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DE L'ADRAR AU TAGANT

De
200 pages
Ni monographie experte ni guide touristique, cet ouvrage est plutôt un recueil d'impressions ressenties lors d'un séjour en Mauritanie par l'écrivain et le peintre. Tout à tour défilent les sites préhistoriques et les cités fantômes, les palmeraies et autres lieux magiques, apparaissent les cicatrices de la guerre, les discriminations larvées au relent d'esclavage. Tout est prétexte à l'extase : la pluie bienfaitrice après la chaleur d'enfer, les mirages, les ciels étoilés, les petits marchés, le thé à la menthe, les pistes de l'Adrar et du Tagant.
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Nicolas ROUSSEAU

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De l'Adrar au Tagant
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Itinéraires Mauritaniens
Aquarelles d'Aloys PERREGAUX

J
I

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L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

-L'auteur Né en ] 95] à Versail1es, enseignant de profession, Nicolas Rousseau vit et travaille actuellement près de Neuchâtel, en Suisse. Très jeune déjà, il s'intéresse à la littérature et à la philosophie, ainsi qu'à l'histoire des civilisations. Titulaire d'un doctorat ès lettres, il a étudié les idées sur le langage que développent des auteurs du XVIIIe tels Condillac et Diderot. II pratique lui-même diverses formes d'écriture; il a publié deux recueils de poésie, D'un mot d'amour la mort (Paris, Editions Saint-Germain-des-Prés, 1990), Ce beau désert du monde (Genève, Slatkine, 1998), et il prépare aujourd'hui un ensemble de nouvelles. II puise une large part de son inspiration dans les voyages qu'il entreprend, et qui en particulier l'ont déjà conduit à travers différentes régions d'Afrique.

- L'illustrateur

Né en 1938, Aloys Perregaux vit et travaille également dans le canton de Neuchâtel. Il s'est très tôt voué à la peinture; auteur d'une thèse de doctorat sur Charles Lapicque, il est surtout connu pour ses talents d'aquarelliste et compte de nombreuses expositions à son actif. Lui aussi nourrit son art en voyageant. Une de ses dernières publications :Aquarelles nord-africaines (Hauterive,Editions Gilles Attinger, 2000).

(Ç)L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2233-4

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Ce récit, je le dédie à celles et ceux qui m'ont accompagné en Mauritanie.

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.MAURiTANiE

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PROLOGUE
Pourquoi partir, toujours partir? Voyageurs impénitents, quel plaisir trouvez-vous à errer panni ces paysages aussi hostiles, et dans des conditions de sécurité et d'hygiène aussi précaires? Une véritable fuite en avant, assortie d'un brin de masochisme, une incapacité àjouir des lieux et temps présents! Et n'allez surtout pas prétendre que vous enrichissez ainsi votre connaissance du vaste monde; où que vous alliez, vous restez le touriste en mal d'exotisme facile, le voyeur, l'intrus ... Pire encore, dans cette Afrique très pauvre où vous bourlinguez, votre présence même suffit à déstabiliser les populations; vous leur exhibez vos richesses, vous les habituez à tout monnayer, ces photos auxquelles les enfants se prêtent avec de plus en plus de complaisance, ces petits objets artisanaux que les femmes fabriquent maintenant en quantité industrielle, jusqu'à ces pierres taillées ou polies que le désert saharien offre encore en abondance à l'amateur de préhistoire, et que tous se mettent à vous vendre. Ils ont peut-être raison, tous nos amis les sédentaires, l'imagination nous offre quelquefois les plus surprenants des dépaysements, le virtuel ne fait pas moins voyager que le réel! Et nous ne savons pas toujours profiter des splendeurs que recèlent nos forêts, nos lacs et nos prairies; partir très souvent pour des régions lointaines, c'est peut-être souffrir d'un regard fuyant, se révéler aveugle aux beautés toutes proches. Quant à ces peuples restés encore fidèles à leur mode de vie primitif, mieux vaudrait les admirer de loin que de trop près, là résiderait leur seule chance de salut. Il est vrai que les plaisirs de ce voyage en Mauritanie, nous les avons d'abord cherchés dans notre imaginaire: avant le départ, chacun de nous revécut l'épopée de l'Aéropostale, les escales de cap Juby et de Port-Etienne, la permanente rébellion des tribus maures, des Regueibat en particulier, les vagues du sable saharien venant mourir dans celles de }'Atlantique. Nous revenaient aussi en mémoire les grandes caravanes reliant le Maghreb à l'Afrique noire, le trafic des esclaves, le commerce de l'or, du sel, de la gomme. Et les récits de Théodore Monod 7

nous avaient déjà transportés vers les étendues desséchées de 1~ Adrar et du Tagant, vers les cités lointaines de Chinguetti,
d'Ouadane et d'Oualata, vers les hautes dunes de la Majabat al Koubra, un des plus vastes déserts du monde, pas un point d'eau sur près de huit cents kilomètres, un espace nu que les hommes et leurs chameaux mettent au moins vingt jours à parcourir. Sans oublier le film Fort Sagane, avec ses soldats au destin très romanesque~ ses longs soleils couchants sur fond d immensités de sable, avec aussi les audacieux décolletés de la jolie Sophie Marceau ... Ces belles images de rêve ont tellement envahi notre imagination que nous avons craint d'être déçus par la réal ité :ne partions-nous pas pour une Mauritanie déjà déformée par la civilisation? Cette ville sainte de Chinguetti à laquelle Le Figaro Magazine venait de consacrer un reportage photographique, n'allions-nous pas la découvrir grouillante d'autres touristes? Et sur les dunes prétendument immaculées de l'Adrar, ne risquions-nous pas de croiser d'autres méharées, de rencontrer les clients du Comptoir des déserts ou les lecteurs du Guide du routard? D'ailleurs, ce fameux Fort Sagane, savez-vous qu'en réalité, les réalisateurs du film l'ont construit pour les besoins du tournage, et à un endroit si découvert qu'aucune tribu maure n'aurait jamais songé à y installer un ouvrage de défense? Bref, pour un peu, nous n'aurions entrepris d'autre voyage que celui de la lecture, et serions restés chez nous un livre de Monod à la main. Finalement, chacun se résolut à se vider le cerveau de tout préjugé, à le rendre ainsi le plus disponible possible. Et tant pis pour les éventuelles désillusions! Nos derniers jours avant le départ, on s'efforça même de les vivre comme si rien ne devait en interrompre le cours tranquille, comme si on était rentré avant d'être parti. Cette impression d'embarquements quasi suspendus, on la retrouve d'ailleurs dans les aéroports, avec leur atmosphère particulière de sas, de lieux en marge du temps réel: les noms de destinations lointaines passent et repassent rapidement sur des tableaux électroniques, les hauts-parleurs annoncent sans fin des envols imminents, des retards, personne ne se retourne sur les Africains en boubous, sur les Indiens enturbannés. Lors de
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certains départs, je me suis même parfois figuré que lesjours se télescopaient, j'avais à peine enregistré mes bagages que je me voyais déjà en train de les récupérer au pied du tapis roulant, je pensais n'avoir jamais quitté telle boutique de souvenirs ... Ce matin-là, il fait en plus un temps indéfinissable, ni beau ni mauvais, ni chaud ni froid, et les halls semblent plus vastes et vides que jamais; derrière les grandes baies vitrées, quelques gros appareils en stationnement font penser à des modèles réduits. Même installés dans l'avion, nous nous sentons toujours déconnectés de la réalité: sommes-nous bien cette minuscule maquette mobile que les téléviseurs de bord nous font voir sur la carte de l'Europe? Volons-nous vraiment? Lorsque notre Airbus traverse de fortes turbulences, ne croirait-on pas qu'il tressaute comme un camion chahuté par une route caillouteuse? Et déguster tranquillement du champagne à dix mille mètres d'altitude, quel rêve éveillé! Les paysages entraperçus par le hublot paraissent eux aussi irréels, abstraits comme ceux dont se pare le magazine d'Air France, un épais journal sur papier glacé qui vous invite à un tour du monde en quatre-vingts hôtels de luxe et autant de plages paradisiaques ... Je me rappelle ce que m'avait raconté une connaissance d'Algérie dont le père menait encore des caravanes dans le Grand Sud: un jour, elle lui avait fait parcourir en deux à trois heures d'avion l'équivalent de plusieurs jours de chameau. Le vieux nomade n'en crut pas ses oreilles. "De la pure magie! ",maugréa-t-il au moment où il put enfin sentir le tarmac sous ses pieds. La côte basque, les Pyrénées, le détroit de Gibraltar, le Rif, Saint-Exupéry et ses camarades devaient en avoir encore perçu tous les détails, toute la densité; aujourd'hui, vu de si haut, le relief est presque écrasé, tout juste s'il laisse deviner ici et là le trait légerd'un littoral ou la tache sombre d'un massif. Le ciel lui-même brille d'un éclat presque pur de toute influence terrestre, avec à l'horizon sa mince barre de nuages blancs qui n'arrivent plus à passer pour de vraies montagnes. Mais comme si depuis un certain temps nous avions amorcé un virage vers le bas, ]e so] semble maintenant s'être beaucoup rapproché, une vaste étendue ocre s'installe derrière tous les hublots, l'avion 9

paraît s'y abîmer et pourtant, il n'a guère perdu d'altitude: le Sahara !Les atterrissages y sont toujours plus longs qu'on ne le pense, tellement son immensité absorbe tous les repères; de fait, il faudra encore d'interminables minutes pour que, survo lant les premières maisons de Ja banlieue de Nouakchott, des maisons encore si minuscules, nous prenions enfin l'exacte mesure du grand désert.

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1. LA GRANDE MÉTROPOLE
Nous débarquons dans une aérogare très africaine, beaucoup de bousculades, de rires sonores, d' emb~~ssades, une multitude de porteurs prompts à se saisir de tous vos bagages, des douaniers nonchalants. Le quotidien du pays s'y montre sans fard: assise sur une banquette, une femme aux bras cerclés de bracelets allaite patiemment son enfant, des valises de carton mal fermées laissent dépasser des bouts de vêtements, un vieux monsieur à la peau très tannée rajuste son chèche bleu, dont il utilise ensuite un des pans pour se moucher. Divers bruits de moteur emplissent bientôt le hall d'arrivée, toutes les voitures qui attendaient dehors se sont mises en marche, des taxis qui vont bientôt partir surchargés, des autocars sur le toit desquels vont s'entasser des malles, des ballots, voire quelques passagers. Arrivent aussi les mendiants, des gamins à la camisole déchirée, une jeune mère qui vous supplie des yeux en brandissant son nourrisson au visage croûteux, un estropié qui s'accroche à votre bras et vous susurre quelques mots à l'oreille:" Donne-moi dix francs français, patron !".Et nos porteurs qui se disputent, chacun reprochant à l'autre de lui avoir volé son client; tous se dispersent à l'approche d'un grand gendarme à l'air sévère, qui transpire dans son uniforme quasi neuf. C'est vrai qu'il fait très chaud, une chaleur humide due aux alizés de l'Atlantique; les chemises collent à la peau, et l'air qui arrive maintenantpar les fenêtres ouvertes de notre minibus n'apporte aucune fraîcheur. Nous roulons à travers la ville; beaucoup de vieilles Peugeot, certaines si rafisto lées qu'on les croirait préparées pour le ferrailleur, tout à coup une Mercedes rutilante qui klaxonne, sur la banquette arrière un homme à cravate et à lunettes noires, son attaché-case au bras, sans doute quelque diplomate pressé. Nous devons parfois éviter un chien jaunâtre qui sans raison a bifurqué vers la chaussée, ou une charrette poussive dont le conducteur décide soudain de nous couper la route, et il donne alors du bâton sur la croupe de son âne; à chaque ralentissement accourent vers nous des petits vendeurs tout suants, en un éclair vous venons aussi de voir un jeune garçon qui, tranquillement accroupi, défèque le long du trottoir. Il

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Rues et maisons
Comme beaucoup de grandes métropoles africaines, Nouakchott a manifestement trop vite poussé. Le centre paraît minuscule, ramassé autour de quelques gros édifices assez ternes, des bâtiments administratifs, des banques, quelques hôtels de standing, l'ambassade de France se cache eUe derrière un interminable mur d'enceinte. Et partout des mosquées, des petites sur le toit desquelles serpente le long fil électrique du haut-parleur qui appelle à la prière, des grandes au minaret élancé et très blanc, dont celle offerte tout récemment par les Séoudiens, notre chauffeur insiste sur l'élégance et la modernité du lieu; il nous montrera ensuite la construction la plus élevée de Mauritanie, un immeuble de quelque dix étages. Mais où que nous circulions dans ces quartiers modernes, la banlieue ne paraît jamais très éloignée, comme un désert qui viendrait ici aussi menacer l'asphalte et le béton; dès que nous quittons les larges routes goudronnées qui quadrillent l'agglomération, nous tombons sur des rues de terre battue, sur des maisons basses de torchis et de tôle, avec encore une villa imposante ici et là, qui toutefois semble de plus en plus cernée par de grands terrains vagues où virevolte la poussière. Et il ne faut pas rouler très longtemps pour apercevoir le toit pointu de quelques tentes bédouines. Rien d'étonnant que la ville s'avère ainsi débordée par ses confins désertiques; depuis que les périodes de sécheresse se sont multipliées, les nomades n'ont cessé d'affluer vers elle, croyant y trouver de quoi survivre, et elle hébergerait maintenant près d'un quart du pays. Parunjoumal d'information qu'éditent en français les autorités, nous apprendrons plus tard qu'un des soucis de la municipalité, c'est de voir vagabonder dans les rues et les jardins tant de chameaux et de vaches, de chèvres et d'ânes; elle souhaiterait aussi supprimer les kébbé, ces baraques en bois où s'entassent des populations de nécessiteux. Mais Nouakchott n'abrite pas que des déracinés de l'intérieur; des groupes de Touaregs s'y sont aussi installés, chassés par les troubles qui ont agité le nord du Mali et du Niger, de nombreux Noirs du sud y vivent aussi, des Sénégalais 12

principalement, qui travaillent dans les cuisines ou les dépôts, qui vous proposent des sculptures d'animaux dont évidemment il faut croire qu'elles sont de pure ébène ...Parmi eux beaucoup de femmes, comme ces deux beautés sur lesquelles nous ne manquons pas de nous retourner: cheveux tressés fin et plaqués sur la tête, grandes boucles d'oreille, taille soulignée par une jupe courte très serrée,jambes fort minces, chaussures brillantes à talons hauts. Peut-être des prostituées ? Ou des élégantes de bonne famille qui, leurs emplettes terminées, vont finir lajournée à la terrasse d'un des rares cafés du centre ?ElIes ont en tout cas le teint très éclairci de ces jeunes Africaines qui veulent absolument ressembler aux Européennes. Les particularités locales, notre guide français les connaît bien; non seulement il partage la direction de son agence de tourisme avec un associé mauritanien, Ahmed, mais il avait déjà séjourné dans le pays comme militaire de carrière. Il parle quelques mots de hassaniya, le dialecte arabo-berbère du pays, il a même rédigé un opuscule où il décrit en détailles coutumes indigènes, où il raconte tant I'histoire que la préhistoire des régions où il emmène ses clients. Et la jeune Maure qu'il nous présente quand nous arrivons chez lui, à qui il demande de nous servir quelques cocas bien frais, nous comprenons assez vite que c'est bien sa femme: elle vient s'asseoir avec nous, participe à la conversation, elle a des domestiques sous ses ordres, en tout cas cette Africaine un peu indolente qui débarrasse la table, et une autre qui s'occupe des tout petits enfants, deux garçons et une fille. Ils viendront à tour de rôle saluer les invités et câliner leur père, lequel nous dit au passage que, pour pouvoir se marier, il a dû se convertir à l'islam; mais s'il ne sert pas de vin au dîner, c'est surtout qu'il ne veut pas indisposer Ahmed, un homme certes très doux et tolérant, qui ne manque pas de considérer les chrétiens comme des cousins, mais aussi très croyant et pratiquant, qui par exemple se fâcherait tout rouge si vous lui affirmiez que nous descendons du singe! Notre militaire et son épouse habitent une de ces spacieuses demeures assez proches du centre en voiture, mais qui semblent déjà très périphériques; on y accède par une large artère non asphaltée et, depuis la terrasse du premier étage, on 13

aperçoit déjà des étendues semi-désertiques. :Elle offre tout le confort occidental, air conditionné dans le salon, téléviseur assez récent, salles de bain avec douches qui fonctionnent, mais gare aux pannes: mieux vaut alors se débrouiller seul plutôt que de compter sur les réparateurs officiels, qui attendent des jours avant de se déplacer et qui ne sauront dénicher vos conduites électriques qu'en vous cassant un mur !Quoique légèrement isolé, le quartier serait par ailleurs aussi sûr que le reste de la ville: la maîtresse de maison est sortie à pied faire quelques courses et, voyez-vous, contrairement à ceux qui vivent dans les banlieues de certaines métropoles africaines, les Blancs d'ici ne doivent pas confier la garde de leur résidence à quelque askari armé d'un long gourdin. Dans les rues,personne n'a encore croisé des gamins qui sniffent de la colle dans un sachet de papier pourri, ou des putains qui accostent les clients en leur promettant une passe sans préservatif. Mais notre hôte n'en a pas moins installé un solide verrou à son portail, il surveille discrètement qui sort ou entre et, quand nous parlerons d'aller au grand marché central, il préférera nous faire accompagner. Marchés couverts Nous souhaitons voir d'abord les boutiques d'artisanat. Elles s'alignent de part et d'autre de la même rue, selon cette solide tradition qui veut que tous les commerces semblables se retrouvent au même endroit. Elles offrent presque toutes les mêmes articles, c'est à se demander si elles se font vraiment concurrence; quand on entre dans l'une pour chercher telle pièce ancienne que le marchand ne possède pas, il se dépêche d'aller vous la dégoter dans l' autre. Et il a beau vous vanter les bracelets et colliers sortis en hâte d'une vitrine poussiéreuse, il ne paraît pas très empressé à les vendre, comme s'il devait se satisfaire de votre" plaisir des yeux" ou qu'il lui importait davantage de connaître votre profession ou votre nationalité. Ce coffret de bois à incrustations d'argent, il accepte sans trop discuter d'en rabattre sérieusement le prix, et il ne réclame même pas des dollars, vous pouvez très bien payer en ouguiyas ou éventuellement en francs français, mais des billets, pas de 14

pièces, la banque ne les lui changerait pas. Même les vendeurs à qui nous n'avons rien acheté nous saluent joyeusement quand nous partons, avec ces serrements de mains qui se finissent par une vigoureuse pression du pouce. Quelques rues plus loin, le marché Capitale, autrement dit le souk principal, ses étals de plein air et surtout son gros bâtiment en dur: un enchevêtrement de ruelles étroites, de réduits fort mal éclairés, de corridors tortueux, d'escaliers qui ouvrent sur d'autres étages, et partout ces échoppes étriquées tellement remplies de marchandises que les commerçants y trouvent à peine de quoi s'asseoir, certains ont d'ailleurs pris le parti de s'allonger à même les ballots et les sacs, d'autres s'y sont même endormis, sans doute faute de clients. Ici également, les boutiques se regroupent selon le type d'articles qu'elles proposent; vous parcourez ainsi de hautes rangées d'habits suspendus, sarouels et boubous de toutes tailles, de toutes couleurs, vous longez ensuite d'interminables alignements de chaussures, babouches et sandales, baskets et même bottes, vous contournez des amas de coussins, de nattes et autres tapis, des baquets remplis d'ustensiles de cuisine et de ménage. Certains commerçants vous hèlent, mais sans grande conviction, car quel besoin auriez-vous en Europe de cette belle djellaba blanche, si finement brodée soit-elle? D'autres vous observent sans parler, d'un oeil à la fois amusé et un peu froid, nous sommes effectivement les seuls touristes à circuler ici. C'est peut-être le moment de presser le pas; notre chemin croise toujours les mêmes petits magasins débordant des mêmes marchandises, et avec son brouhaha lancinant, sa débauche de couleurs et d'odeurs, ses regards insistants, ce bazar finit par nous peser, il nous inquiéterait presque; notre guide nous demande d'ailleurs de ne surtout pas répondre en anglais aux sollicitations des passants, ils pourraient nous prendre pour des Israéliens ou des Américains. En plus, la fin de la journée approche, quelques vendeurs s'affairent déjà autour de grands sacs en plastique oÙils rangent des pochettes en cuir, en fait des blagues à tabac richement travaillées, "pas chères du tout pour le dernier client /".

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Lueurs du soir
Le soir tombe très vite: le soleil se rappelle à notre bon souvenir par un bref embrasement de tout I'horizon, puis, en quelques minutes, l'obscurité est là, escortée par une petite brume. Le marché a pris des allures fantomatiques, ses recoins paraissent plus impénétrables encore, les fines ampoules qui se balancent ici et là font de grandes ombres mouvantes, on ne lit plus rien sur le visage des gens qui s'agitent au tréfonds des corridors, des véhicules sans lumières vous frôlent, un vélo ou peut-être une antique carriole. On se croirait presque revenu au temps des mille et une nuits; cette forme entièrement voilée qui se faufile entre deux étals vides, ne serait-ce pas quelque favorite échappée d'un harem, ou quelque sultane à la recherche de son amant? J'imagine l'étonnement de tel habitué de l'avenue des Champs- Elysées ou de Times Square si soudain il se retrouvait de nuit en plein centre de Nouakchott: très peu d'enseignes lumineuses, de rares passants, certains arrêtés devant d'énormes éventaires tout en hauteur qui brillent de divers fruits encore à vendre, quelques néons perdus au milieu d'ateliers de petite mécanique où plusieurs silhouettes vaquent à de mystérieuses occupations, un éclairage public assez parcimonieux, réservé aux seules artères principales; même les phares des voitures semblent à la peine, tellement l'obscurité s'échappe de partout, neutralisant tout signe extérieur d'agitation. La ville se serait-elle si tôt assoupie? En tout cas, les fenêtres de ses maisons ne laissent guère filtrer que de frêles lumières, c'est tout juste si miroitent ici et là des écrans de téléviseurs. Il doit souvent s'ennuyer ferme, le barman du Monotel ; les noctambules n'ont jamais pullulé ici, seul vient parfois le déranger quelque homme d'affaires en manque d'eau minérale, lequel monte ensuite à sa chambre sans demander son reste. Le soleil n'a pas entraîné la température dans sa chute. Non, dans les régions désertiques, les soirées ne donnent pas de la fraîcheur en toute saison! Par moments nous assaillent même des souffles de chaleur presque plus désagréables qu'en pleine journée, parce plus inattendus; et tous ces petits insectes qui 16

grésillent autour des lampes en vous effleurant la peau, ils vous feraient presque transpirer davantage! Nous devrons attendre les heures avancées de la nuit pour goûter quelques bouffées d'air moins lourd. Quand nous arrivons enfin chez notre hôte, la lune s'est leyée ; l'endroit n'est pas éclairé, mais il nous apparaît moins sombre que les grandes rues d'où nous revenons. La ville se détache mieux, nos regards portent maintenant au-delà de ses terrasses et de ses antennes, cherchant à deviner les espaces plus ouverts qui pourraient annoncer l'océan Atlantique ou, dans la direction opposée, les premières étendues du Sahara. Quelques glapissements au loin, eux aussi nous rendent plus proches les secrètes immensités de la terre africaine: des chiens sauvages se disputant les restes d'un méchoui, des chacals rôdant autour d'une décharge de banlieue, des hyènes en quête de charognes fraîches ...

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2. SUR LA ROUTE
Cette première nuit en Mauritanie ne fut pas des plus reposantes. Les petites chambres du premier étage nous avaient semblé aérées, en fait la touffeur de lajoumée s'y était comme accumulée, elle suintait du sol et des murs, elle imbibait les armoires, les chaises, les lits de camp. Pourquoi ne pas dormir sur la terrasse, comme le font l'été la plupart des citadins? On y respire mieux, on peut souvent compter sur la petite fraîcheur des feuillages environnants, voire sur de minuscules vents tièdes, surtout après minuit. Mais difficile de trouver le sommeil quand des chiens en liberté aboient sans fin dans les parages, des aboiements qui vont parfois s'entremêler, sans doute quelque méchante bagarre de rue, elle se soldera par des traînées de sang sur les pelages râpés. Plus tard, c'est l'interminable braiment d'un âne qui vient encore nous réveiller en sursaut, puis, vers le petit matin, les coqs, tous en train de se disputer pour savoir qui doit chanter le plus fort et le plus longtemps. Sans oublier les moustiques qui, profitant lâchement de l'obscurité, n'ont cessé de nous énerver les oreilles! L'aube a encore apporté bien d'autres bruits: l'appel du muezzin, fortement amplifié par les hauts-parleurs, et qui ne paraît enfin retomber que pour reprendre de plus belle ...De l'entrée de la maison nous parviennent aussi par intermittence des éclats de voix, des rumeurs étouffées, des raclements de bidons: notre guide s'est levé très tôt et, secondé par tout son personnel, il travaille à charger les véhicules qui doivent nous emmener vers l'Adrar. Nous voilà donc tous réveillés et debout, le regard certes un peu embrumé, mais le soleil va bientôt nous remplir de ses premières clartés; il séchera vite nos sacs de couchage, qu'une rosée tenace a presque collés aux nattes de soL Chacun s'affaire maintenant de son côté. Du haut de la terrasse, j'observe à la dérobée une des jeunes domestiques sénégalaises de nos hôtes, déjà occupée à rincer du linge dans un grand seau; je la vois de dos qui se penche et se relève en cadence, elle ne sait pas qu'avec ce balancement un peu lascif, elle fait rêver à ces longues danses rythmées qui enflamment les nuits africaines. 18

Nous prenons le petit déjeuner sous un grand arbre qui déjà nous prodigue son ombre: des croissants au beurre, des oeufs au plat, plus des bo Is de café noir pour conjurer tout retour du sommeil, notre ami français nous soigne! Mais il nous presse de terminer nos gamelles, des heures de route nous attendent, les préparatifs du départ l'absorbent te Hement qu'il ne trouve même

pas le temps de manger assis. Incidents de parcours
Vraiment, certains voyages semblent ainsi faits que plus ils demandent une gestion rigoureuse du temps, plus ils attirent les imprévus et les retards! Il faut d'abord s'y reprendre à plusieurs fois avant que les Toyota veuillent bien accepter tout le matériel à emporter. Nous voyant patienter, les curieux approchent, des miséreux toujours en manque de piécettes, des écoliers qui, le cahier à la main, nous demandent avec insistance "un stylo s 'il-vous-plaît". Quand nous partons enfin, c'est pour nous arrêter un kilomètre plus loin, vers une des stations-service du centre. Pendant que les pompistes s'activent, notre guide va vite relever son courrier électronique dans le seul office de Nouakchott qui permette de se connecter à Pinternet ; mais l'employé de faction a beau lui proposer chacun des quatre ou cinq ordinateurs allumés, voilà que l'unique imprimante en fonction refuse chaque fois de lâcher le plus petit frémissement de papier !Et à peine serons-nous enfin sortis des derniers faubourgs de la ville que nous devrons encore stopper devant les chicanes d'un poste de police ; l'agent de garde parcourt très lentement la liste des occupants, nous dévisage l'un après l'autre, inspecte d'un long regard l'intérieur de chaque véhicule puis, se fendant d'un léger sourire, il nous fait signe de circuler. Bien sûr, nous n'échappons pas non plus aux pannes. Un radiateur a commencé à fuir, toute l'eau que nous y versons se retrouve sur la chaussée, et impossible de repérer le trou. Le chauffeur va finalement rentrer à petite vitesse sur la capitale, non sans avoir transvasé une partie de son chargement dans les voitures encore intactes. En échange, nous lui cédons alors un 19

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passager, l'assistant de notre cuisinière africaine; elle qui s'était assoupie sur ses genoux n' apprécie pas trop ce déménagement forcé. Nous connaîtrons également de nombreuses crevaisons, d'ailleurs vite réparées, les c~onducteurslocaux semblent exceller dans le maniement du cric; le revêtement des grandes routes s'avère pourtant de bonne qualité, il n'est pas rongé par ces gigantesques nids-de-poule qui, dans d'autres pays africains, compliquent tellement la circulation que les automobilistes préfèrent emprunter les bas-côtés caillouteux, et ils en font ainsi des doubles voies bientôt plus fréquentées que le goudron! Rien de tel entre Nouakchott et Atar, quoique quelques lambeaux de caoutchouc traînent ici et là ; certains habitants coupent même en deux leurs pneus usagés puis les enfoncent dans la terre, transfonnant ces gros arceaux noirs en limites de propriété. En fait, les véhicules souffrent surtout des grains de sable qui s'incrustent partout, des fortes chaleurs, des cailloux coupants qui parsèment la plupart des pistes; or, elles seules peuvent irriguer en profondeur ce pays vaste comme deux fois la France, mais desservi par une seule ligne de train, celle qui achemine vers la côte le fer de Zouerate. Pas surprenant que les petits garages abondent dans toutes les bourgades: des établis à même le trottoir, des pièces de rechange en vrac, des enseignes Michelin. Notre guide prétend d'ailleurs que la Mauritanie n'a pas encore édicté de véritable code de la route; en tout cas, les conducteurs roulent vite, et sans trop s'inquiéter pour le piéton qui chemine le long de la chaussée, mais qui sait cependant se ranger quand il faut, c'est même d'un air placide qu'ensuite il vous regardera passer. Avec en plus ces restes de fourgonnettes Renault sur l'accotement, ces bornes kilométriques blanc et rouge aux indications effacées, on se croirait presque sur une départementale des années soixante!

Brèves rencontres
La route africaine a ceci de fascinant qu'elle attire à elle toutes sortes d'activités; dans les villages et les bourgs, elle se confond avec la rue principale, où effectivement se concentrent les auberges, les échoppes, les marchés à ciel ouvert, où se 20

bousculent les vendeurs de moutons ou d'épices, les chameliers désoeuvrés, les vieilles fatmas alourdies de gros paniers d'osier. Même en rase campagne, elle draine encore vers elle tout un petit monde: des marchands accroupis ou endormis sous de frêles ombrelles de branchages où s'alignent quelques pastèques et melons, des jeunes garçons en route vers l'école, et qui se mettent à courir derrière votre voiture en gesticulant et en riant aux éclats, des femmes chargées d'énormes fagots de bois sec, mais qui elles se retournent à peine sur vous tant elles paraissent absorbées par leur marche. Parfois un homme seul: il esquisse un vague signe de la main quand vous arrivez à sa hauteur, mais manifestement, les Mauritaniens ne pratiquent pas volontiers le stop, ils ne vont pas jusqu'à demander que le touriste se serre pour leur ménager une place, ou qu'il les accepte sur le toit de son tout-terrain. Comme autant d'arrêts sur image, nos diverses pannes nous rendent l'univers de la route plus proche encore. Attirés par l'événement, quelques nomades arrivent vers nous puis, assis sur leurs talons, ils se mettent à nous observer, et cela sans dire un mot, sans même échanger le moindre regard; d'autres restent à respectueuse distance. Et gare aux gamins qui viendraient mendier avec trop d'insistance, un vieux s'empresserait de les chasser à coups de bâton! Une autre fois, un gardeur de zébus nous gratifiera aussi de son mutisme; après avoir adressé les salutations d'usage aux chauffeurs, il continuera sa route comme s'il ne nous avait pas aperçus. Gêne? Indifférence? Nous Occidentaux attendons trop souvent de l'indigène qu'il nous témoigne une certaine déférence, qu'il admire nos belles vestes à poches multiples, nos couteaux suisses tellement ingénieux, nos lunettes de soleil antireflets ... Je songe alors à ces primitifs du sud de l' Ethiopie que nous craignions beaucoup d'intimider, tant nous différions d'eux, ils vivaient quasi nus sous des huttes de branches tressées, mangeaient à même le sol dans de méchantes calebasses, ne s'éclairaient qu'à la lumière d'un maigre feu; en réalité, nous affirma notre accompagnateur européen d'alors, les Blancs ne les impressionnent nullement, "ils les méprisent l". Et c'est vrai qu'à chaque crevaison, nous voyons des voitures qui, loin de ralentir, tendraient presque à 21

accélérer, comme si elles se moquaient ostensiblement de notre petit attroupement d'Européens en rade. Mais n'allons pas prêter cette attitude ironique à tous les autochtones, ce qui reviendrait encore à imaginer que telle couleur de peau doit nécessairement déterminer tel comportement; nous serions aussi fous de les croire tous méprisants ou admiratifs qu'eux le seraient de nous considérer comme essentiellement naïfs ou orgueilleux. Après tout, pourquoi ne circuleraient pas chez eux autant de mauvais coucheurs et d'âmes compatissantes que chez nous? Si certains automobilistes nous ont ignorés, d'autres se sont arrêtés pour nous proposer leurs bras, ils seraient même allés jusqu'à nous céder leur unique roue de secours, cela le plus naturellement du monde: "Al hamdu 'lilah /". Cette amabil ité spontanée, nous la retrouvons aussi chez les employés des petits supermarchés qui flanquent chaque station-service; le client a beau s'enquérir surtout des toilettes, parcourir les rayons sans rien acheter, ou hésiter entre un coca, un jus de mangue ou une eau minérale, ils ne se départissent jamais de leur sourire. Tout heureux d'avoir à qui parler, ils vous demandent d'où vous venez, où vous allez, si vous visitez la Mauritanie pour la première fois, et ils ne paraissent pas attendre le moindre pourboire en retour; vous les payez, ils vous rendent exactement ce qu'ils vous doivent, quitte à sortir d'un tiroir quelques-unes de ces grosses pièces de monnaie dont le touriste moyen ignore souvent l'existence. Et tous ne doublent pas encore leurs prix quand ils vendent aux étrangers. Longues routes d'Afrique, quelles rencontres variées vous réservez ainsi au voyageur! C'est par vous que passe la vie, que les champs se relient aux puits, les puits aux bourgades, les bourgades aux marchés des villes, les villes aux ports. Vous n'oubliez même pas de signaler aux vivants la présence de la mort: en facilitant les brassages de populations, n'avez-vous pas aidé à la propagation du Sida? N'offrez-vous pas aux armées de quoi bondir avec promptitude sur telle petite rébellion? Ils ne se cachaient pas, ces jeunes militaires mauritaniens que nous avons vus un jour en train de parader sur le bitume, leurs bottes cirées martelant le sol en rythme, leur chef entonnant un chant martial vite repris en choeur. Drôle de danse tribale ... 22