De la Révolution française aux révolutions créoles et nègres

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296198913
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Illustration de couverture:

«

Capois la mort» de Sénèque OBIN.

De la Révolution française aux révolutions créoles et nègres
Sous la direction de Michel L. MARTIN et Alain YACOU

,ç-ditipns ~ribeennes

Université des Antilles et de la Guyane. Centre d'Etudes et de Recherches Caraïbéennes.

@ Editions CARffiEENNES,

5, rue Lallier,

75009 Paris,

1989.

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
IS]3~

2-87679-057-2

PREFACE

Laissant à d'autres,. dans la Cité, le dilemme de savoir s'il fallait commémorer ou contre-commémorer, les chercheurs du Centre d'Etudes et de Recherches Caraïbéennes et leurs collègues de l'Hexagone et de la Caraïbe ont pris l'heureuse initiative de publier cet ouvrage dont le titre témoigne assez de la justesse de leur approche et de l'intégrité de leur démarche. Il est important de souligner ici que dans tout l'espace caraïbéen, l'année du Bicentenaire de la Révolution française a fourni l'occasion d'échanges fraternels et fructueux sous le couvert de la science. A cet égard, cette nouvelle livraison du C.E.R.C. après le mémorable Cuba et les Antilles en 1988, rappelle, s'il en était besoin, le rôle moteur que ce centre entend jouer dans le cadre de la coopération régionale dans la Caraïbe, au-delà de ses attributions de laboratoire de nI' cycle de l'Université des Antilles et de la Guyane. Jacques PORTECOP Président de l'Université des Antilles et de la Guyane

5

AVERTISSEMENT

Ce livre est bien évidemment le reflet de la structure qui l'a vu naître: le Centre d'Etudes et de Recherches Caraïbéennes de l'Uni. versité des Antilles et de la Guyane. La vocation de ce centre lui interdisait une approche de la Révolution française qui n'eût été qu'une lecture de l'événement dans le seul espace français, le royaume et les îles saisis par la tourmente de 1789. Il n'y a pas longtemps, Yves Benot pouvait déplorer avec infiniment de raison que la mémoire collective hexagonale ait quelque peu oublié les événements survenus dans les colonies: exception faite de Jaurès, écrivait-il en substance, l'historiographie en avait fait un à-côté négligeable en face des grands problèmes français et européens. Au-delà, il est encore un silence tout aussi affligeant, attenta. toire à l'universalité même de la Révolution française. C'est celui qui est fait autour des résonances qu'elle a eues dans les territoires voisins de l'espace colonial américain de la France marqués eux aussi par la funeste institution de l'esclavage. Il n'était pas dans l'intention des auteurs de tout embrasser en une seule fois: le présent ouvrage constitue le premier volet d'une longue quête des phénomènes révolutionnaires dans leur configuration atlantique qui est à la fois européenne, africaine et américaine. Il n'est donc qu'un tout premier inventaire d'une commotion dont les multiples dimensions n'ont pas encore été toutes explorées.

7

La Révolution française n'a fait tout au plus que légaliser le grand marronage qui dure depuis le XVI"siècle en Amérique.
A. CARPENTIER

INTRODUCTION

Précédée par la diffusion des Lumières dans toute l'aire caraibéenne, la Révolution française fut de Caracas à La Havane la rencontre féconde entre les idées et les faits. Certes, bien avant 1789, les colonisés, blancs devenus créoles, nègres captifs et amérindiens vaincus, avaient en maintes occasions manifesté et leur profond sentiment d'américanité et, sui generis, leurs aspirations à la liberté et à la dignité. Mais, et d'abord parce qu'elle vint conférer une légitimité toute neuve aux rébellions séculaires des opprimés, la Révolution française régénère une tradition. Forcément. Elle est pour les uns une manière d'innovation ou en tout cas une circonstance opportune et pour les autres, à tout le moins, un point de départ. Au reste, la présence à Arcole du «nègre Domingue» (né esclave à Guanabacoa dans l'agglomération havanaise) où il se distingue au cours de la troisième et décisive journée de la bataille, n'est pas le fruit du plus pur des hasards. Elle rappelle bien évidemment celle de Miranda, le Précurseur, à la tête des armées de la Nation française et témoigne de l'attrait qu'a exercé la Révolution française sur la jeunesse créole sevrée jusque-là d'héroïsme. De même, le reflux dans les colonies espagnoles des colons français de SaintDomingue et de la Guadeloupe, rescapés de la tourmente a très certainement constitué tout à la fois une indication très sûre pour les hacendados de Cuba et de Porto Rico et une réelle promesse d'assomption pour les masses serviles de ces pays. C'est que malgré les mesures exceptionnelles dictées par les Métropoles d'Ancien Régime, l'Espagne principalement, pour prémunir leurs colonies d'Amérique de la contagion révolutionnaire, 9

celle-ci gagne dès le début tout l'espace

caraïbéen,

les îles et la

Terre Ferme: La

«

Loi des Français» comme on appela le décret

d'Abolition de l'esclavage du 16 Pluviôse An II, qui fut, il est vrai, précédé par la proclamation de Sonthonax en Saint-Domingue, prononcée sous l'empire de la nécessité, vint apporter soudain un surcroît de légitimité aux rébellions nègres de la Caraïbe. C'est aux cris nouveaux de liberté et d'égalité qu'éclatent dans la même année 1795, les révoltes nègres de Puerto Principe de Cuba, de Coro au Venezuela, de Boca de Nigua dans la partie espagnole de SaintDomingue, à Porto Rico ou à Grenade sous la conduite de Fédon...

Un peu partout dans la grande île de Cuba, les

«

nègres français»

que des réfugiés de Saint-Domingue ont emmenés avec eux, se font messagers de la liberté, à l'extrême pointe du XVIIIesiècle. A La Guaira et à Caracas, trois mulâtres de Curaçao, dûment endoctrinés par leur propre maître, entonnent de curieux chants de guerre pour des sans-culottes noirs, dans l'année 1797, au lendemain même de la fameuse conspiration de Gual et d'Espafia. Naturellement, ce sont les colonies françaises restées sous la bannière tricolore, la Guadeloupe et Saint-Domingue qui constituent le relais majeur de l'idéologie révolutionnaire. Il est de bon ton aujourd'hui - conjoncture oblige - de brocarder, pour ne pas dire plus, l'abolitionnisme européen d'antan. On peut concéder que philantropie et intérêts de l'Empire ont fait bon ménage dans l'esprit des meilleurs conventionnels - des Amis des noirs tout particulièrement. Dufay après Brissot fit entendre que la suppression de l'esclavage constituait à la fois une promesse de prospérité et une garantie contre la tentation de l'indépendance. Et déjà, sur le terrain, le tout premier abolitionniste avait fait preuve de calcul en 1793 en s'adressant tout bonnement en langue créole aux nègres de Saint-Domingue à qui il offrit la liberté justement ! Ce qui est indéniable, en tout cas, c'est que la liberté générale octroyée aux esclaves n'excluait en rien le travail c'est-à-dire le maintien voire le renforcement de l'économie de plantation. De l'ordre esclavagiste on passa ainsi à l'ordre révolutionnaire dans les colonies restées françaises: ainsi Bouillante petite commune de la Basse-Terre en Guadeloupe qui vécut, semble-toil, à l'écart des turbulences, connut le même sort que l'opulente ville du Cap Français de la précieuse Saint-Domingue. Mais tout parallèle entre les deux possessions françaises des Antilles serait vain. Là, est à l'œuvre Toussaint Louverture et ici Victor Hugues, puis Desfourneaux. Autant dire que si la Révolution française fut, et de main de maître, confisquée à la Guadeloupe par qui l'on sait, en Saint-Domingue elle fut patiemment et savamment contournée ou 10

détournée et soudain retournée par une toute autre révolution, celle-là même qu'Aimé Césaire a qualifiée avec infiniment de raison de Révolution nègre. De là, des destins différents à l'époque consulaire : d'un côté Baimbridge, dans les environs de la Pointe-àPitre où périt le premier rebelle, l'immense Ignace et Matouba où de nos jours une stèle par trop anonyme évoque sous le couvert des grands bois le sacrifice de Delgrès face aux soldats de Richepanse. De l'autre la Butte Charrier ou bien Vertières, aujourd'hui encore magnifiés par tout un art pictural haïtien triomphant, où naguère Capois-La-Mort, Gabart et Clerveaux se couvrirent de gloire, contraignant bientôt Rochambeau à la capitulation. «L'intérêt de la civilisation était de détruire la nouvelle Alger qui se dresse dans les Amériques» écrivait Bonaparte à Talleyrand à la veille des préliminaires de la Paix d'Amiens. Le Consul de la République française fit apporter par son beau-frère Leclerc une proclamation datée du 17 Brumaire An X aux «Zabitants» de Saint-Domingue dont la version créole était bien faite pour déguiser l'ultimatum en appel et peindre l'inimitié sous les couleurs de la concorde. On n'ignore pas la suite. Les débris du corps expéditionnaire qui purent échapper à Dessalines ou à l'Anglais et avec eux ce qui restait encore de colons français en Saint-Domingue trouvèrent à Cuba la terre la plus proche un asile obligé. Avec l'avènement de l'Etat haïtien en janvier 1804, on comprend que les idéaux de la Révolution française aient subi des distorsions considérables dans les projets révolutionnaires des créoles blancs éclairés, singulièrement dans l'île de Cuba, quand s'ouvre le XIX. siècle. Au reste dès 1791, le Havanais Francisco de Arango y Parreiio avait rappelé sentencieusement que «c'est à l'exemple de leurs propres maîtres que les esclaves de Saint-Domingue révoltés avaient aspiré à la liberté civile ». Dès cette époque, Cuba, qui va bâtir son économie de plantation sur les ruines de Saint-Domingue, sera par excellence l'antiHaïti! Dans ces conditions, il n'est nullement étonnant que le
premier texte la constitution fondamental que rédige de l'indépendantisme blanc cubain l'avocat Joaquin Infante en 1811 -

-

ait

en s'inspirant explicitement du modèle nord-américain, conservé l'institution de l'esclavage et érigé la discriminaton racale en dogme politique. Au Mexique où son impact est plus fort que celui des Treize Colonies, comme le constate Humboldt en 1802, la Révolution française submerge déjà la conscience millenariste dans le cri d'Hidalgo pour devenir manifeste et opératoire dans les Sentimientos de la Nacion de Morelos (novembre 1813). Mais en 1824 les Constituants qui s'inspirèrent de la «République florissante» du nord exaltent 11

la

«

haute figure de Washington» et vouent aux gémonies

«

celles,

sanguinaires, de Marat et de Robespierre ». Et il faudra attendre les lois de la Reforma 1856-1857 pour que la révolution de 1789 réapparaisse clairement comme inspiratrice du programme des libéraux. A Cuba également, où - divide ut regnes - le « péril noir» avait été le meilleur allié de la métropole espagnole, il faut attendre 1868 pour assister à une réelle cubanisation des principes fondamentaux de la Révolution française. José Marti qui dès l'âge de quinze ans voit s'organiser autour de lui la subversion de l'Ancien Régime espagnol à Cuba pourra, plus tard à Paris notamment, analyser tout à loisir la Révolution de 1789 qu'il tient pour historiquement nécessaire. Mais c'est peutêtre en 1889, l'année même du premier Centenaire de la Révolution française, que Martî qui vit exilé aux Etats-Unis commence à affiner son jugement. La première formule tombe, en 1891, dans son fameux Nuestra América : «que l'on greffe le monde sur nos républiques soit; mais le tronc doit rester celui de nos républiques ». Sur cette lancée, Martî pourra dire en 1893 dans son discours en l'honneur de Bolivar: «Ce n'est ni de Rousseau, ni de Washington que vient notre Amérique mais d'elle-même.» L'Apôtre, deux ans avant sa brutale disparition, avait posé et résolu, comme nul ne l'avait fait avant lui, le problème de l'exportation et de l'adaptabilité de toute révolution, fût-elle celle de 1789. Michel L. MARTIN 1 Alain YACOU 1

1. Professeurs

à l'Université

des Antilles et de la Guyane.

PREMIERE

PARTIE

LUMIERES, REVOLUTION ET CONTRE-REVOLUTION DANS LA CARAIBE

REVOLUTION FRANÇAISE DANS L'ILE DE CUBA ET CONTRE-REVOLUTION Alain YACOU *

Il ne serait peut-être pas indifférent de commencer par une citation tirée de l'inoubliable roman, El siglo de las luces du regretté Carpentier: «Todo 10 que hizo la Revolucion francesa en América fue legalizar una gran cimarronada que no ces a desde el siglo XVP.» En d'autres termes, l'événement de 1789 n'aurait fait qu'apporter un surcroît de légitimité à la rébellion séculaire des masses serviles, lesquelles, comme le souligne Acosta Saignes, n'avaient trouvé jusqu'ici d'issue à la hauteur de leurs aspirations Que dans la fuite dans les bois et la constitution de «palenques », «rochelas », «quilombos» et autres refuges de nègres marrons en bande 2. Rien de plus vrai pour la partie française de SaintDomingue - la colonie esclavagiste par excellence - où la Révolution française ouvrit soudain la voie à une tout autre révolution, celle qu'Aimé Césaire a appelée avec infiniment de raison, la révolution nègre 3.
.. Professeur à l'Université des Antilles et de la Guyane, directeur du C.E.R.C. 1. «La Révolution française n'a fait tout au plus que légaliser le grand marronnage qui dure depuis le xVI" siècle dans l'Amérique» in El siglo de las luces, México, 1962, p. 197. 2. La ideas de los esclavos negros en América, Caracas, 1986, pp. 25-27. 3. Toussaint Louverture, Paris, 1960. 15

Alain Yacou

Dans le cas qui nous occupe - l'île de Cuba -, le processus de réception de la Révolution française fut pour le moins très complexe et ses répercussions plus difficiles à cerner en raison des efforts opiniâtres déployés par la Métropole pour prémunir la grande île contre la contagion des idées révolutionnaires françaises et plus encore, l'incendie de Saint-Domingue, comme on disait4.

I. MESURES D'EXCEPTION ET CAMPAGNES CONTRE LA DIFFUSION DES IDEES REVOLUTIONNAIRES A CUBA. Comme l'a rappelé l'historien espagnol Gonzalo Anes, les premières nouvelles sur les débuts de la Révolution française ne provoquèrent pas, à proprement parler, de réactions défavorables dans les milieux officiels à Madrid. Ainsi, l'ambassadeur espagnol à Versailles, le Comte Fernan Nunez affirma que ce moment critique ne pouvait être que très passager. Mieux, le Comte de Floridablanca lui-même, à qui le défunt Charles III avait confié la charge de guider les premiers pas de l'héritier Charles IV sur la voie du despotisme éclairé, crut voir dans ce qui se dessinait une belle occasion pour rétablir le bon ordre et le crédit en France, persuadé par ailleurs que l'affaire n'aurait pas eu plus d'envergure que le fameux «motin de Esquilache »5. Le propos était de mai 1788,et l'on y devine la réelle satisfaction des gouvernants espagnols de voir la France affaiblie: la diplomatie du Roi Très Catholique s'en trouverait renforcée et la tutelle du Roi Très Chrétien au sein du

Pacte de famille pour le moins diminuée 6 !
Mais lorsqu'à Madrid, on se rendit compte de la gravité de la situation au-delà des Pyrénées, il semble bien qu'un mouvement de panique se soit emparé du gouvernement espagnol. Dans le courant de l'été 1789, le Premier Secrétaire, Floridablanca, confiait à l'ambassadeur espagnol que l'agitation du peuple français le remplissait d'effroi: on dit, écrivait-il en substance, que ce siècle éclairé a fait connàître les droits de l'homme, mais il lui a enlevé et la
4. A. Yacou, «L'administration coloniale espagnole et les débuts des Révolutions française et haïtienne '>, (1789-1795), in Bull. de la Soc. d'Rist. de la Guadeloupe, n° 39, 1er trim. 1979. 5. Gonzalo Anes, Economia e ilustracion en la Espana deI Siglo XVIII, Madrid, 1969. Richard Herr, Espana y la revalucion deI Bigla XVIII, Madrid, 1971, p. 198. 6. Tout ceci dans le sillage de l'œuvre de Charles III. Voir à cet égard Philippe Loupes, L'Espagne de 1770 à 1802, Paris, 1985, p. 132. 16

Cuba

et la Révolution

française

vraie félicité et la sécurité des gens et des familles. Quant à moi, je ne voudrais nullement autant d'éclat pour nos lumières en Espagne 7. On n'ignore pas la suite: sur les instances de Fernan Nunez le Premier Secrétaire rétablit le 20 septembre 1789 l'alliance entre la Couronne et l'Inquisition tombée en désuétude sous Charles III. L'Espagne allait pouvoir se consacrer dès lors à la lutte à outrance contre la «subversion» des idées révolutionnaires. Ainsi dès le 13 décembre 1789, par un violent Edit Inquisitorial, le Saint-Office pouvait-il déclarer la guerre sans merci à la «nouvelle race de Philosophes» et menacer d'excommunication tous ceux qui seraient adonnés à « la lecture vente, achat ou impression des livres, papiers ou traités qui constituaient un code théorique et pratique d'indépendance à l'égard des Pouvoirs légitimes» 8.
1. Cordon Sanitaire et Solidarité Coloniale.

Bien entendu, les mesures d'exception arrêtées dans la Métropole pour s'opposer à la diffusion de l'idéologie révolutionnaire française ne tardèrent pas à s'appliquer aux colonies espagnoles. En effet par la «Real orden reservada» du 23 septembre 1789 dont on sait qu'une copie était parvenue directement au Gouverneur du Département Oriental de Cuba, Floridablanca enjoignait aux autorités espagnoles de la Caraïbe de prendre de concert avec les évêques et autres prélats toutes les dispositions nécessaires pour y empêcher l'introduction de papiers imprimés en provenance de France et plus généralement d'Europe. On craignait à cette date qu'un certain Léger Cottin, député de Nantes, pût arriver à ses fins qui étaient d'introduire clandestinement dans les possessions espagnoles d'outre-mer, «un manifeste séditieux destiné à inciter leurs habitants, par tous les moyens que peut produire la séduction persuasive, à se libérer du joug espagnol et à suivre l'exemple que leur donne la France» 9.
7. Albert Mousset, Un témoin ignoré de la révolution, le Comte de Fernan Nunez, ambassadeur d'Espagne à Paris (1787-1791), Paris, 1923, p.49. 8. Archivo Historico Nacional (A.H.N.), Madrid Estado leg. 3959 n° 41. Edicto Inquisitorial... Voir également Marcelin Desfourneaux, l'Inquisition espagnole et les livres français au XVIIIe siècle, Paris, 1963, pp. 106205 : catalogue des livres français condamnés (1747-1807). 9. Archivo general de Indias (A.G.!.), Estado n° 19. Carta de Floridablanca al gobernador de Cuba, 23 de Septiembre de 1789.

17

Alain Yacou

Ce n'est toutefois que dans le courant de l'année 1790 que le zélé gouverneur, Juan Bautista Vaillant put faire parvenir au Comte de Floridablanca des informations précises relatives à l'introduction de papiers qualifiés de séditieux et rédigés en anglais, dans la région dont il avait le commandement. Ces papiers provenaient-ils de la Jamaïque toute proche? On se perd ici en conjectures. En tout cas, pour le gouvernement espagnol, persuadé que la subversion pouvait venir de partout, il fallait redoubler de vigilance et s'opposer par tous les moyens à l'infiltration dans l'île de

Cuba d'émissaires français dont on redoutait l'habileté

10.

A cet

égard, les ordres du Premier Secrétaire au Capitaine Général luimême de l'île de Cuba, en date du 28 mai 1791, étaient extrêmement révélateurs:
«

Sa Majesté espère que vous veillerez à interdire dans le

territoire de votre ressort toute introduction de nouvelles des événements survenus dans les îles et dans le Royaume de France 11. » Enfin, au lendemain de la fameuse révolte des esclaves de la Plaine du Nord sous la conduite de Boukman, Floridablanca ordonnait d'établir un rigoureux cordon de troupes tout au long de la frontière franco-espagnole dans l'île de Saint-Domingue tout comme il avait fait procéder dans les Pyrénées pour prémunir le Royaume d'Espagne de la « peste» que constituait l'incendie de France: le mot était lâché. Il est cependant à noter ici que tout en renouvelant aux ViceRois de Mexico et de Santa Fe, aux gouverneurs de La Havane, Porto Rico, Santo Domingo, Trinidad et Cartagène, les ordres habituels et les conseils de prudence et tout en leur recommandant la plus parfaite neutralité à l'endroit des factions blanches qui s'affrontaient en Saint-Domingue Français, Floridablanca leur enjoignait que, «si d'aventure, il se formait des compagnies de malfaiteurs, des confréries de pirates ou des bandes de nègres rassemblées dans le dessin d'assaillir, de voler ou d'assassiner les populations blanches, ils devaient tout mettre en œuvre pour porter secours, armes,

vivres et munitions, sur terre et sur mer, aux persécutés»
Ces dernières instructions du gouvernement

12.

espagnol qui étaient

10. Archivo Nacional de Cuba (A.N.C.). Correspondencia de los Capitanes generales, leg. 41, n° 1. Reservado. San Lorenzo, 25 de septiembre de 1790. 11. Ibid., leg. 42, n° 1. 12. Ibid., leg. 42, n° 7. 18

Cuba

et la Révolution

française

parfaitement en accord avec les principes du Pacte de Famille faisaient jouer par-delà les divergences de la politique européenne. et par-delà le conflit latent entre les deux métropoles, une étroite solidarité ethnique, une solidarité coloniale et une solidarité de

classe face à la rébellion des esclaves de Saint-Domingue
2. Cuba, Siège de la Contre-Révolution?

13.

Dans ces conditions, dès les premiers jours de la révolution nègre, l'île de Cuba va constituer un refuge très sûr ou une étape sur le chemin du retour en France pour tous ceux qui commenceront à fuir la tourmente. Plus encore, on vit arriver dans la grande île avant la fin de l'année 1792, les premiers contingents de réfugiés royalistes et parmi ceux-ci nombre de militaires qui suivant un plan concerté par l'état-major de l'Emigration d'honneur, devaient prendre du service dans l'Armée ou la Marine espagnoles et faire de Cuba une des bases de la contre-révolution. C'est en tout cas la mission singulière que s'était assignée le ci-devant gouverneur de Jérémie, Vézien des Ombrages, qui ayant pu échapper à la justice républicaine en Saint-Domingue arrive à Santiago de Cuba en avril 1793. On sait que le gouverneur Vaillant fut sur le point de seconder les plans de ce partisan de l'intervention espagnole en Saint-Domingue Français. La mission de l'allié espagnol se serait bornée à maintenir les institutions de l'Ancien Régime, antérieures à 1785 - autant dire l'esclavage dans sa manière la plus brutale et rétablir les droits de la monarchie française sur cette colonie. Notons au passage que cette clause capitale allait à l'encontre de l'article premier du récent traité MalouetDundas conclu à Londres par les colons anglophiles qui n'excluaient en aucune manière l'éventualité d'un changement de sou-

-

veraineté pour ladite colonie

14.

A Madrid cependant, on ne fit point cas du projet hispanophile de Des Ombrages. A peu près à la même époque où il dut être soumis à son approbation, Godoy qui avait remplacé le Comte d'Aran13. Une clause du pacte prévoyait ce type d'intervention en cas d'insurrection grave des esclaves, voir Ch. de Parrel et G. Debien, «Les colons des Antilles et la contre-révolution» in Notes d'Histoire coloniale, Rennes, 1966, p. 330. Sur le Pacte... Francis P. Renaut, le Pacte de famille et l'Amérique, Paris, 192. 14. A.N.C. Correspondencia, leg. 45, n02 1, Cuba, 30 de abri! de 1793 (muy reservada). ibid. correspondencia del 3 de mayo : «Al senor Alcudia »; ibid. Noticias que comunica al govor. de Santiago de Cuba Monsieur Des Ombrages... Santiago de Cuba a IOde mayo de 1793. 19

Alain Yacou

da, à la tête du gouvernement espagnol avait opposé une fin de non-recevoir à un autre projet d'invasion de la partie française de Saint-Domingue élaboré par le Vicomte de Noailles et le Marquis de Rouvray. Le Gouvernement espagnol avait lui aussi ses plans et depuis longtemps: l'objectif qu'il poursuivait allait bien au-delà d'une simple coopération dans le cadre du Pacte de Famille. «L'alliance paradoxale et de toute évidence provisoire », comme l'a qualifiée A. Césaire, conclue avec les chefs des nègres insurgés, Jean François, Biassou, en disait assez sur la stratégie espagnole de reconquête du territoire jadis concédé à la France en SaintDomingue 15.

Quoi qu'il en soit, avant et après l'exécution de Louis XVI, le 21 janvier 1793, un grand nombre d'émigrés royalistes - civils et militaires - vont s'installer un peu partout à Cuba dans un dessein qui ne fait point mystère et qui ira s'amenuisant au fil des jours. Encore dans les années 1808-1810, plusieurs d'entre eux s'y trouvaient: ils avaient même, dans certains cas, épousé des

créoles et établi des habitations caféières de bon rendement
3. La croisade contre les régicides.

16.

Au moment où les émigrés contre-révolutionnaires étaient accueillis à bras ouverts dans la grande île, d'autres Français suspects de sympathie pour la Révolution étaient menacés d'expulsion aux termes de la proclamation du 31 mai 1793 du Capitaine Général, Don Luis de Las Casas: un délai de dix jours seulement leur était consenti pour quitter le pays. Certes, aux critères de sélection d'ordre politique s'en ajoutèrent d'autres, d'ordre socio-culturel ou économique qui vinrent tempérer la rigueur de l'arrêt: les Français ayant obtenu leur naturalisation, comme on disait, ou résidant depuis dix ans au moins dans l'île, ne devaient pas être inquiétés; ceux qui, exerçant une profession réputée utile s'étaient liés de surcroît à des familles du pays le furent encore moins. Mais
15. Ibid., leg. 43, n° 3 (Reales Cédulas, 17 y 3 de abril de 1792) . Voir aussi Archivo Historico Nacional (Madrid), Estado, leg. n° 187. Egalement M.E.Mc. Intosh y B.C. Weber, Une correspondance familiale au temps des troubles de Saint-Domingue (1791-1796), Paris, 1959, pp. 65-66, et M.R. Sevilla Soler, Santo-Domingo tierra de fronteras, Sevilla, 1980, pp. 387-389. 16. A. Yacou, «La présence française dans la partie occidentale de l'île de Cuba au lendemain de la Révolution de Saint-Domingue» in Revu~ Française d'Histoire d'Outre-Mer, Paris, t. LXXIV (1987), n° 275, pp. 151-152. 20

Cuba

et la Révolution

française

l'année suivante, une autre proclamation du Capitaine Général en date du 13 novembre vint interdire aux résidents français toute correspondance avec leur pays d'origine: d'une manière générale, la lecture des ouvrages et des papiers en provenance des territoires

français

susceptibles par là-même de propager des

{(

principes

dépravés et des idées détestables» était passible des plus lourdes sanctions 17. On ne saurait oublier ici qu'une fois déclarée la guerre à la Convention, le 25 mars 1793, l'Espagne tout entière allait vivre à l'heure de la croisade contre les régicides. A Cuba, tout comme

dans la Métropole, c'est bien naturellement aux

{(

Ministres de la

parole de Dieu» que revint la mission de la conduire, si l'on en croit une correspondance toute pleine d'instructions du Capitaine Général à l'évêque de La Havane en date du 28 septembre 179518, Bien avant cette date, il est un autre document qui atteste également de l'existence à Cuba de véritables campagnes anti-françaises entre 1793 et 1795. Il s'agit de la Lettre Pastorale que le bouillant Don Joaquin Osés y Alzua, évêque de Santiago de Cuba, adressait à ses ouailles, le 24 décembre 1794, pour les exhorter à prier en public et en privé pour la victoire des armées de S.M.C.19. Bien entendu, ladite Lettre Pastorale dont l'analogie avec les écrits enflammés du Père Jésuite Hervas et les sermons retentissants du Frère Diego de Cadix, l' Ange de l'Apocalypse », saute aux yeux, présentait une longue série d'anathèmes contre la révolution et contre les républicains français taxés d'irréligieux convaincus, de destructeurs de l'harmonie sociale et de propagateurs des calamités de l'anarchie. Il semble bien à cet égard que l'évêque Osés y Alzua qui avait vécu en Espagne jusqu'à sa nomination à Santiago de Cuba, le 3 décembre 1792, se soit appliqué à reprendre les points forts de la grande diatribe de l'Inquisition espagnole contre la conception de la liberté défendue par les révolutionnaires au-delà des Pyrénées:
{(

«Le peuple français,

écrivait-il

notamment,

a troqué abusi-

17. A.N.C. Asuntos politicos, leg. 255, n° 20. Bando dictado en La Habana el 31 de mayo de 1793; ibid, leg. 255, n° 33. Bando... el 13 de novo de 1974. 18.A.G.!. Cuba 1.465. Las Casas al Obispo de La Habana. La Habana, 28 de septiembre 1975. 19. Ibid., leg. 99, n° 86, carta pastoral firmada por Joaquin Osés, obispo de Cuba y dirigida à nuestros hermanos y demas fieles de esta nuestra diocesis, fecha Cuba 24 de diciembre de 1794 que hace relacion de la guerra dec1arada por los Franceses a Espana.

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Alain Yacou

vement le concept de liberté civile qu'il fallait consolider contre la notion de liberté absolue qui ne pourra jamais exister au sein des sociétés humaines. » Certes, il y avait dans l'approche de l'évêque de fines nuances qui renvoient à l'attitude de tous ceux qui, en Espagne, furent à l'instar de Jovellanos de discrets partisans de la monarchie constitutionnelle telle qu'elle avait été conçue en France en 1791 et qui se transformèrent en adversaires résolus de la Révolution française après l'exécution de Louis XVI zoo Aussi retrouvons-nous sous sa plume le thème de la conspiration universelle contre la monarchie et l'Eglise cher aux épigones de la contre-révolution européenneet que les traductions des œuvres de l'abbé Guyon et de l'abbé Nonotte avaient largement répandu dans la péninsule dès 1770. Osés y Alzua faisait également siennes les thèses du Jésuite Fernando de Zevallos pour qui le caractère essentiel des Lumières était d'être «pernicieuses pour l'Etat» 21. Toutefois, la Lettre pastorale développait également et de façon plus originale des arguments destinés à combattre l'idéal d'émancipation politique des peuples à l'égard de leur souverain prôné par les révolutionnaires français et qui ne pouvait plus être considéré comme une utopie depuis la Révolution de l'Indépendance des Treize Colonies. A cet égard, l'évêque pouvait vanter les bienfaits du décret du 25 avril 1790 par lequel le souverain espagnol avait procédé à une réorganisation d'envergure de son système ministériel, bien faite, croyait-on, pour diminuer les risques de sécession ou de rébellion des territoires américains que le Comte d'Aranda avait signalés 22. De fait, cette réunion ou cette fusion selon le cas, des Secrétariats d'Etat en charge des affaires de la Métropole avec leurs homologues pour les Indes qui était d'ailleurs l'aboutissement de la centralisation administrative des Bourbons permit aux gouvernants espagnols de proclamer à l'envi que la plus parfaite union et la plus parfaite égalité existaient entre l'Espagne et ses territoires ultra-marins. On sait aujourd'hui que le but essentiel de la
20. A. Yacou, L'administration coloniale, op. cit., p. 60. 21. «La fausse philosophie ou l'athéisme, déisme, matérialisme et autres nouvelles sectes convaincues de crime d'Etat contre les souverains... écrite par Fray Fernando Zeballos, moine de l'ordre de SaintJérôme du monastère de San Isidoro deI Campo », Madrid, 1775-1776, 6 volumes. 22. José A. Ferrer Benimeli, «El conde de Aranda y la independencia de América », in Homenaje a Noel Salomon, op. ci., pp. 299 y sS. 22

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