Delrez et Cadoux

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296340121
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Gaston ROBERT

DELREZ ET CADOUX

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA E2Y IK9

Collection Les Introuvables Dernières parutions AGUETTANTL., Verlaine, 1995. BERGERA T E., Souvenirs d'un enfant de Paris, 1994. BERNHARDT S., L'art du théâtre, 1993. BROUSSON 1.-1.,Anatole France en pantoufles, 1994. CHAILLEY J., Expliquer l'harmonie ?, 1996. COPPEE F., Souvenirs d'un Parisien, 1993. DAUDET A., Pages inédites de critique dramatique, 1874-1880, 1993. DAUDET A., Fromont Jeune et Risler Aîné, 1995. DE BANVILLE T., Camées parisiens, 1994. DU CAMP M., Souvenirs littéraires. Tome 1: 1822-1850; Tome 11: 1850-1880,1993. FRANCE A., Le Parti noir. L'affaire Dreyfus, la loi Falloux, la loi Combes, 1994. GAUTIER T., Histoire du romantisme, 1993. GONCOURT Ed. & Jules, Manette Salomon, 1993. HERR L., Choix d'écrits. Tome I : Politique; Tome 11: Philosophie. histoire, philologie, 1994. LORRAIN 1., Heures d'Afrique. Chroniques du Maghreb (1893-1898), 1994. LORRAIN J., L'école des vieilles femmes, 1995. Le livre d'or de la comtesse Diane, 1993. OLLIVIER E., Thiers à l'Académie et dans l'histoire, 1995. STENDHAL, Racine et Shakespeare. Etudes sur le romantisme, 1993. ZOLA E., Les quatre évangiles, 3 Tomes, 1994. TOZI P., L'art du chant, 1995. DE BALZAC, Contes bruns, 1996 CLER A., Physiologie du musicien, (avant-propos de J-Ph. Bouillaud) 1996. BERGERA T E., Théophile Gautier- Entretiens, souvenirs et correspondance, 1996. ABOUT E., Maître Pierre, 1997.

@ l'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5390-2

Introduction

A la mémoire de mon père, Jean H. Rohert et de ma tante, Lise Robert Billiet.

"Le véritable patriotisme n'est pas l'amour du sol, c'est l'amour du passé, c'est le respect pour les générations qui nous ont précédés." Denis Fustel de Coulanges

C'est un de mes grands amis, écrivain à ses heuresl, qui écrit un jour que les biographes ont tort de se fier aux apparences. Croyant cerner la vérité historique, ils entraînent leurs lecteurs dans un dédale d'invraisemblances, dans les méandres de la fiction la plus redoutable. Alors comment faire pour écrire une courte biographie sans risquer de tomber dans le piège de l'invraisemblance travestie en histoire de la réalité... Pourquoi simplement ne pas présenter Gaston Robert, né en 1884 et décédé en 1944, militaire-écrivain, devenu poète et industriel, auteur de plusieurs ouvrages dont celui que vous avez entre les mains... C'est Philippe Bonnefis2, interrogeant JE Lyotard au sujet de sa biographie sur Malraux, qui déclare qu'on le veuille ou non, une biographie est une histoire qu'on raconte. Je n'écrirai pas la biographie de Gaston Robert. Une préface alors? En liturgie, ce terme renvoie à la partie de la messe qui précède la prière eucharistique... Une préface, c'est souvent un genre littéraire préfabriqué, sans grand sens, sinon pour celui ou celle qui l'écrit. Pourquoi pas une postface? Ecrire après ce qui a été écrit. Simplifions-nous la vie et disons seulement ici que le petit texte qui va suivre est l'avis d'un lecteur de "Delrez et Cadoux " peut-être un peu plus "informé" qu'un autre. Ce lecteur est en réalité le petit fils de Gaston Robert. Votre serviteur se prénomme Michel, assez bizarrement d'ailleurs car il yale personnage prénommé Michel dans "Delrez et Cadoux", il y a aussi le Commandant Michel dans un épisode de la vie de Gaston. Je suis né en 1965. Gaston, lui, est mort en 1944. Son fils, mon père donc, est décédé en 1990. Serais-je vraiment un
1. Maurice Béjart, "La vie de qui T', Editions Flamarion. 2. Magazine littéraire, N°347, octobre 1996. I

lecteur si "informé" que cela? Si peu. Mais grâce à des recherches effectuées au Ministère belge de la Défense Nationale3 et à de nombreux témoignages recueillis dans différentes bourgades de Wallonie et communes de Bruxelles, je suis parvenu à recueillir, il est vrai, certaines informations d'intérêt manifeste pour la rédaction de cette introduction. Mon éditeur m'a demandé une présentation de l'auteur et la place que ce livre a occupée dans ce qui a trait à la littérature de la "Grande Guerre". Il n'a certes pas eu le même succès de librairie que" A l'Ouest rien de nouveau" de Erich Maria Remarque, que" La Colline inspirée" de Maurice Barrès ou encore" Capitaine Conan" de Roger Vercel que le septième art a dernièrement remis en selle... Non. Mon père ne m'a jamais dit que l'ouvrage de son paternel avait eu un succès retentissant auprès de ses contemporains et qu'il influença grandement la littérature des années vingt. Je n'allais tout de même pas inventer... Cependant, au fil de mes pérégrinations en sens divers je découvris certains documents non dépourvus d'intérêt. Avant de nous attarder sur ce livre, livrons-nous présentation rapide de l'auteur.
JEUNESSE DE GASTON

à une

Gaston Robert est né le 19 mars 1884 à Comblain - au Pont, village situé dans le pays de Herve, attenant à la province de Liège. Gaston "appartient à une bonne famille", comme l'affirment les différents rapports de l'armée belge sur son compte. Le père, Désiré Robert, est instituteur et mourra quand Gaston n'aura pas passé le cap de ses dix ans. Avec son frère Jean-François, ils sont alors éduqués par leur mère seule, Marie
3. Centre de documentation Bruxelles.
II historique des Forces armées1140

Dispa, une femme qui se réfugiera dans la lecture assidue pour oublier la perte du mari cher. Gaston n'aura cure de cette mère recluse et trop autoritaire à son goût. A l'âge de 16 ans, interne au collège de Carlsbourg dans les Ardennes belges, il découvrira "les chants du soldat de Dèroulède". Plus qu'enthousiaste à la lecture de ce document, il se porte volontaire dans l'armée belge où il est engagé pour huit ans au 14ème régiment de ligne. Pendant ses jeunes années, Gaston est considéré par ses supérieurs militaires et par d'autres instructeurs comme un élément "zélé et appliqué". Plus encore, on le considère comme un "jeune élément ayant tout ce qu'il faut pour faire un bon officier, d'une conduite et d'une manière de servir très bonnes, d'une intelligence développée, d'un jugement sain, d'un caractère ferme et ayant une bonne éducation". Au fil de ses promotions, il sera toujours appuyé par le secrétaire honoraire du Roi Albert 1er, Monsieur E. Carton de Wiart, habitant également Hastière, une référence dont peu de militaires de sa génération et de sa condition pouvaient s'enorgueillir. C'est en 1910 qu'il est promu au grade d'officier. Il épousera un an plus tard Louise Colignon, fille "d'excellentes gens", des marchands de bois (commerce de bois et d'écorces) du village d'Hastières en province de Namur. C'est là, dans ce site bien connu pour son église romane superbe, que le couple vivra ses plus belles années, installé dans l'une des jolies demeures appartenant à sa belle famille. Un an plus tard, il offrira ses services pour la Colonie du Congo, mais cette demande n'aura pas de suite positive; Gaston Robert n'est pas dans une forme physique optimale. En 1913, il s'inscrira comme observateur en aéroplane à l'escadrille de Namur et fera de nombreux vols en cette qualité.

III

Il demande alors à être pilote, ce qu'on lui refuse parce qu'il est marié.

ALBERT ET GUILLAUME,. LA GUERRE Nous arrivons à 1914, la date du début de cette "Grande Guerre". Comme beaucoup d'hommes de sa génération, Gaston est un patriote sans limite. Se battre pour son pays est tout - à fait naturel. Mais pourquoi se battre? La Belgique est un pays neutre... Le deux août 1914, le Kaiser Guillaume II lance un ultimatum au Roi Albert; Laissez passer mes troupes sur votre territoire pour envahir la France... Le Roi Albert refuse, la Belgique n'est plus neutre et rentre dans le premier grand conflit mondial du vingtième siècle. "Au moment de la guerre, écrit Gaston Robert dans une correspondance, j'étais atteint d'une angine compliquée d'un abcès à la gorge. Je me suis rendu volontairement au fort de Suarlée -dans la région namuroise- à la défense duquel était affecté mon peloton et j'y ai fait mon service à la Muette. Après notre retour de France, j'ai été choisi sous Anvers pour commander la compagnie de mitrailleurs divisionnaires." Attaché sans être relevé aux bataillons de la division défendant le pont de Termonde -L'Yser, le Lieutenant Gaston Robert est alors envoyé à la rescousse du groupement de la division occupant Keyem.
HISTOIRE DU COMBAT DU LIEUTENANT ROBERT

Arrivé au village de Keyem, Gaston Robert narrera précisément son dernier combat avant d'être fait prisonnier par les Allemands le 20 octobre 1914. "Encerclé depuis longtemps avec ma 3ème section commandée par un sous-officier, j'ai organisé défensivement le local d'une maison en torchis où cette section était postée. (...) Nous défendions la maison IV

conformément au règlement sur la défense des habitations. J'étais en train de placer moi-même des sacs de farine pour barrer l'escalier lorsque les hommes crièrent: "Mon Lieutenant! Des Allemands habillés en Belges". J'eus vite fait de m'apercevoir que ces soldats étaient de vrais prisonniers belges. La troupe qu'ils formaient s'avançait vers nous. Les fusils étaient épaulés et la mitrailleuse allait crépiter. Je criai "Défense de tirer !" Une mitrailleuse défendait l'accès de l'escalier, l'autre était pointée à la fenêtre battant la route qui coupait la ligne des tranchées du Major Delcour. J'étais près de cette pièce regardant s'approcher les prisonniers belges. Un de mes hommes leur cria en patois liégeois "Venez ici, on descendra vos
gardiens ".

Soudain, un officier allemand, sabre au clair, a dépassé longitudinalement le paquet de prisonniers belges. Il commandait une colonne par quatre. Nous avons ouvert le feu sur elle presque à bout portant. Je chargeais moi-même la mitrailleuse (...). Notre artillerie a bombardé le village copieusement. Nous sommes descendus dans un sous-sol. Les Allemands débordaient en masse des deux côtés du village. J'ai été fait prisonnier avec mes hommes à la tombée du soir. (...)
Dans un rapport d'un de ses supérieurs, on peut lire que" le Lieutenant Robert a engagé le combat à bout portant avec treize hommes contre une compagnie d'infanterie allemande. Le Major Charles Pasquier dans son rapport sur la journée aurait écrit; "c'est grâce à la belle conduite du Lieutenant Robert que j'ai pu tenir aussi longtemps."

TROIS ANNEÉS DE CAPTIVITÉ

ET UN AN D'INTERNEMENT

Dans une correspondance datée du 29 octobre 1914, Gaston écrit à sa femme, à l'attention de sa fille née six mois plus tôt v

"(...) J'ai été fait prisonnier dans un village sur les bords de l'Yser. D'étape en étape,. Thorout. Thielt. Gand. Alost (où j'ai logé à l'école des pupilles) je suis arrivé à Crefeld où je resterai jusqu'à la fin de la guerre." En réalité il sera transféré dans d'autres camps de prisonniers, celui de Wed d'abord, puis celui d'Heidelberg. Gaston raconte certains éléments de cette dure période dans la troisième partie du présent ouvrage. Il écrira beaucoup mais ne fera pas uniquement cela. Si la majorité des textes inclus dans ce livre a été écrite entre fin 14 et 1917, il sculptera également de nombreuses figurines et construira différents meubles avec du bois de fortune trouvé çà et là. Pour motif de bronchite chronique, il sera interné en Suisse où il arrive le 21 aout 1917 au sanatorium de Weissenbourg pour être ensuite transféré à Genève le 21 octobre de la même année. Pendant plus de douze mois, il restera en Suisse afin d'y être soigné. Gaston Robert ne peut s'empêcher d'écrire continuellement. C'est au début 1918 que ses travaux se verront concrétisés par la parution de deux ouvrages édités dans une maison genevoise; "Les ailes du rêve", actes en vers et ... "Du Galon au Prestige". "Un ouvrage, écrira-t-il, de psychologie militaire, assez conséquent..." Il est à ce moment en amitié avec le Recteur de l'Université de Genève qui lui écrit une lettre le 27 mai 1918 ; "Recevez mes plus sincères remerciements pour l'aimable envoi de votre acte en vers "Les ailes du Rêve".Nous le lirons en famille avec beaucoup de plaisir. Je saisis cette occasion de vous remercier aussi, de même que Messieurs les Internés Universitaires Belges de la toute gracieuse et toute charmante réception de lundi dernier. Vos discours, votre hospitalité, votre accueil ont dépassé l'expression de la gratitude à laquelle nous aurions pu nous attendre. (...)". Mais c'est Edmond Rostand qui lui écrira une lettre des plus admiratives le 6 juillet 1918 ; "Je viens de lire, mon cher Lieutenant, votre comédie pleine de sentiments et d'un ton si poétique,. je vous en félicite de tout mon cœur et je vous VI

serre bien chaleureusement les mains, heureux de la sympathie dont veut bien m'honorer un Belge héroïque." En septembre 1918, le haut commandement militaire belge décide de le transférer en France, à Cap Ferrat où il suivra un nouveau traitement. Gaston Robert est en réalité atteint d'anémie à la suite d'une bronchite contractée à l'Yser en 1914. Il bénéficiera encore, après trois mois de soins, d'un congé pour convalescence qu'il passera à Nice sur ordre militaire. Ce n'est que le dix février 1919 qu'il rentrera enfin en Belgique où il sera promu au grade de Capitaine en second. DU GALON... A DELREZ ET CADOUX: L'ANALYSE Ce livre eut une certaine aura en Belgique mais aussi en Suisse, le pays où l'édition originale fut réalisée. Plusieurs articles parus dans la presse le démontrent à souhait. J'en reprendrai ici certains, à titre exemplatif. Dans la "Suisse Libérale", on peut lire que "Le titre est étrange, mais la pensée est généreuse. Voilà un officier qui nous dit franchement les faiblesses de quelques-uns de ses camarades; qui décrit sans mots sonores les dangers de la bataille; qui peint avec amour les simples soldats et écrit des souvenirs de captivité sans amertume. On sent beaucoup d'observation, d'amour de la vérité et de noblesse de sentiment chez celui qui a écrit ces pages". Si le journaliste affirme que le titre est étrange, c'est parce que l'ouvrage prit d'abord l'intitulé de la partie principale du livre, "Du Galon au prestige". Cet avis fut également partagé par d'autres lecteurs avertis comme le Ministre Carton de Wiart qui affirma, après lecture de l'ouvrage, que celui-ci pourrait avoir une très heureuse influence. Mais ajoute; "Ce livre bien écrit, sans prétention, ni lourdeur, n'a qu'un grand défaut: son titre. Celui-ci, ambigu, sinon incompréhensible sans glose, pourrait être avantageusement remplacé par un autre, comme "le prestige et le galon ou vice-versa".

VII

Gaston Robert décida de réintituler l'ouvrage: "Delrez et Cadoux", titre ne prêtant cette fois à aucune confusion tant sur sa forme que sur son fond puisqu'il reprend le nom des deux héros principaux, protagonistes de la deuxième partie du livre. Dans une autre critique d'un quotidien, la "Tribune de Genève", on lit encore que "l'auteur nous dépeint plus spécialement des caractères, choisis parmi les officiers et les troupiers. L'étude la plus importante nous montre un jeune souslieutenant belge frais émoulu de l'Ecole Militaire, gradé aussitôt après la déclaration de la guerre. Il croit pouvoir commander à ses hommes d'après les connaissances théoriques qu'il a acquises à l'Ecole Militaire, mais il s'aperçoit à ses dépens que de la théorie à la pratique, il y a loin. Ses hommes ne l'aiment guère et il constate amèrement que sa manière n'est pas la bonne. Heureusement pour lui, l'exemple d'autres officiers lui ouvre les yeux et opère un revirement salutaire. Il s'aperçoit aussitôt qu'il prend aux yeux de ses hommes un certain prestige -le bon- qui lui manquait et qui est nécessaire à tout supérieur. "Ici, l'article semble fortement donner raison à Gaston lui-même quand il affirme dans un échange épistolaire que son livre est "un ouvrage de psychologie militaire". Nous reprendrons encore ici un article de "La semaine littéraire "C'est la vie même de l'officier et du soldat belges que ces quelques récits de guerre nous font voir et comprendre. (...) et aussi opposée que possible à certain formalisme dans lequel on prétend ailleurs guinder la personnalité du soldat. " " Le problème délicat entre tous des rapports du soldat avec l'officier subalterne est abordé aussi avec autant de délicatesse que de franchise, avec amour, faut-il ajouter, car on sent que le lieutenant Robert en a fait son étude de prédilection. Et pour mieux montrer que ce problème ne saurait être résolu abstraitement, il le dégage des faits eux-mêmes, tels qu'ils se présentent dans la vie militaire, en temps de paix et en temps de guerre. De là, cette suite d'histoires entièrement "vécues" par VIII

l'auteur et qui toutes renferment quelque élément pathétique... Ame de soldat nostalgique et presque maladive à certains moments, dirait-on, que nous étions habitués jusqu'ici à trouver chez les officiers de marine plutôt que chez les officiers de l'armée de terre... En tout cas, elle est d'une humanité qui fait le plus grand honneur à l'armée belge. " Delrez et Cadoux eut donc une couverture presse non négligeable en Suisse mais également en Belgique dont notamment dans "Le Courrier de l'Armée", un bihebdomadaire destiné aux soldats belges et distribué dans toutes les compagnies, escadrons et batteries de l'armée belge. Durant le mois de novembre 1918, les bonnes pages de ces "récits de guerre" du Lieutenant Robert parurent sans discontinuité.
LA POLÉMIQUE

Mais la critique très favorable dans les différentes presses de Suisse, de Belgique et même de France n'épargnèrent pas l'auteur d'une polémique assez vive. Elle se réalisa à l'initiative d'un des supérieurs directs de Gaston, le commandant Philippe. Ce dernier, jalousant sans doute son subordonné, affirmera haut et fort que le livre "Du Galon au Prestige" fait ombrage à l'heureuse réputation de l'armée belge. n ira jusqu'à écrire au Ministre de la Guerre en affirmant notamment que" cet ouvrage écrit par un officier belge me paraît de nature à causer un tort immense à la réputation de notre armée qu'il discrédite aux yeux de l'étranger et à ceux de nos populations (...)". Gaston Robert, mis au parfum de cette tentative quelque peu pernicieuse, se fera un devoir de répondre en envoyant lui-même une lettre au Roi. n fait alors part à la première personnalité du pays de l'injuste attaque dont il est l'objet et lui demande son arbitrage :"que faire d'autre, écrit-il, que d'avoir recours aux sentiments du juste et du droit de votre Majesté ?".

IX

La réponse lui viendra par l'intermédiaire du Ministère de la Guerre: son diffamateur sera débouté et sa plainte non recevable. Un document retrouvé dans les archives de l'armée est significatif à cet égard. La direction des Relations de la presse du même ministère, dans une note à sa direction générale, écrira que "l'auteur (oo.)est profondément attaché à l'armée et à son pays. S'il en était autrement, comme tend à l'affirmer le commandant il faudrait admettre que M. le Ministre Carton de Wiart - expert cependant en matière littéraire -, les critiques suisses impartiaux et le Ministère de la guerre lui-même, se sont tous lourdement trompés sur le compte de l'auteur, et que seul le commandant a discerné la vérité. Poser cette question, c'est à mon sens la résoudre". Bien que Gaston soit lavé de tout soupçon, cette tentative d'humiliation émanant d'un de ses supérieurs directs l'aura profondément blessé.
Nous sommes en mai 1919. A partir de cet "événement"

-

qui n'aura été partagé en réalité que par un petit nombre d'officiers à l'intérieur du monde militaire belge- une réelle lassitude s'installera chez Gaston. Pour ne rien lui épargner, les avancements qu'il méritait pourtant à juste titre ne lui sont accordés qu'au compte goutte et seulement après des demandes qu'il aura répétées à maintes reprises. Il sera fait capitainecommandant.
DÉPART DE L'ARMÉE ET AVANCEMENT DANS LE CIVIL

Ce faisant, il décide alors de quitter l'armée et reprend les affaires de ses beaux-parents, un commerce de bois et d'écorce. Il l'agrandira et le dirigera avec son frère. Mais ses occupations ne se limiteront pas seulement à cette entreprise, bien au contraire. Gaston Robert est un créatif, un homme qui n'est pas uniquement préoccupé par son chiffre d'affaires mais aussi par l'envie de monter de nouvelles affaires. C'est ainsi qu'il obtiendra la représentation exclusive des voitures x

Minerva pour toute la Wallonie. Ces voitures de grand luxe, qui étaient de qualité égale aux Rolls Royces, se vendaient fort bien. Ce qui lui permit de penser à d'autres choses encore: les voyages en autocar. Les années trente arrivaient à grand pas, et avec elles les congés payés. Un changement radical pour tous les employés et ouvriers qui n'avaient comme temps de repos hebdomadaire que le rêve et l'imaginaire. Coutumier du secteur des transports et des communications, après sa dernière affectation à la direction des transports de l'armée belge, il acheta un des premiers autocars, véhicules dont la Belgique ne disposait pas encore. Puis il en acheta deux, trois jusqu'à en posséder une trentaine et une infrastructure adaptée à cette entreprise qu'il choisit de dénommer "Société générale des autocars". Cette société fut un des principaux fournisseurs de la société nationale des chemins de fer de la Belgique. C'est en 1926 que Gaston Robert deviendra l'un des fondateurs de l'Union des propriétaires d'autocars de Belgique et qu'il endossera le titre de président de cette même association en 1930, rebaptisée quelques années plus tard "Fédération Nationale des Exploitants d'Autocars et d'Autobus" . LES ANNÉES TRENTE Entre 1930 et 1940, Gaston écrira encore. Différents poèmes, sonnets et puis cet ouvrage, "Le miracle de Beauraing", récit écrit "dans la huitaine qui suivit la fin des apparitions de Beauraing" en 1933. En France, c'est à Lourdes que Marie est apparue. En Belgique, c'est à Beauraing, petite bourgade de la province de Namur, où la Vierge se manifesta à cinq "de ses enfants". Dans cet ouvrage, je m'attarde sur une page où après avoir décrit une des "scènes" de cette apparition mariale, Gaston écrit: "La saisissante vérité, qui s'était dégagée de cette scène, dominait ma pensée et, sans transition, j'étais passé de l'incrédulité entière à la foi la plus vive. " XI

Gaston serait donc croyant, de culture catholique en tous les cas, comme grand nombre de ses contemporains belges. Il entretiendra une relation sincère et amicale avec Monseigneur Louis Picard, un prélat d'origine namuroise, qui bénéficia d'une grande audience auprès du monde catholique de l'époque. Auteur d'une vingtaine d'ouvrages dont "Le Christ-Roi", il fut l'un des hauts responsables du mouvement de "L'action catholique", sorte de mouvement d'évangélisation sur le terrain coordonné par l'Eglise elle-même. Ce mouvement connu une tentative de récupération par le parti d'extrême droite de l'époque conduit par Léon Degrelle, ayant lui-même fait partie de "L'action catholique". Cette tentative faillit réussir jusqu'à ce que le Cardinal de l'époque, Van Roye, fasse un appel à tous les catholiques de Belgique pour se désolidariser de cet homme politique rusé mais non moins perfide. Louis Picard, comme Gaston Robert et bien d'autres intellectuels de bonne volonté, se sentirent réellement "trahis"4. De Grelle alla jusqu'à faire rallier son mouvement à la cause nazie! Août 1939. Gaston écrit une lettre à un ancien compagnon d'arme devenu haut responsable au Ministère de la Défense nationale ;" Mon fils est appelé et son affaire de Tournai - 3 autobus au service des chemins de fer - est abandonnée. Les chauffeurs en sortiront j'espère tant bien que mal. Mon gendre, officier de réserve au 14 H n'est à cette heure, pas encore rappelé. En ce qui me concerne, je livre mes autocars à l'armée l'un après l'autre. Et je rembourse les voyageurs inscrits. Lorsque j'aurai réglé toutes ces affaires, je pourrais très probablement rendre des services. Non pas comme fantassin. Je traîne une patteartériosclérose. (...)
4. Selon les dires d'un ancien Archevéché de Namur. XII aumônier de l'action catholique,

Mais le transport automobile est mon affaire. Ou le transport tout court. Je suis Président de la Fédération Nationale des transporteurs en commun et, partant, je connais ce truc-là sous tous les coins. (.oo) Et voilà! Si, contrairement à ce que je pense, les affaires tournaient mal et que je puisse être utile, sonne-moi. Un avis. Contrairement à ce qu'on avait annoncé on remplace les chauffeurs des autocars réquisitionnés par des militaires. Résultat: 1) Les véhicules seront abîmés 2) dans quinze jours la plupart seront en panne. Les affaires tournèrent mal, la Belgique fut une nouvelle fois envahie. Nous ne nous épancherons pas davantage sur cette période, Delrez et Cadoux étant des soldats de dix-neuf-cent quatorze et non de quarante. Gaston, malade et de plus en plus neurasthénique, ne peut assister aux événements qu'en simple observateur. Une de ses dernières correspondances retrouvées montre à souhait que son moral n'est pas au beau fixe; " "Et il pleut toujours. Et quand il ne pleut pas, il veut pleuvoir. Et quand il a plu il s'apprête à repleuvoir. Et tout le monde parle de cette pluie désespérante. Et il pleuvra encore; et il pleuvra toujours et quand il ne pleuvra plus on ne croira pas qu'il ne pleut plus. "La cachet de la poste est daté du 20 juillet 1943, veille de la fête nationale belge. Quelques mois suivront jusqu'à ce que Gaston déploie les ailes de son rêve et rejoigne le royaume des cieux. Michel ROBERT

XIII

Merci
à Monsieur Jean Billiet Madame Jacqueline Glansdorff Colonel e. r Bastogne et Madame Jules Bastogne Monsieur et Madame Jean Herman La famille Georges Robert Le secrétaire communal hre d'Hastière Monsieur l'Abbé Pirotte Monsieur Albert Crug Monsieur Jacques Spelkens Monsieur Eugène Van den Branden Le centre de documentation historique des forces armées (CDH) Et les différents services d'archives du Ministère de la Défense Nationale de la Belgique. La librairie Nijinski-Ixelles La Fédération belge des exploitants d'autobus et d'autocars Le service des archives de l'Évêché de Namur Le service des archives de l'Évêché Bruxelles-Malines Et tous ceux et celles qui m'ont aidé à réaliser cette introduction à "Delrez et Cadoux."

XIV

A ma jèmmf',
E~n communion dans nos sentiments de peine devant la tombe des soldats simples et doux que j'ai aimés et qui furent tué$ à l'ennemi; de celle de mon plus cher ami, engagé volontaire dans ma compagnie, tué à Keyem; de mes collègues morts au service du devoir; des amis droits et bons au cœur desquels j'aimais ri m'ad)'esser et que les Allemands ont tusilléi.

PREMIÈRE

PARTIE

DU GALON

AU PRESTIGE

Du galon au prestige

Henri Verdois, élève de seconde année Li l'Ôeole militaire, se tl'OUva, comme tous ses enmal'ades de COUI'S, promu au grade de sous-lieutenant, le lendemnin de la déclaration de guelTe. L'événement ne le surprit pas extraol'dinair'ement. Il bÙchait son examen de sortie. Son esprit attentif aux mouvements de troupes, dessinés sur les terrains de son imagination, s'ouvrit sur celui de la réalité. Ses idées l'evinrent des horizons gmndioses oÙ rougeoyaient des épopées, au fait positif et immédiat, et son rêve se rétrécit jusqu'aux proportions du cercle éll'oit oÙ ses facultés allaient s'exercer. Est-ce trop dire même qu'il eut comme le sentiment que sa carrièl'e de militaire, carrière oÙ la jeunesse sème tant de fleurs, avortai t misérülJlemen t?

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-

SUI'Ies cllIImps rie bntoilledu r'êve, le jeune oflic'iel' eommande en chef. C'est Iui qui gnglw les victoires décisives, qui tl'Ïomphe de l'ennemi téméroir'e. La paix signée, c'est :-;on nom que l'on acclame au sein des enthousiasmes populaires, c'est lui que saluent
lOllS f'ns fins

mouehoir's

de batiste agités ou

boul de petites mains gantées et c'est devant Iui que s'inclinent les vieux drapeaux souilI()s,

tnHlés, déchirés, il la minute suprême

oÙ 11110 ontée de reconnaissance soulève les m tlllles et l'nit jaillir les lurmes. C'est sa vie splendifle que le peuple célèbre et il est à rtlge oÙ le cœur a gardé encore assez d'illusluns pour jouir' de toutes les faveur's de la céléhl'ité. Mais avant d'atteindre il cet apogée, il 0 l'ussé so~ premières années de service Ù se faire distinguer' dons la poix. Il a brillé ou moilleur rung des officiers de l'Etat-major. La gucrre éclate soudain. Il communique des ordres qu'il a inspirés. Se:-;conceptions sont neuves et hordies. Les l;\"énemonb se précipitent. Ln der'nièr'e pos~ibililt~ de vnincre réside dans un coup de maitl'e. Il s'oft're à le tenter. Il pl'Opose un plan. On l'accepte..... L,~:-;nrl pouvait ne pas lui sourire. Il y a des pl'ul,nhilités de malchance dans le déveIupl','ment fies opérations le~ mieux combinée:-;. ~18i~. la jeunesse est forte contre le d,~...till. l)'nilleUl's une science limpide, mé-

-11thodique, débuI'l'ossée des vieux pl'éjugés, uppliquée à un ensemble de faits réels et COOI'donnés et 110n plus ù des événements d'imagination pure que la cr'itique des petits espl'its peut eontl'nl'icl' sans etrOI't, sa science, Il lui. devuit ilTésistiblement aboutir à la victoir'e éela tn Iltü. L'année ne laissait pos Ù Vel'dois le temps de s'orienter, de se situer dans la hiérarchie il l'endroit d'olt il aurait pu bondir. Elle le prenait à son pupitre d'école, le nommait hâtivement sous-lieutenant, faisait de lui un chef de tl'Oisième peloton, un chef à peine débarbouillé, incomplet, sons diplôme. Elle allait l'utiliser en quolité d'agent de troisième ol'dre auquel on ne demande rien que J'obéissance. Au contrair'e des vieux qui avaient attendu l'occasion sans qu'elle vînt, l'occasion s'offrait trop tôt sans qu'il pût en profiter. * * * sn ns heurt

Verdois passa du r'êve à Ja réalité. Les armées anciennes et modernes qui avançaient sur des plaines idéales, blünches et nues comme le papier des plans sur lequel le doigt les suivait, s'arrêtèrent. Les escadrons épars, chargeant à la fin des chapitres, se l'allièrent. Son cours d'histoire militaire n'était plus qu'une immensité de . Infanterie, artillerie, guel'l'iel's immobiles.

- 12génie. {'fwalerie, dans un composé d'uniformes de toutes les époques, s'ébranlèrent, travel'sèrent dans un anochronisme d'imagination la Belgique moderne, marchèrent vel's le fond d'une étendue lointaine et vaste, s'estom pèrent dans la pénombre de l'histoire. Les faits saillants revinrent en avant-plan, de fameuses personnalités reparurent, un nouveau soleil brilla SUI'Austerlitz. UIl besoin d'héroïsme étreignit l'âme de Verdois. [I cherehn dans ln plaine une action ù. commander, la pl us belle, la plus périlleuse. La plnine étai t devenue déserte. Soudain. elle s'anima, s'offrit entourée de limites, d'une frontière Ùdéfendre. Elle balança dons le noir du rêve comme une idée devenue SUI't'Hce, et \Terdois vit soudain, appendue au mur. la cm'te de Belgique. Le nom écrit en capitales droites des trois vitles t'ortit1ées : Liége, Namur, AnveJ's, retint son attention. Liége qui s'apprêtait à recevoir le choc de I"nrmée allemande, l'occupa un instant, puis il passa il Namur à la défense de laquelle
était

afrecté le 13ede ligne, son régiment. Il

mesuru Je l'œil la distance séparant Namur de ln fl'ontière, et il éprouva une satisfaction non l'épl'iméeà constater qu'il aUl'aiL le temps de sc t'amil ia l'iser avec la vie actiye du régiment ovant de se bnttre. Aller se baUl'e aussitôt flJ'J'ivé, il la tête de

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13-

soldats avec lesquels ill1'aurnit pas pris contact, lui avait donné une appréhension. Il soupira. Il devenait donc dons une compagnie, n'importe laquelle, un chef de peloton banal, un petit officier sons responsabi1ité bien grande, un soldat qui seI'ait peutêtre il l'honneur commun, mais pas il rhonneur' tout seul. En se distinguant dix fois au lieu d'une, peut-être pourI'ait-il se faire remorquer, mnis comment se distinguer, perdu dans le rang? Sait-on cependant la grande idée qui peut éclore dans une poitrine qui ne craint pas qu'une balle la touche? Se battre ne conduit-il pas il la mort ou à la fortune? Se peut-il vraiment qu'il y ait des destinées intermédiaires sur lesquelles l'histoir'e reste muette? A tout prendre, c'était sa fonction de se battre et de servir d'exemple en se battant crânement. Une phrase du règlement jaillit

dans sa mémoire: « Si les soldats se sentent faiblir, ils regardent leurs officiers. »
* * *

Fils de modestes bourgeois, Henri Verdois avait acquis à l'école moyenne une instruction de bon artisan, s'était engagé il seize ans et, à force de travail et d'application, avait pu acquérir en un an la somme des connaissances énumérées dans le programme des examens d'entrée à l'école militaire. Il possédait ce qu'on lui avait enseigné d8s

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IIlllthémntiques, de 10littératul'e, de l'histoire et de ln géographie et il fut deuxième au ('OnCOIII'S d'admission. A l'école, il maintint ~on \'êlng sons difficulté, et il avait chance (le ~ol,til' « t.ête de liste» en décembre, La guerre était survenue. Qu'étoit-il aujoUI'd'hui? Peu soucieux des questions sociales parce '1110,à son sens, aucune ne s'appuyoit SUI' lin fonds de vérité évidemment et nbondummont prouvé, il avait vécu en n'attachant d'importonce qu'à ses études. L'armée ne considère que le positif. Ii ignomit le contenu du mot philosophie. Sa mentalité rési'c\ilit dans cet éclectisme dont s'honore notl'o jeunesse estudiantine, et son intelligence déjà secpt.ique ne s'était arrêtée Ù aucun problème psychologique, parce qu'elle les avait tl'OU'lés tous simples pOl' avance ou peu dignes de considération, De religion, peu ou pas. Il :dlnit parfois à la messe du dimanche, éproun1Ît des chatouillements de vanité à être regardé pal' des dames bien mises et, dnns 10 même pensée, passait facilement du rêve Ù ln sensualité, trouvant du charme aux deux. Il avait consenti. dans les limites de ~on tempérament ordinaire à toutes les jouissances que relevait, pal' un côté, le charme d'lIl1 l'Cil fl'intelleetualité. nans notre petit pays neutre où ln vieétflit heureuse et la confiance sereine, les chaudes

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