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DE LA GUINÉE AU CAMEROUN PAR LA CÔTE D'IVOIRE 1946-1962

De
312 pages
Cet ouvrage retrace ce que fut l'œuvre de la France dans les territoires dont elle se sentait responsable et dont elle confiait l'administration à des cadres formés dans une des ses Ecoles les plus prestigieuses. Journal de bord, témoignage, réflexion sur les événements précipités d'une époque agitée, tout cela constitue la trame de ces mémoires depuis l'éclosion de sa vocation jusqu'au dernier voyage qui le ramènera des côtes d'Afrique à celles de France.
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De la Guinée au Cameroun

par la Côte d'Ivoire
1946 - 1962

cgL'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9965-1

Jacques GERMAIN

De la Guinée au Cameroun par la Côte d'Ivoire
1946 - 1962
Un administrateur témoigne

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

« Je suis plein de respect pour les fonctionnaires français... les Adnlinistrateurs: ils sont admirables de conscience et de probité... J'admire les scrupules de ces hommes en matière de justice indigène, le souci constant de juger confornlément à quelque chose de transcendant, à une justice, à une vérité ». Théodore MONOD Fondateur de l'Institut Français d'Afrique Noire - IFAN Souelaba 7 février 1926 in Les Carnets de Théodore Monod p. 58. Editions « Le Pré aux Clercs» 1997

« D'un côté conlnle de l'autre (du fleuve Sénégal) nous étions accueillis comnle on savait le faire dans ce corps admirable des Adnlinistrateurs ci-devant des Colonies devenus déjà, eux aussi, de la France d'Outre-Mer ». Amiral BARTHES commandant la Marine à Dakar en 1946 Le Marin des Sables par Méridiens et Parallèles Editions de la Pléiade. Toulon 1971

Du même

auteur

Peuples de la forêt de Guinée

Prix Louis Martin Académie des Sciences d'outre-mer, 1984

Annecy

-

Institutions
Régime

et Vie n1unicipales

sous l'Ancien

Société des Amis du Vieil Annecy, 1991

L'appel de l'Afrique Naissance d'une vocation

Ce 14 juillet 1962 au petit matin, le "Foch" passe le détroit de Gibraltar. A tribord Tanger, à bâbord le Djebel-el-Tarikh. Seul sur le pont au lever du jour, je regarde s'éloigner la côte africaine qui, un peu plus de seize ans auparavant, m'était apparue pour la pren1ière fois depuis le vieux Junker n1'emmenant vers ma première affectation. La brume légère régnant sur la Méditerranée aidant, la côte s'estompe, l'Afrique s'éloigne. Ne serait-elle pour moi qu'un souvenir? A ce nl0ment là je crois que je n y retournerai janlais ou tout au n10ins que je ne le ferai qu'en touriste. En fait j y retournerai encore une fois en service, en novembre 1963, mais ce ne sera qu'un passage et qu'un sursis. Et pourtant ces seize années de vie africaine auront été pour moi le centre de mon existence et mes pensées retourneront sans cesse vers ce continent, même si mes obligations fanliliales nl 'an1ènent à changer nlon champ d'action et mes activités professionnelles.

En préparation
Aussi loin que je remonte dans ma vie, il m'apparaît que j'ai toujours en vue ce service outre-mer qu'on appelait alors le service colonial. En 1931, l'exposition coloniale fut l'occasion, non de l'éclosion, mais du développement de cette vocation. Pendant tout le printemps et l'automne j'y entraînai mes parents le jeudi et le samedi, parfois le ditnanche. Je pense avoir visité tous les pavillons: les pagodes indochinoises et le temple d'Angkor, les cases bamiléké du Cameroun, la mosquée-tata style soudanais de Djenné ou Mopti, les patios mauresques d'Algérie ou du Maroc, tout me faisait rêver. Le défilé du dimanche soir à la lueur des torches avec le détachement de Sénégalais, le dragon d'Annam ondulant, me fascinait. Je n'avais pas neuf ans. Etait-ce seulement attrait de l'exotisme? Je ne le pense pas. Pourtant aucun passé familial n'influait sur ce choix. Si ma cousine Lucienne devait, elle aussi, s'orienter vers l'Afrique comme sœur missionnaire du Saint-Esprit, elle ne le savait pas encore elle-même. Comment, même à cet âge, avais-je eu connaissance de ce métier d'administrateur des colonies ? Je ne puis répondre. Certes j'écoutais assidûment à la radio les émissions ayant trait à notre empire colonial, spécialement celle qui avait lieu le jeudi en début d'après-midi animée par un journaliste, Julien Maigret, que je retrouvai à Conakry quinze ans plus tard. Je cherchais dans le journal de mon père toutes les informations concernant les événements outre-mer (la pacification du Maroc n'était pas encore achevée et Henri de Bournazel tombera au Djebel Sagho le 28 février 1933). Le journal d'enfants auquel j'étais abonné, Pierrot, publiait des romans et des nouvelles situées en Asie et en Afrique: Rabah et la conquête du Tchad, les Pavillons Noirs du Tonkin, Samory et ses Sofas n'avaient plus de secrets pour moi. Mes parents possédaient la collection d'une revue, la revue Marne, datant du début du XIXe siècle et relatant mois par mois les événements outre-mer qui étaient ceux marquant la formation de l'Empire: je la dévorais et la relisais.

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DE LA GUINÉE AU CAMEROUN

PAR LA CÔTE D'IVOIRE

Ankor- V at

En 1931 à l'Exposition Coloniale

En 1992 sur le site soixante

ans après

L'APPEL DE L'AFRIQUE

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Pour moi, il me semblait avoir toujours su où j'allais vivre et ce que j'allais faire, et j'ordonnais ma vie en fonction de ces données. Plus tard, les contours de cette vocation se précisèrent. Un moment j'hésitai entre Saint-Cyr et l'Ecole coloniale devenue Ecole nationale de la France d'outre-mer (E.N.F.O.M.) et la question se reposa d'ailleurs au moment de la guerre. Mais, si je faisais Saint-Cyr, je voulais être officier des Affaires indigènes au Maroc ou dans le Sud-tunisien, ou dans les troupes sahariennes, c'est-à-dire, en fait, assumer les tâches d'un administrateur car je ne me voyais pas mener en France une vie de garnison. En toute modestie, je voulais bien être Lyautey mais dans la seconde partie de son existence. Cependant je ne pouvais avoir aucune garantie que j'obtiendrais ce que je désirais à la sortie de Saint-Cyr. A certains moments même, je m'interrogeais sur une éventuelle vocation religieuse mais je n'envisageais rien d'autre que d'entrer dans une congrégation religieuse missionnaire et plus particulièrement les Pères Blancs du cardinal Lavigerie ou les Petits Frères de Foucauld. Il me semble, si j'essaye de pousser l'analyse a posteriori, que dans cette vocation il existait deux lignes de force, « l'attrait de l'autre et de l'ailbilité d'étudier dans le concret des peuples de civilisation différente. L'un de mes gouverneurs me nota ainsi alors que je commandais Mankono en Côte d'Ivoire: « ... Se passionne à l'étude du milieu et y perd parfois de vue qu'il est avant tout chef de subdivision, au demeurant... ». Non, cher gouverneur Pêchoux, l'un n'était pas au détriment de l'autre, l'un ne pouvait aller sans l'autre. On ne peut administrer, c'est-à-dire pourvoir aux besoins collectifs d'une communauté sans une connaissance approfondie des hommes qui la composent, des coutumes et des traditions qui la régissent. C'est pourquoi, dans tous mes postes, mon premier souci a été de faire le point des connaissances acquises jusqu'à mon arrivée, puis d'essayer de compléter et de faire avancer ces connaissances. Outre les études qui avaient pu paraître, le dépouillement des journaux du poste et des archives était passionnant et précieux. Mais avant tout, c'était sur le terrain, au cours des tournées, des palabres tenues dans les villages, des soirées autour du feu avec les notables, que peu à peu cette connaissance de l'autre et de l'ailleurs s'approfondissait. L'attirance vers un métier aux facettes si diverses: multiplicité des tâches, diversité des lieux, tout dans mon esprit devait m'empêcher de SOffi-

leurs », suivant la formule si juste d'une biographe de Brazza 1, et la possi~

1

Elizabeth Rabut : Brazza Con1missaire général; EHSS. Paris: 1989

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PAR LA CÔTE D'IVOIRE

brer dans la routine. Notre action intéressait tous les domaines: l'administratif, le judiciaire, le social et l'économique. Elle consistait non seulement à commander une circonscription, cercle, région, subdivision ou district, en assurant la paix et l'ordre public, mais encore et surtout à ouvrir des routes, construire des ponts, installer des marchés, des dispensaires, des écoles, créer des pépinières, répandre de nouvelles cultures. Aucun métier ne ressemblait à celui d'administrateur des Colonies. Je ne puis m'empêcher de citer cette phrase de Lyautey gravée en français et en arabe sur son tombeau aux Invalides: Etre de ceux auxquels les homn1es croient, dans les yeux desquels des milliers d'yeux cherchent l'ordre, à la voix desquels des routes s'ouvrent, des pays se peuplent, des villes surgissent. Ce qu'il a accompli au plus haut niveau au Tonkin, à Madagascar et surtout au Maroc, chacun d'entre nous s'y est efforcé, modestement mais souvent avec succès, fut-ce dans la plus humble des circonscriptions. En 1935, ce qui pour la plupart des gens ne fut qu'un fait divers, fut pour Inoi une étape décisive: l'adlninistrateur-adjoint Albert Ben1ard tombait au combat de Moraïto dans le cercle de DikkiI en Côte Française des Somalis. II appartenait à la promotion 1929 1 et avait été nommé commandant de ce cercle nouvellement créé sur la piste des caravanes montant vers les plateaux abyssins. Au soir du 17 janvier 1935 il est seul au poste, son adjoint, l'adjudant Dengradi, étant parti pour Ali-Sabieh. Dans la nuit, trois Issa arrivent et demandent à le voir pour l'infonner du massacre qu'a subi leur village à l'aube et dont ils sont à peu près les seuls survivants. On saura plus tard que ces pillards appartenaient à la tribu abyssine des Aïssamara. Après avoir massacré les habitants, ils s'étaient emparés des troupeaux et les emmenaient au-delà de la frontière. Bernard ne pouvait pas ne pas réagir immédiatement sans décevoir la confiance que nous manifestaient les Issa. Il prend avec lui quinze gardes et un F.M.. Lorsque l'adjudant Dengradi rentrera au poste, il lui enverra en renfort des gardes et dix partisans armés de fusils Gras ainsi que des provisions. Dans la nuit Bernard laisse la camionnette au bout de la piste et continue à pied vers le lac Abbé où campe le rezzou dont il ignore l'effectif. Il s'installe sur un éperon rocheux qui commande le défilé par où les troupeaux razziés devraient forcément passer pour franchir la frontière. De là, à la lueur de la lune, une masse beaucoup plus nombreuse qu'il ne pensait lui apparaît: elle fut évaluée plus tard à deux mille hommes et six cents chevaux.

Et qui plus est originaire d'Aiguebelle en Savoie où un monument rappelle sa mémoire.

1

L'APPEL DE L'AFRIQUE

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L'adieu à Bernard

de l'administrateur

Jourdain

D'après ce qui a été rapporté par les survivants, il aurait déclaré à son sergent: « Pas question de décrocher, je ne recule pas ». A l'aube il déclenche lui-même le tir du F.M. sans résultat bien apparent à cause du manque de visibilité. Les Aïssamarra essaient de tourner la position. Bernard fait monter le peloton au sommet de l'éperon d'où il pense pouvoir mettre en fuite les assaillants. A la troisième rafale le F.M. s'enraye. Bernard crie à ses gardes « Sauve qui peut» mais lui restant, ceux-ci refusent de l'abandonner. Le combat dure deux heures, les munitions manquent, l'étau se resserre, c'est le corps à corps à la baïonnette et à l'arme blanche. Tout est fini entre 8 h 30 et 9 h du matin. Lors d'une cérémonie à Aiguebelle, en octobre 1977, Maurice Via] qui fut son camarade d'Ecole concluait: « Tu as su pousser ta vocation d'administrateur, c'est-à-dire de meneur d'hommes responsable, jusqu'à l'extrên1e lin1ite,jusqu'à la mort, pour protéger les populations qui te fai~ saient confiance et que tu avais la charge d'éduquer et de défendre ». J'avais découpé l'article dans le journal de mon père et le conservais pieusetnent dans mon dossier colonial avec la photo de la sépulture au dé~ sert, l'administrateur Jourdain prononçant son allocution devant le peloton présentant les armes.

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DE LA GUINÉE AU CAMEROUN

PAR LA CÔTE D'IVOIRE

C'est aussi l'époque de mes premiers contacts avec des élèves de l'Ecole: Jacques Noël Chatanay (promotion 1937) et Pierre Aymard (promotion 1938)

que je retrouvais à la J.E.C. 1 où ils exerçaient des responsabilités; c'est eux que je vis en uniforme pour la première fois lors d'une messe à Montmartre. Lorsque j'avais une réunion de la J.E.C. au siège de la fédération de Paris, rue Pierre Nicolle, je faisais un crochet par l'avenue de l'Observatoire toute proche où je contemplais avec respect et envie le portail de l'Ecole que j'espérais bien franchir un Jour.

Puis je suis en seconde au lycée Condorcet, mais bientôt ce sera la guerre, Annecy et les bacs, l'enracinement de ma vocation malgré les incertitudes du moment sur l'avenir de l'Empire. Le lendemain de mon succès au bac à Chambéry, c'est la décision définitive d'entrer en classe préparatoire, en Colo ! Ce sera la Colo Dupleix au Lycée Henri IV à Paris et j'appartiendrai à la promotion Pavie: Auguste Pavie fut le conquérant sans armes du Laos où il installa le protectorat français et son livre "A la conquête des cœurs" était tout un programme de la colonisation telle que je la concevais. Elle n'a pas été que cela mais elle a aussi été cela. Cette année de préparation ne fut pas idyllique. Je ne parle pas seulement de l'environnement dans un Paris occupé par l'ennemi (et quel ennemi !) avec couvre-feu, rafles, rationnement en tous domaines, mais aussi de l'atmosphère dans la Colo Dupleix. Si j'y trouvais de solides amitiés celle avec Jean Versel date de ce temps-là - j'étais effaré de l'état d'esprit d'un grand nombre. Pour moi, je croyais naïvement que si l'on s'inscrivait en Colo c'était par vocation et que, n'ayant qu'un but, intégrer, on ordonnait sa vie d'étudiant en fonction de lui. Je tombais de haut. Combien d'élèves étaient là par hasard? Parce qu'il n'y avait pas de maths au concours, parce qu'au lendemain d'un succès au bac, ayant rencontré un camarade sur le boulevard Saint-Michel et lui ayant demandé ce qu'il faisait l'année d'après, cela avait donné l'idée de s'inscrire en Colo, etc.

Monun1ent à lamérnoire de l'achninistrateur Bernard, érigé à AiguebeUeen SavoÎe1 son viUage natal

1

Jeunesse Etudiante Chrétienne, l'un des mouvements spécialisés composant

l'Action catholique de la jeunesse française.

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Bien entendu, dans ces conditions les études, la formation, ne passaient pas au premier plan et le lundi matin il y avait beaucoup de bâillements et d'yeux cernés après les boums du samedi et du dimanche (lesquelles s' appelaient surprises-parties). Dans un sens, cela nous laissait un peu plus de champ libre car, si le nombre des candidats était d'environ six cents pour soixante places, le nombre de candidats sérieux était moindre. Peu importe. Après la première déception passée, nous nous retrouvions quand même un nombre appréciable à nous référer aux mêmes valeurs. Je réussis même à créer autour de moi une équipe de Routiers et l'année d'après un Clan ayant pour ambition d'avoir une équipe à l'Ecole et dans chaque classe préparatoire, le Clan Routier Charles de Foucauld. Nous pûmes faire, outre les réunions, quelques sorties. Ces week-end de camp autour de Paris et une semaine sainte au couvent des Dominicains du Saulchoir à Etiolles nous permirent d'approfondir notre vocation à la lumière de notre foi, sous le patronage du Frère Charles. Le programme de préparation me convenait parfaitement: français, philosophie (morale et sociologie) ; histoire de la colonisation (avec deux professeurs, l'un pour la période couvrant Pavant 1815 et l'autre pour la période moderne) ; géographie générale, physique, humaine et économique; anatomie et physiologie animales et végétales; géologie et paléontologie; langue vivante. Seules les quatre premières étaient matières d'écrit. En même temps nous faisions notre première année de licence en droit mais en étant dispensés d'aller à la faculté: c'étaient des agrégatifs qui venaient nous donner des cours au Lycée. Je crois que ces cours étaient facultatifs et étaient donnés le matin de bonne heure: inutile de dire qu'on était au large dans la classe. Vie monacale que fut la mienne dans ce Paris de la guerre. Nous avions réintégré notre appartement de la rue Ordener, laissant bien loin Annecy et la Savoie avec une ligne de démarcation entre les deux zones et de simples cartes réglementaires pour correspondre, à moins d'utiliser les services d'une personne se rendant en zone libre avec un laissez-passer, mais ce pouvait être dangereux pour le passeur. Je me couchais relativement de bonne heure mais me levais vers cinq heures du matin pour travailler et, comme le poêle à charbon n'était pas encore allumé à cette heure-là pour économiser le combustible, je devais revêtir mon manteau et mon béret et souffler de temps à autre dans mes doigts car l'hiver 1941/1942 fut rigoureux. Puis, c'était le métro jusqu'à Maubert-Mutualité, la rue des Carmes, la messe dans une chapelle à Saint-Etienne du Mont, et lorsque la cloche

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d'Henri IV sonnait, la rentrée au Lycée de l'autre côté de la rue. J'étais demi-pensionnaire et, bien que nous devions remettre à l'économe la totalité de nos tickets de viande (90 g. avec os par semaine I), nous avions faim une demi-heure après être sortis de la cantine. Un samedi, alors que j'avais travaillé l'après-midi à la bibliothèque Sainte-Geneviève, je pris le métro pour rentrer chez moi et à Pigalle, la FeldGendarmerie allemande fit évacuer tous les wagons: le XVIIIe arrondisse~ ment était bouclé, un officier allemand y ayant été abattu dans la journée. Je retournai à Henri IV et demandai à l'économe de passer la nuit dans un dortoir. Réponse négative: n'étant pas inscrit comme pensionnaire, je ne pouvais être hébergé au Lycée. Il me condamnait à être dans la rue après le couvre-feu et donc susceptible d'être raflé. Or les otages étaient pris dans les commissariats parmi le produit des rafles et fusillés en représaille des attentats contre les officiers allemands, l'économe ne l'ignorait pas. Je me rendis chez ma sœur 117, rue de Turenne: elle se trouvait à Seine-Port, mais heureusement le concierge avait la clef et me connaissait. Je pus passer la nuit à l'abri. Simple anecdote pour montrer dans quelle atmosphère nous poursuivions nos études. Nous avions hâte de voir revenir le printemps et avec lui se rapprochait la date du concours. Celui-ci comportait plusieurs étapes. Les 1, 2, 3, et 4 juin nous passâmes les épreuves de l'écrit de Colo. En français, une pensée de Montaigne sur le contact entre peuples de civilisation différente et la colonisation. En histoire: les Français dans l'Océan Indien de Richelieu à Galliéni, ce qui ne laissait pas de poser problème quant aux dates à considérer. Faut-il inclure les deux, ou simplement le premier ou le second? J'optais pour la première solution et je dus sans doute avoir raison. En géographie: Les oléagineux des pays tropicaux: tropical était-il pris stricto sensu et alors fallait-il exclure le palmier à huile et le coprah qui sont équatoriaux, ou bien tropical s'appliquait-il à la zone entre les deux tropiques? En sociologie, un sujet rébarbatif: l'épargne! Un sujet ne laissant pas de place aux grandes envolées, moi qui pensais briller dans cette matière où j'avais tenu la tête toute l'année. Puis il fallait passer à la faculté de Droit, place du Panthéon, les épreuves de la première année de licence, écrit puis oral et je décrochais le diplôme avec mention assez bien. C'était nécessaire pour passer l'oral du concours de Colo dans la mesure, bien sûr, où l'on était admissible à l'écrit.

L'APPEL DE L'AFRIQUE

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Je n'étais pas très optimiste. Je pensais m'être assez bien débrouillé tnais, à la sortie de chaque épreuve de l'écrit, en entendant les uns et les autres conter avec emphase le contenu de leur copie, je me disais que je ne serais sûrelnent pas dans le peloton de tête. Cela ne m'empêcha pas de préparer les matières de l'oral comme si je devais le passer et bien m'en prit. Au retour d'un week-end scout en Vallée de Chevreuse, à tout hasard nous passions à l'Ecole voir si les résultats étaient affichés. Ils n'y étaient pas mais le Gouverneur Delavignette, lui, était dans le hall et, sur nos questions, d'un air goguenard, sortit un papier de sa poche pour annoncer que, oui, Germain était admissible. Malheureusement ceux qui étaient avec moi ne l'étaient pas. Jean Versel dut attendre l'année suivante pour intégrer carré, les autres n'intégrèrent jamais. Jacques Odendhal se retrouva plus tard dans le commerce en Indochine, Pierre Beis fut magistrat outre-mer je ne sais par quelle filière, Michel Martin finit son droit et entra au Crédit Agricole: il mourut très jeune.

Etant a 1 je redoublai d'efforts dans mes révisions. L'oral dura deux
jours et se passa à l'Ecole même. Il fut précédé, le 31 juillet par la contrevisite médicale devant deux médecins coloniaux comme lors de la première visite en avril. Toujours un peu d'émotion dans la crainte qu'on ne soit pas déclaré bon pour le service outre-mer. Etant en première à Annecy, j'avais consulté un médecin pour savoir si je pouvais me diriger vers la vie coloniale et celui-ci déclara tout de go que je n'étais pas fait pour cela: le poumon était ci, le cœur était çà et le foie pas fameux! Nous apprîmes que ce docteur avait voulu faire Colo, ne l'avait pu pour je ne sais quelle raison et se vengeait de cette façon! Fallait-il admettre cette mesquinerie ou était-ce une simple erreur de diagnostic? mais alors elle était de taille. Peu importe. Je persuadai ma mère de passer une contre-visite chez un autre médecin, lequel me trouva parfaitement constitué et déclara que je pouvais entrer en préparation sans crainte. Ce ne fut pas le cas de son neveu qui désirait faire Colo et s'était renseigné auprès de moi. Il ne le put pour un motif de vision mais il fit sa médecine et devint un gynécologue réputé. Donc, déclaré apte, je me présentai à l' oral les 2 et 3 août. Cette date m'empêcha d'ailleurs de prendre un convoi d'étudiants pour la zone sud car je devais passer les vacances en Savoie et je ne pus obtenir le transfert de mon inscription pour le convoi suivant. Toutes les matières du programme étaient matières d'oral, sauf la philosophie, et l'épreuve d'histoire portait sur la colonisation étrangère. Je

1

Adlnissible.

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DE LA GUINÉE AU CAMEROUN

PAR LA CÔTE D'IVOIRE

me souviens qu'en anatomie je tirai l'oreille et l'audition comme sujet et m'attirai cette réflexion de l'un des examinateurs: « Monsieur, vous croyezvous encore au bac? » En paléontologie j'eus à reconnaître des empreintes de dents de soufIS.

Nous étions quatre élèves de la Colo Dupleix à être a et nous fumes reçus tous les quatre: un cube, Henri Dufour, un carré Pierre Ménard, deux bizuths Adrien Bramoullé et moi. Je fis mon premier voyage vers l'Afrique avec le premier; le second et le troisième furent déportés vers l'Allemagne et revinrent très affectés physiquement de leur camp de concentration. L'oral était public et mes compagnons de Clan Routier étaient là, m'accompagnant d'amphithéâtre en amphithéâtre pour me soutenir et m'encourager. Après une année de travail acharné et deux mois de révisions et d'épreuves variées, j'étais épuisé: comme je l'ai déjà dit, je ne pouvais pas retourner en Savoie quelque temps pour y reprendre des forces morales et physiques. J'acceptai un service civique rural, c'est-à-dire d'aller dans une ferme de Beauce aider à la moisson. Ce n'était pas de tout repos mais au moins je mangeais à ma faim ce qui, en ces temps-là, était fort appréciable. On nous avait dit que les résultats nous seraient envoyés courant août. Ne voyant rien venir, ma mère se rendit à l'Ecole: les résultats étaient affichés mais elle avait oublié ses lunettes. Elle tint en elle-même ce raisonnement : puisque les résultats sont affichés et que je n'ai pas reçu d'avis, c'est que mon fils est refusé. Rentrée chez elle, elle m'écrivit sans autre explication que j'étais recalé! Catastrophe? En fait, non, j'avais passé le concours en bizuth, mais tout de même, ayant franchi trois obstacles, grosse déception et la perspective du redoublement, du travail d'arrache-pied et de voir s'éloigner d'un an l'entrée au service outre-mer. Cependant, prise d'un scrupule, ma mère retourna à l'Ecole la seInaine suivante, munie de ses lunettes cette fois. Et que lut-elle? Mon nom sur la liste affichée au n032. Ne sachant quoi penser, elle vit le secrétariat qui lui confirma que j'étais reçu mais que les avis ne seraient envoyés que plus tard.

L'APPEL DE L'AFRIQUE

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Nouvelle lettre et, cette fois, explosion de joie... intérieure. Des années de rêve et de travail voyaient leur aboutissement: j'étais, à partir du 1er novembre 1942 élève à l'Ecole Nationale de la France d'Outre-mer.

A l'Ecole
L'ECOLE, mot quasi-magique que nous avions tant de fois répété sans autre précision car il se suffisait à lui-même, concrétisant tout ce que nous projetions dans l'avenir. Aujourd'hui encore, lorsque nous nous retrouvons, c'est encore d'elle que nous parlons autant que des souvenirs de notre service outre-mer. Car c'est elle qui nous a formés, c'est elle qui a été le creuset où sont nées les amitiés, c'est elle qui nous a donné notre dénominateur commun malgré nos différences d'origine, de caractère et de goûts personnels. L'embryon de l'Ecole date de 1885. A cette époque est créée la Mission cambodgienne que dirige Auguste Pavie. Il a obtenu du gouverneur de la Cochinchine d'embarquer pour la France un petit groupe de Khmers qui recevraient à Paris une formation leur permettant d'assumer ensuite dans leur pays des responsabilités administratives. La Mission devient Ecole cambodgienne en 1887 puis est transformée en 1888 en Ecole coloniale. Celle-ci est rattachée au ministère des Colonies. Elle comprend deux sections, l'une indigène, l'autre française, avec une formation de trois ans réduite à deux pour les titulaires de la licence en droit. En 1905, une section Magistrature y est créée. Elle forme également les Commissaires des troupes coloniales, soit les intendants militaires de ces troupes, jusqu'à la création de l'Ecole militaire d'intendance.

du Chatelard-en-Baugesl, où nous avons inauguréune plaque sur sa maison
natale en juillet 1990. C'était un Saint-cyrien de la promotion 1866 qui commença sa carrière en Cochinchine en 1869. Il ne se contenta pas de remplir les fonctions de résident dans divers postes, mais il apprit et enseigna le cambodgien, écrivit en 1900/1904 un livre sur le Cambodge qui fait autorité et plusieurs ouvrages sur l'Indochine. Il remplit plusieurs missions archéologiques au Cambodge, au Sud-Annam et au Laos. Coller au pays, le connaître

Le premier Directeur de l'Ecole sera le commandant Aymonier, natif

1

En Savoie.

24

DE LA GUINÉE AU CAMEROUN

PAR LA CÔTE D'IVOIRE

à fond pour mieux le faire évoluer, c'était la caractéristique de l'administrateur colonial. En 1914, le maréchal Lyautey, résident général au Maroc, demande et obtient la création d'une section nord-africaine. En fait elle se distinguait des autres sections car elle ne préparait pas directement aux carrières de Contrôleur civil du Maroc et de Tunisie, mais au concours d'entrée dans ces carrières qui ne dépendaient pas du ministère des Colonies, mais de celui des Affaires étrangères par suite du statut juridique de ces pays qui n'étaient pas des colonies mais des protectorats de droit international. En ce qui concerne l'Algérie, dépendant, elle, du ministère de l'Intérieur, la section préparait au concours des administrateurs des communes mixtes d'Algérie, mais les premiers au classement y étaient admis directement. Pendant la première guerre mondiale, l'Ecole perd soixante-quatre anciens élèves au champ d'honneur dont le Gouverneur général Joost van Vollenhoven, tué en forêt de Villers-Coteret le 19 juillet 1918 à l'âge de quarante et un an. La Croix de guerre 1914/1918 avec palmes est décernée au drapeau de l'Ecole et, le 16 décembre 1934, l'Ecole reçoit la Croix de la Légion d'honneur. Pendant la guerre de 1939/1945, cinquante-sept d'entre nous mourront au champ d'honneur ou en déportation et vingt-quatre tomberont en Indochine. La Croix de guerre des T.O.E. est accrochée au drapeau de l'Ecole. Les Japonais avaient fusillé douze administrateurs lors du coup de force du 9 mai 1945, les autres sont tombés sous les coups du Viet-Minh. L'Ecole continue après la guerre avec des promotions renforcées pour combler les vides, assurer la relève et faire face aux besoins d'un meilleur encadrement des pays d'outre-mer. Mais l'évolution du Monde, l'inéluctable décolonisation qui s'amorce dans le contexte international que nous connaissons, amènent à une réforme de l'Ecole. Un concours spécial est mis en parallèle pour permettre l'accès de l'Ecole aux étudiants originaires d'outre-mer et un certain nombre de fonctionnaires locaux sont admis sur dossier. Après les indépendances, les uns serviront dans la fonction publique de leur pays (c'est ainsi qu'Abdou Diouf, président de la République du Sénégal, est ancien administrateur de la France d'outre-mer), mais nombreux seront ceux qui, par le biais de leur passage dans notre corps, demanderont et obtiendront l'intégration dans un corps de fonctionnaires français alors que le pays dont ils sont originaires est devenu indépendant. Cela laisse quelque peu perplexe.

L'APPEL DE L'AFRIQUE

25 à la sortie en

La dernière promotion 1960.

franchit les portes de l'Ecole

Dans les locaux s'installe un Institut international d'Administration publique recevant des stagiaires des pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine. Bien entendu, les bustes des grands coloniaux qui ornaient le hall disparaissent, mais également les panneaux de marbre où étaient gravés les noms de nos morts au champ d'honneur ou en service outre-mer. Ils furent mis à la casse au lieu d'être installés dans un endroit décent. Il fallut attendre le centenaire pour que de nouvelle plaques en cuivre soient installées dans la crypte des Invalides près du tombeau du maréchal Lyautey, tandis que le drapeau était confié à la garde du Musée de la Légion d'honneur. A sa création, l'Ecole avait été installée rue Ampère, puis boulevard du Montparnasse et c'est le Il janvier 1896 qu'elle occupe les locaux neufs avenue de l'Observatoire. Bâtiment de style mauresque de dimensions modestes, l'Ecole est mitoyenne du lycée Montaigne et de la Faculté de Phar~ maCle. A peu de distance en remontant l'avenue, on trouve un institut d'archéologie, imposante construction de briques rouges crénelée à son faîte et ornée de bas-reliefs. Cela évoque plus ou moins un style soudanais modernisé et bien des gens croyaient que c'était là le siège de l'Ecole coloniale. En bordure, nous bénéficions des jardins du Petit Luxembourg qui mettaient une note de nature dans ce Paris minéral. Mais pour l'heure, notre voisinage c'était le lycée Montaigne occupé par les soldats allemands dont les gros chiens venaient aboyer furieusement aux soupiraux de notre salle d'armes. A l'entrée un large escalier débouchant sur le hall, à gauche les plaques encadrant la porte de l'amphithéâtre Paul Dislère, à droite un couloir où donnent diverses salles de cours, puis la cour d'honneur et un autre couloir aboutissant à l'administration de l'Ecole. Au fond du hall, un grand escalier se séparant en deux à mi-course de part et d'autre d'un grand Bouddha doré au sourire énigmatique, devant lequel nous passons pour atteindre la bibliothèque et les salles de travail. La notification de l'arrêté ministériel prononçant mon admission à l'Ecole, me prescrivait d'indiquer la section administrative qui avait ma préférence. Le choix se faisait suivant le rang d'entrée. J'avais bien sûr déjà réfléchi à la question et mon choix s'était porté sur la section africaine. D'un côté l'indochinoise était peut-être plus attirante sous certains aspects: l'environnement culturel, les arts, le niveau de civilisation atteint par les populations, étaient supérieurs. Mais d'après ce que l'on pouvait savoir, l'équipement administratif et le maillage des services techniques étaient

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bien plus poussés en Indochine qu'en Afrique, si bien que le métier d'administrateur, nous disait-on, avait plus tendance à se rapprocher de celui de préfet. Ce n'était peut-être pas valable pour l'ensemble de la péninsule. Le service en pays Méo ou parmi les populations montagnardes du Haut-Laos ou du Haut-Tonkin devait avoir plus d'un point commun avec le service africain. Pour moi cependant qui envisageais, non seulement l'exercice de lllon métier, mais aussi l'étude du pays et des hommes sous l'angle de l'histoire et de l'ethnographie, je pensais qu'en Afrique au sud du Sahara le champ des recherches était plus vierge. En Indochine, devant l'abondance et la variété des travaux menés en particulier par l'Ecole Française d'ExtrêmeOrient, je croyais qu'il n'y avait plus place que pour des spécialistes consa-

crant la totalité de leur temps à ces recherches.

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Tout ceci devait rester bien théorique puisque la carrière de mes caITIaradesqui choisirent la section indochinoise tourna court et qu'après 1954 ils se retrouvèrent en Afrique et à Madagascar, mais nous ne pouvions pas deviner les événements qui allaient se précipiter après la guerre. Pour les motifs inverses j'étais attiré par l'Afrique et mon rang me permit d'obtenir mon inscription en section africaine: variété des pays et des lTIilieux humains, base de départ du développement à un niveau peu élevé, sous-équipement en services publics valorisant le rôle de l'administrateur. A la vérité, le corps des administrateurs des colonies, débouché normal de la section africaine, avait vocation pour servir non seulement en Afrique continentale mais à Madagascar, dans les îles de l'Océan Indien, Comores et Réunion, ou dans celles du Pacifique, Nouvelle-Calédonie, Polynésie et Nouvelles-Hébrides et même dans les établissements français de

l'Inde

1.

Nous n'avions pas de choix à faire à l'entrée et durant le séjour à l'Ecole: c'est à la sortie qu'une affectation était donnée suivant le rang de sortie. Cependant, nous nous donnions malgré tout, une certaine orientation concrétisée par les lectures ou les études complémentaires. Pour ma part, je n'ai jamais été attiré par les îles. Ce que j'appelle~ rais d'un néologisme "leur finitude" me pèse; se heurter rapidement à la barrière des mers ou océans m'est insupportable, j'ai besoin de pouvoir aller toujours plus loin. Peut-être est-ce une illusion et les continents, aussi grands soient-ils, ne sont-ils pas eux aussi des îles et un jour ou l'autre ne finit-on pas par ne plus pouvoir avancer, par se heurter à leur limite?

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Je ne parle pas des Antilles et de la Guyane qui, au lendemain de la guerre, furent

départementalisés.

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Ce qui me setnblait être l'exotisme de pacotille des îles m'agaçait. Je préférais les grandes étendues du continent africain, la nature sauvage, des peuples paraissant à l'aube de l'humanité comme les montagnard paléo-négritiques, coexistant avec les descendants de vieilles civilisations nomades ou sédentaires. Problèmes aussi du contact de l'animisme avec l'Islam. Magique attirance du nord pour ceux qui servaient en région tropicale et du sud pour qui se trouvait au Maghreb. Dans mes tournées j'aimais pousser vers les limites du cercle ou de la subdivision et, d'une hauteur, contempler au-delà avec le secret espoir de servir un jour plus loin et de découvrir d'autres paysages, de connaître d'autres hommes. La côte ne m'attirait pas, c'était vers l'intérieur que je voulais aller et continuer. Le nord avait pour moi plus spécialement un nom, le Tchad! Ironie du sort je n'y servirai jamais. A la sortie de l'Ecole, les ordres de départ furent donnés sans consultation et uniquement en fonction des besoins de la relève. Je fus affecté à l'AOF. Par la suite à vrai dire, pour des raisons de famille essentiellement, je ne fis pas de démarche pour être muté en AEF. D'ailleurs, une fois cette mutation obtenue, il fallait encore obtenir une sousaffectation au Tchad. Je n'avais aucune envie de me retrouver à Ouesso, à Pointe-Noire ou dans la forêt gabonaise. Et au Tchad même il aurait encore fallu obtenir un poste au nord ou à l'est de Fort-Lamy car, à quoi bon changer, si c'était pour se retrouver dans la zone cotonnière? A la fin de ma carrière outre-mer, j'eus une tentation: le commandant Darchy avec qui nous avions beaucoup sympathisé à Yaoundé avait été affecté comme chef d'état-major des territoires du BET (Borkou - Ennedi Tibesti) et il m'écrivit pour me demander si j'acceptais le poste d'adjoint au colonel commandant le BET. D'une part nous étions en 1960, j'étais Directeur du Plan au Cameroun et il fallait me préparer à ma réinsertion en métropole dans le secteur privé ou semi-public, au plus tard en 1962. Une carte de visite de Directeur du Plan pouvait me faciliter les choses, celle d'adjoint au colonel commandant le BET me vaudrait peut-être un coup de chapeau mais c'est tout. D'autre part, si les aînés étaient pensionnaires en France, nous avions quatre enfants avec nous à Yaoundé. Quelles conditions d'éducation trouveraient-ils à Faya-Largeau et ne serait-il pas nécessaire que leur mère rentre en France avec eux, solution qu'elle refusait évidemment. Il fallait être réaliste et je dus répondre négativement. Toujours est-il qu'à l'Ecole, en dehors des cours, je me consacrais au Tchad. Je pris des cours particuliers d'arabe avec le Révérend Père Jean Abd el Jalil, un Marocain converti au catholicisme et qui était entré chez les Franciscains. Exception rarissime, peut-être le premier depuis Léon l'Africain. L'arabe maghrébin n'est pas le même que l'arabe tchadien, celui-ci

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étant plus près de l'arabe oriental, mais il était difficile de trouver en France, en 1945, un professeur d'arabe tchadien. Et l'on pouvait tout de même passer de l'un à l'autre.

Je suivis aussi des cours de tamacheq 1 à l'Ecole des Langues
Orientales, quelques élèves groupés autour du professeur René Basset, avec pour seul manuelles manuscrits authentiques du Père de Foucauld: émouvant ! Mais la première fois que je vis un Touareg ce fut à Tamanghasset en 1988, alors que j'avais quitté le service depuis longtemps. Il était difficile de se préparer directement à l'exercice de son métier par suite de la multiplicité des ethnies, des cultures et des langues jusqu'à l'intérieur d'une même circonscription. Dans la simple, subdivision de Mankono que je devais commander dans les années 1950, il existait sept langues différentes: dioula, sénoufo, gouro, nwà, mwà et g'bèré. Aucun ne pouvait comprendre l'autre s'il ne parlait pas sa langue ou si tous deux ne parlaient pas une troisième langue véhiculaire. Les études ne pouvaient donc être que générales et l'application se faire sur le terrain en adaptant les données d' ensemb le à tous les cas particuliers rencontrés. Mes souvenirs ne sont pas suffisamment précis pour que je puisse me rappeler la répartition des cours sur les deux années passées à l'Ecole, mais peu importe. Je passe sur les cours de seconde année de licence en droit donnés à l'Ecole. Parmi ceux-ci cependant, le cours de droit colonial du professeur Henri Solus tranchait nettement parce qu'évidemment la matière nous intéressait à un plus haut degré, mais aussi par son caractère plus vivant. Je passe aussi sur la comptabilité commerciale et administrative enseignée par l'inspecteur des colonies de Carbon-Ferrière, un polytechnicIen, que je devais retrouver directeur général de la C.F.D.T. et que je devais recevoir à ce titre à Yaoundé (la Compagnie Française de Développement des Textiles finançait une partie de ses investissements sur crédits du Plan. C'es~ dans sa filiale en RCA que travailla bien plus tard notre fils Philippe).Je citerai pour mémoire le cours de statistiques pendant lequel je m'endormis un jour et dus aller faire mes excuses au professeur. Par contre, j'étais parfaitement éveillé au cours de géographie de l'Afrique noire de Jacques Weulersse qui écrivit un livre sur le sujet, lequel se trouve encore dans ma bibliothèque, à celui d'histoire de l'Afrique qui nous faisait découvrir l'existence et la vie des grands empires soudanais, Mali, Ghana, Songhaï, Bomou et cela m'incitait à étudier et, pourquoi pas, écrire l'histoire moins connue du Ouaddaï, sultanat du Tchad.

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Touareg est l'homme, Tamacheq la langue et Tifinar l'écriture.

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Le gouverneur Labouret, spécialiste des Lobi, nous enseignait l'ethnographie africaine. Sec et sarcastique, il a formé, après Delafosse, des générations de Colos. Notons aussi le cours sur l'économie des pays sous-développés par François Perroux qui s'illustra par la suite aux côtés du Père Lebret dans le mouvement Econon1ie et humanisme. Le médecin-général Bouffard nous enseignait la médecine tropicale, c'est-à-dire en fait surtout la lutte contre les grandes endémies paludisme, fièvre jaune, choléra, amibiase, bilharziose, filariose et toutes les maladies parasitaires et bien entendu la trypanosomiase humaine appelée vulgairement maladie du sommeil. La police sanitaire et 1'hygiène faisaient partie de son cours. Un vétérinaire faisait un cours sur l'élevage et un spécialiste des poissons au Muséum dont le nom m'échappe, un cours sur la pêche. Me souviendrai-je en remuant tous ces souvenirs du titulaire de la chaire d'agronomie tropicale? pas pour le moment. Au point de vue des langues, nous avions une formation générale en linguistique africaine par le gouverneur Labouret également et, même pour ceux qui ne visaient pas spécialement Madagascar, l'administrateur en chef Gerbinis nous distillait un cours de malgache en première année. En seconde année, le futur président Léopold Sédar-Senghor nous enseignait la langue wolof ou plutôt la philosophie de la langue wolof bien que lui-même fut Sérère, car nous aurions bien été incapables de parler wolof à la sortie de l'Ecole. Nous pouvions en outre comme je l'ai dit, fréquenter l'Ecole des Langues Orientales vivantes pour suivre les cours de Haoussa, de Malinké ou de Peul. J'avais choisi le tamacheq ! En dehors des cours proprement dits, il y avait les conférences que nous devions suivre mais qui n'étaient sanctionnées par aucun examen. En première année il y eut celles d'André Siegfried qui enseignait également à Sciences Po. Il nous fit dix conférences sur la Méditerranée et ses problèmes économiques. Je n'ai jamais vu l'amphi Dislère être aussi plein. Il y avait même des auditeurs complètement étrangers à l'Ecole, tellement était grande la réputation d'André Siegfried. Profondeur et limpidité me semblent avoir été les caractéristiques de ces cours. Il avait traité les années précédentes Suez et Panama - Le pétrole et, à chaque fois, il sortait un livre sur le sujet. Au point de vue sportif, nous allions au stade chaque semaine, au manège de Neuilly et au bois de Boulogne pour l'équitation, à la salle d'armes de l'Ecole avec maître Hazotte pour l'escrime autant que nous le

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voulions: maître Hazotte ne nous apprenait pas seulement à tirer au fleuret, au sabre et à l'épée mais nous consultait sur ses problèmes sentimentaux et si, veuf, il devait se remarier! L'Ecole restait ouverte par tolérance des autorités d'occupation allemandes mais il n'était évidemment pas question de préparation militaire et nous ne pûmes revêtir l'uniforme bleu-nuit que lors de notre seconde année, après la guerre. Car la guerre était là et troublait nos études à plus d'un titre. Ordinairement les élèves faisaient deux ans à l'Ecole, puis un an de stage outre-mer avant d'être incorporés au peloton d'élèves officiers à Saint-Cyr ou à SaintMaixent. Quant à nous, nous nous trouvions avec des années non homogènes: plusieurs promotions faisaient ensemble leur première année ou plutôt des membres de plusieurs promotions. Certains, de la promotion 1938, de la promotion 1939, étaient partis à l'armée au lendemain de leur admission à l'Ecole. Ils n'étaient revenus qu'en 1941 ou 1942, tandis que d'autres se trouvaient à Londres ou dans les territoires ralliés à la France Libre. Inversement, des élèves de ma promotion n'avaient pas rejoint l'Ecole, étant restés aux Chantiers de Jeunesse en zone (provisoirement) libre ou étant déjà passés en Afrique du Nord par l'Espagne. De stage il n'était plus question. Au cours de cette année 1942/1943 les événements se précipitèrent. Le gouvernement de Vichy, en collaboration avec l'Allemagne, mit sur pied le STO (Service du Travail Obligatoire), en fait la déportation vers l'Allemagne de main-d'œuvre pour les usines. L'appel au volontariat n'ayant pas donné les résultats escomptés, le recensement des jeunes par classe d'âge commença. Certaines dérogations étaient prévues et un certain nombre de Colos se retrouvèrent l'année suivante en Camargue à encadrer les compagnies de la MOI (Main d'œuvre Indochi~ noise) pour cultiver du riz. Mais il y avait une classe pour laquelle aucune exception n'était prévue, la classe 1942, la mienne. La création du STO amorce en fait un flux vers l'Afrique du Nord et vers les maquis. Pour se soustraire à la déportation, il fallait disparaître nonobstant l'avis signé Pierre Laval, placardé à l'Ecole comme ailleurs, et selon lequel les réfractaires au STO seraient poursuivis et arrêtés et leurs familles inquiétées. C'est ainsi qu'en cours d'année on vit des places vides sur les bancs: certains réussirent à passer en Espagne et, après un séjour à la prison de Miranda, purent rejoindre les Forces Françaises Libres en Afrique du Nord, d'autres furent pris avant ou à la frontière et furent abattus ou déportés.

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Lorsqu'il fut certain qu'il n'y aurait aucune dérogation pour la classe 1942 et que nous ne pouvions pas nous présenter à l'Ecole pour la rentrée 1943, il fallut bien se décider. Et c'est ainsi que nous nous retrouvâmes sept Colos de la classe 1942, mais des promotions 1942 et 1943, au barrage de l'Aigle dans le Cantal, à la disposition de l'ORA (Organisation de Résistance de l'Armée), d'abord camouflés dans le personnel du barrage et remplissant certaines missions (pour moi, préparation de la mobilisation des anciens tirailleurs Nord-africains présents sur les chantiers des barrages du Cantal et de la Corrèze), puis versés dans les unités de maquis de la zone 10 qui formeront la division d'Auvergne et plus tard le IS2e RI. Nous fîmes la campagne de France à partir du 6 juin 1944 et nous retrouvâmes en octobre sur le front de Belfort, en ce qui me concerne tout au moins. Mais, après avoir cru pouvoir continuer sur l'Alsace et l'Allemagne, je fus impérativement rappelé à l'Ecole pour le Il novembre, faire ma seconde année et participer à la relève outre-mer. J'ai raconté tout cela dans un autre fascicule déposé à l'Académie des Sciences d'Outre-mer. Le Il novembre 1944 je me retrouve donc à l'Ecole. Les promotions sont encore plus mélangées qu'en 1942/1943 et il est dur de se rasseoir dans un amphi quand on a connu autre chose. Bien entendu je n'ai pu passer ma troisième année de licence en droit, mais je bénéficie de sessions spéciales pour ceux qui viennent de faire campagne. Il faudra que je me présente deux fois pour décrocher la licence. Dur, dur! L'esprit est ailleurs et je suis plus passionné par la préparation de mon mémoire, La politique musulmane de la France au Ouaddaï: que par le droit.

Je prends plus de notes qu'il n'en faut pour ce mémoire et c'est l'amorce d'un Ouaddaï: sultanat du Tchad que je n'ai pas encore écrit mais dont la documentation est là, dans mes cartons, et les deux premiers chapitres esquissés. A plusieurs reprises j'ai voulu le remettre en chantier; la même fatalité qui m'a éloigné du Ouaddaï m'empêchera-t-elle d'écrire ce livre? Dans les deux années précédant ma retraite j'ai voulu m'atteler à la tâche. Mais auparavant je désirais mettre la dernière main à mon Peuples de la forêt de Guinée: il me fallut bien plus de temps que prévu avant son édition. Je crus pouvoir reprendre ce travail vers 1987 mais je n'ai pas avancé. Il me faudrait une période de calme avec de longs moments à consacrer à l'écriture: il ne faut pas commencer si l'on n'est pas sûr d'avoir deux heures