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Derrière les héros

318 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 207
EAN13 : 9782296397873
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DERRIÈRE LES HÉROS...

Collection
«

Histoire et perspectives méditerranéennes»
dirigée par
Ahmet INsEL, Gilbert MEYNIER et Benjamin STORA

Dans le cadre de cette nouvelle collection, les éditions l'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Ouvrages parus dans la collection: - O. Cengiz Aktar, L'Occidentalisation de la Turquie, essai critique, préface de A. Caillé. - Rabah Belamri, Proverbes et dictons algériens. - Juliette Bessis, Les Fondateurs, index biographique des cadres syndicalistes de la Tunisie coloniale (1929-1956). - Juliette Bessis, La Libye contemporaine. - Camus et la politique, actes du colloque international de Nanterre, (juin 1985), sous dir. J. Guérin. - Claude Chiclet, Le Parti communiste en Grèce (1941-1948). - Catherine Delcroix, Espoirs et réalités de la femme arabe (Egypte-Algérie). - Geneviève Dermenjian, La crise anti-juive oranaise (1895-1905) : L'antisémitisme dans l'Algérie coloniale. - Fathi Al Dib, Abdel Nasser et la révolution algérienne. - J ean- Luc Einaudi, Pour l'exemple: l'affaire Iveton, Enquête, préface de P. Vidal-Naquet. - Famille et biens en Grèce et à Chypre, sous la direction de Colette Piault. - Marie-Thérèse Khair-Badawi, Le désir amputé, vécu sexuel de femmes libanaises. - Ahmed Khaneboubi, Les premiers sultans mérinides: histoire politique et sociale (1269-1331). - Ahmed Koulakssis et Gilbert Meynier, L'émir Khaled, premier zaïm ? Identité algérienne et colonialisme français. - Christiane Souriau, Libye: l'économie des femmes. - Benjamin Stora, Messali Hadj, pionnier du nationalisme algérien (1898-1974) (réédition). - Benjamin Stora, Nationalistes algériens et révolutionnaires français au temps du Front populaire. - Claude Tapia, Les Juifs sépharades en France (1965-1985). - Gauthier de Villers, L'État démiurge, le cas algérien. - Brahim Zerouki, L'Imamat de Tahart: premier État musulman du Maghreb, tome I.

Coordination générale ments concernant ce L' Harmattan, écrire à 5-7,

de la collection: Christiane DUBossoN. Pour tous ren"seignesecteur et pour recevoir le dernier catalogue des Editions l'adresse suivante: rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris.

Collection Histoire et perspectives méditerranéennes

Caroline Brac de la Perrière

DERRIÈRE LES HÉROS...
Les employées de maison musulmanes en service chez les Européens à Alger pendant la guerre d'Algérie 1954-1962

Éditions l'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

En couverture:

Zohra Reziga (Photo J.J. Brac de la Perrière,

1975)

Le présent ouvrage est la version condensée d'une thèse de doctorat

intitulée: « Les employées de majson musulrnanes en service chez les
Européens à Alger pendant la guerre soutenue à J'université de Paris VII. d'Algérie: 1954-1962 »,

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-836-2

A Zohra Reziga, « Madame Z.R. décédée à Hadjout le 8 mars 1985.

»,

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c::J
~

EUROPÉENS
MUSULMANS

MIXTES

ÉCHELLE:

I/SO.O()()c

Carte du découpage de la ville d'Alger extraite de L'Algérie des Bidonvilles, Descloîtres (R. et C.) et Reverdy (J. C.) ,Editions Mouton et Co, 1961. 8

Je remercie particulièrement toutes les personnes, employées, employeuses et responsables de la région d'Alger entre 1954 et 1962, qui ont bien voulu répondre à mes questions et sans lesquelles il aurait été impossible de mener cette recherche à bien. Je tiens à remercier par ailleurs M. Claude Liauzu, MmeHélène Vandevelde et M. Gilbert Meynier pour leurs conseils, MmeDjamila Amrane et les bibliothécaires du Centre diocésain des Glycines à Alger pour leur aide, et enfin toutes les personnes en Algérie qui m'ont soutenue, de près ou de loin, dans cette recherche et ont permis sa concrétisation.

9

Introduction

A. Problématique
a - Point de vue sur l'histoire Les grands moments de la guerre d'Algérie sont maintenant connus avec une grande précision; revus et corrigés par des historiens qui, par leur diversité et leur valeur, parviennent à un rétablissement exact des faits, ils dévoilent à présent non seulement leurs apparences les plus glorieuses mais aussi des aspects bien moins honorables. C'est pourtant encore une Histoire tronquée qui est offerte à la connaissance des générations d'Algériens venues après la guerre de libération, puisqu'elle ne rend compte que d'événements et de personnages précis, et non de la vie quotidienne se déroulant à la lumière de la guerre mais en dehors de ses éclats. Bien des pages de l'Histoire de la guerre d'Algérie restent encore à écrire. Ce sont celles où l'on ferait enfin mention de l'existence de ceux dont le but premier n'était pas de faire la guerre mais de tenter de survivre jour après jour, de ceux qui subissaient les ordres sans jamais en donner, qui vivaient comme ils mouraient, dans le silence et dans l'oubli. . Ceux-là étaient pourtant les plus nombreux à peupler les événements mais étant absents au moment de la transcription de l'Histoire, ils en sont à jamais bannis (1). Négligence lourde de conséquence puisqu'elle perpétue indéfiniment le mépris jusqu'à ce que les êtres méprisés se définissent eux-mêmes comme méprisables (2), et qu'elle maintient en outre un manichéisme malheureux dans le rapport des événements. En effet, étudier une période historique par le biais de la vie quotidienne d'une frange importante, quoique dévalorisée, de la population, permet de Il

ramener l'Histoire à des dimensions réellement humaines beaucoup moins tranchées, plus complexes et notablement plus riches que celles, romantiques mais tellement abstraites, dans lesquelles la plupart des historiens aiment à l'écrire. Derrière les héros, au fond de la fresque algérienne, des femmes vident leurs cendriers, font les lits et nettoient les toilettes; et jamais leur présence n'est mentionnée, jamais leur existence soulignée: c'est à peine si on les distingue du reste du décor. Certes, oubliées, négligées des hommes même de leur propre catégorie sociale, masquées, mises à l'écart à l'intérieur de leur propre environnement, comment pourraient-elles apparaître auprès de ceux qui rédigent l'histoire de leur société comme sujets intéressants? Comment pourraient-elles apparaître même comme sujets? C'est dans l'intention de participer à l'écriture de l'Histoire des femmes algériennes (plus particulièrement celles des couches sociales défavorisées, encore plus négligées) et de retrouver par là-même les couleurs de la vie quotidienne de l'Algérie coloniale bouleversée par la guerre, que nous avons choisi pour sujet de recherche: les employées de maisons musulmanes en service chez les Européens à Alger pendant la guerre. b - Problématique à trois facettes Prendre pour sujet d'étude les femmes de ménage musulmanes pendant la guerre, offre l'intérêt d'opérer des recherches à trois niveaux différents: le travail des femmes du sous-prolétariat mais aussi les relations entre les communautés musulmane et européenne, et enfin la participation des Algériennes à la guerre de libération. Nous espérons apporter ainsi une modeste contribution à l'écriture de ces grands pans trop peu connus de l'Histoire algérienne. Issues de sous-prolétariat, les employées de maison musulmanes l'étaient certainement car si elles n'étaient dans une situation sociale d'une précarité extrême, si les hommes de leurs familles n'étaient sous-employés ou absents, elles n'auraient pas eu à prendre un emploi. Et si elles n'étaient, suivant la définition du sous-prolétariat de J. Dresch, jugées également bonnes et inaptes à tous les emplois (3), elles n'auraient pas, non plus, choisi celui de domestique. Le travail des femmes musulmanes est le révélateur du degré de misère atteint par l'ancien ordre social; il était lui-même facteur d'une nouvelle crise à l'intérieur de la société musulmane puisqu'il impliquait une certaine prise d'assurance et d'autonomie des femmes par rapport aux hommes. Mais quelque soit l'amélioration de leur sort quotidien, les femmes du sous-prolétariat musulman y étaient cantonnées car la structure coloniale figeait définitivement la société et ne permettait aucun avancement aux colonisées. Les employées de maison prises en plus dans les rouages de leur profession qui en faisant les pauvres parfaite.s, 12

selon l'expression d'A. Memmi (4) restèrent en tout cas jusqu'à l'indépendance des sous-prolétaires. Nous devons ouvrir ici une parenthèse afin d'expliquer notre décision d'employer la dénomination « Musulmanes» * pour désigner les Algériennes d'aujourd'hui, tout au long de notre exposé. En effet, écrire sur les employées de maison « algériennes» en service chez les Européens pendant la guerre, nous semblait, outre introduire un anachronisme dans notre propos, pouvoir prêter à confusion à un moment ou à un autre, les colonisateurs pouvant tout autant que les colonisés revendiquer une « algériannité » (5). Le plus simple et le plus clair était de reprendre le vocabulaire utilisé dans tous les rapports concernant l'Algérie de l'époque coloniale où sont désignés comme Musulmans (ou plus rarement, Indigènes, Arabes, Berbères ou Autochtones) tous les habitants de l'Algérie dont les ancêtres étaient là avant la conquête et n'avaient pas bénéficié du décret Crémieux, et sont désignés comme Européens (parfois non-musulmans) tous les Européens venus depuis la conquête mais aussi les Juifs d'Algérie, bénéficiaires dudit décret. Il est certain qu'opposer une domination religieuse à une dénomination éthnique n'est pas particulièrement scientifique d'autant que ces dénominations introduisent fatalement des erreurs, les éléments de chaque communauté étant assez disparates (c'est ainsi que se trouvent classés parmi les Musulmans, une Kabyle christiannisée et parmi les Européens, des juifs sépharades dont le dernier lien avec l'Europe datait souvent du xvC siècle). Mais à part peut-être la distinction colonisé/colonisateur qui eut été réellement juste, aucune terminologie n'a la capacité de rendre clairement le découpage de la société coloniale: nous nous en tenons donc, avec ces réserves, à la terminologie de l'époque.
«

Qui ne s'interrogerait pas sur ces cortèges de femmes voilées qui,

chaque matin, quittent les quartiers de la Casbah et de Belcourt à Alger pour se diriger vers les quartiers européens ou à prédominance européenne en quête de travail ménager? »

Cette question posée en 1955 par M. Borrmans laisse supposer que le travail d'employée de maison ait été alors un phénomène non négligeable pour les Musulmanes (6). Cet emploi présentait certes l'avantage de n'exiger aucune qualification tout en restant en accord avec leur « féminité» (7) ; mais femmes, domestiques et colonisées, les Musulmanes qui travaillaient, ne pouvaient manquer de subir une exploitation en règle: quelle était-elle et quelles en étaient les limites? En outre, symbole de l'oppression, comment était-il perçu par l'ensemble des colonisés?
e,

En 1954, l'arrondissement d'Alger comptait un Ellropéen pour deux Musulmans: c'était avec Oran le seul d'Algérie à présenter un 13

schéma de répartition des deux populations tel que l'on pouvait parler de cohabitation (8). Le champ des possibilités de rencontre d'Européens par les Musulmans y était donc, logiquement, beaucoup plus large que dans le reste du pays. Mais, sans doute parce que c'est le rapport-type de la structure coloniale, vingt ans plus tard, la rencontre qui apparaît la plus 'courante de cette période, au moins entre Musulmanes et Européennes est celle des domestiques avec leurs patronnes. Les Musulmanes ne sortant pas pour la plus grande partie d'entre elles, il n'y avait guère que celles qui travaillaient dans les maisons européennes qui rencontraient réellement le monde des colonisateurs (9). Quel échange culturel cette rencontre pouvait-elle favoriser? Que retirèrent ces Musulmanes du sous-prolétariat de ces heures, ces journées, ces années passées à travailler au cœur même de la culture européenne? Que fut le degré de leur acculturation? Un réel rapport affectif pouvait unir les domestiques à leurs patrons, comme en témoignent tant d'années plus tard, des liens encore existants : quelle amélioration alors les patrons colonisateurs proposaient-ils au sort de leurs employées? La guerre entraîna dans sa dynamique ce travail, ces relations des employées de maison musulmanes avec leurs patrons européens pris jusqu'alors dans l'immobilisme de la société coloniale. Au fur et à mesure de son évolution, au fil des jours, la communauté des employées vainc et celle des employeurs perd. Le thème de cette recherche pose en face à face individuel les deux communautés au moment où l'affrontement entre elles est à son niveau ultime; le rapport privé de la domesticité ne pouvait échÇlPper à la tension qui régnait dans le pays. Des rumeurs rapportent qu'il a abouti au meurtre, la victime changeant de camp suivant l'origine du rapporteur. Quelle part de vérité peut-on accorder à ces affirmations? Enfin, cette relation banale entre Musulmans et Européens devenait dans la guerre anticoloniale un axe stratégique: quel enjeu pouvaient représenter ces femmes, quotidiennement en contact avec les mœurs européennes, pour le nationalisme parfois intolérant des leurs et la politique colonialiste dont le dernier recours était l'assimilation? Sans autre ressource que leur travail, elles l'exercèrent jusqu'à la limite du possible si bien qu'au plus fort du combat elles étaient les seules de leur communauté à pénétrer les quartiers et aussi les foyers européens. Obligées de faire la navette entre les camps ennemis, elles ne pouvaient manquer de participer à la guerre ou, tout au moins, d'être prises dans ses filets. Elles pouvaient devenir un enjeu pour les stratèges des deux bords et risquaient d'être utilisées par l'une ou l'autre des deux communautés. 14

,
L'ont-elles été et comment? Etaient-elles absentes comme le laisse supposer le silence des historiens ou au cœur du combat comme leur situation le laisse imaginer? Ce sont là les questions qui ont dirigé notre recherche et auxquelles nous nous sommes attachés à répondre dans le but de mettre à la lumière l'Histoire d'une partie des femmes algériennes, que l'on a trop tendance à laisser dans l'ombre.

B. Méthodologie
1) Recherche d'une bibliographie Le seul antécédent que nous ayons trouvé au thème de notre recherche est une étude de psychologie sociale publiée en octobre 1955 par M. Borrmans : la femme de méllage musulmane en service dans les familles européennes à Alger (10). M. Horrmans y donne les résultats d'une enquête effectuée auprès de 87 femmes musulmanes (11) qui travaillaient dans les maisons européennes dans les années 1954-55 et répond ainsi à beaucoup des questions de notre problèmatique sur le travail des femmes de ménage et leurs rapports avec leurs employeurs. Nous devons beaucoup à cette étude quoiqu'elle ne concerne qu'une partie de l'époque qui nous intéresse et qu'elle n'offre aucun élément sur les prises de position inévitables qu'entraîne une guerre même à sa genèse; notre recherche a pu grâce à elle s'enrichir de précisions devenues introuvables par ailleurs. La bibliographie traitant directement de notre sujet étant donc quasiment inexistante, nous avons dû rassembler toute la bibliographie susceptible d'en évoquer un aspect ou l'autre, même de façon succinte : partant de si peu de données, il ne nous fallait rien négliger pour être dans la mesure de reconstituer le corps de notre étude, comme un jeu de puzzle, détail par détail... Nous avons dû pour cela reprendre les bibliographies de six thèmes différents, tous liés à notre sujet: trois d'entre elles servant surtout à notre propre compréhension des personnes dont nous nous sommes chargés de transcrire l'Histoire et les autres, plus directement, à notre recherche. Pour définir les alentours de notre sujet d'étude, nous avons d'abord consulté une bibliographie sur la condition des femmes musulmanes: les traditions qui les lient, leur révolte, leur avenir. Bibliographie qui s'étoffe d'études riches en renseignements et en analyses grâce à la contribution depuis une dizaine d'années de femmes liées, au moins par leurs origines, à la religion musulmane (12). Nous devions y ajouter une bibliographie sur la condition 15

domestique que ce soit au XIXesiècle en France, ou auxxe siècle en Europe ou ailleurs, ensemble très limité d'ouvrages intéressants qui mettent en évidence la domesticité comme solution trouvée par les femmes aisées pour ne pas faire un travail gratuit (13) et comme situation de dépendance extrême pour celle qui l'exerce. Et enfin, nous avons rassemblé toutes les publiêations cèncernant le sous-prolétariat musulman à la fin de la période coloniale: ses origines et ses conditions de vie; ce sont pour la plus grande partie d'entre elles les travaux de sociologues alarmés par la misère toujours croissante et désireux de briser le silence sur la condition des Algériens colonisés (14). Tout cet ensemble d'ouvrages permettait seulement de situer le sujet de notre recherche; restait à relever, dans les trois grands champs d'étude à l'intersection desquels se trouve sa problématique, la moindre donnée la concernant. Notre bibliographie comprend donc tout ce qui fut publié touchant de près ou de loin le travail des femmes du sous-prolétariat entre 1954 et 1962, c'est-à-dire très peu de choses. En fait, à part des travaux comme ceux de MlleBaron (15) et de N. Zerdoumi (16) qui, traitant du problème de l'emploi des femmes avant ou après la guerre d'Algérie, nous donnent des indications sur ce qu'il devait être alors, il n'y a guère d'études consacrées à l'emploi des femmes musulmanes à cette époque. Nous avons cependant trouvé quelques éléments dans les Résultats statistiques du recensement de la population du 31 octobre 1954 et dans quelques autres rapports du gouvernement général concernant le travail des femmes musulmanes et d'autres encore dans l'énorme travail d'enquête effectué en 1961 par P. Bourdieu, A. Darlel, J.-P. Rivert, C. Seibel (17) auprès de travailleurs algériens. Mais les éléments, déjà peu nombreux, restent souvent très imprécis. En effet, ces études ne proposent qu'une classification globale des métiers domestiques: celle de personnel de service. Sont donc comptées sous la même dénomination les femmes employées dans les bureaux et tout autre organisme public et les femmes qui font l'objet de notre étude: celles qui travaillent dans lés familles (18). Cette absence de distinction dans les chiffres proposés les rendent quasiment inutilisables pour notre travail. En outre, il n'est donné sur le personnel de service féminin que très peu d'explications, les auteurs de ces études semblant mal connaître ce aspect de leur sujet. Il est vrai que les Musulmanes exerçant un travail rémunéré étaient extrêmement peu nombreuses et qu'en outre, les enquêtes auprès des femmes étaient très difficiles à réaliser pour des personnes étrangères aux traditions et masculines de surcroît. Et il n'est pas impossible que le travail féminin ait - encore - été considéré par ces sociologues comme d'appoint et donc dépourvu d'intérêt... Finalement, comme les résultats statistiques que nous avons pu
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16

trouver font une description très générale de l'évolution mais ne dépassent pas dans l'étude détaillée le recensement de 1954, comme la plupart des autres données existant sur le travail des Musulmanes, sont offerts sans leurs sources, nous avons été renvoyés à l'étude de M. Borrmans sans ,:raiment d'autre appui. Notre bibliographie comprend aussi les ouvrages susceptibles de rendre compte des relations entre les domestiques musulmans et leurs employeurs européens, donc toute publication concernant les rapports quotidiens entre Musulmans et Européens. Mais à part des analyses de fond comme celles d'A. Memmi (19) ou de Saadia et Lakhdar (20), et en dehors des quelques études présentées à ce sujet par le Secrétariat social d'Alger (21), il semble que personne ne se soit attaché à ce « détail» de la vie sociale à l'époque coloniale et, qu'encore à présent, sans doute parce que le sujet reste trop sensible, aucun historien ne veuille s'y intéresser. C'est pourquoi, désespérant de jamais trouver des renseignements dits « objectifs» à ce sujet (mais quelle objectivité peut-on attendre d'un sujet ainsi empreint de subjectivité ?), nous nous sommes intéressées à l'image que donne la littérature, de l'époque et sur l'époque, de ces relations entre les deux communautés. Car, qu'elle soit utilisée par les écrivains appartenant à la communauté musulmane, comme allégorie de l'exploitation colonialiste ou qu'elle fasse figure d'un meuble de famille dans les romans écrits par des Européens, la femme de ménage, la bonne, la « Fatma », apparaît souvent dans les écrits littéraires. Souvent mais, à la mesure de sa place dans la société, incidemment et, hormis certains faits consignés dans des journaux personnels, hormis le roman de Z. Bittari (22) qui relate son séjour comme domestique chez des Européens à l'époque qui nous intéresse, les renseignements sont bien maigres sur ",les femmes de ménage musulmanes en service chez les Européens. Cependant c'est, dans la plupart des ouvrages, la seule relation qui apparaît entre la communauté musulmane et le monde européen, le seul rapport avec l'autre communauté que les écrivains - des deux bords - proposent à leur personnage (23) ; ce simple fait souligne la nécessité qu'il y avait à poursuivre nos investigations. Enfin, à la fois pour situer le décor dans lequel évolue notre sujet d'étude et surtout pour évaluer son existence au rythme des événements, nous avons dû parcourir toute la bibliographie concernant la guerre d'Algérie. La plus grande partie de ces publications n'ont eu pour notre étude qu'un intérêt chronologique, toutes se limitant à retracer les faits marquants de la guerre; nous avons cependant trouvé parmi elles l'élément le plus important de cette partie de notre étude offert presque fortuitement par le commandant Azzedine dans son récit des derniers mois d'Alger avant l'Indépendance (24). C'est en fait le seul ouvrage qui nous ait donné une réponse à la question sur la participation des femmes de ménage à la guerre, car 17

aussi intéressants qu'ils puissent être, les différents mémoires ou articles abordant la question de la participation des femmes musulmanes à la guerre d'Algérie restent silencieux sur la catégorie socio-professionneUe des employées de maison et laissent ainsi penser que leur participation était nulle. Il faut préciser à leur décharge, que ces travaux sont seulement l'ébauche d'un énorme travail de défrichement en cours sur la participation des Algériennes à la guerre de libération et que les sources les plus évidentes comme le fichier des anciens combattants à la Commission d'enquête des anciens Moudjahidines n'offrent aucune indication en ce qui concerne notre étude (25). Devant une telle carence d'éléments sur les employées de maison musulmanes entre 1954 et 1962 dans les différentes bibliographies consultées, nous avons repris la presse de l'époque et relevé les moindres données touchant au travail, aux relations avec les Européens et à l'existence de ces femmes durant cette période. L'El-Moudjahid et la Dépêche Quotidienne d'Algérie (26) ont été lu avec rigueur ainsi que certains numéros de l'Algérie Libre de ['Echo d'Alger ou du Journal d'Alger: faits divers surtout et parfois articles sur la législation du travail ou comparaisons des offres et demandes d'emploi selon la progression de la guerre; nous avons pu rassembler un nombre relativement important d'éléments si l'on tient compte du mépris dans lequel sont, usuellement, tenu les personnes concernées par notre étude. Beaucoup de questions de notre problématique n'ont pu obtenir de toute cette documentation rassemblée, que des semi-réponses. La lutte idéologique qui se livrait alors ayant occasionné bien des délits de mauvaise foi, beaucoup des données demandaient des précisions ou même des confirmations que seuls les acteurs de ce moment de l'Histoire étaient dans la mesure de nous fournir.

2) Nécessité des témoignages oraux Effectuant notre recherche à une époque contemporains de la guerre d'Algérie sont encore pu faire appel aux souvenirs d'Algériennes ayant des familles européennes ainsi qu'aux souvenirs responsables du F.L.N. susceptibles de les avoir où beaucoup des vivants, nous avons été employées dans d'Européens ou de employées un jour,

que ce soit à un travail ménager ou à une tâche « patriotique ».
a - Enquêtes auprès d'anciennes employées de maison Nous avons donc rassemblé vingt témoignages d'Algériennes ayant été employées de maison à l'époque de la guerre d'Algérie (27). Quinze d'entre eux répondent à un questionnaire établi suivant les grands points de notre problématique, et à partir des incertitudes dans 18

lesquelles pouvait nous laisser l'étude de la bibliographie; les cinq autres, le plus souvent issus d'entretiens impossible à mener correctement (28), offrent seulement des bribes de souvenirs que nous avons cependant voulu retenir parce qu'ils n'étaient pas dépourvus d'intérêt (29). Les conditions dans lesquelles se déroulèrent ces enquêtes furent plus ou moins bonnes et les réponses s'en res'sentent ; nous avons obtenu des témoignages de valeur très inégales, plusieurs sortes de problèmes s'étant posés au moment même de l'entretien. Ainsi les interviews en tête à tête, ayant eu lieu en dehors du domicile de l'interviewée, furent sans comparaison plus fructueuses que celles qui avaient eu lieu chez la personne elle-même dans un logement le plus souvent exigu et bondé où la concentration d'esprit était très difficile à obtenir ne serait-ce qu'une heure. D'autre part, de peur que le magnétophone ne rebute la personne interviewée, nous ne l'avons pas utilisé lors des premiers entretiens (30) ; il s'avèra par la suite que l'instrument ne gênait pas nos interlocutrices mais facilitait au contraire la conversation puisque nous-même n'avions plus denotes à prendre. Certains des entretiens transcrits directement ont donc perdu beaucoup de leurs détails par rapport aux autres, gravés sur bande magnétique. Enfin, nous avons fait la plus grande partie de nos interviews en français mais deux (31) ont dû être effectuées en arabe avec une intermédiaire pour nous assister; ceux-là sont les plus laconiques, la traduction ajoutée à la prise de notes, bloquant une bonne part de spontanéité. Nous nous sommes limités à ces quinze entretiens car il ne s'agissait pas de faire une étude sur les anciennes femmes de ménage mais d'apporter, de retrouver ce que pouvaient vivre et être les employées de maison en service chez des familles européennes entre 1954 et 1962. Or, très vite, ainsi que P. Bourdieu l'avait remarqué lors d'enquêtes sur les travailleurs algériens: « On avait le sentiment que les différences entre les individus d'une même catégorie tenaient beaucoup plus au degré de conscience qu'ils prenaient de leur situation et leur aptitude plus ou moins grande à l'expliciter, qu'à des différences inscrites objectivement dans leurs comportements et leurs attitudes» (32). Par ailleurs, l'échantillon des employées de maison musulmanes que nous avons pu retrouver une vingtaine d'années plus tard ne pouvait pas être représentatif de la population que nous étudions; y manquent, en effet, les femmes âgées de cinquante ans lors de la seconde moitié des années cinquante. Ces femmes sont à présent disparues et rien ne peut nous permettre d'affirmer que leur plus grande maturité n'aurait pas donné un autre reflet à nos résultats. En outre, nous avons choisi de faire, dans la mesure du possible, les enquêtes en français, afin d'éviter d'être tributaire d'un intermé19

diaire. Les réponses que nous avons obtenues démontrent qu~ ce n'était pas un mauvais choix (33) mais il est évident qu'une interview effectué en arabe aurait libéré bien d'autres paroles (34) ; nous n'en

avions pas les moyens.

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\

Ces témoignages sont pour notre travail d'une très grande importance car sans eux nous n'aurions rien su de ce que pouvait être la rencontre quotidienne des employées de maison musulmanes avec leurs employeurs européens au moment où les deux communautés étaient montées l'une contre l'autre. Il est possible que certaines des femmes interrogées nous aient répondu en fonction de notre origine, de façon à ne pas blesser la susceptibilité de la Française qu'elles avaient en face d'elles et qu'elles aient donc brossé un tableau plutôt rose de leurs rapports avec les Européens, mais il est possible aussi que du fait même de notre origine, nous ayons obtenu des considérations sur les colonisateurs ou la guerre qui auraient été précautionneusement censurées devant une interlocutrice algérienne. b - Enquêtes complémentaires Si riches que soient les témoignages des anciennes employées de maison, il ne fallait pas négliger les souvenirs de ceux qui avaient pu avoir à faire à cette catégorie professionnelle. Nous avons donc rassemblé quelques témoignages d'anciennes employeuses à la fois pour obtenir des précisions sur certains faits évoqués dans notre bibliographie mais jamais explicités, et pour mesurer l'écart des points de vue entre les deux parties. Ces entretiens nous ont apporté des souvenirs très intéressants et rejoignent, en outre, les témoignages de femmes qui avaient pu se trouver à leur service (donc consolidaient les données que nous avions obtenues). Il ne nous a pas paru cependant nécessaire de les multiplier, non seulement parce que les souvenirs nous parviennent filtrés par vingt et quelques années de culpabilité et de justification, la fin de l'univers colonial ayant remis en question la légitimité dont étaient convaincus les Européens d'Algérie, mais surtout la place que tient une domestique dans l'existence de celle qui l'emploie est extrêmement limitée et varie peu; leurs souvenirs sont donc très similaires. En même temps, de façon à obtenir des renseignements supplémentaires sur la participation des femmes de ménage à la guerre d'Algérie, nous avons mené une enquête auprès d'anciens militants (es) du Front de libération national et de responsables politiques ou militaires de la Zone autonome d'Alger. De ces enquêtes, nous n'avons rieTl obtenu, personne n'ayant été dans la capacité de nous donner des éléments autres que vagues relatifs à notre sujet. Seul le commandant Azzedine, responsable de la nouvelle Zone autonome à la proclamation du cessez-le-feu, qui avait évoqué certains faits concernant notre sujet dans ses écrits, a été en mesure de 20

.

nous donner quelques éclaircissements que nous n'aurions pas trouvé ailleurs (35). De toute évidence, les femmes de ménage ne marquent guère les souvenirs. 3) Remarques sur l'utilisation des données et plan suivi Ce sont là (bibliographies sur différents thèmes, presse, entretiens) tous les éléments que nous avons pu retrouver pour mener à bien notre étude. Il faut noter que beaucoup d'éléments pouvant concerner notre sujet de recherche ont été perdus, que ce soit lors de la guerre civile menée par l'O.A.S. aux derniers jours de la colonisation, ou lors de la restructuration bureaucratique qui eut lieu ensuite; la plupart, brûlés, détruits, pour que rien ne subsiste de l'ordre colonial, sont perdus à jamais (36). Avec tant d'archives, enfouies après maints changements des lieux, de classement et de responsables, dans quelques sous-sols protégés encore inaccessibles mais récupérables à l'avenir. Nous avons donc développé notre thèse en analysant pour chaque aspect du sujet tous les écrits et les dires à notre disposition, c'est à partir de leur comparaison, confrontation ou assemblage que nous sommes en mesure de donner leur interprétation et la IU!!lière sur ces inconnues de l'Histoire que sont les employées de maison musulmanes au moment de la guerre d'Algérie. Il fallait tenir compte de la nature des données qui pouvaient présenter deux sortes de failles: - d'une part tirées de romans, de souvenirs, nous ne pouvions pas parfaitement contrôler la part de l'imaginaire qu'elles pouvaient porter. Les romans d'Européens où la bonne possède l'exotisme du soleil et de la mer, les romans de « Musulmans» où son servage est posé en symbole de l'oppression coloniale, enfin les romans des deux parties après l'Indépendance qui abondent plus encore chacun dans leur sens, par nostalgie ou patriotisme, sont parfois loin dans leur lyrisme de ce qui est réellement. Il fallait donc garder un certain recul vis-à-vis de leurs affirmations, mais à peine plus que le recul nécessaire vis-à-vis de toutes les données sociologiques, économiques ou journalistiques datant des dernières années de l'époque coloniale car alors, encore plus qu'en d'autres temps et lieux, le combat idéologique se tenait derrière chaque mot. _ d'autre part, la sollicitation de la mémoire, elle aussi, peut faire la part belle à l'imagination: les souvenirs d'une personne peuvent non seulement se superposer les uns aux autres mais aussi se superposer à ceux des autres et se remodeler. Il fallait se méfier de ces déformations; mais plus que de faux témoignages (37) notre étude a souffert du manque de précision des souvenirs. 21

En effet, les femmes que nous avons interrogées ont, pour la plus. grande partie d'entre elles, continué d'exercer le même travail après l'Indépendance; il leur était donc quasiment impossible de rendre l'évolution que pouvait avoir subi leur emploi au cours des sept ans de guerre (38). Elles se souvenaient mieux de l'évolution de leurs rapports avec leurs patrons à cette époque, ce qui semble logique puisque c'est le seul moment de leur vie, de travailleuses où leurs relations avec leurs employeurs aient pris cette tournure. Il fallait donc aussi se résoudre à négliger pour certains points la diachronie, la bibliographie n'ayant pas la capacité de suppléer à ce manque de précision inévitable des entretiens effectués. Enfin, la bibliographie ayant servi à construire le questionnaire voué aux entretiens et les réponses à ce questionnaire ayant aidé à recentrer notre bibliographie, il nous semble avoir utilisé toutes leurs ressources au développement de notre recherche. Plan suivi La méconnaissance général de l'objet de cette recherche et donc la nécessité d'en aborder tous les aspects nous ont amené à suivre ce plan pour notre étude: Dans un chapitre préliminaire, un bref exposé de la situation des sous-prolétaires algériennes mettra en évidence l'importance de la catégorie des employées de maison par rapport aux autres catégories professionnelles. Deux parties seront ensuite développées de façon similaire en deux temps: un premier temps correspondant à l'analyse de toutes les données répertoriées et un second temps à leur interprétation. La première partie sera consacrée à établir le profil détaillé de l'employée de maison, son travail, son statut professionnel et son rapport quotidien avec l'employeur européen. C'est donc sous son aspect le plus intemporel que le sujet sera tout d'abord développé, pour ensuite, dans la deuxième partie, être étudié selon le rythme de la guerre de libération, c'est-à-dire en un mouvement évolutif. De la déclaration de guerre en 1954 au départ des employeurs en 1962, l'évolution du rapport domestique chez l'employeur et l'engagement de la femme de ménage musulmane seront tracés en parallèle aux événements marquants; dans ce même mouvement son souvenir dans l'Algérie indépendante sera logiquement évoqué de façon à parfaire la compréhension du sujet lui-même.

22

NOTES

(1) Ils ne sont certes pas tout à fait bannis des transcriptions effectuées par des historiens comme Mohamed Teguia ou Mohamed Harbi. Ceux-ci nous donnent en effet, dans leurs différents ouvrages et démonstrations, des éléments très intéressants sur l'existence de ces Algériens pendant la guerre, mais ils n'en ont pas (encore ?) fait les objets de leurs travaux. (2) C'est ainsi qu'il aura fallu attendre ces dix dernières années pour que les historiennes françaises se défassent de ce mépris et s'attachent à retrouver les traces de toutes les femmes qui peuplèrent la France avant elles et dont, à part les reines, il n'était jamais fait mention nulle part. (3) Dresch (Jean) « Le sous-prolétaire jugé également bon et inapte à tous les emplois» . (4) Memmi (Albert) : L'homme dominé, Gallimard 1968, 224 pages, p. 187 : «La vie du valet semble moins misérable que celle des autres pauvres; matériellement elle l'est assurément; bon gîte, bon couvert, bon vêtement mais il est atteint d'une autre pauvreté, la plus grave peut-être, la plus significative de l'état de pauvreté. C'est le pauvre le plus dépendant de tous les pauvres: en un sens le valet est peut-être le pauvre parfait. * C'est pour cette raison que nous écrivons Musulmans avec une majuscule pusique ce mot désigne dans ce cas un peuple et non uniquement les membres d'une religion. (5) L'ancien maire d'Alger, Jacques Chevallier, ne publia-t-il pas en 1958 ses réflexions sur les événements se déroulant en Algérie sous le titre: Nous Algériens... ? (6) Borrmans (M.), « La femme de ménage musulmane en service dans les familles européennes» - Diplôme d'Etudes Supérieures de Psychologie Sociale, Alger, octobre 1955, 126 pages, p. 4. (7) Il serait plus juste d'écrire « féminitude ». (8) Selon Pierre Boyer, archiviste en chef du Département d'Alger, dans son article: «Les données statistiques de la cohabitation en Algérie et leurs conséquences, - La cohabitation en Algérie - Alger, Édition du Secrétariat social, 1955, pp. 23-38. (9) Avec, bien sûr, les quelques rares qui fréquentaient les écoles, les lieux publics ou certains salons libéraux... (10) Borrmans (M.), op. cit. (11) En fait M. Borrmans avait distribué 700 questionnaires dont il n'obtint que 95 réponses dont 8 concernant des cas masculins. (12) Citons parmi elles, les travaux très intéressants de Mernissi (Fatma) sexe, Idéologie, Islam, Éditions Tierce, Paris 1983, 198 pages, et de El Saadaoui (Nawal) La face cachée d'Eve, les femmes dans le monde arabe, Éditions des femmes, Paris, 1982, 411 pages. (13) C'est l'essai de Maria Arondo Moi, la bonne, Éditions Stock, Paris 1975 sur la condition des domestiques en France dans les années 1970 qui présente le plus d'intérêt pour notre étude. (14) Comme le rapport de Descloîtres (Robert), Descloîtres (Claudine) et Reverdy (Jean-Claude) sur les bidonvilles algériens intitulé l'Algérie des bidonvilles, Le Tiers Monde dans la cité, .Éditions Mouton, 1961, 127 pages.

(15) Baron -

d'Alger»

par Maurin (Charles) - Terres d'Afriques, 25 janvier 1946. (16) Zerdoumi (Nefissa). La femme algérienne face au problème

-

« Le travail de la thèse de diplôme d'Etudes

femme dans l'évolution sociale de la Casbah
Supérieures de Psychologie, 1943, présentée

de l'emploi, 23

mémoire présenté à l'Institut du service social de Montrouge, septembre 1963, 183 pages. (17) Bourdieu (Pierre), Darel (Alain), Rivet (l.-Paul), Seibel (Claude) Travail et travailleurs en Algérie, Éditions Mouton et Cie, Paris, 1963, 560 pages. (18) Même parmi les employées de maison une différence pourrait être faite: entre les femmes de ménage et les bonnes, par exemple. Nous ne l'avons pas marqué car la majeure partie de ces sources utilisaient ces termes indifféremment, comme c'est de plus en plus l'habitude. (19) Memmi (Albert) Portrait d'un colonisé, précédé du portrait du colonisateur, Éditions Fayard, 1973, 179 pages. (20) Saa~ia et Lakhdar l'aliénation colonialiste et la résistance de la famille algérienne, Editions La Cité, 1961, 195 pages. (21) Secrétariat Social d'Alger, La cohabitation en Algérie, Éditions du Secrétariat social d'Alger, Alger, 1955, 204 pages. (22) Bittari (Zoubeida) : 0 mes sœurs Musulmanes, pleurez, Collection l'Aire du Temps, Éditions Gallimard, 1964, 215 pages. (23) Quelques romans comme ceux de Debèche (Djamila) présentent aussi des relations entre étudiantes, intellectuelles des deux communautés. (24) Cdt Azzedine, Et Alger ne brûla pas, Éditions Stock, 1980, 349 pages. (25) Selon les dires du directeur de la Commission d'enquête, reconfirmés par ailleurs par Djamila Amrane qui avait dû dépouiller le fichier des anciens combattants pour son propre travail. (26) Avec le concours, là encore, de D. Amrane. (27) Annexes I à XVI (5). (28) Mais aussi dans le cas du témoignage de madame S. C. annexe XVI recueilli par Zoubeïda Chergui, issu d'entretien effectué dans un autre contexte. (29) Ces bribes d'entretiens sont portées en annexe XVI de (1) à (5). (30) Entretiens avec mesdames Z., Z.R., B.A., Z.K., F.K., annexes XI à XV. (31) Entretiens avec mesdames F.K. et Z.K., annexes XIV et XV. Il faut noter à ce propos que toutes les bribes de témoignages rapportés en annexes XVI sont aussi traduites de l'arabe. (32) Bourdieu (P.), Darbel (A.), Rivet (J.-P.) et Seibel (C.), op. cit., p. 266. (33) L'utilisation du français nous avait semblé en outre un moyen de mesurer le degré d'acculturation de ces Musulmanes; mais les vingt trois ans passés depuis auraient pu tout aussi bien leur fournir l'occasion d'apprendre la langue française ou celle de l'oublier. Le critère sans être faux restait approximatif. (34) Ainsi, il nous a été impossible de poser à la plupart de ces femmes, une question sur leur vision de la femme européenne; en français, elle nous paraissait soudain impudique, indécente. (35) Entretien avec le commandant Azzedine, annexe XXI. (36) L'anecdote relatée à ce sujet par Zerdoumi (N.) en 1963 laisse imaginer l'ampleur des dégâts: « Lorsque nous avons voulu compulser le fichier social de la Casbah, les jeunes gens installés à la place des agents titulaires défaillants ou appelés

à d'autres fonctions, nous ont déclaré gentiment

«

nous l'avons jeté car nous n'avions

pas le temps de l'utiliser, il nous gênait, il ne servait à rien et puis, il était suspect; nous travaillons sur listes». Op. cit., p. 159. Faut-il souligner que ce même fichier aurait sans doute été utile à notre étude?.. (37) Par exemple, nous avons eu la surprise de n'avoir jamais eu des déclarations de bravoure semblant inévitables avec un tel sujet. (38) II faut cependant noter que certaines ont prouvé une mémoire fantastique.

24

CHAPITRE

PRÉLIMINAIRE

UN CONTEXTE DE MISÈRE

A. Aperçu de la situation sociale en Algérie
1) Situation de la population musulmane en 1954 Dans l'exposé de la situation générale en Algérie, le gouverneur général Jacques Soustelle présente l'année 1954 comme ayant «marqué un tournant politique et financier» pour l'Algérie. Il précise que:
« L'attention des pouvoirs publics et de l'opinion a été attirée sur les problèmes algériens, sur la nécessité d'apporter rapidement à ce pays des réformes politiques ou administratives et une aide importante au point de vue économique et social» (1).

L'urgence de l'amélioration du sort des Musulmans apparaît au moment où l'appel à la lutte armée lancé par le F.L.N., le premier novembre, annonce un nouveau comportement de la communauté musulmane vis-à-vis de l'ordre colonial:
«

Une rupture par le recours à la violence doublée. d'une rupture avec
partis nationalistes» (2).

les anciens

Alors qu'une timide politique assimilationniste, freinée par les Français d'Algérie jaloux de leurs privilèges, tentait un peu tard de résoudre les problèmes les plus cruciaux (3), le pays, mûri dans la misère, l'injustice et l'indifférence, se préparait à signer l'arrêt de mort de l'état colonial d'autant que cette misère touchait à de rares exceptions près les seuls Musulmans. 25

a -Les inégalités
En 1954, il y a près d'un million d'Européens pour plus de huit millions de Musulmans (4). Ils n'ont ni le même statut, ni les mêmes possibilités, ni les mêmes conditions de vie. Ils vivent en deux mondes différents, régis par le même ordre. « Politiquement, il existait deux groupes d'électeurs: le premier et le second collège. Chaque collège ayant le même nombre de représentants. Le second collège comprenait la plupart des électeurs musulmans; le premier collège regroupait les électeurs d'origine européenne, les électeurs autochtones juifs et certaines catégories d'électeurs musulmans (en particulier, les anciens combattants). Au dernier recensement électoral, 570 000 électeurs (correspondant approximativement à une population de 1 250 000 non-Musulmans et de 350 000 Musulmans) constituaient le premier collège tandis que le second collège (avec 1 450 000 électeurs) aurait dû représenter la quasi-totalité de la population musulmane soit plus de 8 millions d'âmes. Il est facile d'en conclure que le vote d'un électeur du premier collège avait pour le moins, six fois plus de valeur que celui d'un électeur du second collège» (5).

Les Musulmans sont simplement mis de côté dans la vie politique: leur laisser une once de pouvoir serait courir le risque qu'ils le prennent tout entier. Dans le même ordre d'idée, ils sont absolument négligés par l'Education nationale; que ce soit un oubli volontaire pour maintenir la sujétion ou par manque de moyens de mettre en œuvre une politique beaucoup plus subtile d'acculturation (6) : alors que «tous les enfants européens sont scolarisés» (7), «en 1954, parmi les Musulmans, un cinquième des garçons et un seizième des filles seulement allaient à l'école» (8). « Les 200 000 enfants européens d'âge scolaire étaient recueillis par Il 400 écoles primaires et les 1 250 000 enfants musulmans d'âge scolaire par 669 écoles primaires» (9) situées surtout en zone urbaine si l'on. en juge par les chiffres avancés par Germaine Tillon :
«

Dans la commune d'Alger, treize enfants musulmans sur dix-huit sont

scolarisés tandis que dans les campagnes, la scolarisation est un rêve inaccessible (dans telle commune, il y a place dans les écoles pour un

enfant sur cinquante, sur soixante dix) » (10). 91,2 % de la population musulmane âgée de plus de six ans était illettrée (11), ce qui la maintient évidemment au bas de l'échelle sociale de l'Algérie coloniale.
«

La société algérienne présente une minorité nettement privilégiée et

une majorité gravement défavorisée (...). Concrétisons cette situation par un chiffre: alors que le revenu national moyen est de quarante cinq mille francs (deux cent vingt mille en France), quatre-vingt pour cent de la population algérienne n'a un revenu que de quinze mille francs et 26

cette

partie

de

la

population

algérienne

est

généralement

maghrébine (12). » « Ainsi, sur mille personnes en Algérie, nous rapporte D. Leconte, cent
viv~I1i.llutlllalt:ment et sont en majorité Européens, trois cents mangent tout juste et six cents connaissent la misère (13). » Les mêmes proportions avaient écrivait en novembre 1957 que: été avancées par G. Tillon qui

«la plupart des minoritaires (descendants d'Européens) et deux millions environ de majoritaires (Musulmans) ont des niveaux de vie et de culture comparables à ceux que l'on peut rencontrer en France. Les autres six millions d'êtres humains, tous appartenant à la majorité, ont progressivement perdu les biens matériels et les valeurs spirituelles des sociétés archaïques, sans avoir pu, faute d'instruction et de technicité, devenir des hommes modernes. Ils se trouvent à la charnière des deux mondes - au milieu du gué - hantés par le passé, enfiévrés par l'avenir mais les mains vides et le ventre creux, entre leurs fantômes et leur fièvre» (14).

La guerre achève d'aggraver une détresse déjà immense puisque en mai 1954, à l'occasion des réunions organisées par les secrétariats sociaux d'Alger, l'évêque de Constantine, Monseigneur Pinier, déclarait que trois millions de personnes souffraient de la faim sur la terre algérienne. Selon le rapport Maspétiol, un million de Musulmans étaient déjà partiellement ou entièrement au chômage tandis que deux autres millions étaient sérieusement sous-employés (15). L'Etat colonial ne parvient pas à endiguer le chômage; le gouvernement général n'a pas caché son impuissance:
«

1954 a été caractérisé par une recrudescence sérieuse du chômage,

particulièrement sensible dans les communes rurales. Le nombre de chômeurs recensés est passé de 130 000 à 308 223 dans l'année. Sur une moyenne de quatre mille travailleurs qui se présentent chaque mois dans les services pour y solliciter un emploi, vingt-cinq à trente pour cent seulement ont pû être placés. Sur 63 682 demandes d'emplois enregistrées, au cours de l'année 1954, 16 753 seulement ont été satisfaites» (16).

Il n'est pas précisé si l'origine des demandeurs d'emploi est européenne ou musulmane; quoiqu'il en soit, cela nous laisse entrevoir l'espèce de débordement dans lequel se trouvait l'Etat français en Algérie. Débordement d'autant plus manifeste qu'une masse de paysans déracinés déferle sur les villes côtières fuyant l'intérieur du pays étranglé par la misère. b - Le repli vers les villes
«

En 1954, le secteur traditionnel d'économie de subsistance compreplus les avantages même 27

nait 5 200 000 Algériens qui n'y trouvaient

précaires d'avant 1830. Avec la destruction des formes d'appropriation ou d'indivision et l'exploitation collective des terres qui étaient dominantes dans les anciennes structures, tels les biens 'habous' inaliénables, les terres 'arch' appartenant collectivement aux tribus, les terres 'melk' ou propriété familiale indivise, en plus des terres du 'Beylik', ou les terres de l'Etat données en partie en fermage, au bénéfice des caisses du trésor, la colonisation a bouleversé l'équilibre social existant sans le remplacer par des rapports de production nouveaux, dans le milieu rural autochtone» (17). Colonisation ou nouvel lequel les Musulmans
«

ordre économique international d'Algérie n'ont pas le

contre niveau

d'autoprotection
«

»

(18), l'une se met au service de l'autre et

un jour le terrain qu'on cultivait de père en fils et qui s'amenuise

désormais à chaque génération ne peut plus faire vivre, même très mal, même au plus bas niveau, la famille: alors c'est la clochardisation» (19).

Clochardisation, ce mot lancé par G. Tillon illustrera bien la paupérisation extrême de tous ces paysans sans terre et sans avenir. «Sans autre espoir que de récolter assez pour survivre, les plus misérables ont le choix entre ce fatalisme des désespérés qui n'a rien à voir avec l'Islam et le départ forcé vers la ville ou la France» (20). Ainsi, de 1954 à 1960, sept cent trente et un mille paysans vinrent vers les villes (21).
«

La population

globale des villes et des bourgs a augmenté alors de
63 0/0 dans le Constantinois et 48 0/0 dans

67 0/0 dans l'Algérois, l'Oranie » (22).

Les villes, jusqu'alors essentiellement européennes, afflux de population musulmane. Ainsi, alors que:

subissent un

«l'ensemble des communes urbaines de l'Algérie est demeuré à majorité européenne jusqu'en 1926 (...), en 1954, les deux tiers des habitants des villes algériennes sont musulmans» (23). et le corollaire de cette arrivée massive d'immigrants prolifération de bidonvilles. En effet,
«

ruraux est la

sur 52 000 baraques de type bidonville dénombrées en 1954, quarante

mille l'ont été dans des communes urbaines dont trente neuf mille cinq cents sont occupées par des familles musulmanes. Selon nos estimations, deux cent dix mille Musulmans vivaient en 1954 dans les baraques des communes urbaines; autrement dit, dans l'ensemble de ces communes, un Musulman sur sept ou huit logeait en bidonville» (24).

28

2) Le sous-prolétariat musulman:
a

- Le

sous-prolétariat

algérois

«En 1938, la population musulmane vivant dans les bidonvilles de l'agglomération algéroise ne dépassait pas quatre mille huit cents personnes; il y en avait cent vingt cinq mille, soit vingt-cinq fois plus en 1953-1954. Dans la seule ville d'Alger, ses faubourgs étant exclus, cent vingt bidonvilles comme une lèpre grandissante sur tout terrain disponible, voyaient s'entasser quelques quatre vingt mille Musulmans dans des conditions de vie invraisemblables alors que la Casbah, elle aussi surpeuplée, entassait dans ses vingt hectares soixante dix mille habitants, battant les records mondiaux de densité humaine »,

écrivait alors le maire de la ville, J. Chevallier (25).

Ainsi, « de 1930à 1954, la ville croît d'environ deux cent mille habitants
musulmans» (26). Mais avec une ségrégation tacite entre les communautés: deux sortes de quartiers se modèlent dans Alger, soit des quartiers parfaitement homogènes (à 90 0/0 européens ou à 90 0/0 musulmans), soit des quartiers où les deux groupes ethniques s'équilibrent: il va de soi que les quartiers les plus pauvres sont habités par les Musulmans et les plus riches par les Européens mais, surtout, ce sont lè~ Musulmans bien plus que les Européens qui s'entassent.
«En 1957, soixante trois mille familles européennes se partagent cinquante six mille sept cent logements et quarante mille familles musulmanes se partagent vingt sept mille quatre cents logements~et huit mille baraques des bidonvilles (27).

La moyenne d'Alger est de 1,2 personne par pièce chez les Européens et de 3,4 personnes par pièce chez les Musulmans. La mairie d'Alger (28) a délimité six secteurs dans Alger sur quatrevingt-cinq (en éliminant les bidonvilles) où la population dépassait cinq habitants par pièce arrivant à la conclusion que la carte de surpopulation coïncidait avec la carte de répartition de la population musulmane. Celle-ci coïncidait aussi avec la carte du logement précaire car:
vingt-trois pour cent des logements musulmans pour 1,5 pour cent des logements européens ne possèdent pas de lumière électrique et quatre-vingt-sept pour cent d'entre eux pour dix-sept pour cent des logements européens n'ont pas de gaz de ville» (29).
«

A cet exode massif des paysans algériens, correspond donc l'émergence d'un sous-prolétariat urbain de plusieurs dizaines de milliers de personnes» (30).
«

29

«Les petits propriétaires dépossédés, les anciens khames ou les ouvriers agricoles que rien ne prépare à la vie urbaine et qui n'ont ni les attitudes ni les aptitudes nécessaires pour s'adapter, ne peuvent espérer que la condition de journalier, de petit marchand ambulant, de chômeur en attendant ce paradis, l'emploi permanent» (31). Ces êtres démunis n'ont ni savoir, ni métier, ni même la capacité d'avoir de l'ambition tant est grande leur pauvreté. Ce sont eux qui vont être, comme leurs frères musulmans en France, la main-d'œuvre bonne à tout faire, non spécialisée de la société coloniale: «Quand on sait que la quasi-totalité des sans-emplois ou des sous-employes est constituée de Musulmans (...), quand on connaît la proportion considérable d'analphabètes, l'absence de connaissances techniques et d'adaptation aux modes de travail industriel, accentuée par les difficultés linguistiques chez une population hier en grande partie rurale, on ne s'étonnera pas de trouver dans les secteurs musulmans, la grande masse de manuels qu'emploie la grande cité industrielle et marchande» (32).

Telle est la condition, dessinée à grands traits, du sous-prolétariat algérois à l'aube de la guerre. b - Le sous-prolétariat féminin On compte en Algérie, en 1954,4 880 800 Musulmanes (33) parmi lesquelles plus de trois millions, selon les rapports cités plus haut, appartiennent aux couches les plus misérables de la société algérienne. Femmes de la campagne dépourvues d'emploi (34) ou travaillant pour un salaire symbolique, femmes ou filles de manœuvres, de chômeurs, de journaliers, leur détresse est encore plus grande que celle des autres membres de leur communauté parce qu'elles sont des femmes. Emprisonnées dans une tradition désormais beaucoup plus aliénante que protectrice, elles sont les premières à faire les frais du colonialisme et du bouleversement opéré par l'introduction du capitalisme dans l'ordre tribal. En effet, l'honneur à la fois méditerranéen et musulman exigeait, pour défendre les femmes de l'agresseur étranger et mécréant, qu'elles soient mises à l'écart et sagement gardées loin du monde en pleine évolution qu'était l'Algérie à la fin du XIXC siècle; elles-mêmes devant être les gardiennes des traditions arabo-berbères, des valeurs ancestrales en péril. Mais, toutes ces valeurs se désagrégeant dans la tourmente, les femmes perdirent tout de la science et de la manière de leurs ancêtres pour ne rien acquérir par ailleurs de la science moderne. G. Tillon rapporte ainsi le mot
« d'un petit fonctionnaire dont tous les enfants étaient trachomateux, à un coreligionnaire qui lui dO,nnait des conseils d'hygiène: 'tu sais bien que nous avoq~ tous épousé des sottes' » (35).

30

C'est plus l'hébétude que la sottise qui frappe les Musulmanes d'Algérie de la première moitié du xxe siècle: femmes analphabètes (36) et ignorantes, elles sont absolument démunies devant le nouvel ordre social et s'accrochent désespérément à des traditions sclérosées, à présent dénuées de sens, et à des superstitions de toutes sortes (37), car ce sont souvent là les seules manifestations de leurs existences et de leurs identités. Ainsi, alors que la misère dans laquelle elles vivent est extrême, ces femmes ne trouvent leur raison d'être que dans la seule procréation d'enfants mâles, se référant aux mœurs déjà ensevelies de la société tribale où il était assuré respect et sécurité à toute femme devenue mère, car elle était alors un personnage important. Ce n'est plus du tout le sort réservé aux Musulmans de l'Algérie coloniale et

elles ont beau faire beaucoup d'enfants (38), elles sont, « prolétaires
des prolétaires» (39), traitées comme des bêtes de somme. Et surtout, fait beaucoup plus grave, parce que totalement inconnu de leurs grand-mères, elles n'ont souvent plus aucune assurance de protection. Alors que l'ordre ancien dirigé par les liens du sang et le principe d'honneur (40) protégeait les femmes seules, veuves ou répudiées, de l'indigence par une prise en charge communautaire (41), à présent: « la destruction de l'unité économique de la famille, l'affaiblissement des solidarités anciennes et des contraintes collectives, l'essor de l'individu et de l'individualisme économique qui font éclater les cadres communautaires» (42) menacent ces femmes de la pire misère qui pUisse être pour des Méditerranéennes: la solitude. Avec la guerre, le problème va aller en s'intensifiant: les hommes partis, disparus ou morts,
«

~ne nouvelle catégorie sociale féminine apparaît:

les veuves»

(43).

Les femmes du sous-prolétariat musulman de 1954 vivent donc dans des familles quasiment réduites à l'échelle nucléaire à cela près que l'entraide et la prise en charge des plus démunis de la famille ne sont pas encore totalement gommées des mentalités. Mais, si l'intention peut y être, souvent la misère prend le pas et ramène à l'individualisme avec l'excuse toute prête de l'éclatement des clans et de l'éloignement des membres de la communauté les uns des autres. Ces femmes ont suivi dans les villes leurs pères ou leurs maris à la recherche d'une solution à cette lutte angoissée pour vivre: elles passèrent, pour la grande majorité d'entre elles, d'un gourbi (44) à un bidonville pour y vivre quasiment la même vie, mais encore plus cloîtrée en ville parce que les corvées y sont réduites et que les dangers (nombreux dans l'imagination masculine de leurs seigneurs et maîtres) y sont plus grands. 31

De la vie urbaine, très souvent, la femme musulmane ne sait rien; son seul horizon étant de trouver, avec le peu que ramène l'homme sous-employé, de quoi donner à manger aux enfants. Et si la grande majorité des femmes ne travaillent pas, certaines, après avoir épuisé toute leur imagination, après en avoir appelé à la solidarité familiale ou communautaire, après, enfin, avoir attendu jusqu'aux dernières limites vivables que l'homme trouve lui-même de quoi subsister, finissent par ne compter que sur elles-mêmes et affrontent le monde extérieur pour chercher du travail. Elles, y retrouvent les femmes seules, veuves ou répudiées, venues souvent d'elles-mêmes à la ville car la campagne ne leur offre aucun moyen de subsister et que personne n'y est plus disposé à les prendre en charge.

B. Le travail des Musulmanes du sous-prolétariat
1) Le problème des chiffres En 1954, les Musulmanes étaient très peu nombreuses à travailler. Sur deux millions environ (45) de femmes en âge de travailler, dans la population musulmane, il n'y avait que 37 717 femmes travaillant dans le secteur non agricole (46). «La plus grande partie des emplois féminin sont des emplois de salariées, excepté l'agriculture. où les femmes sont classées en général comme aides familiales; on ne trouve de chefs d'entreprises que dans le secteur des textiles et dans les professions libérales ainsi qu'à un degré moindre, dans l'habillement et le travail des étoffes» (47). nous indique le Service des statistiques. En effet, les Musulmanes sont salariées et pauvrement: sur 37 717 femmes, nous avons pu en dénombrer, grâce aux précisions des statistiques générales de l'Algérie, 34 887 (48) appartenant vraisemblablement au sousprolétariat. Nous sommes arrivés à ce chiffre en répertoriant toutes les Musulmanes employées à des tâches ne demandant aucune instruction ni aucune sorte de qualification si ce n'est une résignation devant les

travaux pénibles et subalternes (49). 92,5

%

çant un métier en 1954, faisaient partie .des catégories socioprofessionnelles du bas de la hiérarchie: ceci confirme non seulement que les métiers méprisés étaient réserv,és aux Musulmanes mais surtout que les femmes musulmanes ne se mettaient au travail que contraintes par la misère. Celles qui le pouvaient, protégées par l'argent ou par une famille encore solide, évitaient de transgresser cette loi sociale: être en contact avec des hommes étrangers. 32

des Musulmanes exer-

Il nous faut ici interrompre notre propos pour souligner l'aspect approximatif des chiffres concernant le sujet. Alors que les Statistiques générales de l'Algérie donnent le chiffre exact de 37 717 Musulmanes actives du secteur non agricole, M.Borrmans (50) mentionne cinquante mille en 1950, suivant les chiffres de l'E.s.N.A. (51) ; N. Zerdoumi (52), cite quant à elle le chiffre de 38 600 femmes travaillant en 1954 et l'équipe de P. Bourdieu évalue à la fin de la guerre cette population à 32 400 femmes (53) avec une erreur possible de 5000 personnes (mais en plus ou en . mOins. ? ) . Et d'autres encore donnent leur chiffre personnel mais il serait fastidieux et sans intérêt pour notre étude d'en faire l'énumération exhaustive (54). Tous ces chiffres, cependant, ne sont pas si dissemblables si l'on tient compte des différentes optiques de leurs recenseurs et des omissions flagrantes qu'ils pouvaient commettre; en effet, quand on connaît le changement de critères des statisticiens relatifs à la population féminine agricole entre 1936, 1948 et 1954 (55), on peut s'attendre à ce qu'il en soit de même pour la population féminine non agricole, qui ne passe pas ou très rarement par le bureau de main-d'œuvre, qui s'interrompt et reprend sans prévenir qui que ce soit et qui ignore tout de la réglementation du travail. C'est aux statisticiens de l'évaluer à leur gré, largement ou chichement. Et, suivant leur sens des responsabilités, leur humanisme ou leur choix politique, ils délivrent des chiffres soit amputés et honorables soit plus faibles mais impudiques, car faisant état d'une tare ailleurs soigneusement cachée: la prostitution. Il est possible que ce soit le cas de M. Boormans quand il cite le chiffre de 50 000 femmes musulmanes au travail car, à l'instar de beaucoup de sociologues chrétiens ou de nationalistes algériens (56), il a toujours compté les prostituées au même titre que les autres travailleuses dans ses ouvrages; et cela avec d'autant plus de raison que c'était le revenu de beaucoup de Musulmanes. C'est pourquoi nous pensons que son évaluation est sans doute, de toutes celles proposées, la plus près de la vérité, même en 1954, mais elle est trop peu descriptive pour que nous puissions nous en servir plus. Nous nous en tiendrons donc aux autres données sans perdre de vue les quelques milliers de femmes oubliées des statistiques. 2) Les maigres possibilités de travail Les femmes du sous-prolétariat musulman n'avaient guère la liberté de choisir leur emploi; toutes se regroupent dans certaines catégories professionnelles précises: «les femmes appartiennent presque exclusivement aux métiers du textile et aux services, soins personnels, santé» écrit Borrmans (57). 33