Conflits de langue, conflits de groupes

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296317574
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CONFLITS CONFLITS
LES IMMIGRÉs

DE LANGUES DE GROUPES
ESPAGNOLS DU ROUSSILLON

Sémantiques

L

A collection Sémantiques est née du constat qu'il est devenu de plus en plus difficile pour les chercheurs en linguistique de faire paraître en librairie des ouvrages relativement pointus, leur science passant apparemment pour trop difficile et leur lectorat trop restreint aux yeux des « grands éditeurs »... alors mêtœ que leurs travaux souffrent énormément du manque de publicité, tant pour s'exposer à la critique de leurs pairs que pour être appréciés hors du premier cercle des spécialistes. Collection ouverte à toutes les recherches en cours, Sémantiques a pour but de faire connaître ce qui se passe dans les universités, les instituts et les laboratoires dans les domaines qui sont les siens: linguistique générale et surtout appliquée à la psychologie, à la sociologie, au secteur de l'éducation-formation et aux industries de la langue.
Le rythme de parution adopté

- un

titre par mois -

permet la publication

rapide de thèses, de

tremoires et de recueils d'articles.

Sémantiques s'adresse d'abord aux linguistes, mais son projet éditorial la destine plus largement aux chercheurs, formateurs et étudiants en sciences humaines, en littérature, en didactique et en pédagogie, ainsi qu'aux techniciens des langues et du langage, lexicographes, traducteurs, interprètes, orthophonistes...
Marc ARABY AN,

M8Iùe de conférences en linguistique à l'IUT de Crétei~ Vitry, Sénart, Fontainebleau
UlÙversité Paris

-Val

de Marne

(paris

XU

- Créteil)

C L'Harmattan,

1996

-

ISBN:

2.7384.4154.8

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Mar

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s

»

Arabyan

Christian Lagarde

CONFLITS CONFLITS

DE LANGUES DE GROUPES

LES IMMIGRÉS ESPAGNOLS DU ROUSSILLON

Editions

L'Harmattan
75005 PARIS

5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique

Tu étais unique et référé, tu vas devenir plusieurs, et parfois incohérent, comme l'univers qui, au début, éclata, dit-on, à grand bruit. Michel SERRES Le Tiers-Instrui~ p. 28.

Introduction

niques, selon la dichotomie saussurienne de base. La . linguistique de la langue », dénomination d'apparence tautologique, a poursuivi la recherche fondamentale présentée par le Cours de linguistique générale 1,sur la voie de la mise à jour de systèmes sous-jacents, à travers le structuralisme incarné par Jakobson2, puis son évolution critique, le générativisme de Chomsky3, préoccupé par une « grammaire des grammaires» universelle propre à renverser à jamais la malédiction mythique de Babel qui pèse sur l'humanité. Par ailleurs, critiquant les visées
purement théoriques de ces deux écoles

L

E MITAN

de notre siècle a vu se répartir les linguistes en deux factions antago-

-

mais faisant

bon profit

de leurs décou-

vertes -, s'est développée à compter des années soixante une .linguistique de la parole» aux finalités plus pragmatiques, puisque tournée vers la fonction sodale et communicative du langage, désireuse d'intervenir concrètement en liant son sort aux autres sdences humaines en plein essor. Le travail que nous présentons id est tout droit issu de cette dernière lignée. Il emprunte, il est vrai, quelques traits à la psycholinguistique dans la mesure où il s'intéresse à l'individu, et flirte avec l'ethnolinguistique en ce qu'il traite d'un groupe humain à l'origine isolable par rapport à une société à laquelle il s'agglomère par la suite, mais il relève avant tout de la sociolinguistique. Certes, aujourd'hui, le mouvement pendulaire qui avait dissocié la

celle des doutes sur le mythique melting-pot aux Etats-Unis, de l'explosion refondatrice de mai 68 en France et de la lutte contre les derniers soubresauts ravageurs de l'Espagne franquiste - de la linguistique traditionnelle, se trouve proche d'un point d'équilibre: la linguistique n'aurait jamais dû être, nè devrait jamais être que

.

linguistique

de la crise »4_

.

sociale », ainsi que le résume le titre du récent ouvrage de vulgarisation de Louis-

Jean Calvet,La (socio)linguistique5.

1 Saussure 2 Jakobson 3 Chomsky

F. de, Cours de linguistique R., Essais de linguistique

générale, générale,

Paris, Payot, 1973 (1ère éd. 1916). Paris, Minuit, 1963.

Le langage et la pensée, Paris, Payot, 1980. N" 4 Cf. Baylon Chr., Sociolinguistique, Société, langue et discours,

Paris, Nathan,

1991, pp. 15-20.

5 «La linguistique ne peut être définie que comme l'étude de la communauté sociale sous son aspect linguistique» (Calvet L-].. La (socio}linguistique, Paris, PUF, 1993, p. 124-125).

10

Conflits de lanf!Ues, conflits de f(rOupes

Mais il n'est pas davantage une sociolinguistique qu'une linguistique. Entre celle qui envisage dans sa globalité une société incluse dans des démarcations politiques précises et celle qui s'approche d'un groupe spécifique, plus restreint; entre celle qui se charge de quantifier des données démolinguistiques, d'édicter des normes de planification et d'en mesurer les effets, et celle qui analyse au plus près les productions discursives, existent parfois des distances considérables. Si notre préférence va à ce que nous avons appelé par ailleurs une. micro-linguistique sociale ~1,il serait vain de nier l'intérêt d'une. macro-sociologie de la langue : les deux outils sont complémentaires; à chacun ses moyens propres, ses visées propres, qui ne sont pas nécessairement dissemblables. Il s'agit pour nous de cerner avec précision les pratiques de bilinguisme (ou plutôt de plurilinguisme) dans le cadre d'un phénomène migratoire, c'est-à.dire d'étudier, en tant que linguiste, un discours bi- ou plurilingue né d'une confrontation sociale entre un milieu récepteur et une population immigrante. Le choix du Roussillon comme terrain d'étude, outre des questions d'ordre pratique2, a été guidé par deux caractéristiques majeures: c'est un territoire où subsiste, à côté de la langue nationale, le français, une .langue minoritaire ~de l'Etat français, le cata~

lan, et où s'est implantée

une forte colonie espagnole.

.

Bilinguisme

~

autochtone

et immigration de masse configurent donc une situation sociolinguistique particulière, et dans une certaine mesure singulière. Lesguillemets dont nous avons entouré le terme de . bilinguisme ~renvoient, au même titre que les dénominations envisagées précédemment, à une succession chronologique de concepts, marqués eux aussi par des présupposés d'ordre idéologique (dont les sciences humaines ont le plus grand mal à se dégager, mais seraient-elles encore véritablement. humaines ~ sans eux ?). Le . cheminement

de[s] termes et de[s] concepts ~3 que décrit Kremnitz faitdans le temps (avec, se
entre autres, 1953, 1959, 1965 pour repères4), mais également dans l'espace. Plus le bilinguisme est une donnée présente, concrète et . interpellante ~ pour le lin. guiste, en fonction de son environnement, plus la terminologie et la taxinomie s'adaptent, se précisent. Il n'est pas fortuit que la recherche se soit développée dans les pays fédéraux et de peuplement composite d'Amérique du Nord (Etats1 Ùlgarde Chr., «ÙI micro-linguistique inLengas 38,1995. sociale: un référent indispensable (Choix et pratiques) -,

2 Recherche in situ, et surtout connaissance préalable du milieu, sans pour autant appartenir à la communauté immigrée ni à l'autochtone, ce qui permet tout à la fois d'éviter les gauchissements naïfs dus à la méconnaissance du terrain et l'implication directe du chercheur, qui n'est plus alors en situation d'obsem!eur objectif. 3 Kremnitz G., « Du bilinguisme au conflit linguistique. Cheminement de termes et de concepts _, in Langages 71, 1981, et Multilingüisme social, Barcelona, Eclicions 62, 1993. On trouvera également une étude sur les concepts dans Yallverdû F., Aproximacio critica a la sociolingüistica catalana, Barcelona, Edicions 62, 1980. 4 1953 pour Weinreich u., Languages in contact, Findings and problems, Paris - ÙI Haye, Mou. ton, 1968; 1959 pour Ferguson Ch., « Diglossia -, in Ward 'KY, 1959; 1965 pour AracH LI. Y., Conflit linguistique et planification linguistique dans l'Europe nouvelle, Nancy, Centre Universitaire Européen, 1965, repris dans Papers de sociolingüistica, Barcelona, ÙI Magrana, 1982.

Introduction

11

Unis ou Canada) et que, dans les Etats-nations de la vieille Europe, à la tradition linguistique affinnée, elle ait été plus tardive à se manifester, mais sous des fonnes souvent plus virulentes. Nourrie de sodolinguistique anglo-saxonne, la sodolin-

guistique « périphérique»

créole1 est poneuse, à la différence de son modèle, d'une vision et d'une expérience de dominé. Ainsi, le bilinguisme n'est autre, au pied de la lettre, que le constat numérique des pratiques linguistiques, et sous-entend en elles un équilibre susceptible d'atteindre, chez l'individu, la perfection d'un ambilinguisme rarement réalisé. Rien n'est dit du rappon quantitatif (prédominance), ni qualitatif (niveau de compétence individuelle, valorisation sociale) qui lie ces deux langues. Bilinguisme est un concept tout à la fois incomplet et aseptisé, qu'il a été jugé utile de dépasser, de remplacer. Diglossie a le mérite de poser, chez le bilingue, ce rapport de forces objectif, qui assigne à chaque langue des fonctions distinctes et lui assode des représentations dissemblables. En cela, le concept linguistique a partie liée avec la sphère sociale: il se démarque d'une visée individuelIe et conduit tout droit à considérer les groupes, les communautés linguistiques qui vivent parmi des « langues en contact ». Mais, de ce contact, rien n'est dit avec précision: est-il harmonieux, pacifique, ou bien se charge-t-iI d'agressivité, de rivalité? En un mot, yat-il «conflit linguistique» inter-communautaire? Et comment ce rapport de forces est-il vécu, intégré par l'individu? Nous voilà à présent au cœur de la problématique envisagée dans cette étude. A travers l'analyse du discours des immigrés espagnols de la première génération, d'origine castilIanophone, et établis en RoussilIon, nous allons tenter de montrer qu'ils ont à se confronter à une situation globale de conflit linguistique préexistant à leur venue, et que cette dernière engendre elIe-même un conflit vis-à-vis du milieu récepteur. Nous verrons également comment, de témoins involontaires d'un état de fait conflictuel, ils en deviennent eux aussi les acteurs, sommés qu'ils sont de par les clivages sodaux et linguistiques à l'œuvre, de prendre position, de

-

- catalane,valendenne,ocdtane, basque,galidenne et

s'affinner.
Pour rendre compte de l'état dans lequel se trouve l'immigré aux prises avec un tel contexte, à savoir l'intégration des paramètres du conflit, et sa partidpation de facto à celui-ci, nous proposons le tenne jusqu'ici non avalisé de conflictualité.
On peut y retrouver la notion

singulièrement valencienne qui pose les rapports des communautés linguistiques en tant 'lue rapports sociaux, sur la base de l'analyse marxiste en tenne de lutte des classes, transposée au retentissement qu'elle génère au plan individuel, et dont le discours, les failles linguistiques et paralinguistiques du discours, témoignent.

-

forte propagée

par la soctolinguistique

catalane

-

et

1 Acompter de 1964en Catalogne, à la suite des travaux de Badia i Margarit; en Pays Valencien
de 1965 et de la publication d'Aradl ; en domaine occitan, autour de Robert Lafont dès 1952, mais surtout à compter de 1967 ; au Pays basque et en Galice, à la suite de la Catalogne, et surtout de la création des Communautés autonomes à partir de 1978 ; pour le créole à partir des années 70.

12

Conflits de lanRUes, conflits de woupes

Le texte de ce livre provient de notre thèse, dirigée par le professeur Bernard Leblon, soutenue en décembre 1993 à l'Université de Perpignan, intitulée Les immigrés espagnols castillanophones de première génération en Roussillon: pratiques et représentations diglossïques sur fond de conflit linguistique1. La thèse combinait deux approches: l'une proprement linguistique, publiée depuis aux Presses Universitairesde Perpignan sous le titre Le parler « melandjao » des immigrés de langue espagnole en Roussillon2, une monographie consacrée à \'interlecte forgé par la population concernée; l'autre, de caractère sociolinguistique, que nous reprenons ici. L'analyse s'appuie sur un corpus d'entretiens semi-guidés enregistrés, pendant une durée d'environ une heure, au domicile de chaque informateur, puis retranscrits, de manière cursive - si nécessaire phonétique3 - et ainsi exploités. La vali-

dité de l'échantillon4 de 18 informateurs principaux, fournissant le « corpus de base et de 10 informateurs secondaires constituant un « corpus élargi» doit
Il

nécessairement être soulevée. Outre les nombreuses lectures de comptes rendus d'enquêtes dont témoigne la bibliographie réunie en fin d'ouvrage, notre choix s'est appuyé sur une pratique antérieure de l'enquête sociolinguistique et sur une pré-enquête de terrainS. C'est ainsi que s'était imposée la nécessité d'une recherche à partir de la production discursive, témoin des comportements, en lieu et place d'une enquête sociologique quantitative, mettant en exergue les attitudes sociolinguistiques, souvent divergentes des comportements réels. Des critères distinctifs fondamentaux, tels que la génération (première ou suivantes, selon le lieu de naissance et l'expérience vécue de primo-arrivant et indépendamment de l'âge), la provenance géographique (avec la nette prédominance de la Catalogne espagnole et de l'Andalousie orientale), l'origine géolinguistique(entre catalanophones et castillanophones issus de l'Etat espagnol) sont apparus déterminants dans la structuration quantitative (rapport numérique suffisamment fidèle aux données démographiques) et qualitative (unité dans la diversité par rapport à une problématique donnée). On trouvera d'abondantes citations, dont nous avons conservé la forme originelle, tout en en donnant une traduction aussi précise, dans l'esprit et la lettre, que possible. Travailler sur la parole humaine n'a de sens que si l'on parvient à lui conserver, malgré le filtre de la transcription, le souffle de la vie.

1 Lagarde Chr., Les immigrés espagnols castillanophones de première génération en Roussillon : pratiques et représentations diglossiques sur fond de conflit linguistique, thèse de Doctorat, Université de Perpignan, 1993. 2 Ligarde Chr., Le parler« melandjao » des immigrés de langue espagnole en Roussillon, Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, 1996.
3 Li transcription phonétique est effectuée selon l'alphabet nous avons préférée à l'AP.!., avec indication de la voyelle 4 Nous résumons ici le chapitre (Op. cit. p. 12-25) liminaire de notre thèse, phonétique « des romanistes tonique par l'accent aigu. « Méthodologie que "

intitulé

de l'enquête.

5 Enquêtes sociolinguistiques
en Val d'Aran
«

au Val d'Aran (cf. Lagarde Chr., « Multilingüisme
19, 1986) et à IIIe-sur-Tet, Pyrénées-Orientales

in Lengas "

e ensenhament (cf. Lagarde Chr.,

Ille et l'Espagne in D'llie et d'ailleurs 4, 1986). "

Introduction

13

L'échange à bâtons rompus avec un enquêteur unique, parfois préalablement connu, le plus souvent introduit par une relation commune, prend la forme détournée et convivialed'un récit de vie, articulé, au gré de la conversation, autour de huit thèmes récurrents, unificateurs du corpus: conditions d'existence en Espagne, motifs de l'émigration, àrconstances et modalités de celle-à, passage de la frontière, conditions matérielles et psychologiques d'installation de l'immigrant, apprentissage de la (des) langue(s) seconde(s), intégration linguistique et sociale de l'immigré, question du retour et identité. Ce réàt est conduit par accord tacite (du fait de la langue d'échange spontanée précédant l'enregistrement), ou concerté, dans la langue choisie par l'informateur (à une exception près!), soit langue première, le castillan, soit le français langue seconde (pas le catalan2). Une telle approche présente l'inconvénient de scinder le corpus en deux, et par voie de conséquence de restreindre le champ des comparaisons, mais ouvre des perspectives intéressantes à l'analyse: le choix de code est soàolinguistiquement significatif d'une attitude3, et la marge de manœuvre dont dispose l'informateur le met en situation de privilégier le signifié sur le signifiant. Il exprime donc, en principe, au plus juste sa pensée4, et se trouve ainsi détourné par l'enquêteur
.

du signifiant linguistique auquel celui-à attache le plus grand prix, puisqu'il en fait un instrument objectif de son analyse: on voudra bien reconnaître avec Pinto et

Granwitz qu'un tel matériau

«

ne donne pas seulement des faits, mais aussi la

signification qu'ils ont eue pour ceux qui les ont subis et qui les racontent ,,5. Cette méthode offre enfin l'occasion de mettre en regard les différents versants de l'interlangue, et en renouvelle ainsi les perspectives d'étude6. D'autres objections méthodologiques pourront nous être faites. En premier lieu, l'absence ou la non-pertinence (étant donné la taille de l'échantillon, ou le nombre d'occurrences repérables) de données quantitatives, et la difficile« vérifiabilité »de nos résultats. Nous reconnaissons que le parti pris d'une étude qualitative se révèle incompatible avec une telle perspective. Tout au plus est-il envisageable de doubler à l'avenir ces travaux par une enquête sociologique parallèle. On pourra également nous reprocher l'implication psychologique de l'enquêteur dans

la recherche. Les bénéfices tirés d'une relation « en sympathie" avec l'informateur, l'enchaînement opportuniste à partir d'une formulation ou la réitération rarement redondante des questions, permettent d'assumer la remarque et de nous abriter derrière la définition méthodologique qu'à la suite de Festinger et Katz7 nous fournit J.-M. Marconot : « L'étude vise à obtenir une descriptioncompréhensive,

1 Il s'agit d'un sujet se considérant trilingue. 2 Assurément
(<<

pas par ostracisme

mais plutôt pour des raisons de cadre de la recherche

études hispaniques. et non « études catalanes.) et de compétence personnelle (toute
à la société réceptrice.

relative en catalan). 3 C'est un indicateur pertinent du désir et du degré d'intégration 4 la langue (en fait le code) ne constitue donc pas a priori un obstacle à l'expression. 5. Pinto, Granwitz, 1964, vol. II, p. 487. 6 C'est l'objet principal du Parler« melandjao 7 Festinger, Katz, 1974, p. 68-118. , cf. aussi infra, chapitre II.

14

Conflits

de larlRUes, conflits

de f!.1YJUpes

qui ne sera pas toujours quantifiable, qui sera difficilement vérifiable par un autre, car il faut refaire tout le trajet du premier explorateur, qui a choisi de passer beaucoup de temps dans le milieu étudié, sans se limiter à des questions précises, en prenant les risques de contacts psychologiques difficiles, compliqués et impliqués »1.
Enfin se trouve posé, à travers le questionnement de Gardès-Madray et Brès, le problème de l'enquêteur en tant que « facteur d'exacerbation .2 de l'objet - volontiers polémique, puisque centré sur des tensions sodales ou des incertitudes linguistiques - de sa recherche. Autrement dit, dans notre cas, à s'intéresser3 de trop près à la conftictua/ité, l'enquêteur n'induirait-il pas, dans une certaine mesure, la réponse de son interlocuteur? Assumons l'affirmative pour mieux nous justifier. Il est certain que nous avons, par la formulation des questions, par la conduite des entretiens, conduit sdemment nos informateurs vers les lignes de fracture sodales et linguistiques de leur passé d'immigrants et de leur présent d'immigrés. Mais nous l'avons fait avec d'autant plus de détermination que nous avions pu constater dans le cadre de la pré-enquête et vérifier à la faveur des premiers entretiens que l'occultation et l'évitement étaient de mise sitôt que ces thèmes « dérangeants

étaient abordés4. Loin de créer ex nihilo la conftictualité, une étude scientifique digne de ce nom ne doit-elle pas se donner pour principe de mettre à jour ce qui lui est sdemment tu ou caché?

.

Cet ouvrage se présente en quatre parties nécessairement inégales. La première, intitulée Repères, introduit le sujet par une présentation du point de vue démographique, des différentes formes et de l'évolution de l'immigration espagnole en territoire roussillonnais. Elle permet de mieux cerner le groupe qui fait l'objet de l'étude, sa spédficité, sa taille réelle et son devenir, et ainsi d'opposer des évaluations objectives au discours des informateurs. C'est celui-ci qui est pris en compte en un deuxième chapitre, sous l'angle linguistique de l'interférence (le code-mixing des anglo-saxons) mettant en scène l'interlecte dénommé me/andjao, puis de la variation, qui introduit la visée sodolinguistique désormais prépon-

dérante.
Ladeuxième partie, Immigration et conftictualité, d'intérêt avant tout sodologique, s'articule en trois points. Tout d'abord avec le chapitre« Les fluctuations du discours. sont envisagés à travers le (liscours les révélateurs de la contlictualité tels que l'alternance de codes (ou code switching) et les divers dysfonctionnements qui émaillent le flux discursif. Ensuite sont analysés, toujours en tant que
1 MarconotJ.-M.,« La méthodologie de l'enquête sociolinguistique », in Lengas 13, 1983.

2 Gardès-MadrayF. et Brès].,

« Conflitsde

nomination en situation diglossique »,in Verrnès G.

et Boutet]., France, pays muJtilingue, Paris, L'Harmattan, 1987, t 2. 3 Et il conviendrait alors d'appréhender finalisée. ce verbe selon sa polysémie de curiosité et d'expectative

4 Cf. dans le questionnaire d'Ille (Lagarde Chr., «Ille et l'Espagne, op. cit.), les réponses à la question « Votre installation a-t-elle été fucile / difficile / très difficile? - pour trouver du travail ? - pour vous faire comprendre? - pour .vous faire accepter comme étranger? " commentées dans la thèse (p. 14-15), dans Lagarde Chr.,« La micro-linguistique sociale» (op. cit.), et Ici même chapitre II.

Introduction révélateurs, « Les conflits de nomination»

15
dans le champ des noms propres

(toponymes et anthroponymes) et des interjections. Enfin, le chapitre « Une
logique d'affrontement» s'attache à démonter les attendus du conflit linguistique entre groupe immigré et groupe autochtone, et leur retentissement au niveau de l'individuimmigré,en deux mouvementscomplémentaires,les « moteurs» et les « amortisseurs» du conflit. Latroisième partie présente La langue comme enjeu social. Au sein d'une soàété de fait plurilingue, la langue est en effet un marqueur soàal. Dans un premier temps, nous envisagerons le terrain roussillonnais dans sa spéàfiàté soàolinguistique, ainsi que le positionnement du groupe immigré par rapport au conflit qui préexisteà son implantation: «Immigration et langue minoritaire» nourrissent en effet des rapports complexes. Un deuxième chapitre est consacré au discours métalinguistique des immigrés castillanophones. « Communiquer, apprendre, perpétuer » sont des nécessités plus ou moins contradictoires auxquelles chaque individu fait face à sa manière j il se comporte souvent selon des attitudes clairement définies, mais pas nécessairement en harmonie. Enfin, deux termes forgés par les immigrés castillanophones eux-mêmes nous ont semblé mériter un examen détaillé. « L'antagonisme en deux praxèmes » analyse les termes «defenderse » et « melandjao » qui révèlent la complexité de la position des immigrés vis-à-vis d'eux-mêmes et à l'égard de la société environnante. La quatrième et dernière partie, la plus brève, a pour objet d'ouvrir des Perspectives, en un chapitreunique intitulé « Intégration et identité ».A travers le bilan d'une expérience, souvent non loin du terme d'une vie, se trouve posé, pour l'immigré de première génération, le problème de la réussite de son intégration linguistique et soàale et la question cruàale de son identité.

Principaux informateurs
Compte tenu de la teneur confidentielle des propos, nous avons tenu à conserver à nos informateurs un relatif anonymat. Les initiales et les lieux sont cependant véridiques. On trouvera à-dessous des informations permettant de les suivre dans le texte, et de mieux les comprendre: M. C...

- Né dans provo d'Almeria (Andalousie orientale)
&

en 1940. Famille de petits agriculteurs. Apprentissage de la menuiserie. Père migrant en .Esp., puis en

- Immigre à Lyon en 1958 (18 ans). Employé chez un ébéniste galicien pendant 3 ans, puis chez un Arménien. Fonde sa propre entreprise artisanale, la met en gérance en 1980. Ouvrier à Montpellier, retraité en 1983 en Rous. Marié, 2 enfants, nationalité esp., enfants froRetour tardif en Esp, aujourd'hui régulier. Mme D... - Née en 1944, provo d'Orense (Galice). Famille nombreuse d'agriculteurs aisés. Père maire du village. Etudes primaires. Enseigne la couture et le caté-

chisme.

16

Conflits de lanRUes, conflits de Rroupes

- Pan pour raisons personnelles à San Sebastian (1963), puis pour le Rous. (où se trouve une sœur) via Barcelone en 1964 (20 ans). Employée de maison. Epouse un Fr. Couturière-styliste, puis couturière-repasseuse à domicile. 2 enfants, nationalité fropar mariage. Retour en Esp. régulier. L. F... - Né à Barcelone (1930). Mère de la Rioja, père galiden, officier supérieur de l'armée républicaine, emprisonné. Electricien-monteur. Epouse Mme F... - Immigration à Perpignan en 1958 (28 ans). Cours du soir de froGravit les échelons jusqu'à chef de chantier. Retraité, sans enfant, nationalité esp. Voyagesfréquents à Barcelone. MmeF... - Née à Madrid (1932). Mère bordelaise, père barcelonais. Vit à Madrid, puis Barcelone. Education et instruction bilingues, études primaires complètes. Père emprisonné par les franquistes, mère expulsée en Fr. Epouse L.F... - Immigration en 1958 (26 ans). Sans profession, sans enfant, nationalité esp. S. F...
- Né en 1936 dans provo de Grenade. Famille socialiste, modeste mais pas pauvre, agriculture. Père soldat républicain exilé dans le Doubs, puis (1945) en Rous. Etudes primaires complètes. - Arrivée en Roussillon avec sa mère en 1950 (14 ans). Employé agricole, cours professionnel. Naturalisation, guerre d'Algérie, puis propriétaire exploitant. Mariage avec Esp., sans enfant. Retour à Barcelone, plus tard Andalousie.

M.Ma... - Né en 1933 {lans proVode Jaén (Andalousie orientale). Famille pauvre. Instruction rudimentaire. Journalier agricole. Mariage. Service militaire à Valence. Migrationvers les Pyrénées. Ouvrier agricole en Cerdagne esp. - Immigration en 1964 (31 ans) en Rous. Ouvrier agricole, puis chauffeur de poids lourds. 7 enfants. Naturalisation générale. Préretraité (santé). Peu de relations avec Esp.

Mme Ma...
- Epouse du précédent Née vers 1935 en Andalousie Oaén). Sans instruction, mère au foyer, quelques heures de ménage. Intervient peu.

Mme Mo... - Née en 1935 dans provo de Caceres (Extrémadure). Parents petits commerçants. Père communiste, mère assassinée, père prisonnier politique puis paria. Pas d'instruction. Employée de maison (noble) à Madrid. Mariage.

-

Immigration immédiate en Rous. en 1962 (27 ans), mari déjà immigré. Femme de ménage, puis ouvrière agricole. Nationalité esp., 2 enfants de nationalité froRetour régulier en Esp.
pauvre, de journa-

MmeN...
- Née en 1935 dans provo cie Grenade. Famille nombreuse,

Introduction

17

liers, vit dans une cueva. Pas d'instruction. Mariée, émigration à Terrassa (Barcelone), en 1956. Ouvrière textile, mari maçon. - Immigration en Rous. en 1968 (33 ans). Femme de ménage. Aujourd'hui veuve. Nationalité esp., 3 enfants de nationalité esp. Retours fréquents à Barcelone j un «pèlerinage» tardif dans son villagenatal.

Mme Na...
- Belle-fillede la précédente. Née à Valence (1960 env.), catalanophone, entièrement scolarisée en France (collège). Mère au foyer. 2 enfants. A appris l'esp. à l'école et l'andalou dans sa belle-famille. M. No... - Né en 1945 dans provo de Grenade. Famille nombreuse, parents petits agriculteurs de montagne. Puis père migrant en Esp., puis Fr. Instruction primaire irrégulière. - Immigration en Rous. en 1957 (12 ans), brève scolarisation, ouvrier agricole. Naturalisation. Séjour en Allemagne du Nord, service militaire, puis retour en Rous. Mariage avec Mme No... Conducteur d'engins T. P. ; 3 enfants, nationalité froRetours réguliers au village. Mme No... - Née en 1947 à Grenade. Milieu modeste, mais urbain. - Emigration temporaire avec sa mère en Allemagne (1967). Retour en Andalousie. Mariage avec M. No... et immigration en Rous. en 1970 (23 ans), devenue fropar mariage. Mère au foyer, 3 enfants. P. No... [2e génération] - Fils des précédents. Né en Rous. en 1971, nationalité froEtudiant (formation professionnelle). Très hispanophile. Intervenant actif dans entretien familial. M.R... - Né en 1918dans provode Grenade. Famille nombreuse de maçons. Pas d'instruction. Guerre civile dans les rangs républicains, mais peu impliqué politiquement. Vexations des vainqueurs. Mariage, employé dans une sucrerie. Migration vers la Costa Brava, comme maçon (1958). - Immigration en Rous. en 1959 (41 ans). Ouvrier maçon, aujourd'hui retraité. 4 enfants, nationalité esp. Retours réguliers en Andalousie. Mme R... - Née en 1920 dans provo de Grenade. Suit son mari, M. R..., dans ses migrations. - Immigration en 1959 (39 ans). Mère au foyer et travaux d'entretien dans l'hôtellerie. Aujourd'hui retraitée. Retourne peu en Esp. Mme S... - Née à Madrid en 1934, père artisan, milieu familial classe moyenne urbaine. Père devenu officier dans l'armée républicaine en guerre, réfugié en Rous. Instruction primaire complète.

18

Conflits de laTlf[Ues, conflits de f!roupes

-

Immigration en Rous. en 1947 (13 ans), pas de scolarisation, ouvrière agricole. Mariage en 1954 avec un Fr. artisan, d'où nationalité II. Commerçante, 2 enfants. Retours assez fréquents à Barcelone, un voyage à Madrid.

M. T... - Né à Barcelone en 1928. FamiIle à dominante castillanophone. Milieu modeste, instruction sommaire. Serveur de restaurant. - Passage clandestin de la frontière en 1946 (18 ans). Vie erratique, dans l'Yonne, migrations sporadiques à Toulouse, Clermont-Ferrand et autres. Emplois d'abord dans l'agriculture, puis l'industrie. Marié, naturalisé. Tourneur jusqu'en 1968, puis agent d'entretien de l'Education Nationale. Installation tardive en Rous. (1985). Aujourd'hui retraité. Pas de retour en Esp. pendant 30 ans. Depuis, déplacements lIéquents à Barcelone. Mme U... - Née à Barcelone en 1930, de parents aragonais. Père maquignon, famille aisée. Instruction rudimentaire. Mariée à un ouvrier. - Immigration en 1957 (27 ans) en Région parisienne. Couturière à domicile. Retour à Barcelone en 1970, mais nouveau départ pour la Fr., en Région parisienne à nouveau, puis en Rous. en 1972. Naturalisée, 4 enfants, dont un à Barcelone; fréquents séjours là-bas.

Première

partie

Repères

Chapitre premier

Le Roussillon à la charnière de deux mondes

N

OTRE TERRAIN

de recherche est singulier à bien des égards, du point de vue lin-

guistique, certes, mais également du point de vue de sa géographie historique et de son peuplement, que nous allons aborder dès à présent. Il se situe en effet en position charnière, entre l'Europe continentale et la Péninsule ibérique, et de ce fait il a constitué de tout temps une zone de passage et de brassage de populations, dont les immigrants « espagnols» qui nous intéressent ne sont qu'une des compo-

santes.

Le problème historique des limites
Ce n'est que tout récemment qu'a été tranchée, de manière semble+il définitive, la question de la limite « frontalière» à l'époque romaine. Après bien des supputations et des controverses, les Trophées de Pompée, construits en 71 avantJ.-C., et délimitant la Gaule de l'Hispanie, ont été mis à jour en 1984 au col de Panissars, voisin de celui du Perthusl. Là effectuaient leur jonction la Via Domitia, par laquelle, à travers la Province romaine, on accédait à Rome, et la Via Augusta, qui, par Tarragone et la côte méditerranéenne, pouvait conduire jusqu'à Cadix. Le « Summum Pyrenaeum » enfin localisé faisait office, à la fin de l'Antiquité, de
limite administrative entre, au Nord, la Narbonnaise, et, au Sud, la Tarraconaise. L'on sait également que ces imposantes et riches provinces de l'Empire romain étaient subdivisées en un nombre relativement important de pagi, qui donnèrent

1 L'historien D. M. J. Henry écrivait à ce propos
Nat; reprint Marseille, Laffitte, 1971, p. 441):«

en 1835 (Histoire du Roussillon, Paris, Impr. L'emplacement des trophées de Pompée n'est

pas connu, et leur position a été très controversée par les écrivains. Alice Marcet-Juncosa affirme avec beaucoup (trop ?) de circonspection (Abrégé d'histoire des terres catalanes du nord, Perpignan, Trabucaire, 1991, p. 19-20) : « On ne sait pas avec certitude où étaient situés ces "trophées". Récemment, à l'occasion de fouilles organisées autour du château de Bellaguarda et de Panissars ont été mises à jour des pierres romaines qui pourraient être la base de cette construction, bien que certains archéologues pensent qu'il s'agit plutôt des fondations d'un autre monument élevé presque au même endroit par un autre général: Jules César..

.

22

Conflits de lan/(Ues, conflits de groupes

naissance, après la désintégration de celui-ci sous l'effet des invasions. barbares " à autant d'entités territoriales et politiques caractéristiques de l'époque médiévale. Le système féodal, structuré ici par les Wisigoths puis par les Francs qui créent entre monde chrétien et monde musulman l'Etat-tampon de laMarca Hispanica1, repose sur une mosaïque de petits Etats aux alliances versatiles placés sous la coupe d'Etats et de suzerains plus puissants. L'influence des comtes de Barcelone déborde les anciennes limites héritées des Romains, au-delà de la ligne de crêtes des Pyrénées, vers le Nord, englobant les terres rattachées au diocèse d'Elne, et dont les comtes de Roussillon constituent les principaux seigneurs. La décomposition du latin classique en diverses formes de bas-latin, qui accompagne cette évolution politique, donne naissance aux diverses langues romanes (cf. chapitre II) dont le domaine tend à se calquer sur les zones d'influence des féodaux dominants. C'est ainsi qu'à compter de l'An Mil, l'ensemble des terres vassales des comtes de Barcelone au Nord du principal point de passage transpyrénéen que constitue le col du Perthus, ont et se reconnaissent pour moyen d'expression la langue catalane2. Il est intéressant de noter cette interaction entre le politique et le linguistique, souvent vérifiée, mais aussi fréquemment contestée3. La frontière du Royaume d'Aragon, à la tête duquel trônent les comtes de Barcelone, suit leur zone d'influence politique et linguistique, pour atteindre, non plus les Albères, mais, plus au Nord, les Corbières. Elle est fixée pour quatre siècles en 1258 par le Traité de Corbeil (en dépit des velléités d'annexion de la Catalogne par le roi de France Philippe le Hardi, qui meurt à Perpignan après avoir été gravement blessé à la bataille de Peralada, près de Figueres, en 1285). Le Languedoc voisin, annexé à la suite de la sanglante Croisade des Albigeois, était devenu possession directe des rois de France en 1271. A la mort de Jacques 1er d'Aragon, dit le Conquérant, le royaume est partagé entre ses deux fils, l'aîné, Pierre III, qui reçoit le Principat, le royaume de Valence, tandis que le cadet, Jacques II, se voit attribuer le restant du domaine, à savoir les Baléares, les comtés de Roussillon et de Cerdagne, et la seigneurie de Montpellier. Ce royaume de Majorque, à l'existence éphémère (1276 1343), et dont la cour se fixe à Perpignan4, voit se reconstituer la frontière

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1 Cf. De Marca P., Marca Hispanica, 1688 (reprint Barcelona, Ed. Base, 1972) ; d'Abadal R., Dels Visigots ais Catalans, Barcelona, 1970, 2 vol. ; Bonnassie P., La Catalogne du milieu du Xe siècle à la fin du XIe siècle. Croissance et mutations d'une société, Toulouse, 1975-1976. 2 Cf. exposition et ouvrage Mil anys de cultura cata/ana, Barcelona, Generalitat de Catalunya, 1989 ; Mi/.lenari de Catalunya i la Cerdanya, Barcelona, Gen. de Catalunya, 1989. 3 La revendication nationaliste s'appuie en Catalogne entre autres sur le critère d'une langue distincte, origine d'une culture propre. Sur les relations entre ces concepts, cf. Jespersen O., La //engua en la humanitat, la naci6 i /'individu, Barcelona, Edicions 62, 1969 (1ère éd. Oslo, 1925 [Londres, 1946]). Sur l'histoire nationale catalane, cf. Soldevila F., Historia de Catalunya, Barcelona, Alpha, 1963, p. 16 : «Es Catalunya .. perà una Catalunya, podriem dir

retal/ada. No en forma part el Rossel/6, que resta inclos dins la Gà/./ia Narbonesa. (..) França, la monarquia francesa, tindrà com un dels seus més grans ideals /'assoliment de
les fronteres de la Càl.lia romana.

.

4 En témoigne de nos jours le « Palais des rois de Majorque.

qui domine la ville. Sur le royaume

de Majorque, cf. Henry D. M. J., Op. cit. (livre II. Histoire du Royaume de Majorque, p. 136428) ; Calmette J. et Vidal P., Histoire du Roussillon, reed. Paris, Champion, 1975 ; Vidal P.,

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Le Roussillon à la charnière de deux mondes

23

des Albères, objet de convoitises fratricides. Elle n'aura plus lieu d'être lors de la réunification du royaume catalanl, mais sera définitivement rétablie dans le contour que nous lui connaissons à l'issue de la guerre de Trente Ans2 qui oppose la puissance ascendante de la monarchie française à celle d'une Espagne dont les deux composantes, Castille et Aragon, sont réunies sous une même autorité depuis la mort des Rois Catholiques et l'avènement de Charles Quint, bien que chaque partie bénéficie encore d'institutions autonomes3. Le Traité des Pyrénées, signé en 1659, voit la France s'emparer du Roussillon et de la Cerdagne. Vauban édifie aux points stratégiques un solide réseau de fortifications, Mont-Louis, Villefranche-deConflent, Bellegarde. Les fluctuations historiques de la frontière ne vont pas sans créer en Catalogne septentrionale, devenue Province du Roussillon, des caractéristiques humaines et culturelles singulières, qui ne sont comparables, dans le cadre de l'ensemble pyrénéen, qu'à celles du Pays Basque, à l'autre extrémité de la chaîne.

Les conséquences culturelles et humaines
La frontière et les hommes Des deux côtés des Albères, les populations, également romanisées, christianisées et marquées de l'influence administrative wisigothique, mais surtout franque, se sont trouvées mêlées et fondues dans un même moule culturel dont la communauté de languen'est que la partiela plus visible.Le Roussillon actuel s'est trouvé enserré, par les vicissitudes de l'histoire, entre deux frontières: la frontière géographique «naturelle. de la ligne de crêtes pyrénéenne au Sud, et la frontière, également géographique (les Corbières constituent bien un obstacle naturel et, entre Salses et Leucate, la masse calcaire en vis-à-visde l'étang, rétrécit effectivement le passage), mais aussi ethnique et linguistique, avec l'Occitanie languedocienne, au Nord. Cela revient à en faire une zone de transition, ne serait-ce qu'au regard de l'histoire la plus officielle: communauté de destin avec la Péninsule (et donc l'Espagne) jusqu'en 1659 j destinée commune avec le Languedoc(et donc la France)

Histoire de la Ville de Perpignan, Paris, H. Welter, 1897 (reprint, Marseille, i.;Jffitte, 1975, p. 102-222) ; Martinez Ferrand6 J. E.,!£l tràgica historia de/s reis de Mallorca, Barcelona, Aedos, . 1979. 1 Par le roi Pere el Ceremonios. Notons tout de même que la seigneurie de Montpellier fut annexée en 1349 par le roi de France. 2 Sur la guerre de Trente Ans, cf. Sanabre J. ,la accion por la hegemonla de Europa (1640-1659), Barcelona, cf. aussi les nombreux travaux d'Alice Marcet-Juncosa, aux Etats., in Du Roussillon et d'ailleurs: images des de Francia en CataluM en la pugna Real Academia de Buenas Letras, 1956 ; dont« Le Roussillon et son identité tace temps modernes, Perpignan, PUP, 1993,

p. 7-71.
3 Cf. Vilar P., Histoire de l'Espagne, Paris, PUF, et la Catalogne dans l'Espagne moderne, Paris, S.E.P.E.N., 1962. Les formes de représentation des sujets (Conseils) et les régimes juridiques distincts perdurent en effet jusqu'à l'avènement de Philippe V de Bourbon, après la guerre de Succession.

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Conflits de langues, conflits de groupes

depuis lors. On sait cependant que le Roussillon l'est, de manière plus complexe et plus durable, en dehors de cette partition géopolitique. Car, dans la durée millénaire, les hommes ont servi de trait d'union entre l'un et l'autre des deux Etats auxquels la Catalogne du Nord s'est trouvée rattachée1. Une frontière sépare et isole, certes, mais la « barrière» pyrénéenne (pas plus, on en conviendra, que celle des Corbières pendant un temps) n'est pas infranchissable. La pérennité des échanges transpyrénéens de toutes sortes est attestée en tout point et de tout temps2, singulièrement dans la zone la moins élevée, offrant des cols aisément accessibles et très peu enneigés, sans parler des communications côtières et maritimes dénuées de tout obstacle. La frontière offre par exemple sur le plan économique, une complémentarité d'activités et de productions sur les deux versants incitant à l'échange de produits ouvragés (plus rarement de matières premières) et au déplacement de travailleurs saisonniers agricoles. Cela même dans des temps d'économie autarcique. Que les Etats se centralisent et que l'activité économique dépende de plus en plus fortement du marché national, voilà que la conjoncture capricieuse peut prodiguer abondance, prospérité et expansion d'un côté, récession, disette et misère de l'autre. De tels déséquilibres entraînent fatalement d'importants mouvements de populations, du simple fait de la nécessité ou de l'excédent de main-d'œuvre qu'ils suscitent, quand l'imaginaire, avec ses représentations d'Eldorado, ne vient pas prendre le relais. Les zones frolltalières en constituent de toute évidence les principaux réceptacles: le Roussillon a connu ces phénomènes au long de son histoire3, et c'est de l'un des derniers en date que nous nous apprêtons à traiter ici. De même, les affrontements idéologiques violents, de part et d'autre de la frontière, qu'ils soient de nature politique ou religieuse, suffisent à pousser au-delà des limites territoriales des cohortes de vaincus ou de réfugiés, que dès lors elle protège. Dans le cas de la frontière franco-espagnole, on pense évidemment aux conséquences, marquant toutes les mémoires, de la guerre civile de 19364, mais la

1 L'exposition et l'ouvrage: Bobo J.-P., Frontière et contrebande en Roussillon au XlXe siècle, Perpignan, Direction des Archives Départementales, 1995, mettent l'accent sur l'émergence d'une conscience populaire de l'existence réelle de la frontière en Roussillon à compter du Blocus continental, sous le 1er Empire. 2 Non loin des Pyrénées roussillonnaises qui s'abaissent vers la mer, la zone axiale à hauteur des actuels départements de l'Ariège et de la Haute-Garonne (anciens comtés de Foix et de Comminges, vicomté de Couserans), quoique très élevée et difficilement franchissable (par des cols de grande altitude), est traversée en toute saison; cf. Chevalier M., La vie humaine dam les Pyrénées ariégeoises, Paris, Génin, 1956 ; Higounet Ch., Le Comté de Comminges de
ses origines à son annexion à la Couronne, Toulouse

-Paris,

Privat

- Didier,

1949;

SermetJ..

« Communications pyrénéennes et transpyrénéennes» tional d'études pyrénéennes, Toulouse, Privat, 1%0.

in Actes du deuxième congrès interruJ-

3 Sur l'immigration languedocienne dans le royaume d'Aragon, cf. Nadal J. et Giralt E., La population catalane de 1553 à 1717, L'immigration française et les autres facteurs de son développement, Paris, S.E.v.P.E.N., 1961. 4 Sur la guerre civile espagnole, cf. Sagnes J. et CaucanasS.,LesFrançais et la guerre d'Espagne, Actes du Colloque de Perpignan, Archives Départementales des Pyrénées-Orientales, Université de Perpignan, 1990.

I

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Le Roussillon à la charnière de deux mondes

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période révolutionnaire avait vu précédemment émigrer en Espagne une partie importante de la noblesse roussillonnaisel, tout comme les derniers Cathares pourchassés qui, bien avant eux, trouvèrent refuge au royaume d'Aragon2. La conjoncture politique, à l'égal de la conjoncture économique, déplace les hommes dans un sens ou dans l'autre, contribuant au brassage des populations. Peuples et cultures en Roussillon

Du fait de sa position interfrontalière, le Roussillon a vu au cours de l'histoire se mêler à sa population native, de langue et de culture catalanes, les populations adjacentes. Venus du Nord, les Ocdtans ou gavatxos, et les Français j en provenance du Sud, les Catalans de la Péninsule et ses autres peuples, castillanophones. Mais, pour l'essentiel, la rencontre occasionnée par les flux migratoires traditionnels est occitano-catalane (nous verrons dans le chapitre suivant qu'elle n'a pas été sans conséquences sur le plan linguistique) et, par dessus tout, catalano-catalane, avant que des peuples géographiquement plus éloignés ne viennent se mêler à cet ensemble assez prompt à s'homogénéiser, tant les différences internes sont minimes (du fait, à tout le moins, d'un long voisinage). Même si nous devions les évoquer, ce n'est pas id le lieu de dresser l'historique complet des mouvements migratoires à destination de la Catalogne du Nord. Nous nous en tiendrons aux plus récentes vagues d'immigration, en particulier en provenance de l'Etat espagnol. La réalité démographique des Pyrénées-Orientales de ce XXe siècle est faite de deux mouvements antagonistes et complémentaires, qui déterminent une stagnation puis une importante remontée de la population départementale, pour les raisons que nous allons exposer. Les Pyrénées-Orientales perdent essentiellement une population jeune et instruite, tout comme l'ensemble des régions périphériques de l'Hexagone, au profit de Paris et des régions septentrionales plus développées du pays. L'absence d'industrialisation et le manque d'emplois qualifiés sur place contrastent avec une domination outrancière du secteur primaire, aux fortunes changeantes. L'instauration de l'Ecole publique a mis en œuvre, dès la promulgation des lois scolaires de Jules Ferry, une dynamique socioculturelle qui tend, au sein de la population autochtone, à créer une accumulation de savoir inutilisable sur place. Cette nouvelle frange «lettrée» n'a d'autre choix que d'émigrer vers des régions plus dynamiques ou bien d'augmenter encore son niveau de qualification, ne faisant que différer l'inéluctable issue. L'agriculture roussillonnaise a donc besoin de bras, qu'elle ne peut espérer recruter dans les départements agricoles voisins ni dans les régions industrielles qui attirent, à son détriment, son propre potentiel de main-d'œuvre. C'est alors
1 Sur la Révolution française, cf. Brunet M., Le Roussillon face à la Révolution française, Perpignan, Trabucaire, 1989 ; Cadé M., Guerre et Révolution en Roussillon, Perpignan, Archives Départementales, 1990 ; Sagnes J. dir., La France et l'Espagne à l'époque de la Révolution française, 1793-1807. Actes du Colloque de Perpignan, Perpignan, PUP,1993. 2 Sur la chasse aux cathares
Paris

- La Haye,

.

., cf. Duvernay

J., Le Registre d'Inquisition
E., Montailfou, village

de Jacques Fournier,
Paris, Gallimard,

Mouton

1978;

Le Roy Ladurie

occitan,

1976 ; et le roman d'Ho Gougaud, Bélibaste, Paris, Le Seuil, 1982. Plus tard, sur le . danger protestant cf. Reglà Campistol J., FelijJ Iii Cata/unya, op. cit. »"

26

Conflits de /arlRUes, conflits de ![fOupes

qu'intervient la position frontalière du département, propice à l'immigration en provenance de l'Etat espagnol. Comme à l'accoutumée, la migration trouve son origine dans une relation de déséquilibre entre zone de départ et zone d'arrivée: de la même manière que les couches les plus instruites parmi les autochtones espèrent un sort meilleur d'une expatriation hors du Roussillon natal, les Espagnols quittent un pays aux structures le plus souvent archàiques à destination du pays voisin, plus avancé économiquement, socialement et politiquement.

L'immigration espagnole en Roussillon au XXe siècle
Les premières vagues d'immigration Le début du siècle L'immigration du Nord vers le Sud des Pyrénées, et réciproquement du Sud vers le Nord, est une constante de la frontière pyrénéenne, singulièrement en domaine catalan. Mais comme nous l'avons déjà souligné, l'histoire des migrations, si elle connaît de manière pennanente des flux minima, se caractérise par une forte incidence de la conjoncture sur l'importance quantitative de ces flux. Elle était de na-

ture cycliquesous l'Ancienrégime j elle n'en est pas moins irrégulièredans une
société régie par des lois plus complexesl. Au début du XXesiècle, le nombre d'étrangers répertoriés dans les PyrénéesOrientales (dont la quasi totalité est de nationalité espagnole) présente un caractère de stabilité qui suppose un mouvement assez régulier du Sud vers le Nord, dont les recensements, de 1876à 19112,se font l'écho: la colonie exogène y est de l'ordre de 10 000 étrangers pour une population totale qui stagne autour de 200 000 habitants. Le solde migratoire est surtout déficitaire (14800 départs pour 7200 arrivées pour l'ensemble de la période considérée) et se voit juste compensé par l'accroissement naturel. Mais déjà le seul afflux remarquable, qui est celui de 1881 (avec 5 600 immigrants), trouve son origine dans la crise qui suit, en Catalogne espagnole, la dénommée Febre de /'or. La Première guerre mondiale, par la mobilisation générale des jeunes hommes valides qu'elle provoque, bouleverse l'équilibre précaire qui s'était instauré jusqu'alors. Elle crée dans ce terroir devenu essentiellement viticole une forte demande de main d'œuvre agricole que l'Etat espagnol (qui ne participe pas au conflit) semble seul en mesure de satisfaire. Hennet, dans son étude sur LesEspagnols en France3, montre, au niveau national, le triplement de la colonie espa-

1 L'ouvrage de]. Rubio, La emigraci6n espanola a Francia, Barcelona, Ariel, 1974, est d'une lecture indispensable, d'autant qu'il inclut pour la première fois à notre connaissance la population triées, 2 Costa]. sillon " 20 aprile espagnole notamment émigrée dans les colonies françaises d'Mrique du Nord, par la suite rapaen Roussillon. d'interdépendance intemazjonale de faits démographiques de linguistica e filologia et linguistiques romanza, en RousNapoli, 15-

J.,« Un exemple 1974, p. 345

in Alti, XIV Congresso

3 Hermet, Les Espagnols en France, Paris, Ed. Ouvrières, espafiola a Francia, Barcelona, Ariel, 1974.

1%7, chap. I ; Rubio J., La emigraci6n

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Le Roussillon à la charnière de deux mondes

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gnole de 1911 à 1918 (de 105 000 à 350 000 individus), dont plus de 120000, à cette dernière date, sont des ouvriers agricoles, compte non tenu des saisonniers. Cette puissante vague présente la double caractéristique d'être organisée par le gouvernement français, sous l'égide de l'Office national de la main-d'œuvre agricole, créé en 1915, et d'affecter prindpalement les départements agricoles du Sud, du reste fonement touchés par la mobilisation. Dans les Pyrénées-Orientales afflue une population constituée pour 90 % des étrangers présents - en profilant les chiffres dtés par Costa1- de ruraux en provenance de Catalogne du Sud que M.-A. Isern décrit, dans le cas précis du village du Soler aux pones de Perpignan, comme des travailleurs dodles, les hommes étant employés dans les grands domaines agricoles, les jeunes femmes s'embauchant comme journalières ou bonnes chez les bourgeois perpignanais2. Il semble que ces Catalans du Sud, auxquels une communauté de langue donne un accès immédiat à la communication langagière, demeurent en Roussillon, une fois passé le conflit. C'est en tout cas ce que paraissent révéler les statistiques des étrangers présents dans le dépanement (presque exclusivement espagnols), puisqu'entre le dernier dénombrement, réalisé avant la guerre, qui date de 1911, et le premier à lui succéder, en 1921, le chiffre des étrangers s'est trouvé multiplié par 2,5, passant de 13 840 à 34 435. L'incidence de la Première guerre mondiale est donc déterminante sur les effectifs d'immigrants espagnols, qui ne baisseront guère par la suite.

L'entre-deux-guerres et les conflits Par la suite, Hermet3 signale une progressive décrue, au niveau national, que les recensements départementaux reproduisent plutôt faiblement, puisqu'il ne relèvent, entre 1921 et 1926, qu'un déficit de 561 étrangers sur le sol roussillonnais, pour un solde migratoire nettement excédentaire. Malgré tous ses efforts et ses méthodes autoritaires, le général Primo de Riverane parvient pas à sonir l'Espagne de son retard, et lorsque survient la crise, de nouveaux exodes font repasser la barre de 350 000 Espagnols recensés en France en 1931. Dans les Pyrénées-Orientales, la situation est plus complexe. La croissance végétative de la population jusqu'alors régulièrement positive, quoique en régression, devient légèrement négative en 1931 (- 400), et davantage encore en 1936 (-1200), de pair avec une baisse de la population départementale. Maisl'augmentation du nombre des ressonissants étrangers, qui sont à ce moment 42 649 pour une population totale de 233 347 (soit plus de 18 %), ne suit guère l'évolution erratique du solde migratoire. Tapinos nous fournit cenains éléments d'explication, tels que des mesures de ralentissement des entrées aux frontières, qui frappent avant tout les travailleurs de l'industrie, et donc concernent très peu le Roussillon. De même, la loi du août 1932 limite les effectifs dans chaque secteur d'activité et

1 Costa, Op. cit. 2 !seen M.-A., L'évolution Mémoire 3 Hermet de maîtrise, G., Op. cit. de l'immigration Montpellier, Université catalane en Roussi/Ion à partir du XIXe siècle,

Paul-Valéry,

1972, p. 122.

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Conflits de /anRUes, conflits de groupes

des moyens financiers sont dégagés afin d'inciter au rapatriement1. Mais on perçoit la distorsion existant entre les Pyrénées-Orientales et l'ensemble français à l'exàmen de la variation entre les données de 1931 et de 1936: si le pays perd, dans l'interva1le, 98 000 Espagnols (de 352 000 à 254 000, une chute de près de 28 %, voisine de la baisse enregistrée pour l'ensemble des étrangers), le département enregistre une progression de 5 310 individus, + 12,5 %. C'est alors que la communauté espagnole, toujours essentiellement catalane (à plus de 80 % en 1931, selon Isern que cite Costa2), prend de l'ampleur, qu'éclate la Guerre civile espagnole, laquelle va à l'image de la Première guerre mondiale apporter de grands bouleversements dans les données migratoires. La situation frontalière du Roussillon lui vaut de se trouver immédiatement en contact et intimement mêlé aux événements tragiques qui déchirent l'Espagne. Notre intention n'est pas de retracer ici les échos suscités par la confrontation entre Républicains et Nationaux entre 1936 et 1939, mais de nous en tenir aux données proprement démographiques qu'elle engendre dans le département. Nous retiendrons surtout le fait majeur, qui est celui de la «Retirada » des armées républicaines, dont l'essentiel pénètre en territoire français par la frontière du Perthus3. En raison de la présence massive des soldats de l'armée vaincue, internés dans les camps, tel celui d'Argelès, le département connaît des sommets tout aussi artificiels qu'éphémères de sa courbe démographique. Sur le plan national, Hermet

évalue le nombre des réfugiés à 528 000 entre août et novembre 1940, tandis que
Pike4 évoque le chiffre de quelque 800 000 Espagnols présents à cette époque sur le sol français. En Roussillon, un tel déséquilibre conjoncturel, facteur de promiscuité et de délinquance, bouleverse la vie des autochtones, et les relations de cohabitation forcée (pour les uns et les autres) établies à cette occasion avec l'immigration espagnole ne furent certainement pas idylliques. L'Administration française s'emploie à vider les camps et à canaliser leur popu. lation vers des lieux plus éloignés de la frontière, ce qui a pour effet de ramener la population étrangère du département, en 1946, à 28 169 individus, selon Costa, soit près de 15000 de moins qu'au début de la Guerre d'Espagne. Le Roussillon n'est plus alors demandeur d'étrangers; il en subit momentané. ment - et massivement -la présence, même si les liens transfrontaliers sont forts, qui suscitent l'intérêt pour le déroulement du conflit et le devenir de ses vaincus, même si l'importante colonie catalane du Sud, déjà implantée d'assez longue date et en voie d'assimilation, est loin de se détourner d'une confrontation qui la concerne au premier chef). 1 Tapinas G.,L'immigration étrangère en France, I.N.E.D., Cahier n° 7, PUP, 1975, p. 8-9.
2 Costa].J, Op. cit. 3 Sagnes et Caucanas, Op. cit.

~

4 Pike D. W., « L'immigration espagnole en France (1945-1952)
contemporaine, 1975.

" t. XXIV, avril-juin 1977 ; Les Français et la guerre d'Espagne,

in Revue d'bistoire moderne

et

Paris, PUP,

5 Les locaux du Centro Espanol de los Pirineos Orientales servent en effet de lieu de de transit
et de refuge à des centaines d'enfants républicains (cf. plaquette éditée lors du centenaire de

I

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L'après-guerre L'Espagne, qui a pactisé avec les forces de l'Axe, est confinée à l'isolement par les Alliés, vainqueurs de la Deuxième guerre mondiale. Cela motive la fermeture de la frontière franco-espagnole du 1er mars 1946 au 5 février 1948, à l'initiative du gouvernement français. L'immigration espagnole se distingue dès lors des autres migrations européennes vers la France par le fait que ses travailleurs n'ont pas pris pan à la reconstruction qui suit la libération. Mais la frontière n'en est pas pour autant étanche. Le nombre de clandestins, collationné par Pikel, atteint 23 448 aux seuls postes-frontières des PyrénéesOrientales entre 1946 et 1952, avec des chiffres records de 5 790, 6 979 et 6 252 pour les années 1947, 1948 et 1949. De tels assauts nécessitent le recours, de la pan de la France, au refoulement de quiconque ne peut justifier de sa qualité de réfugié. Ces mesures s'appliquent, sur le terrain, à compter de 1948, à tous les ~ économiquement faibles »2,c'est-à-dire aux migrants économiques qui se mêlent aux politiques. A la faveur de mesures d'amnistie, certains réfugiés rentrent en Espagne et leur proportion tombe, selon Hermet3, des trois quans de la colonie espagnole en France en 1946 à environ la moitié en 1951. L'année suivante est mise en place l'organisation officielle de l'accueil d'immigrés économiques par le truchement de l'O.N.l. (l'Office National de l'Immigration). Les chiffres présentés par Hermet montrent de timides débuts puis une progression continue du nombre d'immigrants officiellement recensés. 1957 marque un premier palier (avec 39 500 individus) consécutif, si l'on en croit Bertrand4, au Plan de stabilisation économique édicté par le gouvernement espagnol (sous la pression américaine). Un deuxième palier est atteint en 1960 avec 99 600 immigrants décomptés, et dès la signature d'accords bilatéraux de migration avec la France, l'année suivante, les chiffres poursuivent leur envolée. Synthèse Avant d'aborder cette période qui s'ouvre précisément à compter de 1961, nous voudrions brosser une rapide vue d'ensemble de l'immigration espagnole jusqu'à cette date. Elle se distingue en effet par plusieurs traits. Au plan national, les Espagnols constituent, après la Première guerre mondiale, une communauté importante, mais ils n'occupent que le troisième rang et demeurent jusqu'à la veille de la Deuxième guerre mondiale loin derrière les Italiens, les Belges (dans un premier temps) puis les Polonais. L'évolution des effectifs, de 1921 à 1936, est relativement stable, contrairement aux autres nationalités mentionnées

cette association, Perpignan, 1988, et mémoire de maîtrise en cours (1995) de Gauby (N.), Université de Perpignan, Département d'études hispaniques). 1 Pike D. W., Op. cit. 2 Ibidem, p. 287. 3 Hermet G., Op. cit. in Revue géographique 4 BertrandJ.-R.,« Bilan d'une émigration espagnole " Sud-Ouest, 1979, p. 388. des Pyrénées et du

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qui progressent (Italiens et Polonais) ou régressent (Belges) nettement au cours de la périodel. Les tmis décennies qui suivent sont également atypiques du fait du nombre important de républicains passés en France puis de la fermeture de la frontière franco-espagnole après 1945 : un affluxsuivi d'une rétention qui singularisent l'immigration espagnole. Le département des Pyrénées-Orientales se distingue de l'ensemble français par une moins grande irrégularité des flux, imputable à sa position frontalière et au caractère traditionnel des passages d'un versant à l'autre de la chaîne pyrénéenne. L'orientation agricole de son économie appelle, quelle que soit la période considérée, une main-d'œuvre d'origine rurale, à la différence des régions industrielles dont le développement connaît des à-coups. LaPremière guerre mondiale marque, à l'instar des autres départements méridionaux mais davantage que dans l'ensemble du pays, une nette progression de la communauté originaire de l'Etat espagnol qui, désormais, ne diminuera plus. Le pointage effectué par M.-A.Isern dans la partie monographique de son étude consacrée au village du Soler2 permet de mettre en lumière cette première ligne de fracture, ainsi que, plus tardivement, une deuxième dont elIe ne tire pas, à notre sens, tous les enseignements. De 1876 à 1906, la population de nationalité espagnole du Soler compte entre 40 et 50 individus (55, maximum atteint en 1886 ; 37, minimum dénombré en 1906). Dès 1921 se dessine un net infléchissement positif avec 84 Espagnols. Ils seront 106 en 1926, pour atteindre 307 en 1931 avant de retomber à 236 en 1936 et 213 en 1946. Mais une deuxième observation, évidente au moment de la rédaction de sa recherche (à la différence de celIe de Sirère3 à Perpignan en 1960), n'a pas été faite. ElIeconcerne la proportion de Catalans au sein de la communauté. espagnole» du Soler. L'auteur enregistre sans ciller les chiffres de 207 Catalans sur 236 Espagnols présents en 1936 (soit 87,7 %), puis de 220 sur 388 (soit 56,7 % seulement) en 1968, dernier recensement connu au moment où elle écrit. Entre les deux dates, l'évolution est manifeste, le tournant des années soixante qui voit s'opérer un profond changement de l'origine géographique et géolinguistique des immigrants espagnols est patent. Le tournant des années soixante et son immigration massive: le point de vue espagnol L'après-guerre en Espagne Laguerre dvile laisse le pays exsangue. Au million de morts4 recensé s'ajoutent les nombreux opposants émigrés, prindpalement en France et au Mexique, mais également dans d'autres pays européens et latino-américains, et les nombreux prisonniers qui croupissent dans les prisons et les bagnes. En outre, les destructions
1 Tapinos 2

G., op. cit., p. 9.

/sem M.-A, Op. cit., p. 115-126. de Perpignan, Diplôme d'études supérieures, Montpellier,

3 Sirère M., Ul colanie espagnole Faculté des Lettres, 1960. 4 Cf. la trilogie de José-Maria

Gironella,

Un miUon de muertos.

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matérielles sont telles, et tels sont les moyens fmanders de reconstruction pendant la Seconde guerre mondiale et à l'issue (défavorable au régime) de celle-d, que l'Espagne connaît des années noires. La fenneture de la frontière pyrénéenne empêche l'expatriation d'une main-d'œuvre mal répartie. La réfonne du domaine agricole, si nécessaire dans le Sud du pays, n'aura pas lieu. Le Nord industriel, Pays Basque et Catalogne, va donc servir d'exutoire au tropplein de main-d'œuvre des régions méridionales. Le régime n'y voit que des avantages : stimuler la production nationale, désamorcer les problèmes sociaux engendrés par le sous-emploi chronique du Sud, et infiltrer de populations allogènes les régions séparatistes où se concentre l'activité économique stratégique du pays. L'Espagne, désonnais Una, grande y libre, doit intégrer toutes ses composantes historiques dans le moule du franquisme, dont le vecteur linguistique est le castillan. Les fruits d'une telle politique assimilationiste sont flagrants dans le Pays Basque actuel, où la langue naturelle est minoritaire, mais il n'en est pas ainsi de la Catalogne, où la récupération culturelle et linguistique se heune, malgré une détennination farouche, à bien des écueils. Le vaste travail de synthèse démographique mené par PiniIla de las Heras et publié en dnq fascicules de 1973 à 1978, Immigraci6 i mobilitat social a Cata/unya1, montre clairement deux jalons dans l'histoire récente de l'immigration vers Barcelone et son aire métropolitaine. En premier lieu, on constate qu'avant la guerre civile, en 1929, le Sud (en l'occurrence l'Andalousie) ne fournit que 8,3 % des immigrants, qui proviennent alors majoritairement du bassin de l'Ebre (28,6 %), et des terres catalanophones du Sud (Levant et Baléares), à raison de 38 %. Dès le lendemain de la guerre, l'Andalousie envoie 20,2 % des immigrants, les régions traditionnelles demeurant encore majoritaires. Mais le rappon s'inverse nettement au détriment de ces dernières dès la période 1959-1961. Les immigrants sont à 42,1 % originaires du Sud (36,7 % et 5,4 %, respectivement pour l'Andalousie et l'Extrémadure) contre 30,8 % pour les régions voisines (respectivement 12,2 % et 18,6 % pour l'Ebre et le Levant-Baléares). Phénomène qui ne fera que s'accentuer: en 1969-1970, l'Andalousie est la région d'origine de presque la moitié des immigrants barce10nais (49,5 %), auxquels s'ajoutent 11,1 % d'extremenos, contre 16,6 % en provenance des régions limitrophes.

L'analyse, effectuée cette fois depuis une région de départ la province de par Drain et Kolodony, corrobore en partie les constatations des démographes catalans. Dès avant la guerre civile et plus encore au lendemain de la guerre, « un fon courant s'[y] était établi à destination de Barcelone: L'imponant solde migratoire entre 1951 et 1960 tient à ce flux au caractère définitif. Il devait être relayé, dans les années 1960, par l'émigration vers l'étranger ,,2. D'une part, le départ des Sévillans vers Barcelone se ralentit peut-être, et sans doute se trouve+il compensé par l'émigration d'autres Andalous à ce moment-là vers la Catalogne j
Séville

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1 Pinilla de las Herns E., Immigraci6 d'estudis socials, 1973-1978.

i mobilitat social a Catalunya,

Barcelona, Institut catàlic

2 Drnin M. et Kolodony E., « L'exil pour un métier, Bilan de l'émigrntion de la province de Séville vers l'étrnnger de 1960 à 1976 ., in Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, 1978, p. 240-241.

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mais, d'autre part, Barcelone fait fonction de centre de transit, de tête de pont en vue d'une émigration vers d'autres pays européens, ainsi que l'atteste notre échantillon d'informateurs. L'organisation des flux

C'est en 1960 que le gouvernement espagnol signe avec son homologue ouestallemand un accord bilatéral concernant l'émigration de ses travailleurs, procédure qui se répète, l'année suivante, avec les gouvernements français, belge, hollandais et suisse. Tout l'Ouest de l'Europe continentale est désormais lié à l'Espagne, et le mouvement migratoire se trouve encadré à la fois par le pays de départ, sous l'égide de l'I.E.E. (Instituto Espaiiol de Emigraci6n) et par les pays récepteurs, par l'intermédiaire de leurs propres organismes collecteurs et répartiteurs, tels, en France, l'O.N.I. déjà cité. Ces structures sont propices à l'établissement de contrats de travail collectifs. Elles permettent en outre au pays d'origine d'exercer un plus grand contrôle sur ses ressortissants, ce qui n'est pour déplaire ni sur le plan politique à un régime autoritaire qui les met en fichesl, ni, au demeurant, sur le plan économique, puisque sont ainsi canalisées les remises de fonds destinés aux familles restées au pays. Il est notoire que l'Espagne ne parviendra, surtout au cours des années soixante, à compenser un déficit chronique que grâce au tourisme et au produit des retours effectués par les émigrants. Quant aux pays d'accueil, le traitement contrôlé des entrées de travailleurs immigrés leur permet de les contingenter, de les adapter assez précisément aux nécessités conjoncturelles de leur économie. Mais les besoins sont énormes: nous sommes au beau milieu des. Trente glorieuses. et tous les pays destinataires connaissent une expansion sans précédent. Le développement industriel, l'élévation du niveau d'instruction qui transforme autant de . cols bleus. en . cols la . tertiarisation . des économies libèrent de nombreux postes de travail blancs " non qualifiés ou peu qualifiés que viennent occuper les immigrants. Bertrand estime à 100 000 le nombre moyen d'Espagnols qui quittent chaque année leur pays à destination de l'Ouest européen entre 1960 et 1975 2, et il insiste sur le fait que .Ies flux annuels (...) sont en moyenne à peu près constants de 1962 à 1974, avec un seul accident majeur en 1966-67.. Trois grands ensembles fournissent près des deux tiers des émigrants3, à savoir la Galice (26 %), l'Andalousie (28 %) et le Levant de Valence à Murcie (13 %), la faible participation de l'Espagne intérieure à l'émigration vers l'étranger s'expliquant par l'attraction des pôles économiques nationaux qui absorbent, ou ont absorbé, leurs excédents de population. La ruralité, les taux de fécondité élevés et le sous-emploi chronique qui caractérisent peu ou prou les zones de départ s'avèrent, semble-t-iI, des facteurs déterminants dans l'expatriation. Les destinations varient selon les provinces: dans tout l'Ouest, de la Galice à l'Extrémadure, la préférence va à la Suisse, tandis que l'Andalousie occidentale fournit les plus gros contingents à destination de l'Allemagne, et
1 Ibidem, p. 238. 2 BertrandJ.-R, Op. cil. p.388.

3 Ibidem, p. 391.

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que la France mobilise toute le piémont pyrénéen et la façade méditerranéenne, de la Catalogne à l'Andalousie orientale. Les provinces pourvoyeuses par excellence vers notre pays se révèlent être Grenade, en tête devant Jaén et Valence. Les années soixante vues du côté français

Le plan national Sur l'ensemble français, de 1956à 1961, on assiste à une lente mais régulière montée en puissance des travailleurs espagnols permanents, qui parviennent à représenter 51 % des entrées d'immigrants européens au cours de la dernière année mentionnée1, atteignant même 57 %, puis 50 %, pour retomber à 43 %, puis 33 % au cours des années suivantes2. Ils supplantent définitivement les Italiens, avant d'être relayés par les Portugais à compter de 1964. Maisc'est surtout la progression numérique qui est frappante: en 1960, ils sont 20 000 arrivants, 40 000 en 1961, 64 000 en 1962, chiffre qui ne sera dépassé qu'en 1964 avec 66 000 entrées, 50000 en 1965, puis la courbe baisse de manière assez régulière jusqu'à 16 000 en 1970 et un peu moins de 10 000 en 19723. Tapinas note, pour les années soixante, la progression de l'immigration familiale qui représente désormais 54 % des chiffres annoncés pour l'immigration permanente. Le caractère de l'installation prend alors un tour plus définitif, qui mérite d'être souligné. Mais l'immigration précaire n'a pas pour autant disparu puisqu'aux permanents viennent s'ajouter les saisonniers. Les Espagnols représentent, sur la période 1962-1965,86 % des travailleurs saisonniers admis en France, avec une moyenne de 96 888 entrées par a., et une très forte spédalisation dans les travaux agricoles, au premier rang desquels les vendanges. Par la suite, les chiffres et les proportions tendent à baisser. L'Espagne s'affirme donc au cours des années soixante comme l'un des prindpaux pourvoyeurs de main-d'œuvre de l'économie française. Nous n'avons encore noté que des chiffres d'entrées de travailleurs qui, mis à part les saisonniers, demeurent en France. Soit qu'ils y viennent directement en compagnie de leur famille,soit que celle-d les rejoigne au bout d'un certain temps, on voit se dessiner un ample mouvement d'installation dans le pays récepteur, appelant a prion' des comportements propices à l'intégration. La mesure de la population de nationalité espagnole est diffidle à établir, ainsi que nous allons le montrer pour le département des Pyrénées-Orientales, en raison d'un certain nombre de facteurs, dont celui de l'intégration. Dans les Pyrénées-Orientales Lors de notre pré-enquête conduite à Ille, nous avons publié4 un histogramme représentant le nombre d'inscriptions en Mairie des Espagnols arrivant dans la commune de 1948 à 1985. On y distingue clairement quatre phases décennales. La première, qui est lacunaire, jusqu'en 1950, reflète l'immigration essentiellement
1 Tapinas G., Op. cit., p51. 2 Ibidem, p. 60. 3 Ibidem, p. 78. 4 ugarde Chr.,« Ille et l'Espagne., Op. cit., p. 41.

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