Commerce et navigation en Asie du sud-est (XIVe-XIXe siècles)

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Ce volume rassemble les communications présentées lors du second symposium européo-japonais qui s’est tenu à Tokyo sur le thème « Commerce et navigation en Asie du Sud-Est (XIVe-XIXe siècle). Chaque article examine un aspect particulier du commerce et de la navigation en Asie du Sud-Est durant la période considérée, tout en visant à faire ressortir explicitement ou implicitement les convergences et divergences entre les sociétés et les États de cette partie du monde.
Publié le : mardi 1 juin 1999
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EAN13 : 9782296392359
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Commerce et Navigation en Asie du Sud-Est (XIve-XIxe siècle)

Trade and Navigation in Southeast Asia
(14th_19th centuries)

Collection Recherches Asiatiques dirigée par Alain Forest Dernières parutions
Viviane FRINGS, Le paysan cambodgien et le socialisme. La politique agricole de la République Populaire du Kampuchea et de l'État du Cambodge, 1997. TÙ CHI NGUYEN, La cosmologie Muong, 1997. Marc LEMAIRE, Le service de santé militaire dans la guerre d'Indochine, 1997. Pierre L. LAMANT, Bilan et Perspectives des Etudes khmères (langue et culture), 1997. Hartmut O. ROTERMUND, «La sieste sous l'aile du cornwran» et autres poèmes magiques, 1998. LucLACROZE, L'Aménagef/1£ntdu Mékong (1957-1997). L'échec d'une grande ambition ?, 1998. S. PHINITH, P. SOUK-ALOUN, V.THONGCHANH, Histoire du pays
Lao, 1998.

S. FERHAT-DANA, Le Dangwai et la démocratie el Taiwan, 1998. NGUYEN THE ANH, Alain FOREST (eds), Guerre et paix en Asie du Sud-Est, 1998. DO CHI-LAN, La mère et l'enfant dans le Viet Nam d'autrefois, 1998. A. LE PICHON, Aux origines de Hong-Kong. A.rpects de la civilisation commerciale el Canton: le fonds de commerce de Jardine, Matheson &Co (1827-1839),1998. Alain FOREST, Les missionnaires françai.r au Tonkin et au Siam (17e-18e siècle). Analyse comparée d'un relatifsuccès et d'un total écl1£c. Livre I, liistoires du Siam, Livre II, Histoires du Tonkin, Livre III, Organiser une Eglise. Convertir les Infidèle,r, 1998. M. BODIN, Les combattants français face el la guerre d'Indochine,
. 1945 1954, 1998. Laurent CHAZEE, Evolution des systèmes de production ruraux en République Démocratique populaire du Laos (1975-1995), 1998. Marie-France LATRONCHE, L'influence de Gandhi en France, 1999. Julien BERTEAUT, Chinoi.f el Calcutta, 1999. Olivier GUILLARD, Désarmement, coopération et sécurité régionale en Asie du Sud, 1999.

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NGUYÊN THÊ ANH Yoshiaki ISHIZA WA (eds)

Commerce et Navigation en Asie du Sud-Est (XIve-XIxe siècle) Trade and Navigation in Southeast Asia (14th_19th centuries)

Ouvrage publié avec le concours du Laboratoire « Péninsule Indochinoise»

(EPHE IVe section

- CNRS)

Sophia University (Tokyo) L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

1999 ISBN: 2-7384-8079-9

@ L'Harmattan,

AVANT-PROPOS

Nguyên Thê' Anh Laboratoire «Péninsule Indochinoise» Ecole Pratique des Hautes Etudes

On retrouve ici une partie des communications présentées lors du

second symposiumeuropéo-japonaisqui s'est tenu à Tokyo du 1er au 4 octobre 1997, sur le thème« Commerce et navigation en Asie du Sud-Est (XIVeXIXe siècles) ». Deuxième de la série projetée des quatre rencontres annuelles! suscitées sur l'initiative du Laboratoire «Péninsule Indochinoise» (EPRE/CNRS, Paris), de l'International Institute for Asian Studies (Leiden), de l'Institute of Asian Cultures (Université Sophia, Tokyo), et du Seminar fUr Sprache und Kultur Chinas, Abteilung Thailand, Burma und Indochina (Université de Hambourg), pour permettre d'apporter des regards complémentaires sur la question des convergences et divergences entre les sociétés et Etats d'Asie du Sud-Est, ce symposium a été aussi associé aux manifestations pour le ISe anniversaire de l'Institute of Asian Cultures. Nos hôtes, les Professeurs Yoji Aoyagi, Yoshiaki Ishizawa et Yoshiharu Tsuboi, ont su, pour cette occasion, inviter d'éminents spécialistes japonais et européens à venir continuer le travail de réflexion commencé à Paris en octobre 1996. Les participants à ce symposium n'ont cependant pas tenu à contribuer de manière théorique aux débats qui tendent à intégrer l'Asie du Sud-Est dans un présumé « Age du Commerce» au cours duquel cette région serait totalement innervée et dynamisée par le négoce international, ou dans un monde «méditerranéen» délimité par tout un réseau de communications s'étendant du littoral sud-est de la Chine à la Baie du Bengale et englobant les rivages de l'Asie du Sud-Est continentale tout aussi bien que ceux de l'Asie du Sud-Est insulaire. Ils ont au contraire privilégié une approche scientifique concrète, basée sur des sources d'époque, autour de trois axes: 1) les échanges et leurs évolutions; 2) les pratiques commerciales et leurs évolutions; 3) les changements socioéconomiques et culturels consécutifs
I Pour le premier symposium, voir Nguyên Thé Anh & Alain Forest (eds), Guelre et paix en Asie du SudEst. Paris, L'Harmattan, 1998,336 p.

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Commerce et Navigation en Asie du Sud-Est

aux échanges. Ont donc été abordés tour à tour: les modes de pénétration à partir de l'extérieur (routes commerciales internationales et inter-régionales et la manière dont elles se sont articulées avec les formes d'échange interne, circuits de marchands et de produits, régions engagées directement et indirectement dans les échanges commerciaux), les modes d'adaptation des diverses sociétés aux contacts extérieurs et l'effet du commerce extérieur sur les structures économiques locales (monnaies, crédit, marchés, organisations marchandes, vie urbaine), les influences de la pénétration commerciale sur l'évolution socioculturelle (transformations sociales et culturelles touchant la population dans son ensemble, flux commerciaux et diffusions religieuses, rôle du commerce comme facteur d'intégration et d'identification régionale, etc.). Les articles présentés dans ce volume examinent ainsi chacun un aspect particulier du commerce et de la navigation en Asie du Sud-Est entre les XIVe et XIXe siècles, tout en visant à faire ressortir explicitement ou implicitement les convergences et divergences entre les sociétés considérées. Alain Forest repositionne l'Asie du Sud-Est continentale par rapport aux grandes voies de navigation maritimes. Sumio Fukami précise la localisation de l'empire maritime de Srivijaya à partir des données de l'historiographie chinoise sur les Nanyang. Guy Lubeigt souligne la place tenue par le Tenasserim dans les communications transpéninsulaires. Barend J. Terwiel avance des hypothèses heuristiques sur les interactions entre l'expansion commerciale et le développement de l'ancienne Ayutthaya. Yoji Aoyagi traite de la production et du commerce de céramiques du Champa au XVe siècle. Shiro Momoki apprécie le rôle joué par le D~i-Vi~t aux XVe et XVIe siècles dans le système commercial des Ming, fondé sur le tribut. Frédéric Mantienne décrit les difficultés rencontrées par les marchands européens chez les sociétés indochinoises aux XVIIe et XVIIIe siècles, du fait de divergences d'optique et de méthode. Pierre Lamant explique les déboires des nations européennes dans leurs relations commerciales avec la Birmanie au milieu du XVIIIe siècle. Geoff Wade retrace les itinéraires maritimes dans le Golfe du Siam à travers un routier vietnamien du début du XIXe siècle, le Xiêm-laquoc 19-trinh t@-If!C.Enfin, Nguyên Thé Anh fait une réévaluation des relations commerciales entre le Viêt-Nam et les pays de l'Asie du Sud-Est maritime dans la première moitié du XIXe siècle. Dans leur grande majorité, ces articles ont conservé le langage dans lequel ils ont été tout d'abord exposés, l'anglais ayant été la langue de travail du symposium. Leur mise en forme a été assurée par Christopher Goscha, qui, tout en faisant une chasse impitoyable aux fautes de frappe, a considérablement contribué aux améliorations stylistiques, et surtout par Marie-Paule Lopez, qui s'est véritablement chargée de toute la fabrication de ce volume. Qu'ils en soient tous les deux vivement remerciés.

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L'ASIE DU SUD-EST CONTINENTALE

VUE DE LA MER

Alain Forest Laboratoire «Péninsule Indochinoise» CNRS, Paris

Voici neuf années, j'ai présenté à l'Institute of Asian Cultures de l'Université Sophia, une communication sur «Le Siam dans le mouvement de la navigation et du commerce à la fin du XVnème siècle» I, dont les conclusions étaient basées sur l'étude des courriers missionnaires de l'époque. Cette communication comportait nombre d'inexactitudes de détail mais ses grandes lignes demeurent, à mon avis, pertinentes. Mes connaissances se sont enrichies, depuis, d'une étude similaire sur le « Commerce et la navigation au Tonkin» pour la même période, toujours basée sur les courriers missionnaires2. Je me propose de faire part de certaines conclusions de ces études afin de dégager quelques convergences et divergences concernant, d'une part, les attitudes des autorités siamoises et tonkinoises face au commerce, et, d'autre part, les situations réciproques du Siam et du Tonkin dans les mouvements du commerce et de la navigation. Cela nous permettra peut-être de mieux appréhender la spécificité historique des pays continentaux de l'Asie du Sud-Est en regard de ces mouvements de commerce et de navigation et, ainsi, de corriger quelques-unes des simplifications conceptuelles qui, sous couvert de faire ressortir l'unité et une homogénéité de l'Asie du Sud-Est, demanderaient, à mon sens, à être nuancées.

Publiée in: The Journal of Sophia Asian Studies (Tôkyô), 1-1990, p. 70-93. Cf Alain Forest, Les missionnaires français au Tonkin et au Siam (XVIIème-XVlIIème siècles). Analyse comparée d'un relatif succès et d'un total échec, Paris, L'Harmattan, 1998, Livre II, chap. 12. 7

Commerce et Navigation

en Asie du Sud-Est

Les fonctionnaires

et les commerçants

Les années 1660-1690 sont marquées, au Siam comme au Tonkin, par une exceptionnelle fréquentation de ces pays par les commerçants européens, Hollandais au premier chef, mais aussi Anglais, Français, Manillais, Portugais et, dans une moindre mesure, jésuites de Macao. Cela nous vaut beaucoup d'intéressantes observations sur ces pays, notamment sur les attitudes des autorités du Siam et du Tonkin vis-à-vis du commerce, attitudes qui forment, bien sûr, l'une des conditions du développement des activités commerciales. À cet égard, ce qui saute d'emblée aux yeux, ce sont les différences de comportement entre autorités siamoises, d'une part, autorités tonkinoises, d'autre part. Le Siam: une ouverture contrôlée Que le Siam soit, dans les années 1660, et demeure jusque dans les années 1680, un des carrefours de I'Asie, il le doit, pour une large part, à la politique d'ouverture du roi Phra Narai (1656-1688), qui suit et développe en cela les orientations de son prédécesseur Prasat Thong (1630-1656); ainsi qu'à une déjà longue tradition d'intérêt des souverains siamois pour le commerce3 et pour les contacts avec les étrangers. Quasiment depuis les origines du royaume d'Ayutthaya, par la conquête, les contacts et les conflits dans la péninsule Malaise, puis surtout à partir du moment où, à la fin du Xyèmesiècle, ce royaume s'est ouvert sur le golfe du Bengale, s'ouvrant ainsi largement au commerce « musulman» avant de s'adapter au commerce occidental avec l'arrivée des Portugais dans la région au début du XYlèmesiècle, les souverains siamois semblent avoir été attentifs au commerce comme à un instrument de leur affirmation. Phra Narai, formé par des Perses et s'entourant de conseillers perses durant la majeure partie de son règne, paraît particulièrement sensible, religion mise à part, au modèle de gestion des étrangers et du commerce offert par les sultans des cités-États ou par certains souverains - musulmans - d'Asie de l'Est et du Sud-Est, qui tirent du commerce leur prospérité. En même temps qu'il encourage les étrangers à venir commercer, en les accueillant mais aussi par des échanges d'ambassades avec la plupart des pays dont les ressortissants viennent pour affaires au Siam, voire par quelques gestes spectaculaires - tel ce prêt accordé à Macao durant le blocus de la ville dans les années 1662-1667 alors que les autorités chinoises exigent
Cf Yoneo Ishii, «History and Rice-Growing», in: Y. Ishii (ed.), Thailand: a Rice-Growing Society, Honolulu, The University Press of Hawai (Monograph of the Center for Southeast Asian Studies, Kyoto University), 1978, p. 27-32. 8

Alain Forest

de la cité d'énormes sommes en contrepartie de son maintien4 -, le souverain arme et envoie ses propres navires vers les différents pays, du golfe Persique au Japon5. Hormis des expéditions d'éléphants en Inde et quelques envois de bateaux au Japon, d'où se ramène un cuivre apprécié par les marchands européens et « mores », et dont le roi se réserve le droit de vente au Siam, je ne garantirai point que les voyages des vaisseaux royaux soient toujours d'un grand rapport. Au moins le souverain tire-t-il, semble-t-il, un bon profit de la vente de produits sous monopole (étain, plomb, salpêtre, éléphants et leurs ivoires, arec, différentes sortes de bois appréciées à l'étranger - aigle, sapan, calamba _6), ainsi que des taxes douanières et sur les bateaux, ou des loyers sur les différentes maisons et boutiques qu'il possède dans Ayutthaya. Yoneo Ishii suggère que l'on peut considérer le Siam d'alors comme un État commercial où le roi était« le plus grand marchand »7. Mais ce qui suscite surtout l'étonnement, c'est que le souverain s'appuie essentiellement, pour encadrer son entreprise commerciale et pour être conseillé en celle-ci, sur des personnes d'origine étrangère «qu'il intègre dans les rangs de la bureaucratie royale »8, et qui, de leur côté, peuvent bien sûr profiter de leur situation pour développer leurs propres entreprises commerciales et disposer de vaisseaux. L'un de ces personnages, Constance Phaulkon, est bien connu en Occident. Cependant, la promotion et la fortune de celui-ci, entre 1682 et 1688, bien qu'elles soient jugées extraordinaires par les Français de l'époque, sont des phénomènes ordinaires au Siam, comme est «ordinaire» sa tragique élimination (1688), sort partagé par de nombreux personnages parvenus comme lui aux plus hautes responsabilités... Citons, par exemple, le cas du Persan Abdur Razzaq qui obtint la charge de phra khlang (ministre des Magasins royaux et des Relations commerciales) en 1657, avant d'être emprisonné quelques années plus tard9. Un autre Persan, Aqa Muhammad Astarabadi, a longtemps, depuis le début des années 1660 jusqu'à sa mort en 1679, conseillé le souverain et bénéficié en retour de sa confiance et de ses
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c. R. Boxer,Portuguese...,op. cit., p. 46.
Cf Yoneo Ishii (ed.), The Junk Trade from Southeast Asia. Translations from the Tôsen Fusetsu-gaki (1674-1723), Singapour, Institute of Southeast Asian Studies (Data Paper Series: Sources for the Economic History of Southeast Asia, n° 6), 1998, 283 p. Cette énumération est indicative, les monopoles pouvant varier à travers le temps. Y. Ishii, « History... », art. cit., p. 32. L'expression « le roi était le plus grand marchand du royaume» figure dans les témoignages de l'époque; cf, par exemple, Lettre d'un Anglais catholique au R.P. Dorléans, jésuite, sur l'histoire de M. Constance, s.d. (années 1690), AME 884 fo 905. Y. Ishii, « History... », art. cit., p. 31.

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David K. Wyatt, « (note de lecturede) Ibn MuhammadIbrahim, The Ship ofSulaimân »,
Journal of the Siam Society, 62/1 Ganvier 1974), p. 153. 9

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en Asie du Sud-Est

faveurslO. Si les Persans sont particulièrement estimés des souverains depuis le règne de Prasat Thong et durant le règne de Phra Narai jusque vers 1680, les Chinois l'ont été auparavant!! et le redeviendront dès le début du xvmème siècle. Ce n'est toutefois pas seulement à la cour que le souverain s'appuie sur des étrangers. Certains sont également nommés comme gouverneurs dans des places provinciales importantes pour le commerce. George White dans son Report on the Trade of Siam (1678) mentionne que le gouverneur de Mergui, le vice-roi de Tenasserim, ainsi que les gouverneurs des principales villes jalonnant la voie empruntée par les commerçants entre Mergui et Ayutthaya, sont indiens ou persans12. Le rapport de White est corroboré par les observations effectuées huit années plus tard par Ibn Muhammad Ibrahim, le chroniqueur de l'ambassade perse de 168613; et il restera de tradition que les gouvernements de Tenasserim et de Mergui soient confiés à des «Mores »!4 - avec quelques intermèdes, anglais et français sous Phaulkon, chinois au xvmème siècle. D'autres exemples peuvent être avancés. En 1675, le gouverneur de Phitsanulok, par où certains produits précieux, tels la gomme-laque ou le benjoin, descendent du Laos, est le Portugais Amador de Coelho!5. En septembre 1680, quand Le Vautour, envoyé par le directeur de la Compagnie française à Surate, arrive au Siam, le gouverneur de Bangkok est un Turc!6 ; un Turc, le même ou un autre, occupe toujours cette fonction en septembre 1685, et nous le retrouvons, en fin 1687, gouverneur de Phetchaburi. C'est de la même logique que procède la nomination, en 1683, de l'Anglais Barnaby, ancien chef du comptoir anglais d'Ayutthaya, comme gouverneur de Mergui, poste auquel lui succède, en 1685, un autre Anglais, Samuel
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Ibn Muhammad Ibrahim (John O'Kane trad.), The Ship of Sulaimân, London, Routledge and Kegan Paul, 1972, p. 59. À propos des Persans au Siam, cf Jean Aubin, «Les Persans à Siam sous le règne de Phra Narai, 1656-1688», Mare Luso-Indicum, IV (1980), p. 95-126. Les descendants de ces Iraniens, telle la famille Bunnak, joueront un rôle autrement important, sur le long terme de l'histoire siamoise, que Phaulkon et sa descendance; Y. Ishii, « History... », art. cit., p. 31. L. F. Van Ravenswaay, «Translation of Jeremias Van Vliet's Description of the Kingdom of Siam, Leiden, F. Haaring, 1692 », Journal of the Siam Society, 7 (1910), p. 51. Cité par Y. Ishii, « History... », art. cit., p. 31. Ce rapport a été publié par John Anderson, English Intercourse with Siam in the Seventeenth Century, Londres, Kegan Paul, 1890, p. 421 sqq. Ibn Muhammad Ibrahim, op. cit., p. 46 et 50, où l'on voit aussi un gouvernement confié à un Anatolien. Les Européens désignent ainsi, indifféremment, les marchands musulmans, qu'ils soient Turcs, Persans, Indiens, voire d'Atjeh... et, plus tard, au xvmème siècle, Malais. Mgr Laneau à la Sacrée Congrégation (Rome), 20-10-1675, AME (Archives des Missions Étrangères de Paris) 856 fo 300. Nouvelles des missions aux DSME (Directeurs et Supérieur du Séminaire des Missions Étrangères de Paris), décembre 1680, AME 855 fo 352.

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White - tandis que Barnaby devient alors gouverneur de Tenasserim. Certains Français accèdent à de tels postes sous Phaulkon: René Charbonneau, laïc arrivé en 1676 pour se mettre au service des missionnaires français, est gouverneur de Thientong, à la frontière du royaume de Pegou, en 1683, puis gouverneur de Jongselan (Phukêt) de 1684 à 1686; un dénommé Billy succède, là, à Charbonneau de 1686 à 1688 tandis qu'un Jean Rival est, durant la même période, gouverneur de la ville voisine de Bangary (Phangnga), dans une région qui est fort excentrée mais productrice d'étain. Venu avec l'ambassade De Chaumont, fin 1685, le chevalier de Beauregard prend la place de Samuel White comme gouverneur de Mergui, à la fin de 1687... Ainsi s'opère un curieux processus d'intégration des étrangers et de complémentarité avec les Siamois. L'interpénétration comme l'intégration demeurent cependant contenues dans des limites très précises; cela oblige en particulier à prendre avec précaution l'expression d' « État commercial» appliquée au Siam. Certes, dans le sillage de l'activité commerciale, se trouvent probablement mobilisés à différentes tâches, un certain nombre de Siamois: fonctionnaires divers, interprètes, domestiques, gardiens, mais aussi - tantôt à titre de corvéables, tantôt à titre d'engagés pour dettes, tantôt à titre d'esclaves de guerre d'origine lao, pégouane (môn) ou khmère - des chasseurs, des récolteurs, des agriculteurs, des charretiers, des piroguiers et autres hommes de peine. Certes, des relations d'intérêts et de connivence en arrivent certainement à s'établir entre les gens du commerce et les autorités siamoises de tous ordres, de la capitale et des provinces, lesquelles peuvent contribuer à soutenir, à favoriser et à alimenter le ravitaillement des commerçants, tout en constituant, en retour, une modeste clientèle pour certains produits importés dans le pays 17. Il reste que si des Siamois sont impliqués dans le commerce, c'est de manière incidente pour ce qui concerne les fonctionnaires siamois et la population rurale, et c'est par le truchement d'étrangers qui effectuent dans le quotidien les opérations commerciales. On voit bien que les Siamois sont, quant à eux, beaucoup plus portés vers l'investissement de leurs quelques richesses en « capital religieux », en « mérites» pour les vies à venir, par la construction de monastères, par la dédicace de statues ou par le don aux moines, que vers le commercel8. Et, plus globalement, on voit bien que
17 Sur la complémentarité entre Siamois et personnes d'origine étrangère, cf G. Vinai Smith, The Dutch in Seventeenth Century Thailand, Northern Illinois University (Center for Southeast Asian Studies, special report n° 16), 1977, p. 90-91. 18 Ce que notent entre autres, 1. Van Vliet, art. cit., p. 26; ou Ibn Muhammad Ibrahim, op.

cU.,p. 156. Cf aussi A. Forest, Les missionnaires...,op. cU.,Livre m,
41.

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Partie, chap.

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s'organisent autour du roi deux cercles complémentaires mais qui demeurent très distincts dans leur composition sociale et leurs spécialisations économiques: celui des fonctionnaires et des paysans, siamois et assimilés (pégouans, laos, khmers, de religion de bouddhisme theravâda), d'une part, celui des commerçants et des navigateurs, étrangers (et non adeptes du bouddhisme theravâda), d'autre part. Cette distinction entre les deux sphères, la sphère siamoise et la sphère "étrangère", se trouve très concrètement affirmée et maintenue par la circonscription des étrangers dans des espaces précis. En effet, à Ayutthaya, comme dans les autres villes où on les trouve (à Mergui, par exemple), les étrangers sont regroupés par « nations », dans des quartiers particuliers où ils se donnent un chef, un patron (nai), qui les représente ou qui doit rendre compte auprès d'un fonctionnaire nommé par le phra khlangl9 - ou par le gouverneur en province. Souvent, cette circonscription des «nations» en quartiers s'accompagne de spécialisations dans le domaine militaire: ainsi les Portugais assument-ils la fonction de canonniers - et cette fonction leur sera attribuée jusqu'en 1767 alors, pourtant, que plus aucun des Portugais du Siam ne sait manier le canon! -; les Cochinchinois sont affectés à la construction et à la conduite des galères de guerre; quant aux «Mores », ils forment, semble-t-il, les escadrons de cavalerie. La circonscription spatiale permet aussi de contenir à l'intérieur de chacun des quartiers les expressions, voire les prosélytismes religieux non bouddhistes. Le roi protège les religions des étrangers qu'il accueille - c'est une autre caractéristique étonnante de l'accueil des étrangers au Siam - mais il doit également veiller à ce que ces religions ne débordent pas hors des "quartiers" des étrangers qui les pratiquent, et ne viennent pas semer la confusion dans les rangs des Siamois et assimilés qui ne peuvent être que bouddhistes. La religion joue ainsi, en retour, un rôle de marqueur supplémentaire de l'identité et de la différence, le bouddhisme coïncidant avec les gens du premier cercle, avec « ce qui est siamois» et qui appartient au fonctionnariat et à la paysannerie, les autres religions s'accordant avec les gens du second cercle, avec ce qui appartient à l'océan et à l'étranger. À cet égard par exemple, quoique largement métissés et ressemblant de plus en plus à des Siamois, les Portugais du Siam, parce qu'ils sont chrétiens, demeureront longtemps et naturellement perçus comme des Européens... Ce que je souhaite faire ressortir de ces éléments, c'est donc la singulière maîtrise, par les autorités siamoises, des relations avec l'étranger. Cette
19 Ce dernier fonctionnaire est lui-même, assez souvent, un étranger, mais pas toujours de la même « nation» que celle qui peuple le quartier: par exemple, c'est un « mandarin» chinois qui est le responsable du camp des missionnaires et des Cochinchinois d'Ayutthaya jusqu'en 1683.

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maîtrise est caractérisée par une attitude d'ouverture a priori aux marchands ainsi qu'à des conseillers qui paraissent avoir quelque compétence dans le commerce - et dans le domaine de la défense militaire. Mais aussi, ce qui est moins souvent souligné, elle se caractérise par la circonscription de l'étranger dans ses spécialisations, dans son rôle, dans ses quartiers, dans ses pratiques religieuses, de telle façon que, demeurant tout à fait différencié, tout à fait "distingué", cet étranger - et avec lui, certaines de ses "étrangetés" - ne viennent pas semer la confusion et la corruption dans la société siamoise. Et si, malgré tout, quelque « groupe ethnique étranger prend trop d'importance dans le pays, et menace son indépendance», la tolérance cède le pas au rejet violent, « les Siamois s'appuyant souvent sur un nouveau "groupe" étranger pour neutraliser, voire extirper le précédent» 20. Au Siam, la "différence" est volontiers accueillie et utilisée, mais elle est en même temps maintenue dans des limites et contrôlée dans ce qu'elle peut avoir de corrupteur et d'éventuellement dangereux. Au Tonkin, le commerce comme tribut? Du côté du Tonkin de la même époque, où les «généralissimes» (chua) Trinh exercent le pouvoir effectif au nom des empereurs Lê2l, les rapports au commerce et à l'étranger sont fort différemment orientés. Apparemment, pourtant, nous retrouvons quelques attitudes similaires à celles qui prévalent au Siam. Notamment, les chua tonkinois ne sont pas a priori hostiles au commerce avec les Européens - Macaïstes exceptés. Ils accordent volontiers le droit d'établir des comptoirs comme le montre leur attitude envers le marchand français Junet en 1669, envers l'anglais Gyfford en 1672-1673, envers les missionnaires français « chefs de comptoir» qui sont tolérés jusqu'en 1712 dans l'espérance de l'arrivée de quelque bateau français. Beaucoup plus tard, le capitaine d'un vaisseau de Manille qui passera en 1719 sera même fort ennuyé quand le chua lui offrira spontanément un emplacement de maison à Thang-long22. Quant aux taxes -« chappe» et
20 Frédéric Mantienne, Les relations entre le France et la péninsule Indochinoise aux xvllme_XVIIlme siècles, Thèse de doctorat sous la direction de Nguyên Thê Anh, École Pratique des Hautes Etudes IV Section, 1998, vol. I, p. 52 (à paraître aux Éditions L'Harmattan, coll. « Recherches Asiatiques »). 21 Lesquels sont alors réduits au rôle de symboles de l'unité des deux pays viêtnamiens, et de pivots sacrés du bon gouvernement et du bon ordre du pays. 22 Ce bateau s'est ensablé à l'arrivée et s'est perdu; cependant sa cargaison a pu être sauvée, dont des chevaux qu'il amenait en présent au chua du Tonkin; le capitaine éludera la proposition du chua « car il n'est pas sûr des intentions du gouverneur de Manille» ; Lettre de M. Néez aux DSME, 18-7-1719, AME 655 fo 173. Nos sources portent mention de 4 passages de vaisseaux de Manille pendant toute la période étudiée, 1666, 1692, 1694,

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droits de sortie -, elles ne doivent pas être plus élevées qu'ailleurs. Au moins les sources que j'ai consultées ne font-elles pas spécialement mention de leur cherté. Toutefois, comme au Siam, l'ordre socio-politique idéal se construit entre les mandarins et les paysans, et, plus qu'au Siam peut-être, les activités marchandes ou de navigation se trouvent appartenir à une sphère marginale et marginalisée. Entre autres, les croyances, notamment la crainte de devenir - ou de renaître - « âme errante », sort qui guette les marchands, s'ils meurent loin de chez eux, ou les "gens de la mer", s'ils se noient, entretient une dévalorisation de ces activités. Cela dit, la grande différence, par rapport à ce qui se produit couramment au Siam, est que, malgré l'intérêt apparent des chua pour le commerce, une satisfaisante complémentarité, une réelle articulation entre les sphères d'activités "traditionnelles" et commerciales23 ne parviennent pas à s'instaurer. Il y a en effet quelque chose qui est au moins aussi redoutable que l'hostilité déclarée: à savoir l'ignorance même de ce qu'est le commerce et l'incapacité à en pénétrer les simples principes de base. Maîtresses d'une société agraire à laquelle elles demeurent attachées par des liens familiaux et affectifs, pénétrées d'un savoir confucianiste au regard duquel les commerçants sont, donc, comme une "non catégorie" sociale, les autorités tonkinoises semblent essentiellement concevoir le commerce "international" sur le mode tributaire traditionnel. Les marchands non seulement acquittent des taxes mais il leur faut, en plus, être d'une inépuisable générosité envers les autorités, en échange de l'immense générosité qui leur est faite de pouvoir demeurer ou s'arrêter au Tonkin! Par l'apport d'un "tribut", sous fonne de cadeaux au souverain24, par l'arrosage des eunuques favoris inspecteurs de vaisseau, des personnes de la Cour et d'autres personnalités influentes et "incontournables", les marchands recevront pennissions et libertés nécessaires pour vendre ou acheter quelques produits, et pourront surtout espérer écouler leurs marchandises auprès des palais ou des mandarins, mais cela sans que les autorités ne semblent en
1719. Les arrivées de 1692 et 1694 sont liées à des transports de missionnaires au Tonkin. 23 J'entends par là un certain commerce "international", car, par ailleurs, la plupart des petits paysans tonkinois combinent quant à eux leur activité agricole avec la pratique et le commerce, sur les marchés ou à la ville, d'un petit artisanat (nattes, poteries, etc.). 24 D'ailleurs, au Nouvel an, le « roi [chua] a coutume de faire visiter les riches curiosités qu'i! a des autres royaumes pour s'en servir à la nouvelle année », riches curiosités dont, semble-t-il d'après le contexte, les présents offerts par les marchands; Journal de la mission du Tonkin, décembre 1684-décembre 1685, AME 680 fo 270, cité par A. Launay, Histoire de la mission du Tonkin, Documents historiques, I (/658-/717), Paris, Librairie orientale et américaineIMaisonneuve, 1927, p. 280. 14

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retour se soucier de la nécessaire rentabilité de leur entreprise. De même, ne paraissant pas appréhender l'intérêt que pourrait représenter un développement du commerce en soi, les autorités tonkinoises semblent-elles considérer que les marchands étrangers doivent surtout servir à faire venir des produits importés qui répondent à des besoins précis et immédiats du souverain, tels, notamment, que les armes et les équipements militaires, et qu'en dehors de cela, leurs opérations commerciales sont une forme de prédation... En tout cas, et les témoignages sont unanimes à ce propos, les affres du capitaine et du responsable de comptoir commencent dès que le vaisseau se présente à l'embouchure du fleuve Rouge où il attend le pilote qui doit le conduire par le chenal. Aussitôt prévenus, les mandarins inspecteurs de vaisseau - en assez grand nombre25, semble-t-il, certains représentant le chua, d'autres le successeur désigné du chua, d'autres peut-être le gouverneur de la province du Midi (Son-nam) et de hauts mandarins de Thang-long - envoient à bord des lieutenants et une garde chargés de veiller à ce qu'aucune marchandise ne sorte clandestinement. Parallèlement, ils avertissent le chua qui doit accorder la permission de commercer, la « chappe ». Si le chua est occupé à autre chose, le bateau devra patienter... tel Gyfford qui, en 1672, doit attendre que le chua Trinh Tac mène et termine sa guerre contre la Cochinchine26 ; tels, encore, ces 2 vaisseaux, de Madras et de Batavia, qui, arrivés en septembre 1713, n'obtiennent la permission de commercer que trois mois plus tard parce que le chua Trinh Cuong était en pèlerinage dans des temples de province27. Pendant ce temps, le bateau a gagné Thang-long ou Phô-hiên (après 1669) et le capitaine a eu tout loisir de dresser l'inventaire complet de ce qu'il y a dans le vaisseau, sans négliger de « marquer la longueur, la hauteur, la largeur, la grandeur, la figure, la couleur de chaque chose »28et, dans le cas où le vaisseau doit passer par plusieurs pays, sans négliger de précisément décrire les marchandises qui entreront au Tonkin et celles qui
2S Le nombre trop élevé de mandarins inspecteurs ressort des démarches de la «fausse ambassade» de 1682 où les missionnaires qui viennent apporter présents et lettres du pape et du roi de France décident de ne point parler de religion mais de s'en tenir à des négociations commerciales, notamment pour demander que les vaisseaux de la Compagnie française ne reçoivent « qu'un seul visiteur du côté du roi et qu'un du côté du prince [...] parce qu'on ne saurait ni acheter ni avancer aucune affaire quand il faut assembler, à chaque fois qu'on en veut traiter, les officiers de tant de mandarins» ; Journal du voyage de Siam au Tonkin par M. Lefebvre, cité in: A. Launay, Histoire de la mission du Tonkin..., op. cit., p. 243. 26 Nguyên Thanh Nha, T'ableau économique du Viêtnam aux xvIlme et xvIllme siècles, Paris, Éditions Cujas, 1970, p. 209. 27 Journal de la mission du Tonkin, du 17-11-1713 au 15-12-1714, AME 659 fo 112-113. 28 Journal de voyage de Siam au Tonkin par M. Lefebvre, cité in : A. Launay, Histoire de la mission du Tonkin..., op. cit., p.245. 15

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demeureront dans le vaisseau. À Thang-long, ou à Phô-hiên, les inspecteurs montent à bord. Ils vérifient scrupuleusement l'exactitude des renseignements portés sur l'inventaire du capitaine. Qu'un tonneau ait été oublié, qu'un livre n'ait pas été déclaré, que la description de telle chose ne soit pas tout à fait exacte et c'est le soupçon. C'est ce que le capitaine a couché sur le papier qui compte et l'inexactitude, même infime, du papier trahit sa malhonnêteté. Il aura beau jurer de sa bonne foi, notamment en arguant que l'essentiel est qu'il n'ait rien soustrait aux regards des douaniers, il sera quitte pour refaire sa liste. Et les inspecteurs contrôlent encore, avec plus de rigueur s'il est possible. Ceux qui, de nos jours, ont eu l'habitude de passer les douanes viêtnamiennes avant les années 1990 peuvent se faire une idée de ce que les Occidentaux du xvnème siècle décrivent, tant il semble que les attitudes « douanières» se soient perpétuées à travers les siècles. Le comportement des inspecteurs de vaisseaux est d'autant plus mal ressenti qu'ils s'inquiètent, en même temps, de savoir ce qui sera offert au chua et qu'ils déterminent même ce qui, de la cargaison, devra être ajouté aux présents prévus: « le chua prend telle quantité qu'il lui plaît »29,traduisent les Européens. En outre, les inspecteurs ne font pas mystère de ce qu'ils souhaitent recevoir pour eux-mêmes et de ce qu'il conviendrait d'offrir aux personnes de la Cour... ces personnes qui peuvent être utiles en cas de problème. Enfin, sans transition, leur attitude se fait avenante dès qu'ils obtiennent satisfaction sur toute la ligne, à savoir un inventaire tout à fait précis et, de surcroît, les cadeaux espérés. La chappe est alors confirmée. Aux « avanies» dont les commerçants sont victimes d'entrée et qui se renouvellent à leur départ, s'ajoutent pour les représentants des Compagnies sur place, outre les frais d'entretien des comptoirs et de leur personnel30, les perpétuels cadeaux qu'ils doivent encore offrir: au gouverneur du Son-nam en maintes occasions, au chua, au successeur désigné par le chua, pour le Nouvel an et à leurs anniversaires, aux mandarins inspecteurs lors du Nouvel an, aux proches du chua par lesquels pourront passer et être appuyées les requêtes présentées à ce dernier; plus, les contributions aux frais des funérailles et lors des cérémonies anniversaires de la mort du chua précédent et des personnages précités, ainsi que de leurs proches parents... C'est peu dire que de ces obligations et que les comportements des autorités tonkinoises déboussolent les Occidentaux. Ils les excèdent! Aux yeux de ceux-ci, la conjugaison du scrupule excessif et du soupçon, de l'attente de cadeaux, de la satisfaction et de la réconciliation finales représente le comble de l'hypocrisie et de la corruption.
29 Journal de M. Deydier (1666), cité in : A. Launay, Histoire de la mission du Tonkin..., op. cit., p. 23. 30 Les comptoirs hollandais et anglais disposent d'un chirurgien. 16

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En 1683, le métis hollandais au service du comptoir anglais, Samuel Baron, dénonce vivement « les mandarins insatiables qui poussent à ce que les navires soient fouillés et prennent ce qu'ils veulent en en fixant les prix à leur convenance, invoquant le nom du roi pour masquer leurs âpres et hideuses extorsions [...] Le commerce du Tonkin est à présent le plus fastidieux de toutes les Indes [...] parce que, si vous faites des affaires et avez, en même temps, envie de les rater, vous êtes assuré d'endosser un échec »31. Et selon les missionnaires français, auxquels un tel aveu doit coûter tant ils souhaitent ne pas décourager la venue de vaisseaux de la Compagnie française, les Anglais ont abandonné leur comptoir du Tonkin parce qu'ils ne pouvaient « plus souffrir les avanies que le roi et les mandarins visiteurs des vaisseaux leur faisaient »32. S. Baron précise toutefois que les étrangers ont appris à prendre leurs précautions «pour échapper à leurs griffes». Car là est l'effet pervers de l'attitude des autorités tonkinoises : elle développe la fraude, la contrebande, les tentatives souvent réussies de corruption. Dans mes récents travaux, j'ai montré la facilité avec laquelle, par exemple, le ravitaillement, le courrier des missionnaires, et les missionnaires eux-mêmes entrent et sortent clandestinement du pays33. Et cela me procure l'impression que l'essentiel de la préparation d'un voyage au Tonkin consiste à étudier comment on va pouvoir y faire entrer ou en faire sortir une partie des marchandises en échappant aux contrôles. Ce qui explique de nombreux naufrages sur les bancs de sable, aux embouchures du fleuve Rouge! Tout un petit peuple côtier, pilotes, pêcheurs, simples habitants, aux exigences bien moindres que celles des mandarins, est quant à lui intéressé aux opérations de contrebande. De hauts personnages tonkinois la pratiquent même: la cargaison du navire chinois sur lequel M. Deydier embarque au Siam, en 1666, est en partie détournée à l'arrivée par le commanditaire du voyage, «un eunuque du prince [chua], assez puissant» dont un officier emporte en douce les marchandises qu'il voulait soustraire à l'inspection34. De son côté, la navette hollandaise pour le Japon qui venait de passer cette même année 1666, avait aussi débarqué en fraude du précieux bois de calamba35.
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S. Baron, A Description o/the Kingdom o/Tonqueen, ca 1684-1685, p. 6-7. 32 Journal de la mission du Tonkin, 1697, cité in: A. Launay, Histoire de la mission du Tonkin..., op. cit., p. 570. 33 Alain Forest, Les missionnaires..., op. cit., Livre Ill, chap. 27. 34 Journal de M. Deydier (1666), cité in : A. Launay, Histoire de la mission du Tonkin..., op. cit., p. 20. 35 Les Hollandais ont cependant été découverts et le bois de calamba a été brûlé sur ordre des autorités, ce qui a provoqué leur fureur: ils ont demandé que soient changés les ins17

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Je ne saurais affinner que les vaisseaux des Compagnies occidentales aient pratiqué la contrebande à grande échelle, car ils étaient très surveillés. Mais il est sûr qu'au xvmème siècle, celle-ci sera généralisée lorsque les "petits" marchands, anglais et chinois, se mettront à fréquenter le Tonkin. Le golfe entre Canton et la province de Nghê-an semblera alors devenir, hors quelques points bien surveillés aux abords des voies d'accès fluviales vers l'intérieur du Tonkin, le champ d'un peuple qui est tout à la fois pêcheur, convoyeur, pirate et contrebandier. Chinois de Canton puis de Macao pratiqueront systématiquement la contrebande: c'est «la coutume des Chinois »36.En 1744, par exemple, un vaisseau chinois pour Canton se défoncera au sortir du port «parce qu'il était trop chargé de deniers [les dông ou sapèques dont l'exportation est évidemment interdite] et d'argent qu'il emportait »37.En 1784, M. La Mothe rentrera clandestinement au Tonkin grâce à un «vieux Chinois [de Macao] accoutumé à frauder la gabelle »38. Les Chinois de Batavia ne seront pas en reste. N'est-ce pas une des raisons pour laquelle les Hollandais de Batavia trouveront plus avantageux de leur céder la place pour les échanges entre Batavia et le Tonkin? En janvier 1734, par exemple, leurs navires seront arrêtés « parce qu'ils avaient été accusés d'emporter une grande quantité de deniers qui est la monnaie courante du Tonkin »39. Je viens de relever quelques exemples d'exportation frauduleuse de « deniers [dông] ». C'est leur cuivre qui est recherché et il semble bien que l'exportation illégale de cuivre ait été, aussi, le ressort de l'étonnante fréquentation du Tonkin par les marchands anglais de Madras entre 1707 et 1721. En tout cas, une sérieuse affaire, qui mettra quasiment fin au passage de bateaux anglais, éclatera en 1721, quand un de ces bateaux, chargé en fraude d'une grande quantité de cuivre avec la complicité de villageois, sera poursuivi par les galères royales, coulera deux de celles-ci et tuera une vingtaine de soldats40 ! De la même manière que l'étonnante maîtrise par les autorités siamoises des relations avec l'étranger semble ressortir de dynamismes, de

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pecteurs «ceux-là les ayant tyrannisés en beaucoup de rencontres»; Journal de M. Deydier, 1666, cité in: A. Launay, His/oire de la mission du Tonkin..., op. ci/., p. 23. Journal de la mission du Tonkin, 1746, AME 687 fo 536- I 5. Mgr Néez aux DSME, 4-1-1744, AME 687 fo 323. M. La Mothe à Descourvières, 1-6-1784, AME 700 fo 1201. Journal de la mission du Tonkin, 1734, AME 686 fo 657.

Journal de la missiondu Tonkin, 1721,AME 659 fo 328; M. Guisain aux DSME,20-111722, AME 655 fo 418. Voir aussi A. Forest, Les missionnaires..., op. ci/., Livre 11,chap. 20.

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"réflexes" sociaux anciennement ancrés41, les pratiques tonkinoises vis-à-vis des commerçants étrangers témoignent, quant à elles, de cette appréhension ethnocentrée du monde qui préside à la compréhension et à l'établissement des relations entre le Viêtnam et les autres - et qui a été mise en valeur par ailleurs par Nguyên Thê Anh. Au fond des visions géopolitiques émanant des élites du « vieux Viêtnam », du Tonkin, prévaut une logique de la priorité accordée à la préservation et au perfectionnement de l'ordre politico-social intérieur viêtnamien. Cette logique préside à l'établissement ou non de relations avec les autres; elle préside à l'évolution ou à la rupture de ces relations. Mais elle limite les capacités d'ouverture et de grand développement des relations42. Concrètement, si l'accueil, la curiosité et la sympathie vis-à-vis des étrangers et de ce qui vient de l'étranger sont a priori aussi développés au Tonkin qu'au Siam, la "limite" fixée à cet accueil est radicalement différente dans l'un et l'autre pays. Au Siam, l'accueil se double de la perpétuation de la distinction et de la circonscription de l'étranger pour éviter toute corruption dangereuse. Au Tonkin, au contraire, l'accueil doit amener l'étranger, ou ce qui provient de l'étranger, à se laisser assimiler, à se fondre dans la société, dans ses mœurs et coutumes, dans un ordre qui, pour contenir des imperfections, reste le plus parfait qui soit43.

Un continent à l'écart des grands flux maritimes? Une subsidiarité continentale par rapport au commerce? Si les réactions des autorités siamoises et tonkinoises, envers les étrangers et leurs activités commerciales - et face à leurs autres "étrangetés" -, sont fort différentes, le Siam et le Tonkin sont cependant soumis, du point de vue de la navigation et des relations commerciales, à un ensemble de contraintes relativement semblables qui pèsent sur l'insertion de ces deux pays dans les "nouveaux" flux de navigation et de commerce.
41 Je pense que le mode de domination établi par les Siamois lors de leur expansion, que les pratiques et représentations du bouddhisme theravâda, puis que les relations établies relativement tôt avec les marchands et les pouvoirs marchands du monde oriental ont joué un rôle essentiel dans la formation de ces "dynamismes". 42 Sur la vision géo-politique des autorités viêtnamiennes avant la période qui nous occupe mais qui vaut aussi pour les Trinh -, lire l'avant-propos de Nguyên Thê Anh, in : Le DaiViêt et ses voisins (traduction par Hui Quang Tung et Nguyên Huong, revue et annotée par Nguyên Thê Anh), Paris, L'Harmattan, 1990, p. J-V.
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Cela apparaît plus nettement encore dans les attitudes tonkinoises vis-à-vis du christianisme ; cf A. Forest, Les missionnaires..., op. cit., Livre III. 19

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