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DEMOCRATIE ET MARCHE

240 pages
Selon les théories officielles, démocratie et marché vont de paire, l'économie de marché étant à la base de la liberté d'entreprise et les libertés étant indivisibles. Or, les faits prouvent non seulement, que le marché peut s'accommoder des dictatures, mais surtout que le système économique capitaliste est créateur de telles inégalités entre classes et catégories sociales et entre nations, qu'elles deviennent incompatibles avec une véritable démocratie.
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CENTRE TRICONTINENT AL

Démocratie et marché

Centre Tricontinental Louvain-la-Neuve L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Hannattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

Directeur François HOUTART
Rédacteurs Marie-Pierre GOISIS Carlos TABLADA

Secrétariat de rédaction
Leonor GARCIA Teresa RODRIGUEZ Comité de rédaction Aurelio ALONSO TEJADA (Cuba) Samir AMIN (Égypte) George C. ASENIERO (Philippines) Amiya Kumar BAGCHI (Inde) Hakim BEN HAMMOUDA (Tunisie) Jorge BULA ESCOBAR (Colombie) Suzy CASTOR (HaYti) Voravidh CHAROENLOET(Thaïlande) Bernard FOUNOU-TcHUIGOUA (Cameroun) Pablo GONZÀLEZCASANOVA (Mexique) Franz HINKELAMMERT(Costa Rica) Cristiân PARKER GUMUCIO (Chili) Abraham SERFATY (Maroc) Alejandro SERRANOCALDERA (Nicaragua) Paul SINGER (Brésil) Jomo K. SUNDARAM(Malaisie) Do THAI DONG (Vietnam) du FORUM DU TIERS MONDE (Dakar, Sénégal)

Avec la collaboration

Rédaction & administration CENTRE TRICONTINENTAL Avenue Sainte Gertrude, 5 B-1348 Louvain-la-Neuve - Belgique

Éditions
CENTRE TRICONTINENTAL

- Louvain-la-Neuve

L'HARMATTAN - Paris - Montréal IL P APIRO - Sesto San Giovanni - Milano

Diffusion Benito MARTiNEZ, Centre Tricontinental (Belgique) Suzanne HUMBERSET, CEDIDELP (France) Charles André UDRY, Codis, (Suisse) Pierre BEAUDET, Alternatives (Canada) Anthony MANSUETO, Foundationfor Social Progress

(États-Unis)

Graphisme SIGNÉ LAZER(Bruxelles, Belgique) @ L'Harmattan, ISBN:

1999

2-7384-8460-3

Sommaire

Éditorial Marché et démocratie sont-ils compatibles? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 5
Tessy Bakary La démocratie

en Afrique: l'ère post-électorale?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 29

Mekinda Beng La représentation politique utilitaire dans les nouvelles
démocraties africaines. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 49

Nathan Byamukama Reconstruction politique sans mobilisation sociale effective, en Afrique de l'Est: un défi pour les nouveaux acteurs sociaux et politiques. . . . . . .. 81 Pablo Gonzalez Casanova Le plaisir de l'utopie ou la démocratie pour tous. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 107 Eduardo E. Saxe-Fernandez Les facteurs limitants externes et internes de la démocratie en Amérique latine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 123 Juan Valdés Paz Le système politique cubain au cours des années 1990: réflexion sur la continuité et le changement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 139 Francisco Hidalgo Gouvernance ou démocratie? Les réformes électorales en Amérique latine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 157 Samir Amin La mondialisation économique et l'universalisme démocratique: une contradiction majeure de notre époque. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 171

Les auteurs
Tessy Bakary Codesria, RP. 3304, Dakar, Sénégal E-mail: codesria@sonatel.senet.net Mekinda Beng (Cameroun) RP. 454 FSJP, Université de Ngaoundere Ngaoundere, Cameroun Nathan Byamukama (Ouganda) The Uganda Human Rights Commission P.O. Box 4929 - K'la Plot 22/24 Buganda Road Kampala, Ouganda E-mail: uhrc@infocom.co.ug

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- Pablo Gonzalez Casanova (Mexique) Centro de Investigaciones Interdisciplinarias en Humanidades UNAM - Torre II de Humanidades, 4° piso 04510 México, DF, Mexique

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Eduardo E. Saxe-Fernandez (Costa Rica) Apartado Postal 6508,1000 San José, Costa Rica E-mail: esaxe@una.ac.cr

- Juan Valdés Paz (Cuba) Centro de Estudios sobre América Calle 18, n° 316 entre 3 y 5 Miramar La Havane, Cuba, E-mail:cea@tinored.cu - Francisco Hidalgo (Équateur) Centro de Investigaciones para el Desarrollo (CINDES) Revista Espacios CasilIa Postal 17-10-7169 Quito, Équateur E-mail: ceas@ceas.med.ec - Samir Amin (Égypte) Forum du Tiers Monde RP. 3501, Dakar, Sénégal E-mail: ftm@syfed.refer.sn

Éditorial Marché et démocratie sont-ils compatibles?
Introduction «Démocratie et marché vont de pair. La liberté du marché est une des conditions d'existence des autres libertés. Il s'agit de la liberté d'entreprendre». Tous les libéraux contemporains affirment cela, de Milton Friedman, un des durs de l'École de Chicago, à Michel Cam dessus, Directeur Général du FMI, penchant vers la régulation, en passant par George Soros, vif opposant de ce qu'il appelle l'intégralisme des marchés. C'est donc une profession de foi, qui affirme une évidence, impossible à remettre en question. Cette conviction ne manque pas d'arguments théoriques, puisque le marché est une transaction entre l'offre et la demande, permettant aux deux termes d'exister et aux acteurs sociaux concernés d'exercer leur autonomie respective, la main invisible se chargeant de la régulation générale, au niveau de la société. Elle ne manque pas non plus d'arguments à contrario: quand on supprime le marché, on introduit l'arbitraire du plan et on tue la démocratie, comme le prouve l'expérience du socialisme réel; rétablir la liberté du marché, c'est donc rétablir la démocratie. Or, il n'est guère difficile de s'apercevoir qu'un tel raisonnement s'avère très théorique et que l'expérience concrète, à l'échelle mondiale, est bien différente. En effet, s'il y eut un socialisme réel, il y a aussi un capitalisme réel, qui est loin de faire bon ménage avec la démocratie, sinon au niveau de l'idéologie. Il est donc important de s'interroger sur le pourquoi d'une telle situation et d'analyser plus avant la réalité.

I.

La démocratie comme processus socialement construit

La première chose à reconnaître est que la démocratie n'est pas un donné, une évidence, un fait naturel. Tous ceux qui sont passés par les

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Éditorial

tyrannies le savent. La démocratie est une construction sociale, une manière d'organiser les rapports collectifs, économiques, politiques, sociaux, en permettant à chacun d'y prendre part. Elle est donc un processus social, constamment en construction, non seulement à cause de l'institutionnalisation nécessaire à sa reproduction dans le temps, mais aussi et surtout, parce que les réalités sociales changent sans arrêt et qu'il faut réorganiser, légiférer, réorienter les mécanismes garantissant la démocratie elle-même. Celle-ci s'inscrit toujours dans des rapports sociaux précis et l'on ne peut jamais parler de démocratie dans l'abstrait, sauf à la réduire à une réalité virtuelle. Le recours à l'histoire est certes intéressant, pour essayer de la comprendre, à condition d'y introduire une dimension analytique. En effet, quand Aristote ou Platon s'expriment, il faut savoir que la démocratie s'appliquait à la catégorie des hommes libres, laissant de côté femmes et esclaves. Lorsque le Bill of Right fut proclamé aux États-Unis, le gouverneur Jefferson possédait des esclaves. Lorsque Jean-Jacques Rousseau écrivit le Contrat social, on assistait au développement d'une nouvelle structure sociale des rapports de production, de plus en plus excluante. Quant à F. Fukuyama, il consacrait, par sa fin de l 'histoire, une société mondialisée, la plus inégale de toute l'histoire de l'humanité. Aujourd'hui, c'est un monde unipolaire, ayant globalisé les rapports sociaux d'inégalités et d'exclusions, qui forme le contexte des mécanismes de fonctionnement de la démocratie. Nous ne sommes pas dans un marché abstrait, mais dans un marché capitaliste, qui a extrait l'économie de l'ensemble social, pour imposer ses normes de fonctionnement, transformant tout en marchandises et qui possède les moyens de sa mondialisation. La démocratie socialement construite n'existe qu'à l'intérieur de ce contexte concret. En faisant référence à la démocratie grecque, on ne peut faire abstraction des rapports sociaux esclavagistes. En parlant de la plus grande démocratie du monde, l'Inde, on ne peut ignorer les rapports de castes. De même, pour la démocratie contemporaine, on ne peut oublier qu'elle s'inscrit dans des rapports sociaux excluant, tout en se cantonnant exclusivement dans le champ politique et en laissant le marché réguler tous les autres secteurs de la vie collective.

Marché et démocratie sont-ils compatibles?

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II. Les contradictions entre démocratie et marché capitaliste 1. Le marché comme rapport social Il est bon de rappeler que le marché est un rapport social. Il est totalement différent dans des sociétés où ces derniers sont égalitaires (les sociétés lignagères, par exemple, où les échanges s'établissent sur base du troc) ou dans des sociétés où ils se réalisent sur base d'un équilibre équitable entre pôles sociaux (entre villages et États dans les sociétés tributaires). Dans le cas des sociétés mercantiles précapitalistes, le marché, s'émancipant des rapports sociaux existant, fut régulé par des systèmes symboliques de nature religieuse, qui développèrent une éthique puissante, comme ce fut le cas des grandes religions asiatiques, y compris le judaïsme ou même des religions précolombiennes, en Amérique latine. Il en est tout autrement, là où le marché s'est autonomisé par rapport à l'ensemble social, pour devenir le régulateur, par excellence, d'un rapport social d'inégalités. Cela naquit avec la société bourgeoise, basée sur la propriété privée des moyens de production, situation aujourd'hui plus complexe, par le fait d'une diffusion atomisée du capital (petits actionnaires et fonds de pension) et de l'élargissement d'une catégorie sociale de gestionnaires du capital. Mais elle reste construite sur la même logique. Or, le marché capitaliste agit, non seulement comme constructeur d'inégalité, mais il fait de cette dernière le moteur de la dynamique sociale. La concurrence est sensée constituer la base du progrès, la garantie contre l'inefficacité et l'assurance que les équilibres macro-économiques se situent dans une perspective de croissance. Sans nier la fonction économique de la concurrence, on doit aussi la remettre dans son contexte général et prendre en compte le fait qu'elle se traduit, bien souvent, en guerres économiques, en désastres sociaux et en destructions culturelles et écologiques. L'établissement du marché comme rapport social d'inégalité, constitue le non-dit de l'économie capitaliste. Les obstacles à l'hégémonie du marché, considérée comme la condition essentielle du fonctionnement des sociétés, doivent alors être éliminés, tant sur le plan social (dérégulation du travail, réduction des mouvements sociaux), que politique (réduction des fonctions de l'État à son rôle de garant juridique du marché, de formation, de maintien d'une force de travail adapté à ce dernier et de gardien de l'ordre) ou culturel (diffusion des valeurs et donc, contrôle des moyens de communication).

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Éditorial

Avec la mondialisation actuelle, même si les échanges économiques réels restent, en grande majorité, locaux, les centres de pouvoir se concentrent et le rapport social fondamental devient de plus en plus inégal. La pression s'exerce pour qu'ils jouent en faveur des plus puissants et le poids des grands agents économiques va en s'élargissant, qu'il s'agisse des institutions financières internationales ou des entreprises de plus en plus concentrées et transnationales. Or, le discours prétend que tout ce qui entrave le marché est antidémocratique, notamment l'État et, en particulier, l'État-providence. Le même discours affirme que la libre propriété du capital garantit la liberté de la société civile. Cette dernière est mise en valeur, surtout en l'opposant à l'État. Or, en fait, durant la période néo-libérale qui commença au milieu des années 1970, on assista à un long déclin de l'exercice de la démocratie: moins de contrôles démocratiques sur le champ économique et dépolitisation accentuée. Il est vrai que les dictatures militaires furent progressivement remplacées, en Amérique latine et en Asie, par des démocraties surveillées, ce qui fut un progrès. Mais ce n'est pas parce que le marché est en soi porteur de démocratie. Dans la plupart des cas, les dictatures semblèrent bien constituer la condition même de la proto-mondialisation néo-libérale des marchés, surtout financiers. Le cas du Chili est exemplatif, à cet égard. C'est lorsque les dictatures, qui avaient instauré une stabilité politique et sociale favorable aux investissements, devinrent politiquement embarrassantes et moralement insupportables, que pour mieux assurer la légitimité de l'économie de marché, on passa aux démocraties appelées surveillées, c'est-à-dire assorties de conditions d'impunités pour les acteurs politiques des régimes antérieurs ou de mise sous contrôle par les organismes financiers internationaux. 2. Les effets sociaux de la domination du marché Avant de parler des effets politiques de la domination du marché, il est nécessaire de faire allusion aux effets sociaux, déjà bien connus, mais qui conditionnent les premiers. Les écarts entre les revenus mesurés par le coefficient Gini (écarts entre riches et pauvres) se sont considérablement accrus, surtout en Amérique latine, donnant à l'un des pôles de la société un poids beaucoup plus considérable. Les phénomènes d'exclusion s'étendent, si l'on considère le nombre de personnes concernées. La pauvreté aussi a augmenté en nombre absolu,

Marché et démocratie sont-ils compatibles?

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surtout en Afrique et en Amérique latine. Tout cela contribue à construire des démocraties excluantes, car le nombre réel de ceux qui participent aux processus électoraux diminue et les domaines sur lesquels leurs élus peuvent agir se rétrécissent. Ce n'est pas sans raison qu'Alejandro Serrano, le philosophe nicaraguayen, écrit: «le véritable ennemi de la démocratie c'est l'indigence; la pauvreté critique, en plus de disqualifier et d'enlever la légitimité d'un point de vue éthique et de la justice sociale, à tout gouvernement ou système politique, introduit un élément de distorsion sévère qui, non seulement rend difficile, mais souvent empêche la gouvernabilité» [Alejandro Serrano, 1998,33]. Les luttes sociales sont affaiblies pour de nombreuses raisons d'ordre économique: la quête de la survie au quotidien détruit la participation sociale, faisant de la famille la seule unité économique de solidarité; d'ordre psychologique: l'individualisme du système économique déteint sur les couches populaires; d'ordre politique: la récupération (cooptation) des dirigeants des mouvements populaires devient une tâche facile, en un moment de récession sociale, accompagnée de crise économique et les mesures répressives sont à côté de la porte. Plusieurs enquêtes ont montré que de telles circonstances avaient leur influence sur les processus électoraux. D'une part, les populations tendent à voter en faveur d'intérêts immédiats (fin de l'inflation, la paix et l'arrêt des luttes violentes, les promesses de régimes populistes et charismatiques), plutôt qu'en fonction du long terme. D'autre part, le désintérêt politique, dont nous reparlerons, est dû à la déception face à l'incapacité politique de faire changer des situations: «voilà des décennies que cela dure», entend-on dire! Il faut y ajouter que les plus
pauvres

- et

il s'agit,

selon les pays, de 5 à 15% de la population

-

échappent à toute culture politique, ce champ se trouvant hors de leur champ de vision. La société civile, mise en avant, aujourd'hui, de façon très ambiguë, signifie, dans la perspective de la domination du marché, plus d'espace privé et moins d'espace public et elle débouche sur une fragmentation des secteurs sociaux. De plus en plus de secteurs de la vie sociale sont affectés par l'introduction de la logique du marché et les réactions à cette situation se situent souvent au niveau des symptômes plutôt qu'à celui des causes: mouvements de solidarité avec les pauvres, les immigrés, les sans-papiers, les sans-logis; défense des consommateurs; mouvements féministes et écologistes; aide au Tiers Monde, etc. Certes,

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ils répondent tous à des problèmes réels, mais c'est très progressivement que certains d'entre eux entrent dans des perspectives analytiques plus profondes, qui leur permettent de comprendre quelles sont les logiques qui président à l'organisation sociale et qui exigent, aujourd'hui, une mondialisation des résistances et des luttes à dimension politique [F. Houtart & F. Polet, 1999]. 3. Les effets politiques de la domination du marché C'est le contenu même des décisions politiques qui se transforme. La mondialisation de l'économie capitaliste affaiblit la souveraineté des États, ce qui ne serait pas un problème, si des instances démocratiques efficaces agissaient à la nouvelle dimension. On connaît l'exemple de l'Europe, qui a bien du mal à se construire sur un plan qui dépasse l'établissement d'un Marché commun. Les privatisations de ce qui formait jusqu'à présent le secteur public, avec tous ses défauts, signifient souvent une lutte anti-État. Et que dire de la véritable piraterie du capital commun accumulé qu'elles impliquent, tout en accordant à de puissants groupes nationaux ou internationaux, une influence accrue sur les décisions collectives? Un nouveau concept a fait son apparition: la gouvernance ou même la bonne gouvernance, qui consiste surtout à appliquer les directives des organismes financiers internationaux et à les expliquer au public. Or, ces dernières visent, non seulement à stabiliser un certain nombre d'indice macro-économiques, mais également à mettre en pratique les normes du Consensus de Washington, c'est-à-dire rétrécir l'État, privatiser l'économie et ouvrir les marchés sur l'extérieur. Or, il s'avère que la gouvernance entre en opposition avec la gouvernabilité, celle-ci étant la capacité d'établir un équilibre entre la demande sociale et la faculté d'y répondre. Les États sont de moins à moins à même de répondre à cette exigence. La gouvernance s'exerce donc à l'encontre de la démocratie et il ne faut guère s'étonner que celle-ci essaye de s'exercer en dehors des canaux politiques institutionnels, dans la rue ou même par la violence. Par ailleurs, la mondialisation des marchés a aussi pour effet de dénationaliser les décisions et donc d'affaiblir le lieu des consensus. Il y a de moins en moins d'emprise locale sur les choix de sociétés. Or, la nouvelle dimension mondiale, à laquelle ces derniers sont effectués, ne jouit généralement d'aucun contrôle démocratique.

Marché et démocratie sont-ils compatibles?

Il

Enfin, il faut être conscient qu'il ne s'agit pas seulement de logiques entraînant les acteurs sociaux dans un processus inévitable, mais bien d'une volonté délibérée de mettre un tel processus en route. Au départ de l'idée qu'il n'y a pas d'alternative au marché, les pressions s'exercent sur les institutions politiques pour que celles-ci se mettent à son service, quitte, dans le meilleur des cas, à envisager certaines mesures de régulation. Mais c'est oublier que le marché est un rapport social et que dans l'économie contemporaine, c'est le pôle du capital qui exerce le pouvoir. Là où des forces sociales organisées ont été suffisamment actives, il se heurte à un contre-poids, notamment politique. Ailleurs, le marché se déploie de manière sauvage et impose ses normes au champ politique. C'est avec raison que Jean-Claude Guillebaud affirme que «la crise de la démocratie, ce n'est pas seulement l'hégémonie du privatif et du marché, c'est le retour inexorable au règne de quelques- uns» [J.C. Guillebaud, 1999]. Cela se manifeste également par le financement ouvert ou occulte de certains partis politiques, susceptibles de mieux servir les intérêts du capital. On le voit sur le plan international, par exemple, quand le Congrès américain vote une aide financière à des partis politiques qui lui sont favorables au Nicaragua ou en Haïti, ce qui d'ailleurs ne représente que le sommet de l'iceberg des appuis fournis par fondations interposées ou par le canal des services secrets. Quant à la corruption à grande échelle, elle est, d'une part un des moyens d'imposer la prévalence des intérêts des puissants et, de l'autre un mécanisme de subordination du public au privé. En effet, quand il y a corruption politique, il y a corrupteurs économiques, ce qui pèse sur le volet politique du rapport social. Il y a donc bien une stratégie. Il faut y ajouter la transformation de la culture politique. L'hégémonie du marché débouche, à la fois sur une exaltation de la richesse privée, comme moteur de la dynamique sociale, sur la mise en valeur de l'individualisme, comme base de l'esprit d'entreprise et sur une perte de la notion de service public. Les moyens de communication sociale diffusent cet esprit et y ajoutent la consommation, comme élément de la culture. En même temps, le capitalisme en tant que système économique, a besoin de la démocratie politique comme idéologie légitimatrice. D'où un glissement de sens dans le concept de démocratie, qui ne signifie plus l'aboutissement des luttes contre les inégalités de conditions, de statut social, de droits, mais une atomisation des

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individus, ayant acquis le droit de voter pour des gestionnaires du système. Certes, le capitalisme après avoir solidement construit les bases matérielles de sa reproduction, a moins besoin de facteurs culturels et idéologiques pour se maintenir dans le temps. Grâce à cela, bien des libertés réelles peuvent s'exercer sur le plan de la culture, de la pensée intellectuelle, des religions, de la presse, des syndicats et même des partis politiques. Toujours, cependant, à condition que cela ne remette pas efficacement en question le rapport social fondamental, c'est-à-dire la domination du capital dans les décisions affectant le présent et l'avenir économique des sociétés. Mais si le moindre danger est perçu, les réactions destinées à réduire le phénomène se manifestent, par des mécanismes économiques et législatifs, dans un premier temps et par un recours à la répression si nécessaire, dans un second. Un certain nombre d'acteurs politiques sont conscients de ces situations, mais s'estiment incapables d'y faire face, sauf pour en diminuer les effets. D'autres emboîtent le pas, même dans des pays où le système politique s'affirme socialiste. Dans ces derniers, comme la Chine, l'ouverture au marché s'accompagne d'un durcissement politique, afin d'éviter le chaos de la transition, pour des pays exsocialistes, tels que la Russie. Quant à la troisième voie, dont on a parlé à partir des années 1990 et qui désire combiner une stabilisation macro-économique, une croissance durable, une répartition sociale et un État régulateur, elle continue à s'appuyer sur les piliers même du monde capitaliste qui contredisent la démocratie, surtout à l'échelle mondiale. Ce courant s'inspire, surtout en AlIemagne, après la seconde guerre mondiale, de l'Économie sociale de marché prônée par Alfred MüllerAzmach, influencé lui-même par l'École de Fribourg, qui prônait l'ordo-libéralisme, cherchant à combiner libéralisme et socialisme [Detlef Radke, 1996, 17]. Dans le monde anglo-saxon, le promoteur intellectuel en fut Anthony Giddens, professeur à la London School of Economies, qui décrit cette solution comme une alliance entre liberté et solidarité, émergeant de la révolution technique et qui ne consiste pas à diminuer le rôle de l'État, mais à le transférer principalement au niveau local, d'une part et au niveau supérieur régional ou international, d'autre part [Anthony Giddens, 1971]. Dans une telle perspective, le système fait appel à des programmes pour alléger la pauvreté. Il s'agit, en fait, d'une transition douce vers une recomposition de l'accumulation capitaliste, évitant les excès du

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néo-libéralisme, mais tout en préservant le pouvoir de la classe dominante. Cela permet aussi d'assurer une certaine stabilité de la société civile. C'est la raison pour laquelle la troisième voie n'est pas seulement proposée par certains éléments de la social-démocratie, mais rallie aussi une partie importante de la droite européenne [Detlef Radke, 1996].

III.

L'organisation

de la démocratie parlementaire

Ce que nous avons voulu montrer,jusqu'à présent, c'est le fait que la démocratie est bien plus qu'un fait politique et que le marché, sous sa forme capitaliste, la réduit à la gestion d'un État surtout consacré au service de la propriété privée et dont il a rétréci l'espace d'action dans les autres domaines. Démocratie signifie alors multipartisme et processus électoraux. Il est bien évident qu'une démocratie, même limitée, vaut mieux que la tyrannie. En ce sens, le libéralisme politique marqua, dans l'histoire européenne, un progrès de l'idée de liberté et la décolonisation, comme procès politique, insuffla, dans le Sud, un véritable désir de démocratie. Mais ces processus, insérés dans une économie de plus en plus désenclavée du corps social et qui place ses objectifs en elle-même plutôt que dans le bien-être des populations, ont joui de bien peu d'autonomie. Ils se sont inscrits, en effet, dans le cadre de rapports sociaux qui faisaient de l'État un outil largement au service des intérêts dominants. Ce n'est que sur la pression de groupes sociaux défavorisés, ayant mené des luttes souvent cruellement réprimées, que l'État tendit à se démocratiser et qu'il put, comme dans le cas de l'État social, après la seconde guerre mondiale en Europe, devenir arbitre entre les forces en présence et garant d'une certaine équité. L'offensive néo-libérale, destinée à recomposer le processus d'accumulation du capital, remit en question ce rôle de l'État, l'affaiblissant dans les sociétés les plus organisées, le réduisant considérablement dans les autres, surtout dans le Sud et le rendant inopérant dans le processus de mondialisation, étant donné son caractère d'État-nation et l'absorption du pouvoir de régulation internationale, par les forces du marché. C'est dans ce contexte que se situe la démocratie parlementaire, à la fois conquête de l'individu et aboutissement des luttes sociales, mais aussi réalisation seulement partielle de la démocratie, faisant

14

Éditorial

aujourd'hui l'objet d'une érosion de pouvoir, alors même qu'elle est présentée comme co-naturelle au marché. Pour mieux comprendre l'organisation de la démocratie parlementaire, nous examinerons successivement le multipartisme, les processus électoraux et la crise du champ politique contemporain. 1. Multipartisme, monopartisme ou zéro-parti Le multipartisme est présenté, dans les démocraties occidentales comme la voie obligée vers la démocratie parlementaire. Cela devient une des conditionalités exigées pour accéder au crédit et à l'aide internationale et le critère de la reconnaissance politique. Or, un examen quelque peu attentif des situations réelles, montre qu'il n'y a pas nécessairement équivalence entre multipartisme et démocratie réelle, même dans le champ exclusivement politique. En effet, outre les ambiguïtés des processus électoraux, dont nous parlerons plus loin, deux tendances majeures se développent aujourd'hui, celle de la dérive oligarchique dont parle Jean-Claude GuilIebaud et qui se manifeste par la domination du bipartisme et celle de l'éparpillement total, en des dizaines de partis, débouchant sur l'atomisation du champ politique. Dans le premier cas, l'exemple des États-Unis est typique: l'horizon politique est dominé, depuis deux siècles, par deux partis, dont les enjeux fondamentaux ne se distinguent guère les uns des autres. En Europe, ce sont plutôt deux familles de partis qui se constituent: la sociale démocratie libérale et le libéralisme social, de plus en plus proche l'une de l'autre et dont la différence essentielle porte surtout sur les mots. Le phénomène de bipartisme se manifeste également en Asie, le Sri Lanka en est un exemple déjà ancien. Plusieurs ex-colonies anglaises, en Afrique offrent des caractéristiques similaires et, en Amérique latine, c'est depuis bien longtemps le cas de la Colombie, pendant que le Mexique ou l'Équateur se dirigent vers cette formule. Le Nicaragua semble s'être, lui aussi, engagé sur la voie d'un bipartisme: Front sandiniste et parti libéral. La formule tend à faire porter les différences sur les aspects seconds du projet de société et est indifféremment appuyée par les pouvoirs économiques, car elle ne remet pas fondamentalement en question le rapport social du marché capitaliste. Le deuxième cas, celui de l'émiettement des partis se manifeste souvent dans des pays qui sortent du monopartisme, comme on le

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constate en Russie et dans plusieurs pays ex-socialistes ou encore en Afrique: 18 partis au Niger, 48 au Mali, une soixantaine au Burkina Faso, plus de 80 au Cameroun, etc. [Syfia, 1995, 73 et 77]. Si le phénomène correspond, en certains endroits, à l'ambition de quelques acteurs du champ politique, il est surtout le fruit de facteurs socioculturels profondément enracinés dans la réalité des particularismes régionaux et ethniques, des appartenances religieuses et des rapports sociaux pré-capitalistes, notamment des castes, en Inde ou au Sri

Lanka.I
Le monopartisme fut caractéristique de la période immédiatement postcoloniale de l'Afrique, tout comme pour les pays socialistes. Les pays africains justifiaient cette situation par la nécessité de construire des États nouveaux et leurs dirigeants puisaient généralement leur légitimité dans les processus, politiques ou armés, de libération nationale. La dérive autoritaire, la perte de légitimité ou le remplacement, souvent brutal, des premiers dirigeants politiques par d'autres, bouleversa le panorama politique, rendant les situations difficilement supportables. Cela déboucha, le plus souvent, sur un multipartisme exacerbé. Les systèmes politiques communistes ont justifié le monopartisme par la nécessité d'une transformation socio-économique fondamentale, exigeant une unité de vue et d'action. C'est le cas, aujourd'hui, de la Chine, du Vietnam et de Cuba, sans parler de la Corée du Nord. Dans ces pays, l'ouverture au marché débouche sur un raidissement politique. En effet, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce ne sont pas les tenants du marché qui plaident pour une démocratisation, mais les intellectuels, les étudiants, lesjeunes et, parfois même, certains milieux ouvriers. Au contraire, les investisseurs apprécient la stabilité que représente un régime fort, tant sur le plan des indicateurs macroéconomiques que sur le plan social et politique. Dans le cas de Cuba, il faut y ajouter la crainte des autorités politiques de voir des partis d'opposition utilisés par les États-Unis, qui déjà, interviennent pesamment dans la société cubaine, par le maintien d'un embargo économiquement étouffant, la diffusion, chaque semaine, de centaines d'heures de programmes anti-socialistes et par un appui financier à des groupes dissidents. Ce qui s'est passé au Nicaragua ou

1.

À Sri Lanka, les partis de gauche étaient surtout un véhicule d'entrée dans le champ politique pourles non Goigamas (caste des agriculteurs), dominant le système bipartiste

existant.

16

Éditorial

au Salvador, où des partis et des groupes armés d'opposition ont été financés par des fonds publics ou privés des États-Unis, sert d'avertissement. Il est bien évident que tout cela n'est guère favorable à la démocratie. Or, le socialisme, sans démocratie, ne peut se maintenir à long terme, ce que l'implosion rapide des régimes politiques bureaucratisés de l'Est européen a bien démontré. Quant à l'option: zéro-parti, même si elle est exceptionnelle - le cas de l'Ouganda -, elle est une réaction, à la fois contre l'autoritarisme et contre l'énorme multiplication des partis politiques. L'expérience est trop récente pour qu'un enseignement définitif puisse en être tiré. On peut constater, cependant, que cette formule n'est pas sans ambiguïté, risquant de favoriser le populisme ou le personnalisme local.
2. Les processus électoraux

Les processus électoraux ne sont pas l'alpha et l'oméga de la démocratie. Il faut donc dépasser leur formalité pour les replacer dans l'ensemble social, seule manière de leur découvrir un sens. Il existe plusieurs étapes dans la réalisation d'élections, ce que nous décrirons plus en détail et, enfin, nous aborderons la manière dont elles se réalisent, dans une société socialiste où le processus électoral est mal connu: la société cubaine. I) La période préélectorale Il Y a bien des manières de définir les étapes qui précèdent les élections. Chacune d'entre elles peut faire l'objet de pratiques politiques qui, en fait, diminuent la densité démocratique du processus. Ainsi, les Commissions électorales, dont la tâche est d'organiser les élections, font souvent l'objet de marchandages entre les partis, les plus importants écartant les petites formations politiques. Il est vrai que la tâche des Commissions est de poids. Il s'agit, entre autres, de définir les circonscriptions et l'on sait comment de savants calculs de géographie électorale peuvent parfois changer les majorités. Il s'agit aussi d'établir les normes de l'inscription, compte tenu de l'existence de certains effets pervers qui éliminent les pauvres ou érodent la représentation de catégories raciales, comme aux États-Unis. Enfin, ces Commissions décident du mode de scrutin: nationalement proportionnel ou à la majorité dans chaque circonscription, ce qui peut aussi faire basculer des équilibres politiques. Leur pouvoir est donc réel.

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La composition des listes électorales est, par ailleurs, une question plus que technique. Dans les démocraties occidentales, les partis décident, éventuellement après consultation de leurs membres. Mais un tel mécanisme ne concerne qu'une minorité de la population. Pour figurer sur une liste, il faut répondre à des critères, bien souvent loin d'être démocratiques: argent, représentation de groupes d'intérêts, de régions, influence des barons des partis, etc. Evidemment, aucun mécanisme n'est parfait, ni exempt de possibles manipulations, mais l'on accorde trop peu d'attention à cet aspect de la réalité électorale, la démocratie étant supposée sortir automatiquement des urnes. Il est intéressant, à cet effet, de signaler l'existence d'un organisme présent aujourd'hui dans plus de 100 pays et qui a pour but de fournir une aide technique aux processus électoraux des pays de démocratie émergente. 11s'agit de la Fondation Internationale pour les Systèmes Électoraux (lFES), dont le siège est à Washington. Fondée en 1987, au moment où le vent démocratique soufflait un peu partout, surtout dans les pays socialistes et dans les pays en développement, elle est une création de l'USAID, l'organe de coopération international des ÉtatsUnis, dont elle reçoit plus de 80 % de son financement. Son but est «de fournir assistance dans la supervision, l'appui et le renforcement des mécanismes électoraux et de consolider les fonctionnements des processus électoraux dans l'ensemble de l'univers» [lFES, 1999]. Le champ d'action de la Fondation est très large. Il couvre !'organisation des inscriptions sur les registres électoraux, les délimitations des districts, !a composition des listes, la formation des assesseurs, le dépouillement des résultats, l'initiation aux équipements informatiques, le financement, l'organisation des groupes d'observateurs, les techniques électorales, en général. La Fondation conseille aussi les Commissions électorales, assure une formation juridique à leurs membres, émet des suggestions pour la législation électorale. Elle réalise également des enquêtes et des sondages. Bref, rien de ce qui concerne les processus électoraux ne lui est étranger. Sur le plan technique, la Fondation réalise un travail de professionnalisation très réel. Par exemple, en Haïti, elle a contribué à améliorer le système électoral, après de longues années de dictature. Il faut cependant ajouter qu'elle a accumulé, à Washington, une banque de données, unique au monde, sur les tous les processus électoraux, en particulier sur !es pays les plus stratégiques pour la politique américaine. Inutile de dire que cela a soulevé certaines inquiétudes, ce dont la Fondation est bien consciente. Elle essaie, pour y répondre, de

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diversifier ses sources de financement, via des organismes internationaux, d'autres gouvernements ou de grandes entreprises industrielles. Il n'empêche que le gouvernement américain dispose ainsi d'un instrument de première valeur pour orienter sa politique mondiale, ouverte ou couverte. En outre, la Fondation a mis en route, en 1998, le projet: Administration et coûts des élections (ACE), en collaboration avec l'International Institute for Democracy and Electoral Assistance et les Nations unies. Il fut aussi décidé d'organiser un réseau de collaboration permanente (Global Electoral Organization - GEO - Network), qui tint sa première conférence à Ottawa, en avril] 999. Enfin, des collaborations sont assurées avec diverses associations électorales à travers le monde, telles que l'AAEA (Association for African Elections Authorities), l'AAEA (Association of Asian Elections Authorities), la PIANZEA (Pacific Islands, Australia, New Zealand Electoral Administrators 'Network), l'ACEEEO (Association of Central and Eastern European Election Officiais), etc. Le fonctionnement de ces associations est d'ailleurs largement financé par l'IFES et par l'USAID [IFES, ]999,20-21]. C'est donc un important réseau qui a été créé à l'initiative du gouvernement américain, pour renforcer les processus électoraux à travers le monde. 2) Les élections Le coût des élections est toujours considérable. Nul ne contestera évidemment que la démocratie vaut bien un sacrifice financier. Il y a un double coût, celui de l'organisation des élections, qui revient à l'État et celui des campagnes électorales, qui échoit aux partis politiques. La question est de savoir d'où provient le financement? En effet, cela pose d'abord un problème très réel pour les pays les plus pauvres. Aucun d'entre eux ne peut réaliser des élections régulièrement sans aide extérieure et cela signifie nécessairement une certaine dépendance. Dans le meilleur des cas, un recours à des sources diversifiées permet d'éviter le poids d'un seul partenaire. Quant à la question du financement des partis, elle a fait couler beaucoup d'encre, en Europe et aux États-Unis, révélant le rôle des puissances d'argent en quête d'avantages dans les contrats publics et dans les grandes orientations politiques. On sait qu'une solution partielle fut apportée, en Europe, par une législation contraignante sur les dépenses

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électorales et par une intervention des États dans le financement des partis. Il n'y a pas seulement le poids des intérêts économiques locaux qui aide à faire pencher les balances électorales et à réduire l'espace démocratique, mais il y a aussi les interventions étrangères. Maintenant que les pays socialistes ont disparu, il n'y a plus aucun contre-poids à l'action des grandes puissances occidentales, que ce soient les ÉtatsUnis, en Amérique latine, la France, en Afrique ou l'Allemagne, en Europe de l'Est. On ne peut pas dire que cela favorise la démocratie. Ajoutons que les cas où les votes sont achetés, en espèce ou en nature, ne sont pas rares. On les signale régulièrement en Afrique [Syfria, 1995, 74-76], en Asie et en Amérique latine, où le clientélisme se consolide par divers moyens, dont des avantages directs. Et l'on ne peut passer sous silence le véritable barnum électoral, inspiré des campagnes américaines, avec majorettes et distributions de t'shirts, de casquettes et de nombreux autres gadgets, qui doivent aussi être financés par quelqu'un. Bref, la démocratie est devenue une marchandise, entrant dans la logique du marché, à la fois par l'influence des manipulateurs de symboles, dont parle Robert Reich, ancien ministre du Travail du Président Clinton, c'est-à-dire ceux qui manient l'argent, les sicav, les produits financiers et tout ce qui se meut dans le cadre d'une économie de plus en plus virtuelle [Robert Reich, 1994] et par le caractère mercantile des campagnes électorales.
3) Le processus électoral dans une société socialiste (le cas de Cuba)

La philosophie électorale dans un pays socialiste comme Cuba définit le processus électoral comme un sous-système participatif du système social. Il est donc clair que les acquis d'une révolution socialiste ne peuvent être remis en question par des élections. Ces dernières doivent donner à la population la possibilité de participer à l'organisation collective, de contrôler son processus, de corriger ses défauts et de l'adapter aux circonstances. Comment cela se réalise-t-il dans le concret? Les étapes du processus sont également diverses.

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a) La préparation des élections
La Commission électorale est composée de membres des syndicats et des organisations de base (femmes, etc.), à l'exclusion du Parti communiste et de la Jeunesse communiste. La désignation des candidats pour les assemblées municipales se fait par la population: chaque quartier désigne de deux à six candidats, présentés par les organisations de masses (à l'exclusion du Parti), selon l'importance démographique des circonscriptions. Ils ne doivent pas être nécessairement membres du Parti communiste. La liste des candidats est rendue publique avec leurs photos et une biographie. Les candidats pour les Assemblées provinciales et nationales sont désignés par les élus des Assemblées municipales, sur proposition des organisations de masses, y compris la Jeunesse communiste. Au moins 50% des nominés doivent provenir d'élections à la base. Le lieu du vote ne peut être dans la maison d'un candidat. Les électeurs: tout citoyen est automatiquement électeur et éligible dès l'âge de 18 ans.

b) Le vote Le vote est secret et le décompte, effectué par les bureaux électoraux, est public. Pour être élu, il faut plus de 50% de votes valides. Le vote n'est pas obligatoire et l'on peut voter, soit pour la liste intégrale, soit pour un ou plusieurs candidats. Quand aucun candidat n'atteint 50 %, il Y a un second tour. c) Les Assemblées Les élus le sont pour deux ans et demi, dans les Assemblées municipales (14 000 concejales dans le pays) et pour cinq ans, à l'Assemblée nationale (601 députés élus sur plus de 60 000 candidats désignés). Ils ne sont pas payés, mais gardent leur travail, avec des facilités pour exercer leurs fonctions. L'Assemblée nationale se réunit deux fois par an Guillet et décembre) et peut être convoquée de façon extraordinaire. L'essentiel des travaux se réalise en commissions, dont seul le secrétaire est à temps complet. Les commissions se réunissent le nombre de fois nécessaire à la préparation des textes juridiques et

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des décisions. C'est l'Assemblée qui élit les membres du Conseil d'État et son Président. Les membres du gouvernement (organe administratif) sont désignés par le Conseil d'État (organe politique). Les élus doivent régulièrement rendre compte de leur travail auprès de leurs électeurs et peuvent être révoqués. Les lois les plus importantes sont soumises à la discussion des organisations de masse. Il est certain que ce processus, qui sous bien des aspects est plus démocratique que dans les pays occidentaux - il n'exige pas de campagnes électorales coûteuses pour vendre des candidats; les élus restent plus proches des problèmes réels, etc. - n'est pas non plus exempt d'obstacles à un fonctionnement démocratique. De fait, le Parti communiste, au plan national, domine la scène politique, ce qui n'est pas un effet pervers, sinon un objectif clairement exprimé, car il s'agit bien de construire et de consolider un système social, qui a d'ailleurs donné des résultats sociaux et culturels appréciables. Mais, selon des enquêtes récentes, même si plus de 90% des citoyens participent volontairement aux élections, au moins 20% d'entre eux ne seraient pas d'accord avec le système social et n'ont donc pas de véritable représentation politique.' Il est également clair que si un candidat ne plaît pas au Parti communiste, pour des raisons qui peuvent être diverses, les militants se mobilisent pour éviter qu'il soit désigné. Il existe aussi une pression sociale (pas nécessairement négative) pour inciter les citoyens à voter et, notamment aux élections de fin 1997, pour qu'ils émettent un vote en faveur de la liste complète. Tout cela permet de dire que là non plus la démocratie n'est pas automatiquement garantie. Le processus mérite cependant d'être étudié et il montre la diversité des systèmes, qui ne se limite pas à la manière dont les démocraties occidentales organisent le processus et qui est, par ailleurs, complété, à Cuba, par d'autres formes de participation et une considérable réduction de l'exclusion sociale dans les domaines de l'éducation ou de la santé.

I.

Quelque 2 000 personnes seraient organisées peut appeler dissidents.

dans une centaine de groupes que l'on

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VI. La crise de la démocratie Partout dans le monde, on assiste à une baisse de participation électorale, sauf là où elle est obligatoire. On rappelle souvent qu'un président des États-Unis n'est élu qu'avec 25 ou 30 % des voix, le niveau d'abstention étant très élevé. Qu'il suffise de citer quelques chiffres. En Colombie, depuis des décennies, c'est environ 30% seulement des électeurs qui se rendent aux urnes. Au Mozambique, en 1998, on compta jusqu'à 80 et 90 % d'abstention, dans de nombreuses circonscriptions et pas moins d'environ 50%, dans les cas les plus favorables [Carlos Serra, 1998]. Au Mali, on signale 80 % d'abstention aux élections législatives et 78 % aux présidentielles [Syfia, 1995, 77]. Les élections de 1999, en Inde, connurent un taux d'abstention inhabituel. Il est vrai que c'était la troisième élection en 3 ans. En Haïti, les élections pour le renouvellement d'une partie du Sénat se soldèrent par plus de 95 % d'abstention. C'est donc un phénomène très généralisé et l'on est en droit de se demander pourquoi? Certes, cela manifeste d'abord un désaveu de la classe politique [M.F. Lange, 1999, 123]. Une enquête faite en 1995, au Nicaragua, indique que 78 % des citoyens estiment que les partis politiques ne se préoccupent pas de régler les problèmes du pays et 87 % que leurs intérêts ne sont pas défendus par le gouvernement [Manuel Ortega Hegg, 1995, 67]. Les raisons sont multiples et l'on commence à les analyser. Certains parlent de difficultés d'organisation, notamment en Afrique [M.F. Lange, 1999, 126-127] et d'autres, d'obstacles existant, par exemple en Amérique latine, au sein de la culture politique ellemême (autoritarisme, caudillisme, clientélisme, paternalisme). Cependant, il faut entrer plus à fond dans les analyses quand on se trouve confronté à un phénomène aussi généralisé. N'y aurait-il pas un certain découragement face à l'incapacité du politique à transformer des situations qui se prolongent? Là où quelques partis majoritaires se partagent le pouvoir, n'arrive-t-on pas à la constatation que quelle que soit la majorité, c'est toujours la même chose? C'est là le côté visible des situations. Mais on pourrait émettre une seconde hypothèse, le fait que le pouvoir décisionnel sur les grands problèmes de sociétés échappe de plus en plus aux politiciens, soit parce qu'il transcende l'espace de l'État-nation, soit parce qu'il est réduit par la stratégie privatisante du capital. Se crée alors un climat de désenchantement, pas toujours conscient des causes profondes, mais qui se répercute sur les comportements électoraux.

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On assiste même à l'éclosion d'une culture anti-politique, qui débouche sur des substituts de partis, sous forme de mouvements sociaux divers, d'ONG anti-étatiques [voir le numéro d'Alternatives Sud sur les ONG, vol. IV(1997) 4] ou même de mouvements religieux. Mais, il n'y a pas que l'abstention ou le retrait du politique qui soit une manifestation de la crise de la démocratie parlementaire, il y a aussi le comportement électoral des groupes populaires qui, bien souvent, votent en faveur de partis ou de personnalités qui, en fait, mènent une politique opposée à leurs intérêts. Or le phénomène est trop massif pour qu'on puisse l'attribuer seulement à la puissance de propagande de certaines formations politiques. Qu'il suffise de donner trois exemples, pris en Amérique latine. Au Nicaragua, les élections de 1999 eurent lieu dans un contexte peu favorable, par suite de l'épuisement du projet original, entre autres dû à la guerre entretenue par les États-Unis et aux politiques économiques monétaristes menées par le Front sandiniste à partir de 1988. La coalition de l'opposition, réunie dans l'UNO, comportait sans doute certaines composantes populaires exigeant des avantages sociaux, mais son programme visait au rétablissement de la prédominance des classes sociales ayant traditionnellement exercé le pouvoir politique en fonction de leur position économique. Or, le choix populaire se porta majoritairement sur l'opposition, puisque le Front sandiniste n'obtint que 43 % des suffrages. Les facteurs qui jouèrent principalement, outre une réforme agraire qui avait négligé les petits paysans propriétaires, ayant d'ailleurs fournis à la Contra le principal de ses effectifs, furent le désir de mettre fin à la guerre et à l'austérité consommatoire. Or, qui pouvait offrir les meilleures chances, dans ces deux domaines, sinon la formation politique qui s'affirmait proche des ÉtatsUnis et des sources occidentales d'aide au développement? La conscience populaire se divisa, une majorité faisant pencher la balance en faveur d'une coalition politique qui, de manière explicite, allait à l'encontre des intérêts des classes populaires. Si nous prenons le cas des élections au Salvador, nous constatons, qu'après dix années de lutte armée, appuyée par la majorité des groupes populaires, le FMLN en sortait largement minoritaire. Or, il se présentait à ces premières élections, après le conflit face à des forces politiques organisées par les diverses composantes de la bourgeoisie, sur base de programmes défavorables aux revendications populaires tant rurales qu'urbaines. Le traumatisme de la violence, qui avait

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surtout atteint les populations paysannes et des quartiers pauvres des villes, influença considérablement les comportements. Une fois encore, la campagne électorale des forces de droite s'était appuyée sur les mêmes arguments: la fin de la violence (attribuée exclusivement à la guérilla) et les bénéfices économiques immédiats. Au Brésil, les élections de 1994 opposaient nettement un parti et un candidat du peuple, à une coalition des partis du centre et de la droite, au programme calqué sur les politiques du FMI et de la Banque mondiale et donc peu favorable aux intérêts populaires. Pendant plusieurs mois, les sondages favorisèrent Luis Ifiacio da Silva (Lula). À partir du 1er juillet, jour de l'entrée en vigueur du plan de réforme monétaire, les tendances se renversèrent et le résultat final fut la victoire de la coalition. Les classes populaires avaient été littéralement écrasées par l'hyperinflation, qui avait réduit considérablement leur pouvoir d'achat. Le fait de la juguler (à court ou à moyen terme, pour le moins), apparaissait comme une délivrance et la propagande électorale pouvait aisément se servir de cet argument, en affirmant que le candidat Fernando Henrique Cardoso, l'auteur du plan, avait évidemment le plus de chances de la faire réussir à long terme. Le scénario se répéta, à peu près de la même façon, quatre ans plus tard. Bref, dans les trois cas, nous constatons que les groupes populaires votent, librement et démocratiquement, en faveur de formations politiques qui, loin de représenter leurs intérêts fondamentaux, annoncent même ouvertement des programmes qui leur sont défavorables. Et cependant, de tels comportements politiques ne manquent pas de rationalité. Dans les trois cas, ils répondent à des intérêts immédiats, apparaissant comme vitaux pour des groupes qui ont fait l'expérience de leur vulnérabilité. Il y a donc conflit entre deux niveaux de rationalité. Comme il existe des groupes qui ont voté pour les partis populaires, cela signifie aussi qu'il y a deux types de conscience politique, dont les contours, il est vrai, peuvent être flous. En effet, le premier s'appuie sur les intérêts immédiats, ce qui constitue la majorité. Le second, au contraire est plus orienté, au moins dans son contenu objectif, par des intérêts à plus long terme. Certes, ne faut-il pas simplifier les choses et croire que les comportements électoraux obéissent à une sorte de dichotomie d'ordre rationnel, au sens cartésien du mot. Bien des éléments interviennent dans l'orientation des votes, surtout là où existe un système électoral qui ne fonctionne pas exclusivement sur base des logiques apparentes des joutes politiques de la démocratie parlementaire et qui est influencé par