D'Alger au Congo par le Tchad

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En 1883, deux ans à peine après le massacre de la mission Flatters au puits de Tadjenout, un colon algérien s'offrait au gouvernement pour courir l'aventure à son tour. Son but était de relier l'Algérie au Soudan et au Niger, en relevant au travers du Sahara les routes qui les unissaient. L'entreprise était difficile et périlleuse. Il s'agissait de milliers de kilomètres à parcourir en pays déserts, presque tous inconnus, parmi des populations belliqueuses, hostiles et redoutées. L'homme qui se présentait pour la tenter était Fernand Foureau. Etabli depuis une quinzaine d'années déjà au sud de l'Algérie, il connaissait le pays, ses habitants et était connu d'eux ; il savait leur langue, leurs moeurs et leur esprit. Malgré ces garanties, l'entreprise parut alors trop périlleuse et il lui fallut attendre 1897 pour réaliser son projet. Il s'allia au commandant Lamy qui, lui aussi, dans divers voyages au Congo, au Transvaal et au Cap, avait rêvé de relier la France africaine du Nord à la France africaine du Centre. L'histoire de la mission saharienne qu'on va lire, notée au jour le jour par son chef, se divise en deux périodes. La première - d'Ouargla à Zinder, octobre 1898 à novembre 1899 -, c'est la traversée du Sahara et l'exploration de l'Aïr. La seconde - de Zinder au Congo, décembre 1899 à juillet 1900 -, c'est la reconnaissance de la région du Tchad et les combats contre Rabah.
Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296198043
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D'ALGER AU CONGO
PAR LE

TCHAD

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MISSION SAHARIENNE FOUREAU-LAMY

D'ALGER AU CONGO
PAR LE

TCHAD
par

F.FOUREAU

AVEC 170 FIGURES
REPRODUITES DIRECTEMENT ET UNE CARTE D'APRÈS DE LES PHOTOGRAPHIES EXPLORÉE DE L'AUTEUR LA RÉGION

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ 1902, Masson et ce, Editeurs @ L'Harmattan, 1990 ISBN 2-7384-0562-2

PRÉFACE
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sion FlaUers au puils de Tadjenout, un colon alg(~rien s'offrait au Gouvel'llement pour courir l'aventure il son loul'. Son hul ~\lail de relier l'Alg(~rie au Soudan et au Niger, en relevant au lravers du Sahara les roules qui les unissent. Avec une hardiesse sans précédenl, il sc proposail d'aUer d'abol'd du Nord au Sud, de la frontiio,re alg{"rienne au coude du Niger; puis de l'Esl it l'Ouest, de l'Aïr it Tomboudou; puis du Sud au Nord, de Tomhouctou it In-Salah; enfin de l'Ouest it l'Est, du Touat à son point de d(\part, périple complet de ceHe mer de sable et de rochers, qu'aucun Européen n'avait encore compldement reconnue. L'entreprise (~lail difficile el p(;rilleuse. Il s'agissait de milliers de li..ilomHres it parcourir en pays déserls, presque tOllS inconnus, parmi des populations helliqueuses, hosliles el redoutées. Mais elle {\lait grande aussI. Au bout, ce pouvait être le prestige de la France élabli de fa("on solide dans des l'{'gions nominalement

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188:J, deux ans it peine apri~sle massacre de la mis-

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Préface.
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françaises, mais que jusqu'alors aucun Français n'avait pu traverser; les morceaux séparés de la France africaine, Algérie, Sénégal, Soudan, Congo, réunis en un empire unique; enfin d'amples contributions à la science. Il y avait donc un intérêt national, un intérêt économique, un intérètscientifique à ce qu'elle fût tentée. L'homme qui se présentait pour la tenter était Fernand Foureau. Elle ne lui paraissait pas invraisemblable. II se scntait sûr d'aller au

bout, même au delà.
l'Instruction publiquc

«

Si vous me faites l'honneur de me
ave/: une tranquille audace, je le

confier le pavillon de la l<'rance, (\trivait-il au Ministre de

porterai aussi loin que vous le désirerez. »
Nul au~ant que lui, dée1arait alors à la Commission des missions le cél;.}we voyageur africain Duveyrier, n'était qualifié pour une tclle œuvre. I~tabli depuis une dizainc d'ann/\es d/;jà au sud de l'Algérie, aux premiim)s marches du désert, dont il avait f(\condé toute une bande en faisant jaillir du sol les nappes art/\siennes, il connaissait le pays; il en connaissait les hahitants et était connu d'eux; il savait leur langue, leurs mœurs et leur esprit; il s'était habitué à vivre de lem vie; il leur imposait par une endllranc(~ physique et une énergie morale à toute épreuve, par un ascendant fait de force et de loyauté, de fermet(\ et de douceur, de décision et de calme, et aussi par une réputation légendaire qui l'annonçait dans le désert comme un être bienfaisant, dispensateur des caux. Malgré ces garanties, l'entreprise parut alors trop périlleuse. Le massacre de Flatters était trop récent, le Sahara trop troublé. J<'aire partir cet homme pour un but si 10in-

Préface.

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tain, c'était à peu près certainement l'envoyer à la mort, à une mort sans profit. Mais pour utiliser sa bonne volonté, on lui confia, à plusieurs reprises; des missions plus limitées. De J 884 à 1896, Foureau fit ainsi neuf voyages, dans lesquels il parcourut 21 000 kilomètres, dont plus de 9 000 en pays nouveaux. Pour lui, c'étaient des travaux de reconnaissance et d'approche, des préparations au grand dessein qu'il nourrissait toujours. De ces missions, il rapporta cette conviction que, pour aboutir, il fallait une force militaire capable d'inspirer terreur aux Touareg, réunis, et au besoin de les tailler en pièces. Revenu à Paris vers J 897, il se mit en quête de concours. Justement, vers cette époque, la Société de Géographie de Paris avait reçu de M. Renoust des Orgeries un

legs de 250000 francs pour « favoriser les missions qui, à « l'intérieur de l'Afrique, peuvent contribuer à faire un « tout homogène de nos possessions actuelles de l'Algérie, La Société, qui connaissait « du Soudan et du Congo
)J.

Foureau et scs desseins, lui attribua le legs. lllui fallait 250000 francs encore; il les obtint du Ministère de l'Instruction publiquc, du Ministèl'e des Finances sur les produits du legs Giffard, et de divers amis personnels. J ustemen t en core, il Y avai t à ce momen t à Paris, dans la Maison militaire du Président de la République, un admirable officier de l'armée d'Afrique, le commandant Lam y, qui, lui aussi, dans sa solitude d'EI-Gol~a, dans divers voyages au Congo, au Transvaal et au Cap, avait rêvé de relier la France africaine du Nord it la France ttfricaine du Centre. Lui aussi, avait le corps de fer et

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Préja~~

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l'àme inébranlable nécessaires dans ces sortes d'enireprises, et, joints à ces énergies, une bravoure souriante, une science militaire déjà profonde, une habileté d'administrateur déjà éprouvée, un enthousiasme contenu par le sens toujours présent des responsabilités du comman.dement, un héroïsme naturel et simple, un patriotisme ardent et discret, un souci constant du devoir, un dévouement toujours prêt au sacrifice. C'était le capitaine idéal pour l'expédition qui se préparait. Foureau et le commandant Lamy ne se connaJssaient pas. Un ami commun, au courant de leurs vues, les rapprocha. La conjonction des deux hommes indispensables it l'entreprise était faite. Le Ministère de l'Instruction publique leur donna pour mission de poursuivre l'exploration scientifique du Sahara. Le Ministère de la Guerre autorisa le commandant à recruter une escorte dans son régiment de tirailleurs algériens. Au mois de septembre 1898, la mission, entièrement organisée, se concen trait à Sedrata, à quelques kilomètres d'Ouargla. Elle en partait au mois d'octobre. L'histoire de la mission saharienne qu'on va lire, notée au jour le jour par son chef, se divise en deux périodes. La première d'Ouargla it Zinder - octobre :1898à novembre 1899. C'est la traversée du Sahara et l'exploration de l'Aïr. La seconde, de Zinder au Congo- décembre :1899à juillet 19Ûû.C'estla reconnaissance de la région du Tchad et les combats contre Rabah. Au moment où cette mission se préparait à Paris, au Ministère de l'Instruction publique il s'en préparait deux autres au Ministère des Colonies, l'une, la mission Voulet-

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Chanoine, qui devait aller du Niger au Tchad et au Kanem; l'autre, la mission Gentil, qui devait remonter du Congo au Tchad par le Chari. Sans en faire un article absolu de leurs programmes, ces trois missions qui alialent marcher de trois points différents de l'horizon vers le Tchad, s'étaient entendues pour s'y réunir, s'il était possible, et y souder ensemble l'Algérie, le Soudan et le Congo. En partant, Foureau n'emportait aucune instruction sur son itinéraire de retour. Le Gouvernement se réservait, selon ce que seraient les circonstances et l'état des régions, de lui prescrire alors sa voie de retour ou de le laisser libre de la choisir. A Zinder, où s'étaient ,concentrés quelques mois auparavant les restes de la mission Voulet-Chanoine, et d'où le capitaine Joalland était parti depuis quelques semaines, vers la région du Tchad avec le lieutenant Meynier, Foureau tmuva une dépêche du Gouvernement qui lui donnait toute liberté de manœuvre. S'il se décidait à revenir par le Tchad et le Congo, le commandant Lamy, avec l'escorte, tout en protégeant son retour, passait au service du Ministre des Colonies, et devait réunir à sa troupe les troupes qui opéraient contre Rabah, dans les régions du Ranem et du Chari. Foureau n'hésita pas un instant. Malgré tant de fatigues et de privations, il reviendrait par le Tchad et le Congo, et ainsi s'achèverait son grand dessein. On sait ce qui suivit; la marche rapide, presque en droite ligne, du reste de la mission Voulet-Chanoine, devenue la mission Joalland-Meynier, de Zinder au nord du Tchad; quelques semaines plus tard, la marche de la

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Préface.
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Mission Saharienne de Zinder à Kouka, et par les rives septentrionale et orientale du Tchad; la jonction des deux missions aux environs de Goulféi; la prise de Roussri par le commandant Lamy; la marche du sud au nord de la mission du Chari avec le commissaire Gentil; enfin, le jour même de l'arrivée de ce dernier à Koussri, l'ordre donné par lui d'attaquer dès le lendemain le camp fortifié de Rabah; ce camp enlevé d'assaut par les trois missions sous les ordres du commandant Lamy; Rabah défait et tué; mais ce succès payé d'un prix démesuré par la mort du commandant. Chose à noter: ces trois missions qui, venues de points si différents, s'étaient ainsi réunies au centre de l'Afrique comme en un point donné et it un jour donné, avaient éprouvé, chacune dans sa marche, un retard de près d'une année. La mission Foureau-Lamy, affamée, ané:'miée, dénuée de tout, sauf de ses armes et de ses munitions, avait été retenue de longs mois dans l'Aïr. La mission Voulet-Chanoine avait fait de ses armes l'horrible usage que l'on sait. Pour' qu'elle pi'lt reprendre sa marche avec de nouveaux chefs, il avait fallu l'épurer et en réorganiser les restes. L'avant-garde de la mission Gentil avait été écrasée par Rabah, et malgré le succès du capitaine Robillot it I{ouno, il avait été sage de revenir vers le sud en attendant des renforts. Ces événements, absolument indépendants les uns des autres, furent le salut commun. Àrrivée au Tchad isolément, chacune des trois missions n'eût pas été de force à résister à l'armée nombreuse et aguerrie de Rabah. Réunies, elles la taillèrent en pièces.

Préface.

rr

Ainsi se terminait, après vingt mois de fatigues, de périls, de misères indicibles, la Mission Saharienne. Elle n'avait pas seulement exécuté son programme propre,avec une (.nergie, une patience, une discipline audessus de l'élogl>. Elle s'daillrouvée conduite par les circonstances it prendre une parl décisive dans l'occupation de la région du Tchad, ajoutant ainsi une œuvre de conqul\te it son œuvre d'exploration. Tous ceux qui la composaient, chef et membres civils, commandant militaire, otTIciers et soldats, ont bien méritt' de la l"rance.
LaVIs LIARD.

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PROLOGUE
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premlel' que J exeeutals en Alnque. Pendant une pl'rJOde

vOYi~ge (lUi ~',a Ô,ll"C r:H'onlé ~'i.-tlessous cst loin d'~lI:e le

de pl'1..s de vingt annl'es j'avais fai t, ayant 18H8, neuf voyages .l'exploration, tant dans le Sahara algérien que dans le Sahara touareg. Mon hut, dès le prcmier instant, avait été de traverser]e Sahara et de gagner le Soudan en eommen('ant l'attaque du eonlinent par le nord. lUes dill'rrents yoyages antiput toujoul's eu lieu uniquement avec l'aide d'escortes comlJOsées de Chambha de Ouargla dont le n~mbl'e avait varié entre dix. et quarante-cinq indigènes. J'avais pu, à plusieurs reprises, enlrer en contact avcc les Touareg Azdjer, séjoul'ller au milieu de lems campements avec plus ou moins de difficultés et de risques, mais jamais je n'étais arriYl~ à obtenir d'eux do me faire traverser leur pays et de me conduire jusqu'au Soudan. Ils s'étaient contentés de me remeUl'e sans l'esse it l'année suivante, sous des prétextes plus ou moins fondés; de m'extraire de nombreux cadeaux, et, chaque fois, j'avais étl\ soumis it la dure obligation de rentrer en Algérie sans avoir pu meUre it exécution mes projets. Je comprenais bien, après ces multiples tentatives, qu'il était nécessaire pour réussir, de me présenter aux Touareg avec une escorte suffisamment forte et homogène; qu'il fallait leur prouver que je possédais les moyens de me faire respecter, et que j'étais indépendant, du fait de

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~~'~'M~'oM'~~~'M'~'M,~~~~O'~M,,~~'~M~

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mon eseorlo même. Je sayais done que, dans de telles eon(/itions, je passerais lihrenwnt. et sans même avoir besoin d'employer effeetivement ]es forces h ma disposition. Mais pour organiser une telle mission, soutenue par une escorte import.ante, il Ôtait. indispensable non seulement de disposer de sommes consid()rab]es, mais aussi d'obtenir l'appui ell'ectif de divers dÔpart.ements ministériels et l'agrément du gouvernement lui-nH~me. Jusqu'à cc jour, et dans mes voyages antérieurs, je n'avais - iw](\pendamment de mes ressources personnelles - dispostS (lue de erédits modestes, mis à ma disposition par le ministère de l'Instruction puhlique, par ]e gouvernement de l'A]gtSrie et aussi par l'Académie des inscriptions et belleslettres qui, par deux fois, avait, avec la plus grande bienveillance, consacré à mes missions les annuités provenant de la fondation Garnier. .l'avais donc été jusque-là fort. encouragÔ dans mes travaux, mais cependant dans des limites financières qui ne me permettaient pas d'essayer d'organiser la mission it forte escorte que je rêvais pour faire triompher mon programme. La - question en était là lorsque, pour la seconde fois, en 1898, je demandai au prl'sident de la Société de Géographie, qui était alors.M. Milne-Edwards, d'attribuer à la mission que je préparais le montant intégral d'un legs qu'elle avait reçu quelque temps auparavant de M. Renoust des Orgeries, inspecteur général des ponts et chaussées. Les conditions dans lesquelles ce legs avait été fait concordaient entièrement avec mon programme: « J'institue la Société de Géographie ma légataire universelle pour qu'elle recueille le surplus de ma succession avec mandat de l'employer, à l'exlllsion de toute autre affectation, it favoriser l'organisation et it récompenser les résultats des missions d'exploration, ayant, comme objectif, sous la préalable autorisation du gouvernement, de placer pacifiquement sous la protection ou l'influence de la France, les contrées encore indépendantes, qui, à l'intérieur de

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l'Afrique, peuvent contribuer à faire un tout homogène avec nos possessions actuelles de l'Algérie, du Sénégal et du Congo. » Après des vicissitudes nombreuses, et qu'il serait trop long de rapporter ici; après des difficultés qui se rapportaient surtout au côté légal du legs, la Société de Géographie voulut bien me donner satisfaction, et, de concert avec la Commission spéciale du legs, décid<;t que 250000 francs me seraient versés au profit de ma mission saharienne future. Entre temps, .M. A. Le Châtelier, l'un des exécuteurs testamentaires de 1\1. des Orgeries, que j'avais le plaisir de compter depuis longtemps au nombre de mes amis, et qui s'occupait très activement de l'organisation de la mission, me fit faire connaissance avec un de ses amis, le commandant Lamy, alors officier d'ordonnance du Président de la République, qui poursuivait, lui aussi, les mêmes projets de pénétration saharienne. Nous décidâmes de joindre nos efl'orts et il fut convenu que Lamy serait le chef adjoint de la mission. C'est dans ces conditions que, par arrêté du ministère de l'Instruction publique en date du 5 mars 1898, et signé A. Rambaud, nous fûmes chargés d'une mission « à l'efl'et de poursuivre l'exploration scientifique du Sahara entre l'Algérie et le Soudan!... »
1. Voici quels élaient les termes de ma lellre de service: « Paris, le 18 août 1898.
«

A Monsieur F. Foureau.

Par un arrêté en date du 5 mars dernier, mon prédécesseur vous a chargé, ainsi que le commandanl Lamy, d'une mission à l'elTel de poursuivre l'explo. ration scientifique du Sahara entre l'Algérie et le Soudan. « L'unité de direction élant indispensable au succès de votre entreprise, le Conseil des Minislres a, sur ma proposition, décidé que tous pouvoirs et toute autorité vous élaient donnés, 'pour l'accomplissement de votre mission, sur le personnel civil el militaire qui vous accompagne.
«

.

«

Monsieur,

La présente lellre de service vous conslituera à l'égard de vos collabora-

teurs le liIre néces~aire à la direclion de l'expédition. J'ai d'ailleurs demandê à mes collègues de la Guerre, de la Marine et des Colonies d'aviser de la présenle décision les officiers el fonclionnaires dépendant de leur administralion.
«

Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considéralion la plus distinguée.
«

Le Ministre de l'ln.tructioll publique et de. Beaux-Art., . Signé: LÉONBOURGEOIS. »

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La Commission des Voyages et Missions scientifiques du ministère de l'Instruction publique, dont au préalable on avait pris l'avis, avait, dans sa séance du 23 février 1898, adopté à l'unanimité les conclusions favorables du rapport rédigé sur sa demande par l'un de ses membres, M. G. Périn. Voici les termes de ce rapport;
La mission dont MM. Foureau et Lamy demandent à être chargés a pour but de poursuivre l'exploration scientit1que du Sahara en reliant l'Algérie au Soudan français par l'Aïr. La mission serait accompagnée d'une forte escorte armée: 200 hommes environ. Une tentative pour traverser le Grand Sahara a dt\jà été faite autrefois, dans des conditions it peu près semblables, et a échoué tragiquement. C'est un souvenir qui surgit naturellement ici et que je me garderai d'écarter sans examen. Je sais quels ont été les résultats du massacre de la mission Flatters: le respect des Touareg pour .le nom français singulièrement diminué, nos compatriotes pénétrant sur leur territoire frappés traîtreusement; toutes nos recherches scientillques anêtées au seui! du pays Targui.' Je sais que la mission Foureau-Lamy, écrasée à son tour, consacrerait, d'une façon presque définitive, la puissance des Touareg du nord, leur prétention à nous barrer la route du Soudan. l'lais, je sais aussi pourquoi a été massacrée la mission Flatters et je crois qu'i! n'y a pas à craindre un sort semblable pour la mission Foureau-Lamy. Flatters. après avoir consenti à organiser sa mission dans des conditions défectueuses, la conduisit avec une rare imprudence. Une lourde responsabilité pèse sur lui, depuis le premier jour jusqu'à l'heure de la catastrophe. Membre de la Commission supérieure du Transsaharien qui, en 1879, décida l'envoi dans le Sahara de la mission Flatters, j'ai fait partie de la Sous-Commission spécialement chargée de tracer l'itinéraire de la miss:on et de s'entendre avec Flatters sur les conditions de son organisation. Il avait paru à tous les membres de cette Sous-Commission que la mission, bien que pacillque, devait être armée et sérieusement protégée contre une agression possible. Flatters proposait de composer l'escorte de 200 hommes pris dans nos régiments indigènes. Cette proposition fut acceptée. La Commission pléni(':re protesta malheureusement contre notre décision. La mission Flatters - dirent les opposants - devenait ainsi une véritable expédition militaire perdant le caractère pacillque qui convient à une mission scientifique. Je défendis les conclusions de la' Sous-Commission; j'expliquai que cette escorte serait purement défensive et que si l'on voulait que les hommes de science, membres de la mission, pussent travailler sérieu~ sementet utilement, i! fallait qu'ils se sentissent et fussent en sécurité. Le général Arnaudeau, ancien commandant d'Ouargla, qui connaissait les sentiments' des. Touareg à notre égard, assura que les
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intentions pacifiques de la mission seraient vaines si elle n'inspirait le respect par sa force. Prophète, hélas! il terminait par ces mots tristement ironiques: N'est pas pacifique qui' veut; à quoi bon se faire assassinel' pacifiquement! La majorité de la Commission était hésitante quand, redoutant l'abandon du projet, Flatters déclara qu'il renonçait aux troupes régulières et que son escorte, très restreinte, serait formée .d'indigènes non militaires. C'est ainsi que la première mission Flatters ne fut accompagnée que de 30 cavaliers à méhara et de 50 chameliers pris parmi les Chambba d'Ouargla. L'histoire de cette première mission, aujourd'hui connue, montre que Flatters ne disposa que d'une troupe trop faible d'hommes qu'il n'avait même pas dans la main. Devant la première manifestation hostile des Touareg-Im,.anghassaten, il dut battre en retraite pr(~cipitamment et il la faveur de la nuit. Flatters ne profita qu'it demi de cet avertissement et ne voulut pas en faire profiter les autres. Lorsque, après cet échec, il revint devant la Commission supérieure du Transsaharien, ce fut pour se louer de l'accueil sympathique qu'il avait trouv(~ auprès des Touareg. Il modifia, il est vrai, un peu la composition de la seconde escorte et, à 32 Chambba et Larbaa, il adjoignit 46 volontaires tirés des régiments indigènes. Cette escorte valait mieux que la première, mais était bien loin de répondre aux exigences que Flatters avait montrées tout d'abord dans la Sous-Commission et que celle-ci avait acceptées. Voilà comment fut organisée cette seconde mission dont on sait la fin tragique. Elle ne devait pas être mieux conduite qu'organisée. Flatters ne crut jamais - malgré des avis r(~pét,~s; malgré l'issue de la première mission - aux dispositions hosliIes des Touareg, ni à leur déloyaut(~. Très brave, trop brave, il marcha toujours confiant et tou-. jours imprudent. Cela ressort d'une étude impartiale de l'enquête qui, à la suite du massacre de la mission, fut faite au service central des affaires indigènes, par ordre du gouvernement général de l'Algérie et publiée par les soins du capitaine Bernard, ancien membre de la première mission. Nos malheureux compatriotes sont morts au Bir EIGharama,victimes d'un guet-apens dans lequel Flatters, moins confiant, ne serait pas tombé. La lecture des dépositions de l'enquête ne laisse malheureusement aucun doute à cet égard. Je pourrais ajouter que, persônnellement, je recueillis des témoignages semblables de la bouche de Cheiks Chambba, que je rencontrai un jour campés au sud de MetliIi. C'était peu d'années après la tragédie de Bir EI-Gharama, en 1884, quand le souvenir de ce triste événement était encore vivace dans tout le Sahara septentrional. Voilà la double faute qui a conduit la seconde expédition Flatters it sa perte. MM. Foureau et Lamy sauront l'éviter. Nous en avons pour garants les termes très nets de leur demande de mission, les détails précis qu'ils donnent sur son organisation, sur l'effectif de l'escorte et l'origine des hommes qui la doivent composer: 200 hommes de troupes indigènes. Nous.en avons encore pour garant le pass() des demandeurs: une -expérience longuement acquise qui les met à l'abri de dange-

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reuses illusions sur les Touareg. Ils savent cc qu'il faut penser de leur bienveillanec il notre (Igard, de leur valeur morale, de la fal;on dont ils tienn(:nt leur parole. L'un des auteurs de la (lemande de mission, M. Foureau, est connu de la plupart des memhl'es de la Commission des Missions. Voilà plus de vingt ails, cal' son premier voyage date de 1kiG, que M. Foureau explore le Sahara septenJl'ional, et depuis 1HH3, le d(~parlcment de l'Instruction puhlique l'y a chargé de neuf missions suceessives. Dans (es (Iuatre d(':rniÙres, M. Foureau a l'ris eontact avee les Touareg; il a ':u avee eux de longs pourparlers et il comm(:nce h les bien connaître. Au eours d(: (:(:5 derni(':res missions, n'ayant avec lui qu'une escorte d'une vingtaine de Challlhba, il s'est trouvé deux fois dans la situation la plus eritiquc. Il cn est sorti grâce it une défiance dont il ne se tl(~part jamais en pays 'l'aq,~ui, gI'Ùce il sa patienœ et il son sang-froi(l, quaU t{:s aussi pr{,cieus(:s que le eourage pour un (:xplorateur. M. Foureau eOllnaÎl. les choses du Sahara aussi bien que les hommes. Ses nombreux et remarquables rapports hM. le ministre de j'Instruction puhlique (:11 font foi. Eu 188G, alors que M. Foureau n'avait eneore ni la gmnde expt':rieJlce ni le consid(lrable bagage scientifique qu'il possi:dc aujounl'hui, notre éminent et regretté coll(~gue, Henri Duveyricr, le r(:gardait d(\j1l comme l'homme le plus capable de con(luire heureusement une mission de l'AlgÔrie au Soudan l'ran\:ais et il le disait dans un l'apport dont plusieurs de nos CollÙgues se souviennent certaincmenL M. Foureau avait adl'esst\ au d(~partement de l'Instruction puhlique une demande (le mission assez semhlable it celle qui nous est soumise aujour(l'hui. L'examen en fut renvoy(~ il une Sous-Commission cornpos(,e de MM. Milne-Edwards, Henri Duveyrier, Hamy, Maunoil' et (;eorges Périn. Celle-ci conclut, il l'unanirnitri, il l'acceptation de la demallde et chargea Henri Duv(:yrÎer du rapport. J'en extrais le pas-

sage suivant:

«

M. Foureau, avec sa connaissance du caractL\re et de

la langue tics Arabes sahariens, qui lui donne un gran(l ascendant sur mIX, avec l'exp(:l'iene(~ qu'il a puis{:e dans trois voyages hors de nos possessions et celle sOl'le de seconde vue qui s'acquiert it la longue, en vivant au milieu des habitants du désert, est certainement l'h01l1me qui l'emplirait avec succès le programme qu'il a tracé: la découverte eL la traversée rapide du Sahara entre l'Algérie et le Sénégal... » Malgré le vote unanime de la Sous-Commission et l'autorité si grande de son rapporteur, il ne fut pas donné suite it ce projet de mission. La 11énurie de notre hudget s'y opposa. Alors, comme aujourd'hui, M. Foureau demandait une subvention de MiO000 francs et ilia demandait exclusivement au l1linisti~re de l'Instruction publique. Aujourd'hui, rassurez-vous,il s'ad l'esse aussi it d'autres, et il nous il ne demande qu'une somme des plus modiques. Le second signataire de la demande,M. Lamy, nous est moins connu, n'ayant pas eneore été chargé de. missions par le minist(\re de l'Instruction publique. lJ a néanmoins des titres sérieux h notre confiance. Chef de bataillon d'Infanterie, M. Lamy a séjourné plusieurs années en

Prologue.

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Algérie. Il est resté assez longtemps aux Affaires indigènes, dans le sud de la province d'Alger. n a été commandant d'El-Goléa, et c'est lui qui y présida, ainsi que dans les postes au sud de ce point, à la création des tirailleurs montés à méhara, Il en prit, le premier, le commandement. Sa connaissance des imligènes, dont il parle bien la langue, son habileté à les manier, le respect et la confiance qu'il a su leur inspirer le firent désifmer pour conduit'e Ù ~ladaf:'ascar les convoyeurs kabyles. Je suis entré en relations avec M, le commandant Lamy; j'ai longuement causé avec lui et j'ai pu constater qu'il s't\tait préparé depuis longtemps à la mission tlU'il s01licite aujoUl'll'hlli. 1\ y a huit aus Mjà, il allait voir Henri Duveyrier pour lui dil'e ses intentions et lui demander des conseils. Dt'J1Uis jour, il n'a pas cesse:de songt't' il SOil projet et cc d'y travailler. Voilh ce que sont Ips autt'urs de la tlplllalHlt) de mission, Voici comment ils entendent la n'Ill pli t'. LplIl' but n'pst pas tIt' I!'avt'rst'I'!e Saham Ù toute vitesse, de nH'npI' ulle sode de raitl de J'.\If:'t\rie an Nif:'eL', insi a qu'ils le pourrait'Ilt an'c les forct's dont ils disposel'ont. Ils comprennent qne, dans Ct'S cOllllitions, la mission ne rendrait pas it la sciellce les services tlue nous SOlllmes en droit de lni delllanth'I' el. ils 11('s'adres.., seraient pas au miuisti:re de l'Instruction publit(l\('. S'ils l'ollt fait, si e\'st mÔ1I1\'ki qu'Us se pr('sentl,nt tont ll'abonl, \\'s\. tlU'ils [H't'l.t'1Itlent t'tl't' avant tout des lllissio1lnail't,s scipntititllH'S. Lt, prof:'L'alllme tIc InuL's recherches, s('l'Îeuseult'lIt pr('part" ne me semble pas pn':senter de lacunes, La mission a l'intention tr..tuwcr awl' le plus f:'l'antl soin les questious suivantes: tO Topogl'aphÎt" orogL'aphie, observations astl'onomiques dt'stin('es il former le canevas de la carte (Ins l'('gions paI'COUl'Ues; t\lutlt) de la ligne de partaf:'e tIes caux enh't' le versant Illt"diterran"~en et le versant atlantique SUl' la route tIirecte (It' L\ ïr; ;20Obsel'vations maf:'nt'.tiqnt's et mN('ol'ologiques; 3° I£tutles d'histoil'l~ natul'ellt.; ret'itercht's botalliqups avec constitution d'uu herbier; (:tlldes zoologiques t't clltomologitI\leS avpc recueil et prt"paration de peaux d d'i nSt'eLes. Les rt':gions à parcourir, du moins SUl' une f:'l'allde partie, (~tallt jusqu'ici vierges du passage des Europ(:ens, promettent une ahond,mte et int(,rcssante moisson de documents nouveaux, SUl' la Flore et la Faune de la r..gion montagneuse du centre saharien, particulit"rement.; 4,0Thudes g(~ologiques et recueil d'échantillons et de fossilps. lhudes cIe stratigl'apliie gt'l](~rale dans ses gnll1dt,s lignes. IndicatioJ1 (Ieslimites gt'ograplJiques des divel'ses ('poques; limite particulit'~rement iJ1 tt\ressanLe des Lerrains cristallins, Continuation des recherches commencées pal' M. Foureau sur les terrains carbonifÙres dt\jà signalt\s par lui (tant dans SOil rapport de 18tH tlue dans une communit'aLio!l il l'Académie des scient:es), dans le Sahara celltral, Ôtaf:'e dont la pl'(:sence permet d'espérer la dt':couvert.e future d'un bassin houiller, perspeetive dont l'importallt'e est eonsidérable; 5° Hecherehcs arch('ologÎtIUes : pierres écrit.es et dessins rupeslres,

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Prologue.
~

signalés dans Je Sahara cent!'lIl, mais non cnco!'e vus et dont les estampages ou les photographies présenteraient le plus grand intérêt. L'accomplissement de cette tâche scientitlque considérable n'est pas au-dessus des forces des deux missionnaires. Vous savez quels ont été les travaux effectués par M. Foureau jusqu'à ce jour, dans ses dernières missions, qui comprennent un total de 21 117 kilomètres parcourus, dont 9369 en pays non connu. Tous les kilomètres comptés en pays non connu et près de la moitié de ceux comptés en pays connu ont donné lieu it un levé régulier et complet à l'échelle du 1/fOO 000. qui représente à ce jour environ 14 600 kilomètres levés. Comme observations astronomiques, il a fourni 240 latitudes et 224 longitudes et le total des pointés d'étoiles pour ces observations est ùe 7 600. Il a fait 50 observations magnétiques, foumi 633 jou!'s d'observations mét(~orologiques et déterminé l'altitude de 606 points. Je rie veux pas allonger ce rapport déjà bien long, en énum(\rant les études d'histoire naturelle, de géologie et d'ar'chéologie faites par M. Foureau au cours de ses diverses missions. Plusieurs de nos Collègues pourraient témoigner de leur importance. En un mot, et pour conclure, je crois que MM. Foureau et Lamy offrent, à tous les points de vue, les plus sérieuses garanties, qu'ils rempliront complètement la difficile mission qu'ils sollicitent. Ainsi que je l'ai indiqué, tout il l'heure, ils demandent peu d'argent au ministère de l'Instmction publique. Ils comptent pour réaliser la somme de 450000 francs qui leu!' est nécessaire, principalement sur la Société de Géographie, le Comité de l'Afrique française, le ministère des Colonies et le Gouvernement gén6ral de l'Algérie. Au ministère de l'Instruction publique, ils demandent surtout un titre qui soit la consécration de leur valeur scientitlque. Vous ne le leur refuserez pas; vous ne voudrez pas vous désintéresser d'une mission qui n'aurait probablement pas pu être préparée avec d'aussi grandes chances de succès si son principal instigateur, M. Foureau, n'avait trouvé près de vous, depuis tant d'années, un constant et eftlcace appui. J'ai donc l'honneur de proposer it la Commission d'accueillir favorablement la demande de MM. Foureau et Lamy et de l'appuyer auprès de M. le ministre de l'Instruction publique en le priant de bien vouloir lui accorder une subvention.
Signé: GEORGES PÉRIN.

Il restait à grouper autour de la somme remise par la Société de Géographie le complément indispensable pour l'organisation de la mission. Ce complément fut fourni par le ministère de l'Instruction publique, le ministère des Colonies, le ministère .des .Finances (legs Giffard), le Gouvernement général de l'Algérie, le Comité de l'Afrique française, les conseils généraux d'AI-'

'l. - L. Lero\'.

1. -

C. Dorian.

4. - :\. Vil/atlc.

3. - Jaeques Du Passage.

10

Prologue.

gérie, enfin par 1\1. C. Dorian, député de la Loire, qui devait être notre compagnon de yoyage; et par quelques autres mécènes. Les démarches faites auprès de 1\1. le ministre de la Guerre - qui était alors M. Cavaignac - permirent d'obtenir de lui une escorte recrutée parmi les tirailleurs algt'riens en activit!) de service, et que Lamy choisit, en même temps que leurs cadres et leurs officiers, dans le premier régiment où luimême avait fait presque toute sa carrière militaire. Nous étions alors entièremen~ organisés et parfaitement préparés pour la trayersée que nous allions tenter. L'artillerie de la mission comprenait 2 canons Hotchkiss de 42 millimètres approvisionnés à 200 coups chawn. Nous avions en outre des fusées, des pt\tards à la mélinite. L'effectif troupe comportait 21 a tirailleurs algériens, 50 tirailleurs sahariens et 1a spahis; tous armés du mousqueton d'artillerie modèle 18~)2-n4 avec sahre-hnÏonnette. Outre son chef, la mission comptait quatre membres civils: MM. C. Dorian, N. Villatte,L. I~eI"OY et.J. Du Passage. Outre son chef, le commandant Lamy, rescorte comportait dix officiers: le capitaine Heibell, les lieutenants Hondenay, Métois, Verlet-Hanus, Britsch et Oudjari, le sous-lieutenant de Chambrun, les docteurs Fournial et Haller, enfin, à partir d'In-Azaoua, le lieutenant de Thézillat. Non seulement dans l'organisation de la mission, m<,tis aussi par la suite et pendant sa marche, nous avoIlS eu le concours dévoué des ministres de la Guerre, des Colonies, du Gouverneur général de l'Algérie et enfin et surtout du

ministre de l'Instruction publique
directement.

1

dont la mission dépendait
et je n'hésite pas à

Je dois donc à ce dernier,

1. Trois ministres de l'Instruction publique se sont succédé depuis l'organisation de la mission jusqu'à son retour, et tous trois lui ont été absolument favorables. Ce sont: M. Rambaud, qui a signé l'arrêté de mission du 5 mars 1898; M. Bourgeois qui a continué les démarches en CaveU!'de la mission et qui l'a mise en route; enfin M. Leygues, arrivé au pouvoir en novembre 1898, a reçu la mission saharienne il son retouren l'rance en 1900, ayant ainsi pu suivre et favoriser sa marche presque depuis la mise en route.

Prologue,

II

l'écrire, une très grande reconnaissance pour sa foi inébranlahle en notre réussite, pour sa bienveillanee et sa sollicitude à l'égard de la Mission srtharicnne; il serait d'autre part souverainement injuste de ne pas comprendre dans ma gratitude pour le TIIinistrecde l'Illstruetion puhlique tous ses collaborateurs du (l<\partement qui ont dOlm{~leurs soins, leur temps et leurs préoccupations pour assurer notre marche et notre su{'ci~s, Il avait été convenu, avant le départ et en cours de route, avec le Ministère des Colonios {lue la mission Voulet-Chanoine, partant du Soudan frant;ais, ferait, autant que possihle, sa jonction avec nous aux environs de Zinder, ou dans un villag-e du Hamol'gou, voisin de cette ville, et que nous poursuivrions ensuite, de eoneort s'il y avait lieu, notre route vers le Tchad et le IO.llelll. L'ohjectif suprême I)I'{~VU était enfin notre jonetion d{dinitive, au sud du Tchad, avec M. Gentil, Commissail'o du Gouvernement au Chari, couronnernent de l'œuvre en une f(~ullion générale des trois missions françaises SUI' ]e has Char'i. Voilà (luel était le thème convenu, thème qui à notre grande joie s'est réalisé de point Cil point dans la suite. Aujou['{l'llUi fluO ln mandat qui nous avait Mé confié est accolllpli dans toute sun int{JgTi.dit{l, aujourd'hui (lue les peines sont tOl'Juinées et I!u'il n'est plus quostiun flue des joies (lu retour, j','~]"'ouve une sensation aiguÜ et pénihle à la pens{~() IIuO je rcnt"ü seul, 'lue mon eollahomteUl', le COInmanûant Lamy, ll'(\st pluf'> Hl prèf'> de moi pour goûter lui aussi Jt.s douceurs du triomphe, II a lH~ri d'une mort gloI:ieuse êllln\s avoir' aC(,OInplile programme de notre œuvre eommUlln, nt en l'emplissant un devoi,' 'lue lui imposait son ardent patriotisme. L'Afrif!ue it gardé ('(HllIne pl'Oie sa d(~pouille IlIortelle, mais nous ne laissel'Ons pas péril' son nom; nous n'ouhliel'Ons pas (IU'il 11subi eomme nous tous, les angoisses, les Plll'ils, les duret{~s de chaque jour; que son sou11le a animé d'un esprit de patriotisme et de devoir l'es-

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~

Prologue.

corte tout entière et nous envelopperons sa mémoire d'une pensée d'ardent regret, de chaude reconnaissance et de sublime sympathie. I.es événements vont maintenant se dérouler rapidement, racontés au jour le jour; chacun de ces messieurs va trouver tout naturels les travaux, les ennuis, les con"ées, les marches pénibles de nuit et de jour. Nul ne se plaindra jamais, quelles que soient les souffrances auxquelles il sera soumis; je tiens donc, avant de clore ce prologue, it dire une fois pour toutes flue tous, dans la mission saharienne: officiers, sous-officiers et soldats, militaires et ciyils, :Français et indigènes, ont fait plus que leur devoir et qu'ils ont porté aYec une enviable vaillanee et un admirahle entrain le paviJlon de la I<'rance it travers le continent afrieain. L'endurance, l'énergie, la patience, la discipline, étaient choses courantes et n'ont jamais fait ddaut en aucun momenLL'état moral de tous, soutenu par la volont{~ de la réussite, était excellent; le découragement fut un sentjment inconnu i\ la mission qui avait toujours rêvé et youlu la victoire. Avec de tels éléments, ilYec de pareils collaborateurs le succès {~taitfacile, c'est donc it eux que je le reporte aujourd'hui, dans toute la sincérité de mon cœur, et que je leur. offre le t()moignage de mon afTeetueuse et recpnnaissante estime. Durant tout le cours de son voyage, la mission saharienne a tenu h ne pas sortir de son mandat de mission essentiellement pacifique. Elle a montré partout le paviJlon national sous des couleurs de générosité, de bienveillance et d'humanité. Elle n'a pas cessé de penser que la douceur et la patience sont des arguments som"ent meilleurs que la force. Elle a partout déclarÔ que cette force, dont elle disposait, ne serait cmployée que eontre des agressions directes, et non pas comme un moyen de conquête violente. Cc sont de telles dispositions qui lui permettent aujourd'hui de se glorifier du rÔle gu'elle a joué, rôle si conforme

-J.

~i. -

8. - Capitaine Rondenay. Commandant l{eihel!. 6. - Capitaine Ondjari. Capitaine ~ll'tOis. 1. - Commandant Lamy. 9. - Lientenant Verlet-Hanns. .1. - Lientenant Britsch. 10. - Lieutenant de Thézillat. 7. - Lieutenant de ClwmiJrun. ;,. Docteur Haller. Docteur Henri Fournia!. Il. -

-

'4

Prologue.

à notre esprit national en même temps qu'aux lois de l'humanité. Mes collaborateurs militaires ont ainsi ajouté une belle page de plus à la liste déjà si longue de leurs exploits et augmenté d'une façon considérable le territoire de la France, sans avoir jamais laissé derrière eux le souvenir d'une brutalité, l'apparence d'une cruauté, ou le regret d'une injustice. Honneur à eux! .Ten'ai aucunement la prétention de faire ici œuvre d'écrivain, loin de là. Le lecteur voudra bien se souvenir que je ne su~s qu'un simple voyageur et non point un littérateur, et croire que mon seul souci, dans le récit qui va suivre, sera d'être sincère et de raconter, telles que je les ai vues et vécues, les longues journées de route, de fatigues et d'angoisses de la mission saharienne.

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Dans Ie' grand Erg. En attendant la tête du convoi. (Dessin de G. Thériat.)

I De Sedrata à Aïn EI-Hadjadj.
E point de concentration définitive choisi pour la mission était la petite oasis de Sedrata, située it courte distance de Ouargla et où nous avions le bénéfice de trouver de l'eau d'excellente qualité sans être soumis aux influences malsaines de la malaria qui, it cette époque de l'année, sévit it Ouargla même, à cause de l'arrosage des palmiers et des vastes surfaces de chotts qui entourent cette ville. Nous arrivions, I./amy, les autres membres civils de la mission et moi, it Ouargla le 10 octobre 1898 et l'escorte entière nous rejoignait le.12 it Sedrata, où s'installait notre camp. Par suite de dispositions antérieures, prises d'accord avec le gouverneur général de l'Algérie, M. Laferrière, des chame{lux de réquisition avaient amené tout notre convoi de bagages, de vivres et de munitions, de Biskra à Touggourt et jusqu'à Sedrata, sous la direction de l'escorte, puis ils avaient été licenciés. Nous trouvions ici la plus grande partie des chameaux achetés pour la mission et disséminés dans les pâturages des environs de Ouargla; peu it peu arrivaient ceux de provenance plus lointaine. Les achats de la région de Ouargla avaient été opérés par M. le capitaine Pein, aidé du lieutenant Dinaux; ceux de Ghardaya nous étaient livrés par

L

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D'Alger

au Tchad.
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M. le capitaine Cam'et, pendant que 1\1.le capitaine Boulle nous amenait lui-même les animaux achetés it Géryville. Ce n'étaient pas seulement des chameaux qui avaient été achetés pour nous dans ces diverses régions, mais aussi des bâts de portage, des cordes, des outres, etc. Il était nécessaire de reviser tous ces accessoires, de les mettre en bon état de service, et ce n'était. pas un mince trayail que d'ajuster sur le dos de chaque animal le bAt qui lui était destiné. Pendant que des tirailleurs se linaient à cette adaptation, d'autres, sous la direction de chameliers du pars, apprenaient à assujettir les bâts sur le dos des animaux, à attacher et détacher les charges, etc., opérations qui n'étaient point familières aux tirailleurs algériens que nous allions pendant longtemps transformer en chameliers, en attendant que la nécessité en fit des âniers, des cavaliers et même des pagareurs. On s'occupait aussi de l'opération du marquage des animaux, de la fahrication des ofjal J, et des colliers de di fférentes couleurs
pom la distribution régulière des chameaux par section. Pendant cette période aussi on égalisait et on animait les charges en les distribuant également entre toutes les sections. Il fallait s'occuper de mille détails qui paraissent insignifiants et qui pourtant ont leur importance en route; par exemple la répartition des diverses natures de charges, de façon à ce que chaque section eût dans son convoi un peu-de chaque chose, eau, vivres, orge paul" les chevaux, munitions, etc., et fût en mesure, en cas de nécessité, devenir une unité pouvant satisfaire elle-même à tous ses hesoins. La cinquième section, composée des 50 tirailleurs sahariens

-

indiqués

dans l'énumémtion

du prologue

-,

ne nous avait

rejoint qu'ici, venant directement d'EI-Goléa. Le nombre des chameaux achetés n'était pas tout à fait suffisant, aussi, pour arriver au chiUre nécessaire, en achetions1. Oyat, sorte d'entrave en corde de chanvre, ou plus souvent en fibres de palmier, qui sert à lier les genoux du chameau lorsqu'il est couché et qui par conséquent lui interdit la marche.

De Sedrata

à Aïn El-Hadjadj.
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nous chaque jour quelques-uns que nous faisait amener le capitaine Pein, chef du hureau arahe de Ouargla. Nous avions aussi acheté des dattes, du couscouss et de la farine - en surplus des charges prévues pour le convoi - et nous nous étions entendus avec les indigènes pour les faire transporter par eux jusqu'au moment olt nous en aul'ions terminé la consommation, étant donné que chaque' jour nous ferions une hrèche dans ce convoi que, comme tous ceux dont les chameaux n'appartenaient pas ii la mission, nous nommions « convois liln'es ». Une vingtaine de Chambba montés
à méhari I av'aicnt été elll'ùll'S comme guides, éclaireurs et chasseurs; une quarantaine d'a utres engagés it tilt'e de sokh1'(lrs, c'est-il-dire chameliers. j EI-Uadj-A hdul-lIàkcm- Icn-Clwik h. Ces derniers, qui Hvaieut été répartis Le chet' cte IllCSChalllLha. it raison de deux: par ehaque cseouadc de tirailleurs, avaient pour mission de di ,'igCl' nos soldats dans les soins à donner aux chameaux, dans la faç.ou de les charger et de les décharger, entlll dans la recherche des pâturages et dans les mille petits détails concel'llant les ehameaux, détails ignorés des tribus du nOl'd parmi lesquelles se recrutent les tiraillems; nos chameliers l'taient donc un peu, pour ainsi dire, des professcms. Le tG octobre, nous fûmes rejoints par les mokkadem de la zaouia des Tidjani que m'envoyait l\lohamed-El-Arroussi, le chef de cette zaou'ia, auquel je les avais demandés. l,a secte religieuse des Tidjani étant très répanduc dans le Sahara et au Soudan, ees intermédiaires du chef de l'ordre pouvaient
1,. Le chef de ces cavaliers élail El-lIallj-Ahtlul-Hâkcm-Ben-Chcikh, un de mes fidèles el dévoués servileurs du Sahara. Il a suivi la miBsion jusqu'au boul el est rentré en France en même lemps que moi. Sa conduile a élé, pendanl toule la durée de la mission, au-dessus de tout éloge el ses services au-dessus de toute comparaison.

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D'Alger

au Tchad.

nous être très utiles; ils m'apportaient de tI'ès nombreuses lettres de recommandation - jusque pour le Soudan - de El-Arroussi. Ces mokkadem étaient: Abd-En-Nebi, AlunedHey, ces deux premiers de nationalitl' touareg, puis Ahdelkader-Ben-Haïba des Chambha Oulatl-Smaïl, et enfin deux indigènes du Sauf, l\lohamed-Ben-Bclkoum et Mohamed-BenI\addoUl', Quelques Oulad-Ba-Hammou ou Zoua, trouvés ici, sont renyoyés it In-8Ù1ah, porteurs de It-Ures pou l' des indigènes de là-bas qu'a connus Lamy pendant son temps de eommarulellH'nt à El-Goléa. Il les invite it venit, nous rejoindrc à EI-Bïodh ou à Timassitnine ct à nous y amencr des chameaux, des dattes et des moutons. Ces indigènes nous ont appris que des razzias avaient eu lieu entre les Ahaggar et les gens d'InSàlah, et (lue leurs relations étaient maintenant interrompues. et l'état de guerre tlédarÙ, Le 22 dans l'après-midi, tous les chameaux sont présents et partagés entl'l' les sections; les auxiliaires Chambha sont là. Notre convoi se compose d'un millier d'animaux et de la sorte nous pom'ons monter tous les hommes; malheureusement la diminution rapide du nombre de nos dromadaires devait prochainement changer cette situation, et les hommes furent peu à peu dÙmontés lJOur pouvoir assurer ayee leurs montures le servÎee du transport du COllYoi, Quant aux chevaux, sans compter ceux des t;~ spahis, nous en avons une douzaine pour les membres civils et militaires de la mission, Tout est donc prêt pour le départ, et deux sections s'ébranlent sur le soir pOIll' aIleI' camper à quelques kilomètres et rendre ainsi le chargement de demain matin moins lourd et moins confus, JAl totalité de la mission se met en route le 23 octobre dès le matin, Bientôt vont s'clI'aceI' derrière nous les derniers palmiers de la dernière oasis de l'Algérie; puis le gour Krima dressera il notre droite sa haute silhouette à surface tabulaire, sentinelle immobile qui semble garder l'entrée du désert,

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D'Alger

au Tchad.

et que nous verrons longtemps encore dans la direction du nord, puis enfin, plus rien que le souvenir des terres habitées. Le capitaine Pein et le lieutenant Dinaux nous font quelques kilomètres de conduite, leurs cavaliers indigènes nous donnent le spectacle d'une belle fantasia, enfin, après une dernière poignée de main, ces messieurs tournent bride et nous regagnons, Lamy et moi, la tête du convoi déjà campé près des gour Tarfa'ia. Nous ne tarderons pas à revoir le capitaine Pein, car il a été entendu, avant notre départ d'Alger, que le gouverneur général enverrait cet officier à Timassânine avec un goum de 120 indigènes et tjQ spahis sahariens. 1..e capitaine Pein s'installera à Timassânine, fera des reconnaissances autour de ce point et aura pour mission de nous faire parvenir des courriers et d'assUl'er notre contact avec l'Algérie aussi loin que faire se pourra. Sa présence avec une certaine force servira aussi à montrer aux Touareg que la mission est soutenue et gardée sur ses derrières. Les Touareg Azdjer sont avertis qu'ils doivent prévenir le capitaine Pein du moment où la mission saharienne aura heureusement dépassé les limites sud du territoire Azdjer, et lui rapporter des lettres de la mission. Jusque-là la présence de cet officier et de son goum constitue une menace et une garantie qu'ils comprendront fort bien, connaissant depuis longtemps l'audace et la valeur des Chambba qui forment ce goum. En outre, le commandant Pujat, commandant du cerde de Touggourt, s'avancera avec un goum par le gassi Touil en forant des puits en route, et viendra rejoindre le capitaine Pein, appuyan.t ainsi le mouvement en avant. Enfin il créera un poste à Timassânine, s'il y a lieu. Ces dispositions sont éminemment favorables à la sûreté de notre marche vers le sud, et c'est dans ce but qu'elles ont été décidées. Le 24. - La mission va camper près des puits de Smihri, où elle a la chance de trouver d'assez bons pâturages. Nos sokhrars indigènes sont déjà très désorientés par la discipline

De Sedrata

à Aïn El-Hadjadj.

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militaire à laquelle ils se trouvent soumis, puisqu'ils sont noyés dans les escouades. C'est là une chose à laquelle ils ne sont point habitués, leur tempérament n'est guère fait pour s'y plier, aussi je ne crois pas qu'ils veuillent longtemps continuer leur service, et, à mon avis, ils demanderont tous leur licencieme:rÜ lorsque nous aurons atteint les limites de leur Sahara. Le 25. - Nous campons au puits de Mjeïra, où nous allons séjourner aussi le lendemain afin de faire boire. Voilà déjà que commencent les fatigues inhérentes aux soins à donner it un aussi important troupeau d'animaux. Ce sera maintenant le travail de tous les jours que de revoir, de raccommoder, de remettre en état tous les bâts, tous les accessoires de charge, vrai travail de Sisyphe qui jamais ne cessera tant que nous aurons des charges à porter et des animaux pour les receVOIr. Je ne décrirai point par le menu la façon dont noùs campions, cela fera l'objet d'un appendice dans lequel je passerai la plume au chef militaire qui y attachait tous ses suins de même que pour les services de garde, de marche, etc. Qu'il me suffise de dire que notre camp représentait un grand carré pourvu d'une double enceinte de bagages, réservant un vaste espace intérieur pour y coucher les chameaux la nuit. Dès que nous avons atteint la zone à gommiers, ce carré était toujours entouré d'une ceinture extérieure formée d'abatis d'arbres épineux, ce qui, dans le pays et en arabe, se nomme zeriba, et constitue une défense de premier ordre. C'est le commandant Lamy qui, à chaque campement, se chargeait lui-même de jalonner les quatre angles de ce carré. Toute cette partie de la route, et jusqu'à Aïn El-Hadj adj, est suffisam-ment connue pour qu'il soit inutile de la décrire; je l'ai fait, au surplus, dans mes précédents ouvrages à maintes reprises. Le plateau, qui s'étend au sud de Ouargla, est surmonté dans sa partie nord de témoins d'érosion -les .gour - et, dans sa partie sud, de chaînes de dunes et de pitons de sable - oghroud - qui servent d'édaireurs à là masse de

22 ~~.~~~

D'Alger

au Tchad.

l'Erg, fI~giou qui lui fait Imite il partir des oghroud' TorlJa jusqu'à la hamada du Tinglwrt. Notre marche va être diriglJe de façon it éviter, autant quo possihle, la traversée des multiples chaînons des Slassel-])hauoun et nous passerons dans l'ouest de l'enraeinement de ces lignes de dunes. Le 27. - Nous ne faisons IjU'urw assez eourte étape it cause du placement des points h végétation, et le campement est étahli it la hauteur des og'hroud EI-Mâlah, dans leur ouest. Les sokhrars Chamhba ont {.V~avertis qu'en cas d'attaque leur consigne consistorait i't se rnndro illlrru'~diatement au milieu du troupeau, it IIwilltenir el il Imtraver les ehameaux pour les ernl,Ôeher' de s'(~parpiller et de w~ner' ainsi la défense. Ils sont peu satisfaits du ['(île quïlour est d{\volu et qu'ils considÙrent avoc humiliatioll comllw une place de Hon-combattants; nous avons toutes los peilws du monde il leur IH'ouver, Luny et moi, que I~eposto est au contraire un poste d'lwnneu!' et de cori/jance. Nous sommes suivis pal' un indig'('~ne des Beni-Thour, qui' est notm entmprelwur de boucherie; il s'est engag(~ h fournil' toule la viande n{~cessaire it la mission jusf]ll'h Timassitnine. II mar(o,/w donc de cOllserve avec nous, I)()ussaut le troupeau de c,hameaux qui (',onstitue son approvisionlwment, la seule viande Ijlln JUJus absorberons pendant hien longtemps, et que malgré notre honne volontl~ nos palais s'obstineront il trouver trÙs infé1'Ïoul'C Ù celle du bœuf ou du mouton. Chaque soir quelques fractions des convois li/n'es, dont j'ai parlé plus haut, nous rej oignent el font l'OUte commune it l'avant ou it l'arriÙre ùu convoi, Ma place de lIlarche est pres(lue eonstanllnent Ù l'avant, ] )orian, préeédantla pointe d'avant-garde, avel~Lamy, ViHatle, Leroy et Iluelques Challlbba.Lamy s'al'rùle souvont l'OUI' so roudre emupte de l'ord,'e du c.onvoi et revient ensuite HOUS rejoindre. Cette position de tête est fort agl'Ôable en ee sens Ilu'elle nous pet'lnet I)uelques al'l'êts pendant lesquels le l'iJ>eetaele de la marehe échelonnée de la

De Sedrata

à Aïn EI-Hadjadj.

23

Un puits du Sahara algerien.

mission est parfois très pittoresque et presque toujours très imposant. Le 28 octobre. - Le clair de lune favorise un départ très matinal. La lourdeur du convoi nous faisant un devoir d'éviter le plus possible les parties sablonneuses, nous obliquons vers la droite, laissant dans l'est tous mes itinéraires antérieurs, pour aller en définitive camper sur le bord nord du Feidj Dhamrane le plus septentrional, par le travers du ghourd Retmaïa. Ici il a plu un peu les mois passés, aussi

trouvons-nous du Drinn t et du Neçi!!verts et quelque peu
de Had 3. Déjà nous avons laissé derrière quelques chameaux qui ne peuvent plus suivre, d'autres ont été égarés au pâturage; et, malheureusement, nombreux sont ceux qui sont déjà blessés par leurs bâts et leurs charges. C'est encore là un souci constant> que de soigner ces blessures qui peuvent à brève échéance rendre l'animal indisponible. Dans un convoi d'une
1. Drinn, A1'thl'atherum pungens. 2. Neçi, Arthratherum plumosum et A. floccosum. 3. Had, Çornulaca m'onacantha.

24

D'Alger

au Tchad.
~~~,~

(',ÎrlfplHutaine de chameaux, eonduit et soignl\ par desindigimes nonH1des, on peut espI'rer faire un long parcours sans avoir de blessures graves; mais il en est tout autrement lorsqu'il s'agit d'un millier de bêtes conduites, soignées et ehargées par des hommes dont ee n'est pas là le métier, et dont la plupart même n'avaient jamais vu de chameaux avant d'arriver il la mission. Le'2.9. - Nous faisons une nHu'che.assez rapide de 3R kilomÙtres sur uue sUl"face facile coupée seulement de deux chaînes de dunes qui sont franchies sans trop d'encombre, mais dans les(luclIcs nos chevaux fatiguent beaucoup. Comme j'ai des méham de selle, j'ai le choix entre les deux genres ,de monture et je puis les laisser alternativement se reposer. L'étape dll SO n'est que de 30 kilomètres, elle eomporte l'escalade d'une seule chaîne de dunes, la dernière des, Slassel-Dhanoun. 1"e campement est établi sur l'emplacement même de mes aneiens points de halte au pied des oghroud Torba. Comme nous avons beaucoup d'eau, et que demain nous arrivons il Ain Taïba, on abreuve très largement tous les chevaux, et on donne aux hommes toute l'eau qu'ils désirent; il est parfaitement inutile de transporter les vaisseaux pleins it tra\'ers les dunes pour aller camper à l'eau. 1"e soir, avant la nuit, nous arrive un Chambbi porteur de lettres pour la mission et d'un pli du capitainePein, qui se trouve actuellement au puits de l\Ijeïra et qui nous annonce son arrivée à Ain Taïba l'OUI" le 3 novembre. Le courrier est un nommé Embarek-Ben-EI-IIaïb et, détail très amusant, eet homme n'est autre que l'un des chefs du ghezi qui m'avait attaqué il El-Bïodh le 4 mai 1895. Embarek se trouve maintenant servir ceux qu'il a combattus jadis, bizarrerie du sort! Ce Chambbi avait été ramené, en même temps que presque tous les dissidents de l'ouest, par le commandant Godron dans son raid de 1897, il a reçu comme les autres l'aman en bonne forme. II vient du reste me faire de grandes protesta-

De Sedrata
~~~N"VV'~'M",'M~~M~MM~~~~~

à Aïn El-Hadjadj.

25

tions de dévouement, m'assurant que, même enI8!m, ses intentions étaient honnes, mais qu'illStait mal entouré! Nous allons camper le .11 it Aïn Taïba mÔme, après une courte mais très rude étape dans les dunes, dont nous commençons it pénétrer le massif. La mission séjourne it Ain Taïba quatre jours pour les besoins de pâturage, d'abreuvage et d'arrimage des charges. Pendant cc laps de temps les animaux sont menés it l'eau dès notre arrivée et avant le départ. Cette opération a été fort longue et très pénible h cause de la si tuation particulière des puits au fond d'un chaudron profond, it cause du très gros volume d'eau qui nous est nécessaire, et enfin it cause du faible débit de la nappe. J'avais toujours, it mes passages précédents, recueilli ici de l'eau claire et excellente, tandis qu'aujourd'hui, avec notre nombre et le puisage incessant, nous n'avons qu'un liquide aITreusement trouble et noirâtre. On sait, en eITet, que l'eau de la marc n'est pas huvable; il est nécessaire de creuser autour de cette mare une série de puisards situés sur ses berges au milieu des roseaux. Deux Chambba, que j'avais envoyés prl)cédemment it Ghdamès pour porter des lettres aux Touareg Azdjer, leur demandant des guides, me rejoignent ici et me rapportent des lettres de Ouan-Guidassen. Il paraît toujours animé de honnes intentions et me promet les guides que je désire, mais il me prie de lui envoyer un nouveau courrier au puits d'Imoulay, pour lui fixer le jour où ces guides devront se trouver it Aïn El-Hadj adj , point de rendez-vous. Le 2 novembre. - Nous sommes rejoints par quatre Chambba arrivant d'ElCharles Dorian sur le Teniet-EI-Ghour.

26
~~,~~

D'Alger

aIl Tchad.

Goléa, ce sont d'anciens cavaliers de Lamy qui désirent l'accompagner. Le grouillement d'hommes et d'animaux au fond de l'entonnoir d'Ain Taïba, grouillement incessant, est tout à fait pittoresque vu du haut: on abreuve, on lave, on puise, on remplit les outres et les tonnelets; ces derniers, alignés les uns au bout des autres, remplissent presque tout l'espace libre. De temps en temps, un chameau imprudent glisse et tombe dans la mare; ce matin encore, on était obligé d'en retirer un de cette situation plutôt critique et une longue théorie de tirailleurs attelés sur des cordes le hissaient à grands efforts sur la pente ardue de la dune. Les grands roseaux de la mare ont bien été brûlés, il y a un mois, par le lieutenant Dinaux, qui était venu faire une tournée de nettoyage de puits en vue de notre passage, mais ces roseaux ont néanmoins repoussé de façon très vigoureuse et forment déjà à la mare un liseré de 1 m. 50 de hauteur, d'une belle couleur verte très inattendue au milieu de cette nature uniformément jaune de sable fin. I~e lieutenant Dinaux a aussi mis une équipe au travail pour terminer un puits, jadis commencé par Bou-Khachba', dans l'intérieur de l'Erg, et qui nous serait précieux puisqu'il se trouve à peu près sur notre route, malheureusement les travailleurs n'ont pu rencontrer l'eau et sont rentrés à Aïn Taïba le jour même où nous quittions cette source. Le capitaine Pein arrive avec son goum, à neuf heures du matin, le -4 novembre, nous apportant un courrier de. France qui est le bienvenu. Il campe sur l'autre bord de l'entonnoir de la source et nous remet une douzaine de chameaux achetés en surplus pour nous et quelques-uns de nos animaux égarés dans les pâturages des étapes précédentes: Le capitaine Pein ne quittera Aïn Taïba que le 6 et prendra la route de Mouilah-Maâttallah, afin de ne pàs passer juste deri. Voir, au sujet ùe ce puits, mes volumes antérieurs. Hassi Bou-Khachba est situé dans le Gassi EI-Méjna.

De Sedrata

à Aïn El-Hadjadj.

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~W._"."VW.VVWW~_WWV~"VWW","N'~VVVV_'WVVVVVWVVVVVVVW"W~~

ri(~re nous et do no troUVe!' ainsi que des l'Jantes dl'ij1ibroutèes. ta\'{~g-(\tation (lui nous ontoure est du reste tri~s mÙdiocrc et le imulwall 11fort mal mangé pendant ce S/\jOIlI', l'année est JécidÙrueni mauvaise et il n'a pas plu pl'ÙcÙdemrnent.

Pendant cc s{~jour,HO ilvom; cu tmjsjoul's Je ehihili I avec us

Lcs chcvallx

fI la cur,lc,

(l'alllleau

,10 L, :l10\l;II11I',L)

sahle trois

soulovÙ, reprises

temps -

!-Ç(\rH"ralolllOnt couvert, g-oulJes et Jemie avec
~

assez dlaud, loute

et h

que((IUOH larges (;n'tce Ileur'os

do pluio, ]a mission elle traverHe consitl{~du malin,

IJe :; )lovern/we. H'{.III,lIllo h qllatro HilllS trop
rahle

au elair deluno,

de dil1ic,ultÔ, mais

un a]loHg-emcnl

deH chaînes de .lunes dll cOllvoi,leH di(l'{'relltH loniet alIor campoI' h !I kilomÙlros au sud de la. tête nord dll l'OUI' Foidj El-Beïda. En ('0 point les pics InajeUl's des chaînes Je
1. Cltihili, vent "hilllll des rt',giol1s till Slltl et qui souli)ve tIcs IIHlsses consiIlOllllllé vulgaircment Sil'O<:O. ,It',rahll's de saille 011 tlI' poussière; 2. Teniet, col, pll~sllge.

28

D'Alger

au Tchad.
I

dunes domi nent le plan des gassis ou des foidjs

de 180 à

200 mùLres, tandis que les piCR moyens ont environ j;jO mètres de hauteur. Je fais l'ascenRion de l'un de tes pics: en has, dans ]e feidj, l'atmospht')re est à peu pr(\s tranquille par('e que nous sommes ahrilés par la chaîne, mais au sommet c'est une autre alraire, il règne un vent de nord-olIeRt ahRo]ument furieux (lui permet Ù. peine do se tenir dehout et qui fait furner, d'une fum(Je blonde, 1eRarÔtes supérieures des dunes empolL{~es en poussière par le souffle de l'ouragan. Un panorama énorme et splendide sc déroule autour de l'ohservateur peJ'cld~ sur ]0 somnwt et l'asc'ension, Ri pÔnihle soit-elle, est largemmli payée par ('elle vue (lui donne une impression d'infinie profondeur nt d'infinie Ôtendue. Nous sommes entourÔs d'assez; helle v{~gétation de la région cles sables, Had et Drinn, et nos chameaux pourront au JIIoins mangc)!', hicm que ]a n{)(~esRitcJ les empêcher de de s'éparpiller soit tout it fait dMavol'ahle. J,c (j. - JMpart plus matinal eneore que ]e ri, aussi parcouJ'onR-nous une bonne Ôtape de :J8 kilom()treR, pour aller camper danR le {;assi Er-(;)Lessa], sur les bordR dWluel nous ne trouvons clue peu de vÔg(Jl.ation. Les moldoulem des Tidjani ont chacpw nuit dos visions (1u'ils viennent nous raconter. Toutes se résument il ceci, c'esl qu'A]llued-Tidjani, leur eheikh, leur apparaît et leur prédit les destinées les plus heureuses pour la mission. Une aulre afHrmation, appartenant au mÔme ordre d'idÔes, est celle (lue rne font ]es Chamhba, (Juestiolln{~s au sujn! des antilopes clui, habitant un pays sans eau, ne doivent point boire: ils m'assul"Ont que « ces animaux boivent tout comme les autres, mais (lue ('C sont les clwuatinc2, leurs maîtres, qui hahitent sous terre, qui leur donnent à hoire ». Il est impossible de les sortir de celte croyance qu'ils appliquent aussi aux gaz;elles.
1. Gassi, couloir it ~ol dur entre (les ùunes; Feitlj, lrouée ou vaJI<\e, il sol <le sahle entre des dunes. 2. Chollatine (pl. ùe chilane), démons, luLins.

L'escadron des spahis sahariens dn licntcnant

dc Thézillat.

Le

7 novembre. -

La route se poursuit sur l'interminable

gassi Er-Ghessal et nous mène camper au pied du teniet EI-Regra après une marche de 43 kilomètres. Des emplacements couverts de touffes de Neçi vert ont été traversés aujourd'hui et indiquent qu'il s'est produit en ces points, peu de temps avant notre passage, une chute de pluie. Ce fait explique les très nombreuses traces fraîches de gazelles et d'antilopes que nous avons relevées. Le 8. - Le départ est très matinal et la marche se poursuit sur le gassi El-Adham sur la bordure est duquel on campe au milieu des touffes, malheureusement peu appétissantes, d'une végétation très clairsemée. Nos chasseurs nous apprennent que le capitaine Pein est campé it peu de distance de nous au nord et nous voyons du reste arriver sur le soir deux sous-officiers de spahis sahariens de son escorte qui nous apportent une lettre de lui. Le capitaine nous annonce qu'il a dû ahandonner la route directe de Mouilah-Mâatallah, trop difficile pour son convoi, et il demande s'il doit nous dépasser ou marcher it l'arrière. .Te lui réponds de faire comme il l'entendra, en lui indiquant que nous devons nous mettre en marche demain matin it trois heures pour camper it onze heures. Le 9. - Nous parcourons le gassi EI-Adham. Bien que ce soit la cinquième fois que je foule cette route, c'est pourtant la première fois que je vois très nettement les chaînes qui bordent cc gassi. Lors de mes autres voyages, j'y avais cheminé, sait la nuit, soit par des temps de chihili soulevant du sahle et ne permettant pas de voir distinctement. Une marche de 45 kilomètres nous conduit it l'entrée du teniet Chadi où s'établit le campement.

30
_~~~",'~"N_'~M"""'/"'_'~~~~~""~

D'Alger

au Tchad.

Le capitaine Pein, son goum et tout son monde nous d{~passent alors et vont faire leur halte pour la nuit à 2 kilomètres plus loin que nous. Les spahis sahariens, commandés par le lieutenant de Thézillat, et un grand nombre de goumiers, montés aussi à méhara, s'avancent en ligne de bataille sur la surface plane du gassi et font un effet magnifique; rien ne peut être plus imposant et plus d(icoratif que le d(ifilé silencieux et merveilleusement ordonné, de tous ces hommes largement drapés dans leurs longs hurnous et perchés sur leurs énormes montures. ])e Thézillat il amené ses spahis d'EI-Goléa en passant par Inifcl et ghourd Oulad-Yaïch, il a rejoint le capitaine Pein il Aïn Taïha. Le 10, - Dès' quatre heures et demie du matin, nous nous engageons dans le défilé dit Teniet Chadi , que je connais de longue date comme très difficile. AOUS ne ,tardons pas à ahandonner les traces du détachement du capitaine Fein. Ses guides ont pris un passage par le nord-est heaucoup plus impraticahle que mes routes habituelles que nous suivons de préférence. Cette trRyersée pénible amène un allongement considérahle du convoi et, si la tête campe au puits d'El-Bïodh à dix heures et demie, la queue de colonne ne rejoint qu'à midi et demi. Le travail de récmage des puits est déjà commencé par les hommes du capitainè Fein, qui abreuve ses animaux le premier, puis les convois libres occupent les puits et enfin les chameaux de notre convoi prennent la suite et leur abreuvage se continue régulii~relllent. Le 11. - L'ahreuvoir des chameaux se poursuit sans interruption. Un des hommes envoyés par nous il In-SÙlah de notre camp Je Sedmta, nous rejoint aujomd'hui; il rapporte des leUres des Oulad-El-lIadj-Moussa et nous annonce que les quelques Oulad-Ba-IIammou, qu'il ramenait avec lui, arriveront prochainement. Il les a devancés à partir de }i'eras-

De Sedrata

à Aïn EI-Hadjadj.

31

Oumm-EI-Lil pour ne pas nous manquer. II nous fait part des nouvelles suh'antes : le premier ghezi des Oulad-Ba-Hammou contre les Ahaggar a eu une réussite complète pour les assaillants et leur a procuré de nombreuses prises; le second ghezi, au contraire, n'a donné aucun résultat, il s'est heurté à tous les Ahaggar réunis dans leurs montagnes et il a dû se retirer sans faire aucun butin. Un autre ghezi, composé d'éléments diycrs, où dominaient les Chambba dissidents, et commandé par le Chambbi Bou-Tayeb-Ould-Bou-Khachba, se dirigeait ycrs Ghdamès et Derdj, mais ayant appris notre venue ce ghezi a craint notre rencontre, et, ayant changé son programme, s'est rendu dans la région de Tihohaït, d'où, après avoir enlevé 100 à IvO chameaux, il a rejoint l'ouad Messaoura. Enfin une caravane, allant de Ghtlamès à In-Sàlah et convoyée par quelques Ifoghas, a été rencontrée et entièrement pillée par ce dernier ghezi au puits de Feras-OununEI-Lil. Les convoyeurs ont eu la vie sauve et sont actuellement à In-Sàlah. Les gens d'In-Sâlah craignent de s'avancer jusqu'à ElBïodh à cause des Ahaggar auxquels, dans la razzia heureuse citée ci-dessus, ils ont enlevé de nombreux troupeaux et dont ils redoutent les représailles, puisque l'état de guerre persiste entre eux. Les Touareg Ahaggar seraient actuellcmcnt massés à Ineséménane, au delit du Titidest et à quatre ou cinq jours au sud-ouest du Garet-Ed-Djenoun. Dans la nuit, alerte au camp et prise d';umes générale mais le tout de courte durée; voici ce qui s'était produit: la sentinelle du petit poste, côté ouest, ayant YU dans la nuit s'avancer un certain nombre de chameaux et supposant la présence d'hommes armés, a fait, en arabe, les trois sommations d'usage qui sont restées sans réponse; il a donc fait feu et mis le camp en alerte. C'étaient purement et simplement des animaux égarés au pàturage et qui revenaient d'eux-mêmes au puits.

Le 13.

-

Dès le matin, départ du capitaine Pein et de tout

32

D'Alger

all Tchad.

son monde pour Timassânine. Ils nous précéderont en ce point. Le capitaine ya préparer une sorte de camp retranché pour le séjour qu'il doit y faire, nettoyer les puits et en forer d'autres au besoin et, enfin, mettre son campement à l'abri de toute surprise. Le ciel est chargé de nuages et nous souhaitons tous que cet état de l'atmosphère nous amène une bonne ayerse. Ce serait là une meneilleuse aubaine qui nous permettrait de
trom-er des ghedil's

'.

En outre

une bonne

pluie nous

assure-

rait quelque peu de végétation yerte en ayant de nous, et nous en ayons un bien grand besoin. En effet un troupeau de plus de mille têtes, comme le nùtl'e, est fort difficile à nourrir. Autour du camp actuel, les toufTes ont été tant et si bien rongées que déjà il ne leur reste plus que les parties ligneuses et pourtant la yallée d'EI-Bïodh est assez bien poul'Yue en végétaux. Il paraît que le Ahaggar entier est couvert de végétation cette année; il Y serait tombé des pluies abondantes qui auraient fait couler un certain nombre de l;avins. Malheureusement, nous ne pouvons pas conclure de ce fait que notI'e route future a bénéficié des mêmes avantages, car, dans le Sahara, le régime habituel est celui des pluies par places, c'est-à-dire qu'une seule région y participe, toutes celles qui l'entourent ne recevant pas une goutte d'eau. Si du reste nous avions imprudemment tiré à l'ttYance cette conclusion, nous eussions été bien vite désillusionnés, étant donné que nous avons effectué notre. traversée du Sahara sur des terrains constamment secs et dépourvus de végétation. J'ai expédié aujourd'hui même le Chambbi Bitour et le Targui Ahmed-Bey au puits de Imoulay près de Ghdamès; ils
sont porteurs de lettres pour les chefs Azdjer demandé qui

-

comme fixer par

je l'ai dit plus haut un nouveau courrier

-

m'avaient

de leur

la date à laquelle je les attendais
Point où se conservent

à Aïn
un cer-

1. Ghed.il', mare ou trou d'eau momentané. tain temps les eaux de pluie.

" " ;,j ~ " " " " ;; ,; ~ '" Q " <3 "

34

D'Alger

au Tchad.

El-Hadj adj . Mes deux hommes sont chargés de presser les Azdjer dans l'envoi des guides dont nous avons besoin; ils ont aussi pour mission de confirmer les termes de ma lettre et d'assurer les Azdjer de nos intentions pacifiques à l'égard de ceux qui seront pacifiques vis-à-vis de la mission. Le 14 novemure. - On procède tl la mise en route de AbdEn-Nebi et des deux autres mokkadem des Tidjani pour le Ahaggar. Ab d-En-Nebi est porteur des mêmes instructions que celles données aux envoyés aux Azdjer; il doit dire aux Ahaggar que tous ceux qui seront confiants et sincères n'auront rien à redouter de notre passage, que nous désirons la paix et que nous demandons que l'on vienne nous vendre, en route, les denrées ou les animaux dont nous aurons besoin. Une lettre de moi confirme ces dires. En outre, je confie à Abd-En-Nebi une quinzaine de lettres de recommandation de Si Mohamed-EI-A roussi, le chef de la confrérie des Tidjani, adressées à ses affiliés dans la région du Ahaggar, et je le charge de les remettre à leurs destinataires, notamment à Aïtaghel-Ben-Biska, chef des Ahaggar. Abd-En-Nebi insiste beaucoup pour que nous dirigions notre marche directement par Tihohaït et Tighammar, prétendant que l'ouad Samene supérieur est tout à fait impraticable; et pourtant c'est cette rivière que les Azdjer m'ont présentée comme le meilleur chemin. Finalement, Abd-EnN ebi me cons élIe de faire rechercher son frère' Othman, aux, environs de Timassânine où il doit être campé, et de le prendre comme guide, il connaît me_rveilleusement toute la région. Toute la journée a été employée à l'abreuvage des chameaux avant le départ de demain. Nous avons été fort gênés par un ouragan de sud-ouest qui nous a recouverts de sable et à moitié aveuglés pendant toute la seconde partie de la journée. Le 15 novembre. - Départ définitif d'EI-Bïodh pour ne faire

qu'une courte étape qui nous est imposée par les points à

De Sedrata

à Aïn El-Ha dja dj.
~~O_ _~~_,,~

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yégétation. Le campement est étahli dans l'ouad Tayentourt à l'endroit où nous allons abandonner la région des grandes dunes, que nous ne faisions plus du reste que côtoyer depuis la moitié de l'étape de ce jour. Le chihiIi d'hier reprend de plus belle après-midi et nous donne quelques rares gouttes de pluie. Les gens d'In-SÙlah, dont la venue nous avait éM annoncée par notre courrier, arriyent aujourd'hui. Le plus important d'entre eux se nomme Bouabha-Ben-Cheikh, il était drjÙ très connu de Lamy. Il ne nous raconte que des choses qui .nous sont Mjà connues, mais leur frayeur des Ahaggar est telle, qu'au lieu de yenir à nous par la route directe, beaucoup plus cOUl'te, ils sont allés boire à In-SoldÜ et il Aouleggui, et Ù. partir de cc point ils ont cheminé, non pas en bordure de l'erg, mais dans l'erg lui-même pour échapper à tous les regards. Ils ont apporté quelques daUes et quatre chamelles affreusement maigres dont l'achat ne nous seryirait à rien. D'après eux, les Ahaggar seraient très émus de notre arrivée et là serait la cause de leur éloignement vers le sud-ouest. Je reste persuadé que les Ahaggar ne viendront pas nous attaquer, l'tant donné notre force; mais qu'ils se contenteront d'essayer de voler nos chameaux au pÙtumge. Le 16. - Nous sommes en mal'che sur la hamada du Tingliert et la mission campe au bas du chahet Tiguental'ine, au pied de la falaise où nous espérions trouver un peu de Had

et de Dhamrane

I

verts; hélas! tout cst déplomhlemeJlt sec et

le souper du convoi sera plutôt cxtrêmcment maigl'C, alors qu'il faudl'ait de bons repas pour le soutenir; aujourd'hui encore quatre animaux ont dû être ahandonnés. Le 17. - Après avoir traversé le reg ~, qni constitue lc lit de l'Igharghar, la mission va camper dans l'est des Gour
L Dhamrane, Traganum nudatum. 2. Reg, sol plan, composé de graviers, tuellement sans végétation.

ou de débris

fins de roches, habi.

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~,~~~~~

D'Alger

ail Tchad.

Ikebrate, entre les petites lignes de dunes et le rebord de la hamada blanche, Lh, même sédwresse, même pénurie de nourriture que la veille. Les petits rLtYins qui nous entourent sont assez bien pOUl'VUSde Drinn, mais de ])rinn sec et de la variété du pays touareg, variété coude et l)iquante. Les spahis, qui en recueillent pour les chevaux, le trouvent très pénible et très difficile Ù récolter. Hier soir sont arriYl's au camp, d'oIL ils sont repartis cc matin, deux courriers expédiés de TimassÙnine pal' le capitaine Poin. Ces hommes font partie du sCl'viceindigène de courriers organi8és pal' le commandant Pujat de Touggourt: huit d'entre eux restent il Timassànine et fournissent chaque semaine deux cavaliers qui portent les courriers jusqu'il un endroit dPterminé du gassi Tonil; en ce pnint ils (\changent leurs plis avee deux caTaliers venant de Bcl-Haïrilnc, puis les deux groupes reprennent ensuite chacun la route du postc où ils séj oument; de Bcl-IIaït'illle d'autrcs indigènes transmettent les dépêches it Touggourt. Le 18 nouembl'e. - Nous campons il TimassÙninc ayant midi. Le capitaine nous y rejoint aussitÔt, il nous avait a,'ertis par un mot que son campement était l'tabli it () kilomètres de la Zaouia, près des palmiers du Targui AbdulIHkem. Le COllul1,uHlant Lamy fait occuper, pm' une section et par l'artillerie, h ROOmlJtres du puits, une petite hauteur qui

nous domine; quant au gros de la mission, SOIlinstallation
touehe l'oasis même, nes sentinellcs sont plac(:'.es sur les points culminants, enh'c autrcs le piton de sable qui sc dresse au-dessus des palmiers. Je ne décrirai pas Timasstmine, puisque je l'ai déjil fait dans des volumcs antéricurs; je IIlû bOl'llCrai it dire que, par sa situation, par la nature de son sul, et pal' la proximité d'une nappe artésienne, cc point est appelé Ù sc transformer dans l'avenir en une oasis importante entre l'AJgérie et Je grand désert et en une sorte d'entrcpôt des marchandises it écouler au milieu des populations tuuareg du nord.

De Sedrata
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à Aïn El-Hadjadj.

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Il Y a de la. vl'glJtation verte aux environs mêmes de la \'.aouia de Timassilniue, mais pour trouver du Had en notable quantité il est nécessaire de s'en éloigner un peu. L'ahreuvage des animaux, ('ümmellcé le 19, ne sc terminera que demain matin; eette lenteur a pour cause la mauvaise situatioll du puits et l'énorme volume d'eau qu'exigent notre monde et nos ehamcaux. Le ':JO. - Nous allons visiter le campement du capitaine Pein avee lcquelnous dÔjcunolls. Que l'on se figme une vaste euve~te it sol plan entourée de petites dunes éloignées de tous côtés, sauf du côté nord qui est libre et où l'on voit les quelques palmiers dn Targui Abdul-IIâkem et quelques buttes argileuses recouvertes de tamarix. Au milieu de cette cuvette s'élève une {'minence d'une surface d'environ un hectare, it peu pl'l"S circulaire et it rebords preSf]Ue it pic, dominant le sol de la cuvette de ;j it () mètres. C'est le sommet de cette éminence que recouvre en entier le campement du capitaine Pein, ainsi ndmirahlement situé pour la garde et pour la Mfense. nes homnws, amenés dans cc but de Ouargla, s'occupent it creuser un puits au pied même de l'éminence; il est destiné it remplacer, pour les besoins d'eau, ceux situés it 1 200 mètres dans les palmiers, qu'emploient actuellement les goumiers. Le commandant I,amy a décidé de partir avec la moitié de l'eseorte et tous les animaux pour faire paeager ces derniers à une dizaine de liilomètres dans une végétation de Had que signalent nos ehasseurs. II s'achemine done le 21 vers ce point, tandis que moi-même, eseorté par dix de mes Chambba et par vingt-cinq spahis sahariens eommandés par de Thézillat, je pars pour une exeursion de quatre jours dans un but géologique. Je veux retrouver le gisement en plaee de eertains bivalves nouveaux et de 'vertèbres de squalidés dont j'avais rapporté des éehantillons dans un précédent voyage. Cette journée et la suivante sont employées à faire de multiples croehets sur le bord sud du Djoua, des recherehes sur le

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~~~~~A~~~~

D'Alger

all Tchad.

terr'ain et par cons'~'Iuent de frÔquentes haltes. La vÔgMation de Hall est trl~S helle dlJS que l'on p{mètre dans l'erg et le g'ibier pullule. Nos hommes ont tué pendant ce Jléplacement quatre antilopes dont la ehair est venue heureusement varier notre menu habituel eornposé de l'insipide viande de eharneau. Après avoir aecompli ma tournée et trouvé les fossiles que je l'eeherchais, nous rentrons it Timassânine le 24 novembre. Dans la soirée, le commandant rentre aussi au camp avee tout son monde et les ehameaux. Tous ont été fort éprouvés par l'insupportable chihili qui n'a eessé (le souffler depuis quatre jours et qui, quoique modéré, n'en a pas moins soulevé sans interruption des masses aveuglantes de sable, d'autant plus gênantes que ces messieurs n'avaient emporté avee eux aueun campement et vivaient et couchaient it la belle étoile. Toute la journée du 25 est employée it l'abreuvage des ehameaux et ce n'est qu'après minuit que ce travail sera terminé. On s'occupe des préparatifs de départ. De même je m'oceupe it préparer J. Du Passage it son retour vers le nord: M. Du Passage, en sa qualité d'aneÎen élève du Muséum, devait être chargé de toutes les recherehes d'histoire naturelle à la mission; mais le trouvant extrêmement jeune et non encore formé, je l'avais prévenu en partant que si je voyais que sa santé fût menacée avant de rompre les liens qui nous rattachaient directement à l'Algérie, je serais forcé de le laisser au capitaine Pein. Comme, en effet, j'avais constaté que, pour les raisons ci-dessus, Du Passage était très déprimé, qu'il supportait mal les fatigues du voyage; comme je ne voulais pas assumer la responsabilité de profondes altérations dans sa santé, prévoyant dans l'avenir de grandes et longues fatigues, j'étais obligé de prendre la résolution de le confier au capitaine Pein en priant celui-ci de le rapatrier dès qu'une occasion favorable et sûre se présenterait. Du Passage était profondément affligé de cette résolution, mais il finit par l'accepter, comprenant quels

De Sedrata

à Aïn El-Hadjadj.
~

39

étaient les mobiles auxquels j'obéissais. l.es tnlYaux dont Du Passage était chargé passèrent dès lors aux mains des docteurs Fournial et Haller. Nous congédions sept ou huit sokhrars. Le nommé Bouabba-Ben-Cheikh d'In-Sâlah, qui nous avait rejoints après

En extrême avant-garde.

(Panneau

de G. Thériat.)

EI-Rïodh, prend aussi congé après avoir reçu quelques cadeaux dont il se montre fort enchanté. Dans la soirée, chacun est dans la joie parce qu'il nous est parvenu de Ouargla un volumineux courrier. Aussi une grande partie de la nuit est employée à rédiger des réponses, et sous toutes les terites ce ne sont que grincements des plumes sur le papier. Le 26 novembre. - Toute la mission s'ébranle vers le sud après avoir reçu les adieux de Du Passage toujours navré de l'obligation de rentrer. A peine avions-nous fait quelques kilomètres que nous voyons nous rejoindre le capitaine Pein et le lieutenant de Thézillat, qui viennent prendre congé et nous souhaiter bonne réussite. Ils nous remettent un courrier arrivé la nuit même, mais provenant de Touggourt. Notre route se poursuit dans l'erg du sud, mais sans grandes difficultés de terrain, et nous avons la chance de



D'Alger au Tchad.

camper, dans l'ouad Ano-Ajéri, au milieu d'une magnifique végétation de Had vert qui nous promet un abondant pâturage. .Malgré le peu de longueur de l'étape, nous avons néanmoins dû abandonner encore aujourd'hui quatre chameaux, et malgré tous nos efforts et toutes nos recherches de nourriture, ce sera maintenant, hélas! le lot de chaque jour. Dans la soirée, je réexpédie vers le nord Ben-Haïba, l'un des mokkadem des Tidjani, qui est souffrant et 1>eu désireux de continuer. Dans la soirée et toute la nuit, un grand orage persiste dans notre nord, il nous procure, à neuf heures et demie, une averse assez copieuse mais courte. Le 27. - Le départ a lieu à quatre heures et demie, favorisé par un 'reste de clair de lune, et nous pouvons aller camper au point où la tête de l'ouad Ano-Ajéri disparaît entièrement sous les sables. Nous suivons. mon ancien itinéraire de mai 1897, il est plus facile pour notre gros convoi que le medjebed régulier qui passe plus à l'ouest. Nous avons relevé sur la route des traces fraîches de troupeaux touareg et nos chasseurs Chambba avaient fait la même constatation il y a quelques jours, un peu plus à l'ouest. Il devait y avoir dans cette région quelques campements de Touareg Ifoghas. Comme la veille, nous avons dans la soirée quelques gouttes de pluie avec un ciel menaçant. Le 28 novembre. - Nous recevons une série de petites et courtes averses, depuis quatre heures du matin jusque vers midi. La mission franchit une chaîne de dunes assez hautes et assez difficiles qui amène un allongement considérable dans le convoi; néanmoins il y a progrès très sensible et les tirailleurs commencent à savoir manier les chameaux beaucoup mieux que les premiers jours; les animaux qui perdent leurs charges, par suite de mauvais arrimage, sont maintenant extrêmement peu nombreux; on constate une amélioration remarquable.

De Sedrata

à Aïn El-Hadjadj.

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La végétation est ici parfaitement sèche, aussi ne trouvonsnous pas de gibier. Le campement est établi au milieu des dunes. Le 29. - Le départ a lieu un peu avant le jour et la route nous mène camper au puits de Tabalbalet. On relève autour de ce puits des traces fraîches de chameaux. Des Chambba, envoyés à la découverte, nous disent, dans la ~mirée, que ces chameaux étaient au nombre de trente ou quarante et qu'ils sont poussés très rapidement par leurs conducteurs dans la direction du nord-ouest, probablement dans la crainte d'être pns par nous. L'abreuvage des chameaux commence it trois heures de l'après-midi. Vers six heures du soir, les docteurs nous annoncent la mort du caporal Receveur. C'est le premier Français que nous laissons en route et, du reste, son état de santé, depuis longtemps compromis, faisait prévoir ce dénouement fatal. Toute la jour.née du 30 est uniquement réservée à l'abreuvage, la nuit avait été employée à remplir les outres et les tonneaux. La végétation est d'une sécheresse désolante et nullement réconfortante pour les animaux. quittons Tabalbalet au jour et nous Le 1er décembre. -Nous

recevons des gouttes éparses de pluie jusqu'après neuf heures du matin. La marche est des plus faciles sur le reg plan de cette vallée et nous campons bientôt dans l'ouad Taïnaouine au point précis de mon ancien campement de mai 1897. Aujourd'hui encore dix chameaux sont restés en arrière; c'est là le côté le plus inquiétant du voyage, c'est le grand inconnu. Quelle sera la durée de la résistance de nos chameaux? où pouvons-nous espérer nous en procurer de nouveaux? Le soir et dans la nuit, orage avec quelques violentes averses. Cet état de l'atmosphère ne nous permet de partir, le 2 décembre, qu'assez tard. Dix méhara chambba ont été envoyés en avant avec mission d'atteindre Aïn EI-Hadjadj,

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au Tchad.

puis de rayonner autour de ce point, d'y relever les traces existantes et de rechercher des pâturages pour les chameaux, et des sources dans la montagne ou des ghedirs laissés par les pluies. La route entière se poursuit sous un ciel menaçant et roulant de gros nuages; pourtant, peu après le lever du soleil, nous jouissions d'un spectacle absolument saisissant: sous une voûte entièrement sombre, une partie de la montagne à notre ouest se recouvrait d'une coloration jaune d'or très puissante et très belle. r~es massifs de dunes, situés à notre est, étaient de même violemment éclairés sur leur face ouest, c'est-il-dire du càté qui eût dû se trouver dans l'ombre. Ce phénomène provenait sans doute d'un nuage élevé, fortement éclairé par le soleil et qui, servant de réflecteur, renvoyait à rebours la lumière sur les dunes. L'effet dans tous les cas était aussi étonnant qu'inattendu, sous cette calotte de nuées épaisses à travers les interstices desquelles passaient sans doute les rayons lumineux. Nous campons un peu au sud du gour Ghdamsïa, à petite distance d'Ain El-Hadj adj . Sur le sommet du gour le. plus oriental de ce groupe, chargé de tombes anciennes, on voit, gravée sur un gros rocher de grès, l'image d'une antilope, dont le dessin est copié sur place par le commandant Lamy. J'attends maintenant avec grande impatience le retour de mes envoyés aux Azdjer et d'Abd-En-Nebi, expédié vers les Ahaggar. Les premiers, à cause des guides qu'ils doivent fournir, le second à cause des chameaux qu'il a dû demander aux Issakkamaren de nous vendre. Hamza-Ben-Brahim de Ouargla nous avait conduit jusqu'ici des vivres sur des chameaux de location; il repart ce soir et promet de nous ramener, là où nous serons, un nouveau convoi de dattes, de farine et d'orge dans un délai maximum de trente-cinq jours. Quatre sokhrars Chambba, ayant demandé leur congédiement, repartent avec lui. Après une nuit glaciale - le minimum étant + 0.,8 -

De Sedrata
~~~~~~~A~.MO~MA~~

à Aïn EI-Hadjadj.

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nous partons assez tard, le S décembre, et une eourtc Ôtapc de 10 kilomètres nous ailllJne au puits d'Ain El-IIadjadj. Ce puits, comme je l'avais constatll dÔjà plusieurs fois, est comblÔ par le sable jusqu'au ras du sol. Les Touareg ont détruit le jeune dattier que j'avais semé il y a trois ans et qui existait l'an dernier, et en outre ils ont enlevÔ tl'Ois ou quatre

'LJ
Sculpture

.!

sur roche, autilope. (D"après uu ùessin ùn commanùant

IJlP

Lamy.)

rangs des pierres plates qui formaient le colTrage de l'orifice du puits. Dans l'après-midi, longue excUl'sion à pied sur les crêtes et les sommets de la chaîne qui domine Aïn El-IIat\jadj au sud, nous en rapportons une ample moisson de documents géologiques. Le 4 décemb1'e. - Il est procédÔ au cUl'age du puits. Il ne servira aujourd'hui qu'aux besoins des hommes, aux lavages particulièrement. Un grand nombre de cavaliers it méhari et de sokhrars demandent à être liMrés et it rentrer à Ouargla; ils prétextent du besoin d'être sur place pour fournir des dattes it IIamza-Ben-Brahim pour le convoi qu'il doit nous amener, mais en réalité ils veulent réintégrer leurs foyers, ils se sentent perdus au milieu de cette vie de discipline à laquelle ils sont fort loin d'être accoutumés; ils sont quelque peu dépaysés et ne se soucient pas de continuer la route. Il en est donc congédié vingt-huit,

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au Tchad.

qui repartent pour

le nord en même temps que le nomm<J

Bel-Ghdamsi, un Chamhbi qui nous avait porté jUS(IU'ici des vivres et dont les vingt-cinq chameaux sont auj ourd'hui déchargés. Six spahis sont partis dès le matin pour rechercher dans l'erg voisin s'ils ne trouveraient pas quelques pttturages, cal', hélas! nous en sommes réduits au D,'inn see et it de rares touffes d'Azal et de Hada 1. Ils ne rentrent (lue dans la sO;J'(\e et absolument bredouilles. Le 5 décemure. - L'abreuvoir commencc, mais un sc heurte aussitôt it des difficultés et it des lenteut's énormes ,'t cause du très petit débit du puits, au point que dl's que l'on a satisfait cinquante ou soixante animaux, il faut s'arl'l\ter en attendant le retour de l'eau. C'est done un incessant et fastidieux travail qui occupe sans interruption tous les hommes. On procède bien en même temps it l'abreuvoir, au moyen du petit puits du ravin au nord, mais il a aussi un insignifiant débit. l\Iiloud-Ben-Amara et deux autres sokhrars sont envoyés en avant pour rechercher de l'eau, des pâturages et, si faire se peut, pour ramener quelques naturels du pays susceptibles de nous servir de guides, puisque mes envoyés aux Azdjer ne paraissent toujours pas. Le commandant Lamy lui-même, avec une escorte de spahis, part dans une autre direction, mais dans le même but. Il rentre le soir sans avoir rien trouvé. Deux alternatives se présentent: ou de continuer par l'ouad Samene qui paraît très dépourvu de tout et qui, au dire d'Abd-En-Nehi et de heaucoup d'autres, est très difficile en haut; ou d'incliner vers le sud-ouest, en passant par Tihohaït, route que l'on prétend facile et assez pourvue de pâturages. En l'absence de guides sûrs il est fort imprudent de décider. Vers midi, arrivent d'!n-Sâlah une dizaine d'Oulad-BaL Azal, Harta, Calligonum comosum (I.'" et 2° forme).

De Sedrata

à Aïn El-Ha dja dj.

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IIammou, avec une douzaine de chameaux chargés de dattes qu'ils yiennent nous vendre. Ils sont accompagnés par

Onl,ul-Ba-lIammon

Cil visit",

Mohamed-B(~n-HaJllida, homme de lour tribu (file nous leur axions envo'y{~ d(~Sedrata. Ils sont yeuus di['odofllent d'EIBï()(Th il Tahalbalet sans passor pal' TirnassiÎnine. Ils ont ('oup{~ en 1'(luteles tra('es du ('apitaiJw Pein parti, avec fiO ou 70 11I{.hara, dans la .lin'dion du su(l-ouest de son campelI[('nt J'ou l' opÔl'er (ks ree(Jnllaissar)(~es. Le fl décembre. - Dès le matin, pour ne ll(Jgliger aucune rrÙ(~aution, on e~'IH'~die El-Hadj-A hdu I-HÙkem, MohamedBen-Hafllida le Ba-IIammaoui nt quatre ou cinq méharist(\s, POUI' ail el' relnynr les diflicult('~S du passage de la ('IIëIÎne de IIlonLag-rws du (~ÔL(JJuns!.. QuaLm de ees hommes ( continueront il JIIiu,(,llf'r vers Tiholraït jusqu'h cc qu'ils ]'üIl('ouLrünL un pojnt h helle v{~t,(\tation, et devront Ôtrc J'eutrés après-demain, h moius qu'ils n'aieut trouvé plus lôt. El-Hadj reviendra aussitôt après avoir relevé le pas-

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au Tchad.

sage Je la chaîne. 1,e commandant Lnny monte il cheval pour diriger ecHe reconnaissance à son début. A sa rcntrée,Lamy dit qu'il a constaté que la traversée était dure et difficile. Vun des hommes partis avec J\liloud revient dans la journ{~e et apporle la nouvelle de la d{~couverte d'une source dans l'ouad Samene, il une trentairw de kilomi~tres en amont. Un peu aprt~s la nuit, J\1iloud rentre lui-même, ramenant

avec lui trois Touareg. c(~sgens, (/ni sont des Amghad

I

des

Azdjer, ont leu!'s tentes pd~s de la source précitée, ils possi)dent quelfjw~s f'lwlIleaux et (l'w](l'lüs eJJiwres et sont accompagn(is de tr.o~s ou ({uatre chiens. Malgré notre hOIl a(~('ueil et malgr(\ les meilleures assurances de paix, ils sont fort etrrayés et ne savent pas, ou ne veulent pas, parler' l'aral)(~. Ils nous serviront toujours de 1-)uides pendant (luel(PWS jours. J\'os trois Touaf(~g se call1)(\nt pourtallt IJtl peu lorsqlw je leur parle de Bakha et d(\ j\'Ioussani, (IU'ils connaissent et qui ont {)té mes guides (~Jl ee llilYs anV~rieul'(~lIleJÜ. Trois elranwaux appartenant il des Touar'eg Ke sont mÔlés it notre troupeau; un les eonserve jus(l'/h ee (lue leurs propriétaires viennenl les ['(ie/ame!'. Le 7 r/r:c:endI1Y1 cO!lKacré au lalJOrieux rempJjKsage des eKt oul\'(~s nt des (onnelels ;Ia pénurie d'eau (~st teJle qu'elle nous forœ it ne meUre que quelques li(rcs dans ces derniers. Les Huits continuent à Ôtre des plus fraîches. La caravane d'!n-SÙJah reprend le chemin de son pays, toutefois nous .gardons avee nous pondant quelqucs jours encorc, MohamedBen-][alllida nt Abd-EI-ICuler', un autre des Ba-IIammaoui. Un de nos méharistes Clralllhha pmlîle de ce départ puur nous demander BOll congÔ et faire l'Oute avec ('Cs indigènes. ],eB caravaniers l'l'umetLent de nous apporter, en cours de route, de nouvelles
1. Am!]had, serfs.

dattos et de nuus ramenor

quelllues-uns

De Sedrata
~

à Aïn El-Hadjadj.

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des leurs, « des marabouts », qui connaissent, disent-ils, fort bien les routes menant du Tidikelt à l'Aïr et qui, autrefois, y convoyaient des caravanes, en une époque reculée et heureuse où il y avait encore des caravanes entre ces deux pays. Lamy est particulièrement enthousiaste de cette idée, mais pour mon compte je doute fort qu'ils nous amènent jamais ni dattes, ni guides. Cependant, la situation est plutôt gênante, car enfin ni Bitoul" ni Abd-En-Nebi n'apparaissent.

I.amy jalonnant

le camp, et le capitaine Reibcl! à cheval.

La chaine du Tinterrhaouine.

II
L'ouad Samelle et le Tilldesset.
8 décemlJTe.- Xous laissons à Ain EI-IIadjadj, trois Chambba it méhari avec la consigne d'indiquer la direction que nous allons prendre, tant it des courriers venant du nord, qu'à Bitour et aux Azdjer qu'il doit ame'ner et enfin aux méharistes envoyés dans la direction de Tihohaït et non encore rentrés. La mission se met en route vers le sud en remontant

L

E

l'ouad Samene, au milieu duquel elle campe après un parcours de 21 kilomètres. Nous sommes, en ce point, it fi kilomètres de la source de Temannate, indiquée par l\iiloud. Vouad Samene est une sorte de long couloir il sol plan et sableux ou argileux, de grande largeur, bordé de chaque côté par une haute chaIne de montagnes de grès de couleur très sombre. La chalne de notre droite, et par conséquent rive gauche de la rivière, nous domine de plus de 4,00 mètres; elle sc numme Tinterrlwuuine. tes dernières pentes de cette chaîne sur le thalweg sont des plus rudes, elles sont composées d'éboulis de grès plus ou moins fin, sans cesse tra-

L'ouad Samene et le Tindesset.
~~

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versés par les petits ouad eorrespondant aux nombreux ravins à pie et déchiquetés qui se préeipitent de la montagne. Dans le thalweg même, on trouve quelques gommiers et un peu de végétation sèehe composée d'Azal, de Drinn et de Ghessall. C'est dans les ravins du Tinterrhaouine que se trouve la souree. En quittant le sol de la vallée on s'engage dans une petite gorge entre des pitons de grès à stratifieations vertieales, formant une longue ligne brisée, pour ainsi dire une espèce de rideau, qui eaehe le pied de la montagne. Derrière ee rideau on aeeède à une sorte de cirque de peu d'étendue sur lequel un espaee d'environ un hectare est Stratilications verticales <laminant la source <le Temannate. reeouvert de jones et de roseaux, et dont le sol est légèrement exhaussé. A l'extrémité sud de cette surfaee sourd un petit filet d'eau claire et excellente qui serait même assez abondante si l'on dégorgeait suffisamment la souree. Le massif d'où sort cette eau est un amas de détritus végétaux ayant peu à peu surélevé le sol et où poussent vigoureusement des jones de grande
L Ghessal, Halocnemum stl'obilaceum.

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au Tchad.
...

taille, du Diss I, des Typha angustifolia et quelques Tamarix. Dans les ravins du yoisinage on constate la présence de Djedari \ de Falezlez 3 et de quelques autres plantes~ Une autre source, voisine de la première, se trouve dans un second cirque de même nature, cette dernière s'appelle Irrassidene. Quoi qu'il en soit, l'aspect général de cette chaîne de Tinterrhaouine est extrêmement grandiose et imposant; ces masses noires presque à pic dont les premiers plans se présentent en gigantesques dents de scie, forme encore accentuée par la verticalité des stratifications qui la composent, sont étrangement impressionnantes ayec lem nudité, leur Ùpreté et leurs singulières colorations. La chaîne de hordure, du côté est, est plus uniforme et simplement abrupte, mais sans ravins profonds et sans cette stmcture hachée qui donne il la première ce merveilleux aspect. Ces deux chaînes présentent bien quelques sentiers et cols, que traversent les chameaux touareg, mais tout cela est réellement impraticable et on peut dire que ces montagnes élèvent deux barrières parallèles, pour ainsi dire infranchissables. Nos trois Touareg s'appriyoisent et, non seulement le soir ils écoutent curieusement les ehants de nos tirailleurs, mais encore ils y mêlent les leurs. et Le 9 décembre. - Dès le matin, EI-Hadj-Abdul-HÙkem l\Iiloud sont envoyés il la recherche des puits où buvaient les tentes des parents de nos trois Touareg; ils ne reviennent que dans la soirée annonçant que le puits recherché est situé de l'autre côté de la chaîne et très difficilement aeeessible pour nous. Ils nous avisent qu'ils ont trouvé des tentes d'indigènes et que ces derniers leur ont appris la présence, dans le voisinage, de Moussani, mon aneien guide. Un Targui de ces tentes est même parti pour ehereher ledit Moussani et nous l'amener. On a rempli les outres et les tonneaux aujourd'hui il la
L Diss, Ampelodesmos tenax; Imperata 2. Djedari, Rhus oxyacantlwides. 3. Falezlez, Ilyoscyamus Falezlez. cylindl'ica.

L'ouad Samene

et le Tindesset.

5I

source où j'ai fait une nouvelle excursion avec Lamy et Dorian. A mon retour au camp, je trouve les quatre méharistes détachés vers Tihohaït. Ils viennent de l'entrer, accompagnés

Eboulis de la falaise au-dessus

de la sonrce de Tem,wnate.

de quelques Touareg, dont pl'écisÔrnent le nommÔ .Moussani. Tout d'abord, it la vue des bumous blancs, l\'Ioussani se croyait en prl'sence d'un ghezi anivant du nord et se refusait ii suivre nos Chamhba; mais lorsqu'il a étt\ bien persuadÔ par leur affirmation que c'était Foureau qui le faisait demander, il n'a plus hésité. Moussani et ceux campés avec lui boivent

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au Tchad.

à de grands ghedirs situés Ii la partie nord-est de l'erg Mastan. Il se h'ouverait là actuellement une belle végétation verte, heureux résultat de pluies assez n'centes. J"es autochtones prétendent, comme les gens d'In-SAlah du reste, et comme Abd-En-Nebi, qu'h deux jours de route en amont, toute végétation cesse et que la montagne est extrêmement difileile; tous voudraient nous faire obliquer it l'ouest, mais le Tinterrhaouine me paraIt Ii peu prl~s infranchissable pour un convoi tel que le nôtre. Il faut bien tenter quelque chose et, eontre vents et marées, nous allons poursuivre notre route dans le Samene. Au dire de l\Ioussani, il existe devant nous deux points d'eau: Hounane et Idelsane, mais ils sont situés dans un affluent de droite du Samene, l' ouad Inara. Consulté seul it seul, l\Ioussani dédare ne pas connaître les routes du sud au delh de sept it huit jours d'ici; mais il propose de gagner des campements de ses eongénÙrcs et de nous amener de bons guides paUl' l'Aïr, nous promettant de nous rejoindre plus haut dans quatre ou cinq jours. Puisque les chefs Azdjer n'apparaissent point encore, et que, d'autre part, je connais Moussani, qui jadis m'a fidèlement servi et guidÔ, il est décidé que nous aeeeptons ses propositions et il repart le soir remplir sa commission. Le 10 décembre. -La mission continue h remonter l' ouad Samene pour aller camper Ii 22 kilomùtres plus en amont en un point de son lit nommé Gueddembbou. A droite et it gauehe s'élÙvent toujours les deux chaînes de montagnes de grÙs : eclle de l'ouest rapprochée de nous, toujours très abrupte et trÙs déehiquetée; celle de l'est, plus éloignée, moins raide eomme pentes, mais néanmoins trÙs ardue. Entre eette derniÙre et notre route, eourt une ligne de dunes, parallèlement it la ehaîne et forrnÔe de siollf peu élevés surmontés çà et là de quelques pitons de sable de riO il. GO mètres d'élévation. Le sol de la vallée est toujours de l'argile un peu sableuse avec une maigre végétation sèehe. Cependant, à partir du dernier quart de l'étape, nous reneontrons des

L'ol/ad Samene et le Tindesset.

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emplaeements et de petits lits de ruisselets où ont dû séjourner unc petite l'rue ou des pluies de septembre. Cet arrosnge a donné naissanee il quelques touffes de Drinn vert et it une iuflnitt\ de pieds de Tazia I qui ont 12 it 15 eentimètres de hauteur, mais que, malheureusement, ne mangent pas les chameaux, qui vont eneore ee soir faire un souper des plus piteux. Nous tl'Ouvons, it partir de ce matin, des broussailles sl\ches de petit Jujubier, arhuste carastéristique du Sahara nord et de l'A urès. Bientôt après surgissent des Ethels!; cneore un végétal que ne mangent pas les ehameaux, hélas! En ees régions, les Touareg réeoltent les hulbes du Tazia qui, séchés et rt\ùuits en poudre, forment une farine grossière, amère, mais dont ils sc eontentent dans cc pays d'extrême misère. Ils reeueillent de même les graines des gommiers, les font sécher avee soin et s'en nourrissent ultérieurement. Nous avons rencontré it plusieurs reprises de petits emplaeements où le 80], soigneusement débarrassé des cailloux qui l'encomhrent, était reeouvert de siliques de gommier mises à sécher. Afin que les oiseaux ou les- animaux ne les pillent pas, en leur ahsenee, les propriétaires fiehent en terre deux pieux, réunis à une eertaine hauteur par une !leene, it laquelle pendent quelques guenilles qui flottent au vent en façon d'épouvantail. Sur le soir, quelques Touareg des earripements voisins de ceux de Moussani viennent au eamp plutôt pour mendier que pour toute nutre cause. On leur extrait néanmoins quelques renseignements. L'un d'eux, nommé Doussa, est loué pour nous conduire jusqu'à Tighammar. Le Il décernbre. - La marche se continue toujours dans le lit de l' ouad Samene, non loin de sa rive ouest et, après une assez courte étape, nous campons dans son lit en un point nommé Inimani où se rencontrent d'assez nombreux Ethels, et situé un peu en amont du confluent de l'ouad Inara,
L Tazia, Asphodelus tenuzfolius et A. pendulinus. 2. Ethel, Tamw'ix articulata.

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au Tchad.

affluent de droite du Samene. C'est dans cet affluent que se trouvent placés, it peu de dislance de notre eampement, les puits d'lfounane où nous devons faire hoire et faire notre plein d'eau. Dès l'arrivée de la tête de eolonne au bivouac nous partons, Lamy, DOI'ian et moi, visiter ]e puits. Il est à (I kilomèlres du campement et paraît eontenir assez d'eau. En ee point l'ouad Inara n'a pas plus de 200 mètres de larg-eur; son lit est couvert de fourrés d'Ethels, de Drinn et de Diss; il est eneaissé entre des berges de grès h pie, très déchiquetées, de 2!"jit ao ml~tl'eS de hauteUl'. Cetle rivière a coulé assez réc!'lIllUent, ri c'est elle qui a laiss!'., en aval, les traces de crues que nous avions constatées. Il paraît que dans son lit supÔrieur, qui est extrêmement tortueux, l'Inara contient .des meehel'Hs I eneore remplies d'eau. Le cirque dans lequel sc trouve établi ]e campemenl est fort beau: it l'ouest il est dominé par les hautes cimes noires de la chaîne qui, it partir d'ici, prend le nom de Tindesset et dont la el'ête supérieure s'élève h IJrès de !~OO mètres au-dessus de nous; du eôM de l'est, et tout près, se dresse un éperon rocheux, qui le sépare de l'ouad Inara. Cet éperon est couronné à son faîte par une petite dune dont les tons d'or tranchent vivement sur la teinte sombre de la carapace rocheuse; au loin vers le nord une ligne de dunes sinueuses prolonge cet éperon; du côté du sud, énorme ehaos de montagnes, toujours noires, qui s'étagent et s'éloignent sur une infinité de plans, donnant un aspeet extrêmement grandiose dans sa tristesse et dans son âpre nudité. Tout it fait en bas, dans le lit de la rivière, des Ethels maigres et d'un vert grisâtre, se détaehant sur du sable jaune pâle, se découpent sur le fond et viennent mettre une note claire et heureuse au milieu de cette symphonie du charbon. Des Touareg campés, presque au point où nous sommes, se sont enfuis effrayés dans la montagne, au moment de notre arrivée, laissant sur place des enfants, des ustensiles de
t. Mechera, mare laissée par une crue ou par une pluie.

L'ouad Samene et le Tindesset.

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ménage, des boucliers et des lances, ces derniers objets accrochés, suivant l'usage, dans les arbres qui servaient de gourbis aux indigènes. De nombreux ânes paissaient tout autour de ce point, et beaucoup de nos hommes, en souvenir sans doute des onagres rencontrés par Flatters, étaient tentés de les prendre pour des ânes sauvages. On fait rassurer les indigènes par les Touareg qui sont avec nous. Le 12 décembre. - La journée est employée à abreuver les animaux. Le puits d'Ifounane est peu abondant et on faire boire en même temps au puits d'!nara, situé à 3 kilomètres plus en amont. En ce point l'eau est à peine à 50 centimètres de profondeur dans le sol et répandue dans tout le lit. La présence de roseaux verts porterait à croire que c'est là un point d'eau permanent. Lamy et Dorian, ayant remonté plus loin le cours de l'Inara, ont découvert, it 6 ou 7 kilomètres en amont du puits d'!nara, une grande mechera pleine d'eau, large de 2;) mètres et longue de plus de 200 mètres. C'est uile joie réelle que de trouver une semblable baignoire en un pareil lieu. De petits poissons sillonn.ent cet étang qui, par endroits, est bordé de roseaux et de lauriers roses. Ce petit lac se nomme Taksouri. Son volume a été fortement augmenté par la crue dont il a été question, car en temps ordinaire il n'existe en ce point, au dire des indigènes, qu'une petite source per'manente. Son accès est assez peu commode et c'est pour cette raison que les chameaux n'y sont pas envoyés. A peu de distance en amont du puits d'!founane se trouve une nezla 1 de Touareg composée de six à sept gourbis sous

les Ethels. Ces Touareg possèdent quelques chèvres et quelques moutons. Lamy fait recueillir des provisions de Drinn. et de bois qui seront chargées sur les animaux, en prévision des étapes à sol nu que l'on nous prédit pour la région à traverser. Sur 'le
L Nezla, réunion de tentes ou de gourbis indigènes habités.

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au Tchad.

soir nous recevons un courrier apporté par six cavaliers à méhari commandés par le fils de Radja.. Ces gens nous apprennent que Bitour (mon envoyé aux Azdjer) arrive avec un certain nombre de guides qu'il avait précédés à Timassânine où ils l'ont vu. Le courrier contient une dépêche du ministre de l'Instruction publique me disant qu'après avoir traversé le Sahara et atteint Zinder je devrai rentrer par l'ouest. Je réponds pour accuser réception et demander au ministre de me donner liberté de manœuvre, de me laisser la faculté de continuer l'exécution de notre programme et de poursuivre par le Tchad, le Kânem et le Chari ;je le prie de compter sur ma sagesse et de me donner une réponse favorable au Soudan I. Dans la première partie de la nuit chute d'un peu de pluie avec vent du nord. Le 13 décernbre. - On continue l'abreuvage des animaux et le remplissage des outres et des tonnelets. En prévision de l'arrivée de Bitour et des nombreux Touareg qui le suivent, au dire des cavaliers du courrier, j'expédie deux Chambba à Ain El-Hadj adj avec des lettres et je préviens Bitour de n'amener que deux ou trois bons guides seulement et de congédier les autres; si Guidassen est avec eux qu'il fasse comme il voudra, c'est-à-dire qu'il l'accompagne jusqu'à nous ou qu'il rentre vers Ghdamès s'il le préfère. D'autre part Lamy expédie en avant, sur la route que nous devons suivre, deux Chambba. Ils doivent nous rapporter des renseignements précis sur les difficultés du terrain et sur le manque ou l'existence de pâturages, et, autant que possible, revenir par la vallée même, après être passés par le chemin direct' de la montagne et qui £vite ainsi toutes les sinuosités de l' ouad. La température est basse, le temps est couvert, ce qui fait que les animaux ne boivent pas abondamment, d'autant
i. C'est cette réponse favorable que j'ai eu le plaisir de trouver à Zinder, c'est elle qui m'a permis de dirig6r la mission vers le Tchad; c'est cette réponse qui m'a ainsi donné la possibilité de remplir intégralement le programme que nous avions conçu et déposé avant le départ.

L'ol/ad Samene et le Tindesset.
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qu'ils absorbent du Harta vert, ce qui ne les excite pas it boire. Dans la matinée, nous voyons revenir lVIoussani qui amène quelques Touareg avec lesquels, en un long et confus palabre, on essaye de fixer un itinéraire, d'évalue l' des distances, en un mot de recueillir des renseignements sur le pays it traverser. L'un de ces hommes, Abdul-HàkemBen-IIeumma, est définitivement arrêté comme guide, au moins j us qu' à Tighammar. Il a déjà parcouru trois fois la route de l'Aïr et la dernière fois il y a six ans. Parmi les renseignements de cet indigène quelques-uns étaient exacts comme j'ai eu l'occasion de le constater par la suite. Ces Touareg ont amené des demmane 1 et des chèvres Serf des Azdjer it lnimani et un Cham],Li deLout. à vendre. Nous finissons par prendre tous ces animaux, mais seulement le lendemain et après d'interminables et fastidieuses discussions au sujet du prix. A titre de curiosité je dirai que nous avons payé 213 francs ces 33 animaux.
Le f 4.

-

En revenant de la chasse, le chef du courrier, Ben-

Radja, nous ramène ce soir au camp neuf chameaux de ceux, assez nombreux, qui se sont égarés au pâturage. En outre, il
1. Demmane, moutons de poils rudes. du Sahara et du Soudan, sans laine mais recouverts

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D'Alger

au Tchad.
.~~

déclare avoir vu sur la montagne quelques Touareg poussant quatre autres de nos chameaux. Nos animaux, pour les yeux perçants des indigènes, sont très faciles ,à reconnaître à cause du bât qu'ils portent et dont la forme est différente de celle des bâts touareg. En résumé, notre séjour ici nous coûte une vingtaine de chameaux: invalides, volés ou égarés. Tous les récipients sont pleins et tous nos animaux ont bu, nous terminons donc aujourd'hui notre séjour à lnimani. Le 15 décernb1'e. - En quittant le camp d'Inimani, nous abandonnons en même temps l'ouad Samene qui commence ici, formé - sans compter l'ouad Inara dont le confluent est

un peu en aval

-

par deux autres rivières: l'lnékérouate que

nous laissons it l'est, et l'Ane-Mokherou que nous laissons it l'ouest et qui suit toujours le pied du prolongement sud de la haute chaîne de Tinterrhaouine. J~e départ est assez tardif en raison des ennuis causés par la surcharge de Drinn que l'on attache sur les chameaux en prévision de la disette de végétation plusieurs fois et neltement affirmée. La mission s'élève peu à peu dans la montagne de roche nue, parcourant un véritable chemin de crêtes, aussi peu commode que possible, extrêmement dur, dans des grès it gros éléments qui ne cessent pas un seul instant. L'entrée dans le Tindesset est vraiment peu engageante et peu riante. Les détours succèdent aux détours, le passage de petits ravins mineurs se répète de quart d'heure en quart d'heure. Le sentier est unique, contrairement à ce qui se produit en terrain plat, il serpente en lacets aussi indéfinis que tortueux et le convoi prend un allongement considérable. A une heure, je m'arrête sur une petite surface à peu près plane. Le commandant Lamy, pour éviter l'engorgement du sentier et par conséquent les pertes de temps, désire rompre l'escorte en plusieurs échelons: le premier s'avance donc de quelques kilomètres au delà de nous; un autre reste au point où je me trouve; le troisième campe en arrière.

L'ouad Samene et le Tindesset.

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Dans l'après-midi nos deux envoyés it Ghdam(~s, llitour et Ahmed-Bey, nous rejoignent. l..es guides Azdjer qu'ils amenaient sont repartis pour l'est, dès Ain E l-lIadj adj , lorsqu'ils ont constaté que la mission était déjà en route et assez éloignée de ce point. .Teregrette seulement le départ. de IIamma et de Abo - qui arrivaient directement it Ain El-Hadj adj venant de Tighammaline - et qui ont fait demi-tour avec, le premier

L'avant-garde

dans Je Tin<le"et.

groupe et pour les mêmes raisons..Te connaissais depuis longtemps ces deux Azdjer et je les savais tf(~Shons guides et très connus dans l'Aïr qu'ils visitent tous les ans. Hamma et Abo ont remis it Bitour une lettre de Ouan-Guidasscn it mon adresse, lettre me disant que, puisqu'il n'avait pas le loisir de venir lui-même, il m'envoyait ces deux hommes sûrs it sa place. Le bilan d'aujourd'hui est de sept chameaux ahandonnés. Trois Ifoghas arrivés avec Bitour nous ont hien amené quelques chameaux à vendre, mais ils sont trop maigres, leurs propriétaires ont d'exorbitantes prétentions et. ils repartent sans avoir pu nous -les céder. Le 16 décembre. - La pénible montée continue, superbe pour le plaisir des yeux, mais lente, dure, écrasante, pour les animaux. Nombreux sont les passages où l'on ne peut

60

D'Alger

au Tchad.

s'avancer qu'un à un; les cols succèdent aux cols avec des descentes parfois très dangereuses en raison de l'absence totale du service des ponts et chaussées en ces mornes solitudes. Pendant les 6 premiers kilomètres on suit le flanc d'une montagne et chaque ravin (lui en descend doit être traversé en décrivant autant de fois sur les croupes une forte courbe en corniche sur un sentier qu'encombrent fréquemment les éboulis des assises supérieures. Plus loin, la colonne arrive aux abords d'une rivière qui se nomme Angarab, au point même oil une lmorme brèche dans son lit a formé une belle et sauvage cascade. Une coupure nette terminée par une table de roche s'enfonec à pic à 25 mètres au moins: au fond une belle Illurc d'eau bleue, inaccessible du reste, it cause des berges à pic; cn haut, au contraire, un simple lit de torrent, mais encombré J'unc jonchée de blocs chaotiques que traverse et au milieu dU(lucl avance le sentier, qui présente en ce point de très grandes difficultés à la marche; quelques cuves Je roches sont pleines d'eau. et beaucoup de nos hommcs ct de nos animaux y absorbcnt un liquide d'une admirable pureté. Vouad Angarab prend naissance dans la haute chaîne de l'ouest qui, beaucoup plus au nord, était déjà notre compagne fidèle et portait le nom de Tinterrhaouine. Nous nous sommes beaucoup rapprochés de sa crête qui n'est guère qu'à 2 ou 3 kilomMres de nous et qui ne nous domine plus de bien haut. En elIet, nous sommes à un peu plus de 1100 mètres alors qu'à Inimani notre bivouac ne se trouvait qu'à MO mètres. Il est fort difficile de décrire en termes suffisants le spectacle, splendide de nudité et de rudesse rocheuse, que nous admirons de ces hauteurs. La carapace rugueuse du flanc nord de tout le massif du Tindesset déroule sous nos pieds ses innombrables aspérités sombres jusqu'à l'horizon, attachant et inoubliable panorama qui, malgré son âpreté sévère, présente cependant une attraction et un charme particuliers. Seul, au lointain extrême,. un mince liséré, brillant sous le soleil, rap-

L'ouad Samene et le Tindesset.
~

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<;a",;;,,1o

do 1'011a,1 Angara],.

[l<\lIe la ligne de dunes de l'ouad Samone depuis longtemps {juiW)e. Comme l'impliquait lc moclo {Jo campcment d'hier, noire mardw s'est oIl'eduÔe en tronc;ons sop(1r{~set ce soir la mission ('ampe en ci nq {~chelons 01,en cinq points distants chacun de quelques ki]OIllrJtI'CS. Do l'arcs petits arhustos veds ot {{uelques graminées poussent dans les interstices de rochers des ravins. La pr{~senco de trac,es fraîdws de troupeaux de moutons et de ch(wres nous indi1lue que quelques carnpenwnts de Touareg se eaclwnt {Jans los replis {Jo co pays (Ini smn!>le mort etinhahit{\.

Le froid s'(\c('{)ntueI et cc temps est trrJSùHavorahle à mon
1. Le:; minima des 15, !t) el 11 décembre ont été 1",8, maxima de ces trois j ours n'on t pas atteint + 15".

+

+ 3°,5, -

0°,9, et les

62

D'Alger

au Tchad.

secrétaire
de jOli l'S,

VilIatte,

tJ(\jà fort souffrant

d()puis une quinzaine

et don t ('es mardi es ilug'tfl(\/llent notablement Ja

faLig'ue nt l'c'Itat maladif. Le 17. - Toute la route se df~roule salis exeepLioll ùans les eontl'eforts ùe la eltaÎ/w de l'ouost qui s'enraeille iei dans le massif général; le sentim' est effroyable de ùureté et de ùiffi-

1\1,,,,,,,

dall' ,,," "uV'" d" J'"d..""

d"

l'Oua,l A"~araJ..

('uIV)s Ù IH:I/ pl'hs par'lout. Los ravins,

qui tous so dÙver'smÜ

VOl'Sl'psi, SOIlLÙIH\rgns Ln\sahrupLos. Leurs lits exLI'Ômoment {Itl'oits pl'{:snnLf\IIL la Ll'avol's{letIps ohslades fjui Id\f',essitcnl Ù grands of1'orLs. Lo spedaele osL grandiose pour noùs, los l'lus mais HoLm malhol/I'nux (',onvoi n'avane.e qu'avee dos pei nos inouïns, aussi hien pour los timilleul's eondueteurs que pour les animaux. Los ravins do sommet, dOllllo ('ours ost des plus torLueux, abri Lent fllw!!lues ral'os l'Jantes, parmi lesljuclles je note du Üouzzah 1, du LeulInad~, fluelljues lauriers-roses, des gomL GOII'/.wh, /lem'I'j'a cltbJ/'flntfta; /J. sCO/I(tI'Ùl. 2. LCIIIIIHlll, Ancll'llpofJon IIIni !Jej'.

L'ouad Samene et le Tindesset. mien; rachitiques et de petits jujubiers,

63

en somme la flore de même du massif

l'Aurès, augmentée des gommiers. Xous campons échêlonnés sur le rebord montagneux; une seule section a pu descendre bivouaquer dans la plaine, les autres ne le pourront faire que demain. Après le campement, Lamy est allé visiter le sentier flu'il faudra dévaler pour y di riger l' ex{~cution de certains travaux d'amélioration, il a même dû faire sauter quelques roches au moyen de pé-

tanls ;\ la mélinite.
])u rehord même de la falaise se déroule une vue i rnmcnse: dans l'extrême lointain on distingue des massifs montagneux teint(~s d'un bleu admirable

flui se perdent

dans

l'horizon du sud. Nous " sommes ici à une altitude voisine de 1 ,1.00 Dans les gorges de descente du Tindessct. mètres et le froid est glacial pendant la nuit. Il est vrai que maintenant il ne nous reste plus qu'à descendre, mais la traversée du Tindesset nous a coûté néanmoins; neuf chameaux le Hi; tl'eize le Hi et une quinzaine aujourd'hui. Le 18 déccm1n'c. - Nous nous engageons dans l'interminable descente de la falaise par un étroit sentier circulant entre

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D'Alger au Tchad.

des blocs énormes éboulés du haut; parfois les charges des chameaux touchent aux blocs des deux côtés et nécessitent un constant et gros travail des conducteurs, et ce n'est qu'avec une lenteur que l'on comprendra que s'effectue l'écoulement successif des animaux les uns après les autres. Les blocs les plus gros sont couverts d'inscriptions en langue touareg, mais la plupart de ces inscriptions sont modernes ou du moins peu anCiennes. Nous allons camper en bas dans la plaine, sur un sol sahleux, à 3 kilomètres au sud-ouest de la section descendue hier soir. Le parcours, à vol d'oiseau, du haut de la falaise au point de halte, est en réalité très court, mais il ne nous faut pas moins de quatre heures par section pour l'effectuer et les derniers animaux n'arrivent qu'à la nuit, après bien des arrêts, hien des ennuis, bien des déchargements mais sans perte sensihle de chameaux. C'est un chemin fantastique, hien plus fait pour les chèvres que pour un convoi, et le passage par cette voie d'une colonne de mille chameaux chargés constitue un réel tour de force que nos hommes ont mené à bien et qui deviendra une véritable légende parmi les populations touareg. Le massif entier repose sur une épaisse couche de schistes et les grès sc maintiennent à la partie supérieure. Le sentier de descente sc trouve dans une sorte de golfe entre deux éperons d'avancée. Le 19 décem!Jre. - Séjour pour reposer les hommes et les animaux de la pénihle traversée qu'ils viennent d'accomplir. Nous sommes dans l'ouad Aoudjidit, il la pointe ouest d'u.n amas de dunes élevées et nues. L'ouad Aoudjidit, qui sc dirige vers Tighammar, est ici légèrement recouvert par le sable; son lit est hordlJ, il 500 miJtres dans notre ouest, par un goUt' isolé surmonté de quatre pitons. Ce gour est composé de schistes en has, puis de grès noir et piqué de taches et d'amas de sable, il s'élève it 120 mètres au-dessus de nous; sur ses flancs nous relevons plusieurs grandes tombes dont la pho-

L'ouad Samene et le Tindesset.

65

Les schistes

du bas de la descente du Tindesset,

tographie donnera une idée. Elles sont tout it fait analogues it celles que j'avais autrefois signalées sur les pentes rocheuses qui dominent Tabalbalet. Leur forme est toujours voisinc d'une ellipse dont le grand axe, orienté est-ouest, varie entre 20 et 45 mètres. L'ouyerture est située du côtt~ est. Les con-

;) "

66

D'Alger

au Tchad.

tours sont formés d'amoncellements de pierres de moyenne grosseur. Les Touareg attribuent ces sépultures it une race . antérieure et voici ce qu'ils racontent à leur sujet: Lorsqu'une femme a un ami, un amant, un parent ou son fiancé éloigné d'elle pour une cause quelconque, si elle va se coucher au milieu du jour dans une de ces enceintes de pierre, elle est certaine d'y obtenir des visions, d'y recevoir bientôt des esprits, des nom'elles de l'absent. Les peuples, quels qu'ils soient, sont bien toujours les mêmes, superstition et fanatisme! c'est la loi commune du. monde. 1..e règne de la raison pure est encore bien loin de nous. 1..es Touareg prétendent aussi que ces tombes renferment des trésors. D'énormes blocs de gTès - évidemment amenés en ce point du haut de la falaise it nne époque antél'ieure - s'élèvent, séparés, sur le saDIe de la ririère à 400 ou 500 mètres du camp. Ils portent de nombreuses inscriptions en caractères tifinagh. 1..es indigènes me disent que les inscriptions de ce genre sont très communes dans tout le pays. Ils les attribuent toutes it un auteur unique qu'ils nomment Amamellen. Le froid est très rif et le vmÜ de nord-est qui souffle nous glace toute la journée. Le minimum nocturne était ce matin de 4" au-dessolls de zéro. Le 20 décembre. -Nous reprenons notre route. Après avoir tnlYcrsé une partie plane assez rocheuse, couverte des débris venus du haut de la montagne, nous atteignons l'ouad Tissikédate qui vient de gauche et que nous dcscendons jusTombe ancionne à Aoudjidit. qu'tt son confluent ayec
~

l'ouad Idjelzane; puis la route s'cngage dans un petit ravin, d'abord resserré, mais qui bientôt ne présente plus que l'aspect d'une plaine plate de près de 2 kilomètres de largeur, bordée

L'ouad Samene

et le Tindesset.

6I

de chaqur côtr par de grands mOflH'S de grl\S it somnwt extrèmemrnt déchiqueté, élevés de plus de 100 mètres. Toute cette contl't~e montagneuse porte le nom de Tinezzouatine, et c'est dans cette région même qu'est situé le puits de Tighammar auquel nous campons, quelques l,ilomètres plus loin. Des Touar~g, honllllrs et femmes, font hoire leurs troupenux au moment de notre arrh'ée. Qurlques-uns se sont sauvés it notre approchr, emmenant des chameaux en aval dans la l'ivihe, d'autres sont resft;s. Ahmed-ney, qui nous précrdait d'une heUl'e, les (,,'ait poUl'tant aYCrtis qu'ils n'ayairnt rien il craindre de noll'e passage. Cl'S gens sont des Azdjl>r qui cHmpent Hutour de Tighammar salis jamais quittrr ce point, sauf (lupllpH>s hOlllmps llui sont convoyeurs de Cara\(llH'S et qui par consl'lluellt s'absentent de façon intermittente. Tighammat' est en eITet, comme Djanet et GhÙt, un lieu de rendez-vous pour les c(tt'aYanes de ravitaillement de mil qui reviennent du Soudan ou qui doivent partit' dans cette direction. J\Ioussani nous avait signalé ce dl.tail en nous assurant que nous trouverions dans ces c<1mpements des guides expérimentés pOUl' l'Aïr dont la route leU!' est fami-

lière.

.

Le'Zl décern!Jl'e. - POU!' la IJ1'l>lItii.t'e fois depuis le départ, nous constatons la pn"sence de la glace. dans les yases restés it l'air pendant la nuit, lIien que le thermomHI'e sllit descendu plus bas auparavant; le minimum de la nuit a été de ~~o,;)au-dessous de zéro.
Tout près de nous on voit

ce bien lit des tombeaux? régulier de 12 mH,'es de diamÙtre extérieUl' avec un diaml\tre intérieur de 8 mtJ1rcs. II est constitu(J par trois ('el'{,les concentriques, l~loignés l'un de l'autre d'un ml\tre environ. Ces circonférences sont formées par la réunion de galets assez gros trÙs correctement alignés; le.s intervalles, entiÙrement dégarnis de grosses pierres, sont seulement couverts de gra-

- sontidentiques. C'est un grand cen'le
deux gr1lJHls tombeaux

68

D'Alger

au Tchad.

yie!', de même que la surface liore du centre. Des f0!lilles opt>rées, anc les doell'urs FOl1l'11ialel Halle!', dans le cenl!'e de ces cercles, n'onl donné qu'un résultat négatif, nous n'avons t!'OUYl~que le sol normal. El-Hadj et Ahmed-HI'}', enyoyés aux alentours pour rechercher du monde, ont l'assuré les indigènes, qu'ils ont trom'és faisant des préparatifs. de Mmt>nagement, et, finalement, ils sont ,uTiyt>s it les fai l'l' rester it leurs a nl'iens campements. tt'ès yoisins du nÔ!!'e. Ils raml'llcnt qUl'lques Touareg. pa!'mi lesquels il faut smtout indiqul'I' Sidi-Guellaza qui nOlls sl'rait un guide excellent attendu qu'il l'onnait le chemin de L\ïr SUI' le bout du doigt puis(Il1'il \,isito Cl'S contrt'es presque chaque année. Notl'l' ancien guid,\ Abllu\HÙlwm, pris Ù.Inilllani, U(' sc soucie gUl'l'(' de continuel' plus loin Pt'dt.clal'(' qut' Sidi est plus apte qUI' (l'Ii que co soit Ù. nous conduit'I'. Sidi suhit un 10110'illterl'Ogatoire duquel il résulte qu'en l'fret il connait on IH' peut mil'ux les rr"giolls it parcourir. Nous allolls donc pl'ObahlPuH'ut l'arrêter dMinitiyement comme guidI' Pt nous allons lui faire formuler ses prix; ce sera long, comme toull's les dl'cisiolls (ple J'OIl demand(' de lll'endre h un Targui quekonque. Sidi-Gud\aza est précisl>lllcnt le eousin de Ag-YCllIma, l'Pt ancien guide de Enyin de Bary, qui nÙtYait sm'yi it moi-mêmc de guide enl H!H,et que j'ayais ramen(~ h Touggourt l'utllH;e suintnte. Quant h Abdul-Httlwm, on lui paye los :!:i francs cOllumus et on ajoute commo eadcaux quelques mètres d'étoffc de eoton. Pendant que les homilies remplissent au puits outres et tonnelets, lUiloud et quel1lllcs autres Chamhba sont cn voyés on antIlt, h Ahelledjcm, pour nous l'enseigner SUt' son importance en eau. Ils l'entrent le lendemain en nous disanl que bien que l't'au soit l{'gi\I'clIlcnt saumiltl'e, nos animaux f1'en c.ontenteraient certainemcnt. Le2.2 décernliTe. - Le remplissage des réeipients it cau se continue lentement. La journée se passe it interroger IOllgue-

!}ollad SamelU! et le Tindes.I'et.
~""'~~~'W'~',~~~~~~

6g

lUeut Sidi sur le pays h lrayw'ser. Il est si diWeilc tl'anivcr à faire précisel' les ehoses pal' les iudigènos de cos rrgions que mieux "nIent deux ou tl'Ois séances qu'une seule, d'autant qùe c'ost une quostion majoUl'e que colle de l'eau et de la nourriture quand on marche dans l'inconnu avec la responsabilité d'une masse d'hommes aussi considéràble que notre oscorte. Quoi qu'il on soit~ je constate~ une fois de plus, à la suite

Arrivée au puÜs de Tigl,auunar.

de conversations avcc Sidi, que Duyeyricr avait produit un trayail absolument remarquable. En clrot, je retrouve, cités par le guide, la plupart des noms qui figurent sur la carte de DuveyricI'; et, pnr la suite, j'ai pu juger que leur placement réel, les uns par rapport aux autres, était bien tel que celui dessiné par Duveyrier. Ils n'occupent pas leur position géogt'nphique exacte, c'est là tout ce que l'on constate; mais la carte par renseignements était néanmoins un très précieux, élément d'appréciation; elle avait en outre l'immense avantage de nous aider heaucoup dans les interrogatoires des indigènes SUI'les sujets géognlphiques et it nous fournir des points de repère. Un Targui a été envoyé ce matin dans les campements

situés aux environs de celui de Moussani pour y recruter, si

70
~~~~~_""M~~'

D'Alger

au Tchad.

c'est possible, un autrc indigènc connaissant bicn la route futme (lue no Ils comptons suivrc. Un süul guidc en cITet ne peut nous suflire; il est indispensable d'cn avoir plusieurs à :m disposition POUL'ne pas être, en marche, à la merci de la disparition ou de la mort de l'un d'eux. Celui que nous faisons j'eeherchcr est un ami de Sidi et yicnt d'arriver de l'Aïr avee une petitc caravane; il est donc, plus que personne, au courant de l'état de la végétation dans cette direction. Le 2.1, - I~amy et Dorian, avec les spahis, partent en reconnaissancc YCI'S Ahellcdjem ct ne rentrent que dans l'aprl>s-midi pal' Ull chcmin de ravins différent de celui pris pOULO aller, Lamy a constaté quc les environs d'Ahclledjem sont dl'poul'vus de pàtul'ages et qu'il est infinimcnt préférable de, faire hoire ici le troupeau a\'(wt de partir. Toutc la journée est, au surplus, employée it faire boirc les chameaux, opération lente, fastidieuse et très fatigante. Le puits de 'fighammar est situé au pied de la montagne, sur lc bonI de l'ouad 'fighammar.Lc fond repose sur la roche mêmc, au pied d'un petit amas de terre sableuse couY('rt de fortes touITes de jones. Son eau est excellente, mais peu abondante comme débit. Des multitudes d'ànes, appartenant aux indigimes, trottinent tout autour, attendant patiemment qu'on vcuille bien leur donner de l'eau; mais c'est la nuit seulement que les Touareg viennent Pl'océder it l'abreuvage dc leurs animaux, tant par crainte de notre présence quc parce qu'ils ont constaté que nous occupions le puits pendant le jour. A courte distance et au-dessus du puits, sur la petite ligne de collines basses qui le domine immédiatement, s'élève une tombe uniquement constituée l)ar un gros amas de débris de roche; elle est de forme tronconique, de 2 mètres de haut sur 10 mètres de diamètre. Des sentinelles de pierre semblent l'entourer: ce sont de petits cylindres de 2 mètres de hauteur construits en pierres plates, posées les unes sur les

L'ol/ad Samelle et le Tilldesset. autres avec une certaine r{'gularit<'. Ces sentinelles
I

71

sont tout

simplement des Djedar

pour signaler le puits de loin, cou-

hune g{.n{.rale et immuable dans le Sahara. Beaueoup de nos chameaux s'rgarent au pttturage, en aval dans la rivière de Tighammar; on envoie bien des patrouilles, et de Cham brun est parti lui-même aujourd'hui, pour reehercher quelques-uns de ceux de son artillerie, qui lui manquent, mais je erains fort que les Touareg - peu scrupuleux en cette matière comme en beaueoup d'autres ne fassent métier de les voler en les entraînant dans les innombrables ravins des montagnes avoisinantes. Le 24 décembre. -L'opération de l'abreuvage des chameaux continue, de même que la recherche des animaux disparus. Quelques-uns sont troun's munis d'entraves aux jambes et des Touareg se sauvent à la vue de nos hommes: il est donc bien évident que nos animaux sont volés par les naturels. Aussi on avertit les Touareg du campement voisin du nôtre qu'ils aient it se méfier si des vols de eo. genre eontinuent it se produire; le capitaine Pein qui nous suit avec un goum important, aura pour consigne de reehereher, luimême, chez eux, les auteurs des vols et de les punir sévèrement. D'autre part, ils sont avisés que si nos hommes rencontrent des chameaux it nous, poussés par des Touareg, ils ont l'ordre de tirer sur ees derniers. à ce Il est à remarquer que cette année - contrairement qui se passait dans mes précédents yoyages -les Touareg, employés ou rencontrés par nous, se sont montrés beaueoup moins mendiants, beaucoup moins sollieiteurs, que de coutume et qu'ils ne m'y avaient habitué: cela tient évidemment it l'essence même, it la nature de h mission, à la présence d'une force eonsidérable pour le pays et paree que les indigènes distinguent fort bien que nous sommes libres de nos mouvements et absolument maîtres de faire eo. qui nous
1. Djedal', signal en pierres destiné à indiquer puits, soit toute autre chose remarquable. soit une route, soit un

72
~"~~"~'~~~C.~~",

D'Alger

au

Tchad.

plaît. d'eux plus Dès avec procède laisse

C'est la seule explication
Ils sentent sans trêve et que nous pouvons

possible
commander.

à la conduite
ni besoin Ils n'osent

actuelle
ni peur donc
.

des Touareg. demander le matin, ordre

que nous ni repos ont source. reposer qui

n'avons

ou ils ne le font été expédiés Pour le puits

que dans

des limites

très raisonnables.
six Chambba la la meilleure de nettoyer suivant en temps l'abreuvage c'est-à-dire afin est très ici

à Ahelledjem on qu'on infiniment l'eau fatigant
des ani-

méthode,

de temps

de permettre au et

à la cavité préférable fur très maux. Aujourd'hui mokkadem Il amène grande Ahaggar. végétation, tombées vérité. dans fausses Ahaggar du Koudiat. dans C'est trois tribu Il lent.

inférieure à la méthode

de se remplir, consiste arrivée,

ce qui système

à absorber

et à mesure

de son

Le 25 décemb1'e. nous du Souf Touareg,

Continuation

de l'abreuvage

rejoint qui nous dont

Abd-En~Nebi avaient c'est tribu tout nouvelles général n'a quittés le fils serve entier le plus important

avec

les

deux

à El-Bïodh. est le nommé du chef riche de la des de de de

lIadj-Othman-Ould-El-nadj-Abda; des Issakkamaren, a trouvé si bien du reste que ainsi le Ahaggar les étaient qu'en

et très

dépourvu abondantes l'histoire séries Touareg leur dépourvues que les

de pluies on raconte rencontré dans étaient

cette région

entièrement et toujours de Silet,

le Sahara: nouvelles. que

cc ne sont partout Abd-En-Nebi dans Des les gens colonne explique environs d'In-Sâlah

le sud-ouest dire

venus

qu'une importante eux, c'est ce qui Abd-En-Nebi pacifiques les envers

française était en marche contre leur éloignement vers le sud. nos intentions pas agressifs et notamtrouvera la que Abdon jours

a rassurés en leur indi.quant tous ceux qui ne seraient des lettres lettres y a déià dont

à notre
ment traduction

égard. plus

Il rapporte loin. Il

des notables dix-h\,lit

de Aïtaghel-Ben':"Biska,

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