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DES AMÉRIQUES IMPRESSIONS ET EXPRESSIONS

304 pages
Les trois Amériques se trouvent ici réunies par des spécialistes qui se confrontent et se découvrent mutuellement dans des domaines aussi variés et complémentaires que l’histoire coloniale et l’histoire récente, les arts, les rapports humains, les langues et leurs variantes ; bref, tout ce qui constitue la réalité et les valeurs de ce vaste continent – et l’on sait le poids qu’il a acquis dans le monde à ce jour.
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DES AMÉRIQUES :
IMPRESSIONS ET EXPRESSIONS

@L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7660-0

Sous la direction de

Jean-Paul Barbiche

DES AMERIQUES:
IMPRESSIONS ET EXPRESSIONS

,

Actes du Colloque International "Communautés Humaines dans les Amériques"

Université du Havre CERIL Faculté des Affaires Internationales 25, rue Philippe Lebon 76600 Le Havre L'Harmattan L'Harmattan Inc. 5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques 75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

p~
Organiser international un colloque universitaire à la fois pluridisciplinaire et n'est pas chose aisée puisqu'elle fait appel à des spécialistes et à des chercheurs de compétences et de sensibilités intellectuelles diverses. C'est pourtant ce que le Centre d'Etudes et de Recherches Inter-Langues (CERIL) de l'Université du Havre a cherché à faire autour d'un thème à la fois ouvert Amériques", et rassembleur en mars 1998. : "Communautés Humaines dans les

Ce fut un grand succès, et donc une grande satisfaction, tant pour l'équipe d'organisateurs que pour les participants.

Le choix du thème était essentiel car l' histoire

-je devrais

sans doute dire les

histoires - de ce vaste continent du Nord et du Sud est depuis toujours associée à des hommes et des femmes de caractère qui ont défriché pour le reste du monde des domaines entiers de la vie sociale, économique, culturelle, qui ont changé le cours de l'histoire, qui ont inventé la société du 20èmeet sans doute du 21èmesiècle, par un gigantesque travail collectif, mais sans le savoir. En venant au Havre, les intervenants universitaire bénéfice de tous. à ce colloque ont stimulé la recherche des idées, pour le plus grand

et participé à la confrontation

Jean-Paul BARBICHE Professeur, Directeur du CERIL

SOMMAIRE

PREMIÈRE PARTIE
ÉPOQUE COLONIALE 16ÈME_18ÈME SIÈCLES

Gérard-Marc BRAUD Les Acadiens, un peuple dispersé depuis le xvmème siècle Sabina COLLET SEDOLA Le livre des dialogues de 1524 de Bernardino de SahagUn
Patrick LESBRE Chants traditionnels en nahuatl et Relation de T ezcoco Guan Bautista Pomar, 1582) : la recherche d'une identité préhispanique

17

26

32

Ritsert RlNSMA La nostalgie hollandaise: Pieter StUyvesant n'est pas parti en fumée Marie SAUTRON L'homme et la divinité: une relation singulière dans le discours poétique nahuatl

40

44

DEUXIÈME PARTIE
ÉPOQUE COLONIALE 19ÈMEIÈCLE S

Michel P. BAJON Les Communautés d'esclaves noirs du Brésil intérieur au milieu du XIXèmesiècle, d'après les observations de la mission Castelnau Dante BARRIENTOS TECÛN Aspectos de la sociedad guatemalteca del siplo XIX en Tradiciones de Guatemala (1845), de Jose Batres Montûfar (1809-1844) Élisabeth CAUDE Présence française en Louisiane au XIXèmesiècle. L'éclairage des archives du Consulat de France à la Nouvelle-Orléans Steve GARNER La construction des ethnies en Guyane Britannique au XIXèmesiècle Christiane LAFFITE-CARLES La participation française au processus d'indépendance de la côte colombienne des Caraïbes (Costa Firme) Françoise LE JEUNE La ruée vers l'or en Colombie Britannique: une menace ('our l'équilibre de la communauté coloniale britannique (1849-1859) Françoise LÉZIART Violence et contradiction de l'histoire mexicaine (de l'Indépendance à la fin du XIXèmesiècle)

57

63

70

80

88

95

110

Dominique SMITH La perception des communautés humaines dans Dead Man, un film de Jim JARMUSCH, 1995 Robert C.H SWEENY Industry and nation in a colonial space: Nineteenth century Lower Canada

118

127

TROISIÈME PARTIE
LA SOCIÉTE POST-COLONIALE

Jean-Paul BARBICHE La fédération des Antilles britanniques: un échec exemplaire Annie BLONDEL La communauté suédoise de Winnipeg (Manitoba) : son évolution au cours du xxème siècle
Sadok DAMAK Ethnicisation des Arabes musulmans aux Etats-Unis

137

143

148

Domini<Jue DUBOIS La sociéte coloniale et post-coloniale dans l'oeuvre de Wilson HARRIS: une société polarisée et fossilisée
Joseph FARRÉ Les Catalans au Mexique et à Cuba au XIXèmeet XXèmesiècles

155

163

Gérard GOMEZ La communauté paraguayenne d'hier et d'aujourd'hui issue de la fusion hispano-guaranl Marie-Christine MICHAUD Communauté(s) italienne(s) aux Etats-Unis au début du siècle: hétérogenéité et unité Jean-Marie THÉODORE La notion d'américanité dans l'oeuvre de Vincent PLACOL y

172

180

186

QUATRIÈME PARTIE
LANGUES ET IDENTITÉS

Claire BOURGUIGNON Langue et identité: la communauté noire aux Etats-Unis Guy INGOUACKA La situation linguistique dans les Caraibes Oecas de la Jamaïque) Regina NEUMANN Spanglish - lia breezy tango between English and Spanish ?"
Jean-François QUILLÉVÉRÉ Les Garîfunas : langue et identité Caroline RAE 'Magic and Music -Alejo Carpentier and Maurice Ohana: Cross-connections in 20th Century French Music and the South Americas'

195

202

208

217

222

Robert SPRINGER African American Vernacular English in the blues

231

CINQUIÈME PARTIE
20ÈMESIÈCLE

-FAITS

DE SOCIÉTÉ

Mokhtar BEN BARKA Les Communautés survivalistes aux Etats-Unis
Jacques-Henri COSTE La "Destinée manifeste" de l'entreprise américaine ou les métamorphoses de la question communautaire: de l'association puritaine à la tribu productive planétaire Véronique ELEFfERIOU-PERRIN Juifs et Chrétiens dans les "films de conscience sociale" de l'Améri<}ue de l'après-guerre: discours consensuel et fluidité de l'identité

241

247

256

Marie-Pierre KERNEUR Le Juif dans la littérature américaine: image et identité Victorien Zoungbo LAVOU De la renaissance des Indiens et des Noirs en Amérique Latine
Émilio-Fernando ORIHUELA-EGOA VIL Changements sociaux dans des communautés andines péruviennes: le cas de Puno Joanna STEPHENS !talo Calvino aux Etats-Unis 1959-1960 Annick TRÉGUER Les murs peints des communautés des Etats-Unis

264

271

277

282

chicanas du sud-ouest 290

James TROMBLEY La frontière de jade: les populations asiatiques dans le développement de l'Ouest américain

296

COMMUNAUTÉS HUMAINES DANS LES AMÉRIQUES

-

--- -~------- ------

---

--

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--

ÉPOQUE COLONIALE
, ,

16EME _lSEME SIECLES

...

LES ACADIENS, UN P~PLE;. DISPERSÉ DEPUIS

LE XVIII

E

SIECLE

Gérard-Marc BRAUD Président de ['Association Bretagne-Acadie

1. Histoire

succincte de la colonie (1604-1763)

1-1 L'Acadie des origines (1604-1710/13) C'est sous le règne du roi Henri IV, en 1604, que l'aventure acadienne commence, lorsque celui-ci accorde, pour une durée de dix ans, à un marchand saintongeais protestant nommé Pierre Du Gua de Monts, le monopole de la traite des fourrures en Acadie. C'est à Giovanni da Verrazzano, que l'on doit le nom d'Arcadie, lors de sa découverte de ces contrées en 1524. La beauté des paysages, d'ailleurs situés un peu ,Plus au sud que les côtes de l'actuelle Nouvelle-Ecosse, comparée à une region de la Grèce Antique appelée Arcadie, avait inspiré le navigateur. Puis l'Areadie deviendra l'Acadie.

L'expédition de 1604, partie du Havre le 7 Mars, est composée de 80 hommes. Elle comprend des personnages dont certains tel Samuel de Champlain, né à Brouage, laisseront leur nom dans l'Histoire de France. Le premier hiver est désastreux pour le petit groupe installé à l'entrée de la Baie Française, sur l'Isle Sainte-Croix. Une quarantaine d'hommes meurent du scorbut. D'où l'idée, au printemps suivant, de s'installer ailleurs sur le continent et c'est très rapIdement la création de Port-Royal, premier établissement français permanent en Amérique du Nord. Certes, ils ne sont pas les premiers à venir dans ces para,ges -; bien des pêcheurs basques, normands ou bretons avaient fréquente ces côtes au siècle p,récédent. Les debuts de la nouvelle colonie sont rudes et le chef de l'expédition Du Gua de Monts revient en France puisque le Roi, sous la pression de divers marchands français, lui a retiré, avant son terme, le monopole lucratif de traite des fourrures. Pendant ce temps, en 1608, Samuel de Champlain, avec une autre expédition partie de Honfleur, entre dans le St.-Laurent et crée la ville de Québec. Ainsi, dès le début du 17èmesiècle, la France possède deux colonies bien distinctes en Amérique du Nord: la Nouvelle-France et l'Acadie. Pendant ce premier 9uart de siècle, faute d'une présence constante des Français qui ont confie l'Acadie pendant quelques années à la garde de leur nouvel ami, le chef mic-mac Membertou, converti au catholicisme par les premiers Jésuites, ce nouveau territoire est convoité et pris par les Anglais Installés plus au sud, à Boston. Il faut la création de la Compagnie des Cent Associés par le Cardinal de Richelieu en 1627 pour donner une nouvelle impulsion à la colonie de l'Acadie. Le traité de St-Germain-en-Laye (1632) scelle le retour à la France de ses deux colonies d'Amérique.

17

Le premier gouverneur est le Commandeur de l'Ordre de Malte: Isaac de Razilly (parent de Richelieu) qui quitte la France le 4 juillet 1632 (du port d'Auray en Bretagne) avec 300 hommes d'élite. C'est aussi lui qUi incite au départ le 1er avril 1636, du port de La Rochelle, les premières familles qui ont pour nom Martin, Trahan, etc... et qui viennent de Bourgueil en Anjou. Enfin, la colonie prend forme et s'organise malgré le décès subit du Gouverneur De Razilly, remplacé aussitôt par Charles de Menou d'Aulnay, propriétaire de terres dans la région de Loudun. En 1650, au moment du décès accidentel par noyade de Charles de Menou d'Aulnay, 40 à 50 familles constituent la souche principale du groupe acadien. Convoitée et souvent pillée par les milices anglaises de la NouvelleAngleterre (Boston), l'Acadie du 17èmesiècle chan~e onze fois de mains: tantôt française - tantôt anglaise, au gré de nos succes ou de nos défaites en Europe et à la suite des traités signés entre les deux nations rivales. Bien que redevenue française en 1670, au traité de Bréda, la colonie acadienne se ressent, dans les années suivantes, de la décision de Louis XIV, de ne {>lus faire de dépenses pour les colonies d'Amérique. Le flux migrat01re est sérieusement limite et la petite colonie, repliée sur elle-même autour de sa capitale Port-Royal, doit VIvre en autarcie. Certains habitants de Port-Royal vont alors s'installer à Beaubassin au fond de la Baie des Mines. Puis, alors que la colonie se cherche encore, les guerres européennes de la Ligue d'Augsbourg (1689-1697) et de la succession d'Espagne (1702-1713) aiguisent les appétits des dangereux voisins du Massachusetts. est Le début du siècle suivant 0e 18ème) le prétexte d'attaques incessantes et de pillages des petites communautés acadiennes. Au final, le 12 octobre 1710, la capitale Port-Royal, se rend, à l'issue d'un 4ème siège en quelques années. Puis en 1713 le traité d'Utrecht change l'équilibre des forces en Amérique au profit de l'Angleterre. La BaIe d'Hudson, Terre-Neuve (Plaisance) et l'Acadie ne sont plus françaises... définitivement. L'Acadie change de nom et devient la Nouvelle-Ecosse. Une nouvelle ère de colonisation commence. Pour résumer ce lime siècle qui est caractérisé par une grande instabilité politigue et l'arrivée des premiers colons, étalée sur 35 ans (1636-1671), je souhaIte mettre l'accent sur quatre points:
a/ L'origine des colons acadiens

Le noyau de base vient du Centre-Ouest de la France (Poitou - Saintonge), c'est mcontestable. Le port d'embarquement est La Rochelle. A tItre d'exemple, il faut souliqner la naissance de Andrée Brun, fille de Vincent et de Renee Braud, baptisee à La Chaussée près de Loudun le 26 août 1646 et mariée en Acadie à Claude T eriault. Mais les lieux exacts de naissance d'un certain nombre de colons sont encore controversés, faute de preuves formelles. En Acadie des pratiques endogamiques ont forgé la cohésion du groupe dans les premiers temps et même plus tard. A partIr de 1670, les nouveaux arrivants ont des origines plus diversifiées (Anjou - Beauce - Bretagne - Normandie). Quant aux familles, les premières arrivent en 1636 sur le St.-Jean puis dans la période 1640-1650. Après 1670, ce sont surtout des célibataires qui rejoignent la colonie.

18

hl Liens avec les Amérindiens

Ils seront plutôt bons, à la différence des relations détestables que les Anglais entretiennent avec les autochtones. Il y a plusieurs raisons à cela. Parmi celles-ci on peut citer tout d'abord l'mfluence des missionnaires français dès le début de la colonie. Rappelons-nous les liens privilégiés établis avec le chef Membertou et son peuple. On se J;'laît à souligner aussi le fait que les Acadiens ont toujours respecté les terntoires tradiuonnels de pêche et de chasse des peuplades micmac. ci Les terres et la culture Les pionniers sont des paysans, c'est certain. Mais les nécessités des sites les ont conduits rapidement à mettre en pratique des techniques apportées du vieux continent. Ces techniques consistent à assécher les terres basses au moyen de digues appelées "aboiteaux". Ces terres d'alluvions ainsi gagnées sur la mer donnent d'excellentes récoltes. D'ailleurs n'appelle-t-on pas les Acadiens les "défricheurs d'eau" ?
dl Les forces en présence

Q~el<1.ues chiffres nous paraissent significatifs à cet égard selon le tableau
qUl SUlt :

Annees 1608 1670 1710 1750

Nouve e France 28 8000 16 000 55 000

Aca ie 10 500 1700 12 000

Nouve e An leterre 51 900 115 100 360 000
(1713-1763)

1-2. L'Acadie anglaise ou Nouvelle-Ecosse

Les Acadiens restent sur leurs terres passées sous domination anglaise. C'est paradoxalement une période de paix de longue durée (plus de 30 ans), tout au moins 'usqu'en 1745, C'est aussi le jeu du chat (anglais) et de fa souris Qes Aca diens). Cette époque se caracterise essentiellement par deux éléments majeurs: 'f la création de la forteresse de Louisbourg (1720). * le serment d'allégeance ou la recherche d'un compromis avec le pouvoir. al LOUISBOURG: Isle Royale

Pour contrecarrer la puissance anglaise et entretenir l'espoir d'une reconquête, la France réalise la forteresse de Louisbourg, à partir de 1720. C'est un grand projet qui coûte fort cher. A la fois port de guerre et de commerce, Louisbourg va connaître dans cette première partle du XVIIIèmesiècle une existence éphémère. La ville est 19

peu fréquentée par les Acadiens de Nouvelle-Ecosse auxquels. les Any;lais ont interdit tout commerce avec cette place forte française. La cite est grouillante d'une population composée a la fois de civils et de militaires (plus de 4 000) avec son gouverneur particulier. Louisbourg est prise une première fois en 1745 puis est an~laise jusqu'en 1748, avant d'être rendue à la France et de tomber défimtivement aux mains des Anglais en juillet 1758. A eUe seule cette ville mérite une étude spécifique qui doit être passionnante. Mais en 1749 les Anglais décident de créer une nouvelle capitale pour la Nouvelle-Ecosse afin de suppléer Port-Royal. C'est Halifax dont l'importance va croître rapidement. b/ Le serment d'allégeance Face au refus des Acadiens de prêter serment sans réserve au Roi d'Angleterre, ce qui constitue un acte de rébellion passible d'expulsion, le gouverneur hésite: il craint que les Acadiens viennent renforcer le groupe des habitants de l'Isle Royale et de Louisbourg et prennent les armes en faveur de la France en cas de conflit armé. Au fil des années plusieurs tentatives sont faites pour les convaincre de se rallier aux vues des gouverneurs successifs de ces territoires. Pour leur part, les Acadiens souhaitent un statut de neutralité. En 1730 la neutralité est acceptée... mais le texte signé n'est pas transmis intégralement à Londres et plus tard cet événement va se retourner contre eux. Toujours est-il que les Acadiens prospèrent dans la paix et s'installent sur des terres qu'ils ont défrichées ou conquises sur la mer à la sueur de leur front. Pendant cette période l'arme secrète du peuple acadien réside dans le taux de fécondité qui est exceptionnel et parmI les plus élevés de l'époque. La croissance démographique est phénoménale en quarante ans à peine. Les chiffres parlent d'eux-mêmes: * 1710: 1.700 Acadiens, If 1750 : 12.000 Acadiens. Pourtant des tentatives sont faites pour imposer l'administration anglaise, en matière de justice notamment. Elles sont infructueuses, les Acadiens règlent leurs dIfférends entre eux au sein des familles ou des clans. On assiste à l'émergence des chefs (patriarches et parfois prêtres). 1-3 La Déportation C'est essentiellement l'œuvre du lieutenant-général Charles Lawrence, gouverneur de la province. Il envisage l'expulsion des Acadiens dès sa nomination en 1753. En juillet 1755, il incite le Conseil Législatif de Nouvelle-Ecosse à prendre la décision de la déportation du peuple acadien. Celle-ci s'étale jusqu'en 1763. Il faut attendre la fin de la guerre de 7 ans et la signature du traité de Paris pour que cet exode cesse. Environ 6 500 Acadiens sont envoyés vers les différentes colonies américaines (Massachusetts - Connecticut - New-York - Maryland Pennsylvanie - Caroline du Sud - Géorgie - Virginie). C'est une période particulièrement dramauque qui commence: les Acadiens de Virginie sont envoyés directement en Angleterre où ils sont retenus prisonmers pendant sept longues années à Liverpool, Bristol, Falmouth et Southampton. 20

Arrivés à {'lus de 1 200, ils ne sont plus qu'à peine 800 à leur libération. Ils mettent pIed sur la terre française à Saint-Malo et à Morlaix. Là ils vont retrouver 2 000 de leurs compatriotes et autres militaires de Louisbourg, poursuivis et faits prisonniers à l'Isle Saint-Jean et l'Isle Royale en 1758, après la chute de la forteresse. Ceux-là ont été ramenés directement en France dans les ports de la Manche, à Boulogne-sur-Mer, Le Havre-de-Grâce, Cherbourg et St-Malo, mais aussi à Brest et Rochefort. A partir de ce moment ils vont connaître de multiples pérégrinations et vingt cinq ans d'incertitudes. Après mallltes tergiversations et avec l'accord des Etats de Bretagne, BelleIsle-en-Mer est choisie comme lieu du premier établissement permanent. Au 1er Novembre 1765 on recense 363 personnes, représentant 78 familles venues surtout de Morlaix. Il s'agit des familles qui avaient été emprisonnées en Angleterre. Vingt familles de St-Malo viennent s'y ajouter. L'installation est difficile malgré l'octroi d'animaux et d'outils aratoires. Après l'occupation de l'île par les Anglais on assiste donc à une redistribution des terres sous forme (l'afféagement. Quelques années plus tard une forte disette provoque les ,Premiers renoncements. C'est alors qu'un autre établissement, plus consequent puisqu'il va concerner 1 500 personnes, va voir le jour en Poitou sur les terres du marquis Pérusse des Cars; il s'agit de grandes étendues de brande à défricher dans des conditions particulièrement Jures. La construction de 150 fermes est envisagée mais 58 sont édifiées. Cette installation est finalement un échec retentissant puisque, à partir de la fin de l'année 1775, la majorité des Acadiens, soit presque 1 300 va partir pour Nantes et connaître une nouvelle aventure. Au préalable divers autres projets d'installation plus fantaisistes les uns que les autres sont infructueux. Ainsi, la tentative (l'implantation en Guyane est un échec dramatique car les Acadiens sont décimés par les fièvres. Les survivants reviennent en métropole, meurtris par cette aventure malheureuse. Puis, à partir de 1775, la ville de Nantes va connaître le plus grand rassemblement d'Acadiens de France. Plus de 2000 d'entre eux vont vivre dans le grand port de l'Atlantique et sur le territoire de la paroisse voisine, St-Martlll de Chantenay, avec un seul espoir: eartir en Louisiane. Ce sera fait en 1785 avec le départ échelonné, d'avnl à octobre, de 7 navires emmenant 1 600 Acadiens vers une nouvelle vie, une nouvelle Acadie, sous les tropiques. Le dernier bateau, la Caroline, arrive le 12 décembre à la Nouvelle-Orléans. La boucle est bouclée. Les Acadiens déportés en France vont retrouver leur parenté restée sur le continent américalll.

2. Période contemporaine Avant d'aborder cette période, il nous faut rappeler brièvement ce que fut le XIXème siècle à cet égard, tout d'abord au Canada puis en Louisiane.
2-1 Au Canada

Il nous faut distinguer deux périodes:
a/ Période 1763-1840/50: le silence

Après le traité de Paris, le gouvernement anglais donne son accord pour le retour des Acadiens en Nouvelle-Ecosse, par petits groupes. Quelques 21

centaines reviennent et s'installent à distance de leurs anciennes terres désormais occupées par des colons anglais qui ont fui la NouvelleAngleterre. Les AcadIens du retour vont s'installer en bordure de la Baie Sainte-Marie, à l'Isle du Cap Breton et à l'Isle Madame. D'autres vont s'installer au Nouveau-Brunswick et créer progressivement une nouvelle Acadie dans les Maritimes, celle dont on parle le plus aujourd'hui. D'autres aussi, fuyant à travers les forêts vers le Québec vont grossir le groupe de l'autre colonie, la Nouvelle France. D'autres enfin, traversant tous les Etats, vont aboutir en Louisiane. Arrivés vers 1764, ils sont rejoints en 1785 par les 1 600 parents en provenance de France et du port de Nantes. Dans les Maritimes, les Acadiens pendant 80 ans environ vont se faire oublier, gênés presque d'avoir survécu et de s'affirmer Acadiens. Puis progressivement ils vont sortir de l'ombre. bl Période 1850-1890 : la "résurrection" civile et politique avec l'apparition de symboles Une conscience collective acadienne prend corps au Nouveau-Brunswick d'abord, qui conduit ce peuple vers les années 1870-1880, à se réunir, à affirmer son existence. On estime que le poème "Evangeline", écrit par l'auteur américain Henry W. Longfellow, a joué un granâ rôle dans cette prise de conscience. C'est l'époque des symboles: .~ Le choix d'un drapeau: le tricolore français avec une étoile or dans le tiers supérieur du bleu. .~ Un hy'mne : l'Ave Maris Stella. * Une tête nationale: le 15 août. '~Une devise: l'Union fait la force. Pendant toute cette période, le clergé catholique va Jouer un grand rôle dans cet éveil du peuple acadien, son mfluence est consIdérable.

2-2 En Louisiane
Pendant ce temps en Louisiane les Acadiens arrivés en 1785 se sont relativement bien implantés, en bordure des bayous, un peu isolés certes mais protégeant leur structUre familiale et leur langue. Ils vivent de la pêche, mais aussi de l'élevage. Certains s'enrichissent au point de pouvoir acquérir quelques esclaves. Ils vivent aussi la guerre de Sécession qui a tant marqué le Sud profond. siècle, face à la puissante administration américaine, les minorités Au 19ème éprouvent le besoin de s'unir pour protéger leur culture, leur identité. C'est le cas des Acadiens qui assimilent d'autres groupes minoritaires tels des Créoles, des Noirs, des Allemands, etc... . Dans la Louisiane d'aujourd'hui, le Sud appelé Acadiana revendique ses racines françaises et acadiennes. Mais l'assimilation a fait des ravages depuis les années 30. Selon les statistiques, 450 000 Louisianais ont des ancetres français et 250 000 affirment parler encore le français en famille, ou plutôt le Cadien, ce parler pittoresque, mélange de vieux français des 17ème 18ème et siècles et de créole. Un organisme, le CODOFIL, est créé en 1968, par James Domengeaux, pour soutenir la langue française. De nombreuses classes d'immersion existent dans les écoles primaires et les jeunes de 7 à 12 ans peuvent apprendre notre langue, comme seconde langue. Toutefois, deux générations ont pratiquement perdu l'usage de la langue de leurs ancêtres français. La situation du français là-bas est difficile mais pas désespérée grâce 22

à tous ces enseignants venus du Québec, de Belgique et de France, qUi, depuis près de 30 ans, enseignent notre langue aux Jeunes qénérations. Surtout quand vous allez dans le Sud de la Louisiane, n'hesitez pas à parler français et à encourager les Cadiens à s'exprimer. Ils sont parfois un peu mal à l'aise et n'osent pas s'exprimer dans ce "français cassé" comme ils disent. Bien sûr à Lafayette, et dans toute l'Acadiana, l'université v.S.L., joue un rôle éminent et moteur dans le soutien à notre langue. Mais revenons maintenant au Canada.

Où se trouvent les Acadiens à l'aube du XXlèmesiècle?
Essentiellement dans les Provinces Maritimes (Nouveau-Brunswick Nouvelle Ecosse et Ile du Prince Edouard) et de manière très inégale. Ainsi ils représentent 30 % de la population du Nouveau Brunswick sur 750 000 habitants, essentiellement dans le Nord-Est de la province, la Péninsule Acadienne dont la ville de Caraquet représente le symbole, le Sud-Est autour et au nord de la ville de Moncton où se trouve l'une des deux universités francophones hors Québec et dans le Nord-Ouest, dans la corne du Madawaska le long du fleuve St.-Jean. En Nouvelle-Ecosse, ils représentent environ 5 % de la population de la Province et sont dissémmés dans de petites communautés telles les municipalités de Clare et Argyl près de la Baie Ste-Marie à l'Ouest, ou l'Ile Madame et Chéticamp, complètement à l'opposé. Sur l'Ile du Prince Edouard, ils ne sont que 2,50 % de la population, installés au Nord-Ouest de la province. Tous ces Acadiens particulièrement ceux des deux dernières provinces sont dans une situatlOn difficile car malgré les progrès de l'identité française depuis 40 ans l'assimilation au milieu anglophone dominant est menaçante. Actuellement on assiste à un changement linguistique important en "Acadie". La société acadienne est en train de passer d'un type de société fermée vivant isolée, en autarcie, en marge du pouvoir détenu par le groupe dominant, à un type de société ouverte et participant de plus en plus au pouvoir économique et politique.l Cette évolution sans doute intellectuelle est dangereuse à bien des égards d'où les préoccupations nées de l'assimilation: * L'assimilation a l'anglais, par les médias, le commerce, les mariages mixtes où le français est toujours perdant. du fran~ais ensuite. Pour une grande majorité * La standardisation d'Acadiens, le français enseigné a l'école ne correspond pas à celui appris à la maison ou dans la rue. Il est trop tard d'attendre l'unIversité (pour ceux qui y accéderont) pour suivre un programme de rattrapage.
,~

Quant à l'enseignement des langues, notamment la langue maternelle

française, il existe une forte variation entre les régions et les groupes SOCiaux... . Et puis il y a aussi l'usage du québécois. Ceci dit, la société acadienne est active et bien vivante dans les Provinces Maritimes et notamment dans la province phare le Nouveau-Brunswick, qui n'est pas celle de l'Acadie historique. Là depuis 1969, le bilinguisme est reconnu officiellement... mais il se heurte sur le terrain à de nombreuses difficultés du fait du groupe dominant. Sans tomber dans une énumération fastidieuse, il nous faut souligner plusieurs secteurs où les Acadiens sont actifs. Ainsi l'enseignement: 23

si jusqu'en 1713 l'éducation relève surtout de l'Eglise catholique, depuis le début de ce siècle les Acadiens luttent pour une reconnaissance et une prise en charge de l'éducation à tous les niveaux: école publique - formation à l'enseignement - Université - Collèges communautaires, etc... . C'est au Nouveau-Brunswick qu'ils ont le plus progressé dans ce domaine en obtenant la direction de leurs districts scolaires, une université à Moncton avec des annexes et quatre collè~es communautaires français. Ailleurs, il y a encore de fortes résIstances à l'mstallation d'écoles françaises... ; d'ailleurs les parents acadiens ne sont pas toujours eux-mêmes convaincus de l'intérêt pour leurs enfants de faire leurs premières années d'études en français, c'est un combat de tous les instants. Mais l'Acadie vivante c'est aussi ses manifestations culturelles et festives et elles sont nombreuses à la belle saison. Chaque communauté a son festival et élit ses "Evangéline et Gabriel" en vue de la fête nationale. La littérature acadienne a connu son heure de gloire avec le Prix Goncourt d'AntonineMailleten 1979 (Pélagie la Charrette). Mais les poètes sont aussi nombreux ainsi que les romanciers et les hommes de théâtre dans la lignée de Marc Lescarbot qui a créé le "Théâtre de Neptune" dès 1606. La musique et la chanson acadiennes se portent bien et soutiennent la comparaison avec le Québec, bien qu'encore très ancrées dans le folklore et l'histoire. Et je ne parfe pas d'autres formes d'art telles le cinéma, la poterie, la sculpture sur bOls, etc... . Dans le domaine des sports, la jeunesse acadienne est réunie chaque année, pendant une semaine, ~our les Jeux de l'Acadie. Pour ce qui est des media, ils sont semble-t-ille reflet de l'évolution de la société acadienne. Au début, la presse notamment, est le porte~parole des groupes mais elle est aussi ouvertement catholique (Ex. : l'Evangéline 1887-1982). La presse acadienne, qu'il s'agisse de l'Acadie Nouvelle, du Courrier de la Nouvelle-Ecosse ou de la voix Acadienne de l'I.P.E., privilégie les nouvelles locales et régionales. En matière de radiotélévision, il y a Radio-Canada des Maritimes et surtout l'existence de radios communautaires locales très vivantes, très dynamiques. En politique, les Acadiens I?articipent à la vie publique au sein des partis canadiens traditionnels malS pas en tant qu'Acadiens. Et ce n'est pas l'existence éphémère du Parti Acadien, dans les années soixante dix, très

nationaliste, qui a changé la face des choses.
En matière économique, la pêche, l'agriculture et la forêt, secteurs traditionnels des Acadiens, ont connu de graves difficultés dans les années 1980. Ainsi pour la pêche, on ne peut que déplorer une surexploitation des ressources naturelles. Mais il existe bel et bien un entreprenariat acadien très actif... ; malgré cela le taux de chômage des trois Provinces est le plus élevé au Canada, en raison d'activités très saisonnières. Le bien-être social y intervient plus qu'ailleurs. Enfin, la vie associative est importante et le système coopératif est très développé. La Société Nationale de l'Acadie (S.N.A.) est, depuis sa création, le rep'résentant officiel du peuple acadien auprès de la France, de la Belgique, de la Louisiane, ainsi maintenant qu'au Sommet de la Francophonie.

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CONCLUSION
En cette fin de siècle, on peut affirmer sans ambages, qu'il existe réellement une diaspora acadienne hors des Provinces MaritImes du Canada. Outre la Louisiane déjà relatée, citons, dans l'ordre d'importance : * Le Québec dont un million d'habitants a des racines acadiennes, * Le 'Texas, proche de la Louisiane, * Les Etats de la Nouvelle-Angleterre où au siècle dernier existaient des petites communautés appelées: "Petite Acadie" près de Boston, .~ et puis en France où les descendants sont éparpillés (sans doute entre 600 000 et 1 million). Plusieurs regroupements * à Belle-Ile-En-Mer .~en Poitou (département
.~

importants

et vivants existent, ainsi:

à Nantes et ses environs

de la Vienne)

* dans la région de St-Malo et de la Baie de la Rance. Nous ne pouvons omettre de signaler qu'après le Congrès Mondial Acadien qui s'est tenu en 1994 au Nouveau-Brunswick, un nouveau rassemblement se prépare en Août 1999 en Louisiane. Tout au long de l'année, les échanges culturels et humains, individuels ou collectifs sont nombreux entre les cousins de la Diaspora, de chaque côté de l'Atlantique (voyage - fresque murale - musiciens, etc...). Même s'il est menacé, le français a encore de beaux jours devant lui en Amérique du Nord, à condition que les Acadiens en prennent les moyens et que nous, les gens du Vieux Pays, nous les soutenions. Et puis, comme disent nos cousins cadiens de Louisiane; "Laissons le Bon Temps Rouler mais ne lâchons pas la patate pour autant l"

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NOTE
1. Selon "l'Acadie des Maritimes" chaire d'études acadiennes Université de Moncton. Canada.

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LE LIVRE DES DIALOGUES DE 1524 DE BERNARDINO DE SAHAGUN
Sabina COLLET SEDOLA M~tre de Conférences Université de Corse

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Le texte intitulé Colo9uios y doctrina cristiana est un manuscrit de seize folios in-quarto qui temoigne de l'une des plus anciennes confrontations idéologiques entre l'Euro{le et le Nouveau Mondel. Elle eut lieu au Mexique, en 1524, à l'occaslOn de la rencontre d'une délégation de religieux espagnols avec les caciques et les prêtres indigènes. L'échange dura deux jours et l'audace de l'enjeu proposé donne aujourd'hui le vertige. Un interprète qui connaissait l'espagnol et la langue des Indiens, le nahuatl, fut le témoin direct des faits que nous évoquerons. n avait pris part au dialogue et consigné Far écrit, en la~ue vernaculaire, la teneur des arguments avancés par les deux coalitions. La conquête espagnole au Mexique avait commencé en 1517 lorsque Bernal Dîaz deI Castillo, le soldat ~ue par la suite aidera Hernan Cortés à asservir le pays, découvrit émerveille les temples et les villes maya. Au nom de la Couronne, le gouverneur de Cuba, Die&o VeIasquez, organisa sans tarder d'autres expéditions. A la tête de la troisieme, il nomma Cortés. Entre 1519 et 1521, celui-ci parvint à détruire la capitale des aztèques MexicoT enochtitlan. Le carnage qui en suivit et qui mit fin à une grande civilisation fauchée en plein épanouissement, constitue le commencement de l'histoire moderne du Mexique. Les faits que nous évoquerons se situent immédiatement après ce cataclysme, lorsqu'un ordre nouveau devait nécessairement sur~ir du déchaînement de deux forces antagoniques. En 1524, douze freres mineurs envoyés par le pape Adrien VI et encadrés par Fray Martîn de Valencia se rendirent à la Nouvelle Espagne avec la mission d'évangéliser le pays. Animés par un idéalisme sincère, ils allaient se consacrer à un apostolat actif qui rendait enfin possible la réalisation de leur rêve millénariste3. Six d'entre eux étaient des hommes cultivés, doués d'un remarquable sens de l'or9anisation, ayant de la volonté, de l'autorité et du charisme. L'autre moitie était constItuée d'hommes de terrain, peu lettrés mais pourvus de ces vertus qui caractérisent les adeptes de l'ordre séraJ?hique : la bonté, l'humilité, la charité, le détachement des biens materiels. Une rencontre officielle eut lieu entre les Frères Mineurs et les chefs indigènes. Oubliant la fati~ue de la traversée, ignorant la nouveauté bouleversante du pays, les franciscains firent connaître leur intention de mettre fin aux pratiques religieuses traditionnelles. Déployant des trésors d'élo<::J.uence, ils proposèrent un autre Dieu et des nouveaux maîtres. Confondus par l'étrangeté de la requête, abasourdis par son hardiesse et angoissés Far sa portée, les Indiens demandèrent du temps pour réfléchir. Ensuite, ils dirent non mais leur refus fut ignoré. Les notes de l'interprète rapportaient, en nahuatl, les arguments avancés J?ar les conquérants et par les vaincus. En toute vraisemblance, elles avaient eté rédigées hâtivement au cours de la rencontre ou peu après cet evenement. En 1564, Fray Bernardino de Sahagun, l'ethnolinguiste franciscain à qui nous devons une partie considérable de nos actuelles connaissances de la civilisation mésoaméricaine, tomba par hasard sur une vielle liasse de "paFeles Y memorias"4. Il s'agissait du récit de la fameuse rencontre. Le style était grossier et, dans un premier temps, l'imperfection du texte le
I I

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rebuta. L'intérêt du récit lui parut cependant indéniable. Il décida de faire copier le manuscrit et s'employa à rehausser la qualité de la prose. Il fit traduire les anciennes notes en espagnol par quatre de ses jeunes étudiants indigènes du collège de Tlatelolco, assistés âans cette tache par quatre savants mexicains5. Choisis parmi les survivants de la conquête, ces derniers avaient une connaissance approfondie de la culture traditionnelle. De cette collaboration résulta le manuscrit dont nous rendrons compte6. Le texte nous est parvenu singulièrement amputé7. Nous disposons du prologue, de l'épître au lecteur et de l'index aes trente chapitres qui le constituaient dans sa totalité. Treize seulement existent encore. Certains titres de la partie perdue, notamment ceux des chapitres 16, 21, 26, 29, 30, font référence à des moments très intenses du colloque et leur disparition est regrettable. La partie que nous possédons offre cependant un bon nombre d'éléments de réflexlOn. Dans le prologue, Sahagun réfère les circonstances de l'échange et justifie les pratiques des évan17élisateurs8. Il souli~ne que, au Nouveau Monde, les Espagnols avaient joue un rôle providentiel et accompli un dessein voulu par Dieu. Il évoque la rencontre des douze franciscams et de Cortés qui s'était déroulée sous le regard inquiet et émerveillé des notables indigènes. A cette occasion, les vainqueurs avaient eu l'égard de situer les vaincus sur un plan idéal d'égalité qui supposait garantir leur dignité. Cortés avançait à cheval accompagné de ses dignitaires et de ses interprètes9. Il allait à la rencontre d'une poignée d'hommes hagards, maigres, malades, éprouvés par un long {'ériple. Leurs habits étaient sales, leurs visages accusaient une Immense fatigue. Cortés descendit de son cheval, s'agenouilla devant Martin de Valencia et il lui baisa la main. Ce geste d'humilité impressionna terriblement les Indiens qui ne comprenaient pas pourquoi des êtres aussi insignifiants étaient révérés de la sorte. Dans leur esprit confondu, ils conçurent envers ces miséreux une sorte de re~ect mêlé (l'inquiétude. Leur angoisse augmenta lorsqu'ils virent que Cortes leur réservait toutes sortes d'honneurs. Ils observaient en silence les mouvements des nouveaux arrivants cherchant à comprendre la raison de la déférence dont ils étaient l'objet. Reçus avec libéralité, les douze moines s'accordèrent quelques jours de repos. S'estimant rétablis, ils s'appliquèrent très vite à évaluer la situation et à mettre en place leur stratégie. Ils sollicitèrent des informations au sujet des rites indigènes qui leur furent aussitôt fournies par l'entourage de Cortés. Dès lors qu'ils se déclarèrent prêts à l'action, le conquistador convoqua les caciques de la capitale et des régions avoisinantes. Il leur présenta les moines, déclara la raIson de leur venue et souligna qu'ils étaient les émissaires de Dieu. Ils devaient être obéis et respectés. L'impact de cette injonction fut considérable. Devenus maîtres de la situation, les moines demandèrent à leur tour que l'on réunisse en assemblée les chefs des Indiens. Avec l'aide d'un interprète, ils les exhortèrent à abandonner leurs rites. Ils répétèrent ce que Cortés avait déjà avancé à propos de leur mission divine en ajoutant que toute forme de résistance était proscrite ou inutile car nul n'avait le droit de s'opposer ni de contrer leurs arguments. Ils clamèrent avoir traversé la mer au prix de graves dangers pour venir leur enseigner la parole de Dieu. Ils affirmèrent mépriser les richesses et désirer uniquement le salut du peuple mexicain aujourd'hui promis à la ruine. Par cet exorde, les évangélisateurs estimaient avoir coupé court à toute forme de résistance. Par ailleurs, leur dédain affiché envers les biens matériels avait passablement intrigué les Indiens étrangers à toute forme de culture occidentale et très portés sur les plaisirs et l'apparat. Les moines 27

passèrent ensuite à la deuxième étape de leur projet en semant la terreur Clansles esprits. Ils parlèrent de l'état de péché dans lequel était plongée la misérable existence des indigènes qui devaient nécessairement se convertir afin d'obtenir le pardon de Dieu et mériter ses largesses. Des livres sacrés, écrits en leur langue, capables d'aller tout droit à leur entendement et à leur coeur, allaient les aider à accomplir cette mutation. L'attention que nous avons accordée au prologue se justifie car il montre la vision que SahagUn avait eue de la rencontre. Le choix d'exhumer les dialogues de 1524 affirme son adhésion à la mission providentielle des Espagnols au Nouveau Monde. Malgré le titre et la structure de l'échange, le terme "Coloquios" est exorbitant si nous tenons compte du temps de parole accordé aux deux parties. Des treize parties que nous possédons, seulement deux, le VI et le VIT, se rapportent à la pensée des Indiens. La partie perdue fait mention d'une altercation qui éclata lorsque les franciscains affirmèrent que les dieux des Aztèques avaient failli au devoir de proté~er leurs fidèles. A partir du chapitre 21, cependant, il est déjà question de victoire et de capitulation. L'analyse du discours montre que la stratégie des Espagnols se fondait sur une forme de violence J;>sychologique d'autant ,Plus facile à déployer que l'horreur de la défaite et ait encore dans la memoire des vaincus. A ces hommes décimés, avilis, humiliés, les moines offraient une solution d'une stupéfiante hardiesse: pour retrouver le bonheur, ils devaient rejeter leur système de croyances. Leurs dieux faibles, veules et pervers devaient s'effacer devant un nouveau Dieu fort, bon et 'protecteur. Lors de la confrontation, les franciscains avaient effacé les differences hiérarchiques en affirmant que tous les hommes étaient les fils du même Dieu et donc égaux. Ils assuraient un avenir fait de progression vers le bonheur à tous ceux qui se convertiraient car, outre à retrouver la paix, ils recevraient de la part de Dieu des cadeaux de toutes sortes. Nous venons de simplifier et de moderniser un discours fait de monologues savamment entrecouJ;>és le temps seulement de reprendre haleine. Dans ce flot de ,Paroles, il etait question d'une nouvelle hiérarchie spirituelle constituee de Dieu, du Pape, du roi d'Espagne et de leurs ministres ainsi 9ue d'une cohorte d'anges, bons et maUVais. Ces derniers, rejetés par Dieu, etaient devenus les divinités des Indiens. La partie du manuscrit qui nous est parvenue s'achève avec le récit de la création du monde et du premier homme. Le discours des moines avait été proféré de manière théâtrale au moyen de longues tirades où le merveilleux se mêlait au terrifiant et où les gestes et les mimiques accompagnaient des mots étranges qui confondaient un auditoire tremblant d'angoisse et habité par le désesl?olr. Ces hommes, jadis puissants, avaient reçu l'ordre d'écouter, de crOtre et d'obéir aux Espagnols. Ils devaient aussi les aimer car à cette condition uniquement ils seraient aimés par eux et par leur Dieu tout puissant. Ces ordres étaient probablement le seul message compris par les dignitaires indigènes. Les moines parlaient haut, fort et sans discontinuer. Ils devançaient les questions, donnaient aussitôt les réponses, coupaient la parole, martelaient des mots d'amour mêlés à des commandements et à des menaces. Il y eut soudain un de ces moments de répit ~ue la ,Praxis de la rhétorique humaniste exigeait pour accroître son efficacite. A cette occasion, un cacique prit la parole. Sachant que l'égalité évoquée n'était qu'un leurre, il fit profession d'humilité. Au nom des siens, il déclara qu'il ne pouvait pas accepter que l'on offensât les dieux de ses ancêtres car la religion (les Azteques etait tout aussi structurée et ancienne que celle des Espagnols. Ses ministres étaient des savants capables de lire dans les étoiles, compter les années et dire l'histoire du peuple mexicain. Avec sang-froid, il ajouta qu'il 28

convenait de prendre le temps de réfléchir et que les prêtres se seraient prononcés avec plus de pertinence sur la question. En regagnant leur communauté, les chefs indiens répétèrent à leurs guides spirituels ce gu'ils avaient entendu. On comprt':nd qu'ils ne durent pas avoir bien séUsi le discours des franciscains. Les prêtres, par contre, pressentirent aussitôt le danger. Leur visage s'attrista. Ils méditèrent longuement, en silence. Le lendemain, ils se rendirent à l'assemblée et demandèrent à écouter tout ce qui avait été dit la veille. Ensuite, l'un d'entre eux prit la parole. Il savait que c'était probablement sa dernière déclaration publique. Il entreprit la défense des dieux de son peuple. Ils étaient morts a présent mais ils avaient été forts, bons et généreux car ils avaient donné aux mexicains tout ce qui était nécessaire à leur vie et à leur bonheur. Leurs dieux aussi accomplissaient des prodiges et vivaient dans un endroit merveilleux. Les Indiens aussi avaient des lieux saints où ils allaient se recueillir. Ce serait pure folie que de renier cet univers connu et aimé. Il exhorta les franciscams à la prudence car leur requête aurait pu provoquer la colère des dieux et déclencher une révolte. Il les invita à réfléchir et à donner aux vaincus le temps de comprendre ce 9ue les Espagnols attendaient d'eux. Car, si les Mexicains consentaient a se soumettre, ils étaient prêts à mourir plutôt que renoncer aux rites et aux coutumes hérités de leurs pères. Il y a dans les paroles du prêtre une détermination qui force notre admiration. Les moines durent être impressionnés par ce discours car ils ajoutèrent leur stratégie à l'obstacle imprévu. Ils retournèrent à leur avantage la situation en se fondant précisément sur les arguments avancés par les adversaires. Nous savons qu'ils parvinrent à faire admettre aux Indiens qu'ils avaient été abandonnes par leurs dieux. Ra{>pelons-nous que l'un des aspects les plus étranges de la pensée des Mexicams réside dans le fait qu'elle semblait porter en elle-même les éléments de sa propre fin. La destruction de ce peuple était prévue, annoncée, fatalement attendue par l'idéolo~ie indienne car des prophéties, des songes et des présages avaient annonce l'imminence d'événements funestes. Ainsi, avant même l'arrivée des Espagnols, les Mexicains savaient qu'ils allaient être soumis par des hommes qui viendraient de la mer, du côté où sur~it le soleil. Résignés, fascinés par un langage qui savait jouer de tous les regIstres de l'amour et de la colère, les Indiens fimrent par se rendre. Avant de clore ces notes, interrogeons-nous encore une fois à propos du terme "Coloquios" mis en exergue par Bernardino de Sahagun. Du point de vue des franciscains, il est pertinent car il s'agit effectivement d'un échange entre deux interlocuteurs. En revanche, si nous nous situons du côté des Indiens, le mot mériterait d'être nuancé car Je temps accordé à la communication est singulièrement inégal. Nous pensons que, dans la réalité, les événements durent se dérouler en obéissant à un déséquilibre tout aussi flagrant. Cette considération nous permet d'avancer une hypothèse à propos de l'exégèse du livre des Dialogues et de répondre ainsi à une des multIples questions posées par le manuscrit. Dans l'ép1tre au lecteur, Sahagun avait expligué que son projet initial s'articulait autour de quatre livres. Dans le premIer, il avait réuni les Dialogues de 1524. De la même manière qu'un ethnologue contemporain demanderait à disposer de l'enregistrement d'un échange oral particulièrement significatif, Sahagun avait retenu ce qui avait été dit à l'occasion de la fameuse rencontre. Le deuxième incluait le catéchisme en langue mexicaine, instrument techniquement nécessaire à la conversion des adulteslO. Le trOlsième livre devait rendre compte des résultats de l'évangélisation depuis le commencement de la croisade jusqu'en 1564. Dans le quatrième, il 29

avait prévu d'insérer les textes des évangiles en nahuatl, adaptés à l'entendement des Indiens, support nécessaire à la prédication une fois atteint le stade le plus avancé de la conversion. Pour des raisons diverses, le troisième et le quatrième livre ne furent pas écrits. Nous savons ceI>endant que le projet du corpus répondait à une exi~ence réelle qui avait fini par devenir l'obsession des évangélisateurs qUl opéraient sur le terrain: comment convertir vite et bien et comment transformer sans violence les paysans en sujets fidèles, pacifiques et dévoués. Arrivé au Mexique en 1529, Sahagûn avait connu personnellement ses douze coreligionnaires qui l'avaient précédé seulement d'un lustre. A maintes reprises ils avaient échangé leurs idées en matière d'apostolat. Dans le projet âe Fray Bernardino, les matériaux de base servant à l'usage courant de la conversion et de la prédication étaient réunis. TIs'agissait d'un ensemble clair et facilement consultable. De cette manière, même l'épreuve la plus délicate, la conversion de l'élite indigène qui entraînait le prosélytisme des masses pouvait être menée à bien grâce à une stratégie qui avait déjà fait ses preuves. Les anciens "papeles y memorias" offraient l'exemple d'une situation-tYI>e pouvant servir de modèle à l'action et à la méditation. Songeant aux difficultés de ses jeunes coreligionnaires, Sahagun avait exhumé les vieilles notes, les avait rendues pratlques et d'agréable lecture aussi bien en espagnol qu'en langue vernaculaire. Les évangélisateurs allaient disposer désormais d'un manuel bilingue corrigé, modernisé et ouvert à de nouvelles formes de réflexion et d'actualisation.

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NOTES
y DOCTRI(-)/NA 1) "COLOQUIOS CHRISTIANA CONQUE LOS DO(-)/ZE FRAVLES DE SAN FRACIS(-)/C6 ENBIADOS POR EL PAPA/ADRIANO SEsTo y POR EL EM(-)PERADOlt CARLO QUINTO: I CONVERTIERQN A LOS INDI(-)OS y ESPANOLA". DE LA NUEVA ESP A-INA EN LENGUA MEXICA-/NA Archives secrètes du Vatican, Armoire I, vol. 91, C6dice misceUneo, f.26 - fAlvo. Le~ notes .que n~u~ présentons se fondent sur l'édition fac-similé du ms. Original due à M. Leon-Portilla, MexIco, U.N.A.M., 1986. Cf. aussi G. Baudot, Utopie et histoire au Mexique, Toulouse, Privat, 1976 et C. Duverger, La conversion des Indiens de la Nouvelle Espagne, Paris, Seuil, 1987. 2) Le témoin inconnu était-il un Indien, un Espagnol ou un jeune Métis? Cette question rev~t beaucoup d'importance car à l'intery>rète revmt la responsabilité de diriger la trajectoire de deux paroles opposées qui se croisaient, se cherchaient, tentaient de se convaincre avant de s'affronter. L'une expnmait un univers de mythes païens, l'autre formulait la pensée pragmatique de l'Europe de la Renaissance. Ces deux discours, totalement étrangers l'un à l'autre, ne pouvaient se rejoindre sauf, parfois gr~ce à la perspicacité ou à la diplomatie du truchement. L'appartenance à l'un ou à l'autre de ces deux mondes ou bien leur coexistence dans le métissage, fut-elle conflictuelle ou pacifique, constitue un élément déterminant dans la formulation du message. L'interprète devenait a cette occasion le maitre absolu des paroles émises et reçues par les autorités qu'il servait.
3) Il a été démontré que les religieux séraphiques au Mexique avaient fondé leur action sur les prophéties de Joachim de Flore et le r~ve millénariste. Cf. J.L. Phelan, El reino mi/enario de los Franciscanos en el Nuevo Munda. México, U.N.A.M., 1972. 4) Sur Bernardino de Sahagûn et son oeuvre, cf. G. Baudot, cit., pp. 475-487.

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5) Le collège de Santa Cruz de Tlatelolco fut fondé par les Frères Mineurs en 1536 dans le but d'acculturer l'élite indigène. Cf. R. Ricard, La conquête spirituelle du Mexique, Paris, Institut d'ethnologie, 1933, v.2, pp.26Q-281. 6) Le projet de SahagUn suppose la traduction d'un texte écrit par un traducteur. Nous sommes confrontés à un troublant va-et-vient entre la version consignée par un témoin disparu et sa réélaboration par des jeunes convertis qui s'exprimaient dans un environnement culturel brutalement rénove. Un franciscain espagnol qui connaissait le nahuatl - Bernardino de SahagUn - dirigeait leurs travaux. Quatre vieux sages "muy pLhicos y entendidos asl en su lengua como en todas sus antigüedades" collaboraient à la réalisation de cette entreprise. TIs avaient été les témoins des faits funestes <J,u'on évoquait. Ces Indiens étaient-ils hisJ'anisés ? Etaient-ils secrètement insoumis? En realité, trop de barrages s'interposent à l'appreciation objective de ce texte. TIest certain toutefois que, dans la version restituée rar Sahagun, se mélangent de façon inextricable les références aux "viejos papeles y memorias et les expériences d'autres confrontations qui ont dû avoir lieu entre 1524 et 1564. 7) TI est possible que les autorités ecclésiastiques aient supprimé cette partie car l'Inquisition n'était pas favorable à la conservation des témoignages relatifs aux pratiques relisieuses indigènes. Suite à la promulgation de la Cédula du 22 avril 1577 par Philippe n, la civilIsation des Mexicains et, par extension, celle de tous les Indiens d'Amérique, etaient devenues des sujets dont il était mterdit de traiter. Cette tentative visait à effacer totalement les civilisations précolombiennes. 8) Malgré sa singulière clairvoyance et sa curiosité, SahagUn était avant tout un moine franciscain espagnol. Un évangéhsateur donc, mais aussi un dominateur pragmatique. 9) D'après le chroniqueur Ger6nimo de Mendieta, dès leur arrivée à Mexico, les douze franciscains se mirent en contact avec les autorités indigènes aidés dans leur échan~e par l'interprète Ger6nimo de Aguilar, qui connaissait le maya, et par la compagne indigene de Cortés, Marina Malintzin, dite "La Malinche", qui connaissait le maya et le nahuatl. DeJ;>uis 1523 se trouvaient aussi à Mexico Pedro de Gante, Juan de Tecto et Juan de Ayora, momes flamands qui avaient eu le privilège d'obtenir le consentement de Charles V pour se rendre au Nouveau Monde alors que Fray Martin de Valencia organisait en Castille le départ de ses douze coreligionnaires. Leur maîtrise de la langue indigène était alors encore insuffisante. Cf. C. Bernard et S. Gruzinski, Histoire du Nouveau Monde, Paris, Fayard, 1991, v.!, pp. 357-359.
10) Nous possédons p.2l. ignorons le sort de ce texte. Sa perte IJourrait être peu significative car nous plusieurs textes analogues élaborés à la même époque. Cf. M. Le6n-Portilla, cit.,

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CHANTS TRADITIONNELS EN NAHUATL ET RELATION DE TEZCOCO OUAN BAUTISTA I?O~R, 1582) : LA RECHERCHE D'UNE IDENTITE PREHISP ANIQUE
Patrick LESBRE A.T.E.R - Université de Toulouse II-Le Mirail

Juan Bautista Pomar, métis tezcocan descendant de l'aristocratie indienne acolhua, est l'auteur de la Relation de Tezcoco, rédigée en castillan et achevée en mars 1582. Ce document répond à une série de questions (vingt et une au total) de l'administration métropolitaine, s'inscrivant dans la vaste enquête administrative lancée par Phihppe II. Si sa forme est nettement influencée par le système colonial espagnol, puisque l'auteur se coule dans le moule d'un questionnaire impnmé, le fond n'en est pas moins remarquable de précisions sur la société préhispanique du Mexique Central, plus particulièrement de la région de Tezcoco, alliée politique de Mexico et co-fondatrice de l'empire aztèque. Entreprise à une date déjà tardive, cette Relation se heurte déjà à la déperaition de la mémoire historique et culturelle indi~ène. L'usage de livres est devenu quasiment impossible, le recours aux temoins oraux ne compense que partiellement les aestructions culturelles dues à la Conquête. Pomar utilise donc une troisième source, les Chants traditionnels, présentés comme référence préférentielle de son œuvre. Cependant une lecture approfondie permet de repérer les différences entre intentions proclamées et réalité, amenant à être d'autant plus circonspects sur l'usage de ce type de texte que ses déformations en matière de spéculations religieuses sont patentes.

1. Les Chants comme source d'information préférentielle La première page de la Relation de Tezcoco donne une idée fausse des sources auxquelles Pomar a eu recours.
"Laquelle a été faite avec le plus de vérité possible, en ayant d'abord réalisé de nombreuses recherches pour cela, cherchant des Indiens vieux et âgés connaissant ce que la dite instruction contient, cherchant des chants très anciens d'où l'on a rassemblé et pris la plupart de ce qui a été fait et écrit [dans cette Relation]" (Pomar, 1975 : 1). Placés sur le même plan que les témoignages oraux, les Chants traditionnels sont ainsi l'cornus au rang de meilleure source d'information. Pomar détaille en effet les limites de ses autres sources et critique de façon répétée l'insuffisance des connaissances de ses témoins indigènes, alors qu'il ne cesse de faire les louanges des Chants qu'il a recueillis. "On n'a pas pu en savoir plus, parce ~ue même quand il y a de vieux Indiens de plus de 'l,uatre-vingts ans d'age, ils ne savent pas en général toutes leurs antiquites, mais certains une chose et d'autres une autre; et ceux qui savaient les choses les plus importantes sont déjà morts" (Pomar, 1975 : 1).

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