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DIEU GUERRE ET AUTRES PAYSAGES

De
272 pages
Ce récit, à mi-chemin entre la description et l'évocation, nous décrit une guerre lointaine et peut-être oubliée : celle conduite par le peuple afghan contre l'invasion soviétique dans les années 80. " Dieu, guerre et autres paysages ", nous empêche d'oublier, nous ouvre les yeux sur les habitants, les mœurs de cette région et nous berce au rythme de cette contrée pour mieux nous faire comprendre la réalité d'une société de croyants.
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DIEU, GUERRE ET AUTRES PAYSAGES Voyage en Afghanistan

Traduction effectuée par Clara De Pace.

La traduction de cet ouvrage a été réalisée dans le cadre du «Progetto Strategico del Consiglio Nazionale delle Ricerche - Nuove Tecnologie e Linguaggi». L'équipe des traducteurs a été coordonnée par Graziano Benelli, professeur à la «Scuola Superiore di Lingue Moderne per Interpreti e Traduttori dell'Università di Trieste».

(Ç)Copyright pour l'édition française: L'HARMATTAN, Paris, 2000 ISBN: 2-7384-8741-6
@ Copyright pour l'édition originale italienne intitulée «Islam, guerra e dintorni. Viaggio in Afghanistan» : L'Harmattan Italia srI, Torino, 1997

Niccolo Rinaldi

DIEU, GUERRE ET AUTRES PAYSAGES Voyage en Afghanistan
Avant-propos de Daniel Cohn-Hendit Préface de J as Gawronski

L' Harmattan 7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

À l'enfant avec qui je jouai au ballon à Zangawat

Avant-propos
DANIEL COHN- BENDIT

Ils s'appellent Spin, Tor ou Mina et sont tous les trois des enfants que l'auteur de ce livre nous fait découvrir à Peshawar au détour de sa longue et terrible mission pour les Nations Unies entre 1989 et 1991 en tant que chargé de l'information. Ils jouaient à la guerre et riaient en même temps. Leur village avait été détruit par l'ennemi et ils avaient fui avec d'autres rescapés les méandres de la guerre. Ils avaient raconté cette histoire de la lune et des étoiles qui les avaient accompagnés, chaque nuit, durant leur marche interminable vers un lieu ou un destin plus propice. Histoires d'enfants, histoires de guerre. Elles se mélangent tout au long de ce récit beau et émouvant et nous font resurgir le passé de ces années de guerre qui reflète étrangement le présent. Niccolà Rinaldi navigue entre Kaboul, Peshawar et ce qu'il appelle le no man's land. Il a 27 ans lorsqu'il se retrouve projeté dans un monde où tout est décalé. Il apprend à décrypter leur mode de vie ou de survie en rassemblant des témoignages et en observant les comportements de chacun. Lentement, il nous fait entrer, à son tour, au cœur du conflit afghan. Là-bas, pour vivre, il faut, à tout instant, scruter le ciel pour prévenir la chute d'éventuelles roquettes et il n'est pas utile de penser à la mort dans les rues de Kaboul, ou d'ailleurs, puisque personne ne peut rien contrôler ni même éviter. À chacun, son destin. Le décalage est surprenant et bien peu rassurant. Les personnages qu'il anime nous rapprochent un peu plus de cette région qui a connu, en 1989, le retrait de l'Armée soviétique et tout de suite après, une guerre civile aux

allures de guerre de religion. Guerre qui persiste aujourd'hui encore opposant le commandant moudjahid Ahmed Sha Massoud aux troupes islamistes des talibans. Cela fera vingt ans que les Mghans luttent les uns avec les autres ou les uns contre les autres. Aujourd'hui, il n'y a plus rien. Ni salaires, ni maisons, ni routes. Les médias, dissuadés par les talibans, ont fini par quitter le pays. L' Mghanistan est dans l'obscurité. Dieu, guerre et autres paysages nous rappelle à l'ordre, nous empêche d'oublier et nous somme de réagir voire même d'agir. Il nous ouvre les yeux sur les habitants et les mœurs de cette région et nous berce au rythme de cette contrée pour mieux nous faire comprendre cette société de croyants. Est-ce un appel qu'il a décidé de nous lancer à nous, Européens? Niccolô Rinaldi avance dans ses récits et nous laisse affronter seul à seul la misère, les cris et la mort. Cela ressemble à une ultime tentative de nous plonger entièrement et émotionnellement dans ce conflit parce qu'il reste convaincu qu'il subsiste, encore aujourd'hui, une lueur d'espoir pour le peuple afghan. Cela se traduit naturellement par les croyances de ces enfants qui pensaient être protégés par les étoiles ou ce serveur de l'hôtel Intercontinental à Kaboul qui crée son propre univers pour pouvoir vivre d'illusions en proposant une carte extraordinaire à ses clients alors que la réalité est autre et que la ville est en état de siège. La leçon à tirer de l' Afghanistan - si leçon il y a à tirer - est qu'il ne suffit pas d'être contre les méchants pour régler ce genre de conflit. La stratégie des grandes puissances a mis à feu et à sang cette région. Les États-Unis ont combattu l'invasion des Soviétiques en Mghanistan en soutenant les talibans et les forces extrémistes nées au Pakistan. Aujourd'hui, nous assistons à une lutte intestine de moudjahidin contre moudjahidin, aile extrémiste contre aile modérée. 6

La diplomatie américaine nous montre très largement ses limites et nous prouve, une fois de plus, qu'il est dangereux de la laisser décider unilatéralement du destin des États. Alors, que nous reste-t-il ? Nous n'avons guère le choix. Conditionner la politique de reconstruction de ce pays au respect des droits humains et en particulier, aux droits de la femme, principales cibles des talibans et soutenir les résistants moudjahidin menés par le commandant Massoud. L'histoire se répète ici et là. Les islamistes armés ont profité de Kaboul en ruine, abandonné par l'armée soviétique, pour s'infiltrer. Laisser s'engluer Massoud dans cette sale guerre serait une grossière erreur et cela reviendrait à laisser s'installer l'intégrisme le plus radical en Mghanistan. Parlons alors de danger pour toute la région, cela nous fera peut-être réagir ! Dieu, guerre et autres paysages est beaucoup plus qu'un journal de voyage. Il nous pousse à réfléchir sur cette autre partie du monde et nous persuade qu'il n'y a rien d'irréparable si ce n'est l'abandon ou le renoncement.

7

Préface
JAS GAWRONSKI

,

Quiconque a fréquenté les lieux d'une guerre est un témoin dérangeant pour lui-même. Au cours de mes voyages, en tant qu'envoyé spécial, j'ai fréquenté les champs de bataille de nombreux conflits et si par la suite je les ai décrits, je l'ai fait tant pour respecter mon devoir de journaliste que pour partager ce que j'avais vécu et par conséquent, pour m'en libérer, du moins en partie le livre que les lecteurs ont entre les mains remplit précisément cette double fonction: d'un côté, il les accompagne à la découverte d'une guerre lointaine et énigmatique, avec laquelle l'opinion publique européenne a établi des liens controversés, et, de l'autre, grâce à une écriture fort personnelle, il offre le récit d'un journal de voyage. Ce récit, à mi-chemin entre la description et l'évocation, nous communique l'objectivité à travers l'expérience subjective, en offrant une confession qui soulève quelques doutes et fournit des réponses qui vont au-delà du cas spécifique de l' Mghanistan. Quand, en 1980, je passai trois semaines à Kaboul, je fus le premier journaliste occidental à être admis dans la capitale afghane, occupée depuis peu par les Soviétiques. Déjà à l'époque, il était plus à la mode de suivre les entreprises téméraires des moudjahidine barricadés sur leurs montagnes, plutôt que de se jeter dans la gueule du loup soviétique. À la fin de mon séjour, j'avais compris que c'était parmi les ombres de Kaboul que se décidait le sort du conflit. L'aéroport était le nombril de la capitale; les avions à l'étoile rouge atterrissaient et décollaient les uns après les autres, les hélicoptères tournoyaient dans le ciel, ce même ciel que Niccolà Rinaldi

décrit tout au long de ses pages. Le jour, on n'observait pas de mouvements militaires de grande envergure, mais la nuit, on entendait les manœuvres des tanks, que le couvre-feu cachait. Dans les rencontres que j'eus avec les notables locaux, je m'aperçus de l'étrange contamination entre l'atavique hermétisme culturel de l'Asie Centrale et l' embarassante réticence à expliquer la présence soviétique à un journaliste, qui servait d'intermédiaire à une opinion publique occidentale, dégoûtée par la cruauté de l'invasion. Pour l' Afghanistan, les pays occidentaux boycottèrent en 1980 les Jeux Olympiques de Moscou, ce qui provoqua, comme rétorsion, le boycottage, quatre ans plus tard, des Jeux Olympiques de Los Angeles de la part des pays communistes. Les lecteurs s'en souviendront certainement. Pendant ces années-là, la guerre afghane était une guerre populaire pour les médias occidentaux. Dans la lutte inégale des kalaschnikov contre les Mig et les Scud, dans l'exode de plus de cinq millions de réfugiés en Iran, mais surtout à Peshawar et dans la province pakistanaise de la Frontière du Nord-Ouest, dans les aspects grotesques d'un régime policier et dogmatique, comme par ailleurs dans les soubresauts qui secouaient les églises et les chantiers de Danzig, on pouvait déceler la première véritable crise du communisme international. Une crise qui, de plus, était l'oeuvre d'un pays de guérilleros en guenilles. Comme dans toute tragédie grecque classique, les communistes afghans étaient arrivés au pouvoir par un bain de sang. Le roi avait été détrôné et expédié en exil à Rome en 1973. Cinq ans après, un autre coup d'état instaurait la République Démocratique de l' Afghanistan et lançait des campagnes communistes aux effets catastrophiques pour les coutumes traditionnelles de la population locale. En 1979, les règlements de comptes internes entre communistes conduisirent, d'abord, à la mort du président Nur Mohammed Taraki et, ensuite, à celle de son ancien ministre des Affaires 10

Étrangères, Afizullah Amin, devenu entre-temps chef de l'état. Les Soviétiques, qui pendant deux mois avaient gardé à Kaboul le vice-ministre de la Défense, Pavloski, décidèrent de passer à l'action, pour mieux contrôler la situation, et envahirent le pays au Noël de 1979, en installant à la présidence le fidèle et sanguinaire Babrak Karma!. Mais l'armée de Kaboul n'avait pas réussi à s'imposer dans les zones rurales qui s'étaient ouvertement révoltées. Et l'Armée Rouge, elle aussi, s'était trouvée immédiatement en difficulté pour le contrôle du territoire. Le déploiement massif de tanks et l'utilisation intensive de l'aviation, la destruction systématique de villages, la répression la plus brutale de toute forme d'opposition, ne faisaient que renforcer la volonté de résistance des Mghans, ou du moins de ceux qui seraient devenus bientôt célèbres dans l'Europe tout entière avec le nom de moudjahidine. Pour les journalistes, les moudjahidine constituaient une véritable source d'amusement. On n'avait jamais vu des guérilleros armés de la tête aux pieds, maîtres dans l'art ancien de l'hospitalité, si fiers de se mettre en pose pour le bonheur des photographes. Avec une allure noble et imposante, reflétant le mépris du danger, les résistants afghans, rigoureusement enturbannés, arboraient d'une main le kalaschnikov et de l'autre les versets du Coran, qu'ils récitaient avant et après chaque combat. Ce mélange d'ancien et de moderne devenait quelquefois banal, et on tendait à transformer ces guerriers en images d'EpinaI. Pourtant, ce fut seulement en 1989, quand le retrait des Soviétiques voulu par Gorbatchev après la débâcle de l'Armée Rouge ouvrit une nouvelle phase du drame afghan, qu'on comprit que les interprétations tendant parfois à sous-évaluer la gravité du conflit n'avaient pas permis d'en saisir tous les aspects . Le gouvernement communiste, passé entre-temps dans les mains de Najibullah, homme pragmatique, était en proie à toute son incapacité et à grande peine contrôlait les centres urbains Il

du pays, tous systématiquement assiégés par les moudjahidine, maîtres de l'Afghanistan rural. Toutefois, malgré sa chute annoncée, Kaboul résista pendant longtemps. À partir de février 1989, la capitale fut soumise à un siège extrêmement dur, tandis que le front des moudjahidine, souvent en guerre les uns contre les autres, s'effritait en mille morceaux. Et la situation des réfugiés dans la turbulente Peshawar devenait de plus en plus confuse à la suite d'une série interminable de règlements de comptes internes. C'est au cours de ces années-là qu'il faut placer le récit Dieu, guerre et autres paysages: pour être plus précis, entre la fin de 1989 et la mi-1991, quand Niccolà Rinaldi, âgé à l'époque de vingt-sept ans, eut la possibilité de parcourir le pays en long et en large comme responsable des informations des Nations Unies. Il eut ainsi la possibilité de sonder la partie la plus méconnue du conflit, après le retrait des Soviétiques, mais quand les communistes de Najibullah étaient encore au pouvoir. En même temps que les Soviétiques s'en allèrent également les journalistes occidentaux, et les feux de la rampe s'éteignirent sur l'Afghanistan. Toutefois, c'est à ce moment-là que s'ouvre la phase qui permettra de déblayer le terrain de pas mal d'équivoques: empoisonné désormais par l'agression des Soviétiques, l'Afghanistan, après leur retrait, emprunte le chemin d'une guerre civile animée par une pensée religieuse extrême et par des vocations guerrières archaïques. Par la suite, en 1992, tombe enfin Najibullah, et les moudjahidine conquièrent Kaboul grâce à une victoire due au changement d'alliances au nord du pays, où le général communiste ouzbek Abdul Rashid Dostum a laissé tomber Najibullah pour se ranger inopinément à côté des moudjahidine. Ce fut le début de la troisième phase de la guerre, celle qui est encore en cours. Si auparavant, les ennemis étaient d'abord les Soviétiques, puis les communistes afghans, maintenant ce sont des moudjahidine qui affrontent d'autres moudjahidine, mêlés sans gêne aux anciens communistes. Ainsi, le conflit 12

radicalise le contraste ethnique et l'opposition entre populations rurales et classes urbaines. Durant les dernières années, le siège de Kaboul s'est poursuivi sans arrêt à cause de la violente querelle, tout d'abord, entre des groupes rivaux de moudjahidine, puis entre les plus modérés d'entre eux, sous la conduite du Ministre de la Défense Massoud, chef tadjik charismatique du nord-est du pays, et les étudiants islamiques taliban, lesquels, dès la conquête de la capitale, ont éliminé le prisonnier Najibullah et instauré une charia islamique extrêmement rigoureuse. À Kaboul, il est désormais interdit de jeter le plus petit morceau de papier car, en théorie, il pourrait contenir des versets sacrés du Coran. Il est interdit de montrer des photos ou des images télévisées où apparaissent des êtres humains, puisque ce serait une violation du précepte coranique interdisant toute reproduction de l'image de l'homme. Certains Européens ont été arrêtés s'étant rendus coupables d'avoir dîné avec des femmes afghanes. Il est aisé de condamner pareilles cruautés primitives, des paradoxes desquels aussi tant de musulmans s'indignent les premiers: on y est arrivé à travers une lente, inexorable désagrégation de la société afghane, tiraillée entre l'irréalité d'un communisme urbain d'importation et la désespérance qui règne dans les immenses camps de réfugiés. D'ailleurs, la désintégration continuelle de l'Afghanistan confirme que les raisons profondes de la guerre sont complexes et que toute interprétation donnée par le passé n'a jamais été à la hauteur de la fièvre militaire dominant sur le terrain. L'Occident a réagi comme d'habitude quand il ne comprend pas une situation: il s'en est désintéressé, avec une attitude empreinte d'égoïsme à l'égard d'un conflit envers lequel il s'était montré si soucieux tant qu'on pouvait couper l'herbe sous le pied des Soviétiques. C'est une occasion perdue également pour tout ce que l'Afghanistan peut enseigner sur les guerres de fin de siècle, y compris celles qui se déroulent à côté 13

de chez nous, sur la fureur belliqueuse qui s'empare de l'homme, sur les motivations et les contraintes qui le dominent, ainsi que sur le rôle de la religion et, en particulier, de l'intégrisme islamique. En Afghanistan, on assiste encore aujourd'hui à une guerre complexe et mystérieuse, en mesure de donner beaucoup de leçons, à condition bien entendu qu'on veuille les comprendre. Dieu, guerre et autres paysages est un récit très beau et précieux, car Rinaldi va au-delà de l'image d'EpinaI d'une guerre lointaine et oubliée. Le caractère original de ce livre répond à la volonté de raconter la guerre afghane dans la mesure du possible "de l'intérieur". En effet, Dieu, guerre et autres paysages ne parle pas directement du présent, et le lecteur pourra être déçu de ne pas trouver, dans la galerie des portraits que Rinaldi nous présente - moudjahidine, diplomates, communistes et bien d'autres - les derniers personnages du répertoire afghan: les étudiants islamiques ultra-intégristes connus sous le nom de taliban. Toutefois, par rapport aux nombreux instant books, l'ouvrage Dieu, guerre et autres paysages renonce délibérément à l'actualité: c'est justement la raison qui rend encore plus intéressant ce livre car, s'il ne traite pas des derniers développements du conflit, il nous révèle par contre l'Afghanistan qui a permis d'arriver aux extrêmismes des taliban et aux contradictions d'aujourd'hui. Rinaldi préfère plutôt interroger les moudjahidine et les autorités religieuses, en nouant avec eux un dialogue qui se déroule tout au long de ces pages, à la recherche de la continuité du présent par rapport aux motivations profondes d'une terre turbulente. C'est ainsi que Dieu, guerre et autres paysages est un livre qui change petit à petit de nature et qui, à travers un récit fait de l'intérieur par un voyageur traversant la guerre afghane, finit par introduire le lecteur européen à la question bien plus complexe de l'Islam et du rapport entre l'être humain et la guerre dans le cadre d'une culture différente, par un itinéraire en dehors du temps, à la recherche des raisons profondes du conflit. 14

Dans la "géographie de la guerre" proposée par le livre dans les différents chapitres, on rencontre en quelque sorte trois guerres distinctes: Kaboul, la ville maudite, épicentre de la tension de la guerre; les mystères et les tensions des camps des réfugiés au Pakistan; l'anarchie des seigneurs de la guerre dans l'Afghanistan rural des moudjahidine. En chaque lieu, on recueille des voix contradictoires, comme dans tout conflit: le moudjahid combattant au nom d'une guerre sainte, l'officier philo-russe considérant les Soviétiques comme l'unique possibilité de modernisation du pays, le chirurgien opérant dans l' hôpi tal de guerre, le réfugié perdu dans les camps, le fonctionnaire international avec ses doutes et ses hésitations. Parmi les différentes voix, celle qui revient le plus souvent est celle de l'Imam de la plus ancienne mosquée de Peshawar, une voix savante, mais antagoniste par rapport à la vision laïque et occidentale de l'auteur, une lumière dans le langage codé de l'Islam en guerre. Le livre est en effet une tentative sans inhibitions de rapprocher le lecteur européen d'un monde apparemment fort éloigné du nôtre. D'un côté, l'auteur est confronté à une société de croyants, difficilement compréhensible pour notre monde sécularisé: une société où même des petits gestes de la vie quotidienne sont en rapport avec la parole divine, où la violence au nom de Dieu est pour certains une valeur positive, où la perspective de la vie et de la mort est perçue à la lumière des préceptes coraniques. De l'autre côté, la confrontation s'étend à une découverte de l'événement "guerre", que de nos jours, les Occidentaux connaissent, tout au plus, par l'intermédiaire de la télévision, comme un phénomène considéré comme exotique, malgré son récent "débarquement" en Bosnie. Dans Dieu, guerre et autres paysages, on traverse les champs de bataille et les campements, dont on évoque les odeurs, les cris, les palabres, la fatigue, l'envie d'en finir d'une façon ou d'une autre, l'espoir d'une place au paradis. Toutefois, loin d'être un essai théorique sur la guerre et la religion, ce livre privilégie la 15

description de l' Mghanistan ravagé par le conflit et du Pakistan où sont hébergés des millions de réfugiés. De plus, en se référant sans cesse au paysage - au cadre des intrigues urbaines de Peshawar, aux montagnes de Kaboul, à la désolation du haut plateau de l'Hindou Kouch - non seulement il nous décrit la beauté d'une terre encore mystérieuse, très fascinante pour le visiteur européen et non contaminée par la civilisation industrielle, mais il nous révèle aussi la volonté d'insérer les faits humains dans le contexte plus vaste de la nature, d'une création dans laquelle les hommes avec leurs cas individuels s'affairent comme des fourmis, à l'image des tableaux de Bruegel que Rinaldi rappelle explicitement. En même temps, et ce n'est pas rare, il s'accroche à la culture occidentale, en illustrant la complexité afghane par les mots d'auteurs qui se sont interrogés sur l'exil et la guerre, par des textes sacrés tels que les psaumes, par des visions d'espoir ou de désolation propres à la pensée européenne, à travers un parcours que Rinaldi dévoile en partie dans la singulière bibliographie qui clôt son livre. La référence constante aux "livres de l'Occident" n'est pas seulement une ouverture permettant la rencontre de plusieurs cultures: c'est aussi une voix de plus parmi les divers témoignages cités à plusieurs reprises dans le texte. Cette référence est également un soutien culturel indispensable pour la difficile confrontation faite dans le livre à des niveaux différents, au fur et à mesure que le récit avance: une confrontation avec l'action des organisations internationales, que l'auteur connaît de l'intérieur; une confrontation avec une culture lointaine et presque hermétique, qu'il faut comprendre avant de juger; une confrontation avec une terre complexe et méconnue, comme l'Asie Centrale, aux paysages hallucinants et sa civilisation millénaire, toujours bouillonnante; une confrontation surtout avec la guerre, cette énergie destructrice beaucoup plus proche de nous que ce qu'un grand nombre de gens pourrait croire. 16

Il n'y a pas de réponses, uniquement des émotions et des réflexions. Le voyage en Afghanistan s'est terminé, son journal est désormais un livre, qui est également, et peut-être en premier lieu, une invitation à un "art de voyager" qui refuse les lieux communs et privilégie l'attention et l'écoute. La guerre dans le pays demeure, et demeure la lecture.

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Dieufaçonna l'homme avec un corps et une âme, en le rendant ainsi parfait parmi les animaux: avec son corps pour lui permettre de se mouvoir dans l'espace,. avec son âme, pour lui permettre de traverser l'éternité. Puis Dieu s'aperçut que le corps et l'âme ne s'entendaient pas entre-deux: le premier se complaisait des tentations de l'autodestruction et vieillissait,. la deuxième aspirait à l'universalité et se sentait prisonnière de la Nature et de ses lois. Seuls de rares initiés obtenaient l'unité. Puisque l'homme souffrait de ce conflit, Dieu, pour lui restituer l' harmonie, le rendit mortel. Avec la mort, l'homme obtint pour la première fois, la séparation de l'âme et du corps, la dissolution de la contradiction. C'était une séparation par consentement mutuel, après s'être connus et entraidés. Alors, en chaque homme, le corps pouvait s'unir à la terre et l'âme au

temps.
Mais nombreuxfurent ceux qui cédèrent à l'équivoque de la mort libératrice et de l'affirmation de la violence: ainsi anticipèrent-ils le rendez-vous et le manquèrent, en déchirant le corps et en damnant

l'âme.

I Le nom de Kaboul

Brodsky: UTout d'un coup, la ville donna la sensation d'être beaucoup plus vieille,. c'était comme si l'Histoire en avait finalement reconnu l'existence et avait décidé de lui régler son compte en utilisant le système habitue l, entaché de maniaquerie: l'accumulation de cadavres."

Les lieux géographiques et la signification de leurs noms se modifient réciproquement. TIarrive qu'un lieu se transforme. en théâtre de violences, affligeant ainsi son nom d'une signification de mort. Il arrive aussi que le nom devienne l'objet d'une malédiction, qu'il s'érige en symbole du mal. Ainsi, petit à petit, le lieu se transforme réellement, du moins aux yeux du voyageur, en quelque chose que le nom sousentend. Tel est le sort de tout ce qui entre dans le mythe, le mythe transformant la signification originaire en un message universel. Pour la première fois, "Kaboul" signifiait beaucoup plus que le simple nom de la capitale énigmatique d'une contrée éloignée d'Asie Centrale. Devenue protagoniste du conflit qui amorça la déstructuration de l'empire soviétique, la ville était entrée de force dans l'Histoire. Depuis des siècles, trahisons, assassinats et vengeances avaient alimenté les incessantes intrigues "bon marché" du pouvoir, qui se retrouvaient à l'improviste à la une de la presse internationale. Non sans raison: en effet, au-delà des événements contingents du conflit afghan, Kaboul laissait entrevoir le pivot d'une confrontation seulement en apparence régionale, mais en réalité à longue portée et aux conséquences tout à fait imprévisibles: le heurt violent et implacable entre les laissés pour compte d'un sous-développement archaïque et les restes de la puissance du

Nord, et aussi le choc entre le monde vu à travers les yeux du croyant et un monde à la mesure d'une idéologie athée, et encore le choc entre le retour triomphant de l'appel de l'invisible et le crépuscule d'une époque de sécurité effrontée. Au milieu de sa cuvette située à 1.800 mètres d'altitude et entourée de deux cercles de montagnes de glaces hivernales, Kaboul avait subi, grâce à la guerre, une métamorphose radicale: de ville à la position incomparable, de lieu recherché par un tourisme snob, archéologique ou de richards, elle s'était transformée en un repaire à malédictions, en un cloaque contre lequel s'acharnaient imprécations et vengeances. "Les soldats de Kaboul", "les avions de Kaboul", "Kaboul, que la colère de Dieu retombe sur elle", "Kaboul l'impie", "le village a été bombardé par Kaboul", "les corrompus de Kaboul", "nous éliminerons Kaboul" : voilà un échantillonnage des expressions utilisées par les moudjahidine, à Peshawar ou ailleurs, pour désigner la capitale. Mais les deux phrases clé étaient "ceux de Kaboul" et "nous prendrons Kaboul". Parmi "ceux de Kaboul", les moudjahidine rangeaient non seulement les philo-communistes au pouvoir et l'armée du régime, mais aussi toute la population de la capitale, y compris le million de pauvres ayant fui les campagnes sinistrées, mais coupables de partager le même destin de corruption; y compris les marchands indiens qui avaient préféré rester dans la capitale, de même que les Russes qui y travaillaient dans l'ombre; jusqu'aux diplomates et aux cent cinquante responsables des Nations Unies et de la Croix Rouge qui y exerçaient leur activité. Car tous ces gens-là étaient, d'une façon ou d'une autre, les "laquais de Najibullah", le Président de la République Démocratique Afghane. Pour cette raison, quand on passait "de l'autre côté de la frontière" en venant du Pakistan, ou même quand on circulait dans les rues de Peshawar, pour éviter des problèmes, on laissait à la maison le passeport diplomatique, dans lequel figurait le visa d'entrée dans "la République Démocratique de l'Afghanistan". 22

En effet, à l'occasion d'un éventuel contrôle des papiers, les moudjahidine nous auraient fait payer très cher cette attestation prouvant que nous faisions partie de "ceux de Kaboul". "Prendre Kaboul" contenait par ailleurs une autre idée: non pas simplement la fin de la guerre, mais plutôt l'affirmation de la volonté de Dieu. Ce qui impliquait également le châtiment qui, pour "ceux de Kaboul", s'annonçait terrible. Par la suite, avec la loi imposée par les taliban, le châtiment s'est révélé réellement atroce, tout aussi bien pour les assiégeants que pour les assiégés, en éternisant la guerre civile et le siège de la capitale défendue par des moudjahidine contre d'autres moudjahidine. On a ainsi démontré que la "conquête de Kaboul" a représenté la multiplication des déchirements de la guerre afghane et non pas son achèvement. Derrière ces expressions se cachait le fantôme du mot "Kaboul". D'ailleurs, comme pour la toponymie afghane, dans le langage opérationnel des organisations internationales le mot n'existait plus: c'était seulement "kilo" ou, pour être pointilleux, "localité kilo". Les codes au caractère conventionnel, tout en annonçant à l'avance et de façon éloquente le sort de la ville, n'en disaient pas long sur la transformation de ses six lettres, lesquelles, tout en n'ayant désormais qu'une importance géographique négligeable, s'étaient toutefois chargées d'un son sinistre. Car Kaboul était la source de la douleur et de tous les malheurs de l'Afghanistan, pire encore, la source et le synonyme du mal. Kaboul, en fait, c'était un mot qui portait la poisse, qui catalysait I'histoire de la guerre, I'histoire de la malédiction. Ses six lettres englobaient les fautes et le commencement de tout, y compris le début de la mort de chaque victime. Ce mot, on le prononçait avec circonspection non seulement dans les stations radio et dans les rapports officiels, mais partout, tandis que dans certains milieux on le taisait absolument, puisqu'il était devenu tout à fait imprononçable. Et 23

quand un nom devient imprononçable, tout le monde sait que ses lettres forment une sorte de cercle ensorcelé, point de fuite et d'attraction.

Le ciel au-dessus de Kaboul
Brodsky: uArrivé à ... par avion, j'en suis reparti par avion. Ainsi, j'ai isolé la ville dans ma tête comme un virus au microscope."

Il fallait se référer aux événements cycliques de l'Histoire du vingtième siècle pour associer un terme à l'apparence très ancien, comme siège, à quelque chose d'une nature très contemporaine, comme avion. De nos jours les sièges, qu'il s'agisse de Herat, Kaboul ou Kandahar en Afghanistan, Cuito en Angola ou Soukhoumi en Abkhazie, se terminent victorieusement quand l'aéroport tombe. Kaboul ne faisait pas exception à la règle: Kaboul était, est son aéroport. Pour une ville assiégée depuis des années, le ciel et l'avion représentent l'unique voie ouverte pour communiquer avec le monde extérieur, rien que pour faire savoir qu'on existe. Pour cette raison, l'aéroport devait être défendu à tout prix, devait rester ouvert aussi longtemps que possible, quitte à débusquer un à un les rebelles sur les montagnes et à acheter leur nonbelligérance envers l'aéroport à coups de dollars et le cas échéant d'armes. "Faites ce que vous voulez de la ville, mais ne nous obligez pas à fermer l'aéroport." : c'est dans ces termes qu'un accord en sous-main pouvait être conclu. Bien plus qu'une simple piste d'atterrissage, c'était le véritable cordon ombilical de la guerre qui était en jeu, c'est-à-dire le lieu où pouvaient atterrir les cargos soviétiques chargés de tout ce qui permettait à Najibullah et à son autorité de survivre. C'était un vrai spectacle que d'assister à l'entrée des avions soviétiques sur la scène afghane, c'était un vrai spectacle. Sur cette scène rudimentaire et exotique, où on avait l'habitude de voir circuler 24

les moudjahidine avec leurs turbans et les soldats hazara de Najibullah aux traits tirés, où l'appel de la mosquée retentissait régulièrement, les Russes faisaient irruption avec leurs moyens d'avant-garde et l'image d'une armée européenne, moderne, industrialisée, bien solide, pour laquelle même l'aspect extérieur, ne serait-ce que l'étoile rouge des bérets et le logo des avions, était l'objet d'un souci particulier. À Kaboul, le pont aérien russe non seulement sauvait la ville de Najibullah, mais rappelait en même temps que nous étions au vingtième siècle. Des avions, certains jours, il en arrivait même une vingtaine, qui repartaient aussitôt. Étant donné qu'aucun pilote n'assumait le risque de passer une nuit sur la piste de Kaboul, ni une minute de plus de ce qui était nécessaire, la navette était garantie. Une fois, je demandai ce que transportaient les Antonov de l' Aeroflot qui se posaient à Kaboul avec leurs ailes recourbées vers le bas, semblables à des oiseaux qui planent vers leur nid, nourrissent leurs petits et repartent aussitôt à la chasse de quelque chose d'autre. "De tout", on me répondit. "De tout, quoi ?", j'insistai. J'eus droit, à titre d'exemple, à une petite liste, sans savoir si elle était exacte: du papier pour le Kaboul Times, le quotidien du gouvernement; de la farine pour le pain; de la confiture pour qui pouvait se la permettre (for who can afford it) ; des couvertures, quelques médicaments, normalement destinés à l'armée, du lait UHT, des pièces de rechange pour les camions, des autos tout terrain, des tanks, etc. ; du carburant pour les véhicules et du mazout pour le chauffage, pour ceux qui pouvaient se le permettre; des ampoules, des tissus, des habits militaires, du chocolat russe... et surtout, comme il se doit, des armes, y compris des Scud, les terribles fusées sol-sol utilisées également par Saddam pendant la Guerre du Golfe. En plein crépuscule de l'Union Soviétique, nous nous étonnions du fait que le peuple de Moscou affamé parvenait quand même à ôter de sa bouche un morceau de pain (qu'il 25