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Crise de la modernisation et pratiques populaires au Zaïre et en Afrique

De
256 pages
A certaines visions négatives liées à des conceptions occidentales du développement et de la démocratie, l’auteur oppose une relecture des rapports entre accumulation et développement dans une perspective de longue durée. Il décrit les approches zaïroises et africaines d’une réinvention du chemin du développement, l’importance des réseaux associatifs, des acteurs, et des initiatives locales en milieu paysan ou urbain, qui assurent aujourd’hui la survie et demain une évolution différente de celle de l’Occident en crise.
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Collection « Zaïre - Histoire et Société» dirigée par Benoît Verhaegen

Dans la même collection derniers ouvrages parus

NICOLAi Herm, GOUROU Pierre, MASHINI DID M.M. : L'Espace zaïrois - Hommes et milieux, coédition CEDAF, 608 p. PEEMANS Jean-Philippe: Crise de la Modernisation et pratiques populaires au Zaïre et en Afrique, avant-propos de Benoît Verhaegen, 240 p.

Jean-Philippe PEEMANS

CRISE DE LA MODERNISATION ET PRATIQUES POPULAIRES AU ZAIRE ET EN AFRIQUE
Avant-propos de Benoît Verhaegen

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'EcolePolytechnique 75005 Paris (France)

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) Canada H2Y IK9

L'auteur

Jean-Philippe Peemans a commencé à travailler au Zaïre et dans divers pays africains au cours des années 1960, notamment dans le cadre de la coopération belge au développement. Après une formation en droit et en histoire et un doctorat en économie du développement (DCL), il s'est orienté vers la recherche et l'enseignement universitaire dans ce dernier domaine. Il a été professeur visiteur dans plusieurs universités africaines, asiatiques et latino-américaines. D'abord centrées sur les problèmes de développement africains, ses publications et ses orientations de recherche ont évolué vers une analyse comparatiste des processus occidentaux et nonoccidentaux en longue période. Professeur ordinaire à l'Université de Louvain (Louvain-la-Neuve, Belgique), il est président de l'Institut d'Etudes du Développement (lED). La liste de ses principaux ouvrages figure dans la bibliographie finale.

Couverture

1 : un marché local

Tous droits de traduction réservés à l'auteur. (Ç)L'Harmattan 1997 ISBN: 2-7384-4469-5

Table des matières
AVANT-PROPOS 9

1. LA CONJONCTURE ZAÏROISE DU DÉBUT DES ANNÉES 1990 1.1 La séquence des principaux événements politiques I. 2 Les principales caractéristiques de l'évoIution macro-économique I. 3 Les principaux aspects de la situation budgétaire et monétaire
I

Il Il 15 18

2. LES INTERPRÉTATIONS "OCCIDENTALES" DE LA CRISE ZAÏROISE ET LEUR CONTEXTE GLOBAL 2. I Le consensus dominant sur le cadre d'interprétation de la crise zaïroise. 2. 2 L'interprétation de la crise zaïroise dans le contexte de l'interprétation de la crise africaine: le courant de "l'ingérence pragmatique néo-modernisatrice" 2. 3 L'interprétation de la crise zaïroise dans le contexte de l'interprétation de la crise africaine: le courant de ,. . . " " "1'aifrlcanlsme neO-lnvo Iu tlonnlS te...................................................
2. 4 Afro-pessimisme, obsession sécuritaire le cas du Zaïre et ingérence humanitaire:

22 22

26

33
38 42

2. 5 Un problème de "regard" sur la crise zaïroise

3. QUELQUES ÉLÉMEN:*I~SDEQUESTIONNEMENT DE LA GRILLE "OCCIDENTALE" D'INTERPRÉTATION DE LA CRISE ZAÏROISE
3. 1 Pertinence et résilience d'une grille d'analyse de la "dynamique d'accumulation".

44
44

5

3. 2 Accumulation, et recomposition

ajustement, globalisation des structures de pouvoir 5]

3. 3 Les contraintes de l'ajustement et du "nouvel ordre global" impos ées à l'Afrique 3. 4. Dimensions de l'ajustement africaines d'une "économie politique" et de la globalisation 67 58

4. ACCUMULATION,

POUVOIR ET RÉSEAUX DANS 75

LE ZAÏRE DES ANNÉES 1980-1990
4. 1 La spécificité du régime Mobutu et son impact sur les rapports entre Etat, économie et classes sociales au Zaïre 4. 2 L'interaction des rapports des forces et le cadre nationaux et internationaux

75

de la crise politique au début des années 1990. 4. 3 Les enjeux sociaux en filigrane de la crise politique: crise de l'Etat et nouvelles dynamiques socio-économiques

81 83

5. LA LOGIQUE DES RÉSEAUX: CONTINUITÉ ET RECOMPOSITION D'UNE LOGIQUE ENGLOBANTE

DU POUVOIR ET DU STATUT AU TRAVERS DE LA CRISE POLITIQUE
5. ] Les phases de la continuité d'une logique englobante de pouvoir et du statut 5. 2 Crise politique et dimensions dans la recomposition ethniques et régionales ~ 94 des réseaux de pouvoir...H 9]

91

6. LOGIQUE DES RÉSEi\UX ET CONTEXTUALISATION
DU "SECTEUR INFORMEL" URBAIN..o o

i:i:<:!>..,(':;:.'I<"'~;<""'s~"'I1'~.~tls...l0

6. 1 Réalités du tissu productif . ., . ..I; et d lverslte d u "secteur InjOrme I ". ...................................................

]0]

6

6. 2 Dimensions

historiques

et sociales 109 urbaine: 116

du "secteur informel" dans le contexte zaïrois 6. 3 La contextualisation réseaux et territoires de l'économie populaire

7. ETAT, PAYSANNERIE ET ACTEURS DES STRATÉGIES FONCIÈRES ET AGRICOLES :LA SPÉCIFICITÉ DANS LE CONTEXTE AFRICAIN
7. 1 L 'héritage de la période coloniale et les politiques de modernisation nationale 121 du contrôle étatique 127 et de privatisation 131 jusqu'à lafin des années soixante 7. 2 Les tentatives de renforcement sur l'agriculture et lefoncier 7. 3 L'impact des politiques dans les années 1980. dans les années 1970 d'ajustement

DU ZAÏRE 120

sur la crise agraire et les conflits fonciers

8. LOGIQUE DE RÉSEAUX ET LOGIQUES DE TERRITOIRES: LES RÉALITÉS CONTRADICTOIRES DU DÉVELOPPEMENT
RURAL DANS LE CONTEXTE ZAÏROIS
8. 1 Les problèmes fonciers de l'économie populaire 8. 2 Les problèmes l'expérience comme acteur organisé: zaïroise dans le contexte africain 146 et le contexte territorial 140 de la paysannerie

u. 140

rurale au Zaïre

de l'émergence

9. RÉSEAUX, ASSOCIATIONS ET INITIATIVES LOCALES
,

DE DEVELOPPEMENT
9. 1 Aspects ruraux et urbains de l'ambivalence

155 155 163

du développement local 9. 2 Ambiguiïé des associations de la "société civile" et recomposition des réseaux de pouvoir
$

7

10. LES INTERACTIONS ET L'ÉVOLUTION INTERNATIONAUX

ENTRE LE LOCAL ET LE GLOBAL

DES RAPPORTS DE FORCE 168 168 172

10. 1 "Société civile ", démocratie, marché, "communauté internationale" et globalisation 10.2 La société zaïroise à l'épreuve des initiatives globales Il. LE TERRITOIRE ENTRE LES APPÉTITS DES ACTEURS

GLOBAUX ET LES DEMANDES DES POPULATIONS LOCALES
Il. 1 La crise de l'Etat-Nation de développement une décentralisation dimensions et les propositions 180 et les 187

180

local des acteurs globaux : fonctionnelle des initiatives populaires

Il. 2 Les demandes de développement territoriales

12. DIMENSIONS ZAÏROISES ET AFRICAINES D'UNE RELECTURE DES RAPPORTS ENTRE ACCUMULATION ET DÉ V,ELO PP EMENT
12. 1 La résilience des sociétés africaines face aux contraintes de l'accumulation 12. 2 L'importance du développement la réémergence de la longue durée africain et 216 220 des tendances profondes 207 pour un autre regard sur la trajectoire 12. 3 La crise de l'Etat post-colonial de la dynamique socio-politique 12.4 Dimensions zaïroises et africaines d'une réinvention des chemins du développement 199

199

RÉFÉREN CES BIBLI OG RAPHIQ DES

234

8

Avant-propos

En 1992, L'Harmattan republiait Le Congo de la colonisation belge à l'indépendance de Auguste Maurel alias Michel Merlier. L'ouvrage édité trente ans auparavant par François Maspéro a servi de guide à toute une génération intéressée par l'histoire du Congo. La réédition était préfacée par Jean-Philippe Peemans. Peu d'économistes, pendant ces trente années, avaient pris la succession de Merlier concernant une approche à la fois globale, historique et pluridisciplinaire de la situation économique du Zaïre. Jean-Philippe Peemans faisait exception et publiait régulièrement des études dans lesquelles les champs politique et économique, la modernisation technologique et le développement durable, avec ses dimensions ethniques, sociales et économiques du développement, étaient confrontés dans une perspective globale et systémique. Plusieurs de ces études étaient devenues introuvables ou difficiles d'accès. Nous avions demandé à son auteur de nous autoriser à les republierl avec une préface indiquant le fil conducteur de sa pensée. Cette préface devenue bien plus importante que prévu a finalement donné naissance au présent ouvrage. Sans renier sa méthode d'analyse inspirée de l'historiographie marxiste ni le contenu de ses textes précédents, l'auteur, cette fois, l'a approfondie en incluant des dimensions politiques et sociologiques pertinentes: la spécificité zaïroise est située dans l'approche plus générale de la crise de l'Afrique et du monde,.. ce qui permet à l'auteur une critique de « l' afropessimisme» et de la « déviance africaine », concepts à la mode. A ces visions négatives liées à des conceptions occidentales du développement et de la démocratie, il oppose une relecture des rapports entre accumulation et développement dans une perspective de longue
1. Le Congo-Zaïre au gré du XXème siècle à paraître chez L' Harmattan en 1997.

- Etat,

économie et société (1880-1990),

9

durée; il décrit les approches zaïroises et africaines d'une réinvention du chemin du. développement, l'importance des réseaux associatifs, des acteurs et des initiatives locales en milieu paysan ou urbain qui assurent aujourd'hui la survie et demain un développement qui sera différent de celui de l'Occident aujourd'hui en crise. Peemans démontre que l'émergence d'une démocratie africaine est liée à cette autre économie, à cet autre développement, dont il décrit les prémisses et qui s'appuie sur une culture et une histoire spécifiques. II rappelle que la crise de l'EtatNation n'est pas, par contre, spécifique à l'Afrique. Dans la partie plus théorique de son ouvrage, Peemans décrit les interprétations occidentales de la crise zaïroise et les écarte. C'est une synthèse et une critique impitoyable de tous les concepts, de toutes les explications, de tous les plans d'ajustement et du Nouvel Ordre Economique imposés à l'Afrique par l'Occident. Sur un sujet aussi urgent et complexe, aussi désespérant que la crise zaïroise et africaine, l'auteur aboutit à des conclusions positives. Cela est si rare qu'il faut aussi le souligner.
Benoît Verhaegen (juin 1996)

JO

1. LA CONJONCTURE ZAÏROISE DU DÉBUT DES ANNÉES 1990
1.1 La séquence des principaux événements politiques
La plupart des observateurs politiques voient dans les initiatives prises par le Président Mobutu au début de 1990 la première étape du processus politique complexe qui a dominé la première moitié de la décennie. Au début de 1990 le Président prend l'initiative d'une grande tournée politique de deux mois dans l'ensemble du pays, où il demande aux notables et populations de s'exprimer sur les problèmes de l'heure. Il en résulte plusieurs centaines de mémorandums exprimant les doléances des populations contre les abus du Parti-Etat. Dans ses discours du 24 avril et du 3 mai 1990, Mobutu annonce la fin du Parti-Etat, et le rétablissement du principe de la séparation des pouvoirs entre exécutif, législatif et judiciaire. Il propose un multipartisme restreint, avec maintien d'un Pouvoir présidentiel "au-dessus des partis" et arbitre suprême. Est annoncée aussi la fm de certains symboles politiques de l'authenticité mis en oeuvre depuis le début des années 1970 (costume national, usage des termes de citoyen, commissaire, etc.). 1 Une conjonction d'événements internes et de réactions externes a cependant perturbé une évolution qui aurait dû normalement maintenir intact le pouvoir présidentiel face au multipartisme octroyé. Les affrontements du campus universitaire de Lubumbashi qui, en mai 1990, ont opposé diverses tendances politiques ont joué un rôle important dans cette évolution.2 Leur bilan réel en reste tOlljourscontroversé, mais leur médiatisation en Occident à l'époque a largement contribué à accélérer une mise en quarantaine dll régime zaïrois par ses anciens alliés occidentaux, dans le sillage d'une initiative de la Belgique.

1. sur la séquence de ces événements cff W J LESLIE, Zaïre, Continuity and Political Change in an Oppressive State, Westview Press, Boulder, 1993, p 56-60. 2. V DIGEKISA PILUKA, Le massacre de Lubumbashi, Zaïre 11-12 mai 1990, L'Harmattan" Paris" 1993. Il

Cette initiative belge a considérablement affaibli le pouvoir de Mobutu, qui perdait sa légitimité internationale et l'accès à une partie importante des ressources de l'aide étrangère. Cet affaiblissement du pouvoir a accéléré alors l'apparition d'une multitude de formations politiques de toute tendances, animées la plupart du temps par des personnalités ayant appartenu aux institutions contrôlées par le Parti-Etat, et cherchant à se repositionner dans un espace politique dont la "mouvance présidentielle "n'occupe plus qu'une partie. Dès la fm de 1990, un certain alignement se fait sur les exigences de refonte des institutions portées par l'''opposition radicale", pour aboutir à la revendication d'une Conférence nationale "souveraine". Cette Conférence débutera dans une grande confusion en août-septembre 1991, révélant des tensions non seulement entre la "mouvance présidentielle" et l'opposition radicale mais également une infinité de divisions entre les nouvelles formations politiques, rendant impossible l'établissement d'une procédure et d'un calendrier des travaux. Les émeutes et les pillages qui dévastent le centre de Kinshasa en septembre 1991 entraînent l'ajournement de la Conférence. Immédiatement après ces émeutes il y a une tentative d'accord entre les principales factions politiques, y compris les partis soutenant le Président et ceux de l"'Union Sacrée de l'Opposition", pour former un gouvernement de crise, dirigé par E. Tshisekedi, leader de cette "opposition radicale" (accords dits du Palais de Marbre I). Ce compromis échoua rapidement et le Président nomma successivement deux Premiers Ministres (Mungul Diaka et Nguz) exopposants repentis du début des années 1980, tous deux contestés vigoureusement par 1"'Union sacrée". C'est un représentant de la hiérarchie ecclésiastique catholique, Mgr. Monsengwo, élu président de la CNS en décembre 1991, qui a joué les médiateurs pour permettre la reprise de la Conférence nationale en avril 1992, après la "Marche de l'Espoir" du 16 février 19921 et ses victimes, ainsi que la pression des Etats-Unis sur Mobutu. L'année 1992 vit une forte polarisation des luttes politiques, dans le cadre de la Conférence Nationale, entre la "mouvance présidentielle" et l'opposition soutenant assez largement le leader de l"'opposition radicale" Tshisekedi. Ce dernier vit sa position confortée par un appui occidental de plus en plus affirmé verbalement. Un nouveau compromis entre les grandes tendances sur la redéfmition du rôle respectif de la Présîdence et du gouvernement dans la transition vers de nouvelles institutions, aboutit au retour.. de E. Tshisekedi au poste de

1. Lire de DORLODOT Philippe: Marche de l'Espoir

- Kinshasa

16 février 1992,

Non-violencepour la démocratie,L'Harmattan,Paris 1994.
12

Premier Ministre de août à décembre 1992, mais son action fut paralysée par un nouveau conflit avec le Président jusqu'à fm février 1993. 1 Durant cette nouvelle phase de crise aiguë la Conférence Nationale clôtura ses travaux à la va-vite en décembre 1992, laissant la place à un "Haut Conseil de la République"{HCR), sorte de Parlement transitoire. Une sortie de crise a été tentée à travers un nouveau compromis réunissant les représentants de la "mouvance présidentielle" et de l'opposition. Il aboutit à travers le "conclave du Palais de la Nation" de mars 1993, à la formulation d'un "acte constitutionnel harmonisé", où l'ancienne Assemblée Nationale, dominée par l'ancien MPR, est reconnue comme organe de la transition à côté du nouveau HCR. Ce compromis ne parvint pas cependant à mener à la formation d'un gouvernement d"union nationale", et la situation politique resta bloquée au sommet jusqu'à la fin 1993, avec pendant plusieurs mois la coexistence de deux gouvernements menés chacun par deux anciens opposants radicaux désormais rivaux{Tshisekedi révoqué et Birindwa (ex-UDPS) appointé par le Président). Au début de 1994, les 780 membres du HCR-PT (Parlement de la transition) l'institution-mammouth issue du compromis de 1993, tinrent leurs premières réunions. Au milieu d'une confusion croissante et à travers des réalignements imprévus entre factions, la faction Tshisekedi se trouva fmalement isolée et un nouveau compromis se fit entre une partie de l'opposition et la"mouvance présidentielle". Il aboutit au retour de l'ancien Premier Ministre Kengo wa Dondo, en juin 1994, à travers une élection par le HCRPT, dont les partisans de Tshisekedi contestèrent la validité. Les initiatives de Kengo, ayant comme priorité affichée surtout de regagner la confiance des organisations multilatérales et des créanciers et investisseurs étrangers, provoqua cependant assez vite une résistance diffuse aux contours incertains. Début 1995 l'on put même faire état de contacts entre certains membres de la "mouvance présidentielle" et de 1'"opposition radicale" partageant une même aversion pour les méthodes et les visées de Kengo. Si à la mi-1995, le Président réaffirmait sa confiance dans le gouvernement Kengo, en même temps se manifestait une certaine tendance à la recherche du consensus entre la "mouvance présidentielle" et 1'"opposition radicale". 2
""""',",'."'--

1. sur ces péripéties cfr notamment les interprétations divergentes données par deux témoins privilégiés: L MONSENGWO PASINY A, Genèse et évolution du processus de démocratisation au Zaïre, L'Africain, n0161, 1994, p 11-21, et H N'GBANDA NZAMBO-KOATUMBA, Afrique: démocratie piégée, Equilibres, Condé-sur-Noireau, 1994, p 115-121 etp 159-183. 2. L'Echo, 20-22 mai 1995 - La Libre Belgique, 26 mai 1995. 13

Cette évolution coïncidait avec l'annonce d'un intérêt affmné de certains groupes fmanciers sud-africains et français pour les grandes entreprises minières (Gécamines, Miba) à privatiser et à refinancer selon les propositions du FMI et de la Banque Mondiale. l Ce retour des investisseurs étrangers s'inscrivait bien dans le sens de la politique poursuivie par le gouvernement Kengo. Des groupes ou des consortiums se sont présentés pour reprendre la gestion de certaines entreprises publiques. Par exemple, en 1995, la SIZARAIL, à qui a été attribuée la gestion d'une partie du réseau ferroviaire public de la SNCZ, a été constituée avec la participation d'un partenaire privé, COMAZAR, dont 65% du capital était sud-africain (Spoornet) et 35% belge (Transurb). L'Union Minière du Katanga a conclu un accord avec la Gécamines, pour l'exploitation des scories de cobalt. Plusieurs compagnies occidentales ont présenté des offres pour la construction du projet hydro-électrique de Katende, d'une puissance prévue de 6 MW. Ces groupes partageaient sans doute l'optimisme de leur homme de confiance, le Premier Ministre Kengo, lorsqu'il déclarait fm 1995, dans une interview à un quotidien belge :"même en période de crise, il y a moyen ici de gagner de l'argent, et certains le savent très bien ;alors que chez vous le taux de rentabilité est de 8, 10% maximum, ici on peut faire des profits de 30 à 40%... "2 Cependant, les conditions de reprise du secteur public par ces groupes étrangers déplaisaient autant aux courants présidentiels qu'oppositionnels. Cela a contribué sans doute à leur vote commun, début juillet 1995, visant à destituer le Président du Parlement de transition, Mgr. Monsengwo, jugé trop favorable au Premier Ministre en place. En novembre 1995, le RCR-PT a approuvé la formation de la Commission nationale électorale (CNE) qui doit superviser l'organisation des élections présidentielle et législatives de 1997. Signe d'un apaisement provisoire des tensions entre les factions, cette commission de 44 membres était composée pour moitié de membres issus des "Forces politiques du Conclave, " (FPC), la mouvance présidentielle, et pour moitié des représentants de l'opposition, l"'Union sacrée de l'opposition radicale, alliés et société civile" (USORAS). Fin novembre 1995, le Président put célébrer le 30ème anniversaire de sa prise de pouvoir, ayant apparemment une fois de plus survécu à toutes les tentatives conjuguées, de l'intérieur et de l'extérieur, de le renverser ou au moins de réduire sa capacîté illimitée de manipuler les jeux du pouvoir au Zaïre.

1. Le Soir, 27 mai 1995. 2. Le Soir, 19/12/1995.

14

1. 2 Les principales caractéristiques de l'évolution macro-économique

zAÏRE : Indicateurs macro-économiques
1988 1989 388 Pffien milliards Z. 1985 O. 5 en% Exportations 2178 fob en millions $ Importations 1645 fob en millions $ 465 Cuivre (Prod.l 000t. ) (concentrés) 383 1990 373 1991 346

et sectoriels : 1988-1995
1993 270 1994 n. d. 1995 n.d.

1992 309

-1. 3 2201

-2.6 2138

-7.2 1500

-10. 7 1224

-12. 6 988

-7.4 1028

2.0 1350

1683

1539

1200

785

611

581

889

440

355

222

147

48

34

26

Source :Economist Intelligence Unit, Zaïre, Country Profile, 1994-1995 & Country Report, Zambia, Zaïre, 1st. quarter 1996

Toutes les informations disponibles sur l'économie zaïroise indiquent une détérioration notoire des indicateurs macro-économiques depuis la fm des années 1980.1 Il a été estimé que, en termes réels, le pm a diminué de 30 % entre 1988 et 1993. Les exportations officiellement recensées ont diminué de plus de moitié pendant la même période (cfr. tableau infra)
1. cfr Banque du Zaïre, Rapports annuels, Kinshasa;

_

République du Zaïre, Département de l'Economie Nationale et de l'Industrie, République du Zaïre, Ministère du Plan, Institut National de la Statistique,

Conjonctures économiques, Kinshasa;
_

Synthèse des Comptes Nationaux et Résultats du programme de Révision des Comptes Nationaux, Kinshasa, 1990-1991. 15

L'écroulement de la mine de cuivre de Kamoto à Kolwezi en 1990, suite à l'insuffisance des opérations d'entretien a entraîné une diminution brutale de la production de cuivre et donc des disponibilités en devises. Entre 1987 et 1993 la production de cuivre a ainsi diminué de 500. 000 à moins de 50. 000 tonnes, et en 1993 la Gécamines a quasiment arrêté sa production. En 1995, la production avait chuté à 26. 000 tonnes. La baisse des exportations a entraîné une chute des recettes en devises de 2. 1 milliards à 1. 3. milliard de dollars entre 1988 et 1995. Ces événements sont considérés par la plupart des commentateurs économiques comme la cause principale d'une chute brutale du revenu monétaire (estimé en 1994 être la moitié de celui de 1987) qui a affecté surtout les régions urbaines du Shaba et Kinshasa. La production manufacturière y est en baisse depuis la fm des années 1980. L'industrie textile connaît une baisse de production importante à cause de la faiblesse de la demande interne, et les autres industries ont connu une baisse de moitié de leur production dans les dernières années. La production de bière a diminué de 4. 6 millions d'hectolitres en 1988 à 1. 5 million en 1993. 1 En ce qui concerne la production agricole, l'évolution est beaucoup plus contrastée. Les cultures d'exportation et les cultures industrielles ont connu dans les années 1990 une baisse continue de leurs chiffres officiels de production et de commercialisation. La situation de l'agriculture vivrière au contraire présente une évolution fort différente. Dans l'ensemble la production vivrière connaît une hausse sensible depuis la seconde moitié des années 1980.

1. ECONOMIST INTELLIGENCE UNIT, ZAÏRE, Country Profile, 1994-1995, p 28. 16

ZAIRE:Production vivrière de base 1960- 1992 céréales et racines (manioc)
20000 18000 16000 14000 12000 10000 8000 6000 4000 2000

o

~ W
~

~ ~ ~ ~ ro 0 N ~ ID ro 0 N ~ ~ ~ m ~ m m m ~ ~ ~ ~ ~ m m m m m ~ m
~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~ ~

En 1000 t. Source FAO, 1993

Si l'on se réfère à la FAO, la production alimentaire de base (céréales et manioc)a augmenté d'environ 50% entre 1980 et le début des années 1990, évolution qui contraste avec la faible croissance des années 1965-1980. Cette production reste essentiellement une production paysanne, basée sur l'extension des superficies cultivées et sur une très faible utilisation d'engrais chimiques (8. 000 tonnes en 1990). Cela indique que la paysannerie continue à faire preuve d'une capacité certaine d'adaptation aux demandes et de l'autoconsommation et en partie de la commercialisation pour les marchés urbains. Selon même les observateurs les plus pessimistes du Zaïre, la croissance de la production alimentaire végétale et animale est estimée supérieure à la croissance de la population totale. 1 La consommation de la population urbaine croissante repose en partie sur des importations de céréales qui sont cependant restées constantes dans les années 1980 aux environs de 330.000 tonnes. Certains observateurs estiment que dans la plupart des régions ou les communications entre ca.mpagnes et villes sont très mauvaises, la production alimentaire permet de faire face à tous les besoins des populations rurales qui y ont un niveau nutritionnel supérieur à celui des populations urbaines.

1. J MATON & S OSPEELE, Zaïre: Een staat in verval, Internationale Spectator, feb. 1994, p 78. 17

La hausse de la production vivrière est un élément structurel de changement, face à la baisse de la production minière, de la production manufacturière et des cultures d'exportation. Dans l'agriculture vivrière, le produit le plus important est le manioc (17 millions de tonnes contre moins de 1 million de tonnes de maïs) qui est devenu dans beaucoup de régions une culture commerciale de première importance. La vente des produits vivriers est très importante pour le commerce urbain. Ils fournissent 65% des bénéfices du commerce urbain qui représente 25% du revenu des ménages. Malgré les difficultés de transport la commercialisation de la production vivrière progresse dans de nombreuses régions, à travers les seules initiatives des paysans, des transporteurs et les commerçants. C'est le cas notamment des régions du Bandundu qui sont incorporées sur des distances toujours plus longues à l'approvisionnement de Kinshasa. Ce dernier est assuré par des filières très complexes et spécialisées mettant en contact chaque jour des dizaines de milliers de grossistes, semi-grossistes et détaillants. En 1990, on estimait le nombre de marchés de détail de Kinshasa à 115, c'est-à-dire 30 de plus que 1 ceux recensés en 1985, qui comptaient alors environ 72.000 vendeurs.

1. 3 Les principaux aspects de la situation budgétaire et monétaire

La diminution du pouvoir d'intervention de l'Etat se traduit notamment à travers la baisse des recettes fiscales qui sont passées de 1. 2 milliard de dollars en 1980 à O. 9 milliard en 1989, et à O. 3 milliard de dollars en 1993. A la fm des années 1980, les taxes payées par la Gécamines s'élevaient à 200-300 millions de dollars par an. Elles ont disparu à partir de 1992. La principale ressource fiscale de remplacement a été la taxe sur le chiffre d'affaires des producteurs pétroliers, qui s'est élevée à environ 80 millions de dollars par an en 1992 et 1993. Le déficit budgétaire a pris des proportions énormes. En 1992 et en 1993, les recettes se sOlltmoIltées à 21<7~ dépenses. 2 des

1. F GOOSSENS, B MINTEN & E TOLLENS, Ivourrir Kinshasa, L'approvisionnenlent local d'une métropole africaine, L'Hannattan, Paris, 1994, p 237. 2. ECONOMIST INTELLIGENCE UNIT, ZAÏRE, Country Profile, 1994-1995, p 33. 18

Dans ce contexte les dépenses en matière d'éducation et de santé se sont effondrées à un niveau insignifiant. En effet, il a été estimé que la part des dépenses d'éducation dans le budget de l'Etat avait déjà diminué de 15. 1% à 1. 4% entre 1972 et 1990, et celles de santé de 2. 4% à O. 7%. La fonction publique n'a plus qu'un caractère nominal, le salaire réel "officiel" de la plupart des fonctionnaires, aux environs d'un équivalent de 5-7 $ par mois, si il est payé, ne permettant plus que de couvrir les dépenses de quelques jours par mois. Le gouvernement Kengo a décidé en 1995 de limoger la moitié des 600. 000 fonctionnaires nominalement employés, un nombre que le FMI voudrait voir réduit à 60. 000 Le caractère dérisoire des moyens de l'Etat apparaît lorsque l'on compare les recettes annuelles de l'Etat des années 90 (+/- 300 millions dollars)et les ressources en devises de la Banque du Zaïre (100 millions de dollars) aux montants de certains postes de dépenses à réaliser. L'arriéré sur la dette extérieure est d'environ 850 millions de dollars (dont 650 à l'égard des organisations multilatérales) ;le redémarrage minimum des activités de la Gécamines nécessiterait au moins 800 millions de dollars(5 milliards pour retrouver le niveau des années 80), les investissements de réhabilitation de l'infrastructure de transport exigeraient au moins 430 millions de dollars. L'Etat a vu diminuer ses ressources non seulement parce que l'activité économique a décru dramatiquement, mais aussi par ce que celle-ci s'est autonomisée par rapport au contrôle de l'Etat et échappe largement au pouvoir fiscal. C'est manifestement le cas des recettes d'exportation. D'une part, la Banque du Zaïre ne contrôlait en 1993 plus qu'environ 10% des recettes en devises du pays, soit environ 90 millions de dollars sur un total évalué à 900 millions. En 1990 la Banque contrôlait encore environ 1 milliard de dollars. Cette évolution est liée notamment à l'importance nouvelle des exportations de diamant. A cause de la chute des exportations de cuivre, la part des exportations de diamant est passée de 11% en 1985 à 45% en 1993. Le commerce du diamant est organisé en réseaux depuis les mines du Kasaï, jusqu'au comptoirs de Kinshasa q\li sont les principales sources de devises du pays. Les comptoirs de diamant contrôlent en fait la plus grande partie des marchés financiers. D'autre part, les recettes douanières officielles (100 millions de dollars) semblent fortement sous-évaluées par rapport aux échanges commerciaux réels.

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En outre l'Etat n'est pas capable de reprendre un rôle important dans l'économie à travers les accès ou les garanties d'accès qu'il pouvait offrir antérieurement aux agents économiques, grâce aux sources extérieures de devises. En effet, à partir du début des années 1990, la diminution brutale des recettes s'est conjuguée avec une disparition de l'aide publique bilatérale et internationale. De plus, la quasi-cessation de paiement de la dette extérieure depuis le début des années 1990, a détruit la capacité d'emprunt de l'Etat à l'extérieur. Or, malgré un climat permanent de conflit sur le règlement des dettes anciennes, dans les années 1980, les flux fmanciers extérieurs avaient continué à jouer un rôle important, au prix d'un alourdissement continu de la dette extérieure. La dette extérieure totale du Zaïre est passée de 4. 8 à 10. 9 milliards $ entre 1982 et 1992. La dette extérieure à long terme est passée se 4. 4 milliards de $ en 1982 à 5, 3 milliards $ en 1985, pour s'élever à 8, 9 milliards $ en 1990,niveau où elle s'est stabilisée jusqu'en 1992. La dette extérieure à court terme est restée assez stable entre 1982 et 1985, au niveau de 0.4 milliard $, pour s'élever à 1. 5 milliard $ en 1992, surtout à cause d'une croissance spectaculaire des crédits à l'exportation de 150 à 1070 millions de dollars. 1 Entre 1989 et 1993, les arriérés sont passés de O. 7 à 4. 5 milliards $. En 1989, le service de la dette effectivement payé représentait 600 millions $ pour un total dû de 1. 300 millions $. En 1993 le service payé s'est monté à 10 millions $ pour un service dû de 4450 millions $. En 1995, le gouvernement Kengo, en geste de bonne volonté à l'égard des institutiol1S de Bretton Woods, leur a transféré environ 40 millions de dollars. L'effondrement des recettes officielles d'exportation et le déficit budgétaire incompressible qui en dérive ont grandement contribué au dérapage vers l'hyperinflation qui caractérise la première moitié des années 1990. Sur base 1990 =100, l'indice des prix à la consommation à Kinshasa est passé à une moyenne de 2. 250 en 1991, 95. 300 en 1992, et 1. 990. 000 en 1993. La valeur du Zaïre s'est effondrée de 650 Zaïres pour 1 dollar avant octobre 1990, à IDlemoyenne de Z. 15.600 / $ 1 en 1991 et Z. 645. 000 / $ 1 en 1992. En octobre 1993, le Zaïre s'échangeait à Z. 7. 000. 000 /$ 1. Le gouvernement Birindwa te:nta alors d'introduire le nouveau Zaïre (NZ), au taux de 1 NZ pour 3 millions de Zaïres, avec une parité de NZ. 3 / $1. Vu l'insuffisance des réserves, cette mesure n'eut pas d'effet et en juillet 1994, la parité était descendue à NZ. 1050/$ 1.2
1. ECONOMIST INTELLIGENCE UNIT, op cit, p39-40. 2. ECONOMIST INTELLIGENCE UNIT, op cit P 11-12. 20

Les premiers mois du gouvernement Kengo ont été marqués par une certaine réduction de l'inflation et par une stabilisation, toute relative du taux de change. Mais en juillet 1995, celui-ci tombait à NZ. 5. 000/$ 1, et à NZ. 10.600/$1 fin novembre 1995. Ce contexte de dépréciation monétaire permanente a favorisé le maintien d'un marché parallèle très actif, vu l'excédent permanent de la demande de devises par rapport aux disponibilités enregistrées dans les différentes institutions habilitées à détenir des devises. Il y a un décalage structurel entre ces disponibilités "officielles" et l'offre réelle de devises détenues par de multiples opérateurs "informels". En même temps une partie croissante des transactions entre agents économiques importants se faisait directement en devises. En 1994-1995, cette "dollarisation" des transactions s'est étendue directement à certains circuits de l"'économie populaire". Même les planteurs de café de l'Vele vendent leur récolte directement en dollars aux représentants des négociants arabes, tandis que les "creuseurs" d'or artisanal de la région de Kilo-Moto se font payer cash en dollars par leurs acheteurs étrangers. Selon certains observateurs, il s'est d'ailleurs reformé un marché monétaire informel, à l'échelle de l'ensemble du Zaïre, le dollar et le franc belge étant utilisés dans toutes les régions, avec de faibles disparités interrégionales des taux zaïre-monnaie/devises. Mais différentes formes de troc jouent également un rôle de plus en plus grand dans les transactions. Les producteurs et commerçants, font dans l'ensemble preuve d'une inventivité remarquable pour s'adapter à une hyperinflation qui dans d'autres pays aboutirait à une paralysie de la vie économique.

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2. LES INTERPRÉTATIONS "OCCIDENTALES" DE LA CRISE ZAÏROISE ET LEUR CONTEXTE GLOBAL

Les faits rappelés ci-dessus font l'objet de ce que l'on peut appeler des interprétations dominantes, qui sont élaborées essentiellement par des intervenants "occidentaux", c'est-à-dire des représentants des organismes de l'aide multilatérale et bilatérale, des universitaires, des journalistes d'Europe occidentale et Amérique du Nord. Ensemble ils ont élaboré une sorte de "consellSUSdu cadre d'interprétation" de la crise zaïroise. Ce consensus influence fortement non seulement l'''opinion publique" occidentale, mais aussi celles de la plupart des acteurs et décideurs impliqués dans l'''aide au développement" .

2. 1 Le consensus dominant sur le cadre d'interprétation de la crise zaïroise.

Ce consensus s'exprime principalement dans les publications et documents des techniciens des organisations multilatérales et des spécialistes de l'aide au développement. Leur diagnostic de la situation du Zaïre est celui d'une crise structurelle irrémédiable, où s'enchaînent cumulativement les comportements négatifs dans le domaine politique et économique. Le pays ne peut être sorti de la crise que par une "thérapie de choc" touchant tous les aspects de l'Etat, de la société et de l'économie. Cette thérapie doit être imposée de l'extérieur à travers un renforcement drastique des conditions de l'aide, et des ingérences multiformes qui vont de propositions pour la réforme radicale des institutions et de l'Etat, à des interventions directes sur le terrain de type ponctuel ou structurel, que ce 22

soit sous la forme humanitaire, sous la forme militaire, ou à travers une liaison organique entre les deux. On peut qualifier cette approche d'ingérence pragmatique puisque elle vise avant tout une action concrète dont les résultats sont supposés devoir acquérir une visibilité dans un délai variable selon les domaines. Un des documents influents illustrant cette approche est un rapport sur les "orientations stratégiques "du développement, publié par la Banque Mondiale en 1994. 1 Venant après de nombreux documents du même genre publiés par cette institution dans les années 1980, ce rapport propose une nouvelle version de ses diagnostics antérieurs sur la "crise zaïroise" et de ses nombreuses propositions précédentes concernant les bases d'une "reconstruction économique" du pays. Le diagnostic part d'un constat très sombre, "l'économie formelle du pays s'est presqu'effondrée, l'infrastructure et les équipements physiques ont subi de graves dommages, l'intermédiation financière a presque cessé d'exister... Le secteur public est en état de cessation de paiements et dans l'incapacité d'assurer jusqu'aux plus essentiels des services publics... La très grande majorité des Zaïrois vit dans la pauvreté"... Les causes du "mal zaïrois" citées rappellent celles invoquées à maintes reprises par la Banque dans les années 1980. "La mauvaise gestion des ressources publiques est au centre des problèmes économiques dont souffre le Zaïre depuis l'indépendance. Au lieu de servir au développement, l'épargne intérieure et extérieure mobilisée par le secteur public a servi principalement aux dirigeants pour s'assurer le soutien des employés du secteur public ainsi que pour des avantages personnels. Au lieu de servir d'incitations à produire et à exporter, la fiscalité a été conçue comme moyen de générer des ressources (en particulier des devises) pour les dépenses discrétionnaires du Gouvernement et pour redistribuer la richesse au profit de l'élite politique et de sa clientèle... Les politiques macro-économiques ont été marquées par une absence de rigueur, de prévisibilité et de transparence... A une politique libre-échangiste de laisser-faire et d'austérité monétaire, le Gouvernement a, pour des raisons bassement politiques, préféré une politique protectionniste et d'argent facile:... " Le document préconise dans ses recommandations une "transformation systémique de l'économieH, preIlaIlt appui sur l'expérience des économies en développement rapide d'Asie de l'Est, "parties d'un niveau de revenus et d'infrastructure comparable". 2
1. Banque Mondiale, "Zaïre: Orientations stratégiques pour la reconstruction économique" , Washington D C, novembre 1994. 2. Banque Mondiale, op cit, 1994, P 22-23. 23

La transformation organique dl1 système dans son ensemble devrait reposer sur la rationalisation de l'administration publique et de l'appareil militaire, la réduction draconienne des effectifs de la fonction publique, la mise en place d'une nouvelle administration et d'un nouvel appareil judiciaire, la décentralisation ou la privatisation de la plupart des services publics, la liquidation ou la privatisation de la plupart des entreprises d'Etat, etc., etc. Une autre expression de ce que l'on peut appeler le consensus sur l'interprétation de la crise zaïroise est donnée par le diagnostic et les conclusions d'un rapport de spécialistes belges de la coopération avec le Zaïre, publié lui aussi en 1994. 1 Selon la note introductive du coordinateur de ce rapport, le Zaïre est confronté à un déficit angoissant et persistant dans le budget de l'Etat, et à une pénurie de devises qui limitera sérieusement les importations dans les années à venir. En outre le pays doit reconstruire l'appareil industriel et le réseau de transport et des communications. Il faut ajouter à cela la perte définitive d'un grand nombre d'emplois et un taux d'accroissement galopant de la population.2 Les conclusions du rapport, insistent sur les aspects institutionnels d'une politique de relance. Selon elles, il faut d'abord assurer la restauration de l'ordre public pour que les opérateurs économiques puissent opérer en sécurité. Il faut aussi exclure toute ingérence politique dans la gestion des entreprises du secteur public, "il faut casser le système de prélèvements sur les entreprises", et ériger "une muraille de Chine entre le pouvoir et les
entreprises"
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Pour y parvenir la privatisation sera le meilleur moyen, et il faut aller immédiatement vers une privatisation maximale de tout ce qui reste du secteur public, "car il faut que le Zaïre se rende compte qu'en raison de son histoire récente, il n'y aura d'investisseurs privés intéressés que si 100% de la propriété de certaines sociétés est privatisée" . Les mesures à prendre sont dès lors:

1. Zaïre, Vers une noul'elle stratégie de coopération? Colloque des 10 et Il mars 1994, Rapport de synthèse, Administration Générale de la Coopération au Développement, Bruxelles 1994" Comme l'indique l'avertissement, les prises de position contenues dans le rapport n'engagent que leurs auteurs, et ne reflètent pas celle de l'Administration de la Coopération. En ce sens, le rapport traduit surtout l'opinion d'une partie du milieu universitaire belge sur la situation au Zaïre et ses propositions en matière de coopération. 2. Note introductive du coordinateur, in ZAÏRE, Vers une nouvelle stratégie de coopération, op cit, 1994 P 5-11. 3. Conclusions majeures de la synthèse, in ZAÏRE, Vers une nouvelle stratégie de coopération, op cit, 1994, P 214. 24

- la création d'un organisme multinational (présidé p. ex. par la Banque Mondiale), qui sera gérant de la mise en place des nouvelles structures institutionnelles (un "Treuhandanstallt" zaïrois); - la préparation d'une nouvelle législation permettant de dénationaliser, fermer et privatiser les entreprises de l'Etat. I Cette prise de position s'inscrit dans le prolongement d'autres affIrmations faites ailleurs dans le rapport. Il est dit ainsi par ailleurs que les entreprises du secteur public réformées devront définitivement se débarrasser de leur infrastructure sociale 2 Il est proposé d'axer la relance de l'économie sur une industrie manufacturière d'exportation, qui devrait être localisée dans l'axe KinshasaMatadi, mise en oeuvre par les investissements de firmes étrangères
multinationales et avoir un accès reconnu au marché européen.
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On peut donc dire que les diagnostics des rapports de la Banque Mondiale et des experts belges de la coopération au développement convergent assez fortement. Elles sont une illustration, appliquée au cas du Zaïre, d'une évolution, dans les années 1980-1990, de la vision occidentale dominante des problèmes du développement en général et de l'Afrique en particulier. En fait, on peut dire que le consensus sur l'interprétation de la crise zaïroise trouve son fondement dans des courants de pensée qui dépassent le cadre zaïrois. Il est le produit d'un contexte plus global. On se bornera ici à évoquer deux grands courants de cette interprétation dominante. Un premier courant peut être qualifié de courant de "l'ingérence pragmatique néomodernisatrice", le second de courant de l'''africanisme néoinvolutionniste" .

1. op cit, 1994, pIll & 127. 2. op cit P 132 et 196. 3. op cit, P 219. 25