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Espace inconnu

de Mon-Petit-Editeur

Adieu à l'innocence

de harmattan

COURAGE

Guy GOURAIGE

Courage
(Roman)

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

<9 L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3968-3

I

Ils étaient là enfin avec leurs mains habiles et fermes qui avaient su à temps repousser la mort sur une piste de campagne déserte, prête à fondre sur le voyageur solitaire que le besoin d'action avait conduit à partir sans penser au bien ni au mal, mais décidé à tirer du mal toute la sève nécessaire au fier courage d'exister. Car c'était pour eux maxime véritable, de recevoir droitement, ce qui, oblique, venait fondre sur la patience têtue de résister puisant sa tâche en cette idée de la raison exigeant la rectitude au service du corps. En cela, ils avaient conscience de glorifier l'autre seuil de la tradition égalisant la pensée au mouvement hors de la pensée. Il eût été honteux de ne pas trouver en l'occurrence la présence d'esprit mobile à l'esquisse de l'affront. C'était ainsi la ligne de tension qui les traversait, qu'ils traversaient aussi, qu'ils auraient à traverser aussi. Mais cela plus tard, beaucoup plus tard. Pour l'instant... C'était une longue randonnée dans le siècle qui les avait amenés où ils étaient: seul et plusieurs, enfermés dans ce poêle où brûlait près du corps le feu de l'âtre, coruscant, idoine à la promesse prochaine du disparaître hyperbolique. Encore jeunes, ils avaient pourtant vécu, vu de près les grands chantiers d'horreur mis en place par les hommes pris dans la nécessité de conjoindre les multiplicités inférieures du temps aux exigences internes de dépassement, comme si, inclinés vers eux-mêmes, une recherche du meilleur avait besoin, tel un dieu hésiodique, de ce fumet de chair pour arracher à l'assouvissement ce qui tend vers l'oubli de soi. Blanche ère de guerre, tumescente, violente, scindant le monde au faîte éfes èroyances opposées: celles qui voient en esprit, celles qui doutent de l'esprit. Querelle des hommes, des régions, des provinces entières sous la direction du prince ou du seigneur que le bas Moyen-Age avait laissée en héritage à ceux qui,

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fidèles à l'esprit de puissance, rompaient l'unité au profit d'une justice personnelle. Ils avaient accepté l'état des choses telles qu'elles sont; choisi, au soir des études dirigées, avant de trouver l'issue méditative du savoir, le chemin nécessaire qui mène aux idées. Ils s'étaient mis sous la férule d'un prince éclairé qui avait parcouru le nord du continent tangentiellement, afin de rétablir à la fois son trône et celui de la raison. Des années que cela avait duré, qu'ils avaient eu, bottés et casqués, rapière au vent, à parcourir des villages incendiés, vaincre des forteresses inéluctables, abattre des échauguettes aux moellons appareillés de fer, recevoir des matières enflammées depuis le mâchicoulis arc-bouté dans l'acharnement, faire la paix sans l'intention de la tenir, jouer de la ruse pour réfuter un adversaire trop puissant, faire preuve d'une surabondance de force et d'endurance pour emporter une place stratégique; fidèles à la geste romaine, aux turmes légendaires. Ils se rappelaient encore ce matin blême d'hiver: près de la forêt que la troupe avait choisie pour camper, passait une route aux fondrières épaisses, durcies par la neige et le verglas; au bas de la route se trouvait un pont qui laissait apercevoir à sa droite un amas de bouleaux, de saulespleureurs lourdement enneigés; au fond, tout au fond, un chemin vicinal s'ouvrait sur une sorte de chartreuse que dominait la note surannée d'un campanile abandonné. Ils avaient été attirés par ce panorama sublime, merveilleusement propice au calme. Ce matin-là, languis, exsangues, ils cherchaient justement de quoi s'isoler au milieu de la tourmente. Ils avaient longtemps marché, erré de taillis en taillis, suivi enfin cette piste déclivée et frottée de verglas pour entrevoir ce muret au chaperon rongé de stalactite. Subtilement, ils glissèrent comme en une pente douce, mus non point par la volonté, qui faisait défaut, encore moins par la curiosité, que la fatigue avait tarie, que par la simple succession, qui, de pas en pas, les avait fait buter sur cette barrière de fonte à demi-ouverte. Ils parcouraient la courte allée qui menait aux vantaux d'une porte aux épais rideaux, quand, à peine sous le linteau, ils furent happés vers l'intérieur par une force ignorée qui les maintint sous une rangée de cadres superposant portraits de famille et paysages de montagne dominant une riche vallée, dont l'un d'eux représentait un marché animé aux couleurs pittoresques 6

vantant à l'emporte-pièce les mérites d'un Brueghel l'Ancien. Ce fut moins ce petit musée domiciliaire qui les figea en une contemplation studieuse, que la relation entre ceci et la grande pièce surchargée de meubles, de tables grandiloquentes dispersées aux quatre coins, donnant une impression de profondeur, de grand peuplement d'absents, de vaisseliers rimés de tasses, d'assiettes suspendues aux panses décorées, surchargées de signes et de motifs à la manière de poncifs ex-voto: tout un discours de verre, de cristal et d'émail ruisselant du plafond au plancher. Une émanation de bizarrerie et de lointaine sécurité motivait l'esprit à demeurer sur place en une recherche justifiée de ce qui en soi trouvait son prolongement dans l'indicible justesse de la note sourde, que dégageait la musique du décor. Pendant un long moment, ils furent seuls en leur étonnement, quand le craquement inattendu des lattes du plancher les arracha à leur méprise. Timidement, ils se dirigèrent vers une table de bois massif. Alors une voix à peine audible les frappa avant qu'ils eussent le temps de reconnaître une mince consécution mouvante montée jusqu'à eux; faible en effet, le gémissement d'une robe à panier en panne de moutarde, couvrait le sol d'une voix criarde. Ils crurent seulement entendre "Voulez-vous quelque chose à manger" ; et, avant même qu'ils aient compris, un autre personnage les mit face à un plateau d'argent surélevé de brioche, d'une tranche de gâteau au miel, de bretzel glacé saupoudré de sel, accompagnés d'un verre de babeurre et d'une tasse de chocolat; quelques tranchettes de pain noir achevaient de crier la marque nordique d'un petit déjeuner au coeur d'une forêt noire hantée de réminiscences bibliques, d'appels pour coeur esseulé; comme si le choix était fixé bien avant leur venue, antécédant toute réponse, toute volition. On ne peut dire qu'ils mangeaient, malgré la faim et la lassitude, tant ils étaient intégrés à ce voisinage étrange, tant un éveil en eux les poussait de tous côtés, tant la substance des choses les
. interpellait, par exemple, au travers des vitres de la croisée, ils

aperçurent le lit gelé d'un ru aux berges endeuillées de ronces et d'orties, par-dessous la chute austère d'un ciel bas, d'un gris métallisé, tavelé d'une lumière saumon et or, les châtaigniers aux muscles fasciés par le froid: plus rien ne bougeait, tout se laissait assigner au néant, ou, retenu sur la pente du temps, semblait attendre une autre intellection sans 7

parole, hors de tout signe. Ils étaient pour ainsi dire frappés par cette nudité brusque des éléments qui se mettaient en suspens dans la longue méditation de la nature avec ellemême; même ces deux vieilles qui passaient de temps à autre tout près, sans les voir, et eux, sans les sentir, venaient d'une poussée différente. Si elles ne disaient mot, c'était sans doute à cause de cela. Il eût fallu un autre regard pour qu'émergeât la différence pure: une donnée essentielle, comme au-delà des sens et du vécu habituel. Ils avaient promené leur regard doucement sur chaque chose, à l'écoute seulement de l'instant qui faisait passer du connu à l'inconnu ces futiles obstacles qui empêchaient l'esprit d'aller à sa propre découverte du bien. Ils ne sauraient dire ce qu'il en était de ce bien qui les guettait, les poursuivait à l'intérieur même du corps qu'ils sentaient vivre pour la première fois, dont les pulsations montaient à l'échelle de l'entendement: un grand effacement, un brusque évanouissement s'en prenant à chaque atome, à chaque parcelle d'attitude, voilà ce qu'il fallait, voilà ce qui un jour mettrait de l'ordre dans ce chaos. C'était sans doute une chimère de vouloir faire du néant un mode d'être, un point de conflagration du tout; et cette possibilité fût-elle nécessaire, n'était pas chose facile pour qui venait d'assister à l'emportement des hommes induits dans leur conduite à considérer l'établi pour le plus sûr éloge de la vertu. Ils venaient d'être pris par la longue chaîne reliant l'avenir au passé. Encore une fois l'hydre itérative déroulait ses anneaux monstrueux et glacés, suspendus au-dessus du vivant dans le noir abîme de rage et d'impuissance. Comment, dans ces conditions, pouvaient-ils espérer réussir seuls l'entreprise qui devait conduire chacun en sa simple doctrine à procéder à l'irrigation neuve de l'évidence? Ils étaient là en leur état et constatation: le froid nordique, les plaintes du vent, leur firent éprouver une étrange sensation s'attaquant aux choses qu'ils voyaient, aux gestes qu'ils imaginaient. La figure du père était venue on ne sait d'où, se placer dans la lignée des portraits fixés au mur qu'ils avaient constatés en entrant dans la pièce; une esquisse insolente telle qu'ils ne l'avaient jamais vue encore, avec son col de tulle blanche moussant autour du visage, des yeux d'épervier jaugeant sa proie, un nez fin d'autour prêt à fondre dans la nuit... Ils virent à cet instant l'index osseux les enjoignant de comprendre la réalité d'un âge fait pour le 8

martyre, et d'avoir à satisfaire toute l'ambition accumulée en eux qui avait permis aux ancêtres d'entériner la roture dégradante, surmontée dans la fin cumulée du pécule, lequel réajusté à sa source profonde, entendait à présent s'historier de préciosité encyclopédique. Dans cet esprit on avait payé fortune pour leur formation; ils avaient été placés dans un prestigieux collège, pour que, guidés par des maîtres célèbres, ils apprissent dans Quintilien le sotadéen d'Ennius et d'Accius, la rhétorique chez d'Halicarnasse, tout en approfondissant l'abacus algorithmique de Viète; et dans cette Ecole réservée à une élite sélectionnée de grands bourgeois, ils apprirent à tenir leur rang. Very bright pupil always gets goog marks. Pendant longtemps ils avaient intériorisé ce désir, allant jusqu'à le justifier par devant l'entendement et les cinq sens, accordant tout crédit au commentaire des maîtres. Ils n'avaient pas simplement appris: mais, mieux que tout autre, ils avaient été pris comme parangons de la réussite. Par leurs efforts, ils avaient accompli dans l'Ecole le parcours entier du cercle de la sagesse. Puis, devenus autres, ils continuaient à être euxmêmes: efficacité, méthode, délibération: telle était la réponse que le coeur et l'instinct fournissaient à l'harmonisation de la vie. Ce doigt du père - ils le portèrent longtemps en eux pointait quelque chose à l'horizon, sans que rien fût en mesure de dire de quel horizon il s'agissait: celui qui clôt ou celui qui ouvre, celui qui limite ou celui qui illimite sans fin sous la charge du périr. Cela les tracassa longtemps, jusqu'à ce qu'ils eussent l'idée de rattacher ce doigt non point à une direction quelconque dont le sens restait indéfinissable, mais au corps tout entier dont il était l'expression. Qui était-il donc enfin? Simple mortel parmi les mortels, orgueilleux, intéressé, périssable? Ils l'avaient toujours vu se mouvoir avec déférence auprès des grands; il était en cheville avec tout ce qui, portant calotte, officiait à l'ambon, tout ce qui exhibait leur force. Ils connaissaient bien la longue histoire racontée en famille au coin du feu les soirs d'oisiveté. Ils l'avaient toujours écoutée avec la plus grande bienveillance. Ils n'avaient qu'un but: devenir dans le passé. Ils aimaient sentir qu'eux tous réunis avaient raison, possédaient une raison de lutter qui les maintenait où ils étaient, ni trop près du but, ni trop éloignés. Ce fut dans ce lac de paix qu'ils avaient 9

longuement contemplé la face répétée du même, tel Narcisse en son eau ignée se consumant dans l'abondante fermeture de ses traits. Pourtant ils étaient là, incapables de saisir ce signe dont le sens manquait; et malgré la faim et la lassitude, ils ne pouvaient entériner le fait de ne pouvoir aller au-delà du profil qui les dominait; et en se tenant fermement, ils l'avaient emporté non sur la chose qui persévérait dans l'indécidable, mais sur le maintenir en soi. Cette force était leur seule issue de secours. Jusqu'ici la confiance les avait sauvés de la débâcle, quand il eût suffi de peu, de très peu, pour qu'ils suivissent la pente la plus simple qui les eût menés non où ils espéraient se trouver, mais où ils n'avaient plus aucune chance de s'en sortir, confondus désormais avec l'anéantissement et le désespoir. Ils s'étaient lancés à tue-tête dans l'obéissance au père, devenant ainsi une sorte d'oblat du destin. Ils avaient aboli leur moi par fermeté, par abandon aussI. Mais cela était le passé, un passé qui les concernait directement il est vrai, puisqu'il les avait conduits ici même dans cette pièce obscure, et aveugle, à l'exception du vasistas des combles grâce auquel ils pouvaient avoir connaissance du temps qu'il fait; alors ils surent qu'il était presque nuit, et que cela faisait longtemps qu'ils étaient là, perdus dans l'oisiveté, à regarder autour d'eux avant de le faire en eux, pour constater l'état du mur couvert d'un papier godant aux angles et au milieu, d'où suintaient les chiures d'insectes d'hier et d'aujourd'hui, piqué de trous réguliers, systématiques, comme autant d'alvéoles où venaient se lover les déjections de coléoptères besogneux; accotée au mur, la table même derrière laquelle ils étaient assis, pesant des deux mains sur la surface rugueuse; pour se retourner enfin vers eux-mêmes, et sentir qu'ils étaient plus morts que vivants tant qu'ils n'avaient pas fini avec ce passé qui les poursuivait. Mais comment s'y prendre? par où commencer? tant il s'avéra que le commencement était partout. C'était pour y répondre qu'ils s'étaient maintenus dans cette placidité momentanée qui les transformait en ombres chinoises. Ils levaient les yeux vers cette mince fortune du ciel visible à travers le rectangle de la soupente. Ils marchèrent bientôt (était-ce déjà fini? peut-être) ! devant le miroir; pour cela il fallait repousser la 'chaise, bouger la table, s'attaquer au corps par les deux bouts 10

pour le promener à la lisière du vide, le planter là, dans l'effort vacant de l'acte achevé. Ce n'était pas leur image qui était devant eux, mais une énorme absence sans fin, reflétant la parousie douloureuse de l'effort. Ils savaient de science sûre que désormais était accessible, en un âge décisif, la route qui mène à soi. Mais cette connaissance n'était pas en ellemême toute puissance. C'était pourquoi ils avaient besoin de se voir debout, la maturité confirmée par le miroir. Etait-ce bien à eux ce corps qu'ils pouvaient voir et toucher? ou bien, venu du dehors, s'était-il glissé en eux à l'occasion d'un de ces égarements de l'esprit, comme en un rêve où le moi est tantôt le soi, tantôt l'autre que soi? Ils aspiraient à l'urgence du dénombrement qui mettrait à plat ce qu'on nommait autour d'eux, le dur noyau du réel.

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n
La chambre où Armando était couché ne lui appartenait pas, c'est-à-dire louée en son nom - jusqu'ici, je vous le demande, qu'est-ce qui lui avait jamais appartenu? même pas ce lourd sommeil de plomb qui l'avait plongé corps et âme

dans... ... ...
Il était tantôt la mer, toute la furie des éléments, tantôt le bosco gastralgique sur le passavant d'une caraque pourfendue par le vent, menaçant de l'estrapade, des hommes atterrés par la brusquerie du noroît. Insensiblement, ses yeux tantôt souillards versaient à vitesse régulière une eau jaunâtre et rouge dans ce qui était à la fois la basque élancée d'un parc oriental et la berthe remplie d'une manière graisseuse, tantôt machaons survolant les ajoncs jaune clair d'une lande introuvable. Dring! !! dring !!! dring !!! iii iii iii. Armando tressaillit brusquement au son du boute-selle enjoignant à un cavalier vêtu de broigne de s'apprêter pour l'ultime combat. Se ruant dans la stalle, celui-ci vit à la place de la jument aubère qu'il avait sous la main un instant auparavant, l'enveloppement d'une stryge sortant d'une chaumine d'emblématique pouillerie. Dring! !! dring !!! dring !!! Il passa la main gauche sur son front légèrement humide, de l'autre, au bout d'un dernier effort, il réussit à saisir l'écouteur. Dans sa demi-torpeur, il n'entendit rien, ne put distinguer le son de la voix, mais le simple écoulement d'une matière volatile à travers le pertuis. No comprendo. No hablo francès ! Faisant semblant de ne pas comprendre, il envoya l'appareil, d'un geste brusque, rouler sur le sol. Il se pelotonna dans les derniers plis de la chaleur, au fond d'une literie polie par l'usage. Il glissa dans une douce somnolence, conservant intacte la sensation d'une conscience lourde et empâtée, sertie par l'intuition du choc qui l'obligerait à quitter bientôt l'absence dans laquelle il 13

nageait. Il chercha à s'enfermer dans son corps pour fuir les ressauts de l'esprit. Il imagina qu'il n'y avait plus rien d'autre que ce voile sur les yeux et le silence autour de lui. Il ne guetta plus le sommeil, mais fuit le moment d'avoir à se réveiller: il s'enkysta. Là-bas, tout au creux de lui-même, une petite phosphorescence ocellée guidait le temps vers la sortie. Petit à petit, il se perdit dans le labyrinthe des formes. Le panneton d'une clef tourna énergiquement dans la gâche de la serrure, donnant à la porte qui céda à la force une rotation ferme de quatre vingt dix degrés. L'homme qui pénétra dans la pénombre n'avait pas de temps à perdre. Il n'avait pas l'habitude des actes pour rien, cette espèce de vide posé devant l'esprit: il allait droit au but. - Allons! allons! on dort de grand matin, on veut s'oublier, on se cède. - Hola, Guillermo! dit Armando d'un air las, toujours enveloppé sous sa couverture. Guillermo vint s'asseoir au pied du lit, sans distinguer tout à fait les traits de l'autre, que ses yeux encore peu habitués au demi-jour apporté par la porte restée entrebâillée avaient du mal à identifier. Il cligna de l'oeil pour s'y adapter. Et une fois écarté du champ de sa vision le désordre symp".thique de son hôte, il put se retrouver dans l'intimité de cette chambre qu'il connaissait bien: le fauteuil en moleskine brun près de la fenêtre, la table de bois blanc accotée au contrecoeur de la cheminée condamnée, la petite porte à côté du lit en entrant, qui donnait sur un coin cuisine aussi petit qu'un nid d'oiseaux. Il chercha en tâtonnant dans la poche de sa veste sa pipe et sa blague à tabac, bourra d'un geste nerveux et précis le culot, puis serra le court manchon entre ses dents. - Que fais-tu aujourd'hui? lâcha-t-il, d'un air désabusé, tout en s'efforçant de distinguer l'heure au petit réveil matin posé sur la table entre le "pantalon, le slip et une paire de chaussettes sales. Huit heures dix déjà, pensa-t-il. - Je me le demande. J'irai probablement au musée, si tout se passe bien. Il eut honte de dire cela, sachant d'avance qu'il n'irait pas. Dix fois qu'il s'était dit: je dois renouer, retrouver mon allant. Mais rien à faire, entre sa volonté et son ambition, un fil s'était rompu. Depuis quelque temps, il se laissait vivre: en marge. Pour ne pas rester trop longtemps seul avec lui-même, il finit par dire. 14

- Et toi? Toujours pris? Toujours à courir les réunions? - Oui, dit Guillermo; à propos, j'en ai une ce soir. Je te verrai à la sortie, si tu veux bien. Tu m'attendras au petit café habituel? Armando détestait ce caboulot où tout le monde parlait, dans le brouillard bleu-gris ininterrompu de la fumée des cigarettes. Il haïssait cet endroit qui lui rappelait ses heures perdues autrefois dans un coin de sa ville à écouter, à essayer de comprendre quelques grands décideurs en chambre. Il y avait là des stratèges du désir jusqu'aux méchants tacticiens des situations d'aporie en politique, art et philosophie. Rien ne leur résistait: cinéma, peinture, architecture... culotte. Autrefois, c'était une ville, un quartier, où tout le monde parlait. Aujourd'hui... Alors quand Guillermo lui donnait à chaque fois rendez-vous dans ce café de la rue Monge, il s'y rendait avec le sentiment de vivre un remake. - Tiens! pendant que je dormais, le téléphone a sonné. J'ai cru que c'était pour toi. Une voix de femme. - Pour moi? Comment était cette voix? - Neutre, douceâtre. - Ah! propablement pour toi, c'est l'accent de l'aéroport. Cela veut dire que tes bagages ont été retrouvés ou qu'ils ont du nouveau. Ne t'inquiète pas, je m'en occuperai. Je téléphonerai un peu plus tard pour savoir s'ils peuvent les apporter jusqu'ici. Car j'imagine que tu ne désires pas retourner à l'aéroport, ne fût-ce que pour voir des avions. - Ça non! n'y compte pas. Après tout, mes bagages, c'est eux les responsables. - Bon, on règlera tout... ne te frappe pas. Il se leva, fit le tour de la pièce pour se donner du mouvement, alla dans la cuisine, prit un verre dans le placard, le remplit d'un peu d'eau qu'il avala pour humecter sa gorge en feu. Il se retourna en direction de la pièce et du lit, vit Armando en chien de fusil, le regard plongé dans un chromo appendu au mur. - Tu ferais mieux de t'habiller, je te paye un crème. La rue Mouffetard, huit heures trente, un dimanche matin, dormait, s'étirait le long des trottoirs en un doux renoncement, comme un corps gavé. Un mince filet de clarté glissait sur son dos, aveuglant, propre et lisse. C'était la fin de l'été; le temps mettait du temps à devenir franc, sans bavure,
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dans l'éclosion chromatique de sa gamme. En poussant la porte cochère, ils s'inondèrent de cette petite radiation qui jetait un peu de chaleur sur leur peau. A un angle de la rue, un clochard endetté de sommeil, les yeux gravides de rougeur, marcha vers eux en titubant. Il tendit ses mains pattues et tremblantes en gouaillant nonchalamment. J'voudrais b'en continuer la fête... mais j'plus de ronds, plus un sou troué... à votre bonne grâce, messieurs... mettez-là de quoi me rincer le gosier... Y a pet'bien pas malheur plus grand que d' l'avoir toujours sec. Armando fouilla sa poche dans la certitude du résultat, un simple réflexe de bonne foi. Il prit des mains de Guillermo les deux piécettes d'un franc qu'il venait d'extraire de son veston, les tendit à l'homme sans le regarder. Guillermo marchait d'un pas rapide, comme s'il savait d'avance où il allait. Ils tournèrent à l'angle de la rue Descartes, et débouchèrent sur le Boulevard Saint-Germain à la hauteur de la Mutualité. Armando le suivit sans hâte quand il passa la porte de l'estaminet. - Mettons-nous dans ce coin, là-bas, ainsi personne ne nous dérangera. Il a toujours l'air de se cacher, pensa Armando. Il appela le garçon, commanda deux cafés crème et deux tartines. L'endroit était presque désert, à l'exception de deux hommes passablement agités, appuyés contre le zinc, devant eux un petit verre de rouge. Ils semblaient étonnés de l'arrivée des deux autres et encore pire de leur commande, Armando et Guillermo n'avaient pas l'air de se voir. Ils ne se parlaient pas: Guillermo écoutant la radio, c'était la fin des informations de huit heures trente: la page sportive, et tout de suite après le récapitulatif des grands moments de l'actualité. Un train de... a déraillé à cause de la négligence du... les chauffeurs de taxi... en grève, un... a été assassiné... hier... Le Premier ministre a dit au Conseil des ministres que les Français ont besoin de vérité... Quelqu'un tourna le bouton du poste. Une musique de bastringue emplit l'air. Guillermo fit la moue. - Un pays foutu, dit-il, un vrai pays foutu. Puis le silence revint entre eux. Armando avait l'ait absent; depuis qu'il avait connu Guillermo dans une circonstance particulière, donc depuis son départ du pays, il n'arrivait pas très bien à saisir le type d'homme qu'il couvait, pouvant être d'une très grande 16

chaleur, communicative, rassurante, le genre jovial, rieur, puis à d'autres moments, se refermant sur lui-même, ou bien un tantinet désagréable, comme ce matin quand il l'avait trouvé au lit à une heure relativement avancée. Et même de cela, il n'en était pas tout à fait sûr, car il prenait quelquefois l'apparence la plus repoussante pour ne pas céder à la spontanéité. Sa brusquerie lui servait de cache-coeur comme d'autres usent de l'affabilité pour tromper une hypocrisie dévorante. Face à Guillermo, il ne se sentait pas très à l'aise. - Qu'est-ce que tu penses de tout ça? finit par dire Guillermo. - De tout quoi? - C'est vrai, tu débarques à peine... Il faudra t'y mettre, et le plus tôt possible. Je sais. Se trahir, se défaire, c'est difficile. Mais il faudra y venir. - J'ai le temps, dit Armando. Ça viendra tout seul, tu verras. Ça l'ennuyait de parler de ce sujet, de prendre conscience de ses difficultés, de cet effort-là à faire. De toute manière, il se sentait si lointain, pris par des angoisses, des préoccupations d'un autre ordre, qu'il préféra donner le change sur ses sentiments. Certes, Guillermo lui avait rendu de grands services. Sans lui, il serait encore aujourd'hui à la rue. Mais il y avait un je-ne-sais-quoi qui l'empêchait d'aller directement à lui. Pour masquer son trouble, il fit semblant de s'intéresser aux activités de Guillermo. - C'est vrai... j'oubliais, je prends ton temps. Tu as une réunion plus tard, des contacts... je ne sais. Vaut mieux, dit-il, qu'on se sépare. Ne te crois pas obligé de me tenir compagnie. De toute façon, moi aussi je suis pris, d'une certaine manière. Guillermo, sourit, acquiesça, puis se leva pour payer. - Non, dit-il, ne le prends pas mal. C'est vrai, il faut que je parte. Je dois voir des tas de gens avant la réunion de ce soir. Tu sais, c'est tout de même un foutu pétrin, une situation pareille. Quand il se retrouva devant la petite place de la Sorbonne, Armando regarda l'heure, dix heures quinze. Sa pensée vacilla: une pleine journée devant lui à tuer, dans une ville où depuis son arrivée, il n'avait point eu encore de vraies connaissances, aucune habitude ancrée, conférant à un homme la maîtrise de son espace, définissant l'ordre matériel de ses préoccupations: il se sentit lâché. Il avait besoin d'un 17

centre quelque part, une sorte de géographie des occasions. Par quel bout commencer? Ah! il Y avait lachambre, un espace, quatre murs à lui. Mais un dimanche! C'est au moins pour demain, se rassura-t-il. La solution pour l'instant... était de se mener au hasard. Il se glissa vers ces venelles tortueuses entourant la Sorbonne, commença par s'amuser au petit jeu livresque des reconnaissances toponymiques. Le dôme du Panthéon où vivent les grands morts immortels; son esprit un instant critique, s'arrêta sur les colonnes soutenant la frise du frontispice. Il revit la classe de latin, le vieux grammairien suranné qui essayait au tableau noir de dessiner un temple romain où l'on célébrait les Ides de Mars. Ces Romains, gens de goût, étaient de solides bâtisseurs. Jamais ils n'auraient laissé un tympan nu, sans un mot pour fixer la mémoire. Quand il vit les fameuses lettres d'or, là, sous les yeux, il comprit qu'il n'avait pas changé de siècle, mais d'étiage. A sa gauche, son regard prenait en enfilade la façade de la bibliothèque Sainte-Geneviève. A son arrivée, Guillermo et quelques-uns de ses amis lui avaient parlé de cet endroit. Si bien qu'un après-midi, en sortant d'un bistrot du quartier, ils lui avaient montré cette lourde bâtisse, que l'un d'entre eux avait appelé, l'antre. Mais aujourd'hui, laissé à lui-même, il contempla le rideau de lumière barrant l'accès à la façade. Il n'avait devant lui qu'un gonflement de gris sale venu s'additionner à la patine d'une pierre ternie et morte. La rigidité géométrique des croisées qui semblaient s'aligner sur un axe purement vertical, monocorde et répétitif, lui dicta une sentence sévère: du Vitruve mal digéré. Mais il fut pris par un doute: c'était peut-être dû au vacillement de la lumière. Voilà ce que c'est en architecture que l'ignorance ou la négligence du travail des valeurs sur la pierre: le b.a.ba. en peinture: l'ajointement de celle-ci à la perspective. Il battit sa coulpe. Si je me trompe tant pis... Et puis zut! je vois en peintre... alors là ! gare... ! puis partit d'un grand éclat de rire. Ici la lumière tue. Il fit encore quelques pas, alla buter contre la grille d'entrée du Panthéon, avec le sentiment de se rapprocher d'un certain centre au coeur tumultueux. En pivotant sur lui-même, sa vision fila droit dans la rue Soufflot pour s'arrêter au rond-point du boulevard Saint-Michel. Il eut un sourire d'attendrissement, le Panthéon s'écoulait, aimanté vers un autre foyer: citation, conclut-il, du pur Agatharcos. Il se reprit, eut honte de cet exercice scolaire, 18

d'avoir pêché à la vermée, à cette différence près que c'était lui le poisson. C'était une manière d'oublier le temps, de surnager: il terrissait. Il emprunta le trottoir qui conduisait au grillage vert-bouteille du Luxembourg. Il ne put empêcher sa manie de peintre de revenir en force, le poussant à relever sur les façades l'absence aux corniches et aux entablements, de cariatides et d'atlantes. Il leva des yeux vers le ciel pour observer l'effet que produisait son gris métallisé sur le vert-gris des immeubles. Quand il pénétra dans l'allée du jardin à cette heure de la matinée, régnait un étrange silence lové au fond d'un vide limpide et transparent qui s'ouvrait devant lui. La petite nature tranquille, fraîche et dispose, taillée sur mesure pour le confort des citadins, se rapetissait sous l'action d'un soleil michèvre, mi-chou. Quelques promeneurs solitaires, paraissant égarés dans ce calme inhabituel, interrogeaient chaque approche dans une sorte d'apeurement irraisonné. Le Luxembourg, un dimanche matin, ressemblait à un grand fleuve surpris par la décrue. Armando était enfin heureux de jouir de cet immense espace réservé à lui tout seul, de ne plus penser à rien, mais d'observer distraitement le profil singulièrement lisse des choses. Tout son être aspirait à un bonheur simple, hors de lui-même, dans la mise en vacance des obligations. Il vivrait. Il tira à lui une des chaises métalliques éparpillées aux quatre coins du bassin central, avec comme vis-à-vis l'immeuble du Sénat, de couleur ocre et or, comme un tissu de brocart flottant au salon d'un vidame. D'abord il fit taire en lui toute velléité d'analyse. Il n'irait plus tourmenter la composition interne du monde; celui-ci n'avait plus de sens, ni de raison d'être, ni intention, ni projet, ce serait un grand avatar mou: la mort doucereuse et blanchâtre le pénétrant par des pores insensibles. Armando revenait à une dimension de l'être s'acceptant par procuration. Il sortit son dernier paquet de gauloises qui sentait si fort le goût de là-bas, de sa ville, de sa rue encombrée, de l'odeur du jour, du soleil, des gens avec leur colère, leur insatisfaction, qu'il ne verrait sans doute plus jamais. Il aimait ce tabac qui sentait si fort le tabac. Ille huma, le porta à ses lèvres avec délicatesse, de peur de voir disparaître sa saveur. Il avala une première bouffée, sentit gonfler ses poumons d'une chaude vapeur. Il rejeta sa tête en arrière pour contempler à son aise les circonvolutions bleuâtres de la fumée. Il se sentit renaître 19

doucement, faiblement, chaque fois qu'il portait la cigarette à ses lèvres. Il pensa à. la dernière cigarette. du condamné, l'ultime traite que la Vie tirait sur la Mort. Il se redressa pour mieux voir à quelques mètres de lui le bassin rempli d'eau, où une fillette à peine âgée de cinq ans, tirait sur un cotre de papier blanc et rouge qui caressait l'eau en de longs friselis ondoyants. Elle portait une petite robe marine avec des parements au col et aux manches; sa grand-mère, inquiète, guettait ses évolutions d'un air soutenu. Il vit de grands yeux sensibles derrière une lourde monture d'écaille retenue par une chaîne noyée dans la masse du chignon prise dans une résille de jais. Il eût aimé aller vers la petite, jouer avec elle, comme il le faisait souvent quand quelque grâce enfantine évoluait devant lui. Il lui aurait appris comment on tourne les voiles d'un navire pour éviter qu'elles faseyent: celui-ci une fois ambossé, vit de la résistance des éléments. Mais le souvenir pénible du présent, l'obstacle de l'inconnu, suffisaient à l'en dissuader. Il se détourna enfin de ce qui lui parut une allégorie: lui aussi... tel ce frêle esquif... perdu dans la liquidité molle d'une rupture commencée, non encore consommée. Non, il ne voulait pas penser. Mais que faire quand ça pense. Armando Gegenhoffen... de mère française... né à... non, sans lieu, ni refuge, ni père, ni mère. Perdu... Qui a étudié la peinture... commis quelques pochades vu de grands désordres... h-i-s+o-r-i-q-u-e-s à son corps défendant. Indifférent. Ailleurs. Non! non! pas ça, pas d'intimité, pas de secret d'alcôve... Habitant de l'Espagne latine... Quel habitacle? c'est du joli... ! Il ne faut pas médire de sa... Oh! quelle idée a-t-on de penser de pareilles pensées? Il se fatigua, mais refusa de se rendre. Il se mit debout, passa à côté du bassin, pointa la direction de la barrière nord du jardin menant vers Raspail et Vaugirard. Il continua d'avancer avec rage, dans l'espoir que le mouvement violent arrêterait l'écoulement, romprait l'analyse à son point d'ancrage. La solitude. Il voulait se peupler d'êtres, vivants ou morts, pourvu que leur poids fût suffisant pour empêcher l'envol des idées noires. Juste après la sortie, il hésita sur le chemin à prendre. Descendre en direction des quais ou remonter vers Montparnasse. Il ferma les yeux et se lança. , Son corps maintenant avançait, titubant ici et là. Au premier obstacle, pensa+il, je prends le chemin inverse de celui-ci. 20

En traversant la rue, il buta sur une voiture stationnée dans l'axe de Montparnasse, alors il marcha sans hésiter vers le Boulevard Raspail qu'il suivit docilement. Il aperçut à cinquante mètres devant lui un attroupement au croisement de la ru~ de Rennes, au milieu de la chaussée une voiture bleu clair, l'aile gauche déchiquetée, une forme allongée sur le sol, inerte, sanguinolente. Une sirène au loin brâilla violemment. Armando vira brusquement vers Saint-Germain, sans un regard pour ce remue-ménage qui ressemblait étrangement à un décor de mauvais goût en cours d'installation pour une scène commerciale. Il avait horreur du sang, il le savait, c'était pour cela, et il le savait aussi, qu'il se refusait à rien comprendre à la politique; à l'histoire, rectifiaient ses persifleurs. Cela rompt les règles élémentaires de l'esthétique; c'est d'un manque de goût, à vous désespérer de vivre. Et puis le sang, ça n'a pas de couleur, c'est comme le temps augustinien, il passe... Tout son être est de passer. Il avait vu autrefois, juste avant le triomphe de la révolution, un homme qui avait été assassiné par les thuriféraires de la dictature, laissé vingt quatre heures au bord du trottoir pour servir d'exemple... pas très loin de l'endroit où habitaient ses parents. Il se rappela avoir mis toute son attention, voire un soin extrême à forclore la zone où était exposé le cadavre, jusqu'a ce qu'on le ramassât. Il appelait sa conduite: le jugement d'indifférence esthétique d'un peintre sur la société. Depuis, il ne renonçait jamais à cette règle d'or qui consiste à ne jamais accepter les écarts dont l'origine remonte à la perte du sens inné de la laideur. Cela dit, le moralisme n'était pas pour lui autre chose, que la transformation en concept d'une attitude sensible spontanée. La vérité relève de la perception des formes en leur contenu spécifique, non point d'une raison conjointe à la tablature des prédicaments. Ces analyses-là, il ne les livrait jamais à qui que ce fût, sauf à quelques rares initiés, eux-mêmes tout près de la vérité, avec lesquels il lui arrivait de temps en temps de partager quelques idées. Dans les réunions, les assemblées, les rencontres agitées auxquelles le hasard, l'amitié ou le malentendu. l'avaient amené à assister, il se contentait de prendre note des bonnes intentions, sans juger, ni condamner. Il constatait sa différence. Ailleurs. Et dans son métier, c'était pour lui une qualité. Pour voir mieux que les autres, il faut d'abord ne pas voir comme eux. Pour leur apprendre à voir, il faut tuer en 21

soi leur vision. Armando

l'énigmatique!
.

Au fond de lui-

même, il s'en fichait;

cependant dans. son voisinage

immédiat, personne ne l'avait pris pour tel. On le disait timide, emprunté, réservé, mais un homme comme les autres, avec ses hésitations et ses silences. Il n'y avait pas encore d'ambiguïté sur son nom. Il pesait sur les autres, comme eux sur lui. Les mains dans les poches, son grand corps droit et mince, il faisait du lèche-vitrine d'un type particulier, s'amusait à relever la phosphorescence du jour sur les robes ou les vêtements de toutes sortes, longs et amples, exposés dans les devantures. Selon quelle loi de l'optique, les rayons lumineux franchissant l'épaisseur des vitres se mettaient à danser, à se diffracter en de petites catastrophes de lumière qui incendiaient la matière, ou au contraire par le jeu étouffant de l'ombre intérieure se reconvertissaient en opacité restreinte et localisable? Il étudia la nuit peignée dans ces vitrines transparentes. Cette distraction démesurée dura longtemps, le mena à la hauteur de l'église Saint-Germain. Là, il eut une illumination. Il allait faire comme le recommandaient les surréalistes; il suivrait une ombre, une silhouette dont les mystères et les contours dévoileraient ceux même de l'imagination. Il vivrait un rêve debout, en plein éveil; adhérerait à la première femme qui, venant à sa rencontre, l'aurait regardé fixement. Il se mit en chasse tel un pointer efflanqué. Il vit des jeunes, des vieilles et des moins vieilles, des corps... des corps... et des corps..., surtout des yeux, verts, prunes, bleus... mais aucun qui eût l'air de s'adresser à lui, d'être inscrit dans sa trajectoire. Tous ces regards fuyaient dès qu'il s'efforçait de les rencontrer, de les obliger à s'immobiliser, ou bien ils étaient obnubilés, impénétrables. Ce fut plus difficile qu'il ne le crut de croiser un hasard taillé sur mesure. Tous ces atomes d'expression en mouvement, étaient enfermés dans leur propre ellipse dont le foyer était formé d'une constante de frayeur et d'impavidité flasques. Ils voyaient sans voir, l'oeil aimanté vers un centre placé à l'horizon. Il planait sur des têtes, traversait des rayons qui le traversaient aussi, sans reste. Il fut pris d'un dépit qui lui secoua les membres, et continua encore à se déplacer, dans ce brouillard sans épaisseur. Il tenta de conjurer les signes profonds du découragement en balbutiant... "suave mari magno turbantibus aequora ventis..." s'arrêta interdit: il 22

n'avait plus la suite, son latin avait fondu presque dans les plis de sa vie; il s'était formé un point inextricable sur le reste de ce qu'avait été son adolescence récitative et pure. Ma vie d'homme fait, pensa-t-il, ce n'est pas en déclinant des vers, fussent-ils les plus célèbres, que j'arriverai à la comprendre... si, si, peut-être un tout petit peu; mais il faudra alors plus de patience, plus de place en moi pour laisser advenir l'esprit qui connaît sa route. Un frôlement, une simple chaleur animale tout près de lui l'arracha à sa rêverie mélancolique. Brusquement il se retourna pour voir une forme élancée, d'une élégance pensée: capeline et jupe de baptiste crème, mettant une note suraiguë à cette musicalité étrange qui s'agitait devant lui. Il hâta le pas, ralentit pour conserver l'avantage de la discrétion. La forme s'engagea en direction de la rue des Saints-Pères, évita les façades noires des immeubles, brusquement poussa sur sa droite une énorme porte cochère qui céda à la bourrasque. Evanouie. Le mystère plana devant les yeux d'Armando. Il perçut un vide à la place où était la présence pleine de vie, légèrement trop charnue. Il se sentit défait, ridiculement cocufié par une main qui avait soustrait à son désir, une onde faite pour sa soif. Avant de faire demi-tour, il voulut s'assurer qu'elle n'avait poin-t agi sous le coup d'un soupçon subit qui l'aurait tàpie là, derrière la porte, guettant, attendant. Il l'entrebâilla légèrement pour être sûr qu'il n'y avait rien d'autre que sa main sur la poignée, et le ridicule qui le submergea dans un flot de colère. Il prit une cigarette, l'alluma en pensant à ce disparaître qui est dans le hasard son comble épuré. Comme cette fameuse expérience qui avait fondu sur la toile qu'il était en train de peindre, un jour de juillet au grand soleil de l'après-midi, au bord de la mer, abrité sous un toit de chaume qu'avait construit quelque pêcheur solitaire. Une grande nappe lumineuse s'était offerte à lui pendant qu'il travaillait à modeler les frémissements cuspidés des vagues, les envolées métalliquement claires des embruns sur les rochers; quand soudain, comme s'il s'était agi de la période des syzygies, tout avait sombré en une tranquillité étrange. La brûlante phosphorescence n'était plus qu'un grand cercle éteint dont les traces demeuraient encore visibles, là où brasillaient quelques efflorescences d'une mécanique rompue. Ainsi il était si difficile d'être deux, même en l'ignorant, même en suivant une trace éphémère pareille à la nuit. Non, 23

décidément il valait mieux trouver autre chose. Finies les embuscades. Il prit dans la poche intérieure de son veston le carnet où il notait habituellement ses pensées et quelques observations intéressantes. Il avait pour ce passe-temps une dilection spéciale, une ferveur d'amoureux jaloux. Il écrivit, dimanche... aux environs de treize heures... le monde, les hommes, un regard, l'autre. Rien. Penché sur la page, où il traçait gauchement ces quelques mots, il crut apercevoir seulement la main, l'orbiculaire des lèvres fermées sur une ombre blanche; puis, les mots qu'il n'entendit pas. - Auriez-vous du feu... ? Il tendit son briquet, au bout de ses doigts le regard prenait son envol à la recherche de ses yeux. En lui rendant le briquet, il vit un sourire moqueur, au bord des prunelles pétillantes de malice. Il eut un serrement de coeur. Un ange dirait Pascal... fait la bête. Il resta un moment interdit, tout pantois de gratitude vis-à-vis de l'inconnue qui venait de lui simplifier la vie. Il se mit à la suivre, par curiosité d'abord, par lassitude ensuite. Elle piqua une pointe vers la rue de Rennes qu'elle suivit longuement; puis chavira sur sa droite vers une bouche de métro à proximité de laquelle se trouvait un kiosque à journaux. Il la vit se servir, tendre l'argent à une petite femme noiraude. Elle avait l'air de lui parler comme à une vieille connaissance. Elle bifurqua aussitôt après face à la tour Montparnasse. IlIa regarda partir, toujours de loin, avec le faible espoir de pouvoir la suivre le plus longtemps possible, de voir s'accomplir ce miracle de deux corps filant sur une même ligne, accrochés l'un à l'autre par l'effet d'une volonté invisible, telle chez Cordemoy la communication des anges. Il avança avec souplesse, bondit à chaque fois pour éviter un obstacle imprévu qui l'aurait soustraite à sa perception. Une sorte de bonheur facile se glissa en lui. Elle fit signe à quelqu'un; de loin, il continua à la voir distinctement, sans comprendre encore. Un ami? Un intime? Son ami? Il ferma les yeux, se mit à compter: à dix si elle est encore là, je lâche tout, pensa-t-il. Quand il les rouvrit, la silhouette avait disparu. Il se mit à courir pour savoir, pour comprendre ce qui s'était produit. A l'angle du boulevard Montparnasse, ilIa vit traverser la chaussée, et s'engager dans la rue du Départ. Il pressa le pas pour combler son retard. L'ombre filait déjà sur les trottoirs de la Gaîté, poussa une porte qui se referma aussitôt derrière elle. Allait-il 24

s'approcher? Etait-ce dans le jeu? Il pensa: qu'eussent fait Breton et ses amis? Il sourit à cette idée, tourna les talons et s'en fut vers un bureau de tabac. Il se rendit compte que cela voulait dire passer nécessairement devant la porte où avait disparu la silhouette. Avant même d'arriver à sa hauteur, il remarqua deux longues baies vitrées l'encadrant. Donc, ilIa verrait... Il saurait... Il eut un pincement au coeur. Un couple pressé le bouscula, fit un crochet devant lui, et branla la porte. Puis trois personnes d'allure débonnaire, la franchirent en sens inverse. A son tour, inquiet, retenu par un esprit invisible, il s'approcha discrètement. Par prudence, il changea de trottoir pour mieux voir, sans être vu. La salle était pleine... Des ombres bougeaient, se déplaçaient devant de minuscules taches accrochées au mur. Puis des cadres apparurent, reposés sur leur cimaise. La personne poursuivie avait disparu, déposée comme une lie au fond de cette eau colorée. Le brouillard gris velouté de la fumée des cigarettes, formait des girandoles au-dessus des visages mi-interrogateurs, mi-contemplatifs. Il attendit, fit mine de s'approcher. Non! Les cigarettes d'abord. En s'éloignant, il entendit un murmure confus derrière lui, puis un bruit de volet claqué. Il regarda furtivement pardessus son épaule, et vit l'inconnue flanquée d'une dizaine d'individus, ouvrir la portière d'une voiture en stationnement en face de l'immeuble. Il remarqua simplement: la voie est libre ! Avant de pénétrer dans ce local un peu bizarre, sorte de tannière pour fauve en goguette, il inspecta la devanture. "Mimésis-galerie", écrit avec des lettres exécutées au pochoir, plus loin, "Art contemporain". Soudain, il se rendit compte qu'il n'avait aucune envie d'aller voir ça, rien ne le prédisposait à assister en ce dimanche, au début de l'aprèsmidi, à une exposition, où il écouterait les commentaires saugrenus de faux amateurs en mal de critique, qui n'étaient là, que parce qu'il fallait être dans le coup, et que l'occasion de dire ce que l'on pense devant quelque chose que l'on ne maîtrise pas, ne se présente pas tous les jours. Il ne désirait pas être complice de ce monde interlope, qui en art, voulait faire le coup du sautoir. Et lui dans tout cela? Où en était-il? Il n'entrerait pas voir des émules heureux. Mais que faire quand on a des heures à tuer avant un rendez-vous? Que faire quand malgré soi on reste encombré d'interrogations et 25

de rumeurs inquiètes qui ne cessent de courber l'entendement, quel que soit, l'espace occupé dans la déchirure du temps? Alors ici ou ailleurs...! Une jeune personne en jeans délavé et tee-shirt bleu marine sous un blouson bordeaux, passa la main dans l'entrebâillement de la porte et lui tendit avec un large sourire une feuille imprimée, aux marges grouillantes de dessins en lavis. Il jeta un coup d'oeil sur ces diablotins en cuculle noire, sans voir le texte, plia la feuille, la fourra dans la poche arrière de son pantalon. La jeune femme avait laissé la porte entrebâillée, sans aucun effort, comme poussé devant lui, il se glissa dans un angle perpendiculaire à l'entrée. Il tourna le dos aux oeuvres exposées, flotta parmi ces têtes inconnues qui ne cessaient de jacasser dans un silence feutré, cligna des yeux pour essayer d'attraper quelques métamorphoses dans la pliure des expressions, commença par trouver drôle d'être là, en simple spectateur d'un ensemble d'actes qui formaient la trame même de sa vie. En marge: il sentait par procuration. Il eût aimé leur dire sans élever la voix, si possible sans même parler, un simple signe, que tout cela entretenait un rapport très lâche avec ce qui était le vrai en la matière. Non que luimême le possédât, ni qu'il pût même l'esquisser. Au contraire, c'était cette ignorance qui l'entretenait dans l'idée qu'il ne fallait rien faire qui pût donner l'impression qu'il sût. Mais avait-on jamais idée de parler de choses si importantes? Avait-on idée de quelqu'un qui dirait, voilà je suis... ? Non, non! Il disparaîtrait dans le remous des voix, dans les halliers des croyances opposées qui électrisaient l'atmosphère sans jamais rompre l'harmonie douceâtre qui la nourrissait. Au fond de la salle, se trouvait un tréteau peint en rouge vermillon sur lequel était étalée une série de brochures de provenances diverses, peinture, musique, littérature, cinéma... A côté, presqu'au creux d'un angle, une petite table où trônait un grand cahier mauve, ouvert en son milieu. Son intérêt se ranima; il se pencha sur la page ouverte du cahier, couverte de signatures et de pensées dédicataires, le feuilleta pour mesurer la densité, la plurivocité des mains qui avaient eu l'audace de se tenir les unes après les autres dans un geste d'offrande au dieu idéal de l'art. Lui touchant presque le dos, un homme d'âge mûr, coiffé d'un feutre noir au bord rabattu sur les yeux, attendait son. tour pour parapher son nom. Il se poussa docilement, fondit dans la foule en gardant la tête 26

haute, comme s'il mesurait la hauteur du plafond. Autrement, il lui serait pénible d'en venir à l'évidence matérielle de ces cadres remplis jusqu'au bord d'intentions, truffés de motifs qui étaient autant de désirs d'aller à l'essentiel. Un tableau, un seul, lui fit de l'oeil, d'une nature quelque peu forcie, mais empreint d'une sérénité de bon aloi. En heurtant deux ou trois individus, il finit par se trouver en face d'un corps à moitié couvert, allongé sur un divan d'un frottis âcre et pervers. Il ne put s'empêcher d'admirer la virtuosité, l'aisance avec lesquelles les reliefs avaient été maîtrisés pour donner à l'ensemble une unité centrée sur la convergence des lignes de fuite. Bien, bien, bien, se disait-il, il y a là de la maturité, une bonne méditation de la loi des contrastes simultanés. Il respira, se détendit pour donner une autre assiette à son corps, pour qu'il abandonnât son rôle de censeur, revenant à sa manie de l'observation qui trouvait sa pâture dans ces mille petits incidents insignifiants qui émaillaient une galerie parisienne, un dimanche après-midi, à l'automne commençant. Il n'en crut pas ses oreilles. Armando Gegenhoffen, qué tal? Sussurra la voix d'une femme svelte, entre deux âges, un peu courte sur jambes. Il pivota sur lui-même tel un jouet mécanique. - Martha, mais... - Tais-toi, viens, tu es seul? Vamos a tomer algo... Il ne savait plus où il en était. Son esprit cahota, puis son élan se perdit dans le flot des impressions et des souvenirs tout empreints encore de leur fraîcheur. - Je te présente un ami. Michel... Michel Festugières. Ils se serrèrent la main sans se regarder. Michel écoutait quelqu'un qui lui proposait d'acheter une des oeuvrettes de l'arrière-salle. Il fit à peine attention à sa main prise dans celle de l'autre. Martha rit de l'air emprunté d'Armando, lui fourra le poing sous le ventre. - Grand dadais, ne fais pas cette tête-là. Commençons par le commencement. Fichons le camp d'ici tous les trois, dit Martha qui déjà avançait vers la sortie en jouant des épaules, en bousculant un type très grand, qui s'en aperçut à peine. Elle prit la main d'Armando perplexe qu'elle traîna derrière elle, comme une chiffe molle. Une fois dehors, elle fit claquer la porte en la rejetant violemment.

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- Toujours la même furie, dit Armando. Pour ça, tu n'as pas changé, Adonde vas? - Je connais un coin où l'on peut causer tranquillement. Suis-moi, tu verras. C'est à dix minutes d'ici. Ils descendirent tous les trois la rue de la Gaîté, puis remontèrent le boulevard du Montparnasse. Armando nota le changement qui s'était opéré sur le boulevard depuis qu'il l'avait traversé pour la première fois. Les queues devant les guichets de cinéma étaient d'un volume impressionnant. Les affiches hurlaient la vente aux gogos de marchandises américaines pleines de flics, de femmes aux fesses chaudes de Marie-couche-toi-là. Il eut l'impression que la métamorphose tenait moins à la quantité, mais à l'odeur, au style, au type d'animation tapant sur les sens. Le public de fin de matinée avait disparu pour laisser la place, soit à des banlieusards ivres de l'atmosphère du quartier, soit à un régiment endimanché de pères de famille accompagnés de jeunes ignorantins échevelés. - Marche donc plus vite, lui dit Martha. On est bientôt arrivé. De fait, ils traversèrent la terrasse de la Rotonde, pour achever leur course au fond d'une salle presque déserte, où somnolaient quelques habitués sur le journal du dimanche de l'épaisseur d'un cheveu. Un garçon en livrée, col empesé, lui tendit la carte des boissons. - Un cognac, dit Martha. Elle se tourna vers Armando qui hésitait... Deux cognacs! C'est moi qui paye, conclut-elle. Michel regarda, puis siffla entre ses dents. - Je ne prends rien, je vais m'en aller. - Pour quoi faire? Je te croyais libre cet après-midi, dit Martha. - C'est tout à fait le cas. Je vais retrouver cet ami qui voulait me faire acheter le tableau. Il a quelque chose à me dire. Si tu veux, on se retrouve un peu plus tard pour dîner. - C'est bon, dit Martha, à vingt heures, devant la .

"Closerie".

Elle prit le verre des mains du garçon, le passa à Armando. - Tchin! Chin! Armando. Celui-ci s'anima. - Tchin! Chin! Martha. - Depuis quand es-tu en ese foutu pais? - Deux mois tout juste. 28

- Deux mois! Et tu me lances ça comme ça au visage. Tu as un sacré culot. Deux mois sans chercher à me voir. - Flûte alors! C'eût été bien le diable. Je ne savais pas que tu habitais en France. - C'est vrai, je voyage beaucoup. Mais je n'ai jamais vécu ailleurs qu'à Paris. Je sais, la rumeur publique m'installe n'importe où, sous prétexte que j'ai des amis partout. Un jour quelqu'un m'a dit qu'il me croyait à Karlsruhe. Que ferais-je dans un trou pareil? Alors qu'ici... Donc deux longs mois sans te rencontrer nulle part. Mais tu vis en ermite mon cher. - Si je vis! - Comment ça ? - Je n'ai pas beaucoup l'impression d'exister depuis ma décision de partir. - Ça, on en parlera plus tard. Pour l'instant, je veux savoir où tu es, ce que tu fais. - Rien, je viens de te le dire. - Bon! Mais tu habites quelque part au moins, tu as une chambre? Un logement? Je ne sais moi. - Non. On m'héberge. - Qui ça ? - Guillermo. Guillermo Ochoa. Martha eut un sursaut. - Guillermo le... Elle s'arrêta. Bon... Bon... Je vois. Alors tu habites chez lui? - Pas du tout. Il m'a refilé la chambre d'un ami que je ne connais même pas. - La chambre d'un ami ! Elle éclata d'un rire franc et subit. On t'a fourré dedans. Bon, bon, continue. - C'est tout. Qu'est-ce que tu veux que je te dise? Guillermo a été gentil de me dépanner. Sans lui je ne sais où je serais en ce moment. - Et il a fait ça pour tes beaux yeux? - Je me fous de ses raisons. L'essentiel c'est qu'il l'a fait, et personne d'autre. - Tu es resté le même, naïf et méprisant. Si tu crois t'en sortir à si bon compte. - Ça, c'est mon affaire. - Et l'affaire de ton hôte, c'est moi qui te le dis. Il ne te lâchera pas. - Je ne te suis pas. Tu veux dire qu'il a fait tout cela dans un but bien précis? Qu'il a sa petite idée? 29

- Je sais ce que je sais. Vois-tu Armando... Elle fit une pause. Vois-tu..., Guillermo sait toujours où il va. - Il n'est pas le seul. - Mais lui c'est spécial. Il a... il a une manière, comment dirais-je... Viens donc me voir un de ces quatre, que je te rince les yeux. Armando fit une moue moqueuse que releva immédiatement Martha. - Tu te crois finaud. Tu verras, les choses ne sont pas si simples. - Tout est simple pour moi. Je suis hébergé, je dors, je mange mal, et je dois trouver une chambre à moi pour recommencer à travailler. - Tu la cherches où ta chambre, dans le cercle où évolue ton ami? - D'abord, je ne t'ai pas encore dit que c'était un ami. Une chambre... Une chambre, n'importe où. Si tu en connais une... Demain, il faut que je fasse un tour au Boulevard Jourdan. Il paraît que je pourrai avoir une chambre pour étrangers de passage. - Cela se fait. Mais après? Tu ne comptes pas vivre dans cette cité caserne pour jeunesse sans le sou? - On fait ce qu'on peut. - Mais dis-moi, toi aussi tu as fait le saut hors de la révolution? - Je ne savais pas que j'étais dedans. - Fais pas le malin, tu vois bien ce que je veux dire. - Pas du tout, si tu veux savoir, chère Martha, dit Armando un peu agacé. Il empoigna son verre, le vida d'un coup. - Disons que tu es parti, tu as fait comme tout le monde. Il a bien fallu que tu renonces à quelque chose, et pour eux, tu ne seras jamais qu'un traître, au mieux, une tête vide qui se laisse entraîner. Ils ne laissent de choix à

personne: être avec eux ou sans eux.
Armando n'écoutait déjà plus. Il revoyait la queue qu'il avait été forcé de faire pour avoir un visa, toutes les formalités administratives accomplies pour obtenir un passeport, et ensuite le mépris des voisins du quartier ou du bureau. Tous les jours, il lui fallait souffrir cette haine dure dans les regards qui le propulsait hors de ses racines et de ses habitudes. Il eût voulu expliquer, que... Mais c'était plus fort 30

que lui. Il ne pouvait parler de ça à personne. Et puis comment dire qu'il n'était hostile à rien, surtout pas à ce qui ne le concernait pas? Comment dire l'envie d'aller... d'aller... là-bas où peut-être... on ne revient plus? c'était plus fort que tout, l'attirance, la découverte, l'envie de savoir. Non, il n'était pas celui qu'on croyait. Comment convaincre? comment? Le jour du départ, un véritable cauchemar. Des heures à faire examiner ses papiers pour voir si tout était en règle. Les commentaires des autorités portuaires, simple lampiste ou grand flic pisse-froid, toujours les mêmes, leur silence éloquent que soulignait la froideur calculée née d'une hauteur sidérale. Il s'était senti tout petit sous cette avalanche, cette montagne de certitudes construites à coup d'arguments ex silentio. Si ce n'avait été le cri angoissé d'une nécessité plus haute qui l'enchaînait au lointain dans son aveuglement même, il eût dit simplement: c'est bon, j'ai eu tort. Gardez vos papiers. Je me fais moine de vos vérités silicieuses. Au lieu de cela, il s'avachit; tout, pourvu que ce fût bientôt fini, et que la paix, une longue paix neuve lui tombât sur le coeur. La paix non pas la joie. Il n'était pas heureux de partir. Il vit Martha qui avait cessé de le voir pour arranger les boucles tombant de sa barrette. Ce n'était plus la même Martha. Quinze ans qu'il l'avait connue, alors qu'il était étudiant à l'école des beaux-arts. Elle était déjà une artiste à la mode, connue par tout ce qui avait un nom, et le moyen de se payer ses tableaux. Elle était partout. Qui ne connaissait cette exubérance chaleureuse d'une grâce touchant à la quarantaine? Une jeune femme mûre qui savait ce qu'elle voulait, qui savait se faire aimer surtout. Elle était en cheville avec tout le monde. Martha l'originale! Martha la généreuse! Il l'avait croisée au moment où commençaient ses premières difficultés avec les autorités qui attendaient des artistes une plus grande flexibilité, une certaine soumission à certains impératifs étatiques. Martha n'en avait cure. Elle voulait vivre l'art de l'intérieur, mettre sa vie, ses actes les plus ordinaires dans le prolongement de ses désordres nocturnes. Elle ne pouvait, ne voulait se régler. Elle avait ses normes, qu'elle entendait respecter perfas et nefas... Elle venait juste de se faire absenter de la liste des artistes reconnus par le régime, et qui avaient des droits dans la Maison de la Culture. Pendant toute cette période d'amertume, elle avait conservé son entrain habituel, sa prodigalité vertigineuse qui avait fait 31

d'elle une sorte de diva orientale. Pécuniairement, cela n'allait plus très fort, mais elle continuait à entretenir une cour d'admirateurs qui lui comptait fleurette. On l'avait vue un soir dans le cabaret célèbre d'un hôtel de grand luxe, commander trois bouteilles de champagne Veuve Cliquot, grand cru, à trois cents pesos la bouteille, qui lui avaient servi surtout, après quelques rasades distribuées ici et là, à arroser la tête de prosélytes éméchés, en faisant signe de les baptiser selon le rite orthodoxe, elle l'archimandrite officiant derrière une iconostase imaginaire, faite de mots et de relents d'alcool. Quand cette dernière frasque fut parvenue aux autorités, elles lui serrèrent un peu plus la vis, convaincues que de pareilles fredaines, terniraient l'image de la révolution aux yeux du public. Elle fut priée ou de venir à récipiscence, ou d'avoir à quitter le territoire: ce qu'elle fit. Elle mit trois jours à se décider, dix à rassembler ses frasques et ses frusques. On la jeta dans l'avion comme un ballot de linge sale en direction de n'importe où qui voulut bien d'une nonne de la déchéance incandescente. Cette décision incantatoire des chefs du régime la rassurait disait-on: elle se voyait victime de sa raison de vivre. De chaque côté de la table quelque chose prenait de la consistance, s'alourdissait du vide qui s'étirait entre eux. Pour rompre les chiens, il murmura mollement, dans un soupir. - Et toi... ? que fais-tu? - Moi, épela Martha. Tu le vois bien, suis-je à plaindre? Tu sauras tout plus tard, et pas par moi comme d'habitude. Finissons-en avec toi d'abord, puisque tu es là, et que je peux te questionner... Comment... ? c'est... Comment maintenant, là-bas...? quinze ans... quinze longues années, bon dieu! - Toujours pareil, les convaincus sont de plus en plus convaincus, et les autres font tout ce qu'ils peuvent pour ne le devenir jamais, dit Armando avec une sorte de mauvaise conscience évidente. Pour faire bonne mesure, il ajouta: et puis entre les deux, tout le reste. - C'est à dire toi, dit impitoyablement Martha. Un sourire jaune fendit les lèvres d'Armando. Martha n'avait nulle envie de savoir dans le fond, les choses essentielles qui importent quand on est parti depuis si longtemps. Elle l'interrogeait pour la forme. - Et toi, ça ne te pèse pas cette nouvelle vie? 32