De Dreux à Alger

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Publié le : mardi 1 janvier 1991
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EAN13 : 9782296234468
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DE DREUX A ALGER MAURICE VIOLLETIE 1870-1960

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Collection
« Histoire et perspectives méditerranéenes »

dirigée par Benjamin

STORA et Jean-Paul

CHAGNOLLAUD

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Derniers ouvrages parus: Antigone MOUCHTOURIS, La Culture populaire en Grèce pendant les années 1940-1945. Abderrahim LAMCHICHI, Islam et contestation au Maghreb. Yvelise BERNARD, L'Orient du XVIe siècle. Salem CHAKER, Berbères aujourd'hui. Dahbia ABROUS, L'honneur face au travail des femmes en Algérie. Danièle JEMMA-GouzON, Villages de l'Aurès - Archives de Pierres. Vincent LAGARDÈRE, Le Vendredi de Zallâga. Abdellah BEN MLIH, Structures politiques du Maroc colonial. Yvette KATAN, Oujda, une ville frontière du Maroc. Musulmans, Juifs et Chrétiens en milieu colonial.

Collection Histoires et perspectives méditerranéennes

Sous la direction de

FRANÇOISE

GASPARD

Actes du Colloque de Chartres présidé par René Rémond

DE DREUX A ALGER MAURICE VIOLLETTE 1870-1960

Préface de François Mitterrand

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

En novembre 1985 s'est tenu à Chartres, à l'initiative de la Société d'Histoire Contemporaine d'Eure-et-Loir, un colloque consacré à Maurice Viollette. Ce colloque concluait une année de travaux qui avaient mobilisé l'ensemble du département à l'occasion du vingtcinquième anniversaire de la mort du grand notable local, du gouverneur général de l'Algérie, du ministre du Front Populaire, dont la carrière s'est déroulée sous trois Républiques. Il nous a semblé utile de rassembler l'essentiel des communications faites à ce colloque en les faisant précéder d'une biographie sommaire de Maurice Viollette. Maurice Viollette en effet, restait jusqu'alors, comme le souligne René Rémond, un nom et un visage. Or sa personnalité comme sa carrière éclairent de vastes champs de l'histoire de la Troisième République. « Viollette l'Arabe» : Ainsi l'appelèrent ses adversaires, à Dreux et au Parlement, dans les années trente. La carrière du maire de Dreux fut en effet intimement mêlée à l'histoire de l'Algérie de l'entre-deuxguerres. Si les textes qui suivent nous permettent de suivre l'itinéraire d'un jeune socialiste du XIXe siècle devenu notable dans son département et ministre de la République, de pénétrer l'histoire d'une formation jusqu'alors un peu négligée, le parti républicain-socialiste, les communications consacrées au gouverneur général, au projet Blum- Viollette, ouvrent des perspectives incontestablement nouvelles. Nous tenons à remercier particulièrement le Président René Rémond qui a dirigé ce colloque, Madeleine Rebérioux, Gaston Monnerville et Charles-Robert Ageron qui ont présidé chacune des séances de cette rencontre ainsi que les universitaires qui ont accompli un important travail de recherche et de synthèse. Le député-maire de Chartres qui nous a accueillis dans son hôtel' de ville, le conseil général d'Eure-et-Loir et les communes du département qui ont aidé au financement du colloque doivent être assurés de notre gratitude.

Françoise Gaspard

@ L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-0963-6

PRÉFACE
La parution de cet ouvrage prolonge en direction d'un public plus large l'œuvre de justice et de mémoire accomplie à l'occasion du colloque consacré en 1985 à Maurice Viollette. Sous l'impulsion de Françoise Gaspard et la présidence de René Rémond, de nombreux chercheurs se sont penchés sur le parcours de ce républicain intraitable. Leurs approches différentes restituent au bout du compte la continuité d'une pensée et d'un engagement, ceux d'un homme né avec la 3e République, partie prenante des combats et des espérances de son temps. Pour l'Algérie, il voulut expérimenter ce qui paraissait, à l'époque, impossible. Dans l'échec, il sut apprendre la patience et fortifier sa volonté. Souvent, il devina avant les autres ce que l'histoire réservait à son pays. Il puisait son idéal aux sources de la Révolution Française et l'enrichit de sa passion pour la gestion communale. C'est à Dreux, deux fois symbole de la lutte pour l'égalité des droits, que cet homm~ plus grand que son destin s'affirma en bâtisseur. l'en garde, personnellement, un très cher souvenir. l'admirais ce caractère et cette intelligence. Puisse la France préserver sa mémoire!

François MITTERRAND 5

INTRODUCTION

Ce colloque est venu à son heure non seulement parce que vingtcinq ans se sont écoulés depuis la mort de Maurice Viollette et que nous avons l'habitude de célébrer le retour des quarts de siècle, des demisiècles et des siècles, mais aussi parce que l'entreprise s'inscrit dans un environnement: le succès de la biographie, le retour de faveur des études personnelles. Il ne s'agit pas que d'une mode. Ce mouvement répond à une aspiration, à un besoin et trouve son expression scientifique ou objective dans le foisonnement de colloques consacrés à l'évocation et à l'étude de personnalités qui ont joué un rôle, singulièrement dans la vie politique. Peut-être, le branle a-t-il été donné par le colloque qui s'est tenu il y a juste 20 ans sur Léon Blum, chef de gouvernement, donc moins de trente ans après les événements du Front populaire et quinze ans seulement après la disparition de Léon Blum. Nous avons vu au cours de ces dernières années se multiplier ce genre d'entreprises portant sur des personnalités diverses mais qui ont en commun d'appartenir à la Troisième République et à la Quatrième, d'avoir été à la transition entre les deux, d'avoir assuré la transmission à la Quatrième République de l'expérience acquise lors de la fondation et de l'enracinement de la République. Ainsi du colloque Henri Queuille, du colloque MendèsFrance, du colloque Louis Barthou, d'autres encore. Et ces colloques révèlent l'intérêt qu'il peut y avoir à étudier des personnalités. Ce n'est pas par culte de l'individualisme: c'est que nous mesurons mieux que l'histoire générale est faite aussi par des personnes et pas seulement par des collectivités ou par des groupes, et que les personnalités bien choisies éclairent un temps et un milieu, une société, des traditions intellectuelles, des familles de pensées, des courants d'idées. Nous allons voir se dessiner avec Maurice Viollette une continuité, 7

une des composantes de la variété politique, idéologique, intellectuelle française. De Maurice Viollette, je serais tenté de dire qu'il est à la fois assez connu et mal connu. J'en vois un symbole dans cette photographie que l'on présente souvent et qui symbolise le Front populaire. Elle a été prise à l'occasion du grand défIlé du 14juillet 1936. On voit à la tribune érigée sur la place de la Bastille une petite demi-douzaine de personnalités politiques, dans l'ensemble assez bien connues. Tout le monde reconnaît Léon Blum, personne n'a de difficulté pour identifier Maurice Thorez, on reconnaît encore Roger Salengro, Pierre Cot, et puis il y a un personnage dont souvent on ne sait pas qui il est, qui quelquefois d'ailleurs est mal identifié dans la légende de la photographie, qui est le seul à porter un chapeau alors que les autres sont tête nue: c'est Maurice Viollette. Ce sera l'un des objets de notre colloque, non pas de mettre un nom sur une figure jusque-là anonyme, mais de préciser davantage les contours de sa personnalité et de faire en sorte, que Maurice Viollette, ministre d'Etat, vice-président du Conseil, représentant d'une des composantes du rassemblement populaire, d'une des quatre grandes formations politiques, d'une des grandes dix organisations qui sont invitantes du rassemblement populaire, soit mieux connu et prenne sa place dans la galerie des figures exemplaires et éponymes de ces événements. C'est à la fois un homme, un temps, une tradition de pensées dont il s'agit et ceci justifie, si besoin en était, que nous ayons consacré trois demi-journées à mieux connaître cette figure et son rôle politique. René REMOND Président de la Fondation Nationale des Sciences Politiques

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AVANT-PROPOS
UN HOMME, TROIS RÉPUBLIQUES

Françoise Gaspard Maître de Conférences à l'Ecole des Hautes Écoles en sciences sociales

En 1954, François Mitterrand est nommé ministre de l'Intérieur du gouvernement Pierre Mendès France. Il consulte Maurice Viollette sur la situation en Algérie. Le vieux parlementaire - il a quatre-vingt quatre

ans

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confie au jeune ministre qu'il aimerait avoir son âge et ses

responsabilités. Ses yeux s'emplissent de larmes. Amertume d'une carrière qu'il eût souhaitée autre? Sans doute. François Mitterrand évoquant aujourd'hui celui qui fut son collègue à l'Assemblée nationale sur les bancs de l'UDSR résume d'une formule la dimension mais aussi la tragédie de ce grand notable qui a traversé trois Républiques: « Un homme plus grand que son destin (1). » S'il fallait mesurer le destin d'un homme politique à la longévité de la carrière, Maurice Viollette serait digne de figurer parmi les tous premiers: maire pendant cinquante-et-un ans, conseiller général pendant cinquante-six ans, président du Conseil général pendant quarante ans, parlementaire pendant trente-six ans, Maurice Viollette a continuellement détenu un mandat électif (si l'on indu la période de l'Occupation pendant laquelle il fut démis de ses mandats par le gouvernement de 9

Vichy) pendant soixante-deux années consécutives. Plus qu'à cette exceptionnelle longévité, c'est bien sûr aux qualités de l'homme que François Mitterrand fait référence et d'abord, nous aurons constamment l'occasion d'y revenir, à la fermeté et la constance de son engagement républicain. A y regarder de près nous voyons que ces qualités n'ont pas trouvé l'occasion de se traduire par une carrière à leur mesure. Certes Maurice Viollette fut quatre fois ministre et notamment ministre d'État des gouvernements de Léon Blum. Certes il fut gouverneur général de l'Algérie et y laissa une marque profonde. Mais on ressent à lire son long parcours, comme il dut le ressentir lui-même, une impression d'inachèvement. L'histoire - qui opère un tri - n'a guère jusqu'à présent fait de place à Maurice Viollette sinon pour retenir son nom, accolé à celui de Léon Blum, à propos d'un projet concernant l'Algérie. C'est pour réparer cet oubli qui lui semblait injuste et dommageable que la Société d'Histoire Contemporaine d'Eure-et-Loir a, en 1985, suscité une série de travaux, organisé diverses manifestations afin que l'homme et son œuvre sortent de l'ombre. Le colloque de Chartres a démontré par la qualité des intervenants, l'intérêt que porte la communauté des historiens à Maurice Viollette.. Il a permis aussi, nous le pensons, d'éclairer, audelà du personnage, l'histoire de la Troisième République. Pour introduire les actes de ce colloque il nous a semblé utile d'établir une courte biographie de Maurice Viollette. Elle permettra de resituer plus aisément, dans leur contexte, l'ensemble des communications.

Un jeune bourgeois socialiste de la fm du XIXe siècle Maurice Viollette est né le 3 septembre 1870. Dans ses Notes (2), court ouvrage où il rassemble ses souvenirs à la faveur de l'inactivité dans laquelle le plonge sa mise en résidence surveillée par le gouvernement de Vichy, il se plaît à souligner le symbole: «Je suis né le 3 septembre 1870, le jour de Sedan, à midi. C'est à peu près à cette heure : là que Napoléon III allait porter son épée déshonorée à son cousin le roi de Prusse. En effet, dans mon petit patelin, je suis venu annoncer la République (3). » Maurice Viollette est d'origine beauceronne. Sa famille est installée à Janville, bourgade des confins de l'Eure-et-Loir, de la Seine-et-Oise et du Loiret depuis le milieu du XVIIIesiècle. Elle semble avoir, aussi loin qu'on remonte, du côté des hommes comme du côté des femmes, ses racines dans cette Beauce profonde, du côté de Sancheville qui fut aussi le.berceau de la famille de Joseph Caillaux. La Révolution de 1789 a permis aux Viollette de quitter la terre et la boutique pour accéder à la bourgeoisie. A Janville, où le quadri-aïeul 10

de Maurice Viollette s'installe dans la première moitié du XVIIIesiècle, la branche des Viollette dont est issu Maurice connaît une ascension sociale lente mais continue. Jean-François meurt en 1744. Il était marchand. Son fils, à la faveur de la Révolution, devient huissier. Le grand-père du futur député hérite de la charge et on le voit bientôt s'installer comme escompteur. Il lègue la banque à son fIls Jules. Les mariages confortent l'aisance des hommes. A partir de la Restauration, les fils Viollette ne trouvent plus au village l'épouse qui permet de consolider le patrimoine. Ainsi le grand-père « monte »-t-il à Étampes pour y demander la main de la fille d'un riche meunier. C'est à Artenay, au sud de Janville, que l'on va chercher pour le père de Maurice, l'épouse qu'il a demandé à ses parents de trouver alors qu'il se prépare à regagner Janville, ses études terminées (4). Elle est fille d'huissier. Maurice Viollette aimait rappeler ses origines qui témoignent de ses racines dans le département d'Eure-et-Loir où il choisit, à trente ans, de revenir -après avoir tenté sa chance ailleurs- pour se faire élire. Mais il insistait plus encore sur sa fIliation républicaine. Non seulement il est né avec la République mais de « sang» républicain: « Il y en a qui naissent chouans; je suis (...) né bleu)) écrit-il. Son ancêtre, Jean François Viollette, fut en effet nommé, en 1793, administrateur du district de Janville: « Inutile donc, de lui demander son certificat de civisme (5). )) A cet aïeul sans-culotte il faut encore ajouter un arrièregrand-oncle curé constitutionnel: la parenté est particulièrement chère au cœur du jeune député socialiste-indépendant qui vote, en 1905, la séparation de l'Église et de l'État. Maurice Viollette, en revanche, s'attarde moins volontiers sur les conditions de la nomination de son grand-père comme maire de Janville. Julien Nabor, en effet, ne fait pas figure d'opposant à l'Empire, au point qu'en 1865 le Préfet propose à Napoléon III sa nomination comme premier magistrat de la commune. Conseiller général il bénéficie pour sa campagne du soutien de l'administration. Il est enfin, dans son canton, l'agent électoral du baron Reille, candidat officiel de l'arrondissement. Il apparaît en fait que les Viollette ont constamment depuis la Révolution épousé, sans difficultés apparentes, les régimes qui se sont succédé; Maurice Viollette définit sa famille comme « voltairienne et libérale ))(6). Si le grand-père soutient ouvertement l'Empire c'est, il est vrai, dans sa période libérale, et il convient de rappeler qu'être bonapartiste, en Beauce, sous le second Empire, c'est être d'abord antimonarchiste. Julien Nabor Viollette est d'ailleurs battu aux élections cantonales de 1870 par un candidat réactionnaire. Son fIls, Jules, reprend le flambeau. Il est à son tour nommé maire de Janville. Par la République cette fois. Jules est républicain. Modéré certes. Mais profondément attaché au nouveau régime comme en témoigne sa profession de foi aux élections cantonales de 1880: « Je suis dévoué aux institutions républicaines et je ferai tous mes efforts pour les faire accepter par ceux qui y résistent encore et surtout
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pour les faire respecter de ceux qui y sont hostiles. Mon caractère et mon indépendance me refusent tout compromis avec les idées extrêmes, qu'elles soient radicales ou réactionnaires. Je veux le progrès incessant, mais mesuré et réfléchi, pour qu'il soit durable. Au point de vue religieux: je déclare que la religion et ses ministres doivent être respectés, mais ces derniers seront d'autant plus certains de respect qu'ils se consacreront uniquement à leur mission et ne serviront pas d'instruments aux partis hostiles qui combattent le gouvernement que le pays s'est donné... (7). » C'est dans le paysage ouvert de la Beauce, dans ce gros bourg rural qu'est Janville, au sein d'une famille ouverte aux idées nouvelles et installée dans le monde des notables que grandit Maurice Viollette. Cette petite bourgeoisie rurale finance les récoltes et en tire une aisance certaine, lit Voltaire et Rousseau et envoie ses fils au Lycée et à l'Université pour apprendre le droit. Le cadet est destiné à revenir au village pour reprendre la banque au moment où le père se prépare à vivre de ses rentes et pour assurer, si possible, la succession à la mairie. L'enfance du jeune Maurice est solitaire. Son frère, son cadet de dixhuit mois, et lui n'ont pas le droit de fréquenter les jeunes paysans du village. Les seuls événements qui viennent rompre la monotonie de la

vie rurale sont la fête patronale, l'ouverture de la chasse et - mais une fois tous les sept ans seulement - le comice agricole. Il reste au fil de
l'année les longues promenades et la lecture. Le récit que fait Maurice Viollette dans ses mémoires de la vie à Janville dans ces années 1870 évoque irrésistiblement les descriptions d'Illiers, autre chef-lieu de canton du département, non loin de Janville, où Marcel Proust, contemporain de Maurice Viollette, venait passer ses vacances. Le jeune Marcel se promène autour de Combray, du côté de chez Swann ou du côté de Guermantes. Maurice, lui, aime faire « le tour des remparts, ou plus exactement des fossés. J'évoquais, écrit-il soixante ans plus tard, les sièges des temps passés, les luttes entre Louis le Gros et les seigneurs du Puiset, l'arrivée de la Pucelle à Janville». La tante Léonie suit de sa fenêtre les moindres événements de Combray. « Ma mère, raconte Maurice Viollette, était dans son petit salon où elle s'installait dès qu'elle descendait... Sa table à ouvrage était perpendiculaire à la fenêtre, SOhfauteuil devant la table, il ne pouvait ainsi passer personne dans la rue sans qu'elle l'aperçût... (8).» La sensibilité enfin des deux enfants d'une France dont le regard est tourné vers la ligne bleue des Vosges est la même: lorsque la fille du jardinier entend le bruit de la cavalerie en manœuvre de garnison entrant dans Combray, Marcel quitte son livre pour venir, avec les domestiques, admirer l'armée française. Maurice évoque ce matin d'été, vers 1876, où il a été réveillé « par une pétarade inattendue. C'était un détachement d'infanterie d'Orléans qui venait faire la "petite guerre", comme on disait alors, sous 12

nos fenêtres. Mes grands-parents en étaient tout ragaillardis. C'était la

première manifestation - combien modeste cependant

-

à laquelle ils

assistaient depuis nos malheurs de 1871 » (9). A huit ans, Maurice quitte Janville pour ne plus y revenir, jusqu'au baccalauréat, qu'au moment des vacances. A Janville, il n'y a pas d'école digne de ce nom. Celle du père Chartier, où il faut apporter sa bûche l'hiver, n'est pas digne des fils du maire. Maurice et son frère sont donc envoyés comme internes au lycée Pothier d'Orléans, que fréquente aussi le jeune Péguy. Les sorties du dimanche chez les grands-parents maternels qui habitent un faubourg de la ville ne remplacent pas la chaleur du foyer et en particulier sa mère. La liberté qu'il a à Janville lui manque. « Ce n'est pas bon de séparer l'enfant de sa famille si jeune» (10) estimait-il plus tard évoquant ses années de lycée. Maurice n'obtient que des résultats scolaires médiocres mais trouve un dérivatif à son ennui dans la lecture. Celle de Pascal le conduit à perdre la foi de sa mère; celle de Louis Blanc l'amène dans une lettre à recommander à son père d'organiser « en association les maçons et artisans des diverses corporations de J anville » (11); celle des historiens du XIxe siècle le détermine à se sentir « Jacobin, Montagnard et avec Robespierrre » (12). Il a le malheur, alors qu'il est en rhétorique, de voir mourir son frère auquel il était profondément attaché. Il est désormais le seul fils. Celui qui est voué à revenir, ses études terminées, reprendre la banque de Janville et, pourquoi pas, la mairie. Comme nombre de jeunes gens de la bourgeoisie, il opte à dix-huit ans pour l'engagement volontaire afin de n'accomplir qu'une année de service militaire et de commencer au plus tôt ses études supérieures. La loi militaire de 1872 permet en effet aux bacheliers, moyennant le versement d'une somme de mille cinq cent francs, de devancer l'appel et de n'accomplir qu'un an de service militaire au lieu de cinq. Maurice Viollette accomplit son service au 82e de ligne de Montargis en pleine crise boulangiste. Service militaire de jeune bourgeois: il dispose d'un « brosseur}} qui lui épargne les tâches matérielles du soldat ordinaire comme l'astiquage des bottes et ceinturons, il est dispensé de corvées et dîne dans une pension de famille proche de la caserne. En 1889 il peut donc commencer ses études. Il « monte » à Paris où la tradition familiale lui impose de s'inscrire à la faculté de droit. Jeune homme sans doute réservé, il participe néanmoins à la vie du quartier latin des années 1890 encore bruissantes de l'agitation boulangiste, parcourues par les conséquences du scandale de Panama et la montée des conflits sociaux, marquées bientôt par l'affaire Dreyfus. Il fréquente le café de la Source, au bas de la rue Soufflot, où il croise Verlaine. Il va écouter dans les « caveaux)} Xanrof, Yvette Guilbert et JeanBaptiste Clément. Mais surtout il s'engage: il est anti-boulangiste, il sera bientôt Dreyfusard. Il est aussi socialiste, nous y reviendrons. Il est avant tout pressé d'obtenir sa licence. Non pour rentrer à Janville, au grand désespoir de son père. Pour devenir avocat. C'est alors 13

la voie royale qui conduit à la politique. La République des avocats n'est pas un vain mot. Il sera donc avocat pour assurer son indépendance et fera de la politique pour servir la République. A le suivre dans ces années 1890 où il a entre vingt et trente ans, on voit se dessiner la tentation pour la c~rrière politique en même temps que la personnalité du futur homme d'Etat. La carrière? Il s'y exerce. Au sein de l'Association Générale des Étudiants de Paris dont il est membre et où l'extrême gauche dont il fait partie est active. Au sein de l'Union de la Jeunesse Républicaine, vivier de futurs députés que Millerand 'él présidée et dont Maurice Viollette devient le secrétaire général en 1895. Au sein de la Conférence Molé-Tocqueville, groupement d'étudiants en droit qui s'amusent à mimer la Chambre des députés et s'entraînent chaque semaine aux joutes oratoires dans un amphithéâtre de l'École de médecine, rue des Saint-Pères, avant d'aller souper chez Lipp. Il Yintervient fréquemment en 1896 et 1897 affichant des positions socialistes avancées. Jeune homme de gauche, Maurice Viollette est aussi, dès 1893, entré dans la franc-maçonnerie où il fréquente, comme le montre André Combes, radicaux et socialistes proches du pouvoir (13). L'année précédente il a prêté serment. Il est avocat et, même s'il prépare sa thèse, autonome à l'égard de sa famille. Ilpoursuit résolument le cursus qui mène à la députation. C'est ainsi, passage presque obligé, qu'il entre au service d'un député comme secrétaire parlementaire, ce qui le conduit à fréquenter les couloirs du Palais Bourbon. Son « patron» n'est pas un député de seconde zone: c'est Alexandre Millerand, le fédérateur des socialistes à la Chambre, l'homme du discours de Saint-Mandé - que Maurice Viollette prend sous sa dictée - le patron du quotidien national de gauche, la Petite République. Peut-on, sans abus de langage, parler d'un Maurice Viollette socialiste? La question a été soulevée au cours du colloque à l'occasion de la communication de Gilles Candar. L'idée, il est vrai, heurte la mémoire des habitants d'Eure-et-Loir pour lesquels Maurice Viollette s'est identifié à la République radicale. Les radicaux pourtant concèdent qu'il ne fut jamais des leurs. Les socialistes quant à eux se souviennent qu'il fut sans pitié contre les candidats de la SFIO qu'il affrontait aux premiers tours des élections. Pour Madeleine Rebérioux, Maurice Viollette a fait un choix déterminant en 1905: il n'a pas adhéré à la SFIO. Il nous apparaît en vérité que, si Maurice Viollette appartenait incontestablèment à la mouvance socialiste et que ses années de formation ont marqué ses engagements et ses refus ultérieurs, il témoigne très tôt d'un fort souci d'indépendance. Il choisit, dès 1893, entre les multiples chapelles d'un socialisme qui cherche son unité sans parvenir à masquer ses divisions, la Fédération des Travailleurs Socialistes de France. Il est un disciple du vieux Paul Brousse. Qu'un jeune homme ambitieux adhère à ce mouvement, sinon moribond au moins marginal en ce milieu des années 1890, peut paraître

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singulier. Les « possibilistes », comme on les appelle, ne sont ni l'aile la plus active, ni la plus avancée du socialisme de l'époque. Là se dessine incontestablement l'une des facettes de la personnalité de Maurice Viollette. Au broussisme qui voit dans la commune le lieu privilégié pour résoudre la question sociale, il restera fidèle toute sa vie au point de devenir un praticien de ce qu'on a appelé le « socialisme municipal»

Un notable local de premier plan
C'est dans l'arrondissement de Dreux que Maurice Viollette va, au début du siècle, s'engager dans une longue carrière de notable local. En 1902, il a à peine plus de trente ans. Les photos nous le montrent comme un jeune homme à l'allure conquérante. Il est avocat et a plaidé quelques causes en vue: procès de presse, procès de la verrerie d'Albi à la demande de Jaurès. Il est proche du pouvoir: Millerand, en 1899,

est devenu ministre - le premier socialiste à entrer dans un gouvernement « bourgeois» - du cabinet Waldeck-Rousseau. Maurice Viollette l'a suivi comme secrétaire particulier. Déjà il a fait ses premières armes en politique. Il a été élu conseiller municipal de Janville en 1897 lors de l'élection partielle qui a suivi la mort de son père. Mais Janville, modeste chef-lieu de canton d'un arrondissement conservateur tenu par Paul Deschanel, ne lui laisse guère espérer la possibilité de mener une carrière politique. Il a donc quitté l'Eure-et-Loir pour tenter de s'implanter à Chinon. Il existe en effet en Indre-et-Loire une section importante de la Fédération des Travailleurs Socialistes de France. Dès 1896, on voit Maurice Viollette aller plaider fréquemment à Tours. Il profite de ses déplacements professionnels pour tenir, le soir, des réunions politiques dans le département où il fréquente la loge maçonnique, Les Enfants de Rabelais. Les élections de 1898 approchent. Les socialistes lui proposent d'être leur candidat dans la circonscription de Chinon, tenue par un député radical. Hésite-t-Ïl à franchir le pas comme semble l'indiquer la lettre d'encouragement que lui adresse alors Millerand (14)? En tout cas il mène sa première campagne législative avec l'ardeur du jeune militant, parcourant les campagnes à bicyclette et obtenant un résultat honorable au premier tour: vingt pour cent des suffrages exprimés. Il se désiste pour le second tour en faveur du candidat radical, Leffet, arrivé en tête des candidats de gauche et ne renonce pas à faire carrière dans le département. Il loue une petite maison à Azay-le-Rideau et se présente aux élections muni-

cipalesde Tours sur la liste du maire radical-socialiste,Pic-Paris, en 1900. .
Son élection est triomphale. La presse de droite le décrit comme l'homme fort de la municipalité et brandit à son propos le spectre de la montée du collectivisme à Tours: ne serait-il pas entré, à la mairie le soir des 15

élections le drapeau rouge à la main en chantant, avec ses partisans la Carmagnole et l'Internationale (15)? A la veille des élections législatives de 1902, Maurice Viollette fait figure en Indre-et-Loire de futur député. Ses succès d'avocat, les relations qu'il a nouées dans le département, sa position de vénérable de la loge Les enfants de Rabelais de Chinon, son activité de militant sur le terrain et enfin le succès qu'il a obtenu à Tours aux municipales de 1900 lui permettent d'espérer arriver en tête des candidats de la gauche au soir du premier tour de scrutin. Il renonce pourtant, à la fin de l'année 1901, à l'Indre-et-Loire pour venir se présenter en Eure-et-Loir dans l'arrondissement de Dreux. Il semble que Waldeck-Rousseau ait fait comprendre à Millerand qu'il n'était pas opportun que son proche collaborateur mette en danger un député radical qui avait soutenu loyalement - et fort opportunément - le gouvernement. On cherche donc une circonscription pour le jeune chef de cabinet. Ce sera celle de Dreux où, au terme d'une campagne mouvementée, Maurice Viollette se fait élire le Il mai 1902 (16). Il n'a pas encore trente-deux ans. Le jeune député apparaît cependant à Dreux comme un homme trop pressé et trop parisien. Ses adversaires pensent que leur défaite n'est que provisoire et que Maurice Viollette ne s'implantera pas. Ils se trompent. Malgré quelques erreurs de début de parcours, dues à son impatience, Maurice Viollette va conquérir un à un les mandats qui feront de lui un notable local, et, pour un demi-siècle, l'homme fort du département. Sa victoire aux élections législatives marque en fait le point de départ d'une carrière qui va se prolonger pendant cinquante-huit ans. Vingt-cinq ans plus tard, en 1933, une quarantaine de parlementaires, une délégation d'élus algériens, le ministre de l'Intérieur, Camille Chautemps, et le président du Sénat, Jules Jeanneney, viennent présider un grand banquet républicain pour célébrer le jubilé de Maurice Viollette, maire de Dreux depuis un quart de siècle. Il est aussi depuis 1921, président du conseil général d'Eure-et-Loir, et, depuis 1929, sénateur. Son passage en Algérie, comme gouverneur général, est présent à l'esprit de tous. Comment Maurice Viollette a-t-il pu s'implanter dans cette ville bourgeoise, dans ce département rural, certes républicain mais peu ouvert au socialisme, synonyme de collectivisme? En 1902 les jeux n'étaient pas"faits. Maurice Viollette a remporté le siège de député grâce, c'est vrai, à une campagne dynamique face à une droite essoufflée. Sa victoire cependant s'inscrit d'abord dans la poussée de gauche qu'enregistre alors le corps électoral. A Dreux il reste contesté, regardé comme un «accouru» pien que ses origines b~auceronnes l'enracinent dans le département. Mais il a su construirë un réseau et .des relais propres- à installer ce qu'on a appelé la « République radicale » à laquelle on l'a> souvent identifié. Ce réseau, Éric Lenud montre qu'à Dreux, Maurice Viollette l'a dès le début de son règne, tissé avec efficacité (17). Aux associations qu'il a créées dans sa commune, il convient d'ajouter le rôle 16

I

qu'a joué la maîtrise par l'homme politique d'une partie de presse locale à l'étude de laquelle nous nous sommes attaché (18). Se dessine ainsi ce qu'on a appelé en Eure-et-Loir le « Viollettisme ». Maurice Viollette a certes des adversaires. La droite et l'extrême-droite
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dont il est l'une des bêtes noires au plan national et qui tentent contre

lui deux attentats (19) - le poursuivent jusque dans ses terres. A deux reprises elles croiront l'avoir éliminé: en 1919 en menant contre lui une campagne haineuse et diffamatoire tendant à le décrire comme un « planqué» durant la guerre. Il est battu aux élections législatives.. Son échec pourtant est davantage lié à son refus d'adhérer au Bloc national dans lequel ses amis radicaux d'avant la guerre se réfugient. Il est de courte durée..La semaine suivante il est réélu conseiller général et quinze jours plus tard maire de Dreux. Au lendemain de son échec aux élections législatives, il refuse de se. présenter aux élections sénatoriales bien que ses amis l'y poussent: « se précipiter pour tâcher de décrocher un mandat sénatorial parce que six semaines auparavant les électeurs n'ont pas jugé nécessaire de vous renouveler le mandat législatif serait à mes yeux la preuve d'une petitesse d'esprit inquiétante» (20). Il sait désormais qu'il faut savoir être patient: en 1924, il est réélu triomphalement député. En 1938 il subit un nouvel échec. Au Sénat cette fois, où il est entré

en 1929. Il est

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et l'un des rares

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antimunichois. Il l'a dit et écrit

dans ses journaux, tout en sachant qu'il allait à l'encontre de l'opinion. Il est aussi un des artisans de la création de l'Office du blé que les grands propriétaires de la Beauce, parmi lesquels il y a beaucoup de grands électeurs, n'ont pas accepté. Deux échecs - auxquels il faut il est vrai ajouter sa tentative malheureuse à la mairie de Dreux en 1903 et une ultime tentative de

revenir au Sénat en 1956 -

dans une vie où il fut trente-quatre fois

candidat à un mandat local ou national, voilà un bilan que nombre d'hommes politiques envient! Les grands colons d'Algérie eurent beau financer à grands frais des campagnes contre lui après son passage en Algérie, il est quasiment indéracinable. A quoi tient cette longévité? Aux relais locaux qu'il a construits dès son arrivée dans le département au début du siècle. Au fait surtout qu'il a, eJ].Eure-et-Loir; refusé de s'identifier à un parti cherchant plutôt à s'assurer le soutien de ceux dont il se sentait proche. L'Eure-et-Loii est une terre radicale? Il ménage les radicaux sans jamais açlhérer au parti. 'Dreux connaît une poussée socialiste? IlIa neutralise en faisant imprimer sonjournal local, l'Action Républicaine, chez l'imprimeur qui ~~rle leader local de la SFIO. Il est vigoureusement anti.:communiste? Il tait ses réticenêesen 1935-1936 et milite pour le.IFront populaire. A Dreux et dans son département il est de gauche et ne le cache pas. Il estpourtaî;1t] inclassa,b1e: Il fai~ surtout qu'aucuncartdidat de la gauche non communiste ne puisse être ~lu sans son aval. Quand en 1930 le parti Radical et Radical Socialiste désigne, contre sa volonté, un jeune
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loup parisien pour briguer le siège de député qu'il vient de laisser vacant en se faisant élire au Sénat, il n'hésite pas à sQutenir et à faire élire le candidat de la SFIO qu'il a le sentiment de pouvoir mieux contrôler. Le jeune loup, qu'il était lui-même en 1902 et dont l'un des premiers arrêtés municipaux en 1908 fut de réglementer la sonnerie des cloches et d'interdire les processions, s'est assagi: il fait désormais figure d'homme d'ouverture. Il devient aussi avec ~e.temps une sorte de patriarche qui fait poursuivre à Dreux son expansion. Le 14 juin 1940, Jean Moulin vient à Dreux. La ville a été bombardée quelques jours plus tôt: « Je regarde Viollette, assis à mes côtés, écrit le Préfet d'Eureet-Loir. C'est sa ville qui, demain, dans quelques heures peut-être, va être livrée à l'ennemi; c'est cette ville qu'avec une poigne parfois un peu rude, il a dirigée pendant trente ans. Il n'est pas de quartier, pas de rue, pas un coin de terre qui ne lui doive quelque chose. Ses adversaires disaient de lui « qu'il avait la maladie de la pierre ». Et c'est vrai. Il a bâti, bâti sans arrêt, des hôpitaux, des maternités, des écoles, des sanas, des cités ouvrières... Maintenant que nous roulons dans des rues semées de ruines, face à cette œuvre de destruction systématique, je pense qu'il est beau d'être accablé du nom de bâtisseur (21). »Maurice Viollette c'est vrai, a construit, beaucoup construit. L'œuvre de Maurice Viollette ne

peut cependant se résumer à une grande entreprise de construction. Ou
plutôt ses constructions s'jnscrivent dans une conception du rôle de la commune: là, l'individu, la famille, doivent trouver la possibilité maximum de promotion, pouvoir vivre une véritable égalité des chances devant la vie, dIsposer de services qui échappent à la concurrence sauvage ou au monopole privé dès lors qu'ils ont un caractère de nécessité pour l'épanouissement ou la survie. S'il a, à la veille de là guerre, des adversaires il est respecté et sa
,

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révocation de maire, le Il décembre 1940par le Gouvernement de Vichy,
est le signal de l'entrée dans la Résistance de' nombreux jeunes drouais.

Un homme d'État
L'historien qui regarde la vie de Viollette s'interroge: pourquoi n'apparaît-il pas davantage dans les combinaisons ministérielles? Pourquoi n'a-t-il pas - comme tant d'autres - fait un passage à la présidence du Conseil? Dès son entrée à la Chambre des députés, Viollette fait preuve d'une activité débordante. C'est chose rare chez un jeune député: la règle est davantage de se taire, d'observer, d'attendre qu'un aîné sollicite des nouveaux venus un rapport ou une intervention. Lui, à peine élu, dépose proposition de loi sur proposition de loi, rédige rapport sur rapport, intervient fréquemment, interpelle le gouvernement. Trente ans plus tard, 18

Jules Jeanneney rappelle ses débuts: « Je vis alors Viollette, devenu député à trente-deux ans, s'en prendre presqu'aussitôt au Code civil et avec une ardeur qui me paraissait désinvolte (22). » Désinvolture? A certains égards. Non que Viollette ne travaille ses propositions et ses interventions. Au contraire. Mais il défie les règles qui président à une carrière, ne ménageant aucun intérêt quand ils lui paraissent devoir être combattus. Il est vrai qu'il s'attaque à des sujets de fond: légitimation des enfants adultérins, extension des causes de divorce, droit pour la femme mariée à disposer librement de son salaire. Il s'en prend bientôt aussi à la loi sur la presse déposant un projet qui a pour objet d'interdire la publication de dessins ou de photographies de crimes de sang. Accusé par la droite de vouloir ruiner la famille et d'encourager la polygamie, il n'est pas sûr qu'il soit toujours suivi par les socialistes, souvent conformistes en matière d'évolution des mœurs. Dans les rédactions on s'inquiète de sa proposition tendant à réviser la loi de 1881 : une partie de la presse ne vit-elle pas des récits des crimes? La réplique ne tarde pas : désigné comme voulant attenter à la liberté de la presse, il est victime d'un boycottage durable dans les colonnes de nombreux quotidiens. Rapporteur du budget des colonies à partir de 1911, il ose s'attaquer aux abus inquiétants d'une certaine forme de colonisation, dénonce la politique des grands colons mais aussi les pratiques de l'administration coloniale. Cela lui vaut d'être provoqué en duel et d'être au cœur de l'un des scandales politico-financiers de l'avant guerre, celui de la N'Goko Sangha, qu'il révèle, s'en prenant non seulement aux grandes compagnies mais aussi au puissant rédacteur du Temps, André Tardieu (23). Sa « désinvolture» est en fait la marque d'un esprit libre. Dès lors il apparaît trop marqué pour qu'on lui propose un ministère, même si l'on salue ses compétences et sa technicité. Son premier portefeuille ministériel, c'est justement à sa compétence d'administrateur local qu'il le doit. En 1914, il est parti pour le front. Il s'est battu. Mais, dès que les Assemblées recommencent à siéger, il vient reprendre ses fonctions de vice-président de la Chambre des députés et surtout gère la ville de Dreux, où il met en place un système de ravitaillement remarqué: la commune achète et revend dans des magasins municipaux les denrées nécessaires à la population afin d'éviter la pénurie et le marché noir. En 1917, alors que le ravitaillement de la France devient difficile en raison de la guerre sous marine, Ribot appelle Viollette au ministère du Ravitaillement et des Transports Maritimes. Il a quarante-sept ans. Cette expérience ministérielle ne dure que ce que dure le gouvernement Ribot, quatre mois. Pourtant chacun s'accorde à voir en lui un homme d'État. Mais c'est, de nouveau, de son banc de député qu'il va faire trembler ceux qui tiennent les rênes de l'État avec, ainsi que l'écrit Briand, « l'âme et le langage impitoyable du procureur ». ' Son retour à la chambre en 1924, après cinq années hors du 19

Parlement qu'il a mis à profit pour conquérir la présidence du conseil général d'Eure-et-Loir et asseoir son pouvoir sur la presse locale et départementale, le voit accéder aux fonctions de rapporteur général du budget. Là encore c'est en procureur qu'il rapporte, se heurtant s'il le faut à Joseph Caillaux, son ami, qu'il a soutenu dans les moments difficiles en témoignant en sa faveur devant la Haute cour (24). Est-ce pour l'éloigner qu'on lui propose alors le poste de gouverneur général de l'Algérie? Peut-être. Mais ce n'est pas la première fois qu'on lui propose une charge outre-mer. Il a refusé avant 1914 l'Ambassade à Ankara, puis le gouvernement général de Madagascar, le gouvernement général d'Indochine enfin en 1925, le Haut-commissariat du Pacifique. Il accepte cette fois de partir pour Alger où il va remplacer Jules Steeg. Les deux années qu'il passe à Alger révèlent, s'il en était besoin, le courage et les qualités d'administrateur de Viollette. Sa nomination a fait l'effet d'une bombe: députés et sénateurs algériens se sont livrés à un véritable assaut contre le président du Conseil pour qu'il revienne sur sa décision. On connaît, en effet, les sentiments de Viollette sur les abus de la colonisation et sa proposition de loi de 1915 sur la naturalisation des indigènes. On sait qu'il s'attaquera à la morgue des colons et aux pratiques de l'administration. Ce qu'il fait, laissant de son passage un bilan économique et social considérable. Mais il est vaincu. Contraint en 1927 à la démission: calomnies, diffamation, blocage des

« délégations financières» -

pseudo-parlement algérien dominé par les

grands colons - usent le gouverneur qui a bientôt le sentiment de n'être plus soutenu par le gouvernement. « Prenez garde, a-t-il dit aux délégués financiers, les indigènes d'Algérie, par votre faute sans doute, n'ont pas encore de patrie; ils en cherchent une. Ils vous demandent la patrie française. Donnez-la leur vite ou sans cela ils en feront une autre (25). » L'Algérie vivra-t-elle ?, le livre qu'il a publié à son retour en France, témoigne de la clairvoyance de Viollette. Il l'écrit en espérant se tromper: pour lui, comme pour cette génération de républicains, l'Algérie ce doit être la France, mais un morceau de France qui respecte la dignité des indigènes et leur donne des droits. Sinon.... Si à Dreux, Viollette ne fait pas figure d'homme de parti, à Paris il a, en revanche, une activité politique de premier plan. Socialiste, il n'a pas rejoint les « unifiés» en 1905 notamment parce qu'il n'a pas supporté l'anathème qui a frappé Millerand en 1898 de la part des

guesdistes. . Il ne va pas pour autant vers le parti radical. Il se situe à
la charnière, plus proche des socialistes - avec lesquels il entretient des relations profondes - que des radicaux dont il condamne les atermoiements notamment sous le Front populaire, et siège en 1906 sur les bancs des socialistes indépendants. Parmi eux certains éprouvent le besoin d'une structure. C'est ainsi que naît en 1911 le parti RépublicainSocialiste où se côtoient Painlevé, Briand, Viviani, Paul-Boncour. 20

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