DEUX SIECLES ET DEMI DE L'HISTOIRE D'UNE FAMILLE REUNIONNAISE 1665-1915

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La Compagnie des Indes créée par Louis XIV et Colbert organise un premier contingent pour Madagascar. Elle décide de déposer à Bourbon (La Réunion) alors déserte vingt hommes pour organiser une base de ravitaillement pour les navires. Parmi eux Jacques Fontaine …puis son fils. Gilles préféra l'aventure sur l'océan indien en compagnie des équipages pirates.
Publié le : samedi 1 septembre 2001
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EAN13 : 9782296254060
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DEUX SIÈCLES ET DEMI DE L'HISTOIRE D'UNE FAMILLE RÉUNIONNAISE

PREMIER

VOLUME

@ L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-1166-9

Jean-Claude Félix FONTAINE

DEUX SIÈCLES ET DEMI DE L'HISTOIRE D'UNE FAMILLE RÉUNIONNAISE 1665-1915

PREMIER VOLUME

Jacques et Gilles FONTAINE
Les aventuriers 1664-1729

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

DU MÊME AUTEUR

Histoire du village de Lamanon (Bouches-du-Rhône) au Moyen Âge Imprimerie Brugnot - Marseille 1979 épuisé
EN PRÉPARATION

Deux siècles et demi de 1'histoire d'une famille réunionnaise ( 1665 - 1915) Deuxième volume Des Fontaine du Rempart à Montbel Fontaine La volonté d'émergence (1730 - 1915)

à mon épouse, à mes enfants, à mes petits-enfants.

Avant-propos

'engouement que connaît aujourd'hui la généalogie est peut-être le signe d'une plus grande solitude, alors que ne cessent de se développer les moyens de communiquer. Mais aussi, quand le temps a passé et que notre propre aventure apparaît comme une existence ordinaire, le besoin se fait sentir d'interroger le passé et d'anticiper sur ses descendants pour nous construire un sentiment de pérennité, pour devenir l'élément d'une chaîne qui permette de nous forger une éternité et de moins craindre la mort. L'intérêt de la quête dépend alors des matériaux dont nous disposons et qui vont permettre la reconstitution plus ou moins détaillée de vies passées. En ce sens, les premiers temps de la colonisation de l'île de La Réunion sont riches en documents et témoignages qui retracent le quotidien de pionniers aventureux, épris de liberté, à la recherche d'un bonheur fondé sur une société plus égalitaire et plus respectueuse des rêves de chacun. La nature généreuse, vierge de toute présence antérieure, y facilitait la vie et semblait un lieu propice pour réaliser cette utopie. Il s'agissait de reconstituer une histoire qui existait déjà, éparse et lacunaire, pour mettre en évidence deux vies, celles de Jacques et de Gilles Fontaine, dans le contexte général des événements qui ont agité Bourbon de 1665 à 1729. Pour cela, il convenait de s'appuyer sur des documents incontestables les concernant et de décrire les événements qui se sont déroulés autour d'eux. Pour meubler les lacunes de l'information, nous avons effectué un choix délibéré d'hypothèses afm d'approcher ce qui nous semble être le possible et le probable. Nous avons pu ainsi proposer une reconstitution des émotions, des inquiétudes, des rêves, des joies, des douleurs de ces deux hommes et de certains de ceux qui les entouraient. Peut-être nous reprochera-t-on de n'avoir pas été assez prudent dans nos

L

interprétations? Il faut y voir le souci de cerner la vérité psychologique par le domaine du savoir et de l'intuition, acceptant que toute contradiction soit une avancée dans ce domaine. Au cours de nos recherches, l'image des premiers colons s'est transformée. Ces hommes sont en général présentés comme des hors-Ialoi, en rupture de ban avec la société, qui auraient fui la France pour échapper à la potence. Cette indignité qui ajoutait du piquant à l'exotisme des récits se traduisait par le mot « crime» que l'on employait à l'époque pour désigner un comportement qui nous semblerait simplement vulgaire aujourd 'hui. Lancer un juron avec le nom de Dieu était un « crime». Ces hommes qui appartenaient aux couches populaires de la société devaient commettre tous les jours cette sorte de « crime» et le pas fut franchi de les appeler des « criminels ». Cette quête, bien que personnelle, concerne aussi les milliers de descendants de Jacques et Gilles Fontaine qui, nous l'espérons, partageront notre intérêt pour ce « tan lontan » et y découvriront une part d'eux-mêmes. Ce premier travail devrait avoir une suite. Après Gilles, la branche des Fontaine-Durempart et celle de Montbel Fontaine illustreront la conquête du Sud et la volonté d'émergence à travers la vie aisée d'un propriétaire sucrier que la crise de 1863 ruinera, mettant fm aux rêves de fortune. L'administration, grande protectrice des siens, offiira un repli sécurisant aux générations nées avant la deuxième guerre mondiale.

Ce livre n'aurait pas été mené à bien sans l'aide de :

- Monsieur

le professeur Claude W ANQUET qui a bien voulu s'intéresser à mon ouvrage et dont les conseils m'ont été très utiles;

- Monsieur

Claude Charles LACASTAIGNERATTE, de Cergy, qui a effectué à Paris, avec méthode et constance, les recherches m'ayant permis de profiter d'informations inédites à ce jour ;

- Monsieur Georges MURAT, de Saint-Denis de La Réunion, qui a toujours répondu avec empressement à mes demandes d'investigations aux archives de Saint-Denis;

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- Madame

Annick PIERRON qui a effectué les recherches à Argenteuil ;

- Monsieur Hubert GUILLOTIN de CORSON, de Paris, qui a effectué les recherches à Rennes;

- Monsieur - Madame

Benoît JULLIEN, directeur des Archives départementales de La Réunion, ses adjoints et son personnel qui ont montré un grand dévouement et une grande compétence pour m'aider dans mon projet; la Présidente et le bureau du Cercle généalogique de Bourbon qui ont toujours été disponibles pour me fournir les renseignements que je leur demandais;

- le personnel

des Archives nationales de la France d'Outre-mer, dont je ne peux que louer la compétence, la disponibilité, la patience et qui sait créer une ambiance sereine et sérieuse dans ce lieu de travail.

Qu'ils soient ici vivement remerciés.

Mai 2001

Il

Chapitre I Naissance d'une île Au tan lontan

U

n point chaud l, perçant la croûte terrestre sous l'océan Indien, laisse échapper une masse pâteuse qui se solidifie au contact de la mer. Le temps passe et la lave s'accumule. Vers trois millions d'années avant notre ère, émerge de l'océan un dôme arrondi de 200 km de diamètre tandis que, non loin de là, en Afrique, les premiers hominidés taillent des cailloux pour des outils rudimentaires. L'île de La Réunion est née; quatre voJcans successifs vont la façonner. Le premier volcan puis le second ne laissent que peu de traces. Un troisième s'élève jusqu'à 4 000 m et ses laves recouvrent l'île. Par deux fois, après des éruptions d'une extrême violence, la cheminée et la poche magmatique, gonflées par les gaz, se refroidissent et la voûte, sans support souterrain, s'effondre, donnant naissance à quatre cirques: Salazie, Mafate, CHaos et Bélouve-Bébour. Alors, les laves du piton des Neiges actuel (3 069 m), le quatrième et dernier volcan, ensevelissent toute l'île. Cilaos, Mafate et Salazie en seront dégagés par les rivières qui y coulent encore (rivières SaintEtienne, des Galets, du Mât) et qui étalent lentement les plaines alluviales de leur embouchure (plaines du Gol, des Galets, de Bras-Panon). La rivière des Marsouins, dont le cours est souterrain pour une grande part, ne réussit pas à déblayer les laves accumulées dans le cirque de Bélouve-Bébour, rendant cette partie de l'île particulièrement inaccessible mais d'une grande beauté.
1. Ce point chaud, qui se déplace horizontalement sous la croûte terrestre depuis des millénaires, avait déjà donné naissance par ses émergences ponctuelles à l'île Rodrigues et à l'île Maurice.

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Aujourd'hui éteint, le piton des Neiges est un lieu de promenade. Dominant l'île, il a souvent la tête dans les nuages. A quoi peut-il rêver? Vers 500 000 ans avant notre ère, sur le flanc ouest du piton des Neiges, le volcan de la Fournaise émerge à son tour. Il connaîtra trois cratères et trois effondrements successifs en caldeiras 2. Le dernier créera le paysage actuel de l'Enclos, en forme de fer à cheval. Toujours en activité, le piton de la Fournaise donne une palpitation à l'île. Aimé, redouté, attirant foule lors de ses colères, il en modèle le sud-ouest. Au cours de son éruption de 1986, il conquiert vingt-cinq hectares sur la mer mais, depuis, la vague puissante et forte, enflée par les alizés lui en a arraché un peu plus de trois. Ces deux systèmes volcaniques forment un massif montagneux qui divise l'île en deux parties, ce qui rend la circulation difficile. La rivière de l'Est n'est franchie qu'en 1893 par un pont suspendu; la route du littoral de Saint-Denis ne date que de 1963. Ravines profondes, rivières larges et asséchées, qui deviennent de dangereux torrents pendant la période des pluies, sillonnent un relief gigantesque et extraordinairement sculpté. Les cirques ne sont pas facilement accessibles; l'hélicoptère dessert Mafate, sinon il faut s'y rendre à pied! Des millénaires ont été nécessaires pour que les sols se constituent. Le basalte, principal produit des éruptions volcaniques, s'altérant sous l'action de l'air et de l'eau, se transforme en argile. Il donne une terre très fertile (Saint-Joseph, Saint-Benoît, Sainte-Rose, Hauts de Saint-Leu), mais pour un temps seulement car elle s'acidifie (montagne Saint-Denis, Brûlé de Saint-Denis, Hauts de Saint-Gilles) et devient impropre à la culture. La moitié des terres de l'île sera ainsi rendue inexploitable. Par chance, les microclimats, du climat tropical humide au tempéré froid en passant par le tropical sec et le méditerranéen, permettent de diversifier les cultures.

2. La caldeira est une dépression de forme circulaire qui occupe l'emplacement cratère. Elle s'est formée lors de l'effondrement de sa voûte.

de l'ancien

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Sr-DENIS

LA REUNION

Sr-JOSEPH

Eléments de géologie:
Plaines côtières:

Plages conilliennes :

....

Noms successifs de l'ile : Dina Morgabin (1502) Sanla-AppoUonia (1515) Mascareignas (1528-1649) Bourbon (1649-1793)

La Réunion (1793-1806) lie Bonapane (1806-1810) JJourbon (1810-1848) La Réunion (depuis 1848)

Les grandes pluies et les cyclones pèsent, de janvier à mars, comme de graves menaces et causent, certaines années, des dégâts considérables. Ainsi, les « avalasses» 3 de 1806 modifieront profondément l'économie. Elles séviront d'abord du 12 au 23 décembre puis, après un répit, reprendront le 26 et dureront jusqu'au 6 janvier 1807. Le sol est lessivé, les cultures déracinées et emportées. A plusieurs kilomètres à la ronde, la mer se couvre d'une couronne jaune. La sécheresse puis le cyclone du 14 mars 1807 sont à l'origine d'une terrible famine et marquent la fm de la culture du café. La peur des cyclones appartient aux peurs de l'imaginaire réunionnais 4. Celui des 26 et 27 janvier 1948 reste une

3. Pluies torrentielles. 4. Eve (Prosper), /le a peur, Saint-André

de La Réunion,

Océan Editions,

1992, p. 377.

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référence. Les vents atteindront 300 km/h, les pluies dépasseront I 000 mm en vingt-quatre heures sur certaines parties de l'île. Terrible bilan: cent soixante-cinq morts, le tiers des plantations de cannes détruit, sept habitations sur dix endommagées. Depuis 250 000 ans, des récifs coralliens se sont constitués à certains endroits des côtes ouest et sud, laissant derrière eux des plages de sable blanc. D'une longueur totale de 25 km sur les 210 km du littoral, le plus grand fragment s'étend entre Saint-Gilles et La Saline, tandis qu'à Saint-Leu, Etang-Salé, Saint-Pierre et Grand-Bois se trouvent des parties plus restreintes. Ces récifs sont particulièrement menacés par le rejet des eaux usées, les eaux de pluie boueuses en périodes cycloniques et la violence de la tempête qui peut emporter des pans entiers de plage. Située à 800 km à l'est de Madagascar, par 55°30' de longitude est et 21 ° de latitude sud, d'une superficie de 2 512 km2, La Réunion appartient avec l'île Maurice et l'île Rodrigues à l'archipel des Mascareignes.

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Chapitre II Une île déserte, un havre de paix
1500 - 1664

P

erdue dans l'immensité de l'océan Indien, l'île vivait sa solitude en construisant une parcelle de paradis terrestre, jusqu'à ce que les hommes la découvrent et viennent la courtiser de plus près. Les premiers noms de La Réunion, de Maurice et de Rodrigues sont arabes. Sur un portulan 1 de 1502, Dina Morgabin désigne La Réunion, de dîna « île» et morgabin « occidental)}, île de l'ouest par sa position relative à l'île Maurice appelée Dina Arobi, « arobi » vient de « arroup » nom d'un poisson vénéneux que l'on y trouve. Rodrigues, plus au nord, est appelée Dina Moraze, l'île des tortues 2. Du Vie au Vile siècle, les Arabes ont conquis une immense bande de pays s'étendant de l'Inde à l'Espagne et, en 762, fondent Bagdad qui devient sous la dynastie abasside la capitale administrative d'un véritable empire, provoquant l'essor de Bassorah, du golfe Persique et des régions avoisinantes (côte méridionale de l'Arabie, Oman et Mascate). La Mecque, capitale religieuse, attire des pèlerins venus de partout. Ce peuple de voyageurs a besoin de connaître des itinéraires pour parcourir ce vaste monde. Les Arabes commencent par se déplacer sur terre, ne prenant la mer que plus tard, pour aller « le plus loin» ainsi qu'ils nomment l'Orient. Ils s'intéressent surtout aux organisations politiques et humaines, très peu à la beauté des paysages. Pour eux, la mer n'est qu'un passage. Les guides, les récits de voyages et de navigation nous apprennent que leurs établissements s'étendent jusqu'en Chine et qu'ils y
1. Portulans Renaissance. Leurs secrets 2. Pitot (A.), : cartes et livres d'instructions nautiques dressés au Moyen Age et à la Ils indiquaient les positions des ports et décrivaient minutieusement les côtes. étaient sévèrement gardés. Esquisses historiques (1715-1810), Port-Louis, E. Pezzani, 1899.

découvrent une autre marine organisée pour le confort des passagers et l'exercice d'un commerce lucratif. Canton devient au IXe siècle une de leurs puissantes colonies, une menace que les Chinois tentent d'anéantir par le massacre de 878. Les tribus arabes du sud fréquentent la côte orientale d'Afrique. Au VIlle, des sectes religieuses persécutées (les Zeidites) viennent s'y installer et assurent leur domination. « Ces premières colonies ne dépassent pas l'équateur. » 3 Leur expansion va se poursuivre jusqu'au XVIe et ils occuperont les Comores puis toute la côte ouest de Madagascar. La découverte des trois Dina semble se situer entre le Xe et le XVe siècle. Est-elle due au hasard d'un voyage perturbé par la tempête ou à l'esprit d'aventure d'un capitaine qui choisit d'emprunter une route à l'ouest de Madagascar, loin des traditionnelles voies maritimes? Dina Morgabin ne semble pas propice à l'installation d'un comptoir, et les navires ne font que s'y ravitailler. Le géographe arabe Edrisi (XIIe) pourrait en avoir donné la première description: « C'est une île peu considérable, dominée par une haute montagne dont le sommet et les flancs sont inaccessibles parce qu'elle brûle tout ce qui s'en approche. Durant le jour, il s'en élève une épaisse fumée et, durant la nuit, un feu ardent. De sa base coulent des sources, les unes d'eaufroide et douce, les autres d'eau chaude et salée [...].» 4 A la fin du xve siècle, commence l'exploration systématique du « monde du Capricorne» dont l'histoire attribue l'essentiel de la découverte aux Portugais malgré les connaissances précises qu'en avaient les Arabes et l'aide que ceux-ci leur ont apportée. La prise de Constantinople par les Turcs, en 1453, vient modifier la situation du commerce en Méditerranée. Jusqu'alors, les marchands traitaient avec des intermédiaires musulmans et byzantins puis acheminaient par la Méditerranée occidentale les produits venus de l'Orient. Ce changement politique va les obliger à trouver une voie maritime vers l'Inde et la Chine, et sera à l'origine des progrès de la navigation (gouvernail d'étambot, bateaux de plus gros tonnage, boussole) qui vont rendre possibles ces lointaines expéditions.

3. Deschamps

(Hubert),

Histoire de Madagascar, Bourbon

Paris, éd. Berger Levrault, jusqu'en

1960, p. 42. de La

4. Cité par Barassin (Jean), Réunion, Cazal, 1953, p. 5.

des origines

J 7J 4, Saint-Denis

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En 1486, le Portugais Bartolomeo Diaz passe «le cap des Tempêtes », rebaptisé par la suite « le cap de Bonne-Espérance ». Cette barrière psychologique franchie, et le traité de Tordesillas (Valladolid Espagne) 5 signé, plus rien n'empêche Vasco de Gama de s'aventurer dans l'océan Indien. Il s'y engage en 1498 et, aidé par des pilotes arabes, remonte les côtes d'Afrique orientale, emprunte le canal de Mozambique, traverse la mer d'Oman et atteint l'Inde. Les Portugais sillonnent alors l' océan Indie~. Rien d'étonnant qu'on attribue la découverte de « Santa-Apollonia », la future Bourbon, au pilote Dominique Fernandez 6, un 9 février, jour de la fête de la vierge martyre d'Alexandrie. Aujourd'hui, les historiens lui préfèrent l'un des fils du grand navigateur Tristan da Cunha (Nunho ou son frère Reo Vaz da Cunha ?) en 1507 7. Une carte anonyme de 1520 porte trois îles désignées comme «Ilhas masca rarnhas », ce qui a fait penser que La Réunion avait été révélée au monde par Péro Mascarenhas au cours de l'un de ses voyages aux Indes en 1513 ou 1528. Parti de Goa pour rentrer à Lisbonne, il aurait été obligé, à cause de la mousson du nord, de contourner Madagascar par l'est, ce qui l'aurait conduit en vue de La Réunion. Rien n'est moins sûr, mais il reste néanmoins que «Santa Apollonia» porte aussi le nom de « Mascareignas ». Au cours de la deuxième moitié du XVIe siècle, l'océan Indien devient un objet de convoitise pour les puissances européennes. La Hollande, l'Angleterre et la France expriment la volonté d'établir des relations commerciales avec l'Inde. La crise politique qui suit la mort du roi du Portugal Dom SebastHio (1578) va permettre d'affIrmer leurs prétentions. En effet, Philippe II d'Espagne fait valoir ses droits au trône en 1580 et le Portugal, affaibli par l'exode de nombreux colons vers les comptoirs d'Orient ou les riches terres du Brésil, ne peut résister à celui qui possède la meilleure armée du monde. Il tombe sous sa domination et

5. Par ce traité, signé le 7 juin 1494 entre les Rois catholiques et Jean II du Portugal, l'Espagne et le Portugal fixèrent la ligne de démarcation de leurs futures possessions outremer. Cette ligne située à 370 lieues à l'ouest des Açores et du cap Vert délimitait le champ d'exploration des deux pays ~ toute découverte à l'est devait appartenir aux Portugais et, à l'ouest, à l'Espagne. Source: Mourre (Michel), Dictionnaire Encyclopédique d'Histoire, Paris, Bordas, 1978, 1. VIII. 6. Atlas de Miller - 1519 - Lougnon (Albert), Sous le signe de la Tortue, Saint-Denis de La Réunion, éd. Azalées, 1992, p. 12. 7. Barassin (J.), op. cil., p. 20.

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sa flotte est utilisée pour le commerce avec l'ouest. La route des Indes est désormais libre pour les autres puissances. Les Hollandais sont les premiers à profiter de cette nouvelle donne et entrent dans l'océan Indien en 1595 avec la volonté de s'approprier le trafic des épices. L'un des leurs, Pierre Guillaume Verhuff, alors qu'il revient de Java à bord du Middelbur en 1611, fera le premier récit d'une escale aux Mascareignes nous apprenant que l'île n'est pas habitée mais abondamment peuplée de tortues terrestres, de poissons et d'oiseaux de différentes espèces 8. En 1600, les Anglais s'engagent à leur tour dans l'aventure et fondent l'East India Company. Samuel Castleton, passant par la route du sud, aborde l'île à la fm du mois de mars 1613. Il raconte: « [...] nous avons trouvé un nombre considérable de grandes tortues terrestres, aussi grosses qu'un homme peut porter et qui étaient un excellent manger... L'île est toute boisée,. aussi l' ai-je dénommée England's Forest, mais d'autres personnes l'ont appelée Pearl Island, du nom de notre navire. Il y a une grande quantité d'oiseaux, petits et grands, tourterelles, perroquets, etc., et une grosse espèce de volaille de la taille d'un dindon, si grasse et à ai/es si courtes qu'elle ne peut voler,' ses plumes sont blanches et elle n'est pas sauvage, comme du reste tous les animaux de cette ile, aucun d'eux n'ayant jusqu'ici été tracassé ni chassé. Dix hommes en tuaient assez, à coups de pierres ou de bâtons, pour nourrir quarante personnes. En parcourant l'intérieur nos gens ont découvert un autre cours d'eau et un étang couvert de canards et d'oies sauvages,. ils y pêchent de grosses anguilles, aussi savoureuses qu'en aucun pays du monde,. elles n'étaient nullement farouches et, lorsqu'on les manquait, elles allaient seulement deux ou trois mètres plus loin où on pouvait les prendre tout à son aise. J'en ai pesé une, car ces anguilles étaient plus grosses que toutes celles que j'avais vues jusque-là: elle pesait 25 /ivres,. sa chair était exquise. A mon avis, c'est un endroit pour se ravitailler aussi favorable qu'on peut le souhaiter, d'autant plus que l'île est inhabitée. Le 1er avril 1613, nous avons mis à la voile. » 9

8. Lougnon (A.), op. cil., p. 13. 9. Castleton (Samuel), Purchas, His Pilgrimesi, p. 14.

1. I, 1625, p. 331, in Lougnon (A.), op. cil.,

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La route des Indes étant de plus en plus ftéquentée, les récits des navigateurs vont se succéder. Le plus détaillé est celui du Hollandais Villem Ysbrantsz Bontekoe paru en 1646. Maître d'équipage à bord de la Niew Hoorn, Bontekoe raconte qu'après le passage du cap de Bonne-Espérance, au début de l'année 1619, les malades sont si nombreux que le capitaine décide de faire une escale à Madagascar. N'y trouvant pas « les rafraîchissements)} désirés, le navire gagne les Mascareignes où les hommes passent vingt et un jours pour le plus grand bien de tous. L'île est présentée comme un véritable paradis terrestre. Comme Castleton, il s'étonne de voir des oiseaux si gras et si peu farouches. Au cri de l'un d'entre eux capturé, les autres accourent comme pour le remettre en liberté et se font prendre. Bontekoe parle avec gourmandise de ces « carpes et autre sorte de poissons qui ressemblent fort aux saumons; ils sont fort gras et defort bon goût)}. De nouvelles recettes apparaissent: «Ils avaient trouvé l'invention de rôtir les oiseaux avec des broches de bois et de faire dégoutter dessus, cependant qu'ils rôtissaient, la graisse des tortues, ce qui les rendait si délicats que c'était un plaisir que d'en manger. )}Les cabris, plus méfiants, ne se laissent point attraper et, quand un jour ils réussissent enfin à en capturer un, « encore était-il si vieux que ses cornes étaient rongées de vers, et il nous fut impossible d'en manger ». Les oiseaux « devinrent si sauvages qu'ils s'enfuyaient lorsque nous en approchions». 10 Les malades profitant d'une si bonne chère, d'eau pure et d'air sain sont bientôt remis, à l'exception de sept d'entre eux qui ne peuvent pas encore marcher. Malgré cela, pourvu d'eau et d'importantes réserves de gibiers, poissons, tortues et autres victuailles, le Niew Hoorn met le cap sur Sainte-Marie de Madagascar. La France ne sera réellement présente dans l'océan Indien que lorsque sera fondée, en 1637, la « Compagnie Particulière de Navigation Berruyer, Desmartins et Rigault» à Rouen et à Paris, qui enverra rapidement un premier bateau. François Cauche, passager du Saint-Alexis, raconte: « Le vingt-cinquième juin J638 nous abordâmes l'île de Diégo Rois (Rodrigues) [...]. Nous y descendîmes et y arborâmes les armes de

10. Bontekoe (Villem Ysbrantsz), Relation du voyage Paris, 1663, in Lougnon (A.), op. cil., p. 16.

de Bontekoe

aux Indes orientales,

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France contre un tronc d'arbre, par les mains de Salomon Goubert (fils du capitaine) [...]. De là nous tirâmes en l'île de Mascarhène, qui en est éloignée de 3D lieues, située environ à deux degrés au-delà du tropique du Capricorne, où nous arborâmes aussi les armes du Roi. Elle est inhabitée comme la précédente, quoique les eaux y soient bonnes; abondante en gibier, poissons et fruits. On y voit nombre d'oiseaux et tortues de terre, et les rivières y sont fort pisqueuses. » Il La bataille de prestige économique et politique entre les puissances européennes est engagée. Pour se donner des armes, Richelieu fonde, en 1642, la « Compagnie Française de l'Orient» dont la mission et droit exclusif est « d'envoyer [des navires et des hommes] à Madagascar et autres isles adjacentes pour y ériger colonies et commerce et en prendre possession au nom de Sa Majesté très chrétienne» 12. Au mois de mars de la même année, elle dépêche le Saint-Louis qui fait d'abord escale aux îles Mascareignes. Jacques Pronis, chef de l'établissement de Madagascar, en prend possession au nom du Roi en septembre 1642 mais aucun colon n'y est installé. Poursuivant son voyage, il fait de même à l'île Sainte-Marie, située au nord-est de Madagascar, puis débarque à Sainte-Luce, au sud-est. La recherche d'un lieu d'implantation est difficile. Finalement, la troupe s'installe à Fort-Dauphin, un peu plus au sud, vers la fin de 1643. La colonie de Madagascar est dès lors très active. Le commerce avec les tribus environnantes, dans l'une desquelles Pronis a pris une épouse, permet d'envoyer en France, en janvier 1646, une cargaison d'ébène, de cuirs et de cire. Après le départ du Royal, le commandement de Pronis est vivement contesté, car « ayant seuil 'autorité désormais, [il] en abusa. Certains Français lui reprochaient de dissiper les vivres en entretenant sa femme et ses parents malgaches, alors qu'i! exigeait de ses compagnons un service dur. De plus, rochelais et protestant, il était mal vu par la majorité catholique» 13. Des conjurés l'arrêtent et l'emprisonnent pendant cinq mois. Pronis ne doit son salut qu'à l'arrivée du Saint-Laurent et du nouveau commis de la Compagnie, le sieur Angeleaume. Les trente meneurs les plus excités sont affectés à l'île Sainte-Marie. Des vents contraires forcent le bateau qui les emmène à

.

Il. Gauche (François), Relation du voyage que François Gauche de Rouen a fait à Madagascar, isles adjacentes et coste d'Afrique, Paris, 1651, in Lougnon (A.), op. cil., p.23. 12. Barassin (1.), op. cit., p. 20. 13. Deschamps (H.), op. cil., p. 68.

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retourner à Fort-Dauphin. Ils croient à une machination, se révoltent et assiègent le fort. Après une négociation menée par Pronis, Le Bourg et Le Roy ses deux adjoints, les meneurs acceptent de partir avec des vivres fonder un poste plus au sud. Quelques jours après, les voilà de nouveau de retour, exigeant d'autres vivres. Les deux groupes sont prêts à l'affrontement. Le Roy va une nouvelle fois sauver la situation en prévenant les meneurs que les indigènes n'attendent que la fin de cette lutte fratricide pour se débarrasser des survivants. Pronis propose le pardon. Le calme revient dans la colonie. Mais, à la réflexion, le commandant de Fort-Dauphin pensant que l'accalmie n'est que passagère fait arrêter les opposants les plus farouches. Douze d'entre eux, des jeunes gens ayant reçu une certaine instruction et qui se sentaient supérieurs aux autres, sont exilés à l'île Mascareigne où Pronis pense les envoyer à une mort certaine. Le Bourg transporte les condamnés à bord du Saint-Laurent et les abandonne sans vivres ni autres vêtements que ceux qu'ils ont sur eux. Ces premiers habitants s'installent sur les bords de la rivière Saint-Jean, actuellement appelés Quartier Français. Rentré en France, le Saint-Laurent rapporte les conflits qui agitent la petite colonie. La Compagnie s'inquiète des événements et décide alors d'envoyer l'un de ses principaux actionnaires, le naturaliste Etienne de Flacourt. Arrivé en décembre 1648, il noue avec Pronis des relations cordiales qui se dégraderont rapidement. Flacourt l'éloignera en l'envoyant d'abord en expédition dans le nord du pays puis l'obligera à rentrer en France en février 1650. Pour rétablir 1'harmonie dans la petite colonie, le nouveau gouverneur décide de regrouper les Français que la « mauvaise gestion de Pronis avait transformés en mutins [...], et les ligueurs déportés à Bourbon accostèrent à Fort-Dauphin le 7 septembre 1649» 14. Al' étonnement général, les exilés de Mascareigne font de l'île une description enthousiaste. Flacourt écrit: « Là, au lieu d'avoir eu disette, ils n'avaient pas eu le moindre accès de fièvre, et m'ont tous assuré que c'est l'ife la plus saine qui soit au monde, où les vivres sont à foison, le cochon très savoureux, la tortue de terre, la tortue de mer, toutes sortes d'oiseaux en si grande abondance qu'il ne faut qu'une houssine

14. Barassin (1.), op. cil., p. 25.

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(baguette) à la main pour trouver en quelque lieu que ce soit de quoi diner, et avoir unfossaire que l'on nomme fusil à allumer lefeu. »15 Sur leurs indications, le gouverneur dessine une carte de Bourbon. Nous leur devons les premières dénominations des lieux: rivière des Galets, rivière des Roches, rivière de l'Est, étang du Golfe, et bien d'autres encore. Flacourt comprend l'intérêt que présente Mascareigne sur la route des Indes et décide d'en prendre de nouveau possession, mission dont il charge en novembre 1649 le capitaine du Saint-Laurent, Roger Le Bourg. Le lieu de ce geste symbolique est bien connu, il s'appelle depuis « La Possession». Mascareigne sera désormais l'île Bourbon, « ne pouvant trouver de nom qui pût mieux cadrer à sa bonté et fertilité» 16. Et, comme les fois précédentes, aucun colon n'y est débarqué. Cependant « Flacourt parait bien avoir une arrière-pensée de colonisation» 17 en envoyant à Bourbon Antoine Thoreau, dit Couillard, qu'il soupçonne de vol. Reconnu comme chef par les sept autres Français et les six Malgaches qui l'accompagnent, Couillard s'installe le 2 octobre 1654 à Saint-Paul. Il amène cinq vaches pleines et un petit taureau pour compléter le troupeau débarqué cinq ans avant. Lui et ses hommes vivront là quatre années, travaillant sans relâche pour s'établir et constituer des réserves dont ils vont faire commerce avec les rares navires de passage, malgré les ouragans qui anéantissent plusieurs fois leurs productions. Le moral n'est pas à l'optimisme. Le 28 mai 1658 arrive le navire anglais Thomas Guillaume commandé par le capitaine Gosselin. Voyant un profit à tirer de la situation, il annonce aux Français que Fort-Dauphin n'existe plus et que tous les colons ont été tués. Pour avoir quelque espoir de revoir la civilisation, Couillard et ses compagnons acceptent d'embarquer. Ils quittent l'île le 5 juin 1658 pour Madras (Inde). A l'arrivée, la déception est cruelle. Les Malgaches sont vendus comme esclaves et les sept Français doivent s'engager comme soldats pour subsister. La malchance ne veut pas les quitter! 18 Bourbon est de nouveau déserte et le restera cinq ans. Elle a dû sûrement recevoir la visite de quelques bateaux venus la courtiser, à la

15. Flacourt (Etienne de), Histoire de la grande isle Madagascar, Paris, chez Clouzier, 1661, in Lougnon (A.), op. cil., p. 27. 16./dem, p. 27. 17. Barassin (1.), op. cil., p. 35. 18. Antoine Thoreau, rentré à Madagascar quelques années après, fit à Flacourt le récit de son aventure que celui-ci publia à la suite de la deuxième édition de son Histoire de la Grande isle de Madagascar, en 1661. in Lougnon (A.), op. cil., p. 29-33.

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recherche d'eau fraîche et de vivres, mais l'abandonnant aussitôt après. On ne sait pour quelles raisons deux Français, Louis Payen et son compagnon dont le nom nous est inconnu, peut-être Pierre Pau, demandent en 1663 au commandant de Fort-Dauphin de pouvoir s'y établir. Ils débarquent du Saint-Charles, le 12 novembre, dans la région de Saint-Paul, accompagnés de serviteurs malgaches, sept hommes et trois fillettes sur le point d'être nubiles 19. Quand leur corps prit de belles formes, le désaccord survint entre les deux groupes car chacun voulait les posséder. Du complot qui s'ensuivit, les deux Français échappèrent de peu à la mort et les Malgaches s'enfuirent dans la montagne 20. Louis Payen était un homme doux, et son compagnon subissait sa volonté. Leur installation était tout à fait remarquable et ils avaient pu se procurer de 1'huile, de l' eau-de-vie, du vinaigre et des habits en échange de leurs productions lors du passage d'un navire anglais 21. Louis Payen rentrera en France en 1665, n'ayant pas voulu rester avec les premiers colons envoyés par la Compagnie des Indes pour y commencer le peuplement de Bourbon. Nous n'avons pas la certitude que son compagnon ait participé au début de la colonisation.

19. Barassin (J.), «La révolte des esclaves à l'île Bourbon au XVIIIe siècle », in Les mouvements de populations dans l'océan indien, Actes du 14e colloque de l'Association internationale de l'océan Indien, Paris, Champion, 1972. 20. Les Malgaches ne reviendront qu'en 1665, à l'arrivée des premiers colons, ayant eu la promesse qu'ils ne seraient pas punis. Mémoire de François Martin, fondateur de Pondichéry (1665-1696), Paris, 1931, in Lougnon (A.), op. cil. p. 41. 21. Souchu de Rennefort, Relation du premier voyage de la Compagnie des Indes orientales en isle de Madagascar ou Dauphine, Paris, 1668, in Lougnon (A.), op. cil., p.37.

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Chapitre III Où commence l'aventure de Jacques Fontaine menuisier parisien
1664 - 1665

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acques Fontaine doit avoir une vingtaine d'années en ce mois de juillet 1664. Il était né vers 1644, rue Neuve-Saint-Martin à Paris, paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs, dans la partie située entre la rue SaintMartin et la rue du Pont-aux-Biches où il habite encore I. La rue Neuve-Saint-Martin s'étend de la rue Saint-Martin à la rue du Pont-aux-Biches, simple sentier qui longe le Grand-Egout de la rive droite de Paris. Jusqu'en 1630, elle se prolongeait jusqu'à la rue du Temple. La portion comprise entre la rue du Pont-aux-Biches et celle-ci est alors rebaptisée rue Notre-Dame-de-Nazareth, en raison de l'installation du couvent des Pères de Nazareth à proximité. La rue Neuve-Saint-Martin disparaît des noms de rues de Paris lorsque, en 1851, la portion restante reçoit à son tour le nom de rue Notre-Darne-deNazareth 2. Le pont aux Biches, qui tient son nom d'une enseigne représentant des biches, évoque le petit pont qui franchit le Grand-Egout à ciel ouvert, tout comme la rue du Ponceau, qui prolonge la rue Neuve-Saint-Martin jusqu'au boulevard Sébastopol. Pour habiter dans ce quartier insalubre et aux odeurs nauséabondes, il fallait ne pas être riche. Là vivent des gens émigrés de la campagne ou d'ailleurs qui, espérant trouver du travail à la ville, se sont installés à la périphérie. « On appelle à Paris le mauvais
1. Les registres de baptême de la paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs ne débutent qu'en 1795 (Archives de la ville de Paris). 2. Hillairet (Jacques), Dictionnaire historique des rues de Paris, 1963, Editions de Minuit. « A l'angle du passage du Pont-aux-Biches et de la rue N.-D.-de-Nazareth, il subsiste, gravé dans la pierre d'un immeuble, le nom de la rue Neuve-Saint-Martin ». Lettre personnelle de M. Claude Charles Lacastaigneratte, de Cercy (95).

PLAN SIMPLIFIE du quartier actuel de l'ancienne rue NEUVE-SAINT-MARTIN PARIS.3' arrondissement

français le langage du ponceau à cause d'un ponceau ou petit pont, auprès duquel habite force petit peuple qui parle fort mal. » 3 Jacques Fontaine appartenait probablement à ce petit peuple 4. Jacques est menuisier, tout jeune ouvrier. Les ateliers de cette corporation sont regroupés au faubourg Saint-Antoine et c'est probablement là qu'il travaille. Vers douze ans, ses parents ont dû le placer chez un maître qu'ils connaissaient ou qui voulait bien le prendre. Ils exprimaient ainsi leur volonté de donner à leur fils les moyens de vivre honnêtement et de lui éviter la déchéance dont témoignaient les mauvais sujets de toute espèce qui faisaient du Paris de l'époque la moins sûre des capitales. Un jour de la fin juillet 1664, rentrant chez lui depuis le faubourg Saint-Antoine, Jacques, en remontant la rue Saint-Martin, remarque une plaque de marbre noir nouvellement posée au-dessus de la porte d'une maison, proche de l'église Saint-Julien des Frères de la Doctrine Chrétienne 5, entre la rue du Maure (alors rue de la Cour-du-Mort) et la
3. Dictionnaire Universel, Furetière (Antoine), La Haye, 1690. 4. Le petit peuple se définit par opposition à ceux qui sont nobles, riches ou éclairés. Dictionnaire Universel, Furetière (A.). 5. L'église St-Julien se trouvait à la place occupée présentement par le n° 168 de la rue Saint-Martin.

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rue Brantôme (alors rue des Petits-Champs ). On peut y lire en grosses lettres 6 : COMPAGNIE DES INDES ORIENTALES Les Indes! Deux mots qui font rêver, et l'on rêvait beaucoup à Paris sur la richesse de ces terres lointaines, proches du paradis terrestre. Depuis vingt-deux ans la Compagnie Française de l'Orient 7, qui avait reçu privilège du Roi pour ériger des colonies et commercer avec Madagascar et les autres îles adjacentes, ne s'était jamais révélée une concurrente sérieuse des compagnies anglaise et hollandaise qui, fondées avec des capitaux privés, sillonnaient les Indes orientales depuis le début du XVIIe et s'étaient fortement implantées dans les ports marchands. Constatant cet échec, « Colbert comprit, qu'en France, l'initiative devait venir de l'Etat» 8. Dès le début de 1664, il charge l'académicien Charpentier de rédiger une brochure intitulée « Discours d'un fidèle sujet du Roi touchant à l'établissement d'une compagnie française pour le commerce des Indes Orientales ». L'auteur y vante les avantages d'une telle entreprise pour le royaume et tente d'y entraîner marchands, artisans et marins. La propagande de Charpentier ne connaîtra pas un grand succès. Le Roi et Colbert doivent fmalement imposer leur volonté. A la fin du mois de mai, une assemblée de marchands-négociants, essentiellement parisiens, rédige un projet de statuts. Le 28, neuf délégués le présentent au Roi, qui en est fort satisfait. Il promulgue, au mois d'août, un édit créant la « Compagnie des Indes Orientales» et, par lettres patentes, lui accorde des privilèges considérables: « C'est cette Déclaration qui lui confirme le privilège de pouvoir seule naviguer à l'exclusion de tout autre sujet du Roi dans les Mers des Indes d'Orient, et du Sud, durant cinquante ans, à commencer dujour du départ de la première flotte [...], ...... [...] que Sa Majesté lui accorde à perpétuité la possession de l'île Saint-Laurent ou de Madagascar, et toutes les autres terres, places et îles qu'elle pourra conquérir sur les ennemis, ou dont elle pourra s'emparer,
6. A cette adresse se sont tenues les premières réunions de la nouvelle Compagnie auxquelles Colbert assistait régulièrement. Sottas (Jules), Histoire de la Compagnie Royale des Indes Orientales 1664-1719, 1905. 7. Fondée en 1642 par Richelieu. Voir chapitre II. 8. Archives de La Réunion, Colbert et Bourbon, p. 14, 1983, Saint-Denis de La Réunion.

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soit qu'elles soient abandonnées et désertes, soit qu'elles soient occupées par les barbares,. pour en jouir en toute propriété, seigneurie et justice, et sans se réserver aucun droit ni devoir pour tous ces pais, que la seule foy et hommage lige, que la Compagnie sera tenue de rendre au Roy et à ses successeurs, avec la redevance à chaque mutation de Roi d'une couronne et d'un sceptre d'or du poids de cent marcs.» Le roi l'autorise à « nommer en tous les lieux de son établissement toutes sortes d'Officiers de Justice et de Guerre, d'envoyer des Ambassadeurs au nom de Sa Majesté vers les Rois des Indes, et de faire des traités avec eux. » 9 Les statuts de la nouvelle compagnie comprennent treize articles 1O. Les deux premiers concernent le respect que l'on doit aux supérieurs de tous ordres et au nom de Dieu. Les articles III à VI traitent des rapports des Français avec les femmes et les filles du pays. L'article IV stipule en particulier que le mariage avec une originaire de l'île ne pourra être autorisé que si celle-ci est instruite dans la religion, si elle a été baptisée et si elle a reçu la Sainte Communion. L'article V affirmait qu'un Français marié à une originaire du pays ne «pourra quitter ou délaisser sa femme sous quelque prétexte que ce soit, sinon aux cas de séparation qui se pratiquent dans le royaume de France, et la séparation ayant été jugée, le mari pourra laisser sa femme, sans que pendant sa vie il puisse convoler à de secondes noces ». Les articles V à X interdisent le vol, le meurtre ou l'assassinat, tant au préjudice des Français qu'à celui des originaires du pays. Les articles XI et XII interdisent la guerre contre les originaires sans que l'ordre n'en vienne des supérieurs. La vente comme esclaves et le trafic des habitants sont punis de mort. « Et il est enjoint à tout Français qui les loueront ou retiendront à leur service, de les traiter humainement, sans les molester, ni les outrager, sous peine de punition corporelle. » Enfm, l'article XIII décrète que: « Toutes les ordonnances du Royaume de France seront ponctuellement observées dans ladite lie de Madagascar et autres lieux par tous les habitants, chacun selon sa condition, sous les peines portées par icelles. » On peut s'étonner de la générosité de ce texte. Les Français ne se présentent pas en colonisateurs s'imposant par la force, mais comme partenaires des naturels dont ils veulent gagner la confiance.
9. Charpentier (François), Relation de l'Etablissement de la Compagnie commerce des Indes Orientales, p. 74 et 75, Paris, 1666. 10. Idem, p. 88-91. Françoise pour le

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