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Communications médiatisées et territoires insulaires

212 pages
Le développement de la société de l'information et de la communication n'a pas épargné les sociétés créoles qui se sont brusquement ouvertes au monde contemporain. A la Réunion, lieu de cette étude, la transformation du paysage médiatique et l'irruption des nouvelles technologies redéfinissent les communications sociales et réorganisent ce territoire.
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études créoles
culture, langue, société

Communications médiatisées ~ territoires insulaires

Numéro coordonné par Jacky Simonin et Eliane Wolff

Vol. XXVI, n° 1, 2003

études créoles
culture, langue, société
Publication semestrielle

Directeur de la publication: Robert Chaudenson Rédacteur en chef: Lambert-Félix Prudent lambert -felix.prudent@univ-reunion.fr Secrétariat de la rédaction: Laurent Hoarau laurent.hoarau@univ-reunion.fr

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5398-1 ISNN : 0708-2398

Comité International

des Etudes Créoles

BAPTISTA Marlyse, Université de Georgie BARAT Christian, Université de la Réunion BOLLEE Annegret, Université de Bamberg BONNIOL Jean-Luc, Université d'Aix-Marseille III CARPOORAN Arnaud, Université de Maurice CHAUDENSON Robert, Université d'Aix-Marseille I (président) D'ANS André-Marcel, Université de Paris VII DEGRAFF Michel, Massachussetts Institute of Technology FOURNIER Robert, Carleton University, Ottawa HARPIN Serge, AMEP, Fort de France, Martinique JARDEL Jean-Pierre, Université de Nice KLINGER Thomas, Université de Tulane, Nouvelle-Orléans MARIMOUTOU Carpanin, Université de la Réunion MARTINEZ-GORDO Isabel, Instituto de Literatura y lingüistica de Cuba MUFWENE Salikoko, Université de Chicago NEUMANN-HOLZSCHUH Ingrid, Universitat Regensburg. PRUDENT Félix, Université de la Réunion VALDMAN Albert, Indiana University, USA (viceprésident) VEIGA Manuel, Institut National de la Culture, Cap- Vert (vice-président) VERONIQUE Daniel, Université de Paris III

Prochains numéros en préparation
Volume XXVI n02 - 2003

Contributions linguistiques au Colloque de Saint-Gilles (I) Sous la direction d'Annegret BOLLEE
Volume XXVII nOI - 2004

Littératures et fondations Sous la direction de Jean-Claude Carpanin MARIMOUTOU
Volume XXVII n02 - 2004

Contributions linguistiques au Colloque de Saint-Gilles (II) Sous la direction de Laurence GOURY, Isabelle LEGLISE et Tom KLINGER
Volume XXVIII nOI - 2005 Le créole à l'école Sous la direction de Sylvie WHARTON

Communications Editorial Présentation Jacky SIMONIN Nadia COCHARD

médiatisées &dterritoires insulaires

Lambert-Félix PRUDENT p.9 Jacky SIMONIN et Eliane WOLFF p. 13 Articles Institution du mythe urbain. Exemple p. 21 réunionnais Le mythe urbain. Etude d'un corpus p 47 de presse autour des événements du Chaudron. Le Journal de l'Ile de la Réunion 1991. Médiatisation comparée d'un événement: le voyage du Pape dans l'océan Indien en 1989 L'information en ligne à la Réunion et à Maurice: espaces insulaires sous conneXlon Internet, les sites personnels et la diaspora réunionnaise Ou c ki ? Identité et communication sur internet. L'exemple du salon DOM-TOM de caramail.fr Koman, bann Mafate na canalsatellite ? L'irruption des TIC dans un territoire insulaire p. 71

Nathalie ALMAR Bernard IDELSON Eric ROBIN Véronique MA TTIO Eliane WOLFF Michel WATIN

p. 95

p. 115 p. 131

p. 157

p. 181 La société créole à l'épreuve des réseaux de communications: nouvelles proximités, nouveaux lieux

Marlène COULOMBGULLY Yves WINKIN

Notes de lectures Communication et espace public, Univers créoles n° 1, Anthropos.

p. 197

La France et les Outre-Mers. L'enjeu multiculturel, Hermès, n032-33

p.205

8

Editorial
Vingt-cinq volumes annuels! Près d'une cinquantaine de numéros! Depuis un quart de siècle, environ cent quatrevingts spécialistes, originaires du monde entier, publient des travaux dans la Revue Etudes Créoles faisant de l'ensemble une collection exceptionnelle d'ouvrages relatifs aux mondes créoles ! Voici que grâce à ces contributions, les modestes parlers d'origine servile disposent maintenant d'une somme d'études construite par les meilleurs experts en linguistique, en histoire, en anthropologie et en sciences de la littérature! Une véritable encyclopédie des univers créoles! Voici que grâce à la persévérance de tous, un réseau s'est constitué, un champ interdisciplinaire est créé, un rendez-vous semestriel est établi et un agenda de rencontres trisannuelles est programmé. Tout a donc commencé au milieu des années 70. La question de l'identité culturelle frappe à la porte des sociétés créoles, tandis que l'on constate un regain d'intérêt pour leurs systèmes de communication. Devant les problèmes scolaires rencontrés et sous la proposition d'experts inspirés par des recommandations de l'UNESCO, les gouvernements d'Haïti et des Seychelles envisagent des réformes pédagogiques faisant de leur créole respectif une langue d'enseignement. Sensiblement à la même époque, des universitaires en poste à la Réunion et aux Antilles Guyane entament de nouveaux programmes de recherche et d'enseignement sur les langues de ces pays. Des alphabets sont mis en chantier, des livres sont publiés, des thèses de doctorat sont soutenues. Des rencontres savantes, notamment à Honolulu et à Port-auPrince, se tiennent en 1975 qui voient se cristalliser de nouvelles exigences. L'Agence de Coopération Culturelle et Technique et l'Association des Universités Partiellement ou

Totalement de Langue Française décident toutes deux de participer au mouvement et proposent une aide substantielle à la recherche créoliste francophone. À Nice, du 14 au 18 novembre 1976, quatre-vingts créolistes ressortissants de 18 pays se rencontrent pour prendre acte de la nécessité de structuration d'un champ en pleine mutation. Ils répondent à l'invitation d'un petit groupe de linguistes parmi lesquels on compte Robert Chaudenson, Guy Hazaël-Massieux, Albert Valdman, Pradel Pompilus, Mervyn Alleyne, Chris Corne, Alain Bentolila, Jean Bernabé, Danielle d'Offay, Andrée Tabouret-Keller et quelques autres. Ce Colloque fondateur institue le Comité International des Etudes Créoles, organe d'une vingtaine de membres, qui devient le noyau directeur de l'Association des créolistes d'expression française. Vu le contexte, c'est d'abord à des tâches de communication que ce Comité s'adonne. Deux missions essentielles sont énoncées: lancer un Bulletin de liaison et planifier l'organisation régulière de colloques. Deux ans après, la première livraison de ce qui ne devait être qu'un Bulletin mais qui rapporte en fait les principales communications de Nice, le numéro 1 d'Etudes créoles, voit le jour sous une belle robe mauve. L'année suivante, le Colloque Etudes créoles et développement réunit aux Seychelles plus d'une centaine de participants. Au cours de cette rencontre, le numéro 2 de la revue est distribué, le Comité est renouvelé, une stratégie globale est arrêtée. Il n'est évidemment pas question pour moi d'écrire ici et maintenant l'histoire du Comité ou de la Revue. Il suffirait d'ailleurs à celui qui s'y intéresserait de transformer les vingt-cinq volumes de la collection en archive vivante, et il pourrait aisément suivre le détail du parcours accompli. Si j'ai néanmoins tenu à rappeler ces événements connus de la plupart des créolistes, c'est pour indiquer la perspective éditoriale dans laquelle je me situe. De 1976 à 2003, une 10

équipe de femmes et d'hommes a coordonné de manière efficace cette société savante. Les colloques des Seychelles (1979), de Sainte Lucie (1981), de Louisiane (1983), de la Réunion (1986), de Guyane (1989), de Maurice (1992), de Guadeloupe (1996) et d'Aix-en-Provence (1999) sont autant d'étapes qui scandent la réussite d'un projet pourtant difficile formuler à l'origine. Au sein du collectif, la périodicité et l'amélioration constantes de la revue sont avant tout le reflet du talent et de l'efficacité des deux rédacteurs en chef successifs: Jean Benoist, des origines à 1988, puis MarieChristine Hazaël-Massieux jusqu'à 2000. Comme pour toute entreprise humaine, le Comité des études créoles a aussi buté sur des vents défavorables. En 2001 la conjoncture était telle qu'on pouvait craindre l'annulation du Colloque et la survie même de la Revue était menacée. S'entourant des membres les plus résolus à refuser la fin de l'aventure, le président du Comité, Robert Chaudenson, a trouvé les soutiens et les ressources pour que le xeme Colloque soit organisé à la Réunion sous le titre Langues et cultures créoles: description, analyse, promotion, et que la régularité d'Etudes Créoles soit maintenue. Cette transition difficile a laissé des traces, malheureusement lisibles dans les quatre derniers numéros de notre périodique. Colloque est un signal de fin de Mais le succès même du xeme crise. A Saint-Gilles le Comité a arrêté une stratégie de relance et a décidé une nouvelle politique éditoriale. Dorénavant Etudes Créoles devient une revue thématique. Chaque livraison semestrielle est placée sous la responsabilité d'un coordinateur qui conduit, en accord avec l'équipe de rédaction, la fabrication complète de l'ouvrage. Sur le plan matériel, il faut rappeler que notre éditeur L 'Harmattan exige de notre part le «prêt à clicher », ce qui supprime toute correction d'épreuve en cours de fabrication. Cette contrainte entraîne la mise en place d'un véritable secrétariat de Il

rédaction. Cela signifie aussi que les contributeurs devront lui faire parvenir des textes irréprochables. En ce qui touche à la diffusion, un examen des abonnements est en cours et il sera procédé à la régularisation la plus immédiate de la distribution de la revue. Enfin, l'expérience tirée des quatre numéros précédents, réalisés dans les conditions que l'on sait, nous enjoint de poursuivre la réorganisation radicale de la chaîne de la conception à la distribution avec un souci constant de qualité. Partenaires de l'entreprise, les contributeurs autant que les lecteurs seront sollicités pour l'élaboration des orientations éditoriales à venir. Millésime 2003, volume XXVI, numéro 1 : le présent ouvrage traite de l'irruption multiforme de la communication médiatisée dans les sociétés créoles et ouvre un nouveau chapitre de notre encyclopédie créole. La rédaction a demandé à Eliane Wolf et Jacky Simonin, spécialistes du domaine à l'Université de la Réunion, d'en assurer la coordination. Aux textes présentés au Colloque, ils ont ajouté les contributions de jeunes chercheurs. Nous voici donc devant un ouvrage homogène, reflet du travail d'une équipe et gravitant autour d'une thématique nette. Les indispensables comptes-rendus de lecture sont désormais mis en accord avec l'ensemble afin que le tout gagne en lisibilité. Les prochains volumes seront également consacrés aux Actes du colloque de Saint-Gilles. Les communications en linguistique seront regroupées dans deux numéros coordonnés par Annegret Bollée d'une part, et par Isabelle Leglise, Laurence Goury et Thomas Klinger d'autre part. Les volumes suivants traiteront de la littérature (coordination de Carpanin Marimoutou), et des questions relatives à l'école (coordination de Sylvie Wharton). Lambert Félix Prudent lambert- felix. prudent @univ-reunion.fr 12

Présentation
Le développement de la société de l'information et de la communication n'a pas épargné les sociétés créoles qui se sont brusquement ouvertes au monde contemporain après avoir connu l'enclavement et une dépendance forte avec la métropole. A la Réunion, notre site d'enquête, la transformation et l'élargissement du paysage médiatique, l'irruption rapide, massive des technologies digitales, redéfinissent les communications sociales et réorganisent le territoire. Les travaux en sciences de l'information et de la communication menés depuis une quinzaine d'années au sein du Laboratoire de recherche sur les langues, les textes et les communications dans les espaces Créolophones et Francophones (LCF) ont fait l'objet d'un premier bilan1. Le présent numéro d'Etudes Créoles reprend, pour partie, les communications présentées lors du dernier Colloque International des Etudes Créoles qui s'est déroulé à Saint-Gilles de la Réunion en octobre 2002 et dont l'une des thématiques - diversité des temps et des lieux - entrait particulièrement en résonance avec les travaux menés par le LCF. Mais nous avons également tenu à associer certains jeunes chercheurs qui participent à ces travaux et dont on trouvera ici les contributions. Sous l'intitulé Communications médiatisées et territoires insulaires, ce dossier s'organise autour de trois parties. Une première partie est consacrée à l'étude du travail « instituant» de la presse réunionnaise. Prenant comme objet
1 Watin M., (sid), 2001, Communication Créoles 1, Paris, Anthropos. et espace public, Univers

l'institution médiatique du mythe urbain, Jacky Simonin propose une analyse des discours de presse sur une période allant des années soixante à aujourd'hui. Selon l'auteur, l'espace public local se développe dans l'ordre du politique, du médiatique et de l'urbain selon des temporalités propres. C'est au tout début des années quatre-vingt-dix que ces trois temporalités vont se rencontrer pour fonder l'institution médiatique du mythe urbain. L'auteur fait ainsi apparaître un
« temps créole» qui par ailleurs est en structure décalée au

regard du « temps de métropole»... Tout se passe comme si, conclut-il, « un script déjà élaboré et souvent joué ailleurs, en métropole notamment, venait ensuite imprégner l'histoire locale pour en infléchir le cours ». Nadia Cochard, qui se penche sur le même corpus, s'intéresse plus particulièrement au processus de construction médiatique d'une figure centrale du mythe urbain: le «jeune ». L'enjeu symbolique autour du terme « cagnard» s'inscrit dans le jeu des catégorisations, fait l'objet d'une lutte pour la définition de la situation. Une situation urbaine dont l'acmé advient au moment fort des « événements» du Chaudron en 1990-1991. L'auteure, qui construit sa problématique narratologique par filiation à l'herméneutique de Ricoeur et à la structure du conte de Propp, fait émerger de l'analyse un " personnage hybride: le cagnard. Personnage dont la dénomination renvoie à un contexte créole, alors que sa stigmatisation en tant que problème public fait référence au jeune de métropole". La définition d'un événement par l'instance médiatique, c'est aussi l'objet de la contribution de Nathalie Almar. Mais c'est dans une perspective comparative qu'elle entreprend son analyse de discours de presse portant sur le traitement médiatique de la venue du pape en 1989, à la 14

Réunion, à Maurice et à Madagascar. S'inspirant du modèle des «media events », elle conclut que le contexte sociohistorique propre à chaque île doit être pris en compte. En effet, ce qui aurait pu se présenter comme un événement reproduit à l'identique, se différencie selon des scénarios médiatiques distincts. A Madagascar et à Maurice, les médias

mettent en exergue « un scénario de conquête qui voit lepape
confronter les populations à leur futur ». Alors qu'à la Réunion, se déroule un «scénario de couronnement» qui consiste à réaffirmer le lien historique unissant la Réunion et l'Eglise catholique. Les trois contributions qui forment la seconde partie ont un point commun, celui de traiter de corpus numériques issus d'Internet. Bernard Idelson questionne la presse en ligne à

Maurice et à La Réunion, sous l'angle de « la relation entre
médias et territoires» : dans sa dimension spatiale, l'accès à Internet rend possible une extension virtuelle des deux îles aux diasporas mauricienne et réunionnaise, alors que dans sa dimension temporelle la presse électronique permet une information permanente qui conjugue trois temporalités, « l'immédiateté, la périodicité et l'historicité». Cette mutation spatiale et temporelle en cours des sociétés insulaires créoles est également au cœur de la contribution d'Eric Robin qui s'intéresse à la diaspora réunionnaise dans son usage des sites personnels. L'analyse sémiologique des 467 sites personnels non marchands, ayant trait à la Réunion, aboutit à une typologie ternaire: les « sites ambassadeurs », qui présentent la Réunion comme « vitrine touris tiq ue », les sites «récits de voyage» et les sites « porte-parole» ayant pour finalité de promouvoir l'identité
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locale. Tous, constate l'auteur, sont fortement formatés par les contraintes techniques qu'imposent les kits de conception de site « clef en main ». L'instance énonciative et technique des sites laisse peu de place à l'imaginaire et aux échanges, bouscule peu le rapport au temps et à l'espace créole. Nous n'en sommes, conclut l'auteur, qu'aux «prémices d'une communication rencontrante ». Véronique Mattio porte son regard sur les échanges, les cyberconversations qui ont lieu au sein d'un salon électronique «DOM- TOM» et met en évidence les marqueurs d'identité - catégorisation sociale et indices personnels, les déictiques temporels et spatiaux - que manifestent les internautes. Se référant au courant interactionniste, elle met en œuvre le cadre d'analyse des interactions en face à face. L'« interaction cyberconversationnelle », conclut l'auteure, est de nature réticulaire et les échanges s'inscrivent dans des réseaux électroniquesd'échanges « ouverts» ou « fermés». La problématique des réseaux dans leur interaction avec le territoire parcourt les deux contributions de la troisième partie. S'il est une communauté qui jusque là constitue un réseau fermé, c'est bien La Nouvelle à Mafate, un cirque réunionnais. Comment «l'irruption des TIC» affecte un territoire insulaire? Depuis quelques années, Eliane Wolff conduit en ce lieu une recherche ethnographique sur la manière dont les habitants de l'îlet s'approprient les technologies contemporaines: de l'électricité solaire, au téléphone fixe puis mobile, aux télévisions satellitaires et maintenant à Internet. L' auteure observe une constante hybridation des pratiques mêlant économie de troc et économie monétaire, usages individualisés et communautaires.
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Par un article qui clôt ce dossier, Michel Watin propose une réflexion sur les évolutions en cours de la société réunionnaise confrontée à la généralisation des TIC. Selon

lui, la société créole procède d'une « logique de territoire»
tandis que les TIC relèvent d'une « logique de réseaux ». Leur développement se traduit par l'apparition de nouvelles proximités, de nouveaux lieux et contribuent à redéfinir le rapport traditionnel entre espace privé et espace public, entre le kartié créole et ces nouveaux espaces fonctionnels, marqués par le principe de la mobilité. Ainsi, plusieurs lignes de force traversent ce dossier. Une complémentarité des approches et des méthodologies qui vise à articuler les sciences du discours appliquées aux communications médiatisées et les ethnographies des pratiques des TIC. Il s'en dégage une convergence des acquis de connaissance sur les mutations sociales d'une société créole au regard du développement technologique. Les contributions présentes en soulignent les transformations du rapport au temps, à l'espace et à l'autre. Pour autant, c'est un dernier point de convergence, on assiste moins à la disparition de la sociabilité créole traditionnelle au profit de la modernité technique, qu'à un processus généralisé d'hybridation des pratiques.

Jacky Simonin & Eliane Wolff

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Articles

L'institution médiatique du mythe urbain. Un exemple réunionnais.
Jacky Simonin CADRE D' ANALYSE
Le quartier du Chaudron! constituerait le focus emblématique où se sont joués, jusqu'à aujourd'hui, certains, sinon tous, des événements majeurs qui ont marqué l'histoire sociale contemporaine de la Réunion. En prenant ainsi corps dans l'opinion publique, les médias locaux (mais aussi la presse métropolitaine, nationale et régionale) ont contribué à instituer une symbolique urbaine, à la légitimer. Et son point focal d'émergence, c'est précisément le quartier du Chaudron. Notre hypothèse est que c'est autour des « événements» du Chaudron et de «l'affaire» du mouvement Freedom qu'en 1990 - 1991 s'est cristallisé le mythe urbain. L'appréhension de ce processus de condensation métaphorique ou synecdochique de Ricoeur (1975 : 228) qui discute de la définition freudienne des figures, compare synecdoque et métaphore) implique d'être attentif à la genèse et au développement de l'espace public réunionnais (Watin, 2001) dans trois de ses composantes: l'espace public politique, l'espace public médiatique et l'espace public urbain. Jacky Simonin, UMR 8143 du CNRS @ 2003, Etudes Créoles, vol. XXVI, n° l, pp. 21 - 45

1

Quartier de Saint-Denis, ville principale de l'île, chef-lieu du
de La Réunion.

département

Leur émergence respective suit plusieurs temporalités dont l'articulation propre au contexte socio-historique réunionnais en fait une histoire singulière au regard, par exemple, de l'histoire métropolitaine. Ces trois temporalités - dans l'ordre du politique, du médiatique et de l'urbain - vont se rencontrer au tout début des années quatre-vingt-dix. Période charnière qui constitue le moment d'articulation des espaces publics médiatique et urbain. Quant au débat politique, il se clivait auparavant sur deux points fondamentaux. Il portait sur la nature du régime à adopter pour la Réunion: s'orienter vers la démocratie et installer dans les faits les principes de l'Etat de droit; ou bien poursuivre, en l'actualisant, une tradition « modernisée» à ancrage communautaire, issue du système servile et du régime colonial. Le second point du débat portait sur la question du lien que la Réunion devait établir avec sa métropole: soit rester dans le giron de l'Etat français, soit revendiquer l'indépendance ou une large autonomie. Légitimistes (ils se nommaient «nationaux») et autonomistes se sont âprement combattus pendant les quatre premières décennies de la départementalisation, intervenue en 1946. Pendant toute cette période, les forces politiques locales ont instrumentalisé les médias, presse écrite et radiotélévision publique (Simonin, & Watin 1993 ; Simonin, 1995 ; Simonin & Idelson, 1995 ; Idelson, 1999 ; Watin, 1998, 2000a, 2000b ; Watin & Wolff, 1995 ; Wolff, 1996, 1998). La presse locale a jusqu'à aujourd 'hui maintenu une tradition de presse d'opinion. Depuis, le paysage audiovisuel entre en quelque sorte dans « l'ordre des choses ». Toutes tendances confondues, la classe politique réunionnaise, jusqu'à nouvel ordre, a pris le parti de la France et de l'Europe, les tenants de l'indépendance - principalement le
parti communiste réunionnais

- ont
22

renoncé officiellement

à

cet objectif.

Le principe semble acquis aujourd'hui de la liberté d'expression, du pluralisme médiatique, deux valeurs et deux réalités qui formaient un enjeu politique déterminant des décennies cinquante / quatre-vingts. L'horizon médiatique s'est depuis considérablement élargi et le paysage médiatique réunionnais est en phase de banalisation, il devient « normal». L'enjeu politique qu'il représentait, et qui a dominé au cours de sa genèse, se transforme en un enjeu économique et culturel. A l'heure de la mondialisation du marché, la nouvelle donne questionne «l'identité réunionnaise» - comme en de nombreux territoires locaux. Alors que l'espace public médiatique achève sa phase instituante, l'espace public urbain tend à prendre le relais. C'est à l'étude d'un tel « transfert d'espace» que s'attache mon propos (Wolff, 1996, 1998). Dans le contexte local de la société réunionnaise, comment s'opère le passage symbolique d'un problème à l'autre? Comment les médias interviennent dans la construction d'un problème public, ici « la question urbaine» ? Pour traiter de cette «montée en urbanité» qui s'effectue en près d'un demi-siècle, la périodisation sur «cinquante ans de politique de la ville» que proposent Bachmann et Le Guennec (1996) me semble pertinente en ce qu'elle s'applique à la Réunion - certes en situation décalée, dans le temps et l'espace. En repérant cinq périodes, les auteurs mettent en perspective historique, l'explosion contemporaine des « violences urbaines» et leur extension, auxquelles on assiste en France: 1) Les « combats contre la pénurie », s'étendent de l'après guerre jusqu'au milieu des années cinquante. 2) Les années soixante connaissent un développement sensible d'une politique urbaine qui se traduit par la création des ZUp2, la multiplication des grands
2

Zone d'Urbanisation Prioritaire. 23