposage de la marchandise et, souvent même, l'équipement (table, tabouret, para-soleil, etc.) des commerçants(es). Ces derniers payent un dvit
-

généralement sur une base mensuelle - pour y entEposer leurs effets.

pavillons, les autres consistent en des installations somme toute assez sommaires. Marc Pain donne une bonne description notamment des étals et de la façon dont ils sont construits. Précisons que, même si cette description date de vingt ans, elle est toujours très actuelle. Ces étals sont alignés par rangées de deux avec, au centre, un petit espace réservé aux vendeurs et à leur matériel (caisses, malles en fer, petits bancs...) et, de part et d'autre, une allée assez étroite réservée aux chalands. L'étal se compose d'une armature de quatre pieux en chevrons de charpente. On cloue, à des niveaux différents suivant le produit vendu, quelques planches jointives sur lesquelles les marchandises sont exposées. Le haut de l'armature sert de support à une plaque de tôle ondulée qui protège du soleil et des intempéries. On se faufile ainsi entre de longues files d'étals contigus, sinueuses, encombrées d'un poteau défait ou de la pointe d'un toit mal raccommodé. (Pain, 1979, p. 241) Les plus petits wenze se composent essentiellement de ces étals en rangées. Les femmes ne vendent cependant pas toutes dans les marchés. Plusieurs choisissent de s'installer en bordure de ces derniers, alors que l'emplacement de d'autœs se situe le long d'une avenue ou encore devant un édifice public. Les raisons de s'installer en bordure d'un marché, par exemple, sont nombreuses. Pour elles, il s'agit là d'un choix logique, puisque certains(es) clients(es) préfèrent ne pas aller jusqu'à l'intérieur d'un marché pour effectuer leurs achats. C'est particulièrement le cas pour les marchés de très grande dimension. En effet, la surpopulation de ces marchés décourage de s'y enfoncer. De plus, on y retrouve aujourd'hui les mêmes produits. Peu importe si elles vendent en bordure d'un marché, le long d'une avenue ou devant un édifice public, leur installation est généralement très sommaire. Elles peuvent disposer d'une table, ou encore leur installation consiste en une cuvette, un tissu de jute ou un morceau de plastique placé 18

à même le sol où sont disposés les produits vendus. Certaines se protègent du soleil à l'aide d'un para-soleil. L'installation de celles situées le long d'une avenue peut consister en une sorte d'étal très rudimentaire, confectionné de quatre poteaux plantés dans le sol avec un toit (de tôle, de plastique ou de jute), mais sans table. Ces marchandes proposent du riz et du sucre par sakombi3, des boîtes de conserves, quelques bonbons, des cigarettes (la plupart du temps vendues à la pièce), du charbon de braise, les fruits de la saison..., et les produits sont vendus le plus souvent en petites quantités. Leur clientèle se compose essentiellement des passants(es) et des voisins(es) du quartier, et sera plus variée si l'emplacement est situé en bordure d'un marché. D'autres vendent à l'intérieur ou devant leur parcelle. L'installation consistera alors en une simple table sur laquelle sont disposés les produits. Mais dans bien des cas, elle se présentera sous la forme d'une boutique construite en dur. Marc Pain donne une bonne description de ce type de construction. C'est parfois une pièce de la maison d'habitation qui est transformée. Le mur d'enceinte de la parcelle peut être percé d'un trou qui [fait office de] guichet. Quelques parpaings4 et quelques tôles ferment alors la boutique. Il s'agit souvent de petites constructions en parpaings5 maigres, placées sur la limite des parcelles. Elles s'élèvent en bordure de rue, avec une seule ouverture, fermée le soit par un volet de fer, et par où s'effectue la vente pendant la journée. (Ibid., p. 244) On peut y retrouver quelques rayons portant une gamme réduite de produits, quoique assez variés: boîtes de conserves (sauce tomate, sardines à l'huile, bœuf fumé...), lait en poudre, savon, sel, boîtes d'allumettes, cigarettes (vendues à la pièce
3. Gobelet portant le nom du Commissair Urbain qui l'a imposé. 4. Blocs de ciment. 5. Murs de ciment.

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et/ ou au paquet), biscuits, bonbons, oeufs..., mais aussi quelques articles de quincaillerie et de mercerie. Il s'agit principalement de denrées non périssables, à la différence de ce qui se vend dans les marchés et wenze. Finalement, il y a celles qui n'ont pas d'emplacement fixe et qui proposent leurs marchandises à une clientèle connue, parfois constituée de propriétaires de boutique ou d'entreprise, puis les vendeuses ambulantes qui se promènent le plus souvent à l'intérieur d'un marché ou d'un wenze, en proposant une quantité limitée de produits. Mentionnons également les différents débarcadères où accostent les baleinières et bateaux qui arrivent de l'intérieur ou de Brazzaville chargés de produits de toutes sortes. Mieux connus sous le nom de «Beach» ou libongo (port en lingala) par les Kinois, on y retrouve trois types de commerçantes. Les premières prêtent de l'argent à celles qui n'en ont pas assez pour payer les documents exigés pour décharger leurs marchandises du bateau ou de la baleinière. Les deuxièmes, appelées «maman manoeuvre», sont des intermédiaires. Elles paient les documents nécessaires à la réception de leurs marchandises qu'elles écouleront en gros auprès d'une clientèle déterminée. Les troisièmes sont des détaillantes et constituent, pour une bonne part, la clientèle des «mamans manoeuvres». 1.2. Démarrer une activité de commerce

L'exercice d'une activité de commerce exige au préalable une initiation. 92% de mes informatrices déclarent avoir été initiées au début. Cette initiation est constituée d'un apprentissage et d'un entraînement visant d'abord à donner à toute débutante les outils nécessaires à la réalisation, à la gestion et à la réussite de son activité. Comme pour n'importe quelle activité, le commerce s'apprend. Le fait de démarrer avec l'aide d'une personne d'expérience pourra avoir des incidences positives dès le départ. L'initiation au commerce serait même la variable déterminante pour expliquer la réussite des femmes (Simard, 1996). Déjà, avant même de commencer, il existe quelques formalités d'usage, surtout pour celles qui décident de 20

s'installer à l'intérieur d'un marché ou d'un wenze : trouver un emplacement de vente, s'informer des taxes et redevances à payer, se procurer une patente de commerce, louer une table... À ce propos, il existe deux documents qui autorisent l'exen:ice du commerce à Kinshasa: la patente et le registre de commerce. Le premier concerne les activités exercées en plein air dans les marchés et wenze, alors que le second touche particulièrement les types d'emplacement comme les boutiques6,les dépôts, les chambres froides... et est soumis à l'obligation de tenir une comptabilité. Ces documents sont délivrés par l'Hôtel de ville, dans le cas du Marché central, ou par les maisons communales pour les marchés et wenze situés ailleurs dans la ville. Signalons que les détenteurs d'un registre de commerce sont rares sur les marchés de détail: 3% selon l'étude de Goossens et al. (1994, p. 242). Celui qui en détient un est exempté de la patente. Les formalités consistent principalement à s'enregistrer en tant que commerçante et à payer les frais de la patente. Elles doivent acquérir une place auprès du bureau administratif du marché ou du wenze en question. Les frais pour la patente sont annuels, mais d'autres redevances, telles la taxe d'hygiène, le ticket de l'Hôtel de Ville (Affaires Économiques), etc., sont soit journalières, hebdomadaires, mensuelles ou trimestrielles. Notons que, selon l'emplacement de vente, les femmes commerçantes n'ont pas à payer la patente, mais peuvent quand même être soumises aux autres taxes et redevances. Bien que la plupart de mes informatrices vendent à un endroit qui requiert le paiement de la patente (68,3%), il Y a tout lieu de croire que cette dernière ne s'applique qu'à une minorité de commerçantes, à travers toute la ville de Kinshasa. L'obtention de la patente et le paiement des taxes et redevances pour pratiquer une activité à l'intérieur des espaces prévus à cette fin (les marchés et wenze) n'autorisent pas pour autant la vente,
6. Notons qu'il est fort possible que tous les ptJpriétaires à qui appartiennent les boutiques et dépôts à travers la ville, particulièrment ceux situés loin des ma1Chés, ne se soient pas conformés à la réglementation prévue pour ce type d'emplacement. Notre propos se justifie, dans la meSU1e oÙ la République Démocratique du Congo ne constitue pas un État de dJOit, De ce point de vue, la possibilité de contourner la loi par des pratiques quelconques peut toujours êtr de mise.

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soit disant que ces lieux ne sont pas des marchés et entravent la circulation. C'est le cas particulier de certaines avenues. Les commerçants(es) qui s'y installent le font au risque d'être expulsés( es) à tout moment. Toutes ces démarches et formalités peuvent occasionner bien des soucis sur les épaules d'une débutante. Ensuite, quel produit choisir? Où et comment s'approvisionner? Y a-t-il des «trucs» précis à connaître avant de se lancer dans une activité de commerce? Celle qui m'a initiée m'a prodigué un conseil pour l'approvisionnement. Elle m'a conseillée de porter mon attention sur les femmes qui attendent debout. Elle m'a formellement conseillée de ne m'approvisionner qu'auprès d'elles. Si je m'hasardais à acheter auprès de celles qui sont assises, j'achèterais à un prix élevé. Ces dernières revendent les poissons un peu cher, car ellesmêmes se sont procurées leur marchandise auprès des premières. (H-ll) Il existe des contraintes liées à l'exercice d'un commerce. Le fait de ne pas s'y préparer à l'avance si elles en ont la possibilité, ces contraintes sont susceptibles de perturber le démarrage même de leurs activités. De ce point de vue, l'initiation permettra également à la nouvelle venue de connaître les us et coutumes du milieu dans lequel elle aura à évoluer par la suite. Il s'agira, pour elle, d'une façon d'éviter certaines mauvaises surprises dès le départ. Règle générale, l'initiation a tendance à être assurée par une parente qui exerce déjà le commerce (mère, soeur, tante,...), mais elle pourra aussi compter sur l'aide d'une amie ou d'une connaissance. Pour vendre le poisson salé, j'ai été initiée pendant deux jours par une amie (homonyme à ma fille). Elle vendait aussi les poissons salés, mais à ce moment-là, elle n'avait plus de fonds. Quand elle m'a vu la première fois, elle m'a demandé ce que 22