//img.uscri.be/pth/2ea17020ce8f02ecf8682851c4a77d7a70e9f51e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 17,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

COMMUNISME (UN) INSUPPORTABLE

De
288 pages
Une brèche s'est ouverte à l'Est de l'Europe, au tournant des années 1980, que nous ne savons pas bien nommer: fin d'un empire, d'un siècle, d'une aberration politique, d'une espérance dévoyée...? La vitesse de l'Histoire ne nous a pas laissé le temps de reprendre notre souffle, ni de méditer la portée de cet effondrement : à peine l'avions-nous enregistré qu'il nous fallait déjà faire face aux sinistres de l'âge " post-communiste " - en Ex-Yougoslavie, en Tchétchénie...
Rassemblant des essais écrits au fil de l'ultime décennie du " socialisme réel ", Alain Brossat propose une réflexion libre de préjugés sur les traces et les ruines de ce communisme trop vite jeté aux oubliettes de l'Histoire.
Voir plus Voir moins

UN COMMUNISME

INSUPPORTABLE:

Discours, figures, traces

Alain BROSSA T

UN COMMUNISME INSUPPORTABLE: Discours, figures, traces

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Forum de l'IFRAS
Janine DEJONGHE, Paul-Elie LEVY, Christiane RIBONI
Maurice Blanc, Guy Didier Anne Flye-Sainte Marie

"Immigrés en Europe: Le défi citoyen. "
Février 1996.

Roger Bertaux "Pauvres et marginaux dans la société française. " Février 1996 . (réedition)
José Rose, Bernard Friot J) "La construction sociale de l'emploi des années 60 à aujourd'hui. Novembre 1996. Stoian Stoianoff-Nenoff " Qu'en dira-t-on? Une lecture du livre XII
J)

du Séminaire

de Jacques Lacan

Février 1996.

Le Forum de l' IF RAS organise chaque année, conférences, colloques et journées d'études. Cette collection publie des ouvrages liés aux problématiques plurielles développées dans ces diverses manifestations. Les thémes abordés se situent dans le champ des sciences humaines et des questions sociales: psychanalyse, sociologie,travail social, histoire, philosophie.

En couverture:

"Le Canal de la Mer Blanche" de Piotr Belov
réservés

- 1985 - Droits

@ Éditions

L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-4973-5

DU MEME AUTEUR:

Vie et mort du Yiddishland révolutionnaire, avec Sylvie Klinberg, Balland, 1983.

Agents de Moscou,Gallimard, 1988. A l'Est, la mémoireretrouvée(en coll.), La Découverte, 1990
Le Stalinisme entre histoire et mémoire, éditions de l'Aube, 1991.

Ozer/ag, 1937-1954: le systèmedu Goulag, éditions de l'Aube, 1991.
Les Tondues, un carnaval moche, Pluriel Hachette, 1994.

Libération,fite folle, éditions Autrement, 1994.
Michel Foucault, lesjeux de la vérité et du pouvoir (en coll.), Presses universitaires de Nancy, 1995. L'EPreuve du désastre, le XX' siècle et les camps, Albin Michel, 1996.
Fêtes sauvages de la démocratie,

Austral, 1996.

Je remercie Paul-Elie Lévy et mon père Roger Brossat qui m'ont aidé à re-présenter ces textes au public.

PourIan,

AVANT-PROPOS

Il échappera difficilement au soupçon de s'adonner à l'autocomplaisance, celui qui prendra le risque de rassembler des articles, de brefs essais, rédigés dans des circonstances diverses et consacrés à des sujets en apparence non moins variés, au fil d'une pleine décennie - entre 1985 et 1995. Il aura beau arguer de la suite dans les idées qui s'y déploie, de l'ordre de préoccupations qui y fait office de principe organisateur - il demeurera exposé au reproche d'outrecuidance. Il lui faut donc faire face sans biaiser à la redoutable question: était-ce bien nécessaire? Le "monde" qui s'est effondré au tournant des années 1980-90 en Europe de l'Est a emporté avec lui ses systèmes d'évidence. La solidaineté de son évaporation laisse le champ libre aux reconstructions rétrospectives les plus massives, comme elle a suscité les trocs d'identité, les dénis de réalité et le réenchantement mythologique du passé. Mais la brutalité de la rupture à l'Est a favorisé dans les démocraties occidentales aussi de vertigineuses pertes de mémoire: dès les lendemains du "tournant" s'est forgé à la hâte un discours de l'inéluctabilité de la chute de la Babylone communiste - alors même que les soviétologues et les politiques n'avaient cessé, les années Gorbatchev durant, de mettre en garde contre l"'illusion" d'un affaiblissement de la puissance soviétique et de ses prétentions hégémoniques. C'est la première raison qui m'incite à republier ces textes: si un filles rassemble, c'est celui de la résistance aux systèmes d'évidence qui tissaient aussi bien l'autodiscours des caciques et apologistes du "socialisme réel" que la doxa occidentale sur les pays de l'Est. L'effort pour conquérir la distance requise par la pensée analytique critique à l'endroit de ces deux types de discours se déploie ici dans deux directions. D'une part, le rejet de l'approche politologique ; de l'autre, le "travail" constant sur cet élément constitutif de toute perception occidentale de l'ex-soviétisme -le rapport même entre les deux mondes antagoniques, l'Est et l'Ouest, tel qu'il structure la configuration politique mondiale jusqu'au début de la présente décennie. J'ai déjà attiré l'attention dans un autre essai (1) sur cette singularité à laquelle se trouvait et se trouve encore confrontée toute recherche ou réflexion sur l"'Est" : leur objet réel ou leur enjeu "profond", quoiqu'il s'agisse

10

Alain BROSSAT

à l'évidence tOujours du même, se dérobe obstinément aux exercices de nomination: il n'est ni "le communisme" tel qu'en parlent, sur le mode de l'aversion plus ou moins explicite, "élites" politiques et journalistes, ni "l'Europe de l'Est" comme simple espace géographique ou culturel, ni "les démocraties populaires" d'un point de vue strictement politOlogique. Il est, bien sûr, tour ceci à la fois aussi, mais en un sens qui, mystérieusement, sc dérobe au langage, voire dénonce le langage comme une maladie affectant constamment la pensée. Peut-être est-ce là, au fond, le simple fil qui parcourt ces textes: la perplexité face à la difficulté de nommer cet objet mortel 0917-1991) formé au carrefour de l'histoire est-européenne, de celle du marxisme et, last but not least, de celle de la catastrophe moderne (les formes totalitaires, l'extermination). La vogue récente parmi les chercheurs du vocable neutralisant "soviétisme" est un symptôme de cette "crise" du langage face au phénomène historique dont l'effondrement de la fin des années 1980 semble, paradoxalement, rendre l'analyse et la nomination posthumes plus urgentes que jamais. Elle traduit l'insatisfaction croissante face à la contamination du vocabulaire par les affects idéologiques du monde d'hier. Mais, tout en enregistrant la disparition de la configuration bipolaire du monde, ce vocable ouvre sur une nouvelle aporie: "soviétisme" vient bien nous rappeler l'existence d'une défunte Union soviétique, voire d'un système soviétique

-

mais, tout autant, peut faire illusion: quel rapport entre le sens original du mot soviet (conseil) et ce "soviétisme" perdu? Le rejet de l'approche politologique au profit d'une herméneutique travaillant autour d'objets supposés insignifiants ou triviaux (les blagues, les romans de propagande), de fétiches (les statues de Lénine), de lieux de mémoire, de "moments" de vérité (la controverse sur Kafka "annonçant" le Printemps de Prague), d'événements (la tentative de putsch préludant à la chute de Gorbatchev et de l'URSS en 1991) est ici concertée. C'est qu'avec constance la politologie occidentale (soviétOlogie, communistologie et autres kremlinologies...) a dévoilé, au temps du "socialisme réel" non moins qu'en celui du stalinisme et de la guerre froide, ses entrelacements avec la politique tout court et son inaptitude à intégrer à ses procédures le moindre élément de réflexion sur son propre emplacement dans le parallélogramme de forces Est-Ouest. La modalité apologétique (de l'image maigre qu'elle se fait du démocratique-libéral) de toute politologie occidentale prenant l"'Est" comme objet est si envahissante qu'elle tend constamment à transformer le discours analytique en leçon de morale ou en exercice pamphlétaire (contre le repoussoir "totalitaire"). Surtout, en entretenant l'illusion chosiste d'un "soviétisme" désigné comme un objetparmi dautres, elle se condamne à ne

AVANT-PROPOS

11

proférer que des demi-vérités, des vérités borgnes; ce qui, en effet, définit la singularité de "l'Est" (ex-soviétique) dans sa relation à ce qui, pour nous, fait socle, c'est sa condition de rapport constituant davantage que d'objet
séparé. On voit bien aujourd'hui retour de "l'extrême" sur le théâtre

-

à l'heure de la "pensée unique" et du européen - combien l'universel démo-

cratique éprouve de difficultés à assurer sa présence et sa visibilité hors de la structure antagonique de naguère - sans ennemi par position, sans incarnation stable du "mal", etc. Ce qui a durablement constitué le "soviétisme", "l'Est" - non comme objet parmi d'autres de notre connaissance et de notre compréhension mais comme une hétérotoPie(M. Foucault) résistant obstinément à nos prisesc'est précisément cette condition non pas de "différent", mais d'Autre aversif, défini comme scandaleux et insupportable par la relation antagonique elle-même. Voici donc ce qui fonde stratégiquement l'approche "de biais" du "soviétisme" comme hétérotopie que l'on trouve à l'oeuvre dans ces textes: le bilan de faillite de l'abord politologique. La soviétologie a toujours été en premier lieu une idéologie,une fausse "science" et un savoir-pouvoir assurément, en ce sens qu'elle est toujours demeurée dévorée par l'impensé de l'apologétique démocratique et qu'à réitérer inlassablement sa tautologie fondatrice (la démocratie, c'est le Bien, le totalitarisme, c'est le Mal), elle n'a cessé d'être un discours auxiliaire de t affrontementou de !équilibre de la terreur. L'approche du "soviétisme" par les "détails" disparates (c. Ginzburg) se déplace du côté d'objets moins aveuglants que les enjeux politiques ou systémiques auxquels se voue la politologie. Dans cet excentrement du "discours sur l'Est" est recherchée une autonomie (nécessairement relative) face à l'insupportable téléologie du Démocratique qui ne cesse de faire passer les vessies de la jungle néo-libérale pour les lanternes de l'Etat de droit démocratique. Comme l'a bien vu Norbert Elias - qui, à défaut d'afficher les compétences du soviétologue, était averti des pièges tendus à la connaissance prise dans la spirale de la "guerre des mondes"

-

la conquête

de la

distance sur le discours déterminé par la configuration générale est, ici précisément, l'enjeu essentiel. C'est en faveur d'une telle quête ou conquête (pacifique) que milite la décennie de travaux réunis ci-dessous. Rendant compte du livre de Jean-Yves Potel, Quand le soleil se coucheà t Est, un journaliste posait la question toute rhétorique: "Combiendobservateurs de t Europe centrale et orientale seraient prêts à publier, sans les retoucher, un
choix de leurs articles couvrant les quinze dernières années ?"
(2).

Et en effet: la modalité essentiellement palinodique selon laquelle lesdits "observateurs" assurent généralement la continuité du "discours sur l'Est" et la

12

Alain BROSSA T

constance de leur expertise est un parfait révélateur de la part aveugle de leur rapport à l'Est. A défaut d'avoir entrevu quoi que ce soit des mutations et des brèches qui s'annonçaient dans la société soviétique, dans les sensibilités collectives et même dans les pratiques du pouvoir sous les latitudes du "socialisme réel", les tenants du discours monotone de "l'expansion continue" de la puissance soviétique et de la glaciation totalitaire ont, le plus souvent, opéré une reconversion sans peine: c'est, dorénavant, "le retour en force des prétentions impériales de la Russie"qui les préoccupe. Je n'ai procédé dans les textes ci-dessous rassemblés qu'à quelques modifications de forme, là où le propos me paraissait embrouillé ou mal dégrossi. Pour le reste, l'approche et l'argumentation n'ont en rien été modifiées, même lorsque certaines références sont aujourd'hui datées. C'est au lecteur qu'il appartient de juger si ces réflexions écrites au milieu du guéentre l'accession au pouvoir de M. Gorbatchev et l'embrasement de l'exy ougoslavie, puis la crise tchétchène - valaient d'être représentées, avant que ne se fige sur ce passé le manteau de plomb de l'illusion sécuritaire retrouvée: celle d'une histoire fermée où l'odyssée du communisme "réel" ne pourrait s'écrire que comme celle du passé d'une illusion. Alain Brossat (octobre 1995) Notes
(1) Le stalinisme entre histoire et mémoire (Editions de l'Aube, 1991).
~

(2)]ean-Yves

Potel: Le soleil se coucheà tEst (Editions de l'Aube, 1995)

la cita-

tion est extraite de l'article de Dominique Vidal consacré à ce livre, in Le Monde diplomatique, octobre 1995.

CONSTATS DE DECES

LA FIN D'UN EMPIRE

En d'autres temps, sans doute, l'évanouissement du soviétisme en Europe de l'Est et le démantèlement de l'URSS auraient été l'occasion providentielle de reprendre la question qui, depuis Hegel au moins, en passant par les périlleuses excursions de Spengler et Toynbee, hante l'Occident : comment meurent les civilisations? Mais, précisément, la pétrification forcenée de la pensée dans l'étatisme, l'obligation qui s'impose dans l'espace de la modernité, et de manière croissante au XXe siècle, d'appréhender toutes les formes de la vie dans les catégories déprimantes des "mondes adverses", des symétries et alternatives simplistes qu'elles dessinent (démocratie versus fascisme, monde libre versus communisme, économie de marché versuséconomie étatisée...), produisent cette fatale atrophie, cette irréparable réduction du champ de vision: dans ce paysage mental de l'Occident, la brèche qui s'ouvre entre le passé et l'avenir à l'occasion du "tournant" est-européen peut être désignée sous les vocables les plus divers - chute d'un empire, effondrement d'un système, renversement de régimes discrédités -, mais certainement pas comme la crise ou la mort d'une civilisation. C'est que, de la même manière que pour Caton l'Ancien Carthage n'existait que comme puissance "devant être détruite", car rivale, et non comme civilisation raffinée, le "monde soviétique" était en demeure avant tout pour les représentations occidentales qui constituent le substrat (l"'impensé") des discours savants, des pratiques politiques comme des effets d'opinion, appareil de pouvoir, Macht, guerrier armé, pute incarnation d'une altérité menaçante. Ironie amère: au moment même où se dissolvent l'ennemi et les puissances symboliques dont il était doté, enracinées au plus profond de la fantasmatique occidentale de la guerre des mondes, le miracle de leur absence, inconcevable il y a peu encore, continue à ne pouvoir être éprouvé et pensé que dans les émotions et les catégories de cet antagonisme réducteur (1). L'hypothèse même que ce "monde" ait pu, à quelque titre que ce soit, être autre chose qu'une structure de domination et d'oppression, l'idée que l'on puisse l'envisager un instant comme un "être", un organisme, un "corps", un "personnage" historique - un espace culturel, une civilisa-

16

Alain BROSSAT

tion dotée d'un dynamisme suffisant pour homogénéiser un vaste espace autour d'une Weltanschauung, d'un mode de vie, de rites, d'une emblématique et de tous les ingrédients constituant sa Ku/tursee/e- choquent profondément notre sensibilité, et pas essentiellement du fait des troubles échos spenglériens qu'éveillent de telles notions. Il y a belle lurette, pourtant, que les mots "civilisation" et "culture", dans l'acception courante, ont été dissociés de l'idéologie du Progrès produite par les Lumières (2). Que, sous la houlette des Habsburg et dans leur espace impérial, aient pris consistance
une culture, un tempérament, des usages, un mode de vie "danubiens"

-

ou "K. und K." -, voilà une idée qui paraîtra bien banale aux yeux des lecteurs de Joseph Roth et des nostalgiques (nombreux) de la Mitte/europa, qui, sur les ruines de la Carthage soviétique, redécouvrent en l'AutricheHongrie une "idée neuve", voire une baguette magique (3). Mais étendre une telle approche au monde soviétique qui s'en va serait aller à l'encontre de toutes ces pensées-réflexes en vertu desquelles cet Autre absolu ne peut être constitué que comme le pur négatif de ce que nous sommes, ce lieu d'absence (de liberté, de démocratie, de société civile, d'opinion publique, de biens de consommation, etc.), cette patrie du déficit, vouée de par sa nature même à éclairer, en un violent contraste, la présence prolifique de l'ensemble de ces biens matériels et immatériels sous nos latitudes. Dans cette cartographie, comme dans celle de l'Europe d'avant 1492, le vide inquiétant des terres et des océans inexplorés, des friches de la sauvagerie, vient rehausser le plein des espaces familiers de la civilisation. Voici donc la redoutable aporie contre laquelle vient buter la perception occidentale de la rupture à l'Est: la fin de la guerre ne peut être éprouvée et pensée que dans les termes de la guerre, la sortie hors du champ de cet affrontement ne peut être perçue que comme une ultime bataille victorieuse. Infranchissable pont-aux-ânes. Tantôt ce changement de décor livre ses enjeux dans les termes du prêt-à-porter des mondes symétriques et proclame: "La guerre froide s'achève et nous l'avons gagnée !" ; tantôt, c'est l'implantation du paradigme démocratique à l'Est qui est mise en avant, mais dans des formulations qui en soulignent la contradiction dans les termes: la démocratie est "victorieuse", elle "l'emporte" sur toute la ligne dans l'Est européen - mais comment le paradigme démocratique qui suppose, en tout premier lieu, la résolution des conflits et contradictions selon d'autres schèmes que ceux de l'affrontement, de la guerre, peut-il gagner une bataille, défaire l'adversaire totalitaire en rase campagne? Derrière le lapsus constant dans lequel le vocable "guerre" vient chevaucher le mot "démocratie", se profile le cortège des incongruités en vertu desquelles l'établissement ou le rétablissement de la démocratie à l'Est y coïncide avec

_

LA FIN D'UN EMPIRE

17

l'épanouissement des normes et prescriptions du libéralisme cannibale; les "soviets plus l'électricité", chers au coeur de Lénine, cèdent fréquemment la place au fier slogan: "Le Parlement plus la lutte pour la vie ou la guerre de tous contre tous." Peut-être est-ce là, à tout prendre, une nouvelle figure de la guerreô combien paradoxale et subtile - qui s'est inventée sous nos yeux: non pas seulement la guerre sans bataille, la guerre-simulacre, la guerre-CNN comme lors du récent conflit du Golfe, mais bien la guerre qui se baptise euphoriquement "fin de la guerre", se gagne silencieusement en marge des discours de paix et des mesures de désarmement, se faufile dans les interstices de la détente, s'empare sans bruit des positions et du territoire de l'adversaire d'hier avec des rameaux d'olivier en forme d"'aide alimentaire" et d'investissements en monnaie forte. Guerre terriblement postmoderne dans ses sarcasmes er exercices de déconstruction de l'image même de la guerre: l'ennemi y est non plus tué mais dorloté, réconforté, guidé d'une main amicale hors du bourbier, vainqueurs et vaincus boivent ensemble, fraternellement unis dans l'allégresse des lendemains austères, à la victoire; foin des vae victis ! d'antan: hissé sur le pavois en sa qualité de frère pauvre et néophyte de la démocratie, le vaincu ne paiera, pour toutes réparations, que son billet de troisième classe dans le train des nations civilisées. On le voit bien: auprès de cette formidable révolution dans l'art de conduire la guerre que constitue cette manière d'en neutraliser toutes les sensations et d'exclure totalemenr du champ de perception la fureur et le bruit qui s'attachent à son nom, la guerre par d'autres moyens, plus performants dont fit les frais Saddam Hussein prend l'allure d'un amendement mineur à la bible clausewitzienne. Formidable ironie: c'est un quarteron de civils rassis (Bush, Kohl, Mitterrand, Major...) qui, sans avoir même songé à déployer leurs divisions, viennent de remporter sans combat la plus titanesque bataille d'un siècle pourtant généreux en Verdun et Stalingrad... Le paradoxe de cette guerre sans bataille ou de cette guerre de soixante-quinze ans qui s'achève, d'une manière inattendue, par l'évaporation de l'un des deux combattants doit être rapporté au déploiement des nouvelles figutes de la puissance et de la souveraineté à l'aube du troisième millénaire. La double ordalie de l'effondrement de l'URSS, mais aussi de la guerre "miniaturisée" du Golfe, expose en pleine lumière, rétrospectivement, l'archaïsme de la puissance soviétique: fondée sur un alliage d'atome et d'acier, sur l'addition des milliers de tanks qui campent aux portes de l'Europe occidentale et des fusées qui la prennent en otage, elle effraie les Européens par sa densité, sa massivité, son impressionnante visibilité; les théories à usage courant du totalitarisme qui fleurissent en France dans les

18

Alain BROSSAT

années 1970 et 1980 trouvent dans l'ostentatoire visibilité de cette machine de guerre leurs plus solides arguments. Elles la voient comme le bélier d'un monde voué à l'expansion continue. A ce titre, elles en partagent l'imaginaire et la symbolique archaïques: ceux d'une force qui, autant que sur ses moyens violents, sa "puissance de feu", spécule sur le caractère redoutable de son apparence, l'effet dissuasif ou intimidant de ses manoeuvres et exhibitions. Or -la guerre du Golfe en a fait la démonstration - la puissance guerrière la plus performante, celle du souverain réel, ne se déploie plus tant dans ces dimensions traditionnelles du visible, du massif, du dense; elle affirme sa prééminence dans la maîtrise qu'elle exerce au plan de la vitesse, par le truchement, notamment, de la téléprésence. Faire la guerre, désormais, ce n'est plus tant exhiber et déployer une puissance destructrice que s'assurer la pleine maîtrise de la communication et ainsi se rendre invisible à l'adversaire tout en l'exposant, par les moyens de l'électronique, en pleine "lumière". Ainsi, les nouvelles armes "paralysent l'adversaire moins par leur puissance dévastatrice que par le seul effet d'interdiction de toute action militaire d'envergure (4)". En dépit de sa montée en puissance nucléaire après la Seconde Guerre mondiale, la force soviétique est demeurée engluée dans une géographie. Elle a perdu la guerre qui n'a pas eu lieu comme elle avait gagné la précédente: en faisant de l'espace, du terrain, de la géographie est-européens le premier de ses atoUts. Ses divisions aux lourdes bottes et aux pesantes chenilles occupaient par centaines le "terrain" de l'Europe centrale et orientale, là où les guerres ne se gagnent plus tant sur ce champ d'action spatial, dans une certaine durée (celle du déploiement des moyens, de la montée en puissance), que sur écran, en "temps réel", en manifestant le don d'ubiquité. Au-delà des figures de la guerre, on voit le soviétisme succomber à un double attachement: au paradigme matériel de la puissance d'une part, à une certaine forme du temps de l'aUtre. Dans les représentations soviétiques, les images de la puissance demeurent jusqu'à la fin celles d'objets, de quantité de matériaux, de volumes de "produits". Qu'il s'agisse de marchandises ou de signes de la force politique, de fusées, de statues, de "palais du peuple" ou d'aspirateurs, la "présence physique" de l'objet, sa masse et sa compacité jouent un rôle d'attestation primordiale de sa "force". En ce sens, cette société est férocement fétichiste, réifiante, "matérialiste". Bien souvent, à soupeser les objets de la vie quotidienne produits dans cet espace, l'Occidental est porté à soupçonner que la "preuve" de l'Etre y est administrée au poids et au volume. Dans le même temps, à l'Ouest, la vie matérielle a connu un processus d'allégement (et de miniaturisation) constant, qu'il

LA FIN D'UN EMPIRE

19

s'agisse des matériaux employés dans la construction des bâtiments, des coques de voiliers, des tissus, des aliments, des livres (livres de poche), des armes, des cigatettes. Le léger, au moins depuis que le temps du plastique s'est substitué à celui du métal, y est devenu une valeur sûre, affectée d'un signe ontologique positif. La généralisation, grâce à l'électronique, de la téléprésence parachève ce processus sous les auspices de la dématérialisation de la puissance, de la richesse et des prestiges qui s'y attachent. Là où l'Est demeurait englué dans l'exhibition objectale de la force ou de la richesse, l'Ouest met en avant des procédures, des compétences, des savoir-faire, des performances qui ne se rattachent qu'accessoirement à la possession ou la manipulation des objets. Tapi dans l'épaisseur micronienne de la "puce" de notre carte de crédit, notre argent n'en "existe" pas moins, d'être ainsi "immatériel". Celui des ex-citoyens soviétiques en est encore à gonfler leurs poches sous la forme de liasses de billets que ne cesse d'épaissir l'inflation... Dans le registre de la guerre, le fameux "canon géant" de Saddam Hussein demeurera dans les mémoires comme l'ultime emblème d'une symbolique de la force où le monumental est synonyme du redoutable, du terrifiant à l'heure où l'invisible et impalpable rayon laser ne fait que commencer à déployer ses qualités guerrières. Mânes des tonnantes "orgues de Staline"... Cet "esprit de lourdeur" (le dogme de la priorité à l'industrie lourde...) trouve dans le soviétisme son complément naturel dans la prédominance de la figure du temps lent et répétitif. C'est le temps des rites et des cérémo-

nies, du calendrier "aztèque", rythmé par le 8 Mars, le 1cr Mai, le 7 Novembre et autres fêtes du Milicien, des Gardes-Frontière... C'est le temps engourdi des vieillards somnolant au sommet de la pyramide, celui des décisions s'étiolant de bureau en bureau, d'instance en instance; c'est celui du droit à la paresse mis en oeuvre comme le plus sacré d'entre tous dans les combinats et les kolkhozes... Dans l'essai stimulant où il interprète la puissance ouest-allemande à la lumière du changement de paradigme qui conduit les Allemands de l'obsession de la conquête de l'espace à celle de la maîtrise du temps, Lothar Baier montre que la réunification de l'Allemagne est aussi la fusion de deux temps hétérogènes qui s'effectue au profit exclusif du "maître du temps" ouest-allemand: empêtré dans le temps provincial et flâneur de l'ex-RDA, l'''Ossi'' est-allemand se voit sommé de mettre les bouchées doubles pour "rattraper" le temps perdu et s'aligner sur le temps mondial de la performance et de l'efficacité (5). Tous les citoyens de l'ex-"socialisme réel" sont logés à la même enseigne, voués à apprendre, au prix d'un douloureux reconditionnement, non pas seulement, que le temps est de l'argent, mais surtout que la vitesse est devenue dans l'économie-monde "le facteur essentiel dans la répartition des

20

Alain BROSSAT

richesses et du pouvoir". Le si souvent évoqué "apprentissage de la démocratie" à l'Est ne se dissocie pas de celui de nouvelles figures du pouvoir, du souverain, de la guerre. Plus que jamais, l'Est apparaît, dans les représentations occidentales, comme le pays des leurres, un labyrinthe peuplé de trompe-l'oeil et de miroirs déformants. Durant les années de guerre froide et au-delà même de l'arrivée de M. Gorbatchev aux affaires, l'intelligentsia française déchiffrait tout naturellement la "réalité" soviétique à travers les pages des Lettres de Russie (1839 !) du marquis de Custine (6). L'évaporation du "système" soviétique dans l'autre Europe ne produit aucun allégement des charges fantasmatiques dont est lestée la perception occidentale de l'Est - simplement des déplacements, des substitutions, d'autres formes de condensation, d'autres combinaisons imaginaires, d'autres investissements symboliques. Voici ces marches naguère hostiles et soudain rapprochées baprisées "terres de mission" où porter la parole de l'évangile démocratique. Aux yeux du protagoniste des représentations occidentales, le "tournant" à l'Est se trouve nécessairement lesté de toutes les charges sacrées d'une ordalie. Au temps de Cortès, les missionnaires qui lui faisaient cortège administraient aux caciques indiens la preuve imparable de la supériorité de leur Dieu sur les leurs en les renvoyant à la conquête de leur royaume par les Espagnols. De la même façon, l'effondrement du "socialisme réel" revêt, aux yeux des nouveaux missionnaires, un caractère fatidique, fût-il moins encombré de draperies théologiques; s'y dévoilent en pleine lumière l'arriération, le caractère non civilisé, l'infériorité essentielle de cette figure de l'altérité naguère si énigmatique, si terrifiante et dotée de "puissances" secrètes. A tout jamais semble se dissoudre dans la perception occidentale l'idée d'un Est-autre monde, monde de la différence stimulante, respectable - et au fond pas si différente que ça - qui constitue le conducteur des chapitres que consacrent au seuil des années 60 Raymond Aron ou Fernand Braudel à la civilisation soviétique dans leurs réflexions sur la société industrielle ou la "grammaire des civilisations" (7). S'interrogeant alors sur l'aptitude de l'URSS à constituer le moteur d'une "puissante civilisation unifiée", le père de la "longue durée" écrivait alors: "L'URSS sort de difficultés inouïes, elle est au bord des réussitesfantastiques dans le domaine matériel (..). L'annonce dun plan de vingt ans qui conduira (URSS aux félicités de la sociétécommunisten'estpas un vain projet. (...) La vie
soviétique, en 1962, est dominée par cette avance raPide vers les dernières étapes de la

Révolution industrielle {..}. Les sciencesexactessont dans un état souvent voisin de
la splendeur" (8).

LA FIN D'UN EMPIRE

21

Formules inspirées par l'euphorie khrouchtchévienne, choquantes, dérisoires au regard du récent naufrage... Mais au fond, fantasme pour fantasme : le stéréotype de légitimation de la réunification de l'Allemagne qui énonce que la RDA n'était qu'un tas de ruines industrielles à la veille de la chute du Mur n'est pas moins émancipé de tout principe de réalité que l'optimisme "dopé" de Braudel concernant la croissance de la civilisation matérielle dans l'URSS post-stalinienne. C'est en fin de compte que, pour l'historien-"grammairien", l'URSS, comme espace de culture et civilisation, est un lointain proche: "Europeet Russie, au début du XXe siècle,étaient immergéesdans une même civilisation. Alors que valent quarante ans pour des réalitésde civilisation? Malgré le fantastique ébranlement de nombreusesstructuressociales,tURSS de 1962 appartient largement à la même civilisation que la Russie de 1917, c'est-à-dire à la nôtre" (9). Une telle perspective lui permet de réintégrer dans la longue durée de ce monde ("L'autre Europe: Moscovie, Russie, URSS") ce que la fantasmatique "totalitaire" qui prospère au gré des flux de guerre froide hypostasie comme peste et choléra des Temps modernes: la victoire des bolcheviques, la mise en place de l'Etat soviétique. En 1962, en dépit des bévues auxquelles l'entraîne l'euphorie de la détente et de la déstalinisation, dans un climat de ré-utopisation éphémère des discours, aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest (10), Braudel peut encore (ou brièvement) accorder à l'Autre le crédit d'une viabilité qui ne se réduise pas aux signes et manifestations de la puissance; pour lui, la singularité de cet Autre est différentielle (elle met en oeuvre d'autres paradigmes que les nôtres) et elle se présente à nos yeux sur fond d'universel rassurant (l'espace européen nous rapproche de la Russie soviétique, crée, avec elle, des espaces de familiarité, voire des courants de solidarité). Dans la topographie des mondes symétriques qui revient en force lorsque, après la chute de Khrouchtchev, l'URSS et le monde soviétique entrent, aux yeux de l'Occident, dans une post-histoire transie, cette perception de l'Autre comme différent viable, supportable et "coexistentiel" s'estompe, voire se dissout; les progrès matériels, les performances techniques, les espérances démocratiques qui étaient entrés dans le champ de visibilité de Braudel après le xxe Congrès deviennent inconsistants, tandis que prennent consistance les spectres noirs de l'''expansionnisme'', la nomemklatura, la "stratocratie" soviétiques. Dans la symbolique des objets, le Spoutnik est congédié au profit des fusées intercontinentales et des SS 20 ; dans celle des gestes et des rites, la débonnaire agitation de Khrouchtchev cède le pas à l'inquiétante rigidité de ses successeurs. L'Autre se fige dans cette posture de l'altérité absolue dont il n'y a

22

Alain BROSSAT

rien à dire ni à comprendre - si ce n'est qu'elle est celle de l'ennemi. Aux yeux de l'Occident, le monde soviétique se dépeupleradicalement: plus de société, dévorée par l'Etat cannibale, plus de culture, fatalement enrégimentée, plus de science, dangereusement militarisée -là où, précisément, les "explorateurs" des temps khrouchtchéviens voyaient sourdre la vie, à profusion. C'est au point que, en 1989 encore, un critique de cinéma pouvait établir qu'il n'y avait rigoureusement "rien à faire (11)" dans les rues de Moscou, renvoyant l'écho de la longue durée au verdict de Custine, pour qui "en Russie, tout ce qui frappe vos regards, tout ce qui se passe autour de vous est d'une régularité effrayante. [...} Une régularité si contraire aux penchants naturels de l'homme n'a pu s'obtenir et ne peut subsister sans violence (12)". Ne demeure, dans cette "uniformité" dépeuplée, que le corps sans cesse proliférant du Béhémoth étatique. Non, décidément, un tel monde ne saurait être désigné que comme lieu du manque et de la vie raréfiée, ou alors comme site de la dangereusedémesure,de l'excès fataltrop de force, trop d'Etat, trop de pouvoir, trop de puissance "totalitaire" et unifiante ; bref, rien de ces pleins et de ces déliés, de ces équilibres complexes entre des instances multiples, de ces carrefours soigneusement aménagés où se rencontrent l'ordre et la liberté, la culture et la politique, l'individu et le groupe, etc., qui constitUent la trame de la civilisation sous nos cieux. La providentielle évaporation du "socialisme réel" dans l'autre Europe nourrit tout un imaginaire rétrospectif de l'inéluctabilité de cette chute. Du coup, voué de toute éternité à cette fin calamiteuse en raison, pêle-mêle, de sa nature intrinsèquement despotique, des apories du marxisme, de l'absurdité des préceptes du dirigisme économique, le sphinx qui vient de passer de vie à trépas se referme plus que jamais sur son mystère: oubliées, l'impressionnante stabilité, l'aptitude à se reproduire dont fit preuve ce monde des décennies durant, en dépit d'épreuves mortelles, de fièvres périodiques. Qu'est-ce qui permet à l'URSS de survivre à la terrible défaite de l'année 1941, d'en renverser le cours au prix de sacrifices inouïs? Qu'est-ce qui rend possible l'installation des consensus et des compromis kadariens après la terrible répression de la révolution hongroise de 1956 ? Qu'est-ce qui constitUe le ciment de l'identité yougoslave qui se met en place sous la houlette de Tito, par-delà cette guerre dans la guerre qui, quatre années durant, dresse le Serbe contre le Croate, le Tchetnik contre le communiste, l'Oustachi contre les uns et les autres? Chacune de ces questions appelle, bien sûr, des réponses spécifiques, liées à la singularité de chaque situation (nationale...), mais toutes renvoient à la même interrogation, que balaient les bilans expéditifs de ce "monde d'hier" ayant cours aujourd'hui: comment - selon quelle syntaxe, en puisant à quelles sources, par quels

LA FIN D'UN EMPIRE

23

moyens qui ne sont à l'évidence pas que ceux de la violence impériale -le "communisme" se manifeste-t-il en ces figures, comme en bien d'autres, en tant que principe agrégateur, "âme collective", esprit "faustien", organisme suffisamment dynamique pour transcender les différences et hétérogénéités les mieux enracinées, se régénérer par-delà les crises les plus dramatiques? Bref, pour s'affirmer par son élan vital comme civilisation, culture. Que l'on ne voie pas dans le recours au vocabulaire désuet et discrédité de Spengler une volonté de provocation; par cet expédient, il s'agit simplement de souligner combien les questions que nous posons là sont radicalement étrangères à la sphère du Droit, du Bien, de la légitimité morale ou historique rapportée à une philosophie de l'Aufklarung, etc., toutes questions qu'écarte en effet Spengler, pour le meilleur et surtout le pire, d'un revers de main nietzschéen lorsqu'il se demande comment naissent, vivent et meurent les civilisations (13). Le fait est que, au train où va la construction de l'illusion rétrospective sur la brève ère du soviétisme en Europe centrale et orientale, de plus en
plus réduite à un tas de ruines en formation

-

dès 1917 ou 1945

-

dans

l'imaginaire occidental, le rappel de cette évidence selon laquelle ces sociétés élaboraient, elles aussi, des compromis, des consensus, des transactions entre différentes acteurs sociaux, différentes sensibilités culturelles si ce n'est politiques, apparaîtra bientôt comme une dangereuse manifestation d'extravagance (14). Nous voici, pour un bon moment, entrés dans l'ère de la doxa férocement finaliste, toute l'histoire, toute la complexité, toutes les constellations de la civilisation soviétique venant s'''écraser'', à défaut de s'expliquer, dans sa fin sans gloire. Un Hegel d'Almanach Vermot vient enfin éclairer notre lanterne. Tout, le commencement, le processus et le reste, vient livrer sa "vérité" dans la "fin" : voyez ces usines en ruine, voyez ces magasins vides, voyez ces lieux du culte désuet du Pouvoir; comment ne pas y lire les signes évidents du funeste destin qui guettait ce monde-là? Pure tautologie: après la chute, entrent dans le champ de visibilité les signes de l'inéluctabilité de celle-ci; avant (mais ces soubresauts de l'imaginaire collectif sont sans mémoire), à l'heure où ce monde-là était encore campé dans la posture menaçante de l'Autre absolu, les mêmes ne voyaient guère que les signes de sa puissance; c'était l'époque où la formule de l'administration américaine -les dictatures militaires et autres tyrannies qui prospèrent ici et là sous nos latitudes s'avèrent toujours réversibles, on n'a jamais vu, par contre, un régime communiste totalitaire s'effacer devant
une démocratie

-

disait le tout sur le tout concernant

le système

soviéti-

que. Il ne s'agit pas tant de railler la valeur heuristique de cette prédication

-

qui a su hausser son imagination au niveau des scénarios de l'impossible

24 qui se sont réalisés?

Alain BROSSAT

-

que de revenir inlassablement sur la question: la

civilisation soviétique a-t-elle existé ou non, paysage infiniment plus "plein" et plus complexe que ce désert humain peuplé de boutiques vides et de têtes nucléaires que construit l'imaginaire occidental?

La civilisation soviétique se présente avant tout comme un espace, une géographie unifiée par le déploiement d'un puissant principe unificateur. Par deux fois, à l'issue d'une victoire-événement (1917, 1945), ce principe fait la démonstration d'une impressionnante vitalité, d'un irrésistible dynamisme. Dans l'espace ainsi déplié, il manifeste une formidable aptitude à transcender les différences, produire de l'homogène là où prévalaient les disparités les plus saillantes. Ce "monisme" s'impose non pas à la seule sphère des représentations du pouvoir, de son emblématique et de sa langue ligneuse, mais aussi sur tOute la surface du champ social, au quotidien, voire dans l'intimité de la sphère privée. Il fait flèche de tout bois, de l'universalisme "communiste" comme des traditions nationales réinterprétées, des pesanteurs conservatrices comme de l'aspiration au changement, de l'esprit de l'utopie comme de celui du veilleur de nuit. De même qu'il démontre cette capacité à agréger les matériaux les plus divers, à créer en tous ses lieux un paysage à nul autre pareil et immédiatement identifiable, il exhibe une belle résistance à l'adversité - à combien de crises cataclysmiques, de pestes, de raz-de-marée n'a-t-il pas résisté de 1917 à 1990 ? Enfin, ses années de gestation et d'enfance tumultueuses passées, il s'installe dans une stabilité impressionnante, il s'établit comme monde enpaix n'aspirant à rien tant qu'à l'ordre et à la calme jouissance du Maître - ce qui ruine a priori toutes les comparaisons boiteuses entre ce "totalitarisme"-là et le nazisme,

dont la puissance éphémère fut bien, elle, celle d'un monde en guerre, en
expansion continuelle, en conformité avec la définition du totalitarisme proposée par Hannah Arendt. Civilisation, certes, morte jeune, dans la fleur de l'âge, d'un virus dont elle n'avait su se protéger, mais civilisation non moins que la pharaonique ou la mérovingienne, car non moins apte qu'elles à borner son empire, y faire prévaloir le culte de ses dieux, imposer au peuple le respect de ses fonctionnaires, déployer ses grands travaux, produire une hiérarchie sociale originale, voire cet Homo particulier qu'a tant raillé Alexandre Zinoviev. Toute civilisation a ses "Lumières" qui, aux yeux de ses adversaires et, souvent, de la postérité, apparaissent comme un rougeoiement sinistre et sanglant. Le Premier Maître, film sémaphore d'Andrei Konchalovski (1965), nous renseîgne utilement sur la complexité du matériau dont était fait le principe unificateur qui permet à la civilisation soviétique de faire la carrière

LA FIN D'UN EMPIRE

25

que l'on sait. Arrivant, au lendemain de la révolution, dans un village kirghize, le jeune instituteur soviétique dit à ses élèves: "Je vais vous enseigner la politique et l'arithmétique." Lorsqu'un enfant lui pose la question sacrilège : "Lénine peut-il mourir ?", il se fâche et le chasse de l'école. Lorsque le bey du coin enlève, conformément à la coutume, la jeune fille qu'il souhaite épouser, il s'y oppose et le fait arrêter par un tchékiste en veste de cuir. Lorsque le bey incendie son école, il abat le peuplier du village pour la reconstruire... Bref, le jeune instituteur est tout à la fois le représentant des Lumières (l'arithmétique, l'alphabétisation, l'émancipation de la femme...), celui d'une force étatique (le pouvoir, l'Etat soviétique) pressée d'assurer ses prises sur ces marches asiatiques, musulmanes, nomades, et le prophète d'une nouvelle foi et de sa liturgie (la "religion-Lénine"). Avec son bonnet à la Boudionny et son étoile rouge, son inébranlable enthousiasme et sa brutalité sans scrupule, il est simultanément un Martien tombé sur une planète inconnue et l'Esprit du monde caracolant sur le cheval blanc du Progrès. Combien sont impénétrables les voies de la civilisation, de l'acculturation, de l'universalisation des paradigmes de la modernité, suggèrent obstinément au spectateur soviétique Konchalovski et son scénariste, T. Aïtmatov, au fil de cette douloureuse méditation. Selon cette approche tourmentée, l'arrivée du téléphone et de l'hygiène infantile ne se dissocie pas d'une irrémédiable violence faite au monde des coutumes, le tchékiste s'avance du même pas que l'instituteur et l'infirmière, l'entrée des nomades kirghizes sur la scène de l'histoire universelle se paie au prix fort. La soviétisation des peuples d'Asie centrale, dont ce film énonce le paradigme, dévoile l'ensemble des enjeux qui se nouent autour de l'expansion du principe unificateur soviétique et de l'espace de civilisation que dessine ce mouvement de dilatation: la diffusion de la Bonne Nouvelle messianique-humaniste (tous les hommes sont frères, même les femmes...) ne s'y dissocie pas de l'importation des nouvelles superstitions (Lénine hommedieu), le gonflement de la Macht soviétique y converge avec l'arrivée du tracteur et de l'abécédaire. Le processus qui s'amorce là n'est pas celui d'une colonisation, d'une occupation, d'une interminable succession d'Anschlüsse; les ambitions en sont bien plus grandioses, tout autant ancrées dans la sphère du prestige et de la reconnaissance, comme toutes les longues "marches" civilisatrices, que dans celle de l'utilité ou du profit: il s'agit bien de forger un homme nouveau, en qui la petite différence ouzbek, tadjik ou kirghize sera réduite à la portion congrue dans le maestrom où se forge l'être soviétique. L'enjeu principal qui se noue sur cette nouvelle frontière ne concerne pas tant le coton et le pétrole que l'âme des autochtones. On en trouvera la preuve, pour demeurer dans le registre cinématographique, avec

26

Alain BROSSAT

l'implantation de très efficaces studios de cinéma dans toutes les capitales de l'Asie soviétique. Des dizaines de films partent à la conquête de dizaines de millions d'âmes musulmanes, reconstituant inlassablement la scène de la rencontre entre le cavalier de l'Annonciation soviétique et les hordes de l'obscurantisme atavique. Imagine-t-on la puissance coloniale française installant à Dakar et Lomé des studios de cinéma destinés à forger une "âme française" au coeur de "notre" AOF, ou le lIIe Reich de même, à Kiev et Odesssa, soucieux de produire une "âme nazie" en Ukraine? Autant d'embarras bien inutiles lorsqu'il s'agit, pour l'essentiel, de piller et de se payer sur la bête. Si le cinéma soviétique d'Asie centrale est bien, en un sens, un cinéma de croisade présentant le tableau grandiose de l'affrontement de deux civilisations, la soviétique et l'islamique, sans dissocier l'éloge de la force temporelle de celui du principe spirituel en expansion (la propagation de foi en le Christ-Lénine, plus l'expansion étatique), il propose aux "Infidèles" bien d'autres bénéfices que ceux des chaînes, du fouet et de la conversion forcée: une "autre vie", c'est-à-dire une métamorphose, une re-naissance rendues possibles par une complète réforme de leur entendement, de leurs codes culturels. L'Aiguille, film kazakh de Tachid Nougmanov (1988), montre bien à quel point cette "promesse" non pas même d'intégration, mais de fusion des peuples d'Asie centrale dans le creuset du soviétisme, fut tenue audelà de toute espérance: la vie sinistrée qu'il y présente, en cette lointaine Alma-Ata, y est très précisément dépeuplée des signes de l'humanité et de l'identité kazakh au même titre qu'elle est surpeuplée de ceux d'un soviétisme fantomatique - désastres écologiques, guerre de tous contre tous, drogue, désertion des autorités... Cette posthistoire sans joie se situerait tout aussi bien à Moscou (Taxi Blues...) qu'à Kharkov ou Khabarovsk. Comme pour souligner l'universalité soviétique de ce désastre, le jeune héros de ce polar désespérant est ce que l'on désignait sous Brejnev comme un parasite: cheveux longs, jeans serrés, adepte du karaté, dépourvu d'emploi fixe, défiant sans cesse l'autorité. Interprété par la rock-star d'origine asiatique Vikror Tsoï, agissant seul pour le Bien malgré (grâce à ?) sa marginalité sociale, ce héros incarne au mieux le mouvement d'homogénéisation original que produit la civilisation soviétique: le jeune public soviétique (et pas seulement kazakh, ouzbek...), auprès duquel ce film connut un succès foudroyant, reconnaît son mal de vivre dans les tribulations d'un chanteur de rock aux yeux bridés qui s'est composé dans L'Aiguille une dégaine ambiguë

à la Bruce Lee. Là où les piliers de la civilisation soviétique semblent s'effondrer, le rock vient reprendre les fonctions d'intégration. Dans cette société, l'Asiatique Viktor Tsoï n'est perçu ni comme un ilote ni comme un mé-