CULTURES ET STRATÉGIES IDENTITAIRES DANS LA CARAÏBE

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L'auteure embrasse ici les cultures et identités de la Caraïbe dans leur dynamique propre. Elle le fait par le prisme d'un échantillon significatif: des lycéens de Guadeloupe, Dominique et Curaçao. Quelle perception de la vie culturelle, sociale, politique et économique de la Caraïbe ont ces protagonistes qui auront à oeuvrer au siècle prochain ? Vont-ils assumer et dépasser les antagonismes entre les langues européennes et créoles en contact dans la Caraïbe ? A quelles options se rallieront-ils pour résoudre les conflits identitaires actuels ?
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296189454
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CULTURES ET
STRATÉGIES IDENTITAIRES
DANS LA CARAÏBE © L'Harmattan, 2001
ISBN : 2-7475-0477-8 Paulette DURIZOT JNO-BAPTISTE
CULTURES ET
STRATÉGIES IDENTITAIRES
DANS LA CARAÏBE
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
-7, ne de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris Montréal (Qc) 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE CANADA H2Y 1K9 HONGRIE ITALIE Remerciements
Il a fallu qu'une chaîne de solidarité caraïbéenne se
forme pour rendre possible la présente recherche en Éducation.
Nous adressons nos remerciements à tous ceux qui ont participé
au rapprochement des Caraïbes anglaise, espagnole, française et
néerlandaise. Ils sont des Bibliothécaires, des Universitaires, des
Recteurs, des Proviseurs de lycée, des enseignants, des Élèves,
des Responsables de partis politiques et de syndicats
d'enseignants, des Parents, des Amis... Ils sont les membres
actifs du Département de recherches du CERC "Éducation,
Culture et Société."
Nous avons reçu le précieux soutien logistique de
Mademoiselle Troupé Marylène et de Monsieur Jean Vaillant du
Groupe INS TAN (Informatique Statistique Analyse Numérique)
de l'Université des Antilles et de la Guyane. Nous avons
souhaité l'accompagnement du philosophe, Yves Leborgne, sur
le chemin qui nous conduisait à une École idéale... L'appui
moral de notre époux, Clément, et de nos deux fils, Bruce et
Marvin Jno-Baptiste, nous fut précieux. Que tous ces
compagnons de travail trouvent ici notre reconnaissance ! " (...). Pour ma part, je suis ouvert à toutes les cultures et ce sont
précisément les cultures qui m'intéressent. Ce n'est pas la
culture, car cela ne veut rien dire, mais les cultures ; à savoir ce
que les hommes appartenant à différentes ethnies, à différents
pays, à différents continents, ce que chacun de son côté a
cherché, ce que chacun de son côté a trouvé, a mû dans sa quête
pour rendre la vie vivable et la mort supportable. Et chaque
peuple a cherché la même chose par des moyens différents. Il est
donc intéressant de mettre ces moyens côte à côte. Ce sont les
démarches des uns et des autres qui constituent la culture et
chacune de ces démarches m'intéresse en soi et a valeur de
témoignage."
Extrait de la préface d'Aimé Césaire,
Fred Réno (S. dir.),
Identité et politique de la caraïbe et de l'Europe
multiculturelles,
Économica, Paris, 1995, pp. 8-9. V
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La Caraïbe
Préface
L'ouvrage que l'on va lire s'insère dans le cadre d'un
programme de recherches du Département "Éducation, Culture
et Société" que l'auteur dirige au Centre d'Études et de
Recherches Caraïbéennes de l'Université des Antilles et de la
Guyane.
Sous le titre Cultures et stratégies identitaires dans la
Caraïbe, Madame Paulette DURIZOT JNO-BAPTISTE a voulu
embrasser l'ensemble des cultures et identités de la Caraïbe dans
leur dynamique propre. Elle l'a fait par le prisme d'un milieu
singulier : la population scolaire, en l'occurrence des lycéens en
classe de Terminale en Guadeloupe, à la Dominique et à
Curaçao. On peut avancer qu'il s'agit là d'un échantillon
particulièrement significatif
Dans cette optique, la question se trouve posée de la
perception de la vie culturelle, sociale, politique et économique
de la Caraïbe par des protagonistes qui auront à oeuvrer au siècle
prochain.
Vont-ils assumer et dépasser les antagonismes entre les
langues européennes et créoles en contact dans la Caraïbe ?
Devant l'inévitable montée de la mondialisation, quelles sont les
options auxquelles se rallieront les nouvelles générations de
Caraïbéens dans le dessein de résoudre les conflits identitaires
actuels ?
Non contente de dresser l'état des lieux, compte tenu des
changements en cours, Madame Paulette DURIZOT JNO-
BAPTISTE n'est pas loin de soutenir que les langues créoles en
contact avec les langues européennes contribueront à la sauvegarde d'une identité caraïbe. Elle tient l'école pour le lieu
où les antagonismes linguistiques devraient s'amenuiser. C'est
dire que les générations à venir sont appelées à assumer une
identité plurielle que l'idéologie de la créolité préconise.
Maintenant la question est de savoir si au-delà de la théorie
énoncée, l'école pourra fournir les moyens aptes à relever le
défi.
Main YACOU
8 INTRODUCTION
Cet essai procède d'une réflexion sur la dynamique
sociale des langues créoles dans la Caraïbe, depuis les années
1970 1 . Il a pour objet de clarifier la notion d'identité créole dont
la couverture idéologique est particulièrement linguistique. Étant
donné la régénération des variables sociales et culturelles,
l'étude complémentaire de la représentation des langues
européennes dans la région s'impose. Elle peut rendre plus
intelligible la question épineuse du créole à l'école dans les
sociétés caraïbéennes 2. Il s'agit donc ici de porter l'éclairage sur
la vitalité des langues identitaires, principalement dans les trois
caraïbes 3 française, anglaise et néerlandaise. Nous cherchons, en
quelque sorte, à savoir ce que sont devenus les hommes de l'aire
culturelle créole, depuis les premiers temps de la colonisation
I Cf Durizot Jno-Baptiste Paulette, La question du créole à l'école en
Guadeloupe : quelle dynamique ? L'Harmattan, Paris, 1996, 394 p.
2 La Caraïbe comprend deux groupes d'îles : les petites Antilles qui vont des
Grenadines au sud, aux îles Vierges au nord et les grandes Antilles
comprenant Cuba, Saint-Domingue, Haïti, Jamaïque, Porto Rico et les
Bahamas. On lui ajoute fréquemment des pays du continent sud-américain :
les trois Guyanes, française, anglaise et néerlandaise rattachées
économiquement au marché des Caraïbes.
3 Dans la Caraïbe insulaire de colonisation espagnole (Cuba, République
Dominicaine et Porto Rico), "Il importe de réfléchir au rapport possible entre
l'absence de langues créoles et l'assimilation culturelle, au sens où celles-ci
sont le résultat d'une résistance ou d'un marronage culturel". Pablo Marniez,
"Identité culturelle et développement aux Antilles de colonisation espagnole",
in Identité, Culture, Développement, Colloque international organisé par le
Comité de la Culture, de l'Éducation et de l'Environnement de la Guadeloupe
en collaboration avec les CCEE de Guyane, Martinique et Réunion sous
l'égide du Conseil Régional de la Guadeloupe, Paris, Editions Caribéennes,
1992, p. 550. européenne. L'analyse des transferts culturels et des processus
adaptatifs éclairera la transition faite entre la culture créole
d'origine et la culture créole des temps renouvelés.
Dans cette recherche, nous étudions la relation établie
entre l'Histoire, l'Éducation et l'Identité dans la Caraïbe. Nous
nous demandons sur quelle anthropo-sociologie fonder la
conception de la culture dans la région. Ne renvoie-t-elle pas
désormais à un processus très rapide, une dynamique sociale
irréversible, des échanges internationaux ? L'enjeu
épistémologique est l'enrichissement des concepts tels le
"métissage", 1' "hybridation", le "syncrétisme", la "fusion", dans
un contexte intellectuel, économique et culturel tout à fait
nouveau. La notion d'identité créole élargie au champ de
représentations du troisième millénaire est ici interrogée à partir
de la situation hétéroculturelle qui entraîne la superposition de
deux modèles, créole et européen, généralement perçus comme
inévitables et antagonistes. L'intérêt socio-éducatif est la gestion
de l'hétérogénéité, car il nous faut apprendre à assumer
l'inconfort de la diversité et à ne pas attendre des cultures
différentes une complémentarité afin d'éviter tout
assujettissement de l'une à l'autre, toute frustration de groupes
ethniques...
La présente recherche s'inscrit dans une ethnologie du
changement. La problématique est la suivante : peut-on faire
apparaître plus clairement l'identité culturelle des Caraïbéens à
travers leurs représentations des langues européennes ? Il nous
importe de savoir si le discours identitaire varie selon la
dynamique des langues européennes et créoles dans les trois
sociétés d'étude : Curaçao (Caraïbe néerlandaise), Dominique'
Le terme "Dominiquais", désormais retenu pour identifier les natifs de la
Dominique, porte à confusion dans les esprits. Lise Claris-Lafougarde qui
analyse son expérience culturelle en Dominique donne son point de vue :
"Les spécialistes du français aux Antilles aiment préciser que les
Dominicains sont les habitants de la République Dominicaine (capitale Saint-
10 (Caraïbe anglaise) et l'archipel guadeloupéen (Caraïbe
française). Elles sont respectivement autonome (1954),
indépendante (1978) et département français (1946).
La présentation de la situation s'appuie sur des travaux
de recherche qui font l'objet d'observations directes et
d'enquêtes sociales dans la Caraïbe créolophone, en cette fin du
XXe siècle. Notre choix d'orientation théorique et
méthodologique ne signifie pas que la langue est le seul support
de l'identité culturelle. Perçue toutefois comme le socle de
l'"identité authentique", la langue créole est, sans conteste,
l'ultime lieu du repli identitaire. Toute défaite des langues
créoles ou toute victoire des langues européennes dans la
Caraïbe ne manquera pas de modifier les références
idéologiques et les comportements culturels.
L'évolution des comportements linguistiques dans la
région s'explique par le renouvellement des données sociales
généralement enregistrées dans l'aire culturelle caraïbéenne : le
déclin de l'agriculture traditionnelle, la tertiarisation de
l'économie, le phénomène d'urbanisation, l'habitat et la
démocratisation de l'enseignement. Ces paramètres sociaux des
années 1960 annoncent la perte des bases naturelles du créole et
la concurrence sévère entre les langues créoles et européennes.
Dans la Caraïbe néerlandaise, la persistance de la
distance sociale entre les langues familiale et scolaire semble
renforcer l'identité créole des îles soustraites à la prédominance
Domingue), et que ceux du Commonwealth de la Dominique doivent être
appelés Dominiquais comme leurs voisins Martiniquais. Mais, en créole les
"moun dominik" sont des Dominikyen comme les "moun lamérik" sont des
Amérikyen. Ce qui s'entend Dominicains et Américains, si l'on oublie
d'éternuer sur le k....". Il me semblerait bien étrange d'affubler mes amis du
nom de Dominiquais : je préfère m'en tenir à leur propre traduction de
l'anglo-américain, Dominican, et ils demeurent pour moi, des Dominicains".
in Black lifting, Éditions Robert Laffont, Paris, 1992, p. 330. Cette mise au
point éclaire la problématique culturelle dans la Caraibe à la recherche d'une
identité environnementale réduite à l'espace insulaire.
1 1 du principal référent culturel européen : la langue de l'ancien
colonisateur. Cette réalité sociolinguistique soulève, en termes
de projet éducatif, les limites de l'enseignement par immersion.
En effet, l'on peut s'inquiéter du nombre restreint d'élèves qui
bénéficient d'une socialisation suffisante pour espérer que le
néerlandais devienne la langue première d'usage.
Dans la Caraïbe française, à l'exception de l'île d'Haïti',
indépendante depuis 1804, l'autorité culturelle de la langue
française n'est guère remise en cause dans les trois
Départements Français d'Amérique, Guadeloupe, Guyane et
en milieu scolaire Martinique. Une enquête sociale 2
guadeloupéen, auprès des principaux partenaires de l'éducation
- parents d'élèves, élèves et enseignants, soit près de 2000
individus testés - confirme la dynamique sociale des langues
créole et française. La réponse relative à leur langue maternelle,
le créole et le français, est une constante : 77,3 % des collégiens
des classes de 3e, 54,3 % des parents d'élèves et 54,2 % des
enseignants de l'école primaire sont concernés par ce
phénomène culturel et linguistique. Il traduit sans nul doute
l'évolution du comportement linguistique de la population.
Dans la Caraïbe anglaise, la question de la langue créole
à base lexicale française n'a jamais été soulevée dans le débat
sur l'indépendance des deux îles, Sainte-Lucie et Dominique,
acquise respectivement en 1979 et 1978. Généralement, dans les
îles anglophones, c'est l'anglais international qui est accepté
comme objectif principal dans l'éducation langagière en milieu
scolaire. En Dominique, il est clairement admis que l'anglais fait
1 Cf. Michel Saint-Germain, "Problématique linguistique en Haïti et réforme
éducative : quelques constats", in Revue des Sciences de l'Éducation,
Volume. XXII, n° 3, (Québec) Canada, 1997, pp. 611-642. L'auteur constate
une baisse dans la perception du créole et du français qui est accompagnée
d'une préférence pour l'anglais, "notamment en ce qui concerne la langue
pour s'adresser à un étranger, pour trouver un bon travail, la plus belle langue
et la langue préférée".
2 Paulette Durizot Jno-Baptiste, 1996, Ibid.
12 partie de l'héritage culturel de l'île. Pour les autorités
éducatives, il est inconcevable de dédaigner cette langue
d'échanges internationaux et des examens régionaux.
Dans les îles créolophones de la Caraïbe', l'illusion
identitaire ou la quête de l'"identité authentique" fondée sur les
langues créoles aurait-elle été mise à l'épreuve du temps, suite à
la dynamique sociale des langues européennes ? Est-ce la fin
d'un conflit linguistique historique ? L'émergence d'un nouveau
code de comportements culturels clairs et précis ou plein
d'interférences, d'ambiguïtés et de mutations ? Sont-ce les
notions de convergence ou de divergence qui se dévoilent soit
par rapport au groupe d'appartenance, soit par rapport au groupe
dominant ? Sans nul doute sont en train de s'imposer les profils
d'assimilation ou d'affirmation dans les sociétés post-coloniales
caraïbéennes...
Les trois sociétés d'étude privilégiées nous autorisent à
donner du sens à la résistance culturelle de ceux qui sont
confrontés à une situation duale caractérisée par la coexistence
de deux matrices culturelles africaine/asiatique et européenne.
Dans cet essai, il s'agit donc de savoir si les deux modèles
culturels, créole et européen, conduisent nécessairement à une
confusion de valeurs, à une perte des repères et des "équilibres".
Ou encore, si les mutations sociales rendent moins cruciale la
question linguistique et culturelle du créole dans la région,
notamment en milieu scolaire.
Dans la Caraïbe, les langues créoles et européennes
expriment généralement les formes sous lesquelles on retrouve
les principales revendications identitaires. Nous les regroupons
en quatre propositions soumises à l'épreuve du temps. Leur
étude mettra l'accent sur l'évolution des comportements
1 Les caractéristiques anglaise, française, néerlandaise de la Caraibe
créolophone soulignent les connotations linguistiques, culturelles et
idéologiques, qu'elle véhicule.
13 idéologiques, linguistiques et culturels, des créolophones de la
Caraïbe :
la dichotomie culturelle Créoles/Européens, -
la différence culturelle à travers la pratique sociale des langues -
créoles et européennes,
- la particularité de l'expérience linguistique en milieu scolaire
caraïbéen,
- la fonction sociale de l'école.
Cerner l'identité du métissé' des temps traditionnel et
post-moderne ouvre des perspectives théoriques en
Anthropologie de l'Éducation, et invite surtout à l'éclairage des
conditions idéologiques dans lesquelles cet homme "de toutes
les espérances" est appelé à manifester, face aux nouveaux
enjeux idéologiques du XXIe siècle, sa polyidentité dans la
plénitude et non dans le déchirement permanent. Entre éloge et
rejet de certaines images du métissage, depuis la date charnière
de 1492, quels peuvent être les choix culturels de l'École ?
La recherche sur la représentation culturelle des langues
créoles et européennes, dans la Caraïbe, s'inscrit dans la
dynamique de la pensée d'hommes de Lettres et de Sciences qui
tentent de contribuer à la réduction de la distance entre l'utopie
et la réalité, la raison et l'imaginaire, dans le champ des actions
éducatives et politiques. Les concepts de Négritude, de Créolité,
I Dans sa forme orthographique actuelle, le mot "métis" apparaît pour la
première fois en 1690 avec la glose suivante, "Métis", adjectif masculin. C'est
un nom que les Espagnols donnent aux enfants qui sont nés d'un Indien et
d'une Espagnole, ou d'un Espagnol et d'une Indienne. Dès le XVIIIe siècle, le
métis est un sujet sur lequel angoisse, peur, fascination vont se concentrer.
Au XIXe siècle, les hommes croient fermement à la stérilité des êtres
hybrides. Les savants et philosophes des Lumières développeront ces
croyances dans l'Encyclopédie. Le Métis est rupture de l'ordre biologique. Au
début du )(Xe siècle, le Métis est, pour les savants, un de ces personnages qui
perturbe l'ordre racial, colonial et métropolitain. Cf. S. dir. Maryse Condé et
Madeleine Cottenet-Hage, Penser la créolité, Paris, Karthala, 1995, Roger
Toumson, Essai sur le métissage, Paris, PUF, 1998.
14 de Créolisation, de Tout-Monde sont autant d'interprétations
critiques de l'histoire de la colonisation européenne. Le
multiculturalisme, le pluralisme culturel, le communautarisme,
l'interculturel sont autant de solutions proposées pour libérer les
hommes de la sphère étroite du ressentiment, du remords, de la
sur-valorisation ou encore de l'auto-dévalorisation de leur
groupe. Au-delà des motivations et des argumentations de
chacun, il y a une volonté d'atténuer les dissensions entre les
hommes, en rupture de communication solidaire du fait d'un
partage historique inégal des pouvoirs politique, économique et
culturel.
Dans la restitution des réponses des trois populations
d'étude, les jeunes lycéens des classes de Terminale en
Dominique, en Guadeloupe et à Curaçao, nous choisissons
comme arbitre de pensée, le sens attribué, en milieu scolaire, à
la dynamique sociale et culturelle des langues créoles et
européennes. C'est donc des jeunes, en fin de parcours scolaire,
où l'évaluation finale, pour un grand nombre d'entre eux, de la
justification culturelle de l'école est possible, que nous
attendions les explications aux questions que soulèvent dans la
Caraïbe l'HISTOIRE, l'ÉDUCATION et l'IDENTITÉ.
Le temps est au dialogue entre les générations. Un devoir
d'accompagnement des aînés, mais aussi des esprits neufs, dans
le déchiffrage des mutations sociales et culturelles s'impose en
tout lieu d'éducation, mais prioritairement en milieu scolaire.
Les jeunes "Créoles" de la Caraïbe espèrent-ils que l'École
dépasse la question de la contextualisation et de la
décontextualisation de la culture, en vue de relativiser les fins
politiques de l'institution scolaire qui se doit d'être, d'abord,
pourvoyeuse d'hommes dignes de ce nom ? Car à trop vouloir se
débarrasser, d'une manière ou d'une autre, de son coupable
héritage d'enfermement des cultures singulières dans le savoir
spontané, l'École risque de maltraiter le local sur-valorisé et
l'idée de l'unité de l'Homme bafouée.
15 L'enseignement de l'histoire particulière et universelle
est nécessaire, car il est en effet "sous-tendu par des valeurs qui,
universelles, sont celles de la démocratie et des droits de
l'homme. L'apprentissage de ces valeurs et donc de la
citoyenneté passe par un va-et-vient critique du local au national
et du national à l'universel, du patrimoine proche au patrimoine
de l'humanité". Mais l'histoire, lieu privilégié de repères face
aux questionnements et aux propositions formulées dans
l'inflation événementielle qui caractérise ce tournant de siècle,
n'obscurcit-elle pas plus qu'elle n'éclaire les nouveaux points de
départ de l'action sociale dans la Caraïbe ?
I Dominique Borne, "Une discipline d'enseignement", in Sciences Humaines,
n°18, Sept-Oct, 1997, pp. 14-15.
16 PREMIÈRE PARTIE
DYNAMIQUES SOCIALES ET CULTURELLES
DANS LA CARAÏBE L'Histoire, l'Éducation et l'Identité sont les lieux de
connaissance et de reconnaissance des peuples. Nous posons ici
la question de leur relation pour rendre compte de l'évolution
des sociétés créoles dans la Caraïbe émancipée. L'histoire
coloniale du XVIIe siècle, matrice des identités caraïbéennes,
génère des comportements idéologiques dans l'espace sociétal et
; comportements fondés culturel de l'Amérique des Plantations )
sur la prétendue infériorisation des Amérindiens, des Africains
et des Indiens, et la supposée supériorité des colons originaires
d'Europe. Depuis, les Caraïbéens se donnent les moyens
intellectuels, culturels et politiques pour gérer leur passé et leur
devenir, contribuant ainsi au déchiffrage des conduites sociales
dans la région2 .
Mis à l'école des ruptures idéologiques, les hommes ne
cessent d'interroger la portée existentialiste des principales :
l'abolition de l'esclavage, l'octroi du statut de citoyen au sein de
l'Europe colonisatrice, la redéfinition des rapports
institutionnels avec les métropoles hispanique, britannique,
française, hollandaise. Les groupes ethniques, dont le brassage
reste un sujet de préoccupation, dynamisent la réflexion sur
l'identité culturelle dans la Caraïbe. L'affirmation de l'identité
caraïbéenne semble reposer sur la passion de la différence,
comme si être Créole ne suffit pas à la pleine expression de
l'être... Le syncrétisme, caractéristique de la créolité, ne signifie
L'Amérique des plantations comprend "le nord-est du Brésil et de
l'Amérique du Sud, les Antilles et le sud des États-Unis (...). Dans ces terres
de l'Amérique tropicale, le dualisme esclaves-plantation s'impose. Les
conditions physiques propices au développement de cultures tropicales de
luxe ont créé non seulement une unité économique qui est la plantation mais
aussi comme l'a souligné Charles Wagley une "aire culturelle" impliquant
des comportements communs" Josette Fallope, Esclaves et citoyens Les
Noirs à la Guadeloupe au XIXe siècle, Société d'Histoire de la Guadeloupe,
Basse-terre, 1992, p. 713 : 42.
2 Cf. S. dir. Justin Daniel, Les îles Caraïbes Modèles politiques et stratégies
de développement, Karthala-CRPLC, Paris, 1996, 364 p.
19 pas la fin des antagonismes inter-ethniques dans les sociétés
caraïbéennes où persiste l'omniprésence européenne,
traditionnelle ou non. Il importe de soulever cette question
fondamentale : pourquoi une telle persistance de l'ordre
ethnique si longtemps après la disparition de l'institution
esclavagiste ] ? Les réponses invitent à la réflexion sur l'Histoire
et l'Éducation ...
De nos jours, la fonction sociale des écoles est au centre
des débats sur l'éducation du citoyen à qui il est demandé de
participer de façon responsable à la construction d'un monde
nouveau. Mais est-il de la nature humaine de réduire facilement
au silence les représentations négatives de l'Histoire qui freinent
l'action sociale inédite ? Pour tourner sereinement les pages de
l'histoire coloniale de la Caraïbe, les hommes ont besoin de
temps régénérateur de moeurs. Ils ont tout autant besoin
d'apprendre autrement l'histoire culturelle de l'humanité, en
donnant aux principaux événements leur rôle dans la
construction de la pensée. Que nous apprennent, par exemple,
sur l'espèce humaine le racisme et les profiteurs de la
discrimination des peuples ? Ne sont-ce pas en ces termes que
doivent être approchés les faits de société ? Il est primordial
d'apprendre aux hommes à considérer les choses avec
détachement pour qu'ils s'intéressent au monde dont la destinée
nous concerne tous. C'est l'esprit humain qui construit l'objet de
sa connaissance. Mais peut-il se libérer de ses intérêts premiers ?
Exercice ardu où se mêlent passion et raison, sagesse et
impatience, revanche et pardon, nobles et vils sentiments...
Comment et pourquoi l'École dans la Caraïbe et ailleurs
doit-elle transmettre de la culture aux hommes confrontés aux
espérances et aux désenchantements du troisième millénaire ?
Rosan Rauzduel fait une analyse sociopolitique intéressante de la
persistance de l'ordre ethnique en Guadeloupe dans un article "Ethnie,
classes et contradictions culturelles", in Socio-Anthropologie, n°4, 2e
semestre 1998, pp. 71-81.
20 La question n'est pas d'approche aisée. Entre la réflexion
didactique - qui annonce une victoire de la pensée scientifique -
et l'enfermement dans des pratiques éducatives - qui confortent
une certaine représentation culturelle du monde et des hommes -
les peuples doivent choisir. La bataille contre les préjugés et les
stéréotypes doit être gagnée. Ils faussent dangereusement le
regard porté sur les autres et sur soi-même. Au point où nous
nous demandons si la question de l'identité dans la Caraïbe n'est
pas celle de la représentation d'hommes devenus créoles dans un
contexte historique difficile que l'éducation reçue n'autorise pas
à dépasser...
21 CHAPITRE I
LA REPRÉSENTATION CULTURELLE DE LA
CARAÏBE DANS L'HISTOIRE
La Caraïbe est un lieu d'interpénétrations culturelles.
L'on y retrouve dans l'ensemble des terres insulaires
américaines la mémoire des continents américain, européen,
africain et asiatique. Le peuplement de la Caraïbe répond aux
besoins de l'exploitation du sol (champs de canne à sucre, de
café, de coton), à moindre coût. La réadaptation des différentes
ethnies à un autre espace physique, la perpétuation des cultures
ancestrales et l'adhésion des populations noires aux valeurs
culturelles européennes donnent à l'aire sociétale son identité
historique. L'image des hommes devenus créoles est un regard
posé sur l'humanité en marche...
Que nous apprend le terme créole' ? Ce sont les
historiens qui s'accordent à qualifier de créole toute personne
née dans les colonies américaines, et qui est par définition
l'opposé des colons nés en Europe. Il y a donc, souligne Josette
Fallope, "dans la notion de créolité une référence à l'espace
américain, et une référence à l'homme d'ascendance étrangère
se développant dans cet espace sur une certaine durée ou
ancienneté et créant dans son rapport à l'espace-temps un
système mixte de comportements devenu spécifiquement créole
et issu du contact et de la médiation entre l'importé et le local" 2 .
Cf. Claude Thiébaut, "Comment peut-on être créole ? In Guadeloupe 1875-
1914 Les soubresauts d'une société pluri-ethnique ou les ambiguïtés de
l'assimilation, Éditions autrement série Mémoires n°28, Paris 1994, pp. 18-
33 .
2 Op. cit. p. 163.
23 L'opposition entre les hommes créoles repose sur des
considérations d'ordre ethnique. L'ethnicité qui correspond ici à
une définition de l'identité fondée sur une racialisation acceptée
voire revendiquée de la différence est au coeur de la
problématique culturelle dans la Caraïbe. Depuis les premiers
temps de la colonisation européenne, les intérêts de chaque
ethnie divergent. Les originaires d'Europe revendiquent très tôt
leur créolité pour manifester leur volonté de défendre la terre
américaine : leur espace de pouvoir économique menacé par les
Blancs métropolitains. Les Blancs créoles sont à l'origine du
"protonationalisme" ; ils sont les premiers à constituer des
mouvements d'indépendance latino-américains. Les originaires
d'Afrique vivent leur créolité comme le signe indéniable du
passage - sans retour - de l'africanité à l'américanité. Seul le
pouvoir de l'imaginaire les relie à l'Afrique lointaine, seules les
dures conditions de vie les attachent aux terres américaines. Les
autochtones caraïbes en principe exterminés, les bossales ou
"nègres de guinée", esclaves de traite nés en Afrique, et les
immigrés de l'Inde n'héritent pas du vocable créole.
Se dire créole aurait été, par la suite, une manière
d'éviter de se dire "noir" ou "nègre" ou encore de s'approprier,
en qualité de militants nationalistes, l'héritage d'une tradition
antillaise totalisante. Aujourd'hui, dans la littérature, le concept
de créolité l signifie la consécration de la fusion des cultures des
Cf Bernabé Jean, Chamoiseau Patrick & Confiant Raphaël, Éloge de la
créolité, 1989, Paris, Gallimard. Dans leur manifeste, les auteurs poursuivent
la réflexion sur la notion de culture créole. Ils tentent de cerner un espace
géographique, culturel et linguistique. Ils tentent surtout de "faciliter l'accès à
une vision intérieure de soi dans une société diverse, complexe et en flux
constant". À la recherche de l'"Être harmonieux", les auteurs de l'Éloge de la
créolité se demandent si, dans l'univers créole, l'identification à une race
quelconque n'est pas totalement déplacée : "Dans des sociétés multiraciales
telles que les nôtres, il apparaît urgent que l'on sorte des habituelles
distinctions raciologiques et que l'on reprenne l'habitude de désigner
24 temps traditionnels et modernes. Il tente de rapprocher les êtres
tout en prenant en compte leur originalité. L'enjeu historique et
culturel est très bien décrit par Claude Thiébaut : "Le mot
créole, quand on y songe, pourrait bien être un de ces mots
propres à rapprocher les êtres, tout en prenant en compte leur
originalité. Autour de 1900, les tensions raciales étaient telles,
sur fond de crise économique et politique, qu'on ne l'entendait
plus guère dans le discours antillais. Faut-il penser que, puisque
la créolité est aujourd'hui au coeur de nombreuses réflexions, les
problèmes sont résolus ? (...). La question est de savoir si
aujourd'hui, après une longue période où les Blancs ont
confisqué le mot "créole", on ne va pas, au nom d'une négritude
dont on croyait soulignés l'importance historique mais aussi le
caractère historiquement dépassé, le voir confisqué par d'autres
"vrais" Créoles. Etre différents, mais ensemble et non à part ? Le
défi de la créolité, dans le monde comme il va, est loin de ne
concerner que ses propres acteurs'."
Au-delà de la représentation de l'histoire des hommes
devenus créoles, il y a aussi celle des mots qui marquent les
esprits. Les termes espagnol "criollo" et portugais "crioulo"
comportent des "zones d'ombre" qui rendent nébuleuse la notion
d'identité créole. Le Créole est tantôt des hommes de couleur
noire tantôt des hommes de couleur blanche, ou encore le
serviteur, le domestique, le valet, voire des animaux "nés et
élevés dans la maison du maître". D'abord 2 utilisé en Amérique
l'homme de nos pays sous le seul vocable qui lui convienne, quelle que soit
sa complexion.", p. 29.
Idem. 1994, pp : 31, 33.
2 Jacques Adélaïde Merlande cite le Professeur Lavallé qui contribue au débat
sur l'origine du terme créole : "Selon le professeur Lavallé, il aurait d'abord
désigné non les Blancs mais les esclaves noirs nés sur place, ce, avant d'être
aussi appliqué aux descendants des Européens hispaniques". Ci: "Le créole :
aux origines de l'utilisation de ce terme, in S. Dir. Main Yacou, Créoles de la
Caraïbe Actes du Colloque universitaire en hommage à Guy Hazaël-
25 ibérique pour désigner un enfant né de parents européens, le
terme s'élargit pour qualifier l'infime pourcentage des Blancs
nés dans les colonies européennes de l'Amérique intertropicale.
La racialisation du terme en faveur des Blancs met en exergue
les enjeux politiques, économiques et culturels dans les sociétés
créolisées multiethniques. Le modèle européen, qui prédomine
dans l'aire culturelle des sociétés créoles dans la Caraïbe,
rappelle encore aux hommes les conditions inhumaines de la
construction de l'identité créole.
L'historicité des langues créoles soulève la question de
son devenir qui ne peut laisser insensibles tous ceux qui se
reconnaissent dans l'identité créole. Historiquement les créoles
sont apparus sur les plantations des Antilles, de la côte est des
États-Unis, des Guyanes et des Mascareignes à l'époque de la
traite des Noirs, c'est-à-dire en gros depuis le XVIe siècle
jusqu'au début du XIXe siècle. Les langues créoles résolvent le
problème de l'incompréhension qui se pose dès lors que des
groupes humains de langues différentes se trouvent en contact
les uns avec les autres. Vu leur formation, l'étude des créoles
peut jeter des lumières sur l'évolution des grandes langues de
civilisation moderne. Il y aurait quelques analogies entre le
mode de formation des créoles à partir du français et ce que l'on
sait de la genèse des langues romanes. En raison de leurs
origines africaines et européennes, les langues créoles sont aussi
une source de réflexions sur la représentation du métissage
culturel et linguistique. Les langues créoles 1 sont identifiées
comme une forme abâtardie des langues européennes. Pourtant
rien dans leurs structures linguistiques ne disqualifie, au départ,
un créole comme langue de culture. Il est vrai que le contexte
Massieux, Pointe-à-Pitre, le 27 mars 1995, Karthala-CERC, Paris, 1996,
p 218 : 51-53.
Pour une autre approche des langues caraibéennes, voir par exemple
Morgan Dalphinis, "Caribbean & African languages", Social History,
Language, Literature and Education, Karia Press, London, 1985, pp. 1-79.
26 esclavagiste dans lequel il se forme n'est pas favorable à son
développement dans les domaines culturels, littéraires et
administratifs. La négation des langues créoles par le
colonisateur constitue le fondement idéologique de la
"supériorité" de l'Occident chrétien sur les peuples exotiques.
Le discours colonial scientifique, idéologique, religieux,
éducatif vise à mieux asseoir la domination des langues
européennes et, d'une façon plus générale, du système colonial.
Encore perçue comme un dialecte' ou un patois, aucune langue
créole dans la Caraïbe n'a pu encore avoir ses chances de
véritable développement. Les langues créoles se heurtent à la
masse de la population qui ne désire nullement recevoir une
instruction en créole considéré comme une "corruption" des
"Le langage, la communication entre hommes par la parole, donne lieu à
deux formes d'expérience élémentaire : l'expérience de la diversité des
langues et l'expérience des diversités à l'intérieur de ce qu'on considère
comme une même langue, parce que les dénominations des choses sans êtres
identiques ont des ressemblances évidentes, et que, de façon générale, les
différences observées ne sont pas telles qu'elles empêchent la
compréhension. (...). C'est du plan dialectal que proviennent les éléments
dont sont formées les langues communes comme l'anglais, le français,
l'allemand, langues littéraires et administratives. (. ..). Mais les hommes ont
tendance à juger de façon négative tout comportement linguistique différent
du sien. Le terme de dialecte apparaît comme moins marqué, plus neutre que
"patois". Parler un dialecte ou un patois renvoie à la parole d'hommes qui
sont nés lourdauds ou sans éducation, dans des espaces comme les régions,
les villages. (...). On ne saurait trop y insister : sur la majeure partie de la
terre habitée, on trouve le langage sous la forme dialectale, c'est-à-dire
progressivement variable en fonction de l'espace (...).
(...). Il semble scientifiquement préférable de donner le nom de
langue à tout ensemble organisé de moyens de communication par la parole.
Les différences entre langue, dialecte et patois ne sont que des
différences de fonction et non de nature, qui se ramènent au croisement de
deux oppositions : langue locale et langue supralocale, langues d'activités
simples et langue associée à des activités de niveau plus élevé". S. dir. André
Martinet, Le langage, Encyclopédie de la Pléiade, 1968, Éditions Gallimard,
pp : 571-581.
27 langues européennes. Elles se heurtent surtout aux réalités
économiques des sociétés créoles qui continuent à dépendre
financièrement des anciennes puissances coloniales.
Quel peut être l'avenir des langues créoles ? Elles
résistent bien en dépit des mauvais souvenirs qu'elles réveillent.
Les langues créoles sont le principal vecteur de la culture créole
dans la Caraïbe. Moyen d'expression commun aux colons et aux
colonisés, elles deviennent de façon particulière la valeur-refuge
des esclaves et, plus tard, celle des Indiens, travailleurs sous
contrat, après l'abolition de l'esclavage. Elles passent en une
trentaine d'années "du rang de patois, tenus pour d'aimables
survivances folkloriques ou dénigrés comme des sabirs bâtards
et impropres à la communication moderne, à celui de langues
reconnues par la science linguistique, instrumentalisées par
l'écriture, introduites à l'école et valorisées littérairement par
l'oeuvre de poètes, de romanciers et d'hommes de théâtre. Ce
changement de statut prépare et accompagne l'affirmation d'une
identité créole, proclamée par des manifestes flamboyants
(comme l'Éloge de la créolité, en 1989) et manifestée par la
vitalité de la production intellectuelle et artistique dans la
Caraïbe et dans les îles de l'Océan Indien où l'on pratique des
créoles français". En dépit de l'évolution de leur représentation
culturelle favorable à leur reconnaissance sociale, les langues
créoles constituent le noeud de la question identitaire dans la
Caraïbe. Elles sont le rempart contre les ambiguïtés de
l'assimilation à l'Europe colonisatrice. Elles véhiculent la
différence culturelle plus ou moins bien vécue, selon son
appartenance ethnique, son statut, son rôle dans la société.
Jean-Louis Joubert, "Créole, créolité, créolie l'affirmation d'une identité",
Encyclopedia Universels, France SA. 1993, pp. 394-396. Le terme "créolie"
est lancé en 1978 par le poète Gilbert Aubry, évêque de la Réunion pour
caractériser l'identité réunionnaise.
28 La considération des réalités géopolitique, géo-
linguistique et socio-éducative éclaire la problématique
identitaire des Créoles dans la Caraïbe :
- Sur le plan géopolitique, le lien des différentes îles avec
les puissances européennes freine leur unité. Saint-Domingue et
Haïti adoptent des systèmes politiques appris d'Espagne et de la
France ; les îles néerlandaises, autonomes, restent liées à la
Hollande et les trois Départements Français d'Amérique',
Guadeloupe, Guyane, Martinique, à la France. Néerlandais et
Français d'Amérique, vu leur statut politique, profitent des lois
sociales européennes. Les îles anglophones 2 occupent une place
particulière. Elles sont indépendantes bien qu'elles conservent
des liens avec l'ancienne métropole coloniale. Sauf en Guyana
et à Trinidad et Tobago, républiques dotées d'un président aux
pouvoirs limités, le chef de l'État demeure le souverain du
Royaume-Uni, représenté par un gouverneur général ; les
pouvoirs exécutifs étant dévolus aux Premiers Ministres.
- Du point de vue géo-linguistique, la diversité des
langues créoles à base lexicale française, anglaise ou encore
portugaise ne facilite pas le rapprochement entre créolophones.
La communication en langues européennes est plus efficace.
Dans les domaines d'expression valorisés, l'École, la
Littérature, la Justice, l'Église, le Commerce international, ce
sont les langues européennes qui sont l'outil linguistique
nécessaire. Les propos du Jamaïcain Rex Nettleford sont-ils
pertinents ? Rex Nettleford affirme que ce sont essentiellement
les langues créoles qui témoignent de la vie culturelle dans les
différents groupes d'îles : "They don't govern but they Iule °
1 Cf. Paulin Bruné, Mon Dieu que vous êtes Français... Essai sur la
décolonisation par assimilation Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion,
Éditions France-Empire, Paris, 1996, 352 p.
2 cf. Martin Denis-Constant ; Fred Constant, Les démocraties antillaises en
crise, Karthala, Paris, 1996, 85 p.
3 Rex Nettleford, Inward Stretch Outward Reach A voice from the
Caribbean, Published by the Macmillan Press LD, 1993, 209 p : 85.
29 (Elles ne gouvernent pas, mais elles commandent). Il est vrai
que les langues européennes sont difficilement perçues comme
l'habitacle de l'identité culturelle des Créoles non originaires
d'Europe. Elles leur rappellent la barrière raciale et le rôle joué
par le colonisateur dans leur aliénation culturelle. Mais les
langues créoles, qui véhiculent aussi des images négatives,
peuvent-elles être des lieux sûrs d'identification culturelle ?
L'identité culturelle des langues caraïbéennes, créoles et
européennes, nous semble menacée. L'affirmation de l'identité
culturelle dans la Caraïbe nécessite peut-être une certaine
neutralisation idéologique des principaux moyens linguistiques
de communication sociale.
- Dans le domaine socio-éducatif, l'ascendant moral des
empires britannique, français et hollandais se confirme dans les
écoles. Dans la littérature, le rôle de l'école dans la
représentation culturelle des langues créoles est clairement
défini dans la Caraïbe française : "Une complicité s'établit
immédiatement entre le pouvoir et l'école qui prit comme
mission la propagation de la langue et de la culture française à
l'exclusion des réalités créoles". De façon générale, les
tentatives d'adaptation des programmes scolaires à
l'environnement immédiat de l'élève restent limitées pour
diverses raisons, notamment financières. Par ailleurs dans les
discours familial et scolaire, la persistance des idéologies
culturelles et linguistiques dénigrant les éléments
d'identification du Noir, du Métis fait obstacle à
l'épanouissement de la personnalité des créolophones.
La créolité est synonyme de tensions ethniques. Par-delà
les différences intra-régionales politiques, culturelles,
religieuses, économiques et éducatives, la Caraïbe est consciente
de son mal-être. Tout comme elle est consciente de l'unité de
Identité culturelle et francophone dans les I Emile Snyder, Albert Valdman,
Amériques, Centre International de recherche sur le bilinguisme, Les Presses
de l'Université Laval Québec, 1976, 290 p.
30 l'aire sociétale plus évidente que l'unité de l'aire culturelle. En
effet, la Caraïbe, précisent les chercheurs du CERC (Centre
d'Études et de Recherches Caribéennes), "s'est constituée une
identité régionale qui se manifeste dans chacun des pays de cette
zone par une prise de conscience plus aiguë de leurs intérêts
communs et de leur destin mutuel au regard de l'ensemble
hémisphérique, sinon même du monde r ."
La quête identitaire des hommes devenus créoles soulève
la question désormais "mondialisée" de l'exacerbation des
identités particulières, que celles-ci soient religieuses, nationales
ou ethniques. "Comment cesser d'envisager la rencontre des
"civilisations" comme un "choc" inévitable ? Comment éviter de
concevoir l'acculturation, la mondialisation, la globalisation
comme un simple jeu à somme nulle où l'adhésion à des
représentations et à des usages étrangers se traduirait
inévitablement par une perte de substance ou d'authenticité ?"
Ces interrogations fort justifiées de l'auteur de L'illusion
identitaire2 donne à la culture humaine toute sa dimension
tragique. Car il s'agit bien de tenir compte de la production
d'images humaines, à des fins indignes, dans certaines parties du
monde.
PRODUCTIONS D'IMAGES HUMAINES
DANS LA PÉRIODE COLONIALE
Exposer les effets pervers de l'Histoire dans la Caraïbe
signifie-t-il pour autant abandonner l'idée de progrès qui est un
des moteurs de l'Histoire de l'Humanité ? Autrement dit, l'idée
d'un sens de l'Histoire est-elle remise en cause ? Dans la
S. dir. Michel L. Martin et Main Yacou, Etudes Caraibéennes, Société et
politique, Centre d'Etudes et de Recherches Caraibéennes, Université des
Antilles et de la Guyane. Presses de l'Institut d'Etudes politiques de
Toulouse, 1991, p. 394 p : 1.
2
Jean-François Bayard, L'illusion identitaire, Fayard, France, 1996, p 306 :
21.
31 Caraïbe, le contexte idéologique de la production d'images
humaines, durant la période coloniale, éclaire les représentations
des cultures créoles ; elles sont peu favorables à l'expression de
la dignité humaine et donc au progrès social nécessaire à
l'émancipation progressive des colonies'. Leur remise en cause
relève d'un acte éducatif incontournable. Dans un premier
temps, il importe de donner du sens au sentiment raciste des
hommes. Dans un deuxième temps, il est nécessaire d'interroger
les différents événements qui marquent la personnalité antillaise.
L'objectif est de repérer les conditions évolutives du progrès...
Dans son ouvrage, Le racisme, Léon Poliakov2 rappelle
qu'il ne faut point confondre l'ethnocentrisme, apparu dans des
circonstances historiques déterminées avec le racisme presque
universel puisque contenu dans chaque culture. "Au début était
l'Autre"... D'où la vision d'un monde axé sur une conception
hiérarchique : le "nous" occupant le haut de l'échelle, les autres
une position inférieure qui justifie la violence à leur égard.
Dans les grandes civilisations antiques, ce n'est pas la
question de la couleur de la peau qui justifie l'inégale
représentation culturelle des hommes. L'Egypte antique
confirme l'absence de toute discrimination vis-à-vis des
étrangers à travers la carrière du patriarche Joseph à la cour du
pharaon. La couleur de la peau ne donne lieu à aucune remarque
dévalorisante ; elle est considérée comme secondaire, sans
importance déterminante. Mais l'invasion, à plusieurs reprises,
de l'Egypte par des armées étrangères provoque l'émergence de
thèmes xénophobes, voire protoracistes. En Grèce, peu
d'importance est accordée à l'existence de groupes humains
différents. Certes, la base de la représentation grecque du monde
est le clivage grec/barbare ; le Grec étant, bien entendu,
I Cf. Henri Grimai, La décolonisation de 1919 à nos jours, Edt. Complexe,
Belgique, 1985, 349 p. (e l' édition, 1965).
2 Léon Poliakov and ail, Le racisme, Sehers, Paris, 1976, 155 p. Nous nous
sommes largement référée à son ouvrage vu sa dimension historique.
32 considéré comme le type d'humanité le plus achevé. Mais cela
n'entraîne nullement une infériorité radicale du barbare. Même
Aristote, pour lequel les barbares sont nés pour être esclaves,
leur reconnaissait des vertus. Et par la suite, l'empire
d'Alexandre, le grand élève d'Aristote, est même réputé pour la
façon dont il opère le brassage des peuples et des cultures. Pour
comprendre ce comportement idéologique, il faut insister sur le
fait que les anciens Grecs ne sont pas intéressés par les autres
civilisations qu'ils ignorent superbement. En effet, la Grèce ne
se préoccupe pas de les connaître et, par conséquent, de les juger
tant seule lui importe sa propre représentation du monde. Le cas
de Rome est plus complexe. Elle est ouverte aux influences
étrangères et semble ne pratiquer aucune discrimination à
l'égard de ses sujets, une fois ceux-ci romanisés et devenus
citoyens. À son apogée, l'empire est constitué par une vaste
mosaïque de nations, certains empereurs étant même d'origine
espagnole ou portugaise ou encore orientale.
Léon Poliakov rappelle aussi combien l'étrangeté du
Noir va au-delà de l'étrangeté du barbare. À l'étonnement
devant la noirceur de l'épiderme, s'ajoute une assimilation de
celle-ci à l'enfer, la mort, voire aux matières fécales. Tout se
passe comme si l'insolite, en l'occurrence le Noir, était
obligatoirement perçu comme laid, repoussant, objet de mépris
ou de dérision. Juvénal affirme même qu'on pouvait à juste titre
se moquer des Noirs, attitude qui contraste avec la sage
remarque de Cicéron : "Les hommes diffèrent par le savoir, mais
sont tous égaux par leur aptitude au savoir : il n'est pas de race
qui, guidée par la raison, ne puisse parvenir à la vérité". Il est
vrai que la civilisation occidentale qui repose en partie sur
l'Ancien Testament prône, à travers le christianisme primitif
issu du judaïsme, l'absence de toutes différences sociales ou
ethniques. La conception hébraïque du monde est caractérisée
par la vigoureuse affirmation de l'unité du genre humain. Tous
1 Idem. p. 41.
33 les hommes sont censés descendre d'un même couple, Adam et
Eve. Cependant, certains textes prêtent à confusion ; ainsi le
thème de la malédiction de Cham, ou plutôt de son fils Canaan,
sert par la suite de support au racisme anti-noir. Par ailleurs, la
morale évangélique est très imparfaitement mise en pratique,
surtout lorsque le christianisme qui entre en conflit avec le
judaïsme, dès sa naissance, devient religion d'état. Aux
souffrances d'identité du Noir s'ajoute celle des Juifs puis des
hommes issus de sectes hérétiques dont la discrimination légale
constitue autant de différences qui menacent l'ordre établi.
Le Moyen Age ne semble pas avoir eu de préjugés
défavorables à l'égard des Noirs et des Jaunes. À cette époque,
l'Orient attire, d'où l'extraordinaire succès du Livre des
Merveilles de Marco Polo. Dès le XVe siècle, le Portugal
importe d'Afrique des Noirs comme esclaves, hommes réduits à
la condition servile. Volontiers assimilés aux Maures, se
mélangeant parfois à la population locale, ils ne sont l'objet
d'aucune dévalorisation quant à la couleur de leur peau. À la fin
du Moyen Age, dans les tableaux retraçant l'adoration des Rois
mages, l'un d'entre eux, Balthazar, est même peint sous les traits
d'un Africain, ce qui dénote, souligne Léon Poliakov',
"l'absence de tout racisme."
La découverte de l'Amérique par Christophe Colomb
modifie radicalement les rapports des Européens avec les
Autres. L'Occident ébahi est confronté à une humanité nouvelle,
demeurée à l'écart et dont la civilisation contraste avec la
sienne. En outre, le Nouveau Monde vit l'instauration d'une
société coloniale fondée sur l'asservissement des Noirs et
l'extermination délibérée ou non des Indiens. La présence des
populations, les unes autochtones, les autres importées
d'Afrique, l'existence de Métis et de Mulâtres, - nés d'individus
de couleur de peau différente - avec toutes les fabulations
nourries à leur sujet, changent du tout au tout les relations entre
1 Ibid. p. 50.
34 groupes humains différents. Désormais, la question de la couleur
de la peau va justifier l'inégale représentation des hommes. Les
caractéristiques culturelles autrefois prépondérantes sont
reléguées au second plan ou perçues comme provenant des
particularités physiques.
C'est au "Siècle des Lumières" que l'anthropologie
cherche à se constituer en tant que science. Pour commencer,
des savants comme le Suédois Linné ou le Français Buffon
entreprennent la classification des grandes races humaines, en
fonction surtout de la couleur de la peau ("Blancs", "Noirs",
"Jaunes" etc.). Il ressort presque toujours de ces classifications
que la primauté et la supériorité reviennent à la "race blanché".
Ce siècle novateur que fut le XVIIIe siècle soulève une question
qui retentit encore sous d'autres formes racistes : comment
expliquer que la nature ait pu s'écarter ainsi de son cours
normal ? Aux yeux des Naturalistes ) le Nègre est "ce scandale
absolu", une dégénérescence par rapport à la norme et synonyme
d'infériorité. À la beauté du Blanc répond nécessairement la
laideur du non-Blanc, du Noir en particulier. La blancheur de la
peau est ainsi érigée en vraie couleur naturelle de l'homme. La
philosophie raciale de Voltaire soulève la question du progrès.
Éloquent porte-parole des Lumières, Voltaire se demande si ce
ne sont pas les Européens qui sont à la pointe de l'évolution
culturelle et technologique du genre humain. Le siècle des
Révolutions française et américaine invente donc les hiérarchies
raciales en même temps qu'il propage les idées de liberté et de
tolérance... La théorie du relativisme culturel, chère aux
anthropologues, atténue l'ethnocentrisme des Européens et
reconnaît les valeurs culturelles propres à chaque peuple, mais
elle n'élimine pas la question de la hiérarchisation des sociétés
humaines. La tentation persistante des anthropologues culturels
de hiérarchiser, de comparer, de porter des jugements de valeur
semble être inhérente à la nature humaine...
L'anthropologie naissante est appelée "histoire naturelle de l'homme"
35 Par quels mécanismes psychosociologiques la période
coloniale va-t-elle encourager l'adhésion quasi unanime des
Caraïbéens au système de valeurs du colonisateur européen ?
C'est pourtant sur l'idéologie pro-esclavagiste que se fonde la
rationalisation de la suprématie blanche et sa corrélation
implicite, l'infériorité du non-blanc. L'idéologie pro-
esclavagiste fait de l'institution esclavagiste la cheville de sa
culture. Comment celle-ci peut-elle devenir une force créatrice
basée sur des principes institutionnels positifs ? II faut rappeler
les conditions de la construction identitaire de l'esclave pour
juger de son comportement envers les normes culturelles
européennes. Elle s'élabore dans trois champs spatiaux :
africain, américain et européen. Pour mieux pénétrer l'esprit des
temps, suivons le parcours des Créoles de couleur noire.
Depuis sa capture en Afrique, le "prisonnier", dès son
insertion dans le milieu d'accueil, l'espace américano-caraïbe,
devient un étranger désocialisé puis un esclave, suite à la
position qui lui est assignée dans le procès général de production
et de reproduction du système. Par son mode d'insertion dans la
société d'accueil, l'esclave est décivilisé, c'est-à-dire qu'il ne
relève pas du droit des citoyens ; il est donc éventuellement
dépersonnalisé. Par ces procès, précise Claude Meillassous, "se
définit leur état. Cet état est originel, donc permanent,
définitivement attaché au captif C'est en raison de ce stigmate
initial et indélébile que les esclaves, une fois entre les mains
d'un maître, peuvent être affectés à n'importe quelle tâche, quel
que soit leur sexe ou leur âge et sans que leur condition, définie
par cette affectation, ne leur accorde un statut. (...). État et
condition de l'esclave sont distincts et ne communiquent pas l ."
L'espace africain, depuis, se constitue en lieu de
résistance culturelle, d'identité historique référentielle. L'espace
métropolitain, lieu d'exclusion de l'Africain Esclave devient un
1 Claude Meillassoux, Anthropologie de l'esclave Le ventre de feu et
d'argent, PUF Pratiques théoriques, Paris, 1986.
36 lieu de fascination-répulsion. La faible adhésion à certains
signes culturels du maître blanc - religion, langue, mariage -
permet-elle de garder en éveil la dignité de ces hommes devenus
des objets ? Cette interrogation explique, encore de nos jours,
l'ambivalence pathologique qui accompagne l'adhésion des
Noirs aux valeurs occidentales. L'espace américain ou créole
devient très vite, dans ces conditions, le plus important dans la
réalisation de leur moi, puisqu'il est le lieu de l'auto-
structuration culturelle, de la symbiose culturelle et de la
construction du "soi" avec des éléments de "l'autre."
La plupart des préjugés et des stéréotypes associés à
l'image du Noir renvoient à l'idéologie blanche raciste qui
justifie la démarche coloniale. Parmi les mythes associés à
l'image du Noir subsistent les idées de laideur, du mal,
d'incapacité intellectuelle, de fainéantise et de sexe ; d'où une
déviation existentielle caractéristique du Noir qui se manifeste
par la honte de soi, de sa race, de son histoire, de sa culture, de
sa langue. Les stratégies identitaires se multiplient d'ailleurs en
fonction de la couleur de la peau. Les gens de couleur' préfèrent
se déclarer indiens. Victor Schoelcher explique ce
comportement : " (Les Indiens n'étant point en esclavage, on
n'avait pas eu besoin d'avilir leur sang, et ils ne cessèrent jamais
de jouir de tous les privilèges attribués à la race blanche). Les
Ibaros de Puerto Rico dont les ancêtres sont le produit du
mélange des Espagnols avec les Indiens, passent aussi pour
blancs, malgré leur incontestable origine de sang mêlé établie
I "Génériquement on exprime par homme de couleur le produit du blanc et du
nègre, le sang mêlé proprement dit à quelque degré que ce soit ; mais, lorsque
l'on parle de la classe libre des hommes de couleur, il faut se souvenir que les
nègres s'y trouvent englobés. C'est ainsi encore, nous le rappelons, que
quand on parle d'un libre, il est toujours sous-entendu qu'il est nègre ou sang
mêlé ; les blancs ne pouvant jamais être esclaves". Cf Victor Schoelcher, Des
colonies françaises Abolition immédiate de l'esclavage Reproduction de
l'édition de 1842, Basse-Terre, Société d'Histoire de la Guadeloupe, Fort-de-
France, Société d'histoire de la Martinique, 1976, p. 443: 184.
37 par leur couleur olivâtre. Pour les distinguer des Blancs (pure
blancos de tierra, blancs du race) on les appelle quelquefois
pays. Les mulâtres, eux, à moins d'employer d'actifs moyens de
corruption dans les bureaux de la métropole, ne parvenaient
point à obtenir l'honneur d'avoir été portés dans les flancs d'une
caraïbéesse plutôt que dans ceux d'une négresse". Et les
Créoles, en général, pour préserver leur rôle et leur statut ne
veulent pas de domestiques à peau blanche. Victor Schoelcher
souligne : "Il serait de mauvais effet de montrer en cette
condition des hommes de leur couleur. Ils sont cependant si mal
servis par les nègres, que quelques-uns d'entre eux ont essayé
d'amener des laquais d'Europe ; mais il leur est toujours
impossible de les conserver. Au bout de six mois, le laquais dit
qu'appartenant à la race noble, il n'est pas fait pour être
domestique, et laisse là son importateur 2 ."
Le préjugé racial caractérise le vigoureux système de
hiérarchisation qui s'établit entre les deux pôles essentiels de la
société : le maître blanc et l'esclave noir. Dans sa forme
embryonnaire, la culture créole est source de divisions sociales.
Les parlers créoles des Nègres, mais aussi des Békés ou des
Blancs créoles, sont vite associés à la sauvagerie, à la négraille.
La culture antillaise qui naît de la première synthèse créole dans
le domaine de la musique et des danses populaires, du folklore,
bien qu'elle soit "largement redevable à la communauté blanche
créole" 3, reste associée à l'inaptitude des hommes de couleur à
produire un art de valeur européenne. Le préjugé racial dans la
Caraïbe traduit la dichotomie culturelle chez les Créoles. Claude
Lévi-Strauss 4 nous rappelle qu'il consiste à répudier purement et
1 Idem : 169
2 Ibid. p. 172.
3 Henri Bangou, La Guadeloupe, histoire de la colonisation de l'île, T. I,
Paris, 1962, p. 235 : 92.
4 Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale deux, Plon, France, 1970,
299 p.
38 simplement les formes culturelles morales, religieuses, sociales,
esthétiques qui sont les plus éloignées de celles auxquelles les
individus s'identifient. Roger Bastide s, en faisant remarquer que
le préjugé racial relève de l'instance idéologique et des systèmes
de représentation dominants à une époque déterminée, met en
lumière le contexte historique de l'émergence de la culture
créole. Peut-elle exprimer le rapprochement des êtres aux
intérêts si différents ? En tout cas, l'expression mémorisée de
Frantz Fanon2 "Peaux noires sur lesquelles se greffent les
masques blancs" traduit bien l'aspect dramatique de la culture
créole à travers le dédoublement de la personnalité de ceux qui
"ne parviennent pas toujours à démêler ce qui leur est propre et
ce qui n'est que de passage. D'autant plus que ce qui leur est
particulier est largement fait de matériaux venus d'ailleurs 3 ."
L'idéologie pro-esclavagiste est diversement interprétée.
Les contraintes géo-climatiques justifient, selon Éric Williams,
les causes objectives de l'esclavage : la non-adaptabilité des
Blancs. Ce qui explique la demande à l'Afrique, accoutumée
depuis 4000 ans à fournir des esclaves aux souverains d'Asie et
de la Rome païenne, à vendre ses hommes, des bras solides. G.
Souquet-Basiège 4 y voit donc une activité imposée aux colons,
tandis que Henri Bangou 5 ne retient que la seule dimension
idéologique qui justifie l'esclavage, cette application
machiavélique d'un projet raciste. Projet qu'analyse, en d'autres
termes, G. Souquet-Basiège : "Le préjugé de race n'est pas chez
Roger Bastide, Le prochain et le lointain, Edit. Cujas, Paris, 1970, 299 p.
2 Frantz Fanon, Peau noire et masques blancs, Edit. du Seuil, Paris, 1952,
188 p.
3 S. dir. Jean Benoist, L'archipel inachevé, culture et société aux Antilles
françaises, les Presses de l'Université de Montréal, Montréal, 1972, 354 p.
4 G. Souquet-Basiège, Le préjugé de race, Désormeaux-L'Harmattan, Fort-
de-France, 1979, 511 p.
5 Henri Bangou, L'union française est-elle possible ? L'esclavage : origines,
installation, développement et abolition en Amérique et aux Antilles,
Conférence, Pointe-à-Pitre, 1955, 88 p.
39 l'Européen l'effet d'une répulsion naturelle et instinctive. Que
l'Européen, le Blanc, avec sa fierté nationale traditionnelle,
l'habitude de la domination, le prestige de la fortune souvent, du
pouvoir quelquefois, de l'éducation, tout au moins, ait pu se
croire supérieur à un grand nombre d'hommes de race noire ou
de sang mêlé, considérés en bloc et en raison de leur infériorité
relative, cela se comprend ; mais cette fierté de soi-même ne
vient pas d'une idée présomptueuse tirée de la race ou de la
différence des épidermes. Elle est commune à toutes les classes
sociales élevées". Il n'en reste pas moins vraie la réalité
inhumaine de l'esclavage dont les méfaits sont largement
dépeints et dénoncés dans la littérature 2. L'idéologie pro-
esclavagiste produit des images dévalorisant le Noir. Elle ne
tarde pas à donner naissance au courant anti-esclavagiste.
Le courant anti-esclavagiste commence avec le rêve de
Las Casas enraciné dans l'humanisme médiéval en quête d'une
république chrétienne dans le Nouveau monde. Il se poursuit
avec d'autres mouvements humanitaires : la Renaissance, la
Réforme puis la philosophie des Lumières. L'idéologie anti-
esclavagiste est intrinsèquement révolutionnaire du fait qu'elle
est essentiellement une idéologie de protestation de la part des
Indiens, des Africains voire des Européens contre une
exploitation économique et un système politique cherchant à se
justifier à partir de la pseudo scientifique doctrine de la
supériorité de la race. Cette idéologie entraîne désobéissance
civile, violente et non violente résistance... Haïti se révolte, une
littérature patriotique émerge, la fierté née dans les Amériques
noires se manifeste. Une force créatrice existe. L'idéologie
Idem. p. 12.
2 Cf. J. Lessay, L'abbé Grégoire De la littérature des Nègres, Perrin, Paris,
1988, 280 p. La grande encyclopédie de la Caraïbe, 1990, source : lettre sur
un voyage aux Antilles, 1787, p. 25.
40 américaine' prend forme et se manifeste dans la période post-
coloniale.
CONTRE PRODUCTION D'IMAGES HUMAINES
DANS LA PÉRIODE POST-COLONIALE
La décolonisation est l'un des grands enjeux du XIXe
siècle. La première vague commence en Asie, en Afrique du
Nord, au Proche-Orient. Dans les années 1950, l'émergence
politique du Tiers-Monde2 met en évidence les problèmes des
jeunes États indépendants. Fragiles, pauvres et dépendants, ils
sont confrontés aux problèmes de l'unité nationale et des
frontières, de la construction d'une culture nationale et au vide
politique laissé par le départ des colonisateurs.
Les émigrants européens apportent avec eux des siècles
de culture occidentale ; néanmoins, en dépit de tout cela, la
société caraïbéenne parvient à donner naissance à ses propres
expressions idéologiques, voire une morale indigène et une
culture intellectuelle fondamentale. Le mode de pensée
caraïbéen s'enracine dans un esprit américain indépendant se
Nous nous sommes largement inspirée de l'analyse de Gordon K. Lewis,
L'auteur de Main currents in Caribbean thoughts The historical evolution of
Caribbean Society in its ideological aspects 1492-1900, The Johns Hopkins
University Press, Baltimore and London, 1983, 378 p.
2 Deux événements historiques marquent l'émergence politique du Tiers-
Monde : la création du groupe "afro-asiatique" constitué sous l'égide de
Nerhu à partir de 1949. Dans le contexte de Guerre Froide, il développe les
thèmes de l'anti-colonialisme et du refus du système des deux blocs. Nerhu
entend promouvoir le neutralisme. La conférence afro-asiatique qui se tient
en Indonésie, à Bandoung, en avril 1955, condamne le racisme et le
colonialisme, et définit 10 principes pour les pays du Tiers-Monde dont :
le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes,
le respect de la souveraineté et de l'intégrité nationales,
l'égalité des races et des nations,
la non-ingérence dans les affaires intérieures,
la coexistence pacifique,
la nécessité du développement économique et culturel...
41 répandant dans toute la Caraïbe, depuis le XIXe siècle. Le
complexe anti-européen entraîne une conséquence
concomitante : l'inclination positive envers les cultures non
européennes. L'Amérindien, l'Africain deviennent les supports
des courants de pensées qui commencent à contribuer à
l'humanisme américain, à fusionner ou à s'opposer avec les
éléments tirés de la culture européenne. La Caraïbe donnait du
sens à l'interpénétration des civilisations dans les sociétés
multiraciales, multiculturelles, multilingues, multi-religieuses...
La période post-coloniale est marquée par l'élaboration
d'un syncrétisme stratégique. Les Caraïbéens adoptent une
démarche identitaire qui les conduit à se définir par rapport au
colonisateur européen, en lui empruntant ses traits culturels les
plus efficaces et les plus prestigieux : sa langue, sa religion, son
art. En opposition à ce syncrétisme stratégique, plutôt favorable
aux modèles culturels européens, la voix des panafricanistes
s'élève. La plus renommée est celle de Marcus Garvey 1 né en
1887 à la Jamaïque. Les premiers panafricanistes se fixent pour
objectifs de neutraliser le racisme pseudo scientifique, de
prévenir la conquête impérialiste de l'Africa mater et de
redécouvrir l'histoire africaine en contrôlant son écriture et son
enseignement dans le système éducatif. Le but visé est le
rétablissement du contact avec la patrie et le pays natal. Mais la
tâche n'a pas connu le succès espéré, du fait de la quasi-
impossibilité d'éradiquer la tendance au mimétisme et donc à
l'assimilation. L'autre expression de l'idéologie américaine est
Cf. Lewis Rupert, "Politico-cultural significance of Garveyism", in Identité,
Culture, Développement, op. cit. p : 155-162, tr. Fr. pp. 170-177. "Le
garveyisme, radicalement anticolonialiste et panafricain, était intransigeant
dans son exigence de libération de l'emprisonnement du colonialisme, que ce
soit d'un point de vue matériel ou psychologique. La réussite de Garvey a
tenu à sa capacité à rassembler le peuple noir pour lui donner la parole, pour
la première fois depuis l'épreuve de l'esclavage, et à entamer le processus de
reconstruction de nos vies. Faire référence à cette expérience est une
nécessité préalable à tout discours sur le changement aux Caraibes". p. 172.
42 bien sûr celle du nationalisme principalement produit par le
XIXe siècle. Elle n'est pas toujours un loyal système
anticolonialiste ; elle possède ses propres contradictions
doctrinales car bien qu'anti-européenne par nature,
l'administration coloniale persiste en Amérique latine.
Pendant le XIXe siècle, deux concepts se retrouvent dans
le mouvement d'indépendance et de libération nationale :
l'antillanisme et l'identité. L'antillanisme véhicule l'idée de
rupture avec le monopole colonial à travers des manifestations
littéraires aux références locales, des langues comme le créole,
des systèmes magiques et religieux. L'identité donne la parole
aux masses marginalisées ; celles-ci deviennent détentrices de
l'identité nationale. Sur le plan politique, Cuba, Porto Rico,
Haïti et la République Dominicaine font naître des sentiments
patriotiques. Ils sont conscients de l'avance de l'expansionnisme
extra territorial. La conscience du danger européen et nord-
américain développe une autre conscience, celle d'une supra
identité qui donne aux hommes le sentiment d'appartenir à une
région dont le destin est commun. "C'est ainsi que vers la fin du
siècle dernier l'antillanisme et l'identité fusionnèrent.
Longtemps oubliées, les couches sociales les plus exploitées,
composantes fondamentales d'une société colonisée ou soumise
à la stagnation, développèrent les expressions définies d'auto-
identification caractéristiques de leur nationalité. Elles
développèrent aussi la conscience qu'avec leur émancipation, il
était possible de libérer tous leurs peuples des entraves qui les
empêchaient d'exister pleinement". Mais la réalisation des
idéaux de l'élite d'Antillais chargée d'interpréter et de
concrétiser cette conscience se révéla difficile compte tenu des
obstacles rencontrés : pénurie de cadres et de capitaux,
démographie galopante, analphabétisme, omniprésence des
Ricardo Lopez Mufioz, "Antillanidad e identidad a finales del siglo XIX", in
Identité, Culture, Développement, op. cit. pp. 125-130: 130. Traduction
française, pp. 131-140 : 135.
43 anciennes métropoles qui envoient des "coopérants" et qui
s'appuient essentiellement sur la riche bourgeoisie locale.
Le mouvement nationaliste du XIXe siècle, en vue de
modifier certaines images, parvient à propager certains
messages tels : "La Caraïbe est importante simplement parce
qu'elle est la Caraïbe", "Le dédain culturel européen, le racisme
comme l'esclavage doivent être combattus", "La pénétration
économique américaine et son expansionnisme politique doit se
confronter à l'idée d'un américanisme qui a son propre parfum
et qui autorise la création d'un système fédéral ou confédéral
caribéen pour se détacher des effets néfastes du colonialisme sur
le mental des hommes"... La Caraïbe est alors perçue comme le
centre et le coeur des Amériques. L'idéologie nationaliste
signifie, bien sûr, la popularité des concepts de nation et de
nationalité ; des concepts légitimes qui se valident eux-mêmes
puisqu'ils sont déterminés par l'existence de facteurs réels tels la
"race", la langue et les traditions. Cependant, ils sont surtout
créés spontanément par la "race" ou la classe sociale qui se dit
méritante. C'est ainsi que l'infériorisation raciale et
l'exploitation sociale deviennent des ferments du sentiment
national. En découvrant leur particularité, les Caraïbéens, à
l'écoute d'une littérature soucieuse d'informer sur la différence
culturelle, propagent quelques images de l'Européen. Les
Hollandais sont économes, les Anglais polis et hommes
d'action, les Français "sexy", à la pensée rationnelle, les
Américains "des durs à cuire", les Espagnols, chevaleresques et
enclins à l'émotion, les Latins de grands amoureux. Ces traits
nationaux ne font, en fait, que véhiculer toute une série de
stéréotypes dans les milieux culturels et bourgeois dominants.
La Caraïbe entre donc dans le )0(e siècle en transportant
avec elle toutes les idéologies héritées. Elle reste largement
encore une société régionale caractérisée par l'assujettissement
colonial, les inégalités de race, de sexe et de classe, la pauvreté
et un retard économique général. Même après avoir acquis son
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