DESTIN (UN) KHMER

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Ayant vécu l'agonie de Phnom-Penh au début de l'année 1975, sur place puis à Bangkok, Sylvestre ne peut se résigner à rester passif face au génocide cambodgien. Il forme donc le projet, apparemment extravagant, d'exercer un jour une vengeance contre les Khmers Rouges. Ce projet est d'abord jugé absurde et irréalisable par son ami Samnang, retrouvé à Paris. Mais le destin en décidera autrement…
Roman
Publié le : samedi 1 mai 1999
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EAN13 : 9782296387218
Nombre de pages : 224
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Un destin khmer

(g L'Harmattan,

1999
Fran;:e

5-7. rLl: de l'École-PolytechniqLl:

75005Paris-

L'Harmattan, Inc. 55. rue Saint-Jacques. Montréal (Qc) Canada H2Y lK9 L'Harmattan, ltalia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torioo

ISBN: 2-7384-7821-2

Bernard HAMEL

Un destin khmer
Roman

L'Harmattan

Du même auteur

De sang et de larmes (La grande déportation Albin Michel, 1977. Sihanouk et le drame cambodgien, L'Harmattan,

du Cambodge),

1993.

Résistances au Vietnam, Cambodge et Laos (1975-1980), L'Harmattan, 1994.

PREMIÈRE PARTIE

Phnom-Penh,

début Mars 1975

Sylvestre avait encore passé une nuit affreuse. Une de plus, car cela était ainsi depuis des semaines déjà. Les Khmers Rouges, comme ils le faisaient toutes les nuits, avaient envoyé de nouveau des rafales de roquettes sur la ville qu'ils encerclaient, à trois reprises au moins. Où étaient-elles tombées cette nuit-là, et combien de victimes avaient-elles faites? On ne le saurait qu'en fin de matinée, mais - à vrai dire - Sylvestre ne s'en souciait guère. Il avait seulement l'impression qu'une partie de ces engins de mort s'était abattue sur les quartiers nord, pas très loin de son domicile. Les Khmers Rouges semblaient vouloir frapper de préférence ces quartiers plutôt résidentiels. Pour faire fuir peut-être les étrangers qui s'y trouvaient encore, dans des villas proches de l'ambassade de France et de l'hôpital Calmette? Qui pouvait le savoir au juste... ? En fait les préoccupations de Sylvestre étaient d'un autre ordre, après cette nouvelle nuit passée presque sans sommeil. Car s'il avait d'abord voulu croire que l'offensive lancée par les forces de Pol Pot, aux premières heures du 1er Janvier 1975, échouerait - comme avaient échoué leurs précédentes offensives en 1973 et 1974 - il était bientôt revenu de ses illusions. Depuis le début de Février la voie fluviale du Mékong était coupée irrémédiablement. Ce qui avait contraint les Américains à improviser un pont aérien au rabais pour empêcher, au moins provisoirement, une asphyxie complète de la capitale cambodgienne. Laquelle était bel et bien encerclée, puisque les principaux axes routiers étaient coupés également - sans parler des deux seules lignes ferroviaires, qui ne fonctionnaient plus depuis longtemps déjà. Bref, le piège s'était refermé car on ne 7

pouvait plus quitter Phom-Penh désormais que par la voie aérienne. Et pour combien de temps, l'aéroport de Pochentong pouvant - d'un jour à l'autre - être rendu inutilisable par les tirs de roquettes de l'ennemi? Sylvestre voyait donc, avec anxiété, approcher le moment où il lui faudrait prendre une décision concernant son propre sort. Ce moment inévitable, il aurait bien aimé pouvoir le retarder encore, comme il l'avait fait déjà pendant plusieurs semaines en s'efforçant de ne pas y penser. Mais il avait observé, en Février, de nombreux départs - assez discrets d'ailleurs - d'Européens qui habitaient dans le même quartier que lui. La rue si agréable où il vivait, proche de l'Hôtel "Le Phnom" (anciennement "Le Royal") et qui ne comptait pratiquement que des villas habitées par des étrangers, était devenue progressivement déserte. Aussi se sentait-il esseulé, ce qui le déprimait. Et, pour ajouter à son trouble, des informations provenant de l'ambassade lui avaient appris que celle-ci préparait une évacuation des ressortissants français qui désireraient quitter la ville. Cette évacuation, lui avait-on dit, n'allait pas tarder à se faire par avion, et on lui avait fortement conseillé de ne pas laisser passer l'occasion car elle ne se reproduirait pas. Mais quitter ainsi Phom-Penh en catastrophe n'était pas une décision facile à prendre, quand on avait vécu des années dans cette ville - qui conservait encore son charme ancien, malgré la guerre venue jusqu'à ses porte - et quand on avait longtemps rêvé de finir ses jours au Cambodge. A Siem-Reap, bien sûr, pour être tout près des Temples d'Angkor dont la splendeur avait subjugué Sylvestre, mais où il n'avait plus pu se rendre depuis cinq ans. Sa dernière visite à Angkor avait eu lieu en Janvier 1970, et il aurait voulu y retourner en Avril de la même année. Or le Cambodge était alors déjà en guerre, avec une large partie de son territoire occupée par les forces nordvietnamiennes et vietcong traînant les Khmers Rouges dans leur sillage. Il n'était donc plus question de revisiter les Temples, il ne fallait plus y songer. Deux mois plus tard, en Juin, ils étaient 8

d'ailleurs tombés aux mains des envahisseurs. Et l'armée de Lon Nol, bien qu'ayant pu tenir la ville de Siem-Reap, n'avait jamais tenté réellement de chasser l'ennemi des Temples. Par crainte, peut-être, de voir ceux-ci, chers au cœur des Cambodgiens, exposés au risque de destructions du fait des combats. Tout cela appartenait à un passé encore relativement récent, mais qui semblait à Sylvestre déjà très lointain. L'heure n'était plus à des rêveries nostalgiques sur Angkor. Il avait une décision à prendre, cruciale et qui ne pouvait plus être différée bien longtemps. Fallait-il quitter Phnom-Penh, comme l'avaient fait déjà d'autres étrangers prudents qui s'étaient repliés sur Bangkok, ou bien rester dans l'attente de quelque événement providentiel- qui n'avait aucune chance de se produire... ? Cette question lui taraudait l'esprit jour et nuit depuis la fin du mois précédent. Ajoutée aux tirs de roquettes de plus en plus fréquents, elle lui avait pratiquement ôté le sommeil. Il avait ainsi l'impression de vivre dans une sorte de cauchemar incessant, qui ne lui laissait aucun répit. C'était un cauchemar en rouge, car il n'y avait plus que cette couleur et son nom dans sa tête. Des Khmers Rouges, dont le nom revenait sans cesse dans tous les propos qu'il entendait, jusqu'au sang des civils déchiquetés par leurs roquettes dans les rues de Phnom-Penh, tout était rouge désormais. Le soleil, qui brûlait la ville en cette saison déjà très chaude avant les terribles chaleurs d'Avril, était rouge aussi - mais d'un rouge sanglant, insoutenable. Sylvestre, du moins, le voyait ainsi. Car il lui semblait que le soleil avait changé de couleur depuis le commencement de J'agonie de Phnom-Penh. Naguère Ule voyait autrement, Je soir surtout quand, de son balcon, il le regardait disparaître à J'horizon. C'était alors un flamboiement de couleurs: le disque solaire pourpre, orangé, jaune d'or, offrait pendant quelques minutes Je spectacle éblouissant d'une apothéose de Jumière. Mais jamais encore le soleil, à son apparition matinale comme à son coucher vespéral, n'avait eu cette teinte rouge sombre qui évoquait le sang...

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Phnom-Penh, fin Mars 1975
Quinze jours encore avaient passé, et la fin du mois approchait sans qu'il ait pu prendre une décision. Entre-temps l'évacuation préparée par l'ambassade avait eu lieu le 17 Mars, mais les candidats au départ ne furent pas très nombreux ce jour-là: une centaine peut-être, ou guère plus. Sylvestre n'en était pas, car il ne tenait pas à perdre la face vis-à-vis des nombreux amis cambodgiens qu'il comptait à Phnom-Penh. Mais il savait fort bien que son propre départ ne pouvait plus beaucoup tarder, s'il ne voulait pas se trouver définitivement bloqué dans cette ville comme un rat pris au piège. Cette comparaison le hantait d'ailleurs, elle lui donnait de terribles angoisses, tandis que le soleil lui paraissait prendre chaque jour une teinte rouge plus sombre et menaçante. En fait il se sentait "craquer" tout simplement, pour la première fois depuis le début de cette guerre qui avait duré déjà presque cinq ans. Il faisait toutefois de grands efforts pour dissimuler encore son désarroi aux Cambodgiens qui l'entouraient. Mais, connaissant suffisamment la situation puisqu'il était journaliste, il savait qu'il ne lui restait plus que très peu de temps pour organiser son départ avant l'inéluctable victoire des Khmers Rouges. Illes haïssait ceux-là, pour tout le mal qu'ils avaient déjà causé au Cambodge et pour le mal plus grand encore qu'ils allaient faire bientôt dans ce pays. C'était pour lui une certitude, car il avait observé attentivement leurs méfaits pendant toute la durée de la guerre. Aussi était-il convaincu que leur victoire, désormais certaine, serait rapidement suivie par un bain de sang. Depuis des semaines d'ailleurs il s'efforçait de faire partager cette conviction à tous ses amis cambodgiens, et surtout à ceux qui, par leurs fonctions officielles, lui paraissaient les plus menacés. Mais en vain. Car on lui riait au nez avec la plus parfaite incrédulité, en lui déclarant que "les Khmers Rouges étaient aussi des Khmers, et qu'entre Khmers on finirait bien par s'arranger". Du reste, ajoutait-on pour le

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rassurer, le prince Sihanouk allait bientôt revenir à Phnom-Penh et tout redeviendrait alors "comme avant...". Un tel aveuglement désespérait Sylvestre et le démoralisait chaque jour un peu plus. Pourtant il voulait tenter de sauver au moins un Cambodgien, qui lui était très proche. Savoeun, son secrétaire, avait travaillé avec lui pendant dix ans, l'aidant efficacement dans ses activités de journaliste. Il n'était pas un simple collaborateur, mais aussi un confident et un ami. Marié jeune, il n'avait pas laissé chômer son épouse tout aussi jeune que lui. Trois enfants étaient nés de leur union en peu d'années. Sylvestre les avait vus naître pour ainsi dire, ayant pu procurer un logement à Savoeun dans l'immeuble - réservé aux étrangers - où lui-même habitait. Il vivait ainsi dans une sorte d'osmose avec cette famille cambodgienne, et il avait d'ailleurs pris aussi à son service la femme de Savoeun pour lui préparer ses repas quand il ne sortait pas. La bonne entente régnait entre Savoeun et lui, malgré quelques heurts dus à leurs caractères différents. Mais Savoeun, même s'il n'était pas tous les jours d'un commerce facile, possédait de grandes qualités. Sylvestre le savait loyal, fidèle, discret et dévoué. En outre il appréciait beaucoup l'excellente connaissance du français que Savoeun avait acquise à son contact. Bref, il n'aurait jamais pensé devoir un jour se séparer de lui. Or les événements, qui prenaient à Phnom-Penh une tournure chaque jour plus angoissante, allaient bientôt en décider autrement. Et cette perspective plaçait Sylvestre devant un cas de conscience, venu s'ajouter à tous les soucis qui le rongeaient en cet horrible mois de Mars 1975. Car il ne pouvait être question de partir, dans un avenir proche, en abandonnant Savoeun à son sort. Inconstant dans ses amours, qui n'étaient pour lui qu'une passion de collectionneur - il aimait collectionner les beaux corps au même titre que les estampes qui reproduisaient des bas-reliefs d' Angkor- Wat Sylvestre était du moins fidèle en amitié. Il se sentait donc tenu, moralement, de faire tout ce qui était en son pouvoir pour que Savoeun ne tombe pas aux mains des Khmers Rouges. Instruit et parlant le français, ayant en outre travaillé pendant des 11

années avec un journaliste étranger, il était de ceux qui avaient tout à redouter des petits tueurs analphabètes qui constituaient les hordes prêtes à s'emparer de Phnom-Penh. Mais Savoeun avait une nombreuse famille: non seulement sa femme et ses enfants, mais aussi une kyrielle de frères et sœurs tous plus jeunes que lui - qui avait à peine plus de 30 ans. Et comment faire pour mettre tant de personnes à l'abri du danger? Sylvestre ne voyait pas du tout la solution. IlIa voyait d'autant moins d'ailleurs qu'il ne savait toujours pas comment il se mettrait en sécurité lui-même quand la chute de PhnomPenh paraitrait imminente, ce qui n'allait plus beaucoup tarder. Finalement, dans la 2è quinzaine de Mars, Sylvestre avait dû se rendre à l'évidence. Il ne pourrait peut-être sauver que Savoeun. Il lui avait donc proposé - ayant assez de relations pour cela - de lui faire obtenir un passeport cambodgien et un visa de sortie, ainsi qu'une place d'avion pour un vol de la compagnie "Air Cambodge" qui assurait encore des liaisons avec Bangkok. Là il le prendrait en charge, se doutant bien qu'il ne tarderait pas à se retrouver lui aussi dans cette ville. Quant à sa famille, Sylvestre offrait de lui laisser son appartement et de la munir d'assez d'argent pour qu'elle puisse subsister un certain temps en attendant des jours meilleurs, éventuellement. Savoeun avait paru tenté par cette proposition, mais il avait demandé à réfléchir. Pour annoncer à Sylvestre, quelques jours plus tard, qu'il ne pouvait pas quitter Phnom-Penh sans sa famille - ce qui était tout à son honneur. Il acceptait toutefois bien volontiers de s'installer avec elle dans l'appartement de Sylvestre, et s'en remettait à lui pour une aide matérielle. Sans le savoir, Savoeun venait de sceller son tragique destin. Un destin dont Sylvestre n'aurait connaissance que beaucoup plus tard, et qui l'entraînerait dans une entreprise inconcevable pour lui à cette époque où il n'avait pas la moindre idée de son avenir. Car, en fait d'avenir, on ne voyait alors à Phnom-Penh pas plus loin que le jour suivant, en se demandant si on ne serait pas pulvérisé entre-temps par des éclats de roquettes.

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Celles-ci continuaient en effet de pleuvoir sur la ville jour et nuit, à une cadence infernale car les Khmers Rouges s'étaient encore rapprochés de la capitale. Le plus étonnant était que la population gardait son calme malgré tout, ainsi que son sourire légendaire qui paraissait immuable. Mais cela pouvait s'expliquer, car Sylvestre savait les Cambodgiens courageux mais aussi fatalistes, et il aurait aimé leur ressembler - au moins pour le fatalisme. Il est vrai toutefois qu'ils n'avaient pas la même perception du danger, puisque beaucoup d'entre eux s'étaient persuadés que les périls allaient bientôt s'éloigner grâce au retour supposé de Sihanouk. Sylvestre, pour sa part, connaissait trop bien le personnage pour entretenir des illusions à son sujet. Ayant dû subir pendant plusieurs années ses conférences de presse intarissables, il avait pu se forger une opinion sur l'ancien leader cambodgien. Devenu l'allié des Khmers Rouges depuis la fin du mois de Mars 1970, le prince ne pourrait en aucun cas jouer contre eux le rôle de protecteur de Phnom-Penh. Il n'en avait du reste sûrement pas l'intention, puisque lui-même ruminait à Pékin de sombres désirs de vengeance contre les habitants de sa capitale depuis cinq ans déjà. Ces habitants coupables du pire des crimes à ses yeux. Ceux-ci, en effet, ne s'étaient pas soulevés en sa faveur lorsqu'il avait été destitué de ses fonctions de chef de l'Etat par le Parlement cambodgien. Phnom-Penh n'avait donc aucune chance d'échapper à son sort, qui s'annonçait tragique. Mais Sylvestre, si attaché qu'il pût être à cette ville, ne désirait absolument pas partager ce sort jusqu'au bout. Il aurait fallu être idiot, se disait-il, pour se faire massacrer par les Khmers Rouges après leur entrée en vainqueurs dans la capitale encerclée. Sacrifier sa vie sans pouvoir en sauver aucune autre n'aurait aucun sens. S'il n'y avait pas eu Savoeun et sa famille, il serait sans doute déjà parti. D'autant plus qu'il avait alerté sans cesse ses amis cambodgiens, mais qu'aucun n'avait voulu l'entendre. Il ne lui restait donc pas d'autre solution que celle du départ, pendant qu'il en était temps encore.

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Mais il ne parvenait toujours pas à prendre une décision. Inconsciemment il attendait une sorte de déclic pour surmonter ses hésitations persistantes. Or ce déclic se produisit, tragiquement, le 26 Mars. Ce jour-là, en effet, des roquettes tombèrent sur un lycée de la ville, faisant de nombreuses victimes. Le jour même les autorités annoncèrent la fermeture de tous les établissements scolaires de la capitale à partir du lendemain. La situation à Phnom-Penh venait donc d'empirer d'une manière dramatique, ce qui mit fin aux hésitations de Sylvestre. Avant de se décider définitivement il lui parut utile de recueillir l'avis d'un confrère étranger, avec lequel il était assez lié. L'entretien avec celui-ci fut amical mais bref, et il leva ses derniers doutes. - Est-il temps de partir? Vous-même, que comptez-vous faire? - Les Américains préparent une évacuation prochaine des membres de leur ambassade et des journalistes qui voudront partir en même temps. Je partirai sans doute à ce moment là, et on se retrouvera tous à Bangkok. - Me conseillez-vous de partir avant, dès maintenant? - Pour vous cela serait plus prudent. Car, si vous l'ignorez, je vous apprends que vous figurez, avec quelques autres Européens, sur une "liste noire" établie par les Khmers Rouges. Elle concerne des étrangers à "liquider" aussitôt après la chute de Phnom-Penh. - Le consul de France m'en avait déjà touché un mot récemment. Mais comment avez-vous appris cela? - Vous savez bien que notre métier consiste à tout savoir avant les autres. A mon avis vous pourriez partir pour Bangkok sans plus attendre. Vous avez déjà vécu cinq années de guerre ici, c'est suffisant. Pour moi, je risque moins que vous, je peux donc rester quelques jours ou quelques semaines de plus. Et, si cela vous rend service, je pourrai vous conduire moi-même à l'ambassade des Etats-Unis le matin de votre départ. Contactezla, les avions du pont aérien américain emmènent des civils quand ils repartent à vide de Phnom-Penh vers la Thaïlande. 14

Sylvestre remerçia chaleureusement et n'attendit pas des heures pour suivre le judicieux conseil qu'il venait d'entendre. A l'ambassade américaine, pourtant déjà en plein remueménage dans la perspective d'un repli prochain sur Bangkok, sa demande obtint rapidement satisfaction. Il pouvait partir au jour de son choix, mais avec un unique bagage, et il n'aurait rien à payer pour son vol. L'Amérique était généreuse. La seule condition posée était d'avoir un visa pour la Thaïlande avant de quitter Phnom-Penh. Il se rendit donc aussitôt après à l'ambassade thaïlandaise, où des piles de passeports - cambodgiens et d'autres nationalités - s'accumulaient sur des tables entières. On l'assura qu'il aurait son visa dans les vingt-quatre heures. Apparemment cette ambassade ne faisait plus rien d'autre que de délivrer des visas du matin au soir. Il put se convaincre ainsi que des quantités de gens, Khmers et étrangers, désiraient quitter la capitale sans attendre la suite des événements. Au siège de la compagnie "Air Cambodge" on lui avait d'ailleurs appris, le 25 Mars, que tous les vols vers Bangkok étaient déjà complets jusqu'au 14 Avril. Il n'y avait plus une seule place disponible, et les listes d'attente commençaient à s'allonger jusqu'au mois de Mai. Une fois réglées toutes les formalités pour son départ, finalement fixé au 29 Mars, Sylvestre connut une sorte de soulagement - bien vite assombri par d'autres sentiments beaucoup moins agréables. Il réalisa soudain qu'il allait quitter Phnom-Penh définitivement, même s'il cherchait à se persuader de la possibilité d'un retour si, par miracle, la ville ne tombait pas aux mains des Khmers Rouges. Et il réalisa aussi qu'il perdrait tout ce qui lui appartenait. Mais cela n'était pas le plus affligeant, les biens matériels comptant assez peu pour lui. Le plus triste, et de loin, était la perspective de la séparation, toute proche, avec Savoeun et les siens. En partant il les abandonnerait à leur sort. Malgré lui sans doute, mais ce serait quand même un abandon. Dans cet état d'esprit Sylvestre n'eut pas le courage de dire à Savoeun qu'il partait sans espoir de retour, et qu'ils ne se reverraient probablement jamais. Il préféra lui dire qu'il avait 15

besoin d'un congé, n'en ayant pas pris depuis fort longtemps, et qu'il ne serait absent qu'une quinzaine de jours. Savoeun parut le croire, et il fut même heureux d'apprendre que Sylvestre lui laissait son appartement - avec suffisamment d'argent pour faire vivre sa famille pendant la durée de son absence, et même audelà. Les dernières quarante-huit heures se passèrent, pour Sylvestre, dans une atmosphère totalement irréelle, un brouillard où ses pensées se diluaient car elles n'avaient plus aucune cohérence. Une visite d'adieu faite au ministre de l'Information, qu'il connaissait de longue date, avait d'ailleurs achevé de le démoraliser. - Monsieur le ministre j'ai tenu à venir vous saluer avant de m'absenter de Phnom-Penh. Mon agence m'autorise à prendre un congé. - Quel dommage que vous partiez maintenant! Vous ne serez sans doute pas de retour pour fêter avec nous le Nouvel An cambodgien, le 13 Avril? - En effet, peut-être pas. C'est pourquoi j'aimerais avoir votre avis sur la situation militaire, qui ne me semble pas évoluer favorablement. - Cher ami, je dois vous dire que je n'ai pas le temps de suivre l'évolution de la situation militaire. Je suis bien trop occupé par les affaires intérieures... L'entretien en était resté là, laissant Sylvestre complètement sidéré. Ainsi, au moment où l'ennemi tenait déjà Phnom-Penh dans un étau qui se resserrait chaque jour davantage, un ministre - chargé par sa fonction d'informer les journalistes - consacrait tout son temps à la politique intérieure! Et en quoi pouvait bien consister cette politique dans un pays dont le régime était à la veille de s'effondrer? Si les circonstances n'avaient pas été aussi dramatiques, les propos de ce ministre auraient prêté à rire. L'allusion au Nouvel An cambodgien, en particulier, était burlesque. Comment pouvaiton songer à des festivités en de pareilles circonstances? Mais le plus attristant dans les propos du ministre était son degré d'inconscience. Il ne se doutait nullement qu'il était déjà 16

un mort en sursis, qui n'avait même plus trois semaines à vivre. Sylvestre, lui, pressentait cela puisque son interlocuteur, comme beaucoup d'autres Cambodgiens haut placés qu'il connaissait aussi, se réfugiait dans des chimères au lieu d'aller se réfugier à Bangkok. C'est dans cette ville d'ailleurs qu'il apprit sa mort quelque temps après. Le pauvre ministre insouciant fut une des premières victimes des Khmers Rouges dans la capitale conquise.. . De toute manière Sylvestre ne pouvait plus rien faire, ni pour ce ministre ami ni pour personne d'autre. En fait il ne lui restait à faire que sa valise. Ce qui n'allait pas lui prendre beaucoup de temps, l'ambassade américaine ayant spécifié que son bagage devrait être réduit au strict minimum. Le 29 Mars, en début de matinée, la journée s'annonçait plutôt calme à Phnom-Penh. Les tirs de roquettes avaient diminué, sans que l'on sut pourquoi. Un soleil généreux brillait au-dessus de la ville, et il n'était pas rouge ce jour-là. La seule couleur rouge visible, gaie et somptueuse, était celle des flamboyants qui commençaient à fleurir. Bref, la vie semblait presque normale, et paisible en apparence. Sylvestre eut ainsi un moment la tentation de ne plus partir. Mais l'aimable confrère étranger qui, tenant parole, était venu le chercher lui dit alors: "aux dernières nouvelles les avant-gardes des Khmers Rouges sont à moins de dix kilomètres de Pochentong". L'aéroport était donc déjà sérieusement menacé, et cela ne laissait plus place pour d'ultimes hésitations. Après un dernier adieu à Savoeun, et à quelques amis cambodgiens venus lui souhaiter "un bon séjour à Bangkok", et un dernier regard à sa maison, Sylvestre se retrouva bientôt à l'ambassade américaine. D'autres candidats au départ y étaient déjà rassemblés. Un minibus les transporta, dans un pesant silence, jusqu'à Pochentong où les formalités d'embarquement furent rapidement expédiées par crainte des roquettes. Le vol jusqu'à Bangkok, dans un vieil appareil poussif et inconfortable, au milieu de gens apeurés qui n'avaient aucune envie de se parler, lui parut interminable. Ses lunettes de soleil

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lui permirent heureusement de dissimuler les larmes qui lui venaient aux yeux.

Bangkok, Avril 1975
Sylvestre connaissait à peine Bangkok. Il n'y avait séjourné qu'une seule fois, et peu de temps, l'année précédente. Cette ville ne l'avait d'ailleurs jamais attiré, simplement parce qu'il se plaisait beaucoup à Phnom-Penh - même pendant les années de guerre. Mais les trois mois affreux qu'il venait de vivre dans la capitale cambodgienne avaient modifié ses sentiments à l'égard de Bangkok. Il éprouva donc un véritable soulagement en débarquant à l'aéroport de Don Muang, qui offrait à ses yeux un prodigieux contraste avec celui de Pochentong, délabré et sinistre, qu'il venait de quitter. Après s'être installé dans un hôtel de Suriwong Road, proche du célèbre "Hôtel Oriental" et de l'ambassade de France, son soulagement se dissipa rapidement. Une vague de tristesse le submergea, il se sentit complètement démoralisé, envahi déjà par le désir de retourner à Phnom-Penh - c'est-àdire "chez lui". Ses premières nuits à Bangkok furent donc des nuits pénibles, malgré un confort qu'il n'avait pas connu auparavant. Savoeun et les siens occupaient toutes ses pensées, et il se reprochait déjà de les avoir abandonnés en allant se réfugier en Thaïlande. La vie, cependant, reprit bientôt ses droits. Après tout il avait eu la chance de rester indemne, il ne se sentait pas vieux encore, et le soleil brillait aussi à Bangkok - aussi ardent qu'à Phnom-Penh en cette saison. La seule différence était qu'il ne paraissait pas rouge, à cause de la pollution peut-être et parce que Bangkok n'était pas une ville en guerre. Deux ou trois jours après son arrivée, Avril venait de commencer, Sylvestre prit contact avec l'agence de presse pour laquelle il avait travaillé durant des années au Cambodge. Invité à prendre un verre à la terrasse de "L'Oriental", dans un cadre qui lui parut luxueux, il se sentit revivre. On lui proposa de 18

rester un certain temps à Bangkok, où il pourrait collaborer à la "couverture" des ultimes péripéties du conflit cambodgien. Cette proposition lui convenait d'autant mieux qu'il n'avait aucune envie de revenir à Paris. En outre il voulait croire encore qu'il pourrait retourner bientôt à Phnom-Penh. Il savait pourtant que cet espoir était absurde, mais dans l'état où il se trouvait alors il ne pouvait faire autrement que de se bercer d'illusions volontaires. Celles-ci ne tardèrent pas à être balayées par les événements. A Phnom-Penh en effet, la situation s'était aggravée de jour en jour depuis son départ. Sylvestre avait pu toutefois, grâce à une opportunité providentielle, faire parvenir de l'argent à Savoeun et recevoir de lui une lettre qui lui procura un apaisement momentané. Mais le 12 avril il lui fallut perdre toute illusion, quand on apprit à Bangkok ce jour là que l'ambassade américaine à Phnom-Penh avait fermé ses portes dans la matinée et évacué tout son personnel par hélicoptère. Ce départ sans gloire, qui ressemblait à une fuite honteuse, le plongea dans l'indignation et l'amertume. Comment l'Amérique avait-elle pu se résigner à une telle perte de prestige, face à des Khmers Rouges peu nombreux et qu'il aurait été facile d'écraser par quelques attaques aériennes bien ciblées... ? Dès le jour suivant il n'eut plus à se poser cette question. Il revit des confrères, évacués de la capitale cambodgienne en même temps que les derniers fonctionnaires de l'ambassade des Etats-Unis. Parmi ces confrères se trouvait celui qui avait eu l'obligeance de le conduire à cette ambassade, quinze jours plus tôt. Tous étaient déprimés, car ils avaient aussi aimé PhnomPenh. Mais ils lui expliquèrent qu'on ne voulait plus entendre parler du Cambodge à Washington, et que le Sud-Vietnam n'allait pas tarder à connaître le même abandon. Le sort de la République Khmère créée en 1970 était donc scellé irrémédiablement. Cinq jours plus tard les Khmers Rouges s'emparèrent de Phnom-Penh, dont les défenseurs avaient hissé le drapeau blanc de la reddition. Le 17 Avril fut pour Sylvestre à Bangkok une 19

journée atroce, qu'il ne devait jamais oublier par la suite. Mais ce fut pire encore les jours suivants lorsque parvinrent aux agences de presse les premières informations, encore imprécises, qui donnaient à penser que les vainqueurs expulsaient vers la campagne toute la population de la capitale. Deux millions de personnes terrorisées sur les routes, sous le brûlant soleil d' Avril - le mois le plus chaud de l'année au Cambodge et dans toute la région! Dans sa chambre d'hôtel, climatisée et confortable, et qu'il ne quittait guère car on cuisait aussi à Bangkok, Sylvestre se mit alors à imaginer des choses affreuses au sujet de Savoeun, de sa famille, et de tous les amis qu'il avait laissés à PhnomPenh. Il les voyait se traînant lamentablement sur des routes qu'il connaissait bien, et où, naturellement, rien n'avait été préparé pour accueillir ces deux millions de déportés. Vers la fin du mois tous ses sombres pressentiments se confirmèrent, lorsqu'il vit arriver le premier convoi d'étrangers - des Français pour la plupart - qui s'étaient réfugiés à l'ambassade de France à Phnom-Penh le 17 Avril. Les Khmers Rouges les avaient ensuite chassés eux aussi, après une brève période d'internement dans les locaux de cette ambassade. Ces premiers arrivés ne voulaient rien dire, du moins tant que le deuxième et dernier convoi d'expulsés ne serait pas arrivé à son tour en Thaïlande. Mais Sylvestre put néanmoins recueillir quelques confidences, qui le laissèrent horrifié.

Bangkok, Mai 1975
Le deuxième convoi arriva au début du mois, et les langues se délièrent. Les récits entendus alors étaient terrifiants. Oui, toute la population de Phnom-Penh avait bien été évacuée de force en l'espace de 48 heures. Devant l'ambassade on avait vu passer un immense fleuve humain, qui s'écoulait très lentement vers le nord de la ville tandis qu'un autre fleuve semblable se dirigeait vers le sud. Hommes, femmes et enfants, valides, malades, blessés ou moribonds étaient étroitement mêlés, avec 20

des véhicules de toute sorte inutilisables dans un tel magma et qui ne faisaient que ralentir leur marche. Et, de tous côtés, des petites brutes de 15 ou 16 ans, armées et tout de noir vêtues, harcelaient sans trêve les déportés. On n'avait jamais rien vu de pareil depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, personne n'aurait jamais pu imaginer cela disaient ceux qui avaient vu cet effrayant spectacle. Parmi les expulsés du deuxième convoi se trouvaient deux Français amis de Sylvestre. L'un lui déclara immédiatement: "J'ai tout perdu, et ma femme cambodgienne a probablement été tuée par les Khmers Rouges", avant de lui donner ensuite de plus amples détails sur les événements dramatiques dont il avait été le témoin. Quant à l'autre, complètement effondré, il ne put ou ne voulut rien lui dire. Il était comme un somnambule, et Sylvestre ne parvint pas à le réconforter pendant les quelques jours qu'il passa avec lui. Puis les Français expulsés de Phnom-Penh par les Khmers Rouges furent rapatriés vers leur pays, à l'exception de quelques-uns qui préférèrent rester temporairement à Bangkok. Leur départ, auquel Sylvestre assista, fut pour lui le signe qu'une page de sa propre vie était sans doute définitivement tournée. Il n'y aurait pas de retour à Phnom-Penh, il ne fal1ait même plus y songer. Le Cambodge était englouti dans une sorte de "nuit et brouillard" d'un nouveau genre, dont il n'émergerait peut-être jamais. Plus aucune illusion n'était permise, et Sylvestre se sentit chavirer dans l'abîme redouté d'une véritable dépression. Il parvint à y échapper cependant, car on le pria fort à propos de se remettre à l'exercice de son métier. On lui proposa une tâche propre à exciter sa curiosité et, par là même, à le détourner de ses sombres pensées. Le Cambodge étant désormais fermé aux étrangers, et totalement coupé du monde extérieur, il s'agissait de glaner coûte que coûte quelques informations sur la situation dans ce pays. Or il n'existait pour cela que deux moyens: écouter ce que disait la radio de PhnomPenh désormais aux mains des Khmers Rouges et,

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ultérieurement, interviewer les premiers réfugiés cambodgiens qui arriveraient en Thaïlande. Pour l'écoute de Radio Phnom-Penh, qui émettait deux ou trois fois par jour, il fallait évidemment le concours d'un Cambodgien. Sylvestre n'eut pas trop de peine à en trouver un, qui s'était replié sur Bangkok depuis quelques mois déjà. Sophal avait 24 ans, il avait fait de bonnes études et parlait très bien le français. Expédié en Thaïlande par sa famille, soucieuse de préserver son avenir, il se morfondait à Bangkok dans l'anxiété du lendemain. Il ne semblait pas avoir réalisé encore toute l'étendue de la catastrophe qui venait de s'abattre sur son pays, mais il n'allait pas tarder à la découvrir. Dès le premier jour de son travail d'écoute avec Sylvestre il dut, en effet, avouer sa stupéfaction: - Je ne comprends rien à ce qu'ils racontent... - Comment, vous ne comprenez plus votre propre langue? Vous l'avez oubliée depuis que vous êtes à Bangkok? - Non, ce n'est pas cela. Mais ils ne parlent plus le même cambodgien qu'autrefois. - Mais enfin, Sophal, expliquez-vous. Et Sophal expliqua à Sylvestre, stupéfait à son tour, que les Khmers Rouges employaient un langage très bizarre, farci de termes nouveaux incompréhensibles. Il était constamment question d'une mystérieuse organisation appelée "Angkar", et aussi du "peuple ancien" et du "peuple nouveau" - comme s'il y avait désormais deux peuples au Cambodge au lieu d'un seul. Les voix venues de Phnom-Penh utilisaient également un vocabulaire très agressif à propos de tout. Il s'agissait toujours, traduisait Sophal, de "partir au combat" ou de "mener une bataille" pour la culture du riz ou pour l'irrigation, ou pour n'importe quoi. En plus il y avait de fréquentes diatribes contre "les colonialistes français et japonais", contre les "impérialistes américains" et contre les "traîtres" en tout genre - comme si la guerre au Cambodge n'était pas encore terminée. Bref, une "langue de bois" de la pire espèce. Il fallut à Sophal plusieurs jours pour s'habituer à décrypter l'invraisemblable langage des nouveaux maîtres de son pays, et 22

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