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COMMERCE CARAVANIER ET RELATIONS SOCIALES AU BÉNIN

De
272 pages
Le Borgou a été très tôt traversé par les pistes du commerce ouest-africain de longue distance. A partir des histoires de famille de commerçants et des traditions orales des griots confrontées aux sources écrites concernant l'Afrique occidentale, l'auteur retrace les migrations des Wangara, marchands de l'or, du sel, de la kola et des esclaves, et la manière dont s'est construite leur identité collective.
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COMMERCE CARAVANIER ET RELATIONS SOCIALES AU BÉNIN Les Wangara du Borgou

Collection Sociétés Africaines et Diaspora dirigée par Babacar SALL

Sociétés Africaines et Diaspora est une collection universitaire à vocation pluridisciplinaire orientée principalement sur l'Afrique et sa diaspora. Elle complète la revue du même nom et cherche à contribuer à une meilleure connaissance des réalités historiques et actuelles du continent. Elle entend également œuvrer pour une bonne visibilité de la recherche africaine tout en restant ouverte et s'appuie, de ce fait, sur des travaux individuels ou collectifs, des actes de colloque ou des thèmes qu'elle initie.

Déjà parus
Patrice YENGO (sous la direction de), Identités et démocratie, 1997. Mickaëlla PERINA, Citoyenneté et sujétion aux Antilles francophones. Post-esclavage et aspiration démocratique, 1997. I. VANGU NGIMBI, Jeunesse, funérailles et contestation socio-politique en Afrique. Le cas de l'ex-Zaïre, 1997. Mariella VILLASANTE DE BEAUVAIS, Parenté et politque en Mauritanie, 1998. P. NOUDJENOUME, La démocratie au Bénin 1988-1993, 1998. Harris MEMEL - FOTÊ, Les représentations de la santé et de la maladie chez les Ivoiriens, 1998. Florent Valère ADEGBIDI, Susciter l'engagement au travail en Afrique, 1998. Anne-Claude CAVIN, Droit de lafamille burkinabé: le code et ses pratiques à Ouagadougou, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7415-2

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Denise BREGAND

COMMERCECARAVANIER ET RELATIONS SOCIALES , AU BENIN
Les Wangara du Borgou
Préface de Jacques Lombard, Professeur émérite de l'Université de Lille I

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

PRÉFACE

L'Afrique pour l'anthropologue-historien est un terrain d' investigation difficile. Difficile parce que les documents écrits y sont Tares. Difficile aussi parce que les quelques voyageurs, arabes ou européens, ayant abordé ce continent il y a quelques siècles, se sont intéressés souvent plus aux coutumes, à l'instar d'Hérodote, qu'aux événements sociaux et politiques, ou aux déplacements des peuples. Remonter dans le temps ne peut se faire, comme il a été souligné bien souvent, qu'avec l'aide de documents écrits ou de témoignages archéologiques, ou bien par les informations orales, elles-mêmes fréquemment sujettes à caution. C'est pourquoi l'historien doit se faire aussi ethnologue pour aborder dans les pays de tradition orale cette recherche interdisciplinaire qu'on a appelée pour cette raison « ethno-histoire » ou « anthropologie historique ». L'ouvrage de Denise Brégand qui porte sur un groupe musulman émigré et installé depuis des siècles dans la province du Borgou, au nord-est du Bénin et au nord-ouest de la Nigeria, pose un problème de grand intérêt, celui des migrations de commerçants islamisés qui ont quitté leur région d'origine, dans le Mali actuel, pour essaimer dans divers pays de l'Afrique occidentale, sur l'itinéraire des anciens courants caravaniers. 7

Ces commerçants se sont retrouvés dans tous les centres commerciaux des pays riverains du Golfe de Guinée, sur les routes de l'or, du sel, de la kola et des esclaves. Dans bien des cas, ils ont conservé leur langue, le dendi, se singularisant ainsi vis-à-vis de leurs voisins qui les avaient accueillis et qui parlaient une langue différente. C'est ainsi qu'au Borgou, le dendi de ces centres caravansérails formait un isolat linguistique dans un pays pratiquant les langues voltaïques. Ce travail représente donc un apport important à la grande question, peu étudiée dans son ensemble, du commerce africain de longue distance, dans ses implications sociales, politiques, économiques et religieuses. Monopole ou quasi-monopole des musulmans, il a joué un rôle important en Afrique occidentale comme sur la côte de l'Océan Indien, avec les Swahili, qui avaient, là aussi, organisé des grandes pistes caravanières et converti des autochtones. Recherche historique pour situer ces migrations dans le temps et dans l'espace, elle impose au chercheur de la relier aux grands courants de l'islam, ce que Denise Brégand a largement développé dans son ouvrage, pour étudier les influences des

mouvementskharedjiteset ibâdites, et ainsi, les relations avec
l'Afrique du Nord. Recherche ethnologique aussi, car la caractéristique essentielle de ces groupes, donnant encore plus d'intérêt à l'étude, c'est qu'ils forment une minorité politiquement dominée dans des chefferies ou des royautés restées fondamentalement animistes. Les relations sociales n'en sont donc que plus importantes dans ces sociétés, qui sont restées pluri-ethniques, chacune dans sa spécificité économique, socio-politique ou religieuse. Dans un système de grande hétérogénéité, ces relations entre groupes vivant dans une même unité sont le seul ciment de sa cohésion. J'avais moi-même insisté sur cet aspect qui me paraissait fondamental dans ma recherche sur le système polique 8

bariba, m'efforçant de mettre en valeur les liens politiques entre les groupes roturiers et le groupe dominant, ainsi qu'au sein de celui-ci. Ce souci, on le retrouve dans ce travail, puisqu'un des thèmes largement développé et parmi les plus intéressants s'attache à la nature des relations entre ces commerçants musulmans et l'aristocratie dirigeante, chacun des deux groupes subissant à des degrés divers les influences de l'autre, du point de vue religieux comme socio-politique. On peut constater ainsi que deux systèmes politiques assez proches, comme celui des Mossi du Burkina-Faso actuel et celui des chefs bariba du Borgou étaient fort différents du point de vue des relations de l'Islam avec les sphères politiques, ces relations étant beaucoup plus distantes dans les royautés mossi et au contraire plus étroites en pays bariba. Mais il est vrai que le Borgou était plus pénétrable et plus fréquenté par les caravanes sur des routes pourtant peu sûres, que ne l'était le pays mossi, resté plus fermé aux influences étrangères et, en particulier, à l'islam. L'histoire des Wangara et celle de leurs activités et relations sociales se termine par une question, intéressante aussi, que se pose l'auteur. Que sont devenus aujourd'hui ces commerçants de l'or, du sel ou de la kola, alors que ce trafic a disparu pour ne rester qu'un témoignage de l'histoire? Tout naturellement, ils sont devenus des transporteurs, avec tout l'intérêt qu'un pays rattaché longtemps à une monnaie européenne pouvait avoir à commercer avec des voisins riches comme le Ghana ou le Nigeria, et aux monnaies dévaluées. Ainsi, l'esprit d'entreprise s'est-il transmis de génération en génération, avec tous les efforts d'adaptation que les changements de conjoncture imposent. Comme le souligne l'auteur dans sa conclusion: « la démarche d'anthropologie historique s'est révélée pertinente: ce sont les conditions dans lesquelles (les Wangara) se sont constitués en sujets collectifs qui permettent de comprendre enpartie 9

les Wang ara d'aujourd»hui, enparticulier quand ils deviennent transporteurs. Ils sont une classe capitaliste, mais ils n»ont pas « l'esprit du capitalisme ». » L'anthropologie est ainsi toute proche de la sociologie du développement, car comment imposer des projets économiques efficaces, comme le font les Occidentaux, si l'on ignore tout « de la société locale, de son histoire et de ses savoir-faire? ». Enfin, ce livre apporte à son préfacier une grande satisfaction, celle de voir se développer de plus en plus en Afrique des recherches interdisciplinaires régionales, celle de voir aussi s'accroître l'intérêt scientifique pour ce pays passionnant qu'est le Bénin. Lorsqu'il y a quarante ans, je découvrais la recherche anthropologique dans une population alors peu connue des chercheurs, ces Bariba ou Baatombu du Borgou, et que se révèlait une société pluri-ethnique, formée au sein d'une unité politique, elle-même constituée de groupes d'origine différente, mon regret fut de ne pas avoir suscité dans l'immédiat d'autres vocations de recherche dans cette région. En effet, la plupart des travaux publiés à cette époque portaient sur des populations à structure relativement homogène, à l'exception peut-être des Mossi du Burkina-Faso. Il y avait là pourtant un système sociopolitique pouvant amener à des réflexions nouvelles, débouchant sur des formes de dynamique sociale, mieux étudiées chez les anthropologues anglais que français, plus soucieux alors d'observer les continuités traditionnelles. Ce regret fut bientôt apaisé par la découverte que de plus en plus de jeunes universitaires ou étudiants béninois s'intéressaient au passé du Borgou, et surtout que les chercheurs allemands de l'université de Bayreuth avaient commencé des travaux sur différents groupes constitutifs de cette société. De française et béninoise qu'elle fut à ses débuts, cette recherche devenait européenne, comme pourra le montrer l'ouvrage publié chez le même éditeur sur les actes du colloque de Bayreuth, tenu sur le Borgou en novembre 1995, et réunissant historiens, ethnologues et linguistes. 10

L'Afrique, et certains de ses pays surtout, ont été l'objet d'études historiques et anthropologiques nombreuses. A 1'heure où les investigations sur le terrain risquent de se faire plus rares, il serait sans doute utile d'ébaucher de larges synthèses régionales, mettant en valeur les ressemblances entre les cultures voisines, entre groupes aux structures sociales proches, quelle que soit, cette fois, leur distance. Ainsi, à propos de cet ouvrage, comment ne pas se poser la question du rôle des commerçants islamiques dans l'Afrique d'hier, celle de l'Ouest, comme celle du Sud-Est? Comment ne pas essayer au moins de comparer l'activité économique, politique et religieuse de ces Mandé, les « négociants de la savane », comme les appelait J.-L. Amselle, et des Swahili de la côte du Zanzibar? Peut-être les rapprochements seraient-ils moins nombreux qu'on pourrait le supposer, mais les différences elles-mêmes, culturelles ou autres, ne seraient pas sans intérêt. Cette recherche de synthèse historique, doublée d'une volonté comparative entre lieux d'enquête différents, n'est pas le moindre des mérites de cet ouvrage, qui apporte, en outre, à la région du Borgou des connaissances nouvelles, par la richesse de la documentation et les révèlations d'une enquête orale personnelle et originale. J. LOMBARD Professeur émérite de l'Université de Lille I

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LOCALISATION

DU BORGOU

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AVANT-PROPOS

Vous prenez le train à la gare de Cotonou à huit heures, et vous quittez peu à peu la zone de la forêt, certes très défrichée car densément peuplée, pour pénétrer dans une brousse de moins en moins arborée en allant vers le nord. A la fin de ce voyage très long, ponctué d'une vingtaine d'arrêts et animé par le petit commerce des femmes, vous arrivez le soir à Parakou: là s'arrête la voie ferrée. Vous êtes dans le Borgou, à quatre cents kilomètres au nord de Cotonou. Situé entre le neuvième et le douzième parallèles, le Borgou est avant tout une entité historique qui ne correspond pas entièrement au département du même nom. Ce territoire, unifié dans le passé par un pouvoir centralisé détenu par une classe politique en proie à la segmentation, fut partagé par la colonisation, et les frontières issues de la domination coloniale ont confirmé la division: la partie orientale et sa capitale Bussa ont été intégrées dans l'Etat du Nigeria, la partie occidentale et son centre historique Nikki constituent un département de la République du Bénin, qui a pour préfecture et principal centre économique la ville de Parakou. Les travaux fondateurs de Jacques Lombard ont fait connaître aux anthropologues la société et le système politique traditionnel du Borgou dès les années soixante. Cette entité est à nouveau depuis quelques années très investie par la recherche; la plupart des études publiées ou en cours s'intéressent aux 13

pouvoirs politiques des chefs traditionnels, aux pouvoirs des chefs de terre, à l'articulation entre ces pouvoirs et à leur adaptation aux évolutions politiques contemporaines. Un autre pôle de recherche est centré sur les Peuhl. Le présent ouvrage a pour protagonistes les Wangara, marchands caravaniers qui ont introduit l'islam dans le Borgou, et ceux de leurs descendants qui sont devenus transporteurs routiers. Les travaux sur la société du Borgou, du fait qu'ils étaient centrés sur les groupes politiquement dominants se sont peu intéressés aux communautés musulmanes, aussi certaines traditions, par exemple les histoires de familles de ces commerçants n'avaient-elles jamais été collectées. Cette étude se veut diachronique et synchronique. L'étude diachronique fait appel à la démarche d'ethno-histoire. La synchronie étudie l'organisation des quartiers qu'ont fondés les Wangara, et les rapports entre le groupe des Wangara dans son ensemble et le système politique traditionnel. l'appelle ma démarche« anthropologie historique »,je veux ainsi affirmer le caractère anthropologique d'un ouvrage qui, nonobstant le nécessaire recours à l'histoire, traite des Wangara du Borgou aujourd'hui, et s'appuie majoritairement sur des enquêtes de terrain. Les travaux d'ethno-histoire ont en effet surtout été le fait des historiens. La démarche d'anthropologie historique introduit la question des rapports entre l'anthropologie et l'histoire; les deux disciplines ne sont pas très éloignées, Marc Augé dans son ouvrage Pour uneAnthropologie des mondes contemporains souligne leur proximité:
«

Si l'espace est la matière de l'anthropologie, c'est un espace historique,

et si le temps est la matière première de l' histoire, c'est un temps localisé, et en ce sens, anthropologique. »1

L'expression« anthropologie historique» n'a pas ici le sens que lui ont donné les historiens de l'Ecole des Annales. Les
1. Marc Augé : 1994, p. 14. 14

historiens des mentalités introduisent de l'anthropologie dans l'histoire, mais la méthode reste celle de l'histoire. Veut-on ici, à l'inverse, introduire de l'histoire dans l'anthropologie? Sans aucun doute, il apparaît en effet difficile d'appréhender l' actualité d'un groupe sans interroger son passé, mais l'anthropologie historique s'intéresse au passé dans la perspective du présent: enrichis de ce qu'on a appris sur le passé, on peut revenir aux rapports qui existent aujourd' hui entre les hommes. L' anthropologie historique s'intéresse à la manière dont ceux -ci organisent leurs projets. Dans cette opération, il s'effectue un va-et-vient entre le passé et le présent, il y a des traces de passé dans le présent, ainsi ai-je pu constater chez les riches transporteurs de Parakou descendants des caravaniers, la part héritée à l' œuvre dans leurs pratiques sociales. Ceci pose la question de la continuité, qui concerne autant l'historien que l'anthropologue. Je me référerai à Georges Balandier pour qui la continuité n'exclut ni le changement, ni la discontinuité:
« La société, par la dialectique de la continuité et des discontinuités, se saisit comme une création permanente: elle est à la fois donné et projet. »1

Cette démarche m'a conduite à suivre les Wangara dans un ensemble géographique plus vaste que le Borgou, celui des pistes du commerce caravanier en Afrique occidentale, et dans un cadre historique incluant les changements intervenus dans les grands royaumes et les empires de l'Afrique occidentale, ainsi que dans les cités hausa, puis je resserrais l'objectif pour focaliser l'étude sur le Borgou, sur une ville, sur une famille. La méthode fut celle, classique, de la confrontation des sources orales et des sources écrites. Pour le traitement des traditions orales, je me suis référée aux travaux de Vansina et Hobsbaw 2. Nous ne disposons pas de sources écrites anciennes concernant le Borgou, mais les Wangara évoluaient dans un espace beaucoup plus vaste, aussi les textes concernant cet espace nous
1. Balandier : Sens et Puissance, édition de 1986, p. 70. 2. Vansina: 1985; Hobsbawn et Ranger eds.J983. 15

permettent-ils de poser des hypothèses quant à leur arrivée dans le Borgou. Mes enquêtes de terrain se sont déroulées entre 1992 et 1996 dans la partie béninoise du Borgou et ont été facilitées par le sens de l' hospitalité de ses habitants qui n'ont pas ménagé leurs efforts pour m'aider dans mes recherches. l'ai bénéficié de l'intérêt que manifestent pour leur histoire les vieux Wangara qui ont pratiqué le commerce caravanier dans leur jeunesse. Ce fut une règle de toujours expliquer à mes interlocuteurs les buts de ma recherche. On ne peut s'intéresser à un groupe sans le situer dans la société globale, aussi est-il nécessaire de présenter la société du Borgou. Comme beaucoup de sociétés africaines, elle est composée de groupes d'origine géographique, de langue, de religion différentes, cette diversité s' accompagnant jusqu' à une période récente, et de manière encore significative aujourd'hui, de spécialisation économique et d'une stricte hiérarchie des statuts encore à l'œuvre dans les représentations. La place dans la hiérarchie varie selon que l'on est descendant de libre ou de nonlibre, roturier ou Wasangari* l, un homme ou une femme, jeune ou vieux; le prestige social fondé sur la richesse est une donnée récente qui ne balaie pas les critères antérieurs. Selon les traditions, les autochtones sont les Baatombu (singulier Baatonu) ; agriculteurs et chasseurs, ils parlent le baatonum, langue du groupe voltaïque. A part dans les villes où l'on constate de récentes et massives conversions à l'islam, et malgré un mouvement d'islamisation des campagnes, les paysans baatonu restent majoritairement attachés à leurs cultes traditionnels. Des groupes minoritaires partagent la culture matérielle des Baatombu. Ils ne sont pas considérés comme autochtones, mais leur mode de vie est le même, preuve d'une totale adaptation au milieu et de l'ancienneté de leur installation. Les plus nombreux sont les Tienga et les Boko qui parlent des langues du groupe
1. Ce signe * renvoie au glossaire en fin de volume. 16

mande sud-estl. Dans la région de Kandi vivent les Mokollé,

Yoruba « ayant adopté la culture et le genre de vie baatonu à la suite de mariagesavec desnobles ou desBaatomburoturiers »2.
Bien que Djougou ne fasse pas partie du Borgou, cette ancienne étape caravanière qui ajoué un rôle historique important trouve ici sa place. Les autochtones de la région de Djougou sont les Pila-Pila ou Yowa et les Taneka3,puis arrivèrent des Baatombu, et c'est une dynastie gurmantché qui occupe le trône. Tous ces groupes sont libres et roturiers. Des guerriers à cheval: les Wasangari, ont, selon la tradition, scellé un pacte avec les autochtones, ceux-ci leur cédaient le pouvoir politique et gardaient les postes de chef de terre et les pouvoirs religieux y afférents. Les Wasangari se sont totalement intégrés aux populations parmi lesquelles ils se sont installés: ils en ont épousé les femmes et adopté la langue. Dans ce système patrilinéaire, les enfants issus du mariage d'un Wasangari avec une femme de statut roturier, voire servile, héritent du statut du père. Jusqu'à l'époque coloniale les Wasangari détenaient les pou1. Les Boko et Tienga ne parlent pas exactement la même langue, mais se comprennent. Selon leur récit d'origine, les Tienga viennent de la Mecque à la suite d'une guerre. Ils disent qu'ils ont quitté la Mecque parce qu'ils ne voulaient pas se convertir à l'islam; jusqu'à ce jour, ils ont résisté à la conversion plus que tous les autres groupes. Ils ont conservé farouchement leurs traditions, et bien que les pouvoirs traditionnels dans les viIlages soient héréditaires, quand ils ne sont pas contents du chef, ils vont fonder un village ailleurs: c' est ce qui s' est passé à Kassa. Selon Suzanne Platiel (communication orale), parmi les groupes mande Sud, les Boko sont les seuls qui se soient intégrés dans un système monarchique. Les Boko partagent exactement la même tradition d'origine que les Wasangari et affirment être venus avec Kisira. Bussa se trouve en pays boko, et du fait que des territoires relevant de l'autorité de Nikki sont peuplés de Boko, des lignages « Boko- Wasangari » se trouvent en compétition avec les lignages « Baatonu- Wasangari » lors des successions au trône de Nikki. 2. J. Lombard: 1965, p. 41. 3. Dramani Issifou : 1981. L'auteur mentionne toutes les études qui ont été faites sur ces populations.

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voirs politiques, ils occupent encore la plupart des postes de chefs traditionnels. A peu près à la même époque que les Wasangari, c'est du moins l'hypothèse au départ de cette recherche, sont anivés les marchands musulmans, les Wangara, à l'issue d'une migration qui s'est poursuivie durant plusieurs siècles. Cet ouvrage leur est consacré. Dans la brousse vivent les Peuhl, ou Fulbe, éleveurs qui, dans le passé gardaient les troupeaux des Wasangari. Les Baatombu les appellent Marebu (Mare au singulier). Les premières vagues seraient an'ivées aux quinzième et seizième siècles; les fonctionnaires coloniaux avaient remarqué leur esprit d'indépendance et déploraient qu'ils nomadisent et se réfugient au Nigeria!. Tous ces groupes libres bénéficiaient du travail des esclaves, Le plus grand nombre de ceux-ci constituait le groupe des Gando, souvent réunis dans des villages où ils cultivaient la terre pour les Wasangari. C'étaient à l'origine des prisonniers de guerre, et plus rarement des Baatombu capturés lors des razzias menées contre des villages dépendant d'un autre Wasangari. Les Peuhl disposaient également de Gando, ceux-ci ont adopté leur langue2.Bien que l'esclavage ait été aboli par la colonisation, et que le régime révolutionnaire ait banni toute exploitation des Gando, ils sont toujours considérés comme tels. Tout en bas de l'échelle sociale, presque non-hommes dans les représentations, en tout cas dans le passé, se situent les mareyobu, ce qui signifie en baatonum « esclave des Peuhl ». Ce sont les enfants « mal-nés» rejetés à la naissance ou lors des premiers mois de la vie et que l'on donne aux Peuhl qui seuls peuvent vaincre leur prétendu esprit maléfique. Face à ces mareyobu, exclus totaux, les autres trouvent l'affirmation de leur humanité.
1. Archives de Porto Novo, dossiers classés I Ell et IE30. 2. Sur les Gando, voir les travaux de Christine Hardung. Sur les Peuhl du Borgou, voir les travaux d'Elsabeth Boesen et de Thomas Bierschenk. 18

La population du Borgou est hétérogène, mais l'entité Borgou, dans son histoire, dans sa culture, n'existe que parce que tous ces groupes y ont contribué; ils ont été unifiés par la soumission à un même pouvoir. Un discours sur l'antériorité serait extrêmement réducteur, car il tendrait à maintenir dans un statut d' étrangers d'importantes parties de la société. Les groupes du Borgou ne s'identifient pas eux -mêmes selon les mêmes critères. Les Wangara présentent la particularité de ne pas revendiquer une appartenance que l'on pourrait qualifier d'ethnique. On les appelle les Dendi, du même nom que les habitants de la vallée du Niger au nord du Borgou, mais ils ne constituent pas ce qui est communément classé dans la catégorie « d'ethnie ». Leur référence principale est l'islam qui leur a dicté une vision du monde différente de celle des Baatombu. Nous allons suivre la longue histoire des migrations qui les ont amenés jusque dans le Borgou. Dans un premier temps, je vais suivre les itinéraires qui ont conduit les Wangara dans le Borgou, puis, ayant établi le passage des caravanes sur les pistes du commerce à longue distance, je ferai une étude du commerce caravanier sur la piste qui traversait le Borgou. Les marchands qui passaient là ont fondé des marchés, certains se sont installés, leur campement a été le noyau des quartiers qui portent leur nom, présents dans toutes les villes-étapes. La collecte des histoires des familles m'a permis de reconstituer, tout en différenciant les itinéraires, le cheminement de ces groupes. Ceux -ci faisaient partie de réseaux qui opéraient bien au-delà des limites des territoires contrôlés par des pouvoirs centralisés; dans le Borgou, ils se sont trouvés confrontés aux Wasangari qui se sont imposés comme classe politique. L'idée centrale soutenue dans cet ouvrage est que c'est le passage des Wangara qui a fixé là les Wasangari, qu'il s'est établi un contrat tacite entre ces deux classes dominantes, contrat basé sur l'échange hommes contre chevaux, et que par effet de retour, 19

la puissance guerrière des Wasangari a fait du Borgou une zone de repli pour les Wangara fuyant les djihad au sens le plus commun de guerre sainte. En effet, il est bien connu que dans toute l'Afrique de l'Ouest, commerce et islam sont inséparablesl, et dans le Borgou, l'islam n'a jamais été introduit par la guerre. Je me suis attachée à étudier les relations sociales entre ce groupe de musulmans, commerçants et religieux, et les chefferies animistes. Les caravanes de marchands étaient toujours accompagnées de spécialistes du Coran, qu'ici on appelle les alfas*, qui faisaient œuvre de prosélytisme et jouissaient d'un grand prestige, dû autant à leurs pratiques magiques qu'à leur savoir coranique. Si le commerce a été l'occasion de la rencontre entre Wangaraet Wasangari,lamagie* a été le moyen de la relation. J'ai étudié, à partir d'enquêtes de terrain quel fut l'impact de la culture musulmane sur le monde animiste du Borgou, et quel a été et demeure, le rôle des personnalités des quartiers Wangara dans les grands rituels du pouvoir des Wasangari. La comparaison avec les situations observées dans d'autres chefferies et royaumes traversés par les pistes caravanières a essentiellement pour but de voir si la situation du Borgou est singulière. Afin de découvrir comment les descendants des caravaniers s'étaient insérés dans la société contemporaine, j'ai réalisé une enquête sur le devenir des fils et petits-fils de Wangara après la fin le commerce caravanier, ce qui m'a fait pénétrer dans l'univers du transport routier, et m'intéresser à ces Alhadji* transporteurs qui financent la construction de mosquées. Cet ouvrage doit beaucoup à Jacques Lombard qui, par ses travaux fondateurs, a ouvert la voie aux recherches actuelles sur la société du Borgou. Je le remercie pour les conseils qu'il m'a prodigués lors de la conception de cet ouvrage, qu'il a eu, en outre, l'amabilité de préfacer.
1. Levtzion : 1968 et 1973. 20

CHAPITRE I L'EXPANSION DES WANGARA

Les commerçants caravaniers ont prolongé les pistes transsahariennes toujours plus loin en direction de la forêt, et leur expansion s'est située dans l'évolution des grands ensembles politiques qui ont dominé cet espace. Dans les textes arabes anciens (sources externes) le terme «Wangara» désigne les marchands musulmans du Bilad-alSudan! qui pratiquaient le commerce caravanier et introduisirent l'islam en Afrique de l'Ouest. Les transcriptions des traditions orales du Nigeria (sources internes) relatent l'arrivée des Wangara : la Chronique Asl al- Wanqariyin qui sera analysée et confrontée à la Chronique de Kano dans la deuxième partie de ce chapitre, nous apprend qu'après avoir quitté le Mali, ils se sont répandus dans toute l'Afrique de l'Ouest, notamment dans le Borgou2. A travers ces textes, nous allons suivre la progression des Wangara. Les Wangara dans les sources externes Le Bilad al-Sudan a été visité et décrit grâce aux pistes du commerce transsaharien. Des pistes s'ouvrent dès le huitième sièc1e3et des échanges s'effectuent entre le nord et le sud du
1. Le pays des Noirs. 2. Publication de Al-Hajj, page 9 : « they multiplied and dispersed in the land eastward and westward so widely that it was alleged that there was no land in the west that was not inhabited by the Wangarawa. This was true of Gonja, Borgu, Bussa and other places. » 3. Précision chronologique avancée en référence aux travaux de Lewicki. Voir la carte des pistes transsahariennes établie par P. P. Rey. 23

Sahara. Le problème lié à ces sources réside dans le fait que peu d'auteurs ont voyagé et vu les villes ou les populations qu'ils décrivent. Les géographes ont repris la géographie de Ptolémée qui divise la terre en climats et fut traduite au neuvième siècle par al-Khuwarizmi. Ils écrivent d'après les récits des voyageurs, souvent des commerçants, et leurs localisations sont parfois fantaisistes. Aucun de ces textes ne traite du Borgou. On ne trouve même pas une mention du pays ou de ses habitants. Cette absence du Borgou dans les textes indique qu'il est resté très longtemps à l'écart des grands courants d'échanges. Ils sont pourtant des documents incontournables dans la perspective d'un cadre historique et géographique plus large, ils permettent de suivre la progression géographique des Wangara dans le temps. Dans les textes arabes, «Wangara »désigne d'abord un lieu« le pays de l'or », puis ceux qui en font le commerce. Le mot arabe a été transcrit avec des variantes. La plus ancienne mention des Wangara, sous un nom qui a été transcrit Amdjara, est due au dixième siècle à al-Masudi qui n'a pas lui-même voyagé au Soudan et se réfère à al-Fazari, dont les œuvres sont perduesl. Al-Balai, au siècle suivant (il achève son œuvre en 1068), fait état des Neghmarât ou Naghmarata sur les gisements aurifères.
«A l'ouest de Ghiyârû, sur le Nil, se trouve la ville de Yaresna. Ses habitants sont musulmans, mais le pays est païen... Les Noirs barbares ('ajam) connus sous le nom de Banu Neghmarât importent de la poudre d'or

dont ils font le commercedans le pays. »2

AI-Bakri nous amène près des lieux de production du Galam et du Bambuk. Les Neghmarata seraient, d'après cette traduction d'un texte d'al-Bakri qui ne s'était jamais rendu lui-même sur les lieux, des païens qui faisaient le commerce de l'or.
1. Al-Masudi, trad. Cuoq: 1985, ~ 51, p. 62. 2. Traduction Vincent Monteil 1968 : p. 74. Cuoq traduit différemment: « des Sudan barbares appelés Banu Naghmarata tirent de la poudre d'or (tibr) dont ils font commerce» (1985, ~ 144, p. 102). 24

Les Wangara apparaissent ainsi nommés pour la première fois par al-Idrisi au milieu du douzième siècle.
« Dela ville de Ghanajusqu'au pays de Wankarail y a huit jours. Le pays des Wankara est le pays de l'or, célèbre pour la pureté et l' abondance (de son or). C'est une île de 300 miles de long sur 150 de large. Le Nill' entoure de tous côtés toute l'année. Au mois d'août, au plus fort de la chaleur, le Nil sort de son lit, déborde, inondant l'île ou du moins la majeure partie, pendant toute la durée de la crue; puis il commence à décroître et à se retirer. Alors quand le Nil a commencé à décroître et à se retirer, on voit affluer de tous les pays des Sudan des gens qui se rassemblent vers cette île en vue d'y prospecter durant les jours de la décrue. Chacun trouve dans sa prospection en cet endroit ce que Dieu veut lui donner, peu ou prou en or; personne n'est (totalement) déçu. Une fois que le Nil est revenu dans ses limites, les gens vendent l'or qu'ils ont recueilli, trafiquant entre eux. La plus grande partie en est achetée par des gens d'Ouargla et du Maghrib al- Aksa, qui le transportent aux ateliers

de monnaie de leur pays pour le frapperen dinars. »1

La zone décrite par al-Idrisi correspond exactement au delta intérieur du Niger. On se trouve plus au sud qu'avec al-Balai. C'est une autre filière, la première, axée sur le Sénégal aboutissait à Sijilmassa : celle-ci est étroitement liée à Ouargla. Cette description du pays de l'or sera reprise au dix-septième siècle par la chroniqueAsl al-Wanqariyin2.Depuis l'époque d' al-Balai, la situation politique a changé: en 1076, l'Empire du Ghana a subi l'attaque des Almoravides, dont on comprend bien, en lisant les textes d'al-Balai et d'al-Idrisi, ce qui les intéressait. Lorsqu'al-Idrisi écrit, un siècle plus tard, le Ghana est redevenu un Etat puissant gouverné par une dynastie soninke* convertie à l'Islam. Retenons cette première localisation du Wangara près des lieux de production de l'or et l'identification des Wangara comme les marchands noirs qui commercialisent cet or. Un siècle après al-Idrisi, Ibn Said indique qu'ils sont musulmans3,etlorsqueIbnBattûtarencontreles Wangaraen 1352-53,
1. Al Idrisi, trad. J.M. Cuoq, op. cité, ~ 210, page 134. 2. Traduction de al Hadjj : 1968, p.9. 3. Ibn Said, trad. lM. Cuoq : 1985,9347, page 206. 25

PISTES TRANSSAHARIENNES

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l'Empire du Mali est de loin la puissance dominante, et le Mansa (le souverain) doit en partie sa puissance à sa richesse en or : les régions aurifères qui faisaient la fortune du Ghana sont passées sous son contrôle; il suffit de rappeler l'histoire du pèlerinage de Mansa Musa 1eren 13251.C'est sous le règne de son frère Mansa Souleyman (1336-1358)2, qu'Ibn Battûta visite le Mali ettrouve les Wangara :
«Après avoir voyagé dix jours depuis Iouâlâten, nous arrivâmes au village de Zaghâri, qui est grand, et habité par des commerçants noirs nommés Ouandjarâta. Il y a aussi un certain nombre d'hommes blancs qui appartiennent à la secte des schismatiques et hérétiques dits ibâdites*; ils sont
appelés Saghanaghoû.
»3

Ibn Khaldun4 situe le pays des Wangara àproximité du Kanem sur la rive septentrionale du Niger; il n'est pas impossible que les Wangara soient allés jusque là lors de leur deuxième grand mouvement migratoire qui les a conduits vers l'est. La deuxième grande dispersion des Soninke s'est en effet produite au treizième siècle; les historiens ne considèrent plus que les Almoravides ont détruit le Ghana au onzième siècle, mais que ce royaume a connu un déclin progressifs. La localisation des Wangara par Ibn Khaldun serait, mise à part la proximité avec le Kanem, assez proche de celle de Léon l'Africain vers 15146.Celui-ci appelle Guangara le territoire situé au sud-est de Zanfara, et qui correspond certainement au Katsina ; Léon l'Africain insiste sur sa richesse et mentionne les marchands qui font le commerce de l'or. Selon Drvoy, ce Guangara «est un Etat né en pays hausa au treizième siècle, autour d'émigrants venus du Wangara, et qui fut pendant trois siècles

1. Il transportait tellement d'or, qu'il en a fait baisser le cours en Egypte. 2. Généalogie et chronologie d'après Ibn Khaldun. 3. Ibn Battûta, Voyages, La Découverte, tome III, p. 408. 4. Ibn Khaldun: Al-Muqaddima, Sinbad 1967-1968,Tome I, p. 119. 5. Boubacar Diallo : 1993, p.138. 6. Léon l'Africain: Description de l'Afrique, ed. 1956,pp. 478-479. 27