Côte-d'Ivoire : la dépendance et l'épreuve des faits

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296148673
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COTE-D'IVOIRE La dépendance et l'épreuve des faits

LA CÔTE-D'IVOIRE À L'HARMATTAN AMONDJ!Marcel: Côte-d'Ivoire, le PDCl et la vie politique de 1944 à 1985. BERNADET Philippe: L'association Agriculture-Élevage chez les Peuls semi-transhumants de Côte-d'Ivoire. Front Populaire Ivoirien (FPI) : Propositions pour gouverner la Côte-d'Ivoire.. introduction par L. Gbagbo. GBAGBO Laurent: Côte-d'Ivoire, économie et société à la veille de l'Indépendance (1940-1960) et : Côte-d'Ivoire, pour une alternative démocratique. KOFFI TEYA Pascal: Côte-d'Ivoire, le Roi est nu. WONDJI Christophe: La côte ouest-africaine du Sénégal à la Côte-d'Ivoire (1500-1800). ANOUMA Joseph: Les matins blafards (poésie). BACHYVictor: La Côte-d'Ivoire et le cinéma. DERVAINEugène: Termites (poésie). LIKINGet MANJOK : Orphée d'Afrique (roman-théâtre). KOTCHYBarthélémy: La critique sociale dans l'œuvre théâtrale de Bernard Dadié. MIEZAN BOGNINI: Herbe féconde (poésie). Oussou ESSUI D. : Les saisons sèches (roman). WEREWERELIKING: Elle sera de jaspe et de corail, journal d'une Misovire (roman). ZADI ZAOUROUB. : Fer de lance (poésie).

MARCEL

AMONDJI

CÔTE-D'IVOIRE: LA DÉPENDANCE ET L'ÉPREUVE DES FAITS

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur:
Félix Houphouët et la Côte-d'Ivoire, L'envers d'une légende, éd. Karthala, 1984, 333 p. Côte-d'Ivoire - Le PDCI et la vie politique de 1944 à 1985, éd. L'Harmattan, 1986, 208 p.

@ L'Harmattan, 1988 ISBN: 2-7384-0072-8

Je dédie ce livre à Laurent Akoun, et à tous les enseignants persécutés pour avoir voulu préserver l'indépendance de leur syndicat.

«

La santé morale de la société est fonction

non de sa prospérité présente, mais du degré de sa progression réellement sentie vers le bien et la vérité. Lorsqu'il y a ce mouvement, le mieux-être devient aussi une illustration réjouissante de l'existence de ce mouvement ». Fazil [skander

PRÉFACE

d'espérance soulevée en 1980 par la la vie politique ivoirienne est retombée dans sa traditionnelle immobilité à la suite du 8e congrès du Parti démocratique de Côte-d'Ivoire (PDCI), tenu à la fin de l'année 1985. Cela signifie-t-il que les mouvements de la période comprise entre 1980 et 1985 n'ont été que des feux de paille sans lendemain? Certains l'ont affirmé doctement ici ou là. Ce n'est pas mon avis. Cependant je me garderais bien d'entrer dans ce débat étriqué. Le lecteur sera sans doute plus curieux de connaître les causes politiques et sociales, lointaines ou actuelles, ainsi que les conséquences de ces deux démarches apparemment contradictoires d'un règne finissant: l'ouverture démocratique esquissée en 1980 et la régression dans l'autocratie confirmée en 1985.
«

Après

la vague

démocratisation

»,

*

En 1980, la « démocratisation» avait donné aux Ivoiriens le sentiment enivrant d'aborder une période de leur histoire pleine de mouvement, qu'ils allaient pouvoir remplir de réalisations audacieuses, à leurs mesures et pour eux-mêmes, telles qu'ils en rêvaient presque tous depuis le 3 juin 1960, date à laquelle M. Houphouët-Boigny se résigna à l'indépendance. En 1985 par contre, après la grave crise d'identité que le PDCI a traversée en 1983, l'objectif du 8e congrès semble avoir été de marquer les limites de la « démocratisation », les 9

inconvénients de cette timide réforme devenant de jour en jour plus nombreux que les avantages qu'on en avait escomptés. Dans l'ensemble, les échéances de 1985 ont confirmé l'hégémonie du chef de l'État sur un personnel politique qu'il a lui-même sélectionné au fil des années et dont il n'avait rien à craindre dès lors qu'il avait résolu de ne pas céder à leur mouvement d'humeur de 1983. Il serait vain de contester ce fait. Pourtant, ce n'est pas la seule leçon de cette période riche entre toutes. Surtout, elle ne doit pas faire oublier le fait qu'aucun des grands problèmes révélés à cette occasion n'a été résolu, ni que le succès dont on a crédité M. HouphouëtBoigny a été obtenu en déplaçant les tensions à l'intérieur de la société, mais sans toucher aux causes qui les entretiennent. Pour être certainement brillante en termes de politique politicienne, l'opération à laquelle on a donné le nom de «reprise en main» pourrait rapidement se ressentir de l'instabilité du terrain sur lequel elle fut assise. On ne peut pas, en tout cas, juger correctement de la solidité de la situation qui en est résultée si on ne tient pas compte de la nature des causes qui ont rendu cette opération nécessaire, ni de celles qui ont permis son apparent succès. Plusieurs faits constatés et des propos entendus après les

échéances de 1985 montrent tout à fait que la « démocratisation », si elle a été interrompue avant d'avoir produit tous les effets qu'on en attendait dans les milieux les plus divers, elle a tout de même contribué à réveiller la conscience nationale assoupie depuis les drames de 1963-1964. Les luttes politiques et sociales qui ont marqué la période envisagée ont révélé les limites du modèle houphouétiste comme facteur de préservation de la paix sociale et de la concorde nationale. Désormais, la conscience de la nature malfaisante du modèle de développement fondé sur la dépendance, de son incapacité à défendre et à développer la personnalité ivoirienne et la construction nationale ne pourra que s'étendre, tant prévaut le sentiment que la politique de développement dont la Côte-d'Ivoire a besoin doit, nécessairement, s'accompagner de mesures propres à affirmer la personnalité ivoirienne face aux influences étrangères, politiques, économiques et idéologiques, qui menacent de la submerger. 10

*

Il m'a paru indispensable de partir d'un exposé très rapide de l'ensemble des événements consécutifs au 7" congrès, celui

de la « démocratisation », tels que chacun a pu les connaître notamment à travers les comptes rendus de la presse ivoirienne; puis, d'examiner le sens et la portée de ces événements après les avoir situés à la fois dans leur contexte social et politique et dans le cours général de l'histoire de la société ivoirienne depuis ses origines qui, soit dit pour mémoire, ne remontent pas plus loin que les premières décennies de ce siècle. S'il est aujourd'hui un pays d'Afrique noire où les pesanteurs de l'histoire doivent être prises en compte si on veut comprendre le présent et pour scruter l'avenir, c'est bien la Côte-d'Ivoire. C'est d'abord, en effet, le seul pays qui a connu une continuité (j'allais écrire: une immobilité) institutionnelle presque parfaite. Et puis, tout le savoir-faire de M. Houphouët-Boigny ayant consisté, depuis 1951, à « gérer les équilibres» plutôt qu'à concevoir et conduire une politique créatrice de mouvement, la situation politique de la Côted'Ivoire se caractérise par une extraordinaire accumulation de problèmes qui n'en finissent pas d'attendre leur solution. Il s'agit, dans ce fatras, de répérer les enjeux politiques et sociaux les plus permanents; ceux qui traduisent le plus clairement les besoins et les frustrations de la société, comme la duplicité ou l'incurie des gouvernants. Ainsi, si je me suis particulièrement apesanti sur la crise de l'enseignement et sur les difficultés de l'ivoirisation, ce n'est pas par convention mais parce que, réellement, ces questions n'ont pas cessé de hanter les relations des Ivoiriens et de leurs gouvernants depuis la nuit coloniale jusqu'à nos jours. Les termes dans lesquels ces problèmes ont été posés ou se posent peuvent servir à figurer la dynamique des rapports entre la société et l'État « indépendant» de Côte-d'Ivoire exactement de la même manière qu'ils traduisaient, naguère, la dynamique des rapports entre la communauté des « indigènes» et l'administration de la colonie française du même nom. De sorte qu'il suffit de se guider sur la ténacité actuelle de la demande populaire en matière de constructions scolaires et de formation de maîtres; ou bien, en matière d'ivoirisation de l'économie nationale, pour distinguer aussi clairement que 11

possible - car il faut réserver la part de l'imprévisible dans toute prévision p~litique - de quelle manière évolueront les rapports entre l'Etat houphouétiste et la société ivoirienne dans le proche avenir, que M. Houphouët-Boigny soit toujours à la barre ou non.
*

Les Ivoiriens sont un peuple loyal, toute leur histoire le démontre. Par contre, leurs dirigeants ne les ont jamais payés de retour, et c'est le moins qu'on puisse dire! On en a une nouvelle illustration dans la façon dont se prépare 1'« après-

Houphouët ». Avec les thèmes à la mode de la

«

nouvelle

école ivoirienne» et du « retour à la terre », ne s'agit-il pas de figer les inégalités actuelles et de renforcer la dépendance ? Sans doute, on s'étonnera de lire qu'en somme il serait possible à un régime ivoirien d'être encore plus dépendant que ne l'est celui de M.Houphouët-Boigny. C'est que jusqu'ici et hormis le plus honoré d'entre eux, aucun des grands dirigeants du pays n'a accepté son aliénation sans résistance ou, à tout le moins, sans nausée. Or, on vient d'entendre un ministre d'État et le président de l'Assemblée nationale prôner ouvertement des idées politiques qui ressemblent tout à fait à des appels d'offres pour une nouvelle colonisation de la Côte-d'Ivoire. Au fur et à mesure que s'approche le jour où il faudra bien que le pays apprenne à se passer de leur homme providentiel, ne dirait-on pas que certains cherchent à l'entraîner dans une voie où il court les plus grands risques de perdre définitivement une identité chèrement acquise? Ils devraient pourtant se souvenir que des dirigeants qui asservissent leur pays à des puissances étrangères se condamnent eux-mêmes au néant. L'Afrique - pour rester vague - a déjà une longue expérience en la matière...
*

Comment conditions? des scrutins de l'opinion ont marqué

se comportent la masse des Ivoiriens dans ces Pour en juger, nous disposons des enseignements de 1980 et 1985, ainsi que ceux des mouvements publique et des incidents politiques et sociaux qui le premier lustre de la décennie 1980.
*

Je voudrais, pour finir, dire quelques mots sur mes sources. 12

La lecture de la presse ivoirienne a fourni la part la plus substantielle de la documentation de ce livre. Dans cette substance, j'ai privilégié les documents les plus officiels. La difficulté principale a été de résister à la tentation de solliciter des textes ou des propos souvent terriblement ambigüs. Je me suis donné pour consigne de m'en tenir aussi près que possible du sens littéral, sauf lorsqu'il me paraissait tout à fait indispensable de percer le bois de la langue politique houphouétiste afin d'en faciliter la pénétration au lecteur peu ou pas du tout familiarisé avec les arcanes de l'histoire politique et sociale de la Côte-d'Ivoire.

13

I

«

LA CÔTE-D'IVOIRE »

CHANGE DE SCÈNE...

1 D'un congrès à l'autre

Avant le 8e congrès du Parti démocratique de la Côted'Ivoire (PDCI), tant les Ivoiriens que les observateurs étrangers, tout le monde semblait convaincu que ces assises seraient l'occasion d'importantes réformes du système politique existant depuis l'indépendance et qui, pour l'essentiel, était resté inchangé malgré la « démocratisation» promise en 1980. Si personne ne croyait plus vraiment à l'éventualité d'un départ définitif du président Houphouët-Boigny de la scène politique dès cette année-là ainsi que d'aucuns l'avaient prophétisé, les milieux informés tenaient généralement la désignation d'un Vice-président ou d'un Premier ministre pour la décision la plus certaine parmi celles que pouvait logiquement prendre l'instance suprême du parti unique. L'agence Reuter affirmait, dans une dépêche reprise intégralement par la presse ivoirienne:
« Au cours (de son 8econgrès), le PDCI désignera le colistier du président Houphouët-Boigny pour les présidentielles (...) En même temps que le chef de l'Etat, sera élu, pour la première fois, un vice-président (...) Le candidat à ce poste doit être choisi par les assises de septembre du PDCI. » I

Le congrès qui s'est tenu du 9 au 12 septembre 1985 et la série de scrutins qui l'ont précédé (renouvellement des instances locales du parti unique) ou suivi (élection du président de la République, des députés à l'Assemblée nationale et des conseillers municipaux) n'ont pas apporté de
1. Fraternité Matin, 8/9/85.

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changements substantiels dans les institutions, à part une augmentation très sensible de toutes les fonctions électives et administratives, tant en ce qui concerne l'administration du parti unique qu'en ce qui concerne celles des institutions de l'État proprement dit et, par conséquent, du nombre des acteurs - peut-être dirait-on plus justement: des figurantsde la vie politique officielle. Ces fonctions, d'ailleurs souvent cumulées, se répartissent aujourd'hui de la façon suivante: Comité exécutif = 13 membres en 1985 (9 en 1980) ; Bureau politique = 58 (32) ; Comité directeur = 208 (100) ; Députés = 175 (147) ; Municipalités = 135 (37). A cela s'ajoutent la création de
14 nouvelles préfectures et l'augmentation du nombre des ministères de 28 (en 1983) à 40, dont 9 ministères d'État au lieu de 5 seulement auparavant. Mais, le plus remarquable c'est que, à partir du 8e congrès, des mots et des expressions autrefois courants, mais qui furent quelque peu délaissés après 1980, sont revenus en force sous la plume des chroniqueurs officieux ainsi que dans les discours

officiels, éclipsant même « démocratisation », le maître-mot
de la dernière période. Cela se remarque particulièrement bien dans les commentaires inspirés par le remaniement ministériel du 9 juillet 1986. M. Laurent Fologo par exemple, le porte-parole du nouveau gouvernement, lorsqu'il vint commenter le remaniement devant la presse, ne prononça pas une seule fois les mots « démocratie» et « démocratisation ». En revanche, il se montra très attentif à rappeler le trépied caractéristique de l'immobilisme foncier et un peu honteux de

ce régime:

«

Stabilité, renouveau, continuité» ; mots dont, en

outre, un passage de son allocution soulignait le sens et le poids qu'on voulait désormais leur conférer:
« Le président Houphouët-Boigny (...) à toujours obéi à une préoccupation supérieure: construire la nation ivoirienne, œuvre de longue haleine, à partir de l'État hérité de la colonisation. » 2

Cette référence à un passé bien antérieur à 1980 et ce renvoi de la construction nationale à une échéance éloignée et vague ne peuvent être ni fortuits ni innocents, surtout quand c'est le fait du même homme qui, dix mois plus tôt, ne mesurait pas
2. Fraternité Matin, IOnt86 : texte de l'allocution de M. Fologo.

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son enthousiasme pour la

«

démocratienouvelle manière» :

« Je pense, disait-il alors, que la démocratie nouvelle manière, malgré ses imperfections, à constitué une forme de secousse salutaire. Cela fait aussi partie du sursaut national» 3. En fait de sursaut national, voilà ces messieurs parés pour un formidable bond en arrière dans un passé de cauchemar. Et c'est M. Houphouët-Boigny lui-même qui avait donné le signal de ce mouvement rétrograde dès le mois d'octobre 1985 lorsque, après sa sixième élection, il avait confié aux

journalistes qu'il considérait sa réélection comme un « mandat pour continuer ce que nous avons commencé voici 25 ans ».
*

Cependant, les rumeurs propagées par la presse ne devaient pas tout à la seule imagination des journalistes. La certitude de ceux qui annoncèrent d'importants changements institutionnels pouvaient se fonder sur au moins deux sortes d'évidences, les unes liées à l'évolution rapide de l'opinion publique ivoirienne sous l'influence de ce qu'on a appelé «l'affaire Yacé », puis la «démocratisation », vers une certaine radicalisation sur un fond de patriotisme reviviscent; les autres liées à l'échec patent du modèle économique fondé sur la dépendance, et à la dégradation consécutive des conditions de vie. Inséparables, le regain évident de nationalisme et l'exigence de la démocratie traversaient toutes les catégories sociales, y compris celles qui doivent leur émergence et leur existence au système politique actuel. De sorte que M. Houphouët-Boigny s'est réellement trouvé devant une cruelle alternative: ou bien opérer une mutation profonde des règles de fonctionnement du régime en cédant à la nation une part des prérogatives qu'il détient absolument; ou bien, en refusant de les céder, prendre le risque de s'isoler encore plus de la nation. On a cru un peu vite que son choix serait le renforcement de sa position morale. C'était sans compter le fait qu'en ce qui concerne les affaires de ce pays, ce ne sont pas les Ivoiriens, quels qu'ils soient, qui font les choix. Le dilemme du chef de l'État ivoirien concernait aussi d'autres gens. A l'approche du 8c congrès, les milieux d'affaires
3. Fraternité Matin. 7/10/85.

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