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Dieu était-il au Rwanda ?

De
240 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 277
EAN13 : 9782296317345
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« Dieu était-Il au Rwanda? »

Rwanda et Burundi à L'Harmattan
(dernières parutions)

de DORLODOT Philippe: Réfugiés rwandais à Bukavu au Zaïre, 240 p. NKUNZUMW AMI Emmanuel: La Tragédie Rwandaise _ Historique et Perspectives, 480 p. REYNTJENS Filip: Rwanda -Troisjours qui ontfait basculer l'Histoire, Cahiers Africains, Bruxelles / L'Harmattan, Paris, 150 p. VERDIER - DECAL - CHRÉTIEN: Rwanda, un génocide du 20esiècle, 262 p.

Hugh Me Cullum

« Dieu était-Il

au Rwanda?
,

»

La faillite des Eglises
Avant-propos de Desmond Tutu

Traduit de l'anglais par Michel YVES et Monique CHAJMOWIEZ

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75 005 PARIS

L'ouvrage original en anglais a paru sous le titre: The Angels have l~ft us. The R.wanda Tragedy and the Churches. with a foreword by Desmond Tutu.

Risk Book Series, n066 World Council ofChurches Publications (1995).

w. c. c.
150, route de Femey 1211 Genève 2 Suisse

.

Couverture 1 : photo de Don EDKINS

~ L'Harmattan 1996 ISBN":2-7384-4142-4

Avant-propos

En face d'effroyables atrocités commises, nous restons épouvantés et nous questionnons: "Qu'est-il arrivé à ces gens pour qu'ils agissent ainsi? Qu'ont-ils fait de leur l1umanité pour être devenus aussi inhumains?" N'avonsnous pas réagi ainsi face aux découvertes des horreurs de l'Holocauste ou all lâcher des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki? Ou lorsque nous avons été informés des agissements horribles d'un Amin Dada, d'un Bokassa? Ou lorsque nous avons appris la réalité des rizières de la mort, au Cambodge? Et aujourd'hui, face aux horreurs et à la haine déchaînées en Bosnie, face au génocide du Rwanda? Même épouvante face aux terribles violations des droits de l'homme dans la plupart des pays latino-américains. .. Oui! Nous baissons la tête de honte en face de notre extraordinaire capacité à faire le mal, à être cruels et à nous départir, quasiment, de toute humanité. Et pourtant, ce n'est pas la seule facette de notre histoire, à nous autres humains! Nous avons aussi un côté noble - qui souvent d'ailleurs nous surprend - comme par exemple lorsque du monde entier convergent des soutiens vers un coin en proie à un désastre! Alors, il semble que notre générosité n'ait pas de bornes! Nous connaissons aussi la remarquable capacité de pardon de la part de ceux qui ont été torturés, opprimés, humiliés... 5

L'Histoire du Rwanda montre les deux facettes de notre humanité. Les Églises ont parfois agi de façon remarquable face à l'intimidation, risquant beaucoup elles-mêmes. Mais d'autres fois, nous avons failli, hélas, et même nous avons été, semble-t-il, impliqués à tel point, que beaucoup de nos fidèles ont perdu confiance en nous. Ils sont devenus amers; ils sont en colère contre les Églises et leurs bergers. Beaucoup se sont même éloignés car ils se sont sentis trahis. J'ai espoir que tous nous prions pour le peuple rwandais, cassé, traumatisé au plus profond de lui-même. J'espère que l'Église s'investira dans un devoir de guérison, de restauration, de pardon et de réconciliation - pas lUle réconciliation à la petite semaine, mais une réconciliation de fond, qui coûtera cher. Car je crains que si nous nous reposons trop sur un tribunal international et sa seule machine pour assurer la condamnation de tout coupable de violations graves des droits de l'homme et autres atrocités, alors ceux qui seront reconnus coupables ainsi que leur groupe ethnique, n'attendront qu'une occasion pour se venger! N'importe comment, le cycle atrocités - représailles - revanche engendrera d'autres atrocités et ainsi jamais le cercle ne sera rompu. Soyons bénis par la Grâce qui nous permettra de faire ce que Dieu nous commande. Hugh Mc Cullum nous a rendus fiers par la qualité de son témoignage sur le Rwanda, reflété dans ce livre, et qui devrait affecter nos consciences. Desmond Tutu Archevêque anglican du Cap (Afrique du Sud) Président de la Conférence des Églises de toute l'Afrique (préface à l'édition anglaise de 1995) 6

Pour Kevin

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Refugee Camp:1

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50 1M

8

Remerciements

Je t'offre en sacrifice mon esprit brisé, 0 Dieu, tu ne mépriseras pas ce coeur broyé, ce coeur contrit. (Psaume 51 : 17)

Ce livre ne prétend pas apporter une analyse défmitive de la catastrophe que vit le Rwanda. Je suis journaliste, avec toutes les faiblesses et contradictions du métier. Ce n'est pas la première fois que j'ai dû couvrir une guerre complexe, avec ses problèmes délicats: peu de faits peuvent être corroborés, rien n'est vraiment comme vous le voyez. Du 7 avril 1994 à la fm de l'année, quand ce livre a été écrit, j'ai produit des dizaines de pages sur le Rwanda, pays que je n'avais visité auparavant qu'une fois, en 1986, et sur lequel je ne savais pas grand-chose à part vaguement les violences Hutu/Tutsi.1 L'essentiel de ce que j'ai écrit a été le fruit de mes propres observations et interviews; j'ai circulé dans le pays, souvent avec d'autres journalistes, dans des conditions difficiles et dangereuses. Ce que j'ai vu au Rwanda dépasse en horreur tout ce que j'ai pu rencontrer antérieurement, et j'ai eu bien du mal à préserver cette distance critique qu'exige un journalisme
Pour les mots vernaculaires, graphie et syntaxe sont francisées selon l'usage qui prévaut actuellement: une forme invariable (majuscule à l'initiale pour les noms propres Inais pas dans l' elnploi adjectivé). (N.d.T.)
1

9

honnête. J'ai été bouleversé, effrayé, frustré et exaspéré, chaque jour un peu plus, contre ce qu'on appelle "la CommW1auté internationale" et son incapacité quasi obscène à comprendre, à agir concrètement et à tenir un discours conséquent. Un holocauste se déroulait sous nos yeux, et nous ne parvenions pas à l'enrayer, non pas parce que nous ne savions pas mais parce qu'il nous était égal! Alors que nous aurions dû traduire en actes notre vertueuse indignation, nous nous sommes cantonnés dans un formalisme bureaucratique. Alors que nous aurions dû qualifier les atrocités de génocide, nous avons supputé les implications qu'entraînerait cette terminologie pour nos amis et alliés, et pour nos relations économiques. Les maigres crédits d'aide, nous avons consacré du temps et de l'argent à nous les disputer, et nous nous sommes surpassés chacW1pour faire adopter son propre programme. Ce que fait cette soi-disant "communauté internationale", c'est de l'humanitarisme débridé; par son ingérence douteuse et mal avisée, elle n'a pas peu contribué au sort que connaît l'Afrique actuellement. Qui plus est, à l'heure où la situation empire et devient désespérée, la communauté internationale tourne le dos. Je ne puis m'empêcher de me demander cyniquelnent si les souffrances du Rwanda ont pu être soulagées un tant soit peu par cette manie de nous mêler de tout et puis d'incriminer, quand cela tourne mal, la faiblesse, l'incompétence et la corruption leaders africains. Ce qui a peut-être été soulagé, c'est la bonne conscience du Nord, et la crise fmancière dans laquelle s'empêtraient certaines organisations humanitaires avant que le Rwanda n'explose. Ce livre est donc en partie critique et en partie cathartique.
JO

J'espère qu'il contribuera quelque peu à amorcer la recherche de meilleurs moyens d'action en solidarité avec l'Afrique, au lieu de perpétuer une forme de néocolonialisme alors que l'Afrique ne s'est toujours pas remise du joug du XIXe siècle. Beaucoup de personnes m'ont aidé. Je dois remercier spécialement les collègues de la Conférence des Églises de Toute l'Afrique (Ali Africa Conference of Churches): le Secrétaire général José Chipenda pour sa patience et son appui; André Karamaga, Mutombo Mulami et Harold Miller pour avoir relevé toutes mes erreurs d'appréciation et m'avoir tiré de bien des chausse-trappes que je n'imaginais même pas; mes collaborateurs Marcia Cruz, Mwendo Mutiso et Kambale Kavuo, qui ont assuré le Service d'Information alors que nul ne savait oùje me trouvais. Je voudrais témoigner ma reconnaissance particulière à des Canadiens qui m'ont permis d'entrer et sortir du Rwanda avec un maximum de sécurité et d'efficacité: Lucy Edwards, Haut-Commissaire du Canada à Nairobi, dont la juridiction couvre le Rwanda; les équipages des Canadian Forces Hercules qui ont zigzagué dans Kigali quasi quotidiennement en évitant les missiles à tête chercheuse et les tirs de barrage et dont je ne dirai jamais assez le sangfroid et la compétence; le major Jean-Guy Plante qui en me guidant m'a appris que les soldats sont aussi des hommes. Mes collègues journalistes, malgré toutes les méchancetés que j'ai proférées contre l"'Évangile selon CNN", ont été eux aussi de bons compagnons, en particulier Peter Maser de Southam News Service et Jackie Nhorton de CBC, avec qui j'ai souvent voyagé. Merci aussi à Jim Kirkwood de l'Église Unie du Canada, Rob Shropshire de l'Église Anglicane du Canada et Gary Kenny de 11

l'lnterchurch Coalition on Africa (ICCAF, Coalition des Églises pour l'Afrique). Je me suis largement servi des rapports de nombreux organismes (en particulier African Rights dont Rwanda: Death, Despair and Defiance, un livre qui venait à son heure et qui va au fond des choses, a corroboré et clarifié mes propres observations). J'ai tenté de signaler chaque fois que possible l'usage que j'avais fait de ces rapports. Que leurs auteurs trouvent ici dès à présent l'expression de ma gratitude pour leur excellent travail. Merci à Rebecca Garrett d'avoir assuré dans un délai très court la parution de cet ouvrage sous une fonne, je crois, bien lisible. Je vous prie de me pardonner les fautes factuelles ou les erreurs, et j'assume seul toute la responsabilité vis-à-vis de ceux dont j'aurais, volontairement ou non, froissé la susceptibilité. Finalement fmalement, comme on dit en Afrique, j'ai été profondément impressionné, et pour toujours, par ces milliers de Rwandais qui se sont dressés, hommes et femmes, jeunes et vieux, avec quel courage, quel héroïsme, quelle ténacité, pour la vie, contre la mort.

12

Le Rwanda après août 1994

Voulez-vous savoir ce qui s'est passé au Rwanda? J'y étais. Je suis là-bas désormais Venez! Posez votre main sur mon coeur, là, que je vous conte Fermez les yeux. Écoutez Maintenant, poussez. Poussez doucement, doucement Gardez les yeux clos Poussez au-delà de rna peau. Au-delà de mes os Enfoncez votre main à l'intérieur, au fond de ma poitru1e Touchez mon coeur. Prenez mon coeur. Palpez-le Voyagez à travers les cavités jusqu'en son centre Maintenant, écoutez attentivement. Ouvrez les yeux lentement et regardez-moi dans les yeux. Là. Vous voyez? Je repose ici depuis quelque temps J'ignore ce qu'est devenue ma famille - cela dépend de qui je suis, d'où je me trouve J'étais un homme, une femme, un enfant, un foetus Savez-vous? J'ai été tué J'ai été tué par la milice car je suis Tutsi J'ai été tué par l'armée car j'étais Hutu, membre d'un parti d'opposants 13

J'ai été tué par mes VOISInscar j'ai refusé de les accompagner à la tuerie des autres J'ai été tué car j'ai voulu protéger l'enfant du voisin J'ai été tué par mon prêtre car il espérait obtenir ainsi la survie des autres J'ai été tué par ma femme, mon mari, mes enfants, mes parents, car ils devaient me tuer ou mourir eux-mêmes Ils en ont tué beaucoup comme moi, des femmes, des enfants et des hommes qui se trouvaient là par hasard. Je sais pourquoi et pourtant je ne sais pas J'ai été tué à la machette J'ai été tué à la kalashnikov J'ai été tué à la grenade J'ai été tué à main nue J'ai été tué par les soldats rebelles quand ils sont arrivés
ICI Ils en ont tué beaucoup comme moi, femmes, enfants, hommes qui étaient là par hasard. Je sais pourquoi et pourtant je ne sais pas

J'ai été tué par la maladie, parce que nous sommes si nombreux, car nous vivons entassés, car il y a tant de maux ici, car j'ai peur de retourner chez moi J'ai été tué quand j'essayais de quitter le camp pour retourner et ils n'ont pas voulu me laisser partir J'ai été tué quand je suis arrivé chez moi, par ceux que j'y ai trouvés. Etait-ce leur terre autrefois? J'ai été tué quand un autre a dit que j'ai participé aux massacres. L'ai-je fait? J'ai été emmené, arrêté et ma famille ne sait pas où je suis. Ils se sont renseignés, mais personne ne veut leur dire. Il n'y a pas eu jugement, juste l'accusation 14

J'ai été tué à la guerre il y a quatre ans J'ai été tué dans les massacres de mon village, il y a deux ans J'ai été tué au début de cette année, quand quelqu'un a jeté une grenade dans ma maison
J'ai été enterré ici par ma famille

J'ai été enseveli ici, dans ce charnier, et personne ne sait même si je suis mort J'ai agonisé dans cette tombe après qu'ils m'aient forcé à la creuser et m'aient jeté dedans avec d'autres en nous tirant dessus Je n'ai jamais été enterré. Je suis dans ma maison. Je suis
dans les bois. J'ai été jeté dans la rivière

J'ai été laissé ici comme un testament de ce qui est advenu, pour que vous et le monde entier puissiez voir Comprendrez-vous maintenant? Non? Alors gardez votre main sur mon coeur et regardez en vous-même. Demandez-vous ce qui est arrivé aux troupes canadiennes en Somalie quand elles ont torturé à mort un adolescent somali. Demandez-vous si vos parents ou grands-parents ont combattudans vos guerres,s'ils ont préparévos troupes à se battre outre-mer, s'ils ont tué. Pourquoi l'ont-ils fait?
Et maintenant, comprenez-vous? Non? Alors descendez plus profond. Demandez-vous si vous, vous seriez capable de tuer. Demandez-vous si vous tueriez pour sauver quelqu'un de votre famille. Si cela pouvait sauver vos voisins. Votre pays. Si cet acte pouvait protéger votre niveau de vie des griffes de ceux qui veulent - pensez-vous _ vous le ravir. Si vous étiez sûr que cela serve à protéger tout ce qui vous est cher 15

Demandez-vous si vous avez déjà considéré les autres comme différents de ce que vous êtes vous-même. Vous êtes canadien. Avez-vous jamais été en colère contre les autres à cause de ces différences ? Avez-vous jamais été en colère contre les Français? Contre les Anglais? Contre les Occidentaux? Contre les Orientaux? Contre les Américains? Contre les Musulmans? Contre les nouveaux-venus? Contre cellXqui sont nés ici? Contre les gens "de couleur"? Contre les "Blancs"? Quand vous entendez parler d'un mellrtre, sur le moment, vous inquiétez-vous de la race du meurtrier? Quand vous conduisez et qu'un autre vous coupe la route, pensez-vous «Tous les mêmes!»? Vous dites-vous que si certains trouvent du travail, c'est qu'ils appartiennent à un groupe particulier? Savez-vous qu'il y a des gens qui ne décrochent pas un travail parce qu'ils sont "différents" ? Si vous répondez «Oui» à chaque question, vous comprendrez enfm comment tout a commencé dans mon pays. L'inhumanité que nous avons vécue au Rwanda est bêtement humaine. C'est dans nos différences, si humaines, que nous avons puisé des raisons de nous déshumaniser les uns les autres Voilà ce que je voulais vous dire. Nous sommes morts, et nous avons tué parce que nous sommes comme vous. Je suis comme vous. A présent, je suis mort

Maintenant vient l'heure du Jugement de ce Monde. Maintenant le Prince de ce Monde sera bouté dehors, et moi - après avoir été élevé de terre - j'attirerai tous les hommes à moi. (Jean 12 :31-32) 16

C'est l'Éternel qui rend la vue aux aveugles, qui redresse ceux qui sont courbés (..) C'est l'Éternel qui protège l'étranger et soutient la veuve et l'orphelin. (Psaume 146 :8-9)

Rob SHROPSHIRE

*

1. Rob SHROPSHIRE fait partie du bureau "Affique/Moyen-Orient" Primate's World Rellel and Development Fund, Fonds d'Aide et Développement Mondial dépendant du Primat de l'Église anglicane Canada, à Toronto. Ce poème est extrait de son rapport de voyage Rwanda et pays voisins, effectué du Il août au 6 septembre 1994.

du de du au

17

Introduction

Petite, mince, à peine 16 ans, une modeste jupe de cotonnade et un gilet bleu foncé sur une blouse aux motifs délavés. Elle a de la peine à se tenir debout et regarde fixement devant elle, les yeux perdus, mi-clos. Elle se tourne, comme avec. réticence, baisse le bord du gilet qui recouvre la peau sombre, satinée, de son cou. Voilà pourquoi elle se tient si raide, si contractée: trois larges laides balafres pas encore cicatrisées tirent la peau douce, tailladant la nuque, fendant profondément les muscles et les nerfs, la rendant pour toujours incapable de bouger sa tête gracile. "Ils ont fait ça avec des panga", dit-elle dans une sorte de murmure rauque. C'est l'outil à tout faire pour les cultures, le paysan lWandais.ne s'en sépare jamais. Les yeux de la fille, abattus, sans expression, errent sur les champs de sorgho verdoyants, qui ne sont plus entretenus depuis des mois. Tout près de nous, les murs de l'église puent la mort. Nous y entrons, nous avançons avec précautions entre les amoncellements de corps désarticulés qui sont ses parents et amis, peut-être ses frères et soeurs, peut-être même sa maman. Son papa, elle le sait, a été taillé en pièces quelque part plus loin. Elle s'appelle Joséphine Uwamahoro, elle est Tutsi et a survécu au charnier qu'est devenue l'église de sa paroisse catholique, sur la colline de Ntarama. Peu de cartes du 19

Rwanda la mentionnent mais ce n'est pas très loin de la frontière du Burundi, dans une région où vivaient beaucoup d'autres Tutsi. C'était un jour de mai 1994 que Joséphine m'a conduit là, ainsi qu'un autre journaliste canadien. Quelques jours auparavant, avec des milliers d'autres, j'avais été couvrir la prestigieuse intronisation de Nelson Mandela comme président de l'Afrique du Sud. Un fantastique espoir. Un soleil magnifique sur l'horizon obsédant de l'Afrique. Sentencieusement on se disait entre vieux collègues et amis que c'était l'aube d'une ère nouvelle pour ce coin du monde appelé Afrique, qui avait vu le premier homme se dresser, et qu'une grande partie du monde moderne avait complètement délaissé. Joséphine ignorait tout de la stupéfiante victoire de Mandela, ou si elle le savait c'était dérisoire, ici pour nous, déboussolés, affalés près de l'église de briques rouges dans la brousse et les hautes herbes. Alors que nous roulions vers cette église de Ntarama j'avais admiré la verdeur du paysage parsemé de couleurs vives. C'était comme une vision de rêve. Jusqu'à ce que la puanteur nous submerge. Dès notre arrivée sur la colline, Chamber, notre chauffeur ougandais, avait tiré un mouchoir de sa poche pour se couvrir le nez. Ces relents de mort, odeur douceâtre d'entrailles arrachées, traînent sur tous les villages au Rwanda comme un linceul d'horreur inéluctable, et persistera même si les massacres ont cessé - du moins pour un temps. Nous étions horrifiés. Mais pas surpris. Ce n'était pas la première fois que nous étions face à un carnage, ce ne serait pas la dernière. Pour moi c'était déjà le troisième périple dans l'intérieur du Rwanda depuis le début des massacres, le 6 avril, vers 8h30 pour être précis. Je ferai au bout du 20

compte une douzaine de voyages, maintes fois sous un feu nourri. Nous nous acquittions de notre tâche de journalistes avec précaution et discrétion, utilisant nos caméras comme une sorte de sauf-conduit au milieu du bain de sang qui a détrempé cette belle terre rouge d'une des contrées les plus fertiles d'Afrique. Les crânes décharnés, blancs avec encore des touffes noires de cheveux crépus, vous fixent d'un regard yide dans le viseur de la caméra. Plusieurs ont été ouverts, comme des pastèques. Mâchoires serrées, dents grimaçantes. Elles ont été chaudes et douces, ces mains crispées dont les ongles étreignent de petits corps mutilés et broyés à coups de gourdins et de panga. Le portail de l'église est à moitié ouvert, coincé par des cadavres. Les fenêtres ont éclaté sous l'effet de grenades à fragmentation lancées pour s'assurer que personne n'échapperait aux coups de machettes. A l'intérieur c'est l'abattoir, avec des corps amoncelés sur près d'un mètre de haut au-dessous, au-dessus ou à côté des bancs de bois brut. Les murs chaulés sont éclaboussés de sang, de traces de mains ensanglantées griffant le crépi dans une ultime supplique. Un crucifix s'est brisé en deux, les bras ouverts détachés du reste du corps de Celui dont le sacrifice pour toute l'humanité était célébré régulièrement ici, à l'autel, lors de l'eucharistie. Le petit autel de bois lui-même s'est affaissé de travers, un corps en décomposition agrippé à l'un de ses montants. "Comment qualifier cela ?", dit mon collègue. C'est pire qu'un massacre, pire qu'une folie, pire qu'une profanation. Pas de chambres à gaz au Rwanda mais des églises, des écoles, des hôpitaux sanglants! Pendant tout ce temps, Joséphine et Chamber (qui n'était jamais venu au Rwanda auparavant) sont restés dehors, les yeux fixés sur ces deux journalistes, sorte d'extraterrestres, qui consignent sur les tablettes de l'Histoire cette vision 21

d'apocalypse à l'intention d'un public voyeur, à des milliers de kilomètres, dans des pays qui n'ont plus connu la guerre depuis si longtemps. Son histoire à elle, Joséphine l'a racontée en kinyarwanda, la langue aux tons chantants qu'ont en commun Hutu et Tutsi. Elle a été racontée des dizaines de fois pour un monde qui, ne sachant quoi faire face à ce mal monstrueux, détournait la tête, comme le prêtre et le lévite de la parabole du Bon samaritain. Joséphine a été sauvée parce que c'est au tout début du massacre que la ruée hurlante des militaires déchaînés - elle n'en connaissait pas un seul- a abattu ses machettes sur son cou et ses jambes. Elle était tombée inconsciente sur le sol de son église, celle dans laquelle elle avait été baptisée et avait fait sa première communion. Des gens à côté d'elle étaient tombés sur son corps lacéré, mêlant leur sang au sien, la sauvant de cette folie. Quand les grenades ont été lancées, les corps des autres victimes lui ont sauvé la vie. Reprenant conscience par moments, elle a entendu les tueurs - les interahamwe comme on dit dans sa langue offrir à quelqu'un de lui "vendre" sa mort par balle (c'est moins douloureux de mourir ainsi qu'à coups de gourdin ou de panga, mais c'est plus cher) pour 4.000 francs rwandais, quelque 10 dollars US. Joséphine évanouie a retrouvé ses esprits longtemps après, épuisée, terrorisée, sous un amas de cadavres encore tièdes. Il lui a fallu toute la nuit pour ramper de son sépulcre de chairs vers une école où elle a retrouvé quelques femmes d'une autre colline. Elles l'ont soignée et l'ont cachée, avec leurs propres enfants, dans un marécage de papyrus, où elle s'est rétablie, du moins physiquement. Elle nous raconte toute cette histoire d'une voix éteinte, sans émotion, sans larme, sans succomber à la douleur, un récit simplement déchirant: toute une famille anéantie, tous 22

ceux que vous aimiez, tous vos copains - tous ceux que vous avez connus durant vos seize années d'existence. C'est une histoire que nous n'avons que trop entendue pendant ces sombres journées de folie. Beaucoup d'entre nous ont déjà perdu un bon copain, un être cher: on sait ce qu'une telle expérience coûte de peine et d'émotion, mais je ne peux pas approcher ce que ressent Joséphine: douleur, traumatisme, réaction de simple survie? Mon esprit d'occidental ne se laisse pas submerger, et il en va de même dans ma tâche professionnelle -pour mon collègue aussi d'ailleurs. Un magazine international a publié le 16 mai 94, à la une, cette phrase terrible d'un missionnaire: "Il n'y a plus un seul diable en enfer, ils sont tous au Rwanda". Je garde indélébile en ma mémoire l'image de Joséphine, debout dans son étrange posture contractée, nous glissant dans un souffle: "Jamais nous ne retournerons dans cette église. C'est un tas de cadavres. Les anges nous ont abandonnés". Nous sommes repartis et pendant très longtemps nous n'avons pas échangé une parole. Nos esprits déboussolés tâtonnaient dans ce que nous avions vu et entendu comme dans d'abominables ténèbres. Nous sommes entrés dans Kigali pour une nouvelle nuit de bombardements. Nous n'avons pas trouvé le sommeil. Nous logions au Centre Christus dans la chambrette d'un prêtre assassiné lors de l'attaque qu'avait subi ce sanctuaire.

Jamais plus... Le Centre Christus est une maison jésuite dans la banlieue de Kigali, près du stade Amahoro. On s'y 23

consacrait à la recherche sociale et culturelle. J'avais participé là, en 1986, à un congrès, avec des collègues de Genève. Sur les magnifiques pelouses qui entourent le Centre, on avait discuté théorie et pratique de la communication. Huit ans plus tard, dans la chambre 28, dixsept religieux et religieuses ont été abattus à la mitraillette. C'était le 8 avril 94. Un petit crucifix de bois sculpté pend toujours au milieu des stries et des arabesques que fonnent sur les murs ensanglantés les éclats des balles d'AK-47 qui ont criblé les blocs de ciment. Il y a un minuscule pot de fleurs séchées devant, sur la terrasse couverte où nous avions autrefois débattu doctement des implications pour le mouvement oecuménique de la révolution de l'infonnation... A présent les corps ont été enterrés et quelques rescapés sont revenus. Mais l'empreinte des deux mains que nous avons vues là tracées par le sang sur le mur subsisteront pour toujours. Comme nous hantera longtemps le souvenir de ce calendrier, ouvert au 8 avril, témoin muet sur le bureau du prêtre dans la chambre de qui nous avons essayé de trouver le sommeil, son bréviaire avec les r:ubans de couleur signalant les pages des lectures du jour, son pyjama encore pendu proprement à un crochet. Son corps gît maintenant dans une fosse commune, non loin de la chambre 28. Qui aurait pu imaginer que les choses prendraient ce tour après le délire de joie d'Afrique du Sud. C'est à n'y rien comprendre. Le monde proclamait en 1945 : "Plus jamais ça !" Le génocide est un acte trop effrayant pour la fragilité de notre précieux psychisme et trop inextricable pour les structures internationales tout aussi précieuses et fragiles. C'est pourquoi, au lieu d'affronter le mal qui est au milieu de nous, nous esquivons. Certains d'entre nous signent des chèques pour pennettre aux "nouveaux mercenaires", ces agents de l'aide internationale d'urgence dans leur tenue kaki 24