CONTRATS (DES) EMPLOI-SOLIDARITE AUX EMPLOIS JEUNES

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Depuis plus de 20 ans, un système d'emploi d'insertion se développe en France, à côté d'un marché de l'emploi concurrentiel. L'éclairage sur les évolutions du dispositif d'emploi d'insertion et sur son utilisation par les acteurs institutionnels est mis en rapport avec les pratiques sociales adoptées par les bénéficiaires de ces mesures. Les salariés en emploi d'insertion investissent ces dispositifs sur des logiques diverses qui bousculent l'idée toute faite que l'on peut en avoir et interrogent ainsi les solutions alternatives avancées pour lutter contre la montée du chômage
Publié le : vendredi 1 octobre 1999
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EAN13 : 9782296397637
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DES CONTRATS EMPLOI-SOLIDARITE AUX EMPLOIS JEUNES

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Isabelle PAPIEAU, La comtesse de Ségur et la maltraitance des enfants,1999. CHATZIS, MOUNIER, VELTZ & ZARIFIAN, L'autonomie dans les organisations. Quoi de neuf?, 1999. Jacques LEENHARDT et Pierre J6ZSA, Lire la lecture, 1999. RAMÉ Sébastien, L'insertion professionnelle et sociale des néoenseignants, 1999. Chryssoula CONSTANTOPOULOU (ed.), Altérité, mythes et réalités, 1999. Anne-Marie DIEU, Valeurs et associations entre changement et continuité, 1999. Thierry FILLAUD, Véronique NAHOUM-GRAPPE, Myriam TSIKOUNAS, Histoire et alcool, 1999. Norbert ALTER, La gestion du désordre en entreprise, 1999. Bernard DANTIER, Séparation ou désintégration de l'École ?, 1999. NicolePERUISSET-FACHE, a logique de l'échecscolaire, 1999. L Paul GRELL, Lesjeunesface à un monde précaire, 1999. Cédric FRÉTIGNÉ, Sociologie de l'exclusion, 1999. Corinne SAINT MARTIN, Etre assistante de service social, 1999. @ L'Harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-8347-X

Jean-Louis MEYER

DES CONTRATS EMPLOI-SOLIDARITE AUX EMPLOIS JEUNES
Regards sur l'insertion

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

INTRODUCTION

Le couple insertion-exclusion se présente comme les deux termes d'une même réalité. TIrenvoie à une conception particulière du rapport entre individu et société et plus particulièrement de la responsabilité du «tout social» à assurer l'intégration de ses membres. Cette intégration réside dans l'articulation d'un double mouvement. Le premier émane du social et vise à «fusionner» l'individu au collectif. Le second a pour objet la personne et consiste à rendre l'individu apte à appartenir au social. L'objet de cet ouvrage est de s'interroger non pas sur la totalité des dimensions qui affilient l'homme à la société mais sur une forme essentielle aujourd'hui, celle de sa participation à l'activité de travail. Traiter de l'insertion-exclusion et plus particulièrement de l'insertion professionnelle oblige ainsi à se préoccuper d'un double mécanisme: celui qui vise à affilier l'individu au groupe, plus exactement dans cet ouvrage celui qui conduit de la situation d'inactif voire d'exclu de l'emploi au statut de salarié. Selon cette logique, l'insertion sera abordée comme une action corrective mise en œuvre par la puissance publique. Elle renvoie à une définition de l'Etat et de son rôle dans les tentatives de correction du dysfonctionnement social. L'autre mécanisme, celui de l'adaptation sociale, se doit d'être questionné à partir des personnes. En particulier, il importe d'interroger quels changements produisent ces processus d'appel-rejet de l'emploi et comment la personne réagit à ces changements. Réalité objective mais aussi subjective interagissent pour construire les conditions de l'insertion des personnes dans le système d'emploi. Ce système apparaît central pour interpeller le cadre général dans lequel s'opère l'insertion-exclusion professionnelle. La société salariale qui domine aujourd'hui affilie les personnes au travers du travail mais 5

surtout du statut d'emploi qu'elle alloue à ses qIembres. Aussi le système d'emploi offre-t-il un contexte spécifique dans lequel se développe, selon des règles précises, une certaine forme de travail et de reconnaissance, gage de la participation de l'individu au collectif. Dans ces conditions il apparaît indispensable que le propos développé dans le premier chapitre porte sur les relations existantes entre les notions d'emploi et d'insertion-exclusion. Les emplois d'insertion tel que nous les concevons renvoient à une catégorie spécifique d'emplois. TIsen sont des formes originales, dérivées des formes communes d'emploi. Nous avons pris le parti d'appeler emplois d'insertion tous les emplois de forme particulière, créés par la puissance publique, dans le secteur non marchand ou marchand et qui ont pour originalité de s'adresser à des publics en difficulté d'insertion. Cet ouvrage constitue le premier tome d'une production sur l'emploi d'insertion et traitera uniquement de certains types particuliers d'emploi dans le secteur non marchand. L'évolution des statuts d'emploi d'insertion dans le secteur non marchand est tout à fait symptomatique des «médications» envisagées par l'Etat pour tenter de résoudre certaines tensions qui se développent dans le système d'emploi. Popularisés par les Travaux d'Utilité Collective (TUC) en 1984, devenus CES plus tard, ces emplois d'insertion ne cessent de se diversifier, la dernière mutation en cours est celle induite par le lancement du programme « nouveaux services, nouveaux emplois» vulgarisés sous l'appellation « d'Emplois Jeunes ». Nous appliquerons ici le terme générique «d'emplois d'insertion» à l'ensemble de ces formes d'emploi. La dénomination ne doit certes pas masquer au lecteur l'hétérogénéité des catégories qui composent cette «méta-espèce» de l'emploi qu'est l'emploi d'insertion. Ce ne sont communément pas les mêmes publics qui transitent par les différents dispositifs de l'emploi d'insertion, les conditions dans lesquelles se déroulent leur travail divergent communément. Toutefois et nous le développerons ici, la somme des différences n'excède jamais l'ensemble de leurs points communs. Pour tenter d'éclairer les circonstances particulières qui sont à l'origine de ces emplois mais aussi les évolutions qu'ils ont connues sous la poussée de contraintes multiples, le deuxième chapitre se

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propose de conduire une analyse socio-historique de leur arrivée dans le champ de l'emploi d'insertion en étudiant plus particulièrement les conditions particulières qui prévalaient à l'origine de leur formation ainsi que les évolutions que connaissent les divers dispositifs. De ce point de vue, le deuxième chapitre portera l'accent sur la capacité qu'offre chaque mesure à servir de dispositif expérimental à la mesure

suivante avec tous les ajustementsque cela suppose.
Ces emplois présentent la caractéristique d'être créés par la puissance publique. Le rôle de l'Etat est central dans leur émanation, dans leur promotion mais aussi dans leur utilisation dans la mesure où l'Etat est le premier utilisateur d'emplois d'insertion. L'Etat, ce «tout institutionnalisé» se présente toutefois comme une entité abstraite. Aussi convient-il de questionner la façon dont les pouvoirs publics orchestrent la mise en œuvre des divers dispositifs. Quels sont ses relais et comment, concrètement, sont interprétées, au niveau local, les directives centrales? Se développant exclusivement dans le secteur non marchand, l'Etat s'appuie, au niveau local, sur des organismes employeurs qui mettent sur pied concrètement ces formes d'emploi. Leur action est loin d'être négligeable. L'usage qu'ont les structures d'accueil des dispositifs publics conduit à établir des typologies de publics. Le troisième chapitre cherchera à analyser l'impact de l'action des divers protagonistes du champ sur la logique de structuration du système d'emploi d'insertion. Enfin, les emplois d'insertion, s'ils sont orchestrés par les structures, sont aussi (surtout ?) occupés par des personnes. Plusieurs pistes de réflexion s'offrent à nous: celle des origines (d'où viennentils, pourquoi sont-ils en emploi d'insertion?) celles du quotidien (quelles pratiques, au regard de quelles cohérences ?) ou encore celles du devenir. La fonction assignée au quatrième chapitre sera de tenter de comprendre les logiques d'appropriation des dispositifs par les publics potentiels, les modes d'adaptation qu' appelent ces emplois d'insertion ainsi que les enjeux induits par l'inscription des personnes en emploi d'insertion. Cet ouvrage cherchera enfin moins à résoudre les controverses qui se cristallisent autour de ces emplois d'insertion que d'éclairer le lecteur sur les effets, les contraintes et les enjeux qui se

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développent à partir de ces formes particulières d'emplois. Le soustitre de l'ouvrage « regards sur l'insertion» avec le pluriel conféré au terme regard souligne plus particulièrement cette volonté de mettre en perspective plusieurs approches pour éclairer au mieux l'impact occasionné par l'introduction de ces emplois d'insertion sur le système global de l'emploi.

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CHAPITRE

1 : EMPLOIS

D'INSERTION

ET ACCES

AU TRAVAIL

Toute société établit certains principes de référence qui lui permettent de donner du sens aux grandes orientations qu'elle fixe à son action. Ces principes ou valeurs font l'objet de préférences et de croyances collectives. TIs s'imposent à tous les membres comme un absolu, comme une évidence. Le travail présente certainement une des valeurs les plus fondamentales des sociétés. TI paraît incongru, même de nos jours, d'affirmer que le travail ne représente plus qu'une idée vidée de sens, une utopie surannée. Les enquêtes concordent pour placer cette valeur au cœur du système de références collectives. Paradoxalement, cette centralité du travail est à la mesure des débats passionnés qui animent les tenants de sa fin inéluctable et ceux de la restauration de la valeur travail en tant que première garante de la dignité humaine. Sans s'aventurer pour l'instant dans ce débat qui sera repris ultérieurement, il paraît indispensable, avant de pousser plus loin la réflexion sur les questions d'emploi et d'exclusion, d'interroger les conditions de formulation du concept de travail.

1

La place modernes

du

travail

dans

nos

sociétés

Le travail comme concept sociologique incite déjà de s'interroger sur ce qui spécifie cette activité, reconnue comme conduite fondamentale initiatrice de normes sociales, d'autres activités qui n'accèdent pas à ce rang de norme. Quelles particularités distinguent les conduites dites de travail des autres pratiques sociales?

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1. 1

Le travail comme construction sociale

Les activités humaines se caractérisent par leur diversité et leur variété. Le passage du statut de "loisir" au statut de travail n'a rien à voir avec la subjectivité individuelle que trahit la notion de plaisir ou avec une rémunération quelconque qui compenserait le sacrifice consenti. Le travail est avant tout objet de représentation sociale. Pour qu'une activité devienne travail, il faut qu'il y ait reconnaissance sociale. Aussi ce qui fonde le travail c'est cette activité de définition sociale qui confère à telle ou telle conduite humaine le statut de travail. Une activité peut ainsi fort bien passer d'un statut de travail à un statut de loisir (ou vice versa). C'est le regard porté par la société sur la conduite humaine qui alloue aux occupations leur état de travail ou d'activité de loisir. Le travail doit être pensé comme constitué par les rapports sociaux (ROLLE P., 1971). Avancer l'idée d'un travail intrinsèque, infra-social constitue une impasse théorique. Certaines activités, suivant les époques et les civilisations, tombent dans le champ du travail alors qu'à d'autres moments elles peuvent en être proscrites. Toute activité et donc tout travail n'a de sens que dans une société donnée. La perception des actes sociaux étant constitutive de représentations collectives, la définition du travail et des activités qui s'y rattachent relève d'un construit social, évolutif d'un groupe à un autre, d'une époque à une autre. L'activité reconnue comme travail doit avant tout être distinguée d'autres comportements qui ne sont pas réputés relever de la même catégorie. Aussi, pour que la reconnaissance sociale s'opère, il est indispensable que l'action soit isolable des autres et qu'elle se distingue des occupations estampillées "hors travail".

1.2

La double dimension du travail

De tout temps, l'humanité a rêvé d'échapper à cette calamité attribuée régulièrement à une origine "divine" qu'est le travail. Longtemps, pour assurer sa survie, l'homme n'a eu d'autre alternative que de vouer sa vie à cette activité. Historiquement, le travail dépasse l'homme, s'impose à lui, il n'a d'autre recours que de s'y soumettre. Les 10

mythes, quelles que soient les civilisations retenues soulignent cet espoir inaccessible à l'être humain de se libérer de cette calamité qui s'impose à l'humanité de l'homme. Pour survivre, l'homme est tenu de travailler. Comme le rappellent les encyclopédistes, le travail reste une "occupation journalière à laquelle l'homme est condamné par son besoin" (DIDEROT, D'ALEMBERT, 1765). Malgré cette turpitude prêtée, pour l'inconscient collectif, à la malédiction divine, le travail s'impose comme norme, conduite respectée, comportement escompté pour l'ensemble des membres d'une communauté. Le travail en devient un devoir pour toute personne, un comportement figurant la ferveur de l'être humain (WEBER M., 1947). Cette activité contraignante recèle la capacité paradoxale d'établir un rapport positif, valorisé, entre l'individu et le collectif mais elle renvoie aussi à la personne une image valorisée d'elle-même. Le travail fonde la dignité de l'individu dans la mesure où, par son œuvre, la personne se sent utile aux autres et à elle-même. Le travail se présente comme une notion bi-dimensionnelle, comme une pièce à deux faces opposées, l'une présentant la contrainte, l'autre le plaisir. Au travail labeur est irrémédiablement associé le travail valeur pour reprendre les termes de H. AREND (1958). Travail labeur et travail valeur sont irrémédiablement liés dans nos sociétés. Certes, dans certaines collectivités, la catégorie travail telle que nous l'entendons n'existe pas comme tel (CHAMOUX: M.N., 1994). Cela conduit à relativiser, selon les civilisations, l'importance de cette activité particulière. Malgré cette réserve, force est de constater que dans nos sociétés modernes, le travail est non seulement vecteur de revenus qui permettent la survie de l'individu mais aussi (et surtout ?) ordonnateur de respect, de fierté pour celui qui s'y adonne. La dignité, la considération s'acquièrent à travers ce comportement valorisé entre tous qu'est l'activité de travail. L'indignité, l'opprobre sociale frappe celui qui s'y soustrait volontairement. Cette "folie", cette "passion morbide" qu'est l'amour du travail comme le vilipende P. LAFARGUE (1883) relève certes d'un travail d'imposition idéologique de la classe dOl1Ùnantesur les dOl1Ùnés.Elle témoigne aussi d'un ethos plus large où le travail devient une règle de vie, cette règle ayant pour fonction d'assurer l'harmonie entre l'homme et le monde (LALIVE D'EPINA Y, 1994), conduisant ainsi l'homme à

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s'épanouir, à se perfectionner, à s'améliorer personnellement et collectivement. Le travail est ce trait spécifique de l'espèce humaine, il est indéniablement générateur de culture (MARX K., 1867). Sans cette obligation de travail et surtout d'œuvre collective, la société humaine ne serait vraisemblablement pas devenue ce qu'elle est. Ce caractère dual du travail, vecteur d'évolution mais aussi vecteur de servitude se trouve au centre des débats sur la place et la fonction du travail dans nos sociétés contemporaines bien que notre époque connaisse, selon les termes de Yves SCHWARTZ (1994) un "brouillage profond des repères de la pensée du travail".

1.3

La fonction

du travail

Poursuivons l'analyse et adoptons une perspective fonctionnaliste. La question du travail devient celle de l'impact de cette activité particulière sur les structures plus large où elle est impliquée. En quoi le travail contribue-t-il à l'adaptation et à l'ajustement du système global qu'est la société? Telles vont être les questions introduites en débat dans ce chapitre.

1.3.1 Le travail comme fondement des sociétés
Le travail lie les hommes, les rend interdépendants les uns des autres. A partir de cet acte public se sont constituées les civilisations. Les travaux de E. DURKHEIM insistent sur l'impact qu'a eue la division du travail sur la nature des sociétés. L'activité de travail conduit l'individu à tisser des relations avec ses congénères, à coopérer avec autrui. Selon la nature de la division du travail, le mode de coopération instauré entre les individus, la configuration revêtue par la société sera modifiée. L'appartenance au collectif, le lien social qui relie les individus les uns aux autres est déterminé par la forme du travail qui préside à une société donnée. Les échanges qui se développent à l'occasion de cette activité lui permettent d'accéder à certaines formes de consommation et renforcent ainsi d'autant plus l'appartenance de la personne au groupe. L'échange est à la base même de l'activité sociale (MAUSS M., 1950). Transcendant la valeur d'usage ou d'échange d'une marchandise, la valeur du lien constitue le

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premier jalon de toute vie collective. On travaille aussi pour être avec autrui, pour se comparer à autrui. Le couplage activité de travail revenus s'additionne pour tisser ce maillage constitutif du lien social, le revenu n'étant qu'un intermédiaire dans l'échange. Dans nos sociétés salariales, fondées sur le lien établi entre le travailleur et l'entreprise, l'activité purement productive de biens et de services accède indiscutablement au statut de travail reconnu socialement alors que les autres occupations sont reléguées au rang d'actions de seconde zone. Le travail, producteur de valeurs d'usage, est identifié sans controverse lorsqu'il devient marchandise. Pour les autres activités laborieuses, la question de leur reconnaissance sociale s'avère plus délicate. Ce travail fantôme (ILLICH I., 1980) est au centre des préoccupations actuelles qui visent à imaginer la configuration que prendraient les nouvelles formes de travail. Socialiser de nouvelles activités pour qu'elles entrent dans le champ d'acceptation du travail, tel peut être l'un des enjeux de la décennie à venir. Cette hégémonie d'une activité particulière sur toutes les autres occupations conduit à définir comme travail les seules conduites économiques relevant de la sphère de l'hétéronomiel et à rejeter hors de la sphère d'acception les actions n'ayant pas un lien direct avec l'échange marchand. On retire ainsi, par la même occasion, toute possibilité pour son acteur d'être reconnu et gratifié comme les autres personnes en activité. S'inscrit ainsi en toile de fond la question des raisons qui ont amené le travail à jouer ce rôle capital dans le système de valeur qu'imposent nos sociétés modernes. Ce statut du travail comme seule ressource visant à légitimer les positions sociales occupées par les individus est-il encore tenable aujourd'hui?

-

1.3.2

Le travail comme

vecteur

d'identité

Le travail salarié contribue à constituer l'identité sociale de la personne, celle-ci entretient des liens sociaux dans et hors de l'activité
1 «J'appelle sphère de l'hétéronomie ['ensemble des activités spécialisées que les individus ont à accomplir comme des fonctions coordonnées de ['extérieur par une organisation préétablie» GORZ A. (1988) page 49.

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productive. "Si le travail est identifié sans nuance à un emploi, on fera de la valeur du travaille fait d'avoir une place dans un ensemble de "placés" qui définirait la société" (SCHWARTZ Y., 1994). Si le travail fonde la société des hommes, l'autre dimension essentielle du travail est d'inscrire la personne dans la sphère publique, de la situer dans un ensemble de rapports sociaux. Vecteur d'intégration, de normalisation, le travail devient aussi un lieu de différenciation, d'autonomisation. Le travail est également (et surtout ?) le médiateur de l'autonomie des relations entre individus. Il institue la personne en tant qu'être autonome, en capacité de négocier librement ses rapports aux autres et en l'émancipant des rapports domestiques parfois contraignants (PERRET B., 1998). Cette capacité de participer à l'établissement de l'individu en tant qu'être autonome se réfléchit dans les constructions identitaires que permet l'activité productive. Le travail est un puissant vecteur d'identité. Il situe la personne dans un collectif où elle se reconnaît comme membre et où les autres l'acceptent comme tel. Cette assimilation à un groupe de pairs, cette similitude constitutive du Tout se double d'une activité de différenciation. La similitude est en effet rapportée à la personne, à l'image qu'elle a d'elle-même. De cette activité de confrontation naît son identité propre. C'est à travers l'activité de travail que l'individu acquiert, spécifiquement dans nos sociétés, son statut social c'est à dire "ce qui donne à un individu le sentiment de sa propre dignité et amène les autres à respecter cette dignité" (SCHNAPPER D., 1997). Se reconnaître et être reconnu comme travailleur, c'est aussi accéder au domaine des répertoires qui caractérisent l'identité sociale (SAINSAULIEU, 1977 ; DUBAR, 1991), c'est pouvoir se définir et être défini à partir de types de rôles qui structurent l'interaction sociale (GOFFMAN E., 1963). Le chômeur se définit volontiers par le statut occupé dans son ancien emploi, le statut hors emploi s'avère souvent moins prestigieux que celui occupé dans l'emploi. De même si le retraité jouit d'une certaine considération dans nos sociétés, ce n'est pas parce qu'il se positionne en dehors de l'emploi mais bien parce que sa position antérieure en emploi lui octroie des droits dont il jouit aujourd'hui. L'activité de travail classe, catégorise socialement, définit la personne et institue l'individu comme être social. Cette caractéristique de mise en relation et de positionnement implique que

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l'accès aux activités socialisées dénommées "travail" devient l'enjeu d'un processus de positionnement et de reproduction des individus dans la structure sociale avant d'être le moyen de s'assurer des revenus. Aussi les modalités d'accès à l'emploi représentent -elles un enjeu social de premier plan. Reste à préciser ce que l'on entend par emploi.

1.4

Quelle

légitimité

du travail

?

Pour qu'un ensemble de règles de conduite s'imposent aux membres d'une collectivité, elles doivent faire admettre leur légitimité. Cette légitimité s'appuie sur un système de représentations qui donne sa cohérence aux règles édictées. C'est ce système de croyances, de valeurs, de modèles qui alloue du sens aux conduites sociales. Selon les auteurs, cet éthos prend la forme d'une contrainte intérieure exercée par les convictions personnelles (WEBER M., 1947) ou encore celle d'un contrôle informel conduit par le groupe d'appartenance (ELIAS N., 1969). Partager le même ethos, mettre ses comportements en conformité avec les attentes des autres a communément pour effet d'inscrire l'individu dans un ensemble de rapports d'échange et de coopération qui constituent le lien social (DURKHEIM E., 1893). Les besoins humains sont par nature innombrables, leur poursuite et leur satisfaction reposent sur le travail. Toutporte à croire que l'activité de travail reste encore, de nos jours, et malgré certaines visions prophétiques invérifiables, au fondement du lien social comme le rappelle Ph. D'IRIBARNE (1996). En effet, les formes que prennent les activités laborieuses varient suivant les époques: l'esclavage ou le travail salarié sont deux formes dissemblables que peut revêtir la mise au travail des individus. Entre ces deux dispositifs, l'activité laborieuse est conservée, il n'y a que le cadre institutionnel qui soit modifié. La comparaison tient d'ailleurs, pour l'ensemble des formes que peut prendre l'activité de travail. Le salariat, s'il est dominant aujourd'hui ne serait-ce que par le volume de ses effectifs (environ 80% des personnes au travail en France sont salariées) ne représente pas l'unique forme de structuration des activités de travail. Rechercher un emploi est considéré comme un travail intégral par bien des chômeurs et

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l'analyse de l'activité qu'ils déploient pour mener à bien cette tâche soutient la comparaison avec les efforts déployés dans l'activité productive. Pour autant, cette activité qui s'ancre dans un rapport fort au travail, n'alloue pas systématiquement à son auteur le statut de salarié. Si travail et salariat sont fréquemment utilisés de façon synonymique, le recours à l'un (le salariat) n'épuise pas la sémiologie de l'autre (le travail). TI n'est pas étonnant, dans ce contexte, de relever que l'essentiel des revendications des travailleurs se concentre sur la question du droit au travail, ce droit au travail étant indéfectiblement lié au droit à la vie. Cette polémique qui prend corps autour de la question du droit au travail ne date pas d'hier. Déjà au milieu du siècle passé, Louis BLANC affirmait la centralité de la question du travail et l'exclusivité allouée à l'Etat à l'organiser. "Le droit au travail est littéralement l'homologue du droit à la propriété pour ceux qui en sont privés" rappelle R. CASTEL (1998) dans son analyse des débats préparatoires à la constitution de 1848. Bien que le droit au travail ne figure pas dans la constitution de 1848, le droit du travail qui s'est imposé progressivement assure aux travailleurs des prérogatives dans l'activité de travail mais aussi hors de l'activité de travail. C'est ainsi que le salariat, forme la plus universelle des modalités de mise en œuvre de l'activité de travail, établit le travailleur dans un ensemble de rapports sociaux qui ne se réduisent pas au seul échange marchand. Le salariat inscrit le travail dans un cadre particulier qui est celui de l'emploi avec ses règles formalisées, avec ses droits et ses obligations. Or, au niveau de l'emploi, tout porte à penser que nous ne vivons pas une crise mais bien une véritable mutation. Les stratégies d'adaptation à cette évolution sont multiples, la complexité croissante des modes d'intégration sociale questionne directement les anciennes formes de socialisation au travail, en particulier chez les populations juvéniles (NICOLE DRANCOURT C., 1994). Le débat sur la place du travail et surtout sur sa monopolisation par la rationalité économique est posé. TI renvoie aux besoins de cohésion sociale indispensable à la survie de toute société et aux représentations des linéarités de vie au travail qui prévalaient antérieurement.

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1.5

L'emploi

comme

mise

en forme

sociale

du

tra vail
Le champ de l'emploi est défini par l'acte d'échange qui s'objective dans la rémunération. Dans le salariat, le travailleur échange sa force de travail et ainsi aliène sa liberté contre une rémunération. L'échange s'est progressivement vu encadré par un ensemble de règles constitutives du droit du travail. L'activité de travail est ainsi encadrée dans nos sociétés par l'emploi qui procure un cadre réglementaire formalisé par le droit du travail et définit aussi un statut social et des règles de rémunération (FRIOT, ROSE et alii 1996). Quel intérêt peut présenter l'emploi pour une personne dans nos sociétés? La question paraît triviale tant l'emploi et surtout son pendant le chômage sont au coeur des préoccupations médiatiques et des angoisses collectives. TI est indéniable qu'occuper un emploi permet l'accès à des ressources issues du travail et donc conditionne pour l'essentiel des individus voire pour leur environnement proche la capacité à subvenir aux besoins matériels les plus immédiats. L'emploi non content d'inscrire l'individu dans une logique salariale détermine aussi ses chances d'accès aux formes communes de rapports sociaux. L'emploi tel que nous le connaissons aujourd'hui, s'est progressivement constitué sur un lacis de rapports sociaux complexes. Cette forme particulière de reconnaissance du travail est une construction sociale fluctuante dont les transformations ne cessent de modifier sa structure. Sous la poussée de logiques conventionnelles et administrées, l'emploi fait l'objet de maintes variations, et si la forme typique se voit progressivement ébréchée, d'autres activités qui n'entraient pas dans la catégorie des emplois s' y voient progressivement assimilées. L'emploi à plein temps et à durée illimitée chez un seul employeur constitue encore aujourd'hui le standard des formes d'emploi (PUEL H., 1980). TI représente aujourd'hui encore, en France, l'essentiel des statuts d'emploi: près de 80% des emplois sont de forme typique. Les configurations d'activité dérogeant à cette norme de l'emploi ne cessent toutefois de se multiplier depuis une vingtaine d'années. Les nouvelles composantes de l'emploi l'ont rendu plus 17

hétérogène, complexifiant d'autant sa mesure. Les formes qualifiées d'atypiques corrodent l'emploi commun au niveau du temps, de la nature du lien salarial ou encore de la qualité de l'employeur. En mars 1998, moins de 10% des salariés travaillent sous statut particulier. Les jeunes sont les plus exposés à ces formes particulières d'emploi: 40% des moins de 25 ans sont embauchés sous statuts atypiques. La norme se voit ainsi assaillie de toutes parts. Si la tendance actuelle est bien au développement des formes atypiques (le volume de travail à forme typique se contracte) tout porte à croire que se jouent, dans cette redéfinition de la norme d'emploi, les conditions de production de nouvelles normes de vie en société. L'alternative peut se résumer ainsi: soit-on s'attache à re-homogénéiser les statuts d'emploi pour réintroduire une certaine égalité des conditions d'utilisation de la main d'œuvre, soit on se contente d'enregistrer cette dualité qui se dessine progressivementdans ces statuts, les moins « compétitifs» se voyant relégués aux positions les moins enviables dans le système d'emploi. Dans l'incapacité d'accéder à l'emploi typique, nombre de travailleurs sont conduits à accepter des formes atypiques. Ces conditions d'emploi présentent la particularité "d'offrir" à leurs titulaires des conditions plus précaires d'activité et sont en général le lot des salariés les plus fragiles sur le marché du travail. La majorité des entrées au chômage est due à une fin d'emploi précaire. "La précarité est aujourd'hui partout" scande P. BOURDIEU (1998). A cette affirmation par trop excessive à notre goût, on rétorquera que la précarité touche plutôt les populations de salariés les moins dotées de qualifications professionnelles alors que d'autres, sauf accident, jouissent contre vents et marées de conditions d'emploi des plus stables. La flexibilité à laquelle sont soumises les diverses formes d'emploi est certes déterminée par les stratégies de gestion des ressources humaines développées par les entreprises. Confrontées à une situation de concurrence toujours plus exacerbée, chaque firme répond aux exigences de la compétition dans laquelle elle est engagée (au niveau technologique, humain mais aussi actionnarial) en affectant trop souvent un rôle de variable d'ajustement à l'emploi. La firme façonne la flexibilité de l'emploi correspondant au mieux à ses

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contraintes propres. Elle est aidée (voire précédée) en cela par les Etats qui développent des moyens appropriés pour répondre aux pressions auxquelles ils sont confrontés2. Au niveau des Etats, les réponses à cette "nécessaire" flexibilité du travail qu'affirment les recommandations du sommet européen de Luxembourg passent par la mise en œuvre de politiques de l'emploi dont les orientations sont spécifiques à chaque pays. En France, ces politiques s'appuient pour l'essentiel sur une activation de la demande de travail (qui se traduit concrètement par une augmentation des offres d'emploi). Une des spécificités des actions de cette politique hexagonale est d'abaisser le coût du travail pour les emplois faiblement qualifiés ou pour le recrutement de personnes en difficultés d'insertion professionnelle. Ainsi les contrats aidés représentent un peu plus de 2% de l'emploi salarié. lis contribuent eux aussi à accentuer ce mouvement de précarisation des statuts au travail. Parmi ces activités socialisées de travail fortement subventionnées par l'Etat, les emplois d'insertion sont les plus nombreux. lis concourent indéniablement à miner cette figure étalon dont est paré l'emploi typique dans la mesure où l'emploi d'insertion s'orne toujours, quelle que soit sa nature, d'une forme dérogatoire à l'emploi typique. Comment, dans ces conditions, expliquer "l'attrait" apparent de ces formes d'emplois alors qu'elles offrent à leurs contractants un rendement moins avantageux que les autres? Cette allocation d'emplois d'insertion moins intéressante pour leurs bénéficiaires que les emplois typiques se justifie par l'impossibilité dans laquelle sont tenus leurs bénéficiaires d'accéder aux emplois typiques. La légitimation de ces statuts d'emploi moins avantageux repose de fait sur les arguments d'inaccessibilité des emplois communs à certaines catégories de population. Placés dans une position de surnuméraires du marché de l'emploi [les files de chômeurs sont pleines de "normaux inutiles" rappelle J. DONZELOT (1996)], ces personnes n'ont pour la plupart d'autre alternative que d'intégrer ces emplois particuliers. Dans un contexte de pénurie, ne pas proposer à tous des
2 Nous en restons ici au stade du constat, sans émettre de jugement sur l'opportunité des choix ou les intérêts qu'ils servent. Ces questions ont été développées par l'auteur dans d'autres publications (MEYER J.L. 1999 à paraître J.

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