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Démantèlement de l'apartheid

288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 197
EAN13 : 9782296269194
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LE DÉMANTÈLEMENT DE L' APARTHEID

-,

L'Afrique du Sud à L'Harmattan
A.-M. Goguel et P. Buis: Chrétiens d'Afrique du Sud face à l'apartheid. Cohen et Schissel: L'Afrique australe de Kissinger à Carter, 192 p. Groupe des sages du Commonwealth: Vers une solution négociée en Afrique du Sud, 190 p. Commission d'enquête sur l'apartheid: La France et l'apartheid, 224 p. Bullier Antoine J. : Le parler franco-mauricien au Natal, 120 p. F. Meli: Une histoire de l'A.N.C. (African National Congress), 320 p. Littérature sud-africaine J. Sevry : Afrique du Sud - Ségrégation et littérature. Anthropologie que, 276 p. J. Kurtz: Ballade sud-africaine, «Encres Noires », 208 p. S. Sepamla: Retour à Soweto, «Encres Noires », 384 p. M. Ramgobin: Quand Durban sera libre, 220 p. A. La Guma: Les résistants du Cap, 208 p. H. Bernstein: Nuit Noire à Pretoria, «Encres Noires », 330 p. M. Tlali: Entre deux mondes, « Encres Noires », 208 p. criti-

@ L'HARMATTAN, 1992 ISBN: 2-7384-1414-1

Jacques RIGAULT Élisabeth SANDOR

LE DEMANTELEMENT DE L'APARTHEID
Du mythe afrikaner aux réalités sud-africaines

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Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

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SOMMAIRE
Avertissement. .............................................

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Prologue: D'un symbole à l'autre

vers le grand « Indaba » . . . . . . . . . .

Première partie: « Si je t'oublie Afrique du Sud» I. Le « règne et la puissance» ............................. II. « Le temps du monde fini commence» ..................

Deuxième partie: Le débat politique intérieur I. « L'insoutenable pesanteur de l'apartheid» . . . . . . . . . . . . . . . . 85 II. Les enjeux politiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 118 III. L'environnement de la négociation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 138
Troisième partie: Le retour aux réalités locales I. L'élan brisé............................................. II. Les enjeux de la croissance ............. III. La dimension internationale de l'économie sud-africaine... Épilogue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

181 186 197
211 215 285

Annexes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Bibliographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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AVERTISSEMENT
Écrire c'est partir un peu... le voyage intérieur que nous avons entrepris est le fruit d'une réflexion commune, née d'un intérêt partagé pour « l'auscultation» des grands bouleversements de notre temps. L'itinéraire austral que nous avons choisi s'imposait de lui-même: à partir d'une expérience personnelle menée dans les « coulisses» de son Histoire, nous avons tenté de porter sur l'Afrique du Sud un regard lucide et sans complaisance, pour mieux comprendre son évolution actuelle, pour ne pas dire sa « révolution ». Ce livre n'est pas une œuvre d'historien: il lui manquera peut-être la distanciation nécessaire et l'érudition qui s'y rattache. La principale ambition de ses auteurs a été de se livrer à une analyse critique des événements observés, étayée par l'écoute attentive de certains de leurs acteurs ou commentateurs qu'ils ont interrogés sans parti pris. Cette démarche s'est voulue aussi sereine que possible, dépassionnée mais non « désincarnée». Nos remerciements vont à tous ceux et à toutes celles qui ont bien voulu nous accompagner dans ce « voyage », et nous prodiguer leurs encouragements. La partie américaine de nos investigations n'aurait pu être réalisée sans la complicité de Reed Fendrick, de l'Ambassade des États-Unis à Paris et de Greta Morris, notre dévouée « correspondante» au Département d'État à Washington, dont la compétence et l'efficacité ont fait merveille. Grâce à ces diplomates, et à l'intervention amicale de Simon Serfaty et de son assistant Michael Clark de l'Université John Hopkins, de nombreux contacts ont ainsi pu être pris dans la capitale américaine. Sans pouvoir les citer tous, notre gratitude va au Dr Pauline Baker, du « Carnegie Endowment for International Peace », au Dr Helen Kitchen du « Center for Strategic and International Studies », à M. Warren Clark du Département d'État représentant M. Herman Cohen, à messieurs Ray Copson (de la Bibliothèque du Congrès), Robert Brauer (assistant du député Ron Dellums), Bruce Rickerson (représentant le Sénateur Jesse Helms). Notre reconnaissance va tout particulièrement au Dr Chester Croc11

ker, l'ancien Secrétaire d'État Adjoint et principal acteur de la période étudiée. Il a bien voulu nous consacrer une large part de son temps, et ses avis et conseils se sont révélés déterminants. En Afrique du Sud, la poursuite de cette enquête a été facilitée grâce à l'amical dévouement d'Aubrey Morton, à l'époque Premier Conseiller à l'Ambassade de la République d'Afrique du Sud à Paris, et de David Du Buisson son adjoint, qui n'ont pas ménagé leur peine pour organiser sur place les rencontres indispensables. Liebeth Turbati, chargée des Relations Publiques au Ministère des Affaires Étrangères à Pretoria a su imaginer avec une grande clairvoyance un calendrier de contacts ausi dense que complet auprès de responsables éminents, représentant l'ensemble des secteurs d'activité concernés par cette recherche. De précieuses informations ont ainsi pu être recueillies auprès de MM. Brandt, Directeur de la SA Development Bank, Strauss, Directeur de la Standard Bank, Spicer, de l'Anglo American Cie, Liebenberg, Directeur Général de la Chambre des Mines, Klaast Directeur du journal Sowetan, Myburgh, Directeur du Sunday Times ainsi qu'auprès de représentants d'entreprise françaises en Afrique du Sud réunis autour de Pierre-Jérôme Ulmann, dont l'accueil a été particulièrement chaleureux. M. S. Van der Merwe, ministre de l'Éducation, le Professeur Hough, Directeur de « l'Institute for Strategic Studies », Ie Dr Leistner Directeur de « l'Africa Institute », le Professeur Meiring, de l'Université de Pretoria nous ont prodigués leurs conseils, de même que le Dr Shaw, Directeur du «Constitutional Planning» au Ministère des Affaires Constitutionnelles. MM. Myeni, représentant de l'Inkhata, Smith, représentant de l'ANC à Paris, Glen Babb, membre éminent du Parti national et Evans, Directeur Général Adjoint des Affaires Étrangères ont apporté leur important témoignage ainsi que le général Van Tonder, Directeur du Renseignement Militaire, à qui nous exprimons notre particulière et amicale gratitude. Cette aventure enfin n'aurait pas été menée à son terme sans le soutien d'amis fidèles qui dans leur modestie, n'ont pas souhaité être cités, mais qui se reconnaîtront aisément dans ce propos: qu'ils en soient chaleureusement remerciés. Les auteurs.

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« C'est une saison blanche et sèche, ces feuilles sombres ne durent pas, leurs vies brèves se calcinent le cœur brisé, elles plongent d'un vol doux sur la terre, sans même saigner. Frère, c'est une saison blanche et sèche, seuls les arbres savent la douleur qui se dresse encore, secs comme l'acier, leurs crevasses sèches comme fil de fer, oui, c'est une saison blanche et sèche mais les saisons passent... » Wally Serote. (Pour Don M. exilé.)

PROLOGUE
D'UN SYMBOLE A L'AUTRE... VERS LE GRAND INDABA (1)
« Oui, c'est l'aurore. Le Titihoya s'éveille et commence à jeter son cri mélancolique. Le soleil touche de lumière les montagnes d'In~eli et d'East Greakaland. La grande vallée de l'Umzikulu est encore plongée dans l'obscurité, mais la lumière y pénétrera aussi. Car c'est l'aurore qui s'est levée, comme elle se lève depuis un millier de siècles sans jamais y manquer. Mais quand se lèvera l'aurore de notre libération, celle qui nous délivrera de la peur de l'esclavage et de l'esclavage de la peur, cela est un secret. » Alan Paton.

Mardi 15 mars 1988... 16 heures 15. La Montagne de la Table grandit sur l'horizon étincelant, droit dans l'axe du cockpit... Sur ses flancs, les maisons immaculées du Cap serrées les unes contre les autres, comme blotties face à l'Océan...
..

Dans les turbulences de l'air surchauffé, le C. 130 du « 28 Squa-

dron » perd de l'altitude et amorce un lent virage au-dessus des faubourgs de la ville, avant d'atterrir en douceur sur la base aérienne de Ysterplaats. Il est aussitôt dirigé vers le « tarmac» où quelques dizaines de personnes sont rassemblées. La dernière hélice immobilisée, la rampe de 1'« Hercule» s'abaisse, livrant passage au groupe de soldats en tenue de parade qui attendaient, impeccablement alignés, quelques mètres plus loin. Quelques instants plus tard, ces derniers en ressortent, portant les deux cercueils abrités dans les flancs de l'appareil: ils se dirigent lentement vers le groupe 15

d'hommes et de femmes qui les attendent, dans un silence impressionnant. A quelques pas, sur le côté, un peloton en armes rend les honneurs... Parmi les officiels en uniforme et les parents des victimes, un homme se souvient: grand, figé au garde à vous dans son uniforme de parachutiste, le Major du Toit accueille sur leur terre natale les restes de deux de ses hommes, tués à ses côtés trois ans plus tôt à Cabinda, au nord de l'Angola, le sergent Van Breda et le caporal Liebenberg... La presse sud-africaine commentera alors bien sobrement l'événement: se contentant de mentionner la brève cérémonie, en guise d'oraison funèbre... La veille pourtant, quelques lignes dans une dépêche de l'AFP à Paris avait annoncé que « quelques heures après les entretiens américanosud africains de Genève sur la recherche d'un règlement en Afrique Australe, l'Afrique du Sud et l'Angola allaient échanger mardi matin à Luanda douze prisonniers angolais contre les dépouilles de deux militaires sud-africains tués en Angola» et que « pour faciliter cet échange, un représentant français serait le "témoin silencieux" de l'arrivée dans la capitale angolaise des douze prisonniers à bord d'un avion sud-africain» (2). L'opération « Condor », commencée quelques heures plus tôt sur l'aéroport de Luanda, venait ainsi d'atteindre ses objectifs: tester à travers ce « geste» humanitaire, la réelle volonté des belligérants d'engager enfin le dialogue, après treize années de guerre. Celui-ci se concrétisera à Brazzaville quelques mois plus tard, grâce en partie à l'action médiatrice officieuse du gouvernement de Jacques Chirac entre 1986 et 1988, à laquelle l'un des auteurs de ce livre a eu l'occasion d'être associé. Nous y reviendrons plus loin. Dimanche 11 février 1990, 16 hiS... « Du grand spectacle!.. Survolée par cinq hélicoptères, quatre pour les "networks" américains, un pour la police, la voiture de Nelson Mandela se devinait plus qu'elle ne se voyait, filant dans les vignes de Paarl. Sur les sept kilomètres qui séparent son ancienne résidence surveillée de la porte du Pénitencier, les gros bourdons ne l'ont pas lâché, marquant sa progression, donnant le signal de la curée à une triple rangée de caméras et d'appareils photo. Après vingt-sept ans de réclusion, le plus célèbre prisonnier politique du monde allait marcher libre sur la route de campagne qui borde la prison de "Victor Vester". Il est quatre heures quinze exactement quand une immense forme longiligne s'extirpe d'un véhicule gris, à la barrière du poste de garde. La foule de militants massée à la sortie gronde de joie, drapeaux noirs verts et or déployés... "ANC, ANC"... des drapeaux s'agitent, noirs, verts et or... Il ne reste plus à Nelson Mandela qu'à parcourir une centaine de mètres, le macadam du parking, pour se trouver dehors (3)... » Mandela est libre... 16

Entre ces deux événements qu'aucun lien direct ne reliait, un seul point commun mais d'importance: ils constituaient l'un et l'autre les premiers « signaux », les premières manifestations symboliques d'une volonté partagée de rompre l'enchaînement de la violence. Après deux décennies d'affrontements ils furent les signes annonciateurs de l'espoir, de la Paix retrouvée à l'extérieur des frontières au dialogue amorcé à l'intérieur entre deux hommes d'égale lucidité, Frederik De Klerk et Nelson Mandela, en vue d'aboutir au « compromis historique» tant attendu... Péripétie mille fois répétée de la grande « Saga africaine », éternellement marquée au sceau de la violence de ses déchirements fratricides, ou aube d'une ère nouvelle sur cette terre de tous les défis? De cette haie d'amandiers sauvages (4), plantée en 1652 au Cap par Jan van Riebeeck, pour isoler l'escale de la « Compagnie des Indes Orientales» des pasteurs nomades Khoikhoi, à la brèche ouverte aujourd'hui dans l'ethnocentrisme des «Afrikaners », bégaiement de l'histoire, ou tout simplement; l'histoire en marche? Derniers avatars du sous-développement ou prémisses de l'émergence sur la scène internationale d'une nouvelle entité régionale, libérée de l'affrontement planétaire des super-grands? Si aucune de ces interrogations n'appelle de réponses définitives, une certitude demeure: au-delà des caprices de son destin, l'Afrique Australe (5) constitue un ensemble géopolitique en gestation dont les facteurs d'unification aux plans ethniques, linguistiques, religieux et économiques l'emportent à l'évidence sur les facteurs idéologiques de division. Ainsi la centaine de millions d'habitants de la zone australe sont dans leur majorité de langue bantoue, mais l'anglais sert de langue véhiculaire pour beaucoup d'entre eux. De même, le christianisme, majoritairement implanté, peut constituer un ciment culturel non négligeable en ne portant pas en lui les germes destructeurs de certains intégrismes religieux. Enfin, au plan économique, le sous-continent est richement doté en minéraux et métaux rares, possédant une part majeure des réserves mondiales recensées. Il dispose également d'une infrastructure de transport, de voies ferrées et d'installations portuaires, sans équivalent sur le continent. Par ailleurs, les grands défis du Développement, communs à cet ensemble géographique, peuvent engendrer de nouvelles solidarités. La plupart des pays de la zone ressentent à des degrés divers, les symptômes. de cette « pathologie» de la pauvreté: délabrement de l'appareil de production, état sanitaire déficient, ravages causés par les endémies et la malnutrition, retard des infrastructures sociales par rapport à une croissance démographique accélérée... Enfin dernier facteur favorable à l'unification et non des moindres, le recul des affrontements idéologiques entre l'Est et l'Ouest et la muta17

tion des enjeux stratégiques traditionnels qui privilégient désormais les réalités locales et estompent l'effet des analyses planétaires. Au cœur de cette évolution, la République d'Afrique du Sud détient les clés de tout changement durable dans cette région. La Paix retrouvée à l'extérieur de ses frontières modifie radicalement les données du problème de l'apartheid, en le plaçant irréversiblement « sous le regard» de la communauté internationale. Par ailleurs, elle offre aux communautés qui s'affrontent, une chance unique de transition sans violence vers un partage du pouvoir politique et économique, en faisant disparaître « l'alibi» de la menace extérieure qui avait longtemps occulté la nécessité d'entreprendre de véritables réformes. A cet égard, une « révolution silencieuse» (6) est en cours: l'africanisation progressive des cités blanches, l'afflux des populations noires dans le système éducatif, la progression de leurs besoins de consommation et l'émergence dans leurs rangs d'une bourgeoisie en plein essor et consciente de sa modernité, annoncent déjà dans la réalité des faits, l'après-apartheid. Parallèlement, conscients depuis longtemps des dysfonctionnements d'une économie déstructurée, dans un marché artificiellement rétréci par les conséquences de l'apartheid et déç:onnecté de l'économie mondiale, les milieux d'affaires blancs sont à l'origine d'un puissant courant réformiste, conforté par les pressions internationales dans le cadre des «sanc- . tions », notamment américaines. Autre force de changement: la levée des hypothèques idéologiques après les échecs du Socialisme dans les pays limitrophes et le désengagement soviéto-cubain en Angola dans le cadre du règlement de l'affaire Namibienne, qui rend au dialogue amorcé entre les communautés toute son objectivité et son réalisme. Par-delà la haie d'amandiers de Van Riebeeck, un regard né du hasard de l'Histoire et de la nécessité du temps présent a été échangé, dans la souffrance et l'incompréhension mutuelle, mais il est annonciateur d'une nouvelle communauté d'intérêt et de destin... Le processus ainsi engagé paraît irréversible: en franchissant après son prédécesseur, P. W. Botha, le « Rubicon» par son discours désormais historique du 2 février 1990 (7), le Président De Klerk avait déjà clairement tracé la voie de la grande négociation, dont l'enjeu essentiel est le rééquilibrage du pouvoir dans une nouvelle Afrique du Sud multiraciale et démocratique, au bénéfice de la majorité noire. Deux années après l'accession au pouvoir de F. De Klerk, une véritable révolution s'est en effet accomplie: en dépit d'un climat persistant de violence politique, l'Afrique du Sud se trouve aujourd'hui au seuil des négociations constitutionnelles « annoncées ». Aux termes d'un accord qualifié « d'historique» signé le 25 septembre 1991 par les principales formations d'opposition noires, l'ANC, le Congrès Panafricain (PAC) et l'Organisation du Peuple d'Azanie (AZAPO), une conférence
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multipartite pourrait s'ouvrir avant la fin de l'année 1991 et permettre l'ouverture d'un véritable dialogue entre les communautés. Dans le même temps et conformément aux engagements pris par le gouvernement sud-africain, l'appareil juridique de l'apartheid était démantelé avec l'abolition, en juin 1991, des dernières lois ségrégationnistes. Cette évolution décisive, bien qu'encore formelle et éloignée de son terme, a connu une accélération qui en première analyse peut paraître surprenante. Elle affecte les deux dernières années d'une décennie (79-89) plutôt marquée par les hésitations d'un système politique figé, crispé autour des valeurs qui l'avaient fondé. Un observateur averti aurait cependant pu déceler dès les années 80 les craquements d'un édifice idéologique miné en profondeur par l'inexorable transformation souterraine du tissu économique et social sudafricain, et par le décalage de plus en plus anomique vis-à-vis du monde extérieur, de l'action menée par le gouvernement de Pretoria pour y faire face. La situation politique que connaît aujourd'hui l'Afrique du Sud est le résultat d'une série de ruptures, intervenues à l'intérieur de ses frontières comme dans son environnement international. L'ambition de cet ouvrage est de tenter d'apprécier l'étendue, le sens et la portée de ces ruptures, qui sont à l'origine même de cette évolution. L'entreprise est malaisée: au-delà des miroirs déformants de l'idéologie, entre le discours « parano-révolutionnaire )) des uns et la « duplicité )) des autres (8), nous nous sommes efforcés d'apprécier la réalité sud-africaine telle qu'elle nous est apparue au fil de nos observations sur place, tout au long de cette décennie. La persistance des idées reçues, surtout en France, à l'égard de l'Afrique du Sud et le manque d'intérêt du public pour les événements bien lointains qui s'y rapportent, rendent cette entreprise hasardeuse. Il conviendra de la juger à l'aune de l'amitié que nous portons aux sudafricains de toutes origines que nous avons côtoyés, et à celle d'une exigence de lucidité: à une époque où les affrontements entre minorités nationales à l'intérieur d'une même frontière affectent l'Europe ellemême, avec la désagrégation de l'empire soviétique ou celle de la Yougoslavie, il n'est pas indifférent de prêter attention aux mutations en cours en Afrique du Sud. Ce qui pourrait être la première démocratie pluriethnique viable est en train de s'élaborer dans ce pays. Si l'expérimentation allait jusqu'à son terme, son succès serait exemplaire, particulièrement en Afrique. Ainsi au-delà de la passion partisane attisée depuis trois siècles sur cette terre de toutes les violences par le choc de civilisations profondément contraires, nous nous appliquerons à comprendre la « nature des choses )) et la « réalité des êtres )) afin d'analyser les situations engendrées par les unes et vécues par les autres. Il conviendra de rechercher les « lignes de fractures )) qui ont modifié
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et souvent bouleversé l'environnement international, politique et économique du grand « lndaba », de la palabre qui s'engage dans la meilleure tradition africaine, afin d'en cerner les contours et d'en déceler les éventuelles arrière-pensées... Notamment pour apprécier l'impact de la puissance afrikaner, restée inentamée au travers des épreuves. Cet «Essai» se veut enfin message d'espoir, pour que se lève « l'aurore» qui délivrera ce peuple enfin rassemblé, de « l'esclavage de la peur» .

NOTES
(1) Indaba : terme zoulou désignant un débat coutumier entre les hommes d'une communauté villageoise. (2) Dépêche de l'AFP, 141955 Mars 88, Manœuvres diplomatiques. (3) Didier François, in Libération du 12 février 1990. (4) Rapporté par Allister Sparks, The Mind of South Africa, Heinemann, London, 1990. (5) L'Afrique Australe s'entend comme la zone, délimitée au Nord par l'Angola, la Zambie, le Malawi et au sud par la République d'Afrique du Sud. (6) D'après Pierre Mayer, Le nouvel ordre sud-africain, Revue Politique Étrangère, 1990. (7) Dans son discours du 2-02-90, un an après sa victoire au sein du Parti National, F.W. De Klerk annonce une série de mesures d'ouverture: légalisation des partis interdits, abolition des restrictions pesant sur les organisations anti-apartheid, libération de certains prisonniers politiques, levée des assignations à résidence, suspension des exécutions. P.W. Botha, dans son discours dit du « Rubicon », prononcé le 15 août 1985 devant le Congrès du Parti National au Natal, avait lui même estimé avoir déjà franchi « le Rubicon» dans le processus de démantèlement de l'apartheid. (8) Voir l'analyse de Jean-Claude Barbier, in L'Afrique du Sud après l'apartheid, éditions Kimé. 1991.

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PREMIÈRE

PARTIE

« Si je t'oublie Afrique du Sud »...

I. LE RÈGNE ET LA PUISSANCE
LES ORAGES D'ÉQUINOXE

1. Le miroir afrikaner
« Ik ben een Afrikander! » (Hendrick

Bibault,

1707.)

« Les stéréotypes ont la vie dure» écrit André Brink., « et le monde conserve une image caricaturale de l'Afrikaner. C'est l'homme de la frontière, au caractère peu commode: il s'avance un fusil dans une main, la Bible dans l'autre, inspiré par l'alliance qu'il a passée avec Dieu; sa mission divine consiste à dompter la nature sauvage et à soumettre les païens qui ont la peau noire. Un homme dont la vie est marquée par l'obsession de la pureté raciale et par une sorte de calvinisme atavique fondé sur une vision de l'Univers héritée de l'Ancien Testament. Un homme fruste, méfiant envers toute forme de raffinement ou de modernisme; toujours enclin, lorsqu'il est confronté à des dangers réels ou imaginaires, à se retrancher dans le "laager", ce cercle de chariots à bœufs symbolisant les affrontements du XIX. siècle avec les ennemis noirs» (1). De fait, lorsque Jan Anthoniszoon Van Riebeeck, envoyé par la « Compagnie Hollandaise des Indes Orientales », jette l'ancre dans la Baie de la Table en 1652, avec les cinq navires qui composent sa flottille, Ie « Gœde Hoop », Ie « Reiger» , Ie « Dromaderis », Ie « Walvis» et « l'Oliphant », il est loin de se douter des conséquences de son arrivée. C'est à la suite du naufrage du « Nieuw Haarlem », le 25 mars 1647, à proximité du Cap, que les survivants avaient abordé ce rivage et noué

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les premiers contacts avec la population locale, les Khoïsans. Recueillis par un navire de la Compagnie, relâchant au Cap en mars 1648, ils rapportèrent leur aventure à leur retour à Amsterdam, le 26 juillet 1649, et décrirent les remarquables possibilités d'escale de cette contrée hospitalière. La mission que confient alors les « Heeren XVII », les administrateurs de la Compagnie, à Van Riebeck, leur ancien correspondant au Japon, est strictement limitative: établir au moindre coût un poste de ravitaillement pour les navires de la compagnie sur la route des épices, en évitant tout contact superflu avec les « indigènes»... En somme, fonder une simple « taverne de l'Océan », réservée aux « membres» ! Cinq ans plus tard, débarquaient à leur tour les premiers colons « libres» hollandais et allemands attirés par ce nouvel Eldorado... Après la révocation de l'Édit de Nantes, deux cents huguenots français vinrent les rejoindre à l'initiative de la Compagnie des Indes. Le 13 avril 1688, un vaisseau hollandais le « Voorshooten » qui avait quitté Delft le 31 décembre, débarquait vingt-deux immigrants dans la baie de Saldanha, non loin du Cap. Il fut suivi la même année par six autres navires qui effectuèrent la traversée dans des conditions éprouvantes: emportés par les tempêtes ou le scorbut, de nombreux passagers périrent lors de ces voyages. « L'apport de ces réfugiés français fut considérable car ils ne venaient pas en Afrique Australe pour y faire fortune, ni mus par la recherche de l'exotisme ou l'esprit d'aventure... leur souci était la conservation de leur foi. Ils imprégnèrent la culture afrikaner des idées d'intégrité morale, d'austérité, de sens du devoir, de dédain des richesses matérielles. Ils fabriquèrent l'armature spirituelle de la Nation afrikaner. » Ils enracinèrent ces vertus en Afrique, car ils n'avaient pas de patrie de repli. Ils étaient condamnés à se développer ou à disparaître puisqu'ils avaient coupé les liens politiques, religieux et même linguistiques avec la France... Les Huguenots sont donc largement à l'origine des deux piliers du nationalisme afrikaner : la mission divine et l'absence « d'esprit de retour» (2). Formant 20 070 de la population blanche en 1688, les huguenots s'ajoutèrent aux « Freeburghers » (ces anciens employés de la Compagnie des Indes qui avaient rompu leur contrat pour s'installer sur place) et aux « Trekboers ». Ces fermiers hollandais plus ou moins nomades, s'enfoncèrent progressivement vers l'intérieur du pays, à la recherche de nouvelles terres. L'intégration des huguenots dans la communauté de souche hollandaise ne se fit pas sans mal: c'est à l'occasion d'un affrontement avec le gouverneur Willem Adrien Van der Stel en 1707 qu'un jeune rebelle du nom de Hendrick Bibault jeta son cri devenu fameux: « Ik ben een afrikandeer », je suis un Afrikaner... S'établissant sur une terre pratiquement vierge aux environs du Cap, 24

DtS INDIENS S'ÉTABliSSENT AU NATAL

BI PREMIÈRE RENCONTRE ENTRE BLANCS ET NOIRS (1750-1770) ARRIVÉE DES PIONNIS NÉERLANDAIS. FRANÇAIS, BRITANNIQUES ET ALLEMANDS (1652-1820) La migration européenne

<;

L'établissement des races à l'intérieur des frontières de l'Afrique du Sud

Les tribus noires

Les Indiens

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-I

les Hollandais ne tardèrent pas à se heurter à quelques tribus nomades, Boschimans et Hottentots, ces derniers étant plus communément désignés sous le nom de Khoikhoi. Ces tribus seront progressivement refoulées par l'arrivée des colons, vers les régions sub-désertiques du Nord et de l'Est à partir qu début du XVIII" siècle, en Namibie et au Botswana. Au Nord et à l'Est, se trouvait la majorité des tribus noires: le groupe Tswana-Sotho, les N'gunis, comprenant les Swazi, installés le long de la bande côtière, les Zoulous au Natal et les Xhosas dans l'actuel Ciskei, ceux-ci descendant vers le Sud à la recherche de nouveaux pâturages. La rencontre entre les deux courants migratoires, blancs et noirs était devenue inévitable: elle fut empreinte d'une rare violence, notamment au moment du « Grand Trek ». L'arrivée des britanniques au Cap en 1795, puis leur immigration massive à partir de 1820 changèrent en effet considérablement le cours de l'histoire du peuple Boer. Les colons hollandais, tournant délibérément le dos à l'évolution du monde « extérieur », notamment européen, s'étaient farouchement attachés à leur civilisation agraire et à leur mode d'existence quasi biblique. Avec les Anglais qui fondèrent la colonie du Cap et surtout ceux qui les rejoignirent au début du XIX"siècle, c'est la vieille Europe, avec les soubresauts de la civilisation industrielle naissante et l'émergence des idées libérales qui « interpellait» à nouveau les Afrikaners... Nombre d'entre eux, jaloux de leur indépendance et hostiles à l'abolition de l'esclavage décretée en 1834 par le colonisateur britannique, s'élancèrent alors au-delà du fleuve Orange, pour fonder «l'État libre d'Orange» et le « Transvaal », au terme d'une épopée chère à la mystique afrikaner et fertile en affrontements sanglants (3). Au terme de la terrible guerre des Boers (1899-1902), les républiques créées par les « trekkers» perdirent leur indépendance: en 1910, l'Afrique du Sud devint l'Union Sud-Africaine, simple Dominion de l'Empire Britannique, puis la République Sud-Africaine en 1960, laquelle exercera alors sa pleine souveraineté en quittant le Commonwealth. La communauté afrikaner loin de se dissoudre dans un ensemble à dominante anglo-saxonne après la défaite de 1902, sortit mieux soudée de l'épreuve, fortifiée dans sa foi comme rassurée dans sa conviction d'être ce peuple élu, guidé vers la terre promise par le Créateur... La politique d'apartheid inaugurée dès 1948 avec l'arrivée au pouvoir du premier gouvernement purement afrikaner, s'inscrivit dans le droit fil du comportement naturel d'auto-défense adopté au cours de son histoire par cette communauté: cette même volonté de survivre a toujours constitué depuis, « l'alpha et l'omega» de la politique étrangère sud-africaine.

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2. «Le complexe de Massada» (4)
« A trop vouloir élever un mur autour de sa maison on apporte la guerre. » (Proverbe Ovambo.)

« Individualistes farouches, les "Voortrekkers" et les "Trekkers" s'étaient vu peu à peu imposer par les mille périls qui les assaillaient, un sentiment de solidarité étranger à leur démarche naturelle. Certes, ils avaient pris l'habitude de se retrouver périodiquement au sein des "Kommandos", chaque fois que le danger devenant trop pressant, menaçait les communautés patriarcales isolées dans l'immensité du "veld", mais une fois la paix revenue, ils replongeaient aussitôt dans leur splendide isolement. Repliés sur eux-mêmes, en butte aux appétits de l'impérialismebritannique, confrontés à des populations noires qui menaçaient de les submerger sous leur nombre, ils se crurent prédestinés et eurent bientôt la conviction d'appartenir à la race élue par le Seigneur pour apporter la Civilisation à cette partie de l'Afrique (5). » Ce sentiment d'isolement, si fortement ancré dans la mentalité afrikaner, pétrie de messianisme biblique et forgée dans l'épreuve, a engendré chez les responsables de la politique étrangère sud-africaine la hantise permanente du maintien d'un « glacis» protecteur. Ce sentiment s'est manifesté, soit par la recherche constante d'une garantie territoriale qui donnerait au dispositif de défense sud-africain la profondeur stratégique nécessaire (après le retrait des Portugais de leur ancienne colonie, la Namibie, placée en « première ligne» joua ce rôle), soit par une action déstabilisatrice dans les pays limitrophes, pour différer la menace dans l'espace et dans le temps. Toutefois, en termes d'analyse stratégique, cette attitude s'est le plus souvent traduite par l'adoption d'une « posture» défensive, en dépit de certaines apparences contraires. En réalité, pour atteindre ses objectifs, la RSA a fait alterner voire coïncider, une approche « sécuritaire », fondée sur une évaluation des rapports de force entretenus avec les pays « agresseurs », et une approche « utilitaire» privilégiant plutôt des facteurs économiques de coût et de coopération avec ces mêmes États. La relative stabilité du régime de Pretoria à la fin des années 60 permit au Premier Ministre, John Vorster, de mettre en œuvre une politique d'ouverture vis-à-vis du monde extérieur, notamment en Afrique. Des liens diplomatiques furent ainsi tissés avec des pays comme la Côted'Ivoire, le Gabon, Madagascar ou le Libéria, dans le cadre de « l'Out27

ward Movement Policy» (6) qui connut à cette époque, un certain succès. L'effondrement du dernier bastion de l'Empire colonial Portugais à la suite de la « Révolution des Œillets» entraîna une révision fondamentale de la stratégie de Pretoria, brutalement confrontée à la disparition du « glacis» angolais. Prenant acte de ce bouleversement de l'échiquier politique austral, John Vorster tenta, dans un premier temps, de poursuivre le dialogue engagé avec les pays africains. Il proclama donc, dès le mois d'août 1974, la volonté de son gouvernement de reconnaître l'indépendance des nouveaux États instaurés en Angola et au Mozambique. Cependant, en pleine contradiction avec cette attitude, les troupes sud-africaines franchirent secrètement le Limpopo en octobre 1975, pour s'enfoncer profondément en territoire angolais... 14 novembre 1975... L'Indépendance de l'Angola avait été célébrée trois jours plus tôt dans un climat de guerre civile. Les accords d' Alvor, signés au Portugal au mois de janvier précédent, prévoyaient la mise en place d'un gouvernement de transition comprenant les trois factions rivales, le « Movimento Popular de Libertaçao de Angola» (MPLA), de Agostinho Neto, « l'Uniao Nacional para a Independência Total de Angola» (UNITA), de Jonas Savimbi et le « Frente Nacional de Libertaçao de Angola» (FNLA), de Roberto Holden. Ces dispositions étaient restées lettre morte. Fortement marquée par la personnalité charismatique de son chef, Jonas Savimbi, l'UNITA avait été créée en mars 1966 à la suite d'une scission intervenue au sein du FNLA. Né en 1934, Jonas Savimbi est issu de l'ethnie majoritaire des Ovibundus, qui occupent le centre et le sud de l'Angola avec les Chokwe, les Ganguela et les Ovambos. Il s'engage très tôt dans la lutte de libération menée contre le colonisateur portugais, aux côtés de Roberto Holden, qui lui confie le Portefeuille de Ministre des Affaires Étrangères du Gouvernement en exil, le « GRAE ». Une rupture intervient entre les deux hommes dès 1964, pour des raisons essentiellement ethniques, le FNLA recrutant principalement ses militants au sein des Bakongos, l'ethnie du Nord. En 1966, Savimbi fonde l'UNIT A à partir de dissidents du GRAE et poursuit la lutte de son côté, non seulement pour l'indépendance de l'Angola, mais aussi pour affirmer la représentativité de son mouvement. Cette dernière est reconnue par le gouvernement de Lisbonne en 1974, au moment de la négociation d'un cessez-le-feu, comme elle le sera en 1975, lors de la préparation des accords d'Alvor dont il sera signataire. L'UNIT A se pose dès lors en principal rival du MPLA. Créé en 1956, le MPLA est le produit d'un amalgame regroupant un certain nombre de groupes d'influence essentiellement urbains, fédérés autour de la personne et de la famille du Dr Agostinho Neto. Ce mou28