De l'Allemagne

De
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Les études réunies dans les volumes 92 et 93 de BEV ont pour objectif de préciser les rapports entre Valéry et le monde allemand. Une partie des études s'attache à déterminer l'intérêt que Valéry a porté sur sa vie aux domaines de la culture allemande, ou à analyser, d'un point de vue historique, les vues de Valéry sur les relations franco-allemandes. Une autre partie de ces études analyses la question du rayonnement de Valéry dans les pays germanophones.
Publié le : mercredi 1 janvier 2003
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EAN13 : 9782296302860
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Textes recueillis et présentés par

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BEV - 92 30e année - Novembre 2002

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L'Harmattan Centre d'étude du XXème siècle - études valéryennes Université Paul-Valéry, Montpellier III

(Ç)L'Harmattan,

2002

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.I. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-3251-8

Préface

Les études réunies dans les volumes 92 et 93 du BEV ont toutes pour objectif de préciser les rapports entre Valéry et le monde allemand. Elles s'ajoutent ainsi aux nombreux articles que nous avons publiés sur cette question depuis une quinzaine d'années dans les Forschungen zu Paul Valéry - Recherches Valéryennes, et en particulier dans le numéro 11 (1998) de cette revue qui était entièrement consacré à ce sujet. Bien entendu, d'autres publications, parues aussi bien en France qu'en Allemagne - pour lesquelles nous renvoyons à la bibliographie ci-jointe -, ont également abordé certains aspects de ces relations. Une partie de ces études s'est attachée à déterminer l'intérêt que Valéry a porté durant sa vie à la philosophie, aux sciences, à la littérature et aux autres domaines de la culture allemande, ou à analyser, d'un point de vue historique, les vues de Valéry sur les relations franco-allemandes. Une autre partie de ces travaux a étudié la question du rayonnement de Valéry dans les pays de langue allemande, en cherchant à préciser quelle fut l'empreinte que son œuvre a laissée chez d'éminents philosophes, écrivains et critiques, ou en tentant de déceler quelles sont les affinités que l'on peut observer à cet égard. Ainsi qu'il ressort de l'ensemble de ses œuvres, cahiers, lettres ou autres témoignages, ce sont surtout la philosophie et les

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Karl

Alfred

BLÜHER

et JÜIgen

SCHMIDT-RADEFELDT

sciences qui ont retenu l'attention de Valéry. Il a lu, dès leur parution, les premières traductions de Nietzsche parues à la fin du XIXe siècle, dont l'influence est visible dans maint aspect de sa pensée. Bien que Valéry ait toujours contesté les thèses majeures du philosophe allemand, il est indéniable que les idées iconoclastes de ce puissant penseur l'ont fortement impressionné. Une certaine parenté d'esprit apparaît tout particulièrement entre l'écriture critique qui caractérise les écrits aphoristiques de la période sceptique de Nietzsche, renouant, comme on le sait, ouvertement avec la tradition des moralistes français, et le discours contestataire qui se manifeste ça et là dans les notes des Cahiers. Avant de connaître Nietzsche, le je.une Valéry avait subi, comme Nietzsche et à l'instar de toute la génération des symbolistes, l'influence de la philosophie de Schopenhauer qui s'était proposé de surmonter le pessimisme de la pensée en sublimant l'œuvre d'art. On n'a pas encore suffisamment remarqué que Valéry s'est également intéressé, à partir des années 1900, aux idées philosophiques de Kant dont il acceptait pleinement la dénonciation de la métaphysique dogmatique, tout en examinant à la lumière de ses propres recherches psychologiques le bien-fondé de sa théorie de la connaissance et la validité de ses opinions sur la morale et l'esthétique. Si les systèmes philosophiques de Hegel et de Fichte n'ont pas retenu son attention, Leibniz, par contre, l'a

fasciné en raison de son projet d'une « combinatoire générale» qui
préfigurait
«

à ses

yeux

ses

propres

hypothèses

sur

une

Arithmetica universalis ». Ajoutons que Valéry a connu très tôt

l'Histoire du matérialisme du néokantien Friedrich Albert Lange, dont l'interprétation empiriste du transcendantalisme kantien avait déjà laissé de fortes traces dans la pensée du jeune Nietzsche. Enfin, Valéry a pu tirer un certain profit de sa lecture du Capital de Marx lorsqu'il formulait ses idées sur la «production» et la « consommation» des œuvres poétiques. Une mention spéciale méritent évidemment les affinités qui s'observent entre le projet valéryen d'une « géométrie» générale de l'esprit et les théories néopositivistes de l'École de Vienne et de Wittgenstein, à propos desquelles il faut toutefois rappeler que

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Valéry a abandonné assez tôt l'idée d'une approche purement logico-mathématique du fonctionnement mental, tâchant de prendre pleinement en considération les conditions psychophysiologiques qui sous-tendent toutes les opérations de l'esprit. Un autre rapprochement qui s'impose est celui que l'on peut faire entre les Cahiers de Valéry et les Sudelbücher du moraliste Lichtenberg, rapprochement qui a mis en évidence que les écrits de ce dernier sont également constitués de notes fragmentaires et aphoristiques et que l'on y trouve déjà chez lui, comme plus tard chez Nietzsche et Valéry, une critique radicale du langage philosophique aboutissant à une remise en doute définitive du sujet cartésien. Rêvant de créer une « science» psychologique en s'inspirant des mathématiques et des sciences physiques, Valéry s'est également intéressé très tôt aux travaux publiés en allemand dans ces disciplines dont de nombreuses traductions paraissaient alors en France. On trouve ainsi chez Valéry non seulement des références aux cercles de Euler, aux conceptions mathématiques de Gauss et à la théorie des ensembles de Cantor, mais surtout une appropriation de la topologie de Riemann et de la théorie des groupes de Klein, ainsi que - peut-être - des emprunts à la géométrie à plusieurs dimensions de Grassmann, modèles d'ordre mathématique dont Valéry essayait de se servir pour élaborer une représentation symbolique des opérations mentales. Valéry avait aussi des connaissances étendues dans le domaine des sciences physiques. Pour expliquer le fonctionnement de la « machine» de l'esprit, il a eu recours, comme on le sait, aux recherches sur l'énergétique et la thermodynamique, se servant dans ce domaine en particulier des théories élaborées par Mayer, Helmholtz, Clausius et Boltzmann. Valéry connaissait en outre les travaux d'autres physiciens allemands, comme ceux de Ohm, Kirchhoff, Hertz et Rontgen, citant ces trois derniers dans l'esquisse qu'il ébauchait d'une «histoire de la lumière ». Enfin, Valéry a suivi très attentivement l'évolution des théories fondamentales en physique moderne dans laquelle les théoriciens allemands ont joué un rôle déterminant. Ses Cahiers abondent en preuves de son intérêt pour

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Karl Alfred

BLÜHER et JÜIgen

SCHMIDT

-RADEFELDT

la théorie des quanta de Planck, de la théorie de la relativité d'Einstein et du principe d'indétermination de Heisenberg. Mais Valéry s'est également informé très tôt de l'état des recherches dans le champ des sciences psychophysiologiques de son temps - ce que les critiques ont souvent négligé de prendre en considération -, s'intéressant à la psychophysique de Fechner dont il contestait toutefois les résultats, et tout particulièrement aux

vues antivitalistes

d'Helmholtz

dont il admirait la « théorie

physiologique de la musique» qui avait étudié les phénomènes physiques et physiologiques intervenant dans la perception auditive. Dans le domaine des recherches plus spécifiquement psychologiques, on notera que Valéry a rencontré très tôt la Psychopathia sexualis de Krafft-Ebing à laquelle il a fait une courte allusion dans sa correspondance avec Gide. Quant aux théories psychanalytiques de Freud qui commençaient à être connues en France à partir des années vingt, on sait qu'il les désapprouvait entièrement, rejetant la conception d'un inconscient dominé par des mouvements pulsionnels tout en tentant de substituer à la notion freudienne celle d'une présence inconsciente de résidus

virtuels qu'il appelait l' « implexe ». Bien que Valéry ait toujours
refusé d'admettre le bien-fondé de l'interprétation des rêves de Freud, ses propres analyses de l'activité onirique témoignent néanmoins d'un commun intérêt pour comprendre l'activité de l'esprit au cours du sommeil. Contrairement à ce que l'on peut constater au sujet de ses rapports avec la philosophie, les mathématiques ou les sciences naturelles et humaines, Valéry n'a manifesté que très peu de curiosité à l'égard de la littérature en langue allemande. Il est vrai que Valéry ne maîtrisant pas l'allemand, était donc obligé de recourir, faute de mieux, aux traductions qui étaient à cette époque plutôt rares. Mais il est probable que son rejet de la poésie romantique et son mépris pour toute littérature romanesque expliquent surtout ce désintérêt évident. La lecture d'E. T. A. Hoffmann et de Novalis que le jeune Valéry avait entreprise à l'époque de ses ambitions symbolistes, n'a laissé aucune trace dans ses œuvres. Le seul écrivain allemand qu'il ait fréquenté avec une

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certaine assiduité fut Goethe dont le personnage de Faust l'a séduit en raison de son symbolisme suggestif, au point de l'inciter à le faire revivre à l'époque moderne en imaginant un Troisième Faust ressuscité contre son gré. La poésie allemande de son temps lui est restée presque entièrement étrangère. Valéry s'est pourtant lié d'amitié avec Rilke qui éprouvait pour son œuvre une admiration enthousiaste et qui a traduit une grande partie de ses poèmes et dialogues, mais il n'a guère pu apprécier les poésies - non encore traduites - du grand poète allemand, dont il a toutefois lu les poèmes écrits en français et confronté ses idées sur la poésie lors de leurs rares rencontres. Ajoutons que le jeune Valéry a pu croiser chez Mallarmé le poète Stefan George qu'il mentionnera plus tard parmi les poètes qui ont subi l'influence de Baudelaire, et qu'il a fait dans les années vingt la connaissance de Hofmannsthal qui collaborait, comme Rilke, à la revue Commerce dont il était l'un des fondateurs. Il va de soi que les rencontres avec Thomas Mann que Valéry côtoyait dans le Comité permanent des arts et lettres de la Société des Nations, ou encore celles - plus occasionnelles - avec Stefan Zweig et Emil Ludwig ne se prêtaient guère à un véritable échange d'idées. Si les peintres allemands ne l'ont pas enthousiasmé - il cite tout juste Dürer et Holbein -, il en est tout autrement pour ce qui concerne le domaine musical. Parmi les représentants de la musique classique, Valéry avait une nette préférence pour Bach et Gluck, estimant toutefois également Mozart, Beethoven et Schumann. Le compositeur qui l'a le plus fasciné fut cependant Wagner. Dès sa jeunesse, Valéry partageait le culte des symbolistes pour le maître de Bayreuth. Il a maintes fois évoqué la passion qu'il éprouvait pour la musique wagnérienne qui incarnait pour lui une beauté inaccessible aux mots, passion certes démesurée qui l'accompagnera jusqu'à la fin de sa vie. On n'aurait pas tout dit des relations que Valéry entretenait avec l'Allemagne si l'on n'évoquait le regard critique qu'il portait constamment sur la situation politique, sociale, économique et culturelle qui prédominait alors chez ses voisins d'Outre-Rhin. Son essai perspicace sur Une conquête méthodique (intitulée par la 'suite

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Karl Alfred

BLÜHER et Jürgen

SCHMIDT-RADEFELDT

La conquête allemande) en est l'exemple le plus connu. Toute l'énergie qu'il dépensait dans ses activités au sein de la Société des Nations était au fond motivée par le désir de contribuer à une meilleure compréhension entre la France et l'Allemagne. Ses lectures de Bismarck, Moltke et du chancelier von Bülow, mais aussi - entre autres - celles d'un ouvrage paru sur Rathenau ou encore de certains livres de Keyserling témoignent de cet effort pour se faire une idée plus précise du monde allemand. Abordons maintenant brièvement la question de la réception de l'œuvre de Valéry en Allemagne. Rappelons à cet égard que presque toutes les œuvres majeures publiées du vivant de Valéry ont été traduites en allemand, souvent par des écrivains connus, entre 1924 et les années soixante (entièrement révisées et complétées, ces traductions sont aujourd'hui accessibles dans l'édition du Insel-Verlag de Francfort, parue en 7 volumes de 19891995). Les Cahiers n'ont été - partiellement - révélés au public allemand que dans les années 1987-1993 quand les Éditions Suhrkamp ont publié, rédigée par un groupe de traducteurs compétents, une traduction de l'anthologie parue dans la Pléiade. La publication des œuvres de Valéry en langue allemande a été accompagnée, dès les années vingt et trente, d'importantes études, livres et articles, dus à des critiques influents, qui firent connaître les aspects essentiels de sa poésie et de sa pensée esthétique. Parmi ces critiques, on retiendra surtout les noms d'Ernst Robert Curtius, Walter Benjamin, Max Rychner, Max Raphael, Victor Klemperer, Franz Rauhut, Fritz Schalk et Hugo Friedrich, qui ont tous montré une vive admiration pour le poète et penseur français. Après la guerre, les publications consacrées à Valéry ont été tout aussi nombreuses, s'attachant dorénavant à inclure les Cahiers dans le champ de leurs recherches. Peter Bürger, Kurt Wais, Leo Pollmann, Hartmut Kohler, Hans Robert Jauss, Peter Wunderli, Stephan Gratzel, Ralph-Rainer Wuthenow, Harald Weinrich, Hans Holzkamp, les deux éditeurs de ce volume et bien d'autres romanistes et critiques ont ainsi contribué à approfondir la

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connaissance de l'œuvre valéryennce dans les pays de langue allemande et à en tirer des idées innovatrices. En ce qui concerne l'influence que l'œuvre de Valéry a exercée sur certains écrivains de langue allemande, rappelons que la découverte de la poésie de Valéry a été, au début des années vingt, une révélation pour Rainer Maria Rilke qui, se sentant

profondément attiré par l'idéal valéryen d'une « poésie pure », s'est
aussitôt mis à traduire une partie de ses poèmes. Paul Celan, autre poète insigne de langue allemande, qui a donné une superbe traduction de la Jeune Parque, soutenait comme Valéry, tout en s'opposant plutôt à ses conceptions poétiques, que la poésie

émerge en dernière analyse de la « voix de personne ». Les
romanciers Robert Musil et Heimito von Doderer ont également manifesté un certain attrait pour l'œuvre de Valéry. Il est toutefois à regretter qu'il manque encore des études sur d'autres écrivains du monde germanique. Par contre, on a déjà largement étudié divers aspects de l'impact que les idées de Valéry ont eu sur la pensée d'un bon nombre de philosophes et essayistes de langue allemande. Outre Walter Benjamin, Max Rychner et Max Raphael qui avaient reconnu très tôt la modernité de l'esthétique valéryenne, il faut citer ici Adorno, Lôwith et Blumenberg, qui ont tous fait paraître d'importantes études sur Valéry, sans oublier Sloterdijk chez qui on a pu relever une certaine parenté avec la pensée valéryenne. D'autres philosophes, comme Heidegger ou Habermas, n'ont, par contre, guère prêté attention à la pensée valéryenne. On a de plus remarqué qu'il existe des affinités et des ressemblances marquantes entre l'œuvre de Valéry et celles de plusieurs philosophes et écrivains de langue allemande, sans qu'il faille d'ailleurs y voir les traces d'une influence directe. Nous avons déjà mentionné à cet égard les comparaisons pertinentes qui ont été faites entre Valéry et Lichtenberg ainsi qu'entre Valéry et Wittgenstein. Une certaine parenté d'approche existe en outre également entre la pensée «scientifique» de Valéry et les conceptions épistémologiques de Mach, ce qui a fait penser que Valéry a pu avoir connaissance - en 1908 - de l'œuvre du

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Karl

Alfred

BLÜHER

et Jürgen

SCHMIDT -RADEFELDT

philosophe autrichien. Ajoutons encore qu'on a également proposé de confronter les idées de Valéry à celles du phénoménologue Husserl, ou encore de comparer ses écrits à ceux de Novalis, Hofmannsthal, Thomas Mann et Arno Schmidt. Disons enfin encore quelques mots sur les contacts directs que Valéry a pu avoir avec le monde allemand, au cours de ses voyages dans les pays germaniques. Ces contacts ont été, somme toute, peu nombreux, ayant presque toujours eu lieu à l'occasion de conférences ou de causeries auxquelles il fut invité par des universités étrangères. Ainsi se rendit-il entre 1922 et 1939 à plusieurs reprises à Zurich où il fit des conférences à l'université et au Polytechnicum (ETH), toujours logeant chez son ami Martin Bodmer, éditeur de la revue Corona qui s'était fait connaître par son engagement au service d'une culture littéraire européenne. Ces voyages en Suisse allemande l'ont parfois également mené à Berne, Lucerne, Bâle et au lac de Constance. En 1926; il séjourna en Autriche, donnant une conférence à l'université de Vienne, où il retourna à nouveau en 1932, faisant cette fois-ci un court détour par Salzbourg. Sa première visite en Allemagne date également de 1926. Valéry se rendit à Berlin pour participer à une semaine franco-allemande organisée par l'Ambassade de France sous l'égide du Pen-Club. Il y fut l'hôte de l'ambassadeur M. de Margerie et rencontra au cours de ce séjour de nombreuses personnalités, ministres et membres du corps diplomatique, prit le thé chez la femme de Gustav Stresemann, qui était alors ministre des Affaires extérieures, s'entretint entre autres avec le social-démocrate Rudolf Breitscheid, responsable des relations internationales de son parti, et fit la connaissance de nombreux représentants de l'élite littéraire et artistique berlinoise. Il donna à l'Ambassade de France, en présence d'un auditoire distingué où il se réjouit de voir Albert Einstein, une conférence très remarquée sur l'intellectuel et ses rapports avec la politique, défendant avec ferveur l'idée européenne et se prononçant, dans la ligne de la politique de Briand, pour un rapprochement franco-allemand.

'DE L'ALLEMAGNE'

Il

Son deuxième et dernier séjour en Allemagne eut lieu à Munich en novembre 1936 dans une toute autre conjecture politique; entre-temps Hitler avait en effet pris le pouvoir, détruisant tout espoir 'd'une réconciliation entre la France et l'Allemagne. Valéry fut horrifié de voir défiler, dans les rues pavoisées pour une fête du parti nazi où était annoncée' l'arrivée du Führer, des troupes paramilitaires et des SS en uniformes noirs, signes infaillibles de la transformation d'un état démocratique en une dictature totalitaire qui n'accordait plus de place à la liberté individuelle. Il fut reçu à cette occasion, entre autres, par Karl Vossler, romaniste de renommée internationale qui était fermement opposé au régime. Ce que l'on peut retenir de ces voyages en pays germaniques, c'est qu'ils lui ont finalement permis, en dépit de leur courte durée, de rencontrer un grand nombre de personnalités aussi bien littéraires que politiques qui l'ont certes aidé à se faire une idée plus étendue et plus claire de la société allemande. Nous ne saurions terminer sans exprimer tous nos remerciements à Serge Bourjea qui nous a invités à préparer ces deux volumes pour les Etudes Valéryennes, ainsi qu'à la maison d'édition L'Harmattan qui a encouragé ce projet.

Karl Alfred Blüher et Jürgen Schmidt-Radefeldt
Octobre 2002

Valéry et Kant

1

Karl Alfred BLÜHER
«

En remontant

à la Source, l'analyse

de Kant dans ce

qu'elle a d'essentiel psychologique. « La Philosophie caractère pratiquent. penser
moins

se réduit à une sorte d'expérimentation

» (C V, 686 i C Pl. I, 535 [1915]) est un genre littéraire jamais chaque avoué pensée qui a ce singulier ceux qui le à une

de n'être en rattachant

tel par

[...] En vérité, c'est un art de penser, mais de particulière plus simple, mais non

pensée plus générale - c'est-à-dire
individuelle.
»

(C VIII, 845 i C Pl. I, 579 [1922])

I
Les relations que Valéry entretenait avec la pensée de Kant n'ont pas encore retenu toute l'attention qu'elles méritent. Elles sont bien plus étendues et compliquées qu'on ne pourrait le penser à première vue.2 Rappelons dès l'abord que Valéry a manifesté tout au long de sa vie un intérêt véritable pour la philosophie de Kant, s'attachant notamment dans ses Cahiers à commenter les idées centrales de son œuvre maîtresse qu'est la Critique de la raison pure, mais discutant également à l'occasion certaines thèses de la Critique de la raison pratique et de la Critique de lafaculté de juger. S'il est vrai

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Karl Alfred

BLÜHER

que la grande majorité de ses remarques visaient à contester les principales positions philosophiques de Kant, il n'en reste pas moins que d'autres exprimaient une certaine estime, voire même de l'admiration pour l'entreprise du philosophe allemand. Pour bien comprendre l'idée que Valéry se faisait de la philosophie de Kant, il est essentiel de tenir compte du fait qu'il voyait en elle l'œuvre d'un psychologue et d'un moraliste. Une telle approche peut certes surprendre, mais elle correspondait au fond à l'attitude que Valéry avait adoptée - suivant en ceci Nietzsche - à l'égard de toute tentative philosophique.3 « Le truc de Kant est une expérience de psychologie - ou une observation

interne, » notait-il dès 1900, après avoir lu la Critique de la Raison pure. « Il a beau dire et beau vêtir ensuite ses résultats, il est comme
les géomètres sur ce point» (C Int. III, 515). Et en 1915 il soulignait à nouveau: «Je considère [...] Kant comme un très grand psychologue, un homme doué pour arrêter et saisir au vol ou percevoir dans leur indépendance instantanée, des moments précieux de la pensée» (C V, 753 ; C Pl. l, 537). Il ne fait aucun doute que Valéry considérait l'entreprise philosophique de Kant comme une analyse «psychologique» de l'activité cognitive de l'esprit qui présentait certaines affinités avec ses propres recherches introspectives telles qu'il les avait entreprises depuis

1892 en vue d'élucider « le fonctionnement d'ensemble de l'être
humain» (C Int. V, 284).
« Je me suis quelquefois essayé, dans des travaux destinés au plus parfait secret, » notait-il par exemple en 1899, « à définir correctement l'homme [...]. Cette définition était recherchée par moi dans le domaine
psychologique.
»

(C Int. III, 212)

II
Avant d'aborder de plus près les principaux aspects de l'approche « psychologique» à laquelle Valéry soumettait l'œuvre de Kant, précisons d'abord quelle fut l'étendue de ses lectures. Les premières connaissances élémentaires de Kant remontent aux

V ALERY ET KANT

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années 1887-1888 lorsque Valéry se trouvait en classe terminale du lycée de Montpellier.4 Il est vrai qu'elles restèrent au début assez superficielles, comme il ressort d'une lettre de 1888 où Valéry se hasarda à évoquer vaguement, dans une lettre à Gustave

Fourment, les concepts de la « raison pure» et du « noumenon »,
ce qui amena son ami à lui attester dans sa réponse une totale ignorance de la philosophie kantienne.5 Trois ans plus tard, en 1891, Valéry avouera, dans une note personnelle, qu'il n'avait pas encore lu un seul ouvrage du philosophe allemand.6 Vers la même époque, il copia toutefois quelques passages du livre de Hoëné Wronski La Réforme de la philosophie où le philosophe polonais s'était référé à Kant en réfutant le mysticisme? Kant fut également un sujet que Valéry abordait dans ses conversations avec Eugène Kolbassine, professeur de philosophie d'origine russe avec lequel il s'était lié d'amitié durant ses années de Montpellier.8 Une autre source - également indirecte - des connaissances de la philosophie kantienne fut le maître livre de Schopenhauer Le Monde comme volonté et représentation que Valéry lisait en 1891 et où il pouvait trouver - notamment dans l'annexe Critique de la philosophie de Kant (Kritik der Kantischen Philosophie) - une appréciation critique de la doctrine de Kant 9 Le jeune Valéry, fervent disciple de Mallarmé, voyait avant la « crise de Gênes », dans Kant, comme tous les symbolistes de son temps, principalement le philosophe qui avait «ruiné toute métaphysique ». Dans son essai sur Stéphane Mallarmé (1933) il évoquera plus tard la forte influence que le « criticisme» kantien avait exercée vers la fin du XIXe siècle sur la pensée de ses

contemporains, rappelant qu' « à cette époque, on parlait à la fois
de faillite de la science et de faillite de la philosophie. Les uns suivaient les doctrines de Kant, qui avait ruiné toute métaphysique; les autres reprochaient à la science de n'avoir pas tenu les promesses qu'elle n'avait pas faites» (CE l, 674).10 Dans Nécessité de la poésie (1937), il ajouta que la contestation kantienne de la métaphysique avait, en provoquant l'effondrement des croyances, favorisé chez les jeunes poètes de sa génération l'éclosion d'une sorte de culte individuel de la beauté. «Les

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Karl Alfred

BLÜHER

religions avaient subi les assauts de la critique philologique et philosophique,» observait-il. «La métaphysique semblait exterminée par les analyses de Kant. Il y avait devant nous une sorte de page blanche et vide, et nous ne pouvions y inscrire qu'une seule affirmation. Celle-ci nous paraissait inébranlable, n'étant fondée ni sur une tradition qu'on peut toujours contester, ni sur une science dont on peut toujours critiquer les généralisations, ni sur des raisonnements philosophiques qui ne vivent que d'hypothèses. Notre certitude, c'était notre émotion et notre sensation de la beauté» (CE l, 1381). Dans son Discours sur Bergson (1941), Valéry expliquera en outre que cette influence du criticisme résultait également du fait que l'enseignement secondaire avait commencé à donner une large place à l'enseignement de la philosophie de Kant: «À cette époque, la puissante critique kantienne, armée d'un redoutable appareil de contrôle de la connaissance, et d'une terminologie abstraite très savamment organisée dominait dans l'enseignement et s'imposait même à la politique, dans la mesure où la politique peut avoir quelque contact avec la philosophie» (CEl, 884). Après la « crise» de 1892 et l'écroulement de sa croyance quasi mystique en une poésie idéalisée, son intérêt pour Kant restera pendant quelques années encore tout aussi limité. Selon toute probabilité, Valéry s'est contenté durant les premières années de

ses recherches sur le « fonctionnement mental» de recourir à des
lectures de seconde main. Certes, il a continué à élargir ses connaissances en lisant en 1893 l'Histoire du matérialisme de Friedrich Albert Lange qui avait fait un exposé détaillé de la philosophie kantienne susceptible de retenir toute son attention.ll Ce néokantien allemand avait en effet tenté d'expliquer le A priori kantien dans une optique psychophysiologique, proposant une approche d'orientation empiriste qui a dû conforter Valéry dans sa propre approche des mécanismes de la connaissance.12 C'est dans le Journal de bord de 1894 que Valéry fit le premier rapprochement entre son entreprise d'une psychologie de l'esprit et la philosophie cognitive de Kant, constatant que le « criticisme» avait créé des

conditions favorables à l'avènement d'une « Science Intérieure »,

V ALERY ET KANT

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remarque qui faisait évidemment allusion à ses propres recherches « scientifiques» en psychologie mentale fondées sur

l'introspection: « Aujourd'hui - après le criticisme -, le moment est
bien meilleur que naguère pour faire la Science Intérieure, celle que les mystiques ont entrevue! »notait-il, « Et peu de gens s'y adonnent - et je voudrais l'apercevoir» (C Int. I, 111).13 Quelques années plus tard, Valéry découvrit grâce à ses premières lectures de Nietzsche une critique de la philosophie de Kant qui était bien plus radicale que celle qu'il avait pu trouver chez Schopenhauer ou Lange.14 Comme on le sait, Nietzsche avait totalement mis en doute les fondements mêmes du transcendantalisme kantien, contestant l'existence même de concepts a priori précédant toute expérience. Rappelons que Valéry

a pu trouver chez Nietzsche qui avait qualifié Kant de « penseur de concepts estropiés, le plus rabougri qu'il y ait jamais eu, »15 une
critique de Kant qui s'appuyait sur une extrême méfiance à l'égard du langage philosophique. Renouant avec la dénonciation du langage philosophique de Lichtenberg qui avait déjà soutenu que
«

toute notre philosophie n'est qu'une correction de l'usage des

mots »/6 Nietzsche avait démasqué les illusions des concepts abstraits de Kant, soulignant leur caractère fiduciaire et leur verbalisme plein de leurres et de pièges. Dans Par-delà le bien et le mal, dont la première version française fut publiée en 1898, Valéry pouvait lire la critique de Nietzsche à l'égard de la fameuse doctrine kantienne qui stipulait que la proposition «je pense» accompagne toute connaissance. Fustigeant les «préjugés des philosophes », Nietzsche s'y était exclamé: «Il faudrait enfin

échapper à la magie fallacieuse des mots!
1899, Nietzsche
«

».17

Dans la première
au sujet

partie de Humain, trop humain, dont une traduction
avait exprimé la même méfiance

avait paru en
des

questions fondamentales

de la métaphysique

»: « C'est [...] de nos

jours seulement, que les hommes commencent d'entrevoir qu'ils ont propagé une monstrueuse erreur dans leur croyance au langage.»18 Et dans la deuxième partie de cet ouvrage, traduit par

Henri Albert en 1902, il avait à nouveau insisté sur le « danger du langage pour la liberté de l'esprit. - Chaque mot est un préjugé ».19

18

Karl Alfred

BLÜHER

Or, il est frappant de constater que Valéry s'est lancé à cette même époque dans une critique tout à fait similaire du langage

philosophique, notant par exemple dans ces Cahiersdès 1898 : « La
philosophie et le reste ne sont qu'un usage particulier des mots» (C Int. III, 125), formule qui rappelle les mots de Lichtenberg cités plus haut. Il observait à nouveau trois ans plus tard: «Toute métaphysique résulte d'un mauvais usage des mots» (C Int. IV, 325 [1901]). On trouve à partir de cette date des mises en garde de plus en plus fréquentes contre une croyance aveugle dans les mots empêchant toute pensée authentique, comme celles qu'on peut lire

dans les deux notes suivantes de 1900: « Se fier à la langue, à ses
formes et à ses mots mène à mal penser» (C Int. III, 312) et « Le secret de la pensée solide est dans la défiance des langages» (C Int. IV, 43).20 Plusieurs de ces remarques démontrent clairement que cette dénonciation générale du langage est étroitement liée à une réflexion sur le criticisme kantien. Ainsi, Valéry affirmait-il vers

1899: « Celui qui se méfie du langage n'a besoin d'aucun Kant ni philosophe» (C Int. II, 221), observant ailleurs que « les résultats
vraiment précieux de Kant, on peut les atteindre par une simple enquête sur le langage, et d'ailleurs le manque chez lui de cette analyse vicie ou empêtre beaucoup de ses résultats» (C Int. III, 520).21La critique de Kant que Valéry a commencé à entreprendre à cette date sous forme d'une critique radicale du langage philosophique rejoint visiblement celle que Nietzsche - à la suite de Lichtenberg - avait formulée à l'égard des abstractions métaphysiques, tout en annonçant par ailleurs les positions de Wittgenstein et des philosophes du Cercle de Vienne que Valéry n'a connues que bien plus tard.22 Il n'est pas étonnant que, tout au long des Cahiers postérieurs, réapparaissent les mêmes convergences entre la réflexion critique de Valéry à l'égard de Kant et celle que Nietzsche avait exprimée dans ses écrits. Tout porte donc à croire que ce n'est qu'après avoir connu les critiques de Nietzsche que Valéry a entrepris - vers 1900 - une lecture attentive des œuvres de Kant et que c'est sous l'instigation des dénonciations nietzschéennes qu'il a aussitôt commencé à ébranler à son tour les fondements de la théorie kantienne de la

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