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Contribution à l'histoire économique de l'île de la Réunion (1642-1848)

De
240 pages
Concédée à la Compagnie des Indes en 1664, celle-ci y amena une poignée de Français et de Malgaches. Ces derniers furent peu à peu réduits en esclavage. A partir de 1725, l'île devient un centre de production de café. La traite des esclaves s'intensifie pour satisfaire le besoin de main-d'oeuvre.
L'organisation économico-sociale repose sur une articulation esclavagisme/féodalité/mercantilisme. Avec la Révolution de 1789, 1'économie devient totalement esclavagiste. A partir de 1815, une nouvelle mutation économique s'opère. Quant en 1848, l'esclavage est aboli, la transition au capitalisme peut s'opérer sans crise majeure de main-d'oeuvre.
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Contribution à I'histoire économique de l'île de la Réunion
(1642-1848)

L' Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7077-7

@

HO Hai Quang

Contribution

à 1'histoire
( 1642-1848)

économique

de l'île de la Réunion

Préface de René Squarzoni

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

À Hélène

Je remercie mes collègues de l'Université de La Réunion, Monsieur le Professeur René Squarzoni et M9nsieur Jean Yves Rochoux, Maître de Conférences en Sciences Economiques pour leurs suggestions et encouragements. Je remercie également Monsieur Michel Boyer, Président de l'Université de La Réunion et Monsieur Jean PhilipEe Boussemart, Doyen de la Faculté de Droit et des Sciences Economiques et Politiques pour leur soutien actif. Mes remerciements vont enfin à mes amis et anciens collègues de l'Université de Reims, Alain Cournanel et Jean Pierre Dumasy qui ont relu le manuscrit et formulé des critiques constructives. Sans leurs conseils, les insuffisances de cette étude auraient été encore plus importantes qu'elles ne le sont.

PRÉFACE

Une histoire courte ne donne pas la garantie d'appartenir aux meilleures aventures humaines; d'ailleurs, nul ne prétend que l'Histoire de La Réunion est particulièrement drôle! Toutefois une Histoire courte (trois siècles et demi seulement pour La Réunion, à la mesure d'aujourd'hui) a des chances d'être parmi les plus étudiées. L'ouvrage que nous livre HO Hai Quang est une contribution de poids qui fait espérer que l'Histoire de La Réunion fasse partie des Histoires les mieux étudiées. L'auteur apporte une réflexion élaborée sur une période fondatrice, pièce indispensable à la construction scientifique de l'ordonnancement du passé de La Réunion dont son peuple a besoin comme tout autre, pour expliquer aux autres comme à lui-même d'où il vient, ce qu'il est, voire même, où il va... Cette étude fait donc partie de celles qui proposent que "la fable convenue" que tout groupe humain se raconte et raconte à autrui, soit un compte de faits, c'est à dire une représentation fidèle, produite par l'application d'un appareil complet de règles d'observation et d'interprétation, mis en oeuvre avec bonne foi. L'auteur dirait sans doute, avec la modestie constante que nous lui connaissons, qu'il ne fait qu'apporter sa pierre à la construction, dans les règles de son art, à l'Histoire de La Réunion. Je considère, pour ma part, que nous sommes en face d'une véritable borne, d'un jalon important, judicieusement placé pour la maîtrise du fonds historique de La Réunion. L'auteur sait déjà que son ouvrage que je tiens pour une stèle, pierre posée et ouvragée, sera reçu par d'autres comme un pavé, un simple bloc de roche équarrie, jetée dans leur jardin. Nous n'en sommes pas surpris, appartenant à un monde universitaire

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cloisonné en tenitoires protégés et réservés où le bon usage tient souvent du chacun chez soi, chacun pour soi. Mais voyons plutôt les mérites de l'ouvrage. En premier lieu, HO Hai Quang a choisi de travailler sur une grande période "classique" de l'Histoire de La Réunion, des origines du peuplement à l'abolition de l'esclavage, de 1642 à 1848. Et cette période fascine aujourd'hui. D'abord, parce qu'elle est délimitée par des événements qui touchent. Pour nous qui vivons une Histoire immémoriale dans un monde fini, une émotion spécifique naît du rappel des premiers résidents sur une terre jusqu'alors inhumaine, aux premiers temps d'une Histoire sans Préhistoire. Pour nous qui tentons de bâtir un monde des Droits de l'Homme, une gravité particulière s'impose à l'évocation des derniers jours, il y a cent cinquante ans, de l'esclavagisme de plantation à La Réunion. Mais aussi, parce que cette période a été l'élaboration de "la culture créole" à La Réunion, référence majeure encore, ici et aujourd'hui. Du début des implantations durables à la libération des esclaves, l'histoire des habitants de La Réunion est issue de la longue relation inégalitaire entre un groupe de Blancs libres, venus de France, et un groupe de Noirs rapidement asservis et provenant d'Afrique et de Madagascar. Dans ce cadre, apparaît et se forme une société que j'appelle "créole" en considération du parler élaboré comme instrument de communication entre des hommes si différents d'origines et de statuts. Insistons alors sur le processus d'appropriation socio-culturelle de l'île, au gré d'une occupation progressive et dispersée des terres, avec toute l'élaboration du lexique des lieux, des plantes et des bêtes, avec toute la formation d'une brève chronique locale nourrie des événements naturels et humains. Ajoutons qu'une économie et une société, très profondément différentes de celles d'origine de tous les habitants, libres et esclaves constituent à peu près leur seule réalité vécue et leur grande référence commune: la très profonde coupure d'avec les origines de chacun, Noir ou Blanc, provoque une adaptation intense à l'occasion de cette transplantation. Alors se fixent des valeurs, des règles et des pratiques qui seront proposées ensuite aux nouveaux arrivants, quoiqu'elles viennent d'un ancien régime aboli en 1848. En second lieu, dans l'analyse de cette période cardinale de l'Histoire de La Réunion, HO Hai Quang fait preuve de "la plus française des vertus, la pertinence", en faisant oeuvre d'économiste marxiste sur un objet historique qui supporte, mérite ou exige (comme on voudra) cette investigation. Affirmons d'abord que cette prétendue Contribution à l'histoire économique de l'île de La Réunion (1642-1848) est une Histoire de La Réunion car, sur la période considérée, qui contestera que 8

l'économie est l'alpha et l'oméga de la dynamique historique? Rien ne le marque mieux que l'originalité, la spécificité de la périodisation retenue pour organiser l'ouvrage sur des dates (1642, 1674, 1707, 1723, 1789, 1848) qùi en majorité ne sont pas empruntées à l'histoire politique ou diplomatique de la France ou de l'Europe, mais tiennent à des décisions d'orientation économique des activités humaines sur l'île. Relevons ensuite, les avantages propres à la méthode employée avec beaucoup de soin et de précision. Elle permet une reconstitution historique qui donne l'intelligence du processus en cours sans en dissimuler l'enchevêtrement et donc la complexité. Aucune concession n'est faite par l'auteur aux explications simplistes qu'offrirait une vulgate, ou bien aux conclusions brutales qu'imposerait un engagement militant. Cela nous vaut de très bons moments, associés par exemple à la mise en lumière d'une empreinte féodale prolongée ou bien au signalement de la lente émergence d'un nouveau capitalisme industrialisant. Et cela d'autant plus que le souci de donner à comprendre est autant présent par des schémas et des conclusions, que l'exigence de citer ses sources est respectée avec scrupule. Vertus de la méthode, qualités de l'auteur, il me semble que sont réunies les composantes qui donnent une force particulière à un travail qui marquera l'édification de l'Histoire de La Réunion et contribuera à celles des îles à épices et à sucre, comme à celles des grandes terres d'esclavagisme. René Squarzoni Professeur des Universités Directeur du Centre d'Études et de Recherche Économiques et Sociales de l'Université de La Réunion

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L'enseignement occidental prétend à la scientificité et à l'objectivité en dissociant les aspects économiques de la vie humaine de leur contexte politique et social; cela complique les problèmes dont il doit traiter plutôt que cela ne les éclaire. Joan Robinson

INTRODUCTION GÉNÉRALE

I Objet, utilité et méthode de l'étude Les économistes qui se sont intéressés à l'île de La Réunion sont peu nombreux. Tous leurs travaux, sans exception, concernent la période récente, disons depuis la départementalisation. Si des références au passé plus lointain existent, elles restent cependant très limitées, très ponctuelles. La société actuelle demeure pourtant profondément marquée par les stigmates de l'esclavage, de l'engagisme, du sucre Dès lors, pour mieux la comprendre, une analyse économique portant sur le passé lointain s'avère indispensable. Une telle analyse faisant actuellement défaut, il était utile de contribuer à combler le vide. Les matériaux utilisés dans la présente étude ne sont pas neufs. Ils ont été puisés aux archives départementales et surtout dans les publications des historiens qui se sont intéressés à La Réunion.

-

Il

Le travail n'a pas consisté à extraire des différentes études portant sur l'histoire générale de La Réunion les parties consacrées à l'économie pour ensuite les agencer afin de reconstituer le fil de l'évolution économique. Par ailleurs, l'histoire économique n'a pas été vue comme une succession d'événements, de "faits" qui ont pu marquer, l'agriculture, la monnaie, le commerce... de l'île à diverses époques 1. Le projet a été de critiquer, réinterpréter et mettre en perspective les faits historiques à l'aide des outils de l'analyse économique. Schématiquement, on peut dire qu'il existe deux grandes manières de procéder à l'étude de l'évolution économique. La première est l'approche quantitative. Dans cette perspective, il s'agit dans un premier temps de mesurer les grandeurs économiques jugées pertinentes (production, revenus, investissement, consommation...) pour les relier ensuite au moyen de modèles formalisés ce qui permet dans un troisième temps d'expliquer les évolutions économiques, et en particulier d'estimer la contribution des différentes composantes de la demande (consommation finale, investissement, exportation) à la croissance du produit. Cette approche est incontestablement très utile, mais elle ne permet de saisir de la réalité économique que les aspects qui peuvent être mesurés. Les dimensions qualitatives des phénomènes et des processus économiques, les structures de la propriété, les formes des relations économico-sociales entre les groupes humains en présence... qui font également partie de la sphère économique, lui échappent nécessairement car elles ne se laissent pas emprisonner dans des systèmes d'équations. On ne peut formaliser que ce qui est formalisable. Une seconde approche de l'évolution économique consiste à s'intéresser de façon privilégiée aux formes d'organisation sociale de la production. Dans cette perspective, ce qui est central, c'est le repérage des classes sociales en présence et l'étude des rapports économiques (rapports sociaux de production et de répartition) qu'elles entretiennent entre elles. L'intérêt de cette approche est de permettre la compréhension des fondements économiques des

1 Un exemple caractéristique de cette conception est présentée par A. Lougnon dans son article "Esquisse partielle d'une histoire économique de l'Ile Bourbon pendant la régie de Mahé de La Bourdonnais" in Recueil trimestriel de documents et travaux inédits pour servir à l'histoire des Mascareignes Françaises; octobredécembre 1935; p. 124 à 149.

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oppositions et conflits de classes. C'est cette approche qui a été adoptée pour mener la présente étude2. Comment maintenant repérer les formes d'organ.isation économiques et sociales qui s'appliquent au cas concret étudié ici? Les trois critères suivants ont été considérés comme les plus Le rôle de l'île Bourbon vis à vis de la métropole car il fixe directement et indirectement le cadre général de l'insertion de La Réunion dans les relations économiques internationales. La nature des productions locales car elles conditionnent l'organisation technique du travail et dessinent les contours de la dépendance économique de l'île vis à vis de l'extérieur. Les "modes de production" car ils déterminent le cadre socio-économique de la production et par là conditionnent la répartition du produit et les modalités de l'accumulation du surplus. Un "mode de production" est une combinaison spécifique de "forces productives" et de "rapports sociaux de production". Il ne s'agit nullement d'une réalité concrète et palpable mais d'un concept abstrait dont la valeur opératoire est de permettre une approche intellectuelle des formes d'organisation de la production sociale sous un double point de vue. Celui tout d'abord des structures technico-économiques ("forces productives te) de la production matérielle; celui ensuite des structures sociales ("rapports sociaux de production") qui définissent les places et fonctions économiques des divers groupes humains participant directement ou indirectement à la production. Il devient alors possible de caractériser la nature des rapports économiques qui unissent et opposent ces groupes (classes, et couches sociales)3. L'analyse des économies qui existent ou ont réellement existé, vues à travers leurs modes de production, présente deux difficultés majeures.

pertinents:

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2 Toutefois, il est fait appel à l'approche quantitative lorsque celle-ci s'avère nécessaire pour expliquer l'évolution des rapports sociaux de production ou bien encore les périodes d'essor ou de crise économique. 3 Pour une présentation intéressante des concepts fondamentaux du matérialisme historique et de leurs limites et utilisations possibles, se reporter à L. Althusser et Étienne Balibar : "Lire le Capital"; tomes 1 et 2; Petite collection Maspéro; 1968. N. Poulantzas : "Pouvoir politique et classes sociales"; tomes 1 et 2; Petite collection Maspéro; 1971. M. Godelier : "Rationalité et irrationalité en économie"; François Maspéro; 1968. Michel Gutelman : "Structures et réformes agraires"; Petite collection Maspéro; 1974. Robert Boyer: "La théorie de la régulation; une analyse critique"; Édition de la Découverte; 1987.

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La première vient de ce que ces économies ne sont jamais gouvernées par un seul mode de production mais en combinent toujours plusieurs. Leur repérage et leur caractérisation théorique, laquelle permettra ensuite de les qualifier, pose un redoutable problème car les rapports de production qui structurent les modes de production prennent des formes concrètes multiples. Qui plus est, ces formes sont parfois impures et elles évoluent au fil du temps. Il n'est pas toujours aisé de dire à quel moment l'évolution aboutit à une véritable rupture de forme. La seconde difficulté vient de ce que dans une économie réelle articulant plusieurs modes de production, tous n'occupent pas la même place. L'un d'entre eux est dominant en ce sens qu'il fixe aux autres leur place et leur rôle économique. Toute la difficulté de l'étude consiste à comprendre comment les divers modes de production s'articulent les uns par rapport aux autres, puis à repérer celui qui exerce le rôle dominant, à saisir enfin les effets de la domination. Les difficultés et problèmes qui viennent d'être évoqués n'ont pas toujours pu être résolus de manière satisfaisante. Le présent travail doit par conséquent être considéré comme une première tentative d'interprétation théorique de l'évolution économique de La Réunion et non comme un ensemble de conclusions définitives. II - Grandes époques de l'évolution économique4 Au cours de sa formation et de son évolution historique, toute société traverse des moments de stabilité, de crise, et parfois de transformations plus ou moins profondes, voire radicales. Le premier travail de l'analyste qui étudie telle société concrète, consiste donc à "découper" dans l'évolution de celle-ci des périodes relativement homogènes afin de pouvoir les examiner plus commodément. Tout découpage de la réalité historique se fonde sur un certain nombre de critères, jugés pertinents, qu'il convient d'expliciter. Dans la mesure où il s'agit ici de chercher à comprendre le fonctionnement interne de l'économie de La Réunion; à apprécier l'importance et le jeu des facteurs proprement locaux de l'évolution sociale, le critère des "modes de production", à cause de sa valeur opératoire, s'affirme comme étant le plus déterminant parmi les trois qui ont été annoncés. Son application permet de distinguer d'abord deux grandes périodes historiques. La première (1642-1848) est dominée par
4 Le lecteur qui désire avoir immédiatement une vue d'ensemble de l'évolution économique peut se reporter au tableau synoptique qui se trouve à la fin de l'ouvrage, p. 196.

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l'esclavage et la seconde, qui couvre les années 1848 à nos jours, voit le développement progressif du capitalisme. La présente étude se limite à la première période. Au cours du déroulement de celle-ci, l'économie de La Réunion n'a pas été régie par le seul mode de production esclavagiste mais en a combiné plusieurs. Pour saisir le fonctionnement de la totalité sociale, il est nécessaire de faire jouer de manière fine les trois critères de périodisation retenus, et de tenir compte des changements qui sont intervenus au fil du temps dans les institutions juridico-politiques. Un tel travail a permis de repérer deux grandes sous-périodes. Les années 1642-1707 voient l'émergence de l'agriculture de subsistance et la mise en place graduelle de l'esclavage (première partie). A partir de 1707, l'économie de Bourbon s'oriente progressivement vers l'exportation de produits primaires: café tout d'abord, café et produits vivriers ensuite, enfin sucre à partir de 1815 (seconde partie). Cette mutation générale, qui s'accompagne de profondes transformations dans l'organisation socio-économique, correspond à la création et au développement, à partir de 1723, de ce qu'on a pu appeler une économie et une société tt de plantation" 5. Malgré leur intérêt, ces derniers concepts ne permettent pas de comprendre suffisamment en profondeur le fonctionnement et la dynamique de la société. Pour y parvenir, il est nécessaire de tenir compte des rapports de production. Il a alors été possible de faire apparaître plusieurs formes d'économies de plantation. -La première forme (1723-1789) articule féodalité, esclavage et capitalisme commercial. -La seconde forme (1789-1830) repose sur l'esclavage et le capitalisme commercial.

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5 Les concepts d'économie et de société de plantation ont été créés par les économistes de l'école des West Indies (George L. Beckford, Lloyd Best, Edgar T. Thompson...). D'après Beckford, "La société de plantation possède des propriétés qui la distingue clairement, disons de la société paysanne, de la société féodale, de la société urbaine... Son type spécial d'organisation sociale et politique la place à part parmi les autres sortes de sociétés qui existent dans le monde actuel." George L. Beckford: "Persistent poverty, Underdevelopment in plantation economies of the Third World." Oxford University Press; 1972; 303 pages; p. 79 (traduction: HO Hai Quang). Beckford considère que La Réunion est une économie de plantation. Voir également J. Benoist: "Un développement ambiguë. Structure et changement de la société Réunionnaise"; Collection Documents et Recherches n° 10; FRDOI; Saint Denis; Nouvelle Imprimerie Dyonisienne; 1984; 200 pages.

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-La troisième forme (1830-1848) voit l'apparition, au sein du mode de production esclavagiste, des premiers éléments du mode de production capitaliste.

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PREMIERE

PARTIE

ÉCONOMIE DE CUEILLETTE AGRICULTURE DE SUBSISTANCE ET ÉMERGENCE DE L'ESCLAVAGE (1642-1707)

C'est au milieu du 17ème siècle que La Réunion, alors totalement inhabitée, devient possession du Roi de France sous le nom d'île Bourbon. Jusqu'en 1663 elle ne joue aucun rôle dans la stratégie économique et commerciale de la France dans l'océan Indien. Les autorités françaises, intéressées uniquement par Madagascar, s'étaient installées au Fort-Dauphin depuis 1643, et cherchaient à y créer une colonie de peuplement. De 1643 à 1648, quelques trois cents immigrants y furent débarqués. Quant à Bourbon, elle ne fut habitée épisodiquement que par quelques déportés ou immigrés qui n'y firent pas souche. L'histoire économique de Bourbon débute en 1664 quand, sous l'impulsion de Colbert, Louis XIV crée deux grandes Compagnies de colonisation: la Compagnie des Indes Occidentales pour développer le commerce avec le Nouveau Monde et la Compagnie des Indes Orientales pour effectuer les mêmes activités avec l'Orient. Bourbon, qui jusqu'à ce moment était propriété du Roi, est concédée à cette dernière Compagnie. Dans l'histoire économique de La Réunion, il est possible de distinguer une première période qui va jusqu'en 1707, date à laquelle s'ouvre une phase de transition vers une nouvelle économie centrée sur la production du café. L'importance de cette première période ne tient évidemment pas au "poids" économique de l'île. Au cours de ce demi-siècle en effet, l'effectif de la population demeure très faible. D'après le recensement de 1704/1705, le nombre d'habitants s'élève à 734, dont 423 colons et 311 esclaves6. Les activités productives se résument pour l'essentiel à une agriculture de subsistance. Les échanges marchands sont insignifiants. Ce qui fait l'importance de cette période c'est que pendant son déroulement, toute une organisation économique et sociale originale s'est progressivement formée et, une fois constituée, s'est maintenue, dans ses grandes lignes, pendant près d'un siècle. La
6 1. Barassin : "La vie quotidienne des colons de l'Ile Bourbon à la fin du règne de Louis XIV; 1700-1715"; Le Manchy; St Denis de La Réunion; 1989; 274 pages; p. 256.

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naissance de l'esclavage constitue évidemment un moment particulièrement important de cette évolution historique, mais assez paradoxalement elle a été relativement peu étudiée. De plus, les chercheurs se sont surtout intéressés à la traite et aux conditions de vie des esclaves 7. Seuls J. Barassin et J. Mas ont sérieusement analysé l'émergence progressive de l'esclavage8, S'ils ont fait ressortir le poids des facteurs politiques, sociologiques et juridiques, en revanche, les facteurs économiques ont été complètement sous-estimés. L'objet de cette première partie est tout à la fois de combler cette lacune et de resituer le jeu des autres facteurs dans la naissance de l'esclavage. Les développements seront présentés dans deux chapitres: Chapitre 1 : L'économie de cueillette (1642-1674). Chapitre 2 : Le développement de l'agriculture subsistance et l'émergence de l'esclavage (1674-1707). de

7 Il est symptomatique que J. M. Desport, dans un livre entier sur l'esclavage à Bourbon ("De la servitude à la liberté: Bourbon des origines à 1848"; Océan éditions; 1989; 119 pages) ne consacre que quelques lignes à la formation de l'esclavage dans l'île (p.9). 8 1. Barassin : L'esclavage à Bourbon avant l'application du Code Noir de 1723" " in Recueil de documents et travaux inédits pour servir à l'histoire de La Réunion, (Nouvelle série n02); 1957. J. Mas: "Scolies et hypothèses sur l'émergence de l'esclavage à Bourbon" in Claude Wanquet : "Fragments pour une histoire des économies et sociétés de plantation à La Réunion"; Publications de l'Université de La Réunion; 1989.

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CHAPITRE 1 L'ÉCONOMIE (1642-1674) DE CUEILLETTE

Après avoir fait le point sur la situation de l'esclavage à Bourbon avant la création de la Compagnie des Indes (section 1), on examinera la formation de l'esclavage durant la période 16641674 (section 2).

SECTION 1 L'ILE BOURBON AVANT 1664

De la prise de possession de l'île Bourbon par les Français en 1642 à la fondation de la Compagnie des Indes, l'esclavage n'était pas interdit dans les possessions françaises de l'océan Indien. Pendant cette période, Bourbon a été habitée de temps à autre par quelques Français venus de Madagascar avec quelques Malgaches qui les accompagnaient. Or l'esclavage était chose courante à Madagascar et existait bien avant l'arrivée des Français. Les chefs de tribus malgaches avaient l'habitude de réduire en servitude leurs prisonniers de guerre pour se procurer des serviteurs et des femmes. Après l'arrivée des Européens, les mêmes pratiques

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continuèrent et les Français se mirent même de la partie9. Le fait mérite d'être signalé qu'inversement des Européens furent aussi asservis par des Malgacheslo. L'esclavage étant chose courante à Madagascar et Bourbon ayant été primitivement occupée par quelques Français et Malgaches, il est intéressant de s'interroger sur le statut social de ces derniers. D'après Barassin : "Lorsque Antoine Couillard passe à Bourbon avec sept Français, en 1654, ils entraînent après eux" six nègres". Ce ne sont pas des esclaves, mais des serviteurs venus volontairement pour les aider. Il semble que la paix ait toujours régné pendant leur séjour de quatre années parmi les quatorze colons... "11. Quelques années plus tard, deux Français de Madagascar obtinrent du gouvernement du Fort-Dauphin l'autorisation d'aller s'établir à Bourbon. On les y amena en 1663 accompagnés de dix Malgaches. C'est ainsi que débuta le peuplement permanent de l'île. On ne connaît pas la condition sociale des Malgaches au moment où ils quittèrent leur île12. Mais même à supposer qu'ils étaient esclaves, il est difficile d'imaginer qu'après leur arrivée à Bourbon les Français aient été en mesure de les maintenir en servitude car le rapport de force entre les Blancs et les Malgaches ne penchait pas forcément du côté des premiers. De plus il était facile aux Malgaches de s'enfuir sans jamais pouvoir être rattrapés par les deux Blancs. La suite des événements le montre bien. Assez rapidement les rapports au sein du groupe se détériorèrent. Souchu de Rennefort relate les faits dans les termes suivants: "Outre ces deux français, cette île était habitée par dix nègres, sept hommes et trois femmes, passés de l'île de
9 Souchu de Rennefort rapporte ainsi que certaines régions malgaches "étaient ruinées par des guerres presque perpétuelles que les Français y avaient portées pendant vingt ans. Ils en avaient enlevé et dissipé toutes les bêtes, tué les Grands qui les possédaient et réduit les habitants à l'esclavage et à la pauvreté." Cf. Souchu de Rennefort : "Histoire des Indes Orientales"; Éditions ARS Terres créoles; 1988; 415 pages; p. 79. Toujours selon Souchu de Rennefort, un Français possédait même "cinq mille esclaves"! (p. 82). 10 D'après Barassin, "des blancs furent ainsi esclaves des Malgaches; des équipages entiers de Hollandais ou de Portugais furent même incorporés à telle tribu, dont la peau s'en trouva notablement éclaircie." Cf. "L'esclavage..." op. cit. p. 12. Il Cf. Barassin : "L'esclavage..." ; op. cit. p.13. 12 Relatant les faits, Maurin et Lentge écrivent qu'on adjoignit aux deux Français "... une main-d'oeuvre de 10 Malgaches 7 hommes et 3 femmes. "; Cf. "Mémorial de La Réunion"; 1. 1; p. 123.

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Madagascar. Ils s'étaient révoltés contre les français, et se sont retirés dans les montagnes où ils ne craignaient point leurs fusils. Six soldats furent envoyés à leur recherche, mais inutilement"13. Et quand en 1665, la Compagnie des Indes déposa à Bourbon les premiers employés Français qu'elle avait recrutés pour y créer un centre de ravitaillement pour ses naviresl4, les Malgaches demeuraient toujours introuvablesl5. Ainsi, même à supposer que l'esclavage, a pu exister à Bourbon avant la création de la Compagnie (1664), il est certain qu'au moment précis où celle-ci décida d'utiliser l'île de manière permanente, l'esclavage n'y avait plus cours.

SECTION 2 LA CRÉATION DE LA COMPAGNIE DES INDES ET L'ÉCONOMIE DE CUEILLETTE (1664-1674)

Après une présentation du statut économique de la Compagnie des Indes (21) sera examiné le système économique mis en place à Bourbon par les premiers immigrants (22). 2. 1 - Le statut économique de la Compagnie des Indes L'analyse du statut économique de la Compagnie des Indes montre qu'elle était à la fois une entreprise capitaliste (211) et un seigneur féodal (212). 2. 1. 1 - La Compagnie des Indes comme entreprise capitaliste La création de la Compagnie résulte de la convergence de deux points de vue, celui de Louis XIV, et celui de Colbert. Assoiffé de gloire, le "Roi-Soleil" rêve d'être le souverain le plus puissant du monde. Il veut étendre toujours davantage son empire, et voit dans la création d'une grande Compagnie de
13 Souchu de Rennefort : "Histoire des Indes Orientales"; Éditions ARS Terres créoles; 1988; 415 pages; p. 105. 14 Cf. paragraphe 2. 2. 1; B de ce même chapitre. 15 Selon Maurin et Lentge, les premiers employés de la Compagnie des Indes qui débarquèrent à Bourbon en 1765 trouvèrent "les deux Français... pas de trace cependant des Malgaches"; Cf. "Mémorial de La Réunion"; t. 1; p. 124.

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colonisation un moyen de réaliser son ambition. Elle doit être, selon l'expression de Colbert, "une armée du Roi"16. Par ai~leurs, Roi de droit divin, le "Très-Chrétien" Louis XIV se considère comme le "fils aîné de l'Église". Il pense que son devoir est de répandre la religion chrétienne, de convertir les "barbares" 17. Mais Colbert a une autre vision des choses. Il constate que les Hollandais, qui se sont lancés dans la colonisation avant les français, possèdent des comptoirs en Extrême-Orient et s'enrichissent en approvisionnant l'Europe en produits exotiques. Mercantiliste convaincu, il identifie richesse et métaux précieux et considère que les importations de produits hollandais, en provoquant des sorties d'or, appauvrissent le royaume. Dans ces conditions, la création d'une puissante compagnie de colonisation pourrait permettre à la France de mettre fin à cette hémorragie. Fondées en 1664, par regroupement de toutes les compagnies de colonisation françaises qui existaient à cette époque, la Compagnie des Indes Orientales et la Compagnie des Indes Occidentales étaient des entreprises capitalistes. Ces compagnies déployaient leur activité dans de multiples directions (commerce, transport, crédit...) mais la principale consistait à engager du capital-argent dans l'achat de marchandises exotiques et d'esclaves pour les revendre ensuite avec profit. Ici, le profit est réalisé au moment de la "circulation" des marchandises; il n'a pas son origine dans la production. On a donc affaire essentiellement à du capitalisme commercial. Comme entreprise capitaliste, la Compagnie des Indes Orientales présentait cependant plusieurs traits particuliers. Tout d'abord, c'était une entreprise extrêmement puissante. Son capital de départ, fixé à 15 millions de livres, représentait à l'époque une somme colossale. Colbert et Louis XIV voulaient en effet lui donner les moyens de lutter à armes égales contre les compagnies de colonisation hollandaises. Par ailleurs, la Compagnie bénéficiait d'un soutien sans partage des plus hautes personnalités du royaume. Parmi les souscripteurs de son capital se trouvaient le Roi, la Reine Mère, la Reine, le Dauphin, les princes

16 Cité par J. M. Filliot in "La traite des esclaves vers les Mascareignes au XVlllème siècle"; ORSTOM; 1974; p. 26. 17 L'académicien François Charpentier, chargé de chanter les louanges de la Compagnie déclare: "Fasse le Ciel, Sire, que votre Majesté... voit bientôt l'accomplissement de ces Saintes Pensées, et qu'en ajoutant à sa couronne de vastes Provinces et plusieurs différentes nations, elle donne de nouveaux enfants à l'Église, et de nombreux domestiques à la Foi" in François Charpentier: "Le divin Marchand: Relation de la Constitution de la Compagnie française des Indes Orientales"; Saint Denis; 1988; p. 3.

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