Corruption et sous-développement au Maroc

De
Publié par

Publié le : mercredi 1 janvier 1992
Lecture(s) : 101
Tags :
EAN13 : 9782296251083
Nombre de pages : 208
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Corruption et Sous-développement au Maroc

LE MAROC A L'HARMATTAN
AYACHE Albert, Le mouvement syndical au Maroc, de 1919 d 1942, 320 p. BENSEDDIK Fouad, Syndicat et politique au Maroc, tome 1: 1930-1956, (Coll. Histoire et Perspectives Méditerranéennes), 686 p. BEN MLIH Abdellah, Structures politiques du Maroc colonial, (Coll. Histoire et Perspectives Méditerranéennes), 396 p. BREJON DE IA VERGNÉE N., Polüique d'aménagement du territoire au Maroc. 271 p. DElANÔE G., Lyautey, Juin Mohammed V, fm d'un protectoraL 225 p. DElANÔE G.. La résistance marocaine et le mouvement .Consciencefrançaise", (t. 2), 171 p. - Le retour du roi et l'indépendance retrouvée, (t. 3), 207p. DIOURI Moumen. Réalités marocaines. La dynastie alaouite, de l'usurpation d l'impasse, 235 p. KACEM T.. Choix technologiques et systèmes alimentaires - Le cas du Maroc, (Coll. Bibliothèque du Développement), 172 p. KASRIEL Michèle, Libres femmes du Haut-AtlasDynamique d'une micro-société au Maroc, (Histoire et Perspectives Méditerranéennes), 245 p. KHANENOUBI A., Les premiers sultans mérinides, 12691331. Histoires politique et sociale, (Coll. Histoire et Perspectives Méditerranéennes), 245 p. IACROIX-RIZ A.. Les protectorats d'Afrique du Nord entre la France et Washington, (Coll. Histoire et Perspectives Méditerranéennes), 262 p. LAGARDÉRE Vincent. Le vendredi de Zallaga. (Coll. Histoire et Perspectives Méditerranéennes), 239 p. Maroc (le). Le Maroc des procès. En diffusion. 96 p. M'RABET Khalil. Peinture et Identité. L'expérience
marocaine, (Cartonné

QYED Georges, La gauche française et le nationalisme marocain: 1905-1955 (2 tomes), 1074 p. SALAHDINE Mohamed. Maroc: Tribus, Makh.zen et Colons - Essai d'histoire économique et sociale, (Coll. Bibl. du Développement), 340 p. VAN DER YEUGHf Michel, Le Maroc d nu. 192 p. VINCENT & ROYON, Économie de la construction au Maroc, (Coll. Villes et Entreprises), 190 p. Mournen Dioori (Lettre de): Chronique d'une expulsion annoncée, 128 p. Mournen Dioori: A qui appartieru le Maroc? 272 p,

-

Nombreuses

reproductions).

PHILIPPE BRACHET

CORRUPTION & SOUS-DÉVELOPPEMENT AU MAROC

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 - Paris

DU MEME AUTEUR I Recherches

-

- L'Etat-Entrepreneur:e cas de la Régie Renault (contribution à l une recherche CORDES sur les fonctions sociales du secteur public industriel en France, sous la direction de Pierre Naville) (Anthropos) 1970.

- Le contrôle
cations

- contrôle technique, contrôle des prix, contrôle financier

de l'Etat sur l'économie à travers les télécommuni-

(recherche CORDES, rapport ronétotypé du Commissariat au Plan) 1974. - La transformation des relations administration locale/usagers: vers quelle égalité? in: L'évolution des rapports entre l'Administration et les usagers (recherche de l'Institut français des sciences administratives - IPSA - sous la direction de Céline Wiéner pour le Commissariat au Plan, réalisée en 1986-1987) (Economica) 1991. - Le «particulier», usager de l'Equipement: administré ou partenaire? (recherche pour le Conseil général des Ponts et Chaussées) 1991-1992. II - Ouvrages - L'Etat-patron: tMories et réalités (le rôle des entreprises publiques, en France, depuis la Libération) préface du Pr H. Brochier (Syros, diffusion Cujas) 1973.

- Les Nationalisations (quand la Droite se sert de la Gauche) avec Jacques Gallus (Cerf, collection Objectifs) 1974.
- Propositions
pour sortir de la crise (signé Michel Rocard et collaborateurs) chapitre sur le téléphone (Cerf) 1974.

- Entreprises nationalisées et socialisme (rentabilité, service public, autogestion) préface de Laurent Fabius (Cerf) 1978. - Introduction aux sciences sociales (démarche scientifique et société) (Editions de l'Espace Européen) 20édition 1992.

Cet ouvrage est la 3c édition - corrigée, actualisée et augmentée - d'un ouvrage intitulé: «Descartes n'est pas Marocain - Le développement du sousdéveloppement au Maroc» paru en 1982 à La Pensée Universelle, Paris.

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1137-1

Pour Fadi/a, Naïma, Arnina et les autres...

ces Marocaines de double culture qui aspirent à une vie personnelle et savent qu'elles ne la vivront jamais.

INTRODUCTION
«DESCARTES, N'EST PAS MAROCAIN»*

TIrègne (c'est le cas de le dire!) au Maroc une atmosphère régressive, pesante. Et sa démographie en est une des raisons -la monarchie, une autre. Les raisons de cette régression sont autant subjectives, individuelles qu'objectives, globales. Parmi les raisons individuelles: le climat de violence et de frustration dans lequel le jeune Marocain est souvent élevé et qui lui construisent alors une personnalité de type névrotique (surtout pour les femmes) ou paranoïaque (pour les hommes). La raison d'ordre collectif est bien sûr le développement du sous-développement - une des seules choses qui se développent dans ce pays, avec la répression et la corruption. Mais ç'en sont des composantes. Ainsi, en 1981, la croissance de la production intérieure a été négative. Pendant ce temps, la population a d11augmenter d'environ 3,5%. Soit près de 900 000 Marocains supplémentaires. Le sous-développement a donc augmenté d'au moins 5%. Mais c'est là raisonner sur des moyennes. Or comme dans tous les pays sous-développés (1) les moyennes sont vides de
Cette fonnule est très compréhensible au Maghreb notamment * parce que les lycées français à Alger et à Rabat s'appellent «Descartes». (1) Je me refuse à parler de «pays en voie de développement» (PVD)

7

sens parce que les écarts sont trop grands. Le centième le plus riche de la population continue à s'enrichir sans frein ni pudeur (mais non sans inquiétude) pendant que la grande majorité s'appauvrit encore, atteignant, voire dépassant pour beaucoup le seuil de la famine. (2) C'est là une description qui est devenue banale, dans son horreur. Mais mon propos n'est pas de dénoncer ni de m'indigner. Non seulement parce que cela ne sert à rien, mais surtout parce qu'il y a mieux à faire: comprendre comment ce pays avec lequel44 années de protectorat (3) ont tissé des liens en est arrivé là, un quart de siècle après son indépendance. Depuis le 10 mai 1981 et jusqu'à la fm 1982, la France s'est engagée dans un effort de redéfmition de sa politique de coopération et de développement avec le Tiers-Monde. Elle visait alors à encourager là où ils existent les efforts de développement «autocentrés», c'est-à-dire susceptibles de s'entretenir d'eux-mêmes. Ceux en fm de compte qui, recherchant des assises solides, peuvent faire l'objet d'un dialogue responsable qui débouche sur un élargissement des bases de la croissance de l'économie mondiale. Dans cet esprit et concernant le Maghreb, le gouvernement français a passé des accords ambitieux et prometteurs
avec l'Algérie et la Tunisie. Avec le Maroc, il a commencé par augmenter son aide pour 1981 et par adopter une attitude d'attente. TIa espéré que le processus de paix au Sahara allait déboucher... Mais derrière le flou artistique dont son Souverain sait si bien entourer les réalités de son pays pour l'opinion étrangère (4), le Maroc s'enlise et fait de moins en moins d'efforts pour se redresser. Dès lors, continuer notre aide et notre coopération a-t-il un sens et lequel? Comment freiner le flot des Marocains en
dans le cas du Maroc car ce serait là une expression fausse, complaisante, hypocrite. (2) Ce qui illustre la remarque de Karl Marx sur le capitalisme: «accumulation de la misère à un pôle; accumulation de la ril:hesse à l'autre». (3) 1912-1956. (4) L'interview annuelle dans Le Monde et celle à la télévision française (de préférence sur TF1) en sont les piliers (cf. annexes 5, 6, 7 et 8).

8

situation irrégulière qui, tel une colonne de fourmis, cherchent à affluer en France par tous les moyens? Comment se faire une opinion sur ces questions sans comprendre où en est ce pays, son économie et pourquoi ils en sont là?
J'ai assuré en 1981 et 1982 le cours de maîtrise d'économie publique et politiques économiques à la Faculté de Droit de Rabat. J'ai donc fait durant cette période, au-delà de mon cours, une recherche socio-économique sur le Maroc. A travers les lectures, la documentation rassemblée mais aussi les discussions avec Marocains et Français, avec les étudiants, les collègues et les voisins, j'ai acquis certaines convictions. Et depuis dix ans, les inflexions qui s'y sont produites n'ont pas transformé le régime marocain mais ont au contraire apporté la preuve de sa résistance au changement. Deux ans, c'est trop court pour prétendre connaître un pays en profondeur. Mais pour une recherche à plein temps, menée sur un pays dans lequel on vit, c'est déjà suffisant pour comprendre bien des choses. Les deux personnes qui m'ont le plus aidé sont Roland Delcour et Paul Pascon. Le premier était correspondant du journal Le Monde au Maroc. TI a été arrêté et incarcéré juste après la visite officielle de F. Mitterrand, parce que «le Palais» n'avait pas apprécié ses deux articles: «Le Maroc sous le faix de la guerre» (Le Monde des 25 et 26/1/1983), ni celui sur «la mort du général Dlimi: la thèse officielle de l'accident est remise en cause au Maroc» (5) (Le Monde du 212/1983). TIa été interrogé jour et nuit pour qu'il donne ses sources d'information, puis expulsé sur pression de l'Elysée,
(5) En réalité, Hassan II avait appris des services secrets américains que Dlimi complotait contre lui avec des milieux opposants en exil. TIl'a convoqué à son Palais de Marrakech et vraisemblablement liquidé. Puis sa mort a été maquillée en accident de la route, ce qui constitue une solution plausible dans un pays qui détient le record d'accidents de la route par habitant. Cela s'est passé le 25 février 1983, soit l'avant-veille de la visite officielle de F. Mitterrand au Maroc. Le général Saunier, qui venait rencontrer son homologue marocain, s'est retrouvé sans homologue. Et la presse française fut interdite au Maroc pendant la visite officielle du président de la République française: conception un peu surréaliste de l'hospitalité, non?

9

«le Palais» voulant le juger au Maroc. Depuis, il n'y a pratiquement plus au Maroc de correspondant permanent de presse étrangère, mais des envoyés spéciaux qui y passent quelques jours. Quant à Paul Pascon, le meilleur spécialiste de sociologie rurale du Maroc, il avait la double nationalité française et marocaine; cette dernière acquise les premières années de l'indépendance, quand la religion musulmane n'était pas nécessaire. TIparlait l'arabe couramment. Un de ses fils s'est d'abord tué dans un accident de la route douteux, à la fin des années soixante-dix. Puis lui-même est mort en 1984 en Mauritanie, lui aussi dans un accident de la route d'une manière peu claire. Mais il est sûr qu'il en savait trop, qu'il se sentait menacé et qu'il n'était pas homme à se laisser intimider. Au cours des deux ans que j'ai passés au Maroc, j'ai acquis la certitude que toutes les conditions sont réunies pour qu'il continue de se sous-développer et que la cause principale en est d'ordre culturel et interne: la société marocaine n'assimile pas la technologie moderne importée et y réagit de manière régressive. La spéculation et l'agressivité des riches augmentent, ainsi que le parasitisme en général. La «modernisation» est très superficielle et masque en fait un renforcement du tribalisme, de la mentalité traditionnelle. Les aspects économiques du sous-développement sont une conséquence de ce phénomène, par l'intermédiaire de l'explosion démographique notamment: quand la population augmente de l'ordre de 3% par an, il faudrait que l'efficacité de la mobilisation pour la production soit bien grande pour que la croissance de cette production soit plus rapide que celle de la population. Or ce n'est pas du tout le cas, bien au contraire! Le régime est largement responsable de cette situation. Et le Roi est largement responsable du régime. Depuis maintenant plus de trente ans qu'il règne, il a imprimé à son royaume la marque de son style d'autorité: archaïque et manipulateur. TIsemble avoir réussi en profondeur à transformer l'aggravation de la misère en ferveur religieuse à l'égard de sa personne. C'est pourquoi la boucle est bouclée: l'échec économique du régime marocain est en même temps la cause de son dur10

cissement culturel. L'alternative moderniste qu'a tenté de représenter l'USFP (6) est depuis 1981 pratiquement vidée de toute substance. Ce qui ne veut pas forcément dire que la monarchie soit assurée de durer. Sa fragilité est qu'elle concentre toute sa légitimité en la personne du souverain. Le plus probable est que les forces religieuses et/ou militaires qui le renverseront tôt ou tard aggraveront encore le sous-développement et la répression (7). L'exemple de l'Iran est sur ce point dans tous les esprits, y compris au Maroc. Les intégristes musulmans dénoncent, au Maroc comme ailleurs, l'imposture des régimes «pro-occidentaux» comme celui d 'Hassan TI qui prétendent œuvrer pour le progrès et la justice sociale alors qu'un luxe de plus en plus insolent côtoie une misère croissante. La répression suffira-t-elle toujours à empêcher que leur audience ne se renforce alors qu'ils s'appuient sur l'évidence des faits? Que le remède qu'ils revendiquent soit encore pire que le mal, que le déchaînement de haine que provoque une révolution intégriste ruine un pays en profondeur pour plusieurs décennies: comment empêcher que le Maroc, après l'Iran, doive en faire la triste expérience pour que ses survivants acceptent d'en tenir compte?

Les cercles vicieux du sous-développement dans lesquels ce pays est enfermé résident donc dans les rapports qu'y entretiennent les différentes instances de la société: entre la technologie, l'économie, la culture, le pouvoir. C'est pourquoi cet essai aborde ces différents thèmes et esquisse une réflexion sur leurs interférences. Ce faisant, il me semble que sa portée dépasse le cas du seul Maroc. Ainsi: le dualisme comme dissociation entre secteurs moderne et traditionnel, dans l'économie et dans la société en général est d'observation permanente au Maroc. Mais il existe aussi en France et se manifeste par l'aggravation du chômage et les difficultés d'assimilation des mutations technologiques. Ou bien: malgré d'apparentes analogies comme le pouvoir du Président de la République en France et l'existence
(6) Union Socialiste des Forces Populaires. (7) Et même s'il meurt de sa belle mort, il est peu probable qu'un de ses fils lui succède normalement

11

d'un Parlement «élu» au Maroc, pourquoi les deux régimes sont-ils si fondamentalement différents? Pourquoi crier «Vive le Roi» en France est-il simplement un peu ridicule mais possible, alors qu'au Maroc, crier «Vive la République» serait subversif et impensable? Beaucoup de Français se font du Maroc une image de carte postale. Même ceux qui y ont passé un mois de vacances, le temps de se faire quelques souvenirs colorés. A gauche, on nourrit souvent un a priori pro-Arabe issu de la guerre d' Algérie. Mais pour décharger son sentiment de culpabilité, on tombe alors dans le piège de l'aide qui est trop souvent stérile parce qu'elle renforce la plupart du temps la corruption des classes dirigeantes et de la bureaucratie. Je ne suis pour ma part ni pro ni anti-Arabe. Les Marocains sont d'ailleurs encore beaucoup moins Arabes que les Français dans leur ensemble ne descendent des Francs. Mais «un chat est un chat» comme on dit. S'il ne s'agit pas de différences de races à proprement parler, les différences culturelles sautent aux yeux. TIserait stupide de les minimiser sous prétexte d'universalisme. La difficulté est de les exprimer d'une manière qui s'en tienne à des constatations de faits et ne puisse être taxée de jugements de valeur. Car en effet, les Marocains, comme tous les peuples ont un droit absolu à être comme ils sont et à évoluer comme ils veulent. Mais cela étant admis, ceci nous donne le droit d'en penser ce que nous voulons, et d'en tirer les conséquences que nous voulons aussi quant à nos relations avec eux. Or, dans leur très grande majorité, les Marocains ne nous reconnaissent pas ces droits, tout simplement parce que la notion même de droit n'a pas de consistance concrète chez eux où le pouvoir, c'est l'arbitraire et où les règles sont faites pour être tournées. La très grande majorité d'entre eux ne fait pas la distinction entre le subjectif et l'objectif et pone des appréciations de type affectif en guise de jugements rationnels. TIsveulent qu'on les aime, qu'on aime leur pays, mais ont peur qu'on les comprenne, parce qu'ils ne nous comprennent pas. Et que comprendre objectivement des réalités socio-politiques est une quasi-impossibilité dans le climat qui «règne» au Maroc.
<<Descartes

n'est pas Marocain»: cette formule par la-

12

quelle ils se justifient d'être comme ils sont aux yeux des Français a plus de portée qu'ils ne le croient. Car au sens large, le cartésianisme, c'est l'attitude d'esprit qui consiste à chercher à comprendre le réel (8) pour ajuster son comportement en fonction de ses intérêts: et c'est la même attitude apprise enfant dans la famille et à l'école, que l'adulte applique à son travail comme à l'ensemble de ses rapports aux autres. Etre «cartésien» sans même le savoir, c'est avoir l'habitude devenue inconsciente de distinguer les causes des conséquences des phénomènes, pour pouvoir agir sur les premières afm d'obtenir des résultats souhaités au niveau des secondes. Ce type de comportement est très rare au Maroc. TI semble que la technologie moderne, qui est pourtant largement présente, n'ait pas été assimilée (ou très peu) mais qu'au contraire elle alimente un renforcement de la mentalité traditionnelle. Parce qu'elle s'introduit dans une société où le travail est une anti-valeur. Où il faut être le dernier des chaouchs (9) - ou une femme - pour être obligé de travailler, et le subir passivement comme une fatalité. Où avoir du pouvoir, c'est ne rien faire, laisser les autres travailler pour soi. Et où chacun trouve cela normal et espère en faire autant sur ses vieux jours, c'est-à-dire à partir de la quarantaine. TI est vrai que - comme me le faisait remarquer Paul Pascon - il y a seulement moins d'un siècle, la roue n'était utilisée au Maroc que pour remonter l'eau des puits. Son seul usage pour le transport était un carrosse offert par la Reine d'Angleterre! Depuis, il y a bien eu une certaine assimilation puisque les Marocains commencent à savoir monter et réparer certains modèles automobiles simples. Mais le rythme du progrès technique est plus rapide que celui de son assimilation. L'écart croissant qui en résulte est utilisé par le pouvoir pour renforcer son emprise: en interposant entre le peuple et
(8) Pour quelqu'un de mentalité moderne, la vérité, c'est la confonnité de la pensée au réel objectif. Alors que, pour quelqu'un de mentalité archaïque, à l'inverse, le réel, c'est ce qui est confonne à la vérité, c'est-àdire à l'ordre du Monde révélé par la religion. (9) Garçon de courses bon à tout faire, degré zéro de la hiérarchie dans l'administration.

13

lui une couche de techniciens étrangers qui assurent pour l'essentiel le contrôle du fonctionnement de la technologie moderne, il s'approprie le monopole de ses avantages (puisque c'est lui qui les paye, même si l'argent vient d'ailleurs) en évitant les inconvénients (que des cadres marocains puissent prendre des responsabilités élevées en fonction de leurs compétences, car alors, ils constitueraient une menace pour ce pouvoir de type tribal). Dans ce sandwich, les coopérants ont le rôle de la chair à pâté. lis sont pris entre deux feux et s'aperçoivent vite qu'ils ne sont pas là pour diffuser leur savoir mais pour le prestige (coopération culturelle) ou pour travailler à la place des Marocains (coopération technique). Et l'élite technicienne marocaine est suspectée, mise en quarantaine. Elle n'a souvent d'autre issue que l'exil. Que pouvons-nous y faire? Je n'ai pas de recette toute faite. li n'yen a pas. Une redéfinition et un redéploiement de l'aide française seraient nécessaires, et elles avaient commencé sous l'impulsion de Jean-Pierre Cot au ministère de la Coopération et du Développement jusqu'à sa démission fin 1982. Chacun sait que ses propositions s'étaient heurtées à l'hostilité de la majorité des chefs d'Etats bénéficiaires de l'aide française, parce qu'elles allaient y remettre en cause les intérêts dominants liés à la corruption - à commencer le plus souvent par les milieux dirigeants eux-mêmes. Or le Président F. Mitterrand a finalement tranché en faveur de ces derniers, remplaçant J.-P. Cot par Christian Nucci, dont les démêlés avec son directeur de cabinet devant la justice indiquent suffISamment qu'il ne s'est pas opposé au système tra. ditionnel de l'aide. Ce laxisme a coûté fort cher à la France et a contribué à aggraver la situation en Afrique. Au point qu'une tentative de coup d'arrêt y a été portée à la conférence franco-africaine de La Baule en 1990. Mais elle fut insuffisante à influencer le régime marocain, habile à jouer de son rôle de modérateur sur la scène internationale, pour empêcher une remise en cause interne. Mais cette redéfinition de l'aide ne sera efficace que si elle est comprise. Et d'abord par les Français. Car il faudra sûrement assumer le risque d'une rupture, même provisoire pour que le Maroc apprenne à tenir ses engagements.

14

CHAPITRE PREMIER A LA DECOUVERTE DES PAYSANS DU GHARB

Le Gharb est une plaine côtière située entre Rabat-Salé au sud et les montagnes du Rif au nord. Peu mise en valeur sous le Protectorat, elle a fait l'objet, à la fm des années soixanté du «projet Sebou» (du nom du fleuve qui la traverse): plaine marécageuse assainie, son irrigation est largement avancée. «Le projet Sebou, le seul projet qui aurait pu mettre en danger la bourgeoisie rurale a été rejeté. Ambitieux plan de développement régional, il était le résultat d'années d'étude pour la transformation radicale sur le plan économique et social de la vallée du Sebou. En résumé, les planificateurs étaient allés plus loin que la solution purement technique de construction de barrages et de systèmes d'irrigation perfectionnés. TIs avaient proposé la renaissance du douar marocain en tant qu'unité économique et politique chargée de la gestion d'une banque de terres constituées de terres reprises aux colons, de terres domaniales mais aussi de terres à reprendre aux propriétaires marocains. Le régime et le général Oufkir en particulier s'élevèrent contre ces conceptions qui impliquaient la participation et la mobilisation des masses paysannes. On élimina donc du projet tous les éléments de transformation sociale. Mais les experts de la Banque Mondiale, dont dépendait le finance15

ment du projet, n'étaient pas disposés à accepter un projet purement technique. Il s'ensuivit un compromis: le Code des Investissements agricoles de juillet 1969. Le Code prévoyait des mesures pour les exploitations comprises dans les périmètres irrigués, pour le regroupement des parcelles, pour la désignation d'un héritier unique dans certains cas et pour l'instauration d'un système de contrats bilatéraux entre l'Etat et les propriétaires pour les cultures de rente. Le Code prévoyait également l'expropriation de certaines terres touchées par l'irrigation. Mais le régime n'était pas disposé à aller trop loin sur cette voie, ce qui, à mon avis, a provoqué une crise entre le Maroc et la Banque Mondiale. Finalement, pour faire plaisir à cette dernière, l'Etat a procédé à certaines expropriations - en 1972 on pouvait les évaluer à 5000 ha environ - dont certaines touchaient des membres de la famille royale... La terre a joué pour le contrôle des campagnes le même rôle que les postes administratifs pour la manipulation des élites intellectuelles. Les nouveaux koulaks peuvent être interposés entre le Palais et les paysans sans terre dont le nombre ne cesse de grandir.» (1) Plus de dix ans après, je vais à la rencontre de ces paysans du Gharb. J'ai pu participer à un stage de l'Institut agronomique et vétérinaire de Rabat (2) à Sidi alal Tazi, gros bourg situé sur la grand 'route Rabat-Tanger. L'Institut dispose d'un budget par étudiant bien supérieur à celui des Facultés. TI lui pennet d'organiser des stages d'une semaine sur le terrain, chacune des quatre années d'études. Enseignement bien plus concret (basé sur des études de cas observés directement) que le cours magistral monotone et stérilisant. Ces stages sont aussi pour les étudiants l'occasion d'une vie de groupe nouvelle, d'un brassage social. Et dans ce pays si pudibond et misogyne (comme tous les pays musulmans),
(1) John Waterbury, Le commandeur des croyants (PUF) 1975, pp.167-168. (2) Grâce à Paul Pascon, alors directeur du département de sociologie de cet institut.

16

ces stages sont mixtes. Les étudiants dorment dans des dortoirs dans de grands bâtiments, sur des lits de camp. TIs y font aussi une cuisine sommaire, achetant des provisions au bourg distant, dans ce cas, de quelque deux cents mètres. Mais l'essentiel de leur temps se passe dans les douars où ils sont hébergés par groupes de trois chez les paysans dont ils étudient l'exploitation, sous l'angle d'un thème. Pour dédommager ces paysans, et surtout pour les mettre en confiance, ceux~ci sont reçus à Rabat, à l'Institut. On leur présente les lieux. TIs assistent à certains cours et participent à une soirée culturelle. TIspeuvent ainsi vérifier que l'Institut n'est pas une annexe du fisc camouflée! L'Institut n'a pas de mal à trouver des paysans en nombre suffisant, malgré la gêne que cela leur procure: toutes ces relations nouées pourront toujours servir plus tard. L'enseignant responsable du stage a pris place dans ma voiture. TI me servira de guide et d'interprète. Entre Kénitra" et Tazi, nous nous arrêtons dans une ferme qui borde la route, non loin du fleuve. Nous sommes en février et le temps est pluvieux. Eclaircies et averses. Sol boueux. Le chef d'exploitation est une femme, qui vient à notre rencontre. Frêle silhouette blanche dans son habit traditionnel. Son turban masque en partie son mince visage, faisant ressortir ses yeux vifs, qui brillent d'intelligence. Depuis la mort de son mari, tué dans un accident de la route, elle a repris la ferme, qu'elle dirige avec beaucoup d'habileté et d'autorité. Nous arrivons à Tazi, pataugeons dans la boue pour rentrer dans le grand bâtiment en ciment et tôle ondulée, et rejoignons les étudiants qui viennent faire le point avec nous sur leur thème. Un groupe a choisi d'étudier les Centres de mise en valeur, qui rassemblent les techniciens d'Etat chargés d'administrer les aides de l'Etat et d'effectuer les contrôles correspondants. TIs se demandent si la culture de la betterave à sucre, imposée dans les contrats qui lient les paysans à l'Etat, est rentable. Les techniciens du Centre en sont certains; les paysans affirment pour la plupart le contraire. Qui croire? Les étudiants ont observé que l'agent du Centre n'a de contact avec les paysans que deux fois par an. Et encore l'une des deux est-elle indirecte puisqu'elle s'effectue par l'intermédiaire du conducteur de tracteur qui laboure les

17

champs. Des directives et des revendications

peuvent être

transmises, mais il n'y a pas de dialogue.

.

La canne à sucre a été introduite en 1975. TIest question de la mécanisation de sa coupe, «qui pose des problèmes de main-d'œuvre». Nous découvrirons plus tard ce que cache cette formule. Mais déjà, l'enseignant fait observer que dans la forêt voisine, une tribu qui estime avoir droit de parcours empêche sa mise en valeur: ne pourrait-on les sédentariser dans la plaine, comme on l'a fait ailleurs, où ils aideraient à la coupe de la canne et aux autres travaux saisonniers? Ne vaut-il pas mieux créer des emplois que les supprimer par une mécanisation artificielle, qui suppose d'ailleurs dans le cas de la canne un nivellement des sols sur de grandes surfaces? Mais au-delà des discours, qui se préoccupe réellement de créer des emplois à la campagne? Les paysans se méfient de l'arrivée d'étrangers au village et préfèrent payer à la journée des salariés qui repartent, pour les travaux qui dépassent les capacités de travail de la famille. Le soir, nous retournons diner et coucher chez la famille dont j'avais fait la connaissance au passage. Nous prenons la Landrover de l'Institut et son chauffeur. Dès que nous arrivons dans la cour, la famille sort pour nous accueillir, avec une lampe à gaz, car l'électricité ne dessert que les villes. La maison, construite en briques (et non en pisé) est propre et rangée. Des banquettes garnies de coussins font le tour de la pièce. Elles servent à la fois pour s'asseoir et pour dormir. Un couscous nous est servi par les fille et belle-fille de la paysanne. Nous nous emmitouflons dans des couvertures, car il fait froid dès la nuit tombée, après avoir ôté à la porte nos chaussures crottées. La paysanne nous raconte les dernières nouvelles, que l'enseignant me traduit à mesure. Elle voudrait faire mettre l'électricité et a commencé cette année par faire poser l'installation intérieure. Plus tard, elle achètera un groupe électrogène. Car les ms électriques (et téléphoniques) traversent les champs, mais sans s'arrêter pour apporter le progrès à la campagne. Tazi en est pourvu, ainsi que la sucrerie qui est pourtant au milieu des champs et qui brille la nuit de tous ses feux. Dans ses discours, le Roi se plaint périodiquement de l'exode rural. Mais cela n'empêche pas le programme d'électrification des campagnes de rester embryonnaire. 18

Là où les lignes électriques ne sont pas installées, on peut mettre l'électricité à ses frais, en achetant soi-même fIls et poteaux. Et si des voisins se décident plus tard à en faire autant, on peut leur revendre le courant au prix que l'on convient (ce qui est interdit en France). La R.E.D. (3) peut effectuer le branchement, mais ses prix sont si élevés qu'on a intérêt à le faire soi-même~ Et la procédure officielle exige de telles formalités (permis de construire, plan certifié conforme de la façade de la maison, schéma de l'installation électrique...) que le plus souvent, le raccordement au réseau se fait à coups de bakchichs. La paysanne nous raconte aussi l'histoire du vol d'arachide dont elle a été accusée en la personne de son fils par son voisin, gros propriétaire. TIavait soudoyé les gendarmes pour lui porter tort car il ne l'aime pas à cause de son charisme: dans les réunions de paysans, c'est toujours elle qui est choisie comme porte-parole. Mais un des gendarmes ne marchait pas dans la combine. Deux' des trois voleurs ont finalement été retrouvés (le dernier est en fuite); ils ont reconnu que le fIls de la paysanne ne leur avait pas acheté l'arachide volée, comme le prétendait le voisin, qui peut-être convoitait les terres de la paysanne. Cette dernière les a confondus en leur montrant qu'ils n'avaient aucune preuve (<<avez-vous compté les cacahuètes?») et que si c'était son fIls le voleur, ils n'auraient pas eu à se donner le mal de venir le chercher: elle le leur aurait amené elle-même. Le lendemain, journée sur le terrain avec un groupe d'étudiants sur le thème de la main-d' œuvre. Le douar où nous nous rendons est situé à quelques six kilomètres de Tazi, au bord du Sebou, sur une route toute droite parsemée de nids de poule. Nous visitons d'abord la ferme du cheikh (4) sous la conduite du moqqadem (5). Ce dernier nous réunit ensuite à côté de l'épicerie à la demande des étudiants qui veulent poser leurs questions. Des paysans se joignent à notre petit groupe. Mais en fait, l'autorité du moqqadem est très subordonnée et au bout de quelques minutes, il nous annonce que le cheikh nous attend chez lui. Nous nous y rendons en pataugeant de nouveau dans la boue. Nous nous installons sur
(3) Régie Electrique de Distribution. (4) et (5) Chef de fraction administrative et l'auxiliaire qu'il contrôle.

19

les banquettes en dem-cercle. TIrépondra à toutes nos questions pendant deux heures et nous servira un couscous. Pendant les campagnes sucrières (betterave et canne) c'est le Centre de Mise en Valeur (CMV) qui organise la rotation de la main-d'œuvre entre les douars: il répartit les jours d'accès à l'usine. La canne est plantée par blocs, qui concernent chacun plusieurs villages. Y a-t-il un problème de chevauchement entre les deux campagnes? Le CMV s'arrange pour qu'il n'ait pas lieu: la coupe de la canne est mobile, alors que la betterave doit être semée en novembre pour être récoltée en mai. Mais ce douar en fait très peu. La canne se coupe huit fois après sa plantation, sans entretien à chaque pousse. TIfaut attendre 18 mois la premère coupe, et un an ensuite. L'arrachage est un gros travail, qui ne sera nécessaire ici qu'à partir de 1983. C'est sans doute pourquoi la canne est pour l'instant plus populaire que la betterave, dont le rendement est fonction de la qualité du travail d'entretien. Mais l'arrachage des souches de cannes sera fait mécaniquement par le CMV. Le cheikh n'utilise pas des membres de sa famille comme main-d'œuvre: ses enfants vont à l'école. TIpaie des journaliers d'autres villages, qui sont bloqués dans leur travail pendant quelques jours. Cela à tour de rôle, selon une rotation organisée par le CMV. Le village comprend un miller de personnes, soit 115 fanùlles. TIy a 116 exploitations et une superficie moyenne de 3,2 ha. Ce sont des terres collectives, partagées entre ayants droit. Depuis la dernière répartition, en 1976, elle est restée fIxe. L'engouement pour la canne faiblit depuis le gel de 1980 qui fIt baisser le bénéfIce net dans la proportion de 9 à 1. Une expérience a été faite sur deux parcelles voisines labourées pareillement: elles ont donné le même rendement alors que l'une avait été plantée de betteraves en sec, et l'autre de piments rouges en irrigué. La betterave assure donc un bon renouvellement du sol. Les chargeurs de camions sont payés par la sucrerie à la tonne: le transport n'est donc pas rentable quand les betteraves sont petites et peu denses en sucre. Quand un camion voit au bord de la route un tas de betteraves trop petit pour le remplir, il fIle se remplir ailleurs pour ne pas perdre de

20

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.