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Côte-d'Ivoire : une succession impossible ?

De
208 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296227248
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Tessy D. BAKARY AKIN

CÔTE-D'IVOIRE Une succession impossible?

Essai

Éditions L'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, ISBN:

1991 2-7384-0872-9

Pour Jéhane, Walid et Oliver

'The question of the succession of leaders is one of the most - in political life. (...) It is both a banality and a serious comment on contemporary regimes to note that the question of succession is far from being widely solved in the contemporary world. however. (J. Blondel. World Leaders, London and Beverly Hills, Sage Publications. 1980. p. 79).

central - indeed, perhaps the most central of all

"Ainsi d'Houphouét-Boigny en Côte-d1voire. cerveau politique de premier ordre. de plain-pied avec toutes les questions qui concernent non seulement son pays mais aussi l'Afrique et le monde entier. ayant chez lui une autorité exceptionnelle et au dehors. une indiscutable influence et les employant à servir la cause de la raison." (C. de Gaulle, Mémoires d'espoir. Le Renouveau. Paris. Plon, 1970, p. 73). "Ce n'est pas chose de peu d'importance pour un prince que le choix des ministres. lesquels sont bons ou non selon la sagesse du prince. Et la première conjecture que l'on fait du cerveau d'un maître est de voir les hommes qu'il a autour de lui. Et quand ils sont capables et fidèles. on peut toujours le réputer sage, puisqu'il a su les juger capables et maintenir fidèles.. mais quand ils sont autrement, on peut toujours porter mauvais jugement sur lui: car la première erreur qu'il afaite. c'est dans ce choix qu'iltafaile." (N. Machiavel, Le Prince, Paris, Flammarion. 1980. p. 183). "(...) Et ses successeurs, s'ils eussent été unis. pouvaient en jouir sans rien faire .. et dans ce royaume il ne survint pas d'autres troubles que ceux qu'eux-mêmes suscitèrent." (N. Machiavel. Le Prince, Paris, Flammarion. 1980. p. 103).

AVANT-PROPOS

La première version du manuscrit avait pour titre: De l'État-Providence à l'État impécunieux: crise économique, redémocratisation et succession politique en Côte-d1voire. J'y traitais des liens "dialectiques" existant entre la crise économique (la nécessité du passage du "capitalisme d'État" au véritable "libéralisme économique"), la démocratie (l'urgence et l'impératif d'une avancée du processus de démocratisation engagé par les réformes politiques et électorales de 1980) et le règlement du problème de la succession à la tête de l'État. J'insistais particulièrement sur le degré inextricable d'imbrication des trois questions, les effets de rétroaction ("feed-back") de l'une sur l'autre: la mise en place d'un système démocratique et pluraliste ouvert à l'alternance étant un préalable à l'amélioration de la situation économique, celle-ci entretenant la première et le changement à la tête de l'État pouvant et devant constituer un accélérateur du processus de redémocratisation qui contribuera à la sortie de la crise économique et ainsi de suite. Entre le 19 avril 1989 date à laquelle a été rédigée une partie de la postface et le 30 avril 1990, la Côte-d'Ivoire a connu une profonde mutation politique qui explique la version finale de ce livre expurgée des parties sur l'économie et la démocratie. En effet, la dégradation de la situation économique a été à l'origine de l'agitation sociale et politique du début de l'année 89 qui a conduit au rétablissement du multipartisme le 30 avril, laissant entier le problème du changement à la tête de l'État dans ses relations complexes avec la situation économique et la démocratie, dont 5

l'instauration formelle devrait faciliter grandement la résolution comme le montre la postface. Il demeure cependant que le livre a été intégralement élaboré dans le cadre du Centre d'Étude d'Afrique Noire (C.EAN.), de l'Institut d'Études Politiques de Bordeaux, au sein du groupe de recherche "État et société en Afrique". De ce fait, je voudrais remercier le professeur JeanFrançois Médard, responsable de ce groupe, pour m'avoir permis de présenter une version partielle de ce manuscrit au cours de l'une des journées d'études consacrées à la préparation de son livre "États d'Afrique", et pour ses commentaires. Ma dette intellectuelle est immense envers le professeur Maurice Robin qui a initié, depuis la maîtrise, mes premiers pas dans la recherche et dont les observations et le soutien multiforme à tous les niveaux (par exemple dans la recherche d'un éditeur) ne m'ont jamais fait défaut. J'ai tiré aussi un très grand profit des commentaires des membres du Département de science politique de l'Université Laval, à Québec, devant qui une présentation d'une partie du manuscrit avait été faite en janvier 1989, ainsi que de mes nombreuses discussions sur la politique intérieure ivoirienne avec Yves N'Ooran Theckly, Jacques Ekra et Denis Pohé. Je demeure cependant le seul responsable des idées émises ici, des erreurs et de la mauvaise utilisation des avis et des conseils qui m'ont été prodigués. La préparation matérielle du manuscrit a bénéficié sur trois continents du concours d'un certain nombre de personnes que je tiens à remercier. À Bordeaux, Madame Françoise Meynard, responsable de la bibliothèque, pour sa disponibilité, Madame Françoise Mauriac, Secrétaire générale du C.E.A.N., qui a supervisé les travaux de dactylographie assurés par Madame Simmonet et surtout par Madame Micheline Commet qui m'a appris le traitement de texte et travailla parfois jusqu'à des heures indues, au début du printemps 1989, sur les multiples premières versions remettant en ordre et insérant dans l'une ou l'autre les textes, que j'avais péniblement tapés en fin de semaine. 6

À Abidjan, je voudrais remercier Georges Amani Koffi et Élisabeth Koffi-Attissou, à Québec, Danielle Gingras, au secrétariat des professeurs de science politique de l'Université Laval et Lalla Maiga au Département de Communication, pour l'aide considérable apportée dans la dactylographie du manuscrit. Finalement, ce livre n'aurait pas été possible sans le soutien moral, la patience, les privations et les encouragements de Marie-Thérèse et sans la présence affectueuse de Jéhane (dont le jeu favori a toujours été de retenir la main qui écrivait), Walid et Oliver à qui ce livre est dédié.

7

Introduction
"LE DERNIERDES GÉANTS"

L'actualité politique des derniers mois dans les pays africains rappelle sans cesse la fragilité de leurs systèmes politiques. La mort dramatique en octobre 1987 du capitaine Thomas Sankara du Burkina Faso a mis plus particulièrement l'accent sur les aspects les plus importants du faible degré d'institutionnalisation des pratiques politiques: l'épineux problème du changement à la tête de l'État et la nécessité de trouver des voies moins violente s et traumatisantes, parce que les successions présidentielles sans drame ou menaces de violence sont une exception, une anomalie. La démission volontaire de Léopold Sédar Senghor du Sénégal, en 1980, constitua un événement politique majeur, et demeure jusqu'àp~ésent un modèle de t,ransmission du pouvoir à la tête d'un Etat africain. Le départ un peu précipité et inattendu de Ahmadou Ahidjo au Cameroun, en 1982, fut une surprise, ce qui 9

explique peut-être en partie ses suites mouvementées et dramatiques, et il est possible que cet événement pèse encore quelque temps, sinon longtemps, sur la vie politique de ce pays. Le retrait un peu forcé de Siaka Stevens de la Sierra Leone en 1985, peut-être parce qu'organisé sur le modèle camerounais (l'ancien chef d'État conserve la présidence du parti unique), en tout cas avec les mêmes arrière-pensées de demeurer actif et de continuer de peser sur la vie politique, connut des développements similaires mais moins dramatiques. La retraite volontaire et sans doute mûrement réfléchie de Julius K. Nyerere de Tanzanie, la même année 1985, construite elle aussi sur le modèle camerounais de répartition des compétences, a provoqué conflits et tensions entre le nouveau et l'ancien président. La réélection récente de ce dernier à la tête du parti unique (Chamacha Napinduzi) constitua à la fois une surprise et une déception pour ceux qui pensent que l'avenir de la Tanzanie se trouve dans les réformes économiques et sociales du nouveau président. L'histoire confirmera la justesse des analyses et des calculs du premier chef d'État tanzanien.l Après tous ces précédents, et surtout après "l'euthanasie politique" dont a été victime Habib Bourguiba, en Tunisie, tous les regards sont à présent tournés vers celui qui est désormais le plus âgé des chefs d'État africains, "Pères" des indépendances africaines encore au pouvoir, Félix Houphouët-Boigny de Côte-d'Ivoire, avec Kenneth Kaunda de Zambie, l'un des derniers "Géants". Les raisons en sont les suivantes. Il existe à l'évidence une situation pré successorale en Côte-d'Ivoire, c'est probablement le seul cas en Afrique noire à l'heure actuelle. En effet, le président a eu quatrevingt-cinq ans en octobre 1990, un âge vénérable pour un chef d'État.
1. Il a démissionné de ses fonctions de président du parti unique le 17 août 1990. La probabilité d'un retour au multipartisme, auquel il n'est pas favorable, ne semble pas étrangère à cette décision. 10

L'éventualité d'un changement à la tête de l'État a été évoquée pour la première fois par le président lui-même en octobre 1965, au cours du rVe congrès du PDCI-RDA,le premier après l'indépendance. Depuis lors, l'article Il de la constitution qui prévoit les modalités de la transmission du pouvoir en cas de vacance a été modifié cinq fois: en 1975, 1980, 1985, 1986 et 19902. Ces révisions successives
2. Texte originel de 1960 : "En cas de vacance de la présidence de la République par décès, démission ou empêchement absolu, les fonctions de président de la République sont provisoirement exercées par une personnalité choisie au sein de l'Assemblée nationale par son président. Si la durée du mandat restant à couvrir est égale ou inférieure à douze mois, il n'y a pas lieu à élection du président de la République. Le président désigné par le président de l'Assemblée Nationale devient de plein droit président de la République, avec les rangs, pouvoirs et prérogatives attachés à ce titre douze mois, il est procédé à de nouvelles élections présidentielles. Le mandat du nouveau président de la République expire en même temps que prennent fin les pouvoirs de l'Assemblée nationale." Texte de la révision de 1975 : "En cas de vacance de la présidence de la République par décès, démission ou empêchement absolu, le président de l'Assemblée nationale devient de plein droit président de la République, avec les rangs, pouvoirs et prérogatives attachés à ce titre. Les fonctions du nouveau président de la République cessent à l'expiration du mandat présidentiel en cours." Texte de la révision de 1980 : "En cas de vacance de la présidence de la République par décès, démission ou empêchement absolu constaté par la Cour Suprême saisie par le Gouvernement, le Vice-président devient de plein droit président de la République. Les {onctions du nouveau président de la République cessent à l'expiration du mandat présidentiel en cours." Texte des révisions de. 1985 et de 1986 : "En cas de vacance de la présidence de la République par d(,cès, démission ou empêchement absolu constaté par la Cour Suprême saisk par le Gouvernement, les fonctions de président de la République sont exercées provisoirement par le président de l'Assemblée nationale. Il ne peut être fait application pendant la période d'intérim des dispositions des articles 12, alinéa 2 et 71. Il est procédé dans un délai de quarante-cinq jours au moins et de soixante jours au plus à des élections pour la désignation d'un nouveau président. Celui-ci entre en fonction dès la proclamation des résultats par la Cour Suprême. Les pouvoirs du président élu moins de douze mois avant la fin du mandat présidentiel en cours expirent en même temps que ceux de l'Assemblée nationale de la législature suivante. 11

témoignent de l'importance du problème et surtout du fait que la question est moins formelle, juridique que politique. Les dispositions actuelles de cet article laissent le problème théoriquement entier au niveau politique. En effet, la question de la forme juridique ayant été définitivement ou provisoirement résolue, les circonstances dans lesquelles s'opérera la transmission du pouvoir et la personne qui en bénéficiera prendront d'autant plus d'importance à la mesure de leurs implications politiques, économiques et sociales. La phrase sibylline du Chef de l'État, prononcée en 1985, selon laquelle il serait"... beaucoup plus libre pour choisir en toute quiétude le profil de celui qui assurera la continuité", confirme semble-t-il ce point de vue et renforce l'impression que le débat était loin d'être clos. Il en est ainsi parce que le premier changement à la tête de l'État constituera un événement majeur à cause de la stature exceptionnelle, de l'équation personnelle et de la légitimité historique du président Houphouët-Boigny, et aussi peut -être parce que tous les cas connus de succession tranquille, sans drame ni violence, ont été l'œuvre du chef d'État sortant et non le résultat de la seule et simple application des dispositions constitutionnelles3. Le président ivoirien en est très certainement persuadé, d'autant plus qu'il aura tiré des enseignements précieux des précédents sénégalais, camerounais, sierra-Iéonais et tanzanien. Avec probablement quelque amertume, il a dû en tirer d'autres du sort qui a été fait au "Combattant suprême"
En cas de vacance de la Présidence de la République par décès, démission ou empêchement absolu constaté par la Cour Suprême saisie par le gouvernement, les fonctions de Président de la République sont dévolues de plein droit au Président de l'Assemblée Nationale. Les fonctions du nouveau Président de la République cessent à l'expiration du mandat présidentiel en cours. 3. Le nombre de changements à la tête des États africains, dans l'ordre et sans troubles majeurs, est beaucoup plus important qu'on aurait tendance à le croire. C'est ce qui ressort d'une excellente enquête sur 53 cas de succession (dans la période de 1965 à 1987): 21 se sont opérés de manière essentiellement pacifique dans le contexte de régimes autoritaires. Voir Hughes A. et May R., The Politics of Succession in Black Africa, Third World Quarterly, 10 (1) 1988, pp. 1-22. 12

Texte de la révision <te 1990 :

tunisien qui, semble-t-il, méritait beaucoup mieux qu'un "congé de maladie" politique illimité, une mise à la retraite d'office à partir d'un simple certificat médical. L'évocation de la stricte application des règles constitutionnelles satisfait sans doute la bonne conscience des Occidentaux. Cela pourrait laisser penser aux Ivoiriens, et au premier d'entre eux, que les dirigeants européens et américains ne seraient peut-être pas mécontents s'il se trouvait un militaire ou un civil pour lui faire le même sort. L'âge avancé du président incite naturellement à s'interroger sur le problème de sa succession. La curiosité parfois malsaine et morbide que cela suscite en Afrique même et dans le reste du monde est à la mesure de l'importance de ce petit pays sur le continent et dans le jeu des grandes puissances. Sur le plan interne, cette question excite des passions, réveille certains antagonismes, creuse des clivages, suscite mille et une rumeurs et cela d'autant plus que le contexte politique, culturel et social dominant n'autorisait pas l'expression au grand jour des différentes ambitions. La Côte-d'Ivoire s'engage-t-elle pour autant dans une zone dangereuse dont les turbulences seraient redoublées par les effets de la crise économique? Malgré la paix civile et sociale que connaît le pays depuis les années 50, ses performances économiques passées et l'état de développement subséquent, la stabilité et la continuité à tous les niveaux importants dans l'exercice du pouvoir, doit-on craindre pour la solidité des institutions politiques? La précarité et la vulnérabilité de ces dernières seraient-elles uniquement occultées par la présence d'une très forte personnalité? La succession politique en Côte-d'Ivoire a été rarement analysée de manière objective ou très sérieuse. Tout ce qui a été dit ou écrit sur le sujet est très illustratif d'une certaine approche catastrophiste des problèmes de société en Afrique noire. Après "la mission civilisatrice" et tous ses présupposés, la situation de sous-développement économique entretient chez beaucoup d'Occidentaux l'idée de l'incapacité 13

des Africains à assurer leur développement. Avec l'indépendance, le cycle des coups d'État militaires est venu accréditer et confirmer leur incapacité à se diriger, et établir l'idée que les systèmes politiques africains ne peuvent se reproduire que sur le mode de la violence4. Dans ce contexte et principalement en Côte-d'Ivoire, la manière dont le problème de la succession est traité illustre à merveille les idées reçues et autres lieux communs sur les systèmes politiques africains et leur fonctionnement, le mépris dans lequel on les tient, malgré des décennies d'africanisme. Pour beaucoup d'observateurs, le sujet serait tabou. Il n'en est rien semble-t-il et il y a là une profonde méprise qui tient à une ignorance coupable, consciente ou involontaire des dimensions culturelles et psychologiques de ce genre de problème dans le contexte africain en général et ivoirien en particulier. Les approches diverses qui en ont été proposées dans les médias, les études savantes et dans les pressions qui auraient été exercées par des puissances étrangères fortes de leurs
4. La "couverture" de l'agitation sociale et politique dans les pays africains au début de l'année par les médias français illustre assez bien ce genre d'approche. Cependant, l'approche catastrophiste des problèmes de succession en Afrique noire que remet en cause l'étude de Hughes et May, citée à la note précédente, n'est pas le seul fait des journalistes à la recherche de "scoop", elle imprègne aussi les écrits plus savants. Voir entre autres; Anise L., Trends in leadership succession and Regime change in African Politics since independence, African Studies Review, 17(3) December 1974, pp. 507-524, Cartwright J., Political Leadership in Africa, London and Canberra, Croom Helm, 1983; Clapham C., Third World Politics. An introduction, London and Sydney, Croom Helm, 1985, pp. 76, et s. ; Decalo S., "African Personal Dictatorships", Journal of Modern African Studies 23(2) 1985, p. 212-315 ; Jackson R.H., Rosberg, C.G., Personal Rule in Black Africa, Berkeley, Los Angeles and London, Univesity of California Press, 1982, spécialement pp. 48, 58, 67-73, 144-145, 181, 267, 286, ; Karimi J., Ochieng P. , The Kenyatta Succession (Transafrica, 1980); Levine V.T., "The Politics of Presidential Succession" (Cameroon), Africa Report May-June, 1983. Odota H., "Voluntary retirements by Presidents in Africa: lessons from Sierra Leone, Tanzania, Cameroon and Senegal", Africa Quarterly, 23 (3-4), 1986, pp. 51-64; Sylla L. "Succession of the Charismatic Ruler: the Gordian Knot of African Politics", Daedalus (3) Spring 1982, pp. 11-36. 14

intérêts économiques et stratégiques où se mêlent recherche de "scoop", a priori idéologiques, condescendance, mépris et catastrophisme confirment cette profonde méprise. Entre ceux qui pensent qu'il faut élaborer des grilles théoriques ou des concepts spécifiques pour l'Afrique et ceux qui croient à l'universalité de la théorie politiqueS, les esprits les plus ouverts et les plus tolérants sont peu enclins à admettr~ certains rapprochements entre des situations et des comportements politiques dans les pays développés et dans les pays sous-développés. Les uns et les autres seront probablement surpris, choqués même, de certaines comparaisons, des similitudes qu'on croit déceler dans quelques situations, l'affirmation du caractère universel de quelques comportements. n ne s'agit pas de l'extension dans le champ de l'analyse politique de l'idée du "tout se vaut", un dessin de Philippe Druillet valant un Rembrandt. À l'évidence, il existe de grandes différences de forme et de fond entre la France, démocratie pluraliste, et la Côte-d'Ivoire, "démocratie unanimiste" ou "autoritarisme paternaliste". Mais, semble-t-il, les termes dans lesquels se pose aujourd'hui la question de la succession du président Houphouët-Boigny, ses rapports passés ou actuels avec les prétendants à sa succession et les comportements de ces derniers, sont similaires sur beaucoup de points à ce qui s'est passé entre le Général de Gaulle et ceux qui, à un moment ou à un autre, ont voulu lui succéder6.
5. Voir par exemple Chabal P., "Thinking about Politics in Africa", in P. Chabal (00), Political Domination in Africa. Reflections on the Limits of Power, London, New York, Cambridge University Press, 1986, p. 1-16. 6. Sur le thème de l'universalité des problèmes de succession politique, voir Blondel J., World Leaders, London, Sage, 1980 spécialement pp. 79-112; McIntyre A. (ed), Aging and Political leadership, New York, State University of New York Press, 1988, spécialement l'introduction par l'éditeur: "The Psychology of later life and the politics of aging leaders" pp. 1-16; et sa conclusion (pp. 283-304), avec la classification opérée entre différents types de vieillissement "Maniac Aging", "Mournful Aging", "Narcissistic Aging" et "Œdipal Aging", qui peut constituer une structure d'intelligibilité des comportements du président ivoirien. Sur des facteurs plus ou moins spécifiques au changement à la tête des Etats africains (niveau de développement économique, clivages sociaux, type de régime, mécanismes constitu15

Alors, en fonction de tous les cas de succession politique connus en Afrique et dans le reste du monde, quelles sont: - les réponses institutionnelles élaborées par le système ivoirien et quels sont les scénarios probables? - quelles sont les données stratégiques disponibles et pour quels acteurs ? - quelles pourraient être les conséquences prévisibles d'un premier changement à la tête de IÉtat ?

tionnels, désignation d'un successeur, durée ou temps au pouvoir, rôle du parti, idéologie, pressions extérieures, compétence sociale et compétence technique, etc.) implicites dans l'approche utilisée ici, voir l'article de Hughes et May déjà cité et Bienen H., Van de Walle N., "Time and Power in Africa", American Political Science Review 83(1), March 1989, pp. 19-34. 16

Chapitre I
TABOU OU PROFONDE MÉPRISE?

Les propos les plus couramment entendus en Côted'Ivoire même se ramènent à dire que le président n'a préparé personne pour sa succession, qu'il ne se désigne pas de successeur. On lui reproche aussi de ne pas aimer parler de cette question qui aurait le don de l'irriter. L'affaire de l'article "Côte~d'Ivoire! Qui sera premier ministre ?" paru en octobre 1979 dans l'hebdomadaire "Demain l'Afrique" et qui serait, selon certains, pour beaucoup dans la disparition de ce titre, serait venue confIrmer le caractère tabou du problème de la succession. Le contexte dans lequel cet article est paru permet en partie de comprendre et d'expliquer les réactions des autorités ivoiriennes qui ont exercé une espèce de droit de réponse dans les colonnes de l'hebdomadaire, sous la forme d'une réfutation point par point de ce que le journaliste 17

ivoirien Noël Ebony avait écrit quelques semaines auparavant. La toile de fond générale est constituée par les rumeurs qui circulaient depuis 1970 environ, sur la nomination d'un Premier ministre comme au Sénégal. Les mêmes rumeurs faisaient état de la rivalité qui opposerait, depuis la même époque, le tout-puissant Secrétaire général du Parti, président de l'Assemblée nationale, Philippe Gré,goire Yacé, et le célèbre et tout aussi puissant Ministre de l'Economie et des Finances d'alors, Henri Konan Bédié, à propos de la succession du président de la République. Trois événements politiques importants sont alors intervenus. TIy a eu, en premier lieu, la toute première révision de l'article 11 de la constitution en mai 1975 qui faisait du président de l'Assemblée nationale le "successeur" du président de la République avec toutes les prérogatives de la fonction en cas de vacance ou d'empêchement, exactement comme au Sénégal!. Cette révision levait les ambiguïtés de la version antérieure (Le président du parlement pouvait-il ou non être désigné pour succéder au président de la République ?)2.Elle mit provisoirement un terme aux rumeurs sur la nomination d'un Premier ministre et surtout signifia la victoire momentanée du Secrétaire général du pm-ti sur le Ministre. La nouvelle disposition constitutionnelle a été cependant perçue comme faite sur mesures. Le célèbre remaniement ministériel du 20 juillet, 1977 constitua le deuxième événement. Dans la "charrette" des neuf ministres qui quittaient le gouvernement, se trouvaient ceux qu'on appelait alors les "Barons" du régime, ceux dont les noms avaient été le plus associés aux performances économiques et politiques de la Côte-d'Ivoire,

1. Voir le texte de la révision de 1975 à la note 2. 2. Sur ce point, voir Togba Z., "L'article Il de la constitution de 1960 dans le système politique ivoirien", in Penant, n° 780, avril-juillet 1983, pp. 153-175. 18

MM. Arsène Usher Assouan, Henri Konan Bédié et Abdoulaye Sawadogo. Ce qu'on dénomma à cette époque "L'Esprit de Juillet", et dont le principal héraut fut, conformément à ses fonctions, le Secrétaire général du Parti, sonna le glas d'un certain vedettariat politique, la fin d'un "État spectacle" annonciatrice de la crise économique. "L'Esprit de Juillet"fut aussi à l'origine du thème de la "moralisation de la vie publique". Cette sortie peu flatteuse des "Barons", si on la compare à leur entrée fracassante dans le gouvernement au milieu des années 60, aurait selon certains porté à son paroxysme la rivalité entre les deux prétendants à la succession. Le deuxième acte de cette lutte aurait consacré plus ou moins définitivement la victoire totale de l'aîné sur le cadet. Le dernier événement politique important précédant l'affaire de "Qui sera Premier ministre?" est constitué par l'annulation des élections municipales de 1978 organisées sur le modèle totalement non concurrentiel en vigueur avant 1980. En réalité, il s'agit de l'annulation de la liste nationale unique des candidats établie sous la direction du Secrétaire général du Parti qui devrait être soumise pour ratification au corps électoral. Ce fait, unique depuis l'instauration du système de la liste nationale unique en 1959, aurait été un camouflet pour le Secrétaire général et donné le signe de sa disgrâce future. Quoi qu'il en soit en réalité, une explication partielle de l'annulation de ces élections et des dissensions qu'elles ont causées en l'absence du chef de l'État pourrait être trouvée dans les signes plus qu'évidents de la relative fermeture du système politique. Les échéances politiques et électorales de 1975 avaient été marquées par une inflation sans précédent des positions politiques nouvellement créées dans toutes les institutions: Bureau politique, Comité directeur, Parlement, Conseil économique et social. Le gouvernement formé le 3 mars 1976 (trente-six membres contre trente-quatre dans le précédent) confirme l'existence d'une forte demande de positions politiques nouvelles pour faire face à une surproduction d'élites. n y avait là déjà, semble-t-il, le signe 19

évident d'une incapacité structurelle du système de la liste nationale unique à faire face à cette demande, à moins d'une croissance exponentielle des positions politiques, ou de l'instauration d'une véritable compétition entre les prétendants au pouvoir. L'obsolescence technique et politique du mode de sélection des dirigeants politiques apparaissait au grand jour avec les élections municipales de 1978. Il favorisait les notables déjà en place et ne permettait pas de départager de manière équitable les nombreux prétendants au pouvoir qui piaffaient d'impatience depuis 1970 environ. Il était aussi anachronique dans la mesure où l'air du temps était au multipartisme constitutionnellement limité, au Sénégal (1976) et en Haute-Volta(1978). À cette toile de fond générale, il faut ajouter d'autres événements extérieurs qui d'une certaine manière ont nourri et amplifié les spéculations autour de la question de la succession. Il y a d'abord la révision constitutionnelle de mars 1976 au Sénégal (peu après la formation d'un nouveau gouvernement ivoirien) qui faisait du Premier ministre le "dauphin constitutionnel" du président de la République alors qu'environ un an auparavant la Côte-d'Ivoire reprenait des dispositions similaires à celles qui existaient au Sénégal en 1970. Dans l'espèce de rivalité traditionnelle qui depuis les années 50 environ opposerait la Côte-d'Ivoire et le Sénégal pour le leadership des pays francophones de la région, le Sénégal venait en quelque sorte de marquer un point. Les rumeurs sur la nomination d'un Premier ministre se mirent encore à circuler en Côte-d'Ivoire. Elles furent amplifiées par un deuxième événement, la nomination d'un Premier ministre, successeur désigné du président de la République en 1979 au Cameroun. L'idée s'installa que la Côte-d'Ivoire ne pouvait pas faire moins. Comme cela a été dit plus haut, le remaniement ministériel de juillet 1977 mit momentanément un terme à ces spéculations puisque celui qu'on donnait comme favori, Henri Konan Bédié, venait de quitter le gouvernement. Mais, dans le sens inverse, l'annulation des élections municipales de 1978, annonciatrice de la disgrâce du 20