Dieux, petits hommes et policiers

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296281912
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Collection" L'autre Amérique"

Dans la même collection

AGUIRRE Eugenio, Gonzalo Guerrero, 220 p. BARRETO Lima, Sous la bannière étoilée de la Croix du Sud, 224 p. BARRETO Lima, Souvenirs d'un gratte-papiers, 220 p. BOURGERIE Denis, Des ciels d'Amazonie aux berges de l'éternité, 136 p. MONTSERRAT Ricardo, Là-bas la haine, 206 p. MONTS ERRA T Ricardo, La périlleuse mémoire de Tito Perrochet,174p.

DIEUX, PETITS HOMMES

ET POLICIERS

Humberto CONSTANTIN!

DIEUX PETITS HOMMES ET POLICIERS
Traduit de l'argentin par Jean-Jacques FLEURY Préface de Alicia DUJOVNE ORTIZ

L'HARMATTAN 5 - 7 Rue de l'Ecole Polytechnique 75005 - Paris

Humberto CONST ANTINI : né à Buenos Aires en 1924, il fut à la fois romancier, poète et auteur de théâtre. Son premier livre: De por aqui nomas fut publié en 1958, suivirent ensuite entre autres: Un senor alto, rubio de bigotes, les nouvelles de HéJblenme de Funes, en poésie: Cuestiones con la vida, pour le théâtre: Chau, Pericles, Una pipa larga, larga con cabeza de jabalt, en essai politique: El Libro de Trelew. Très lié aux mouvements populaires d'action culturelle, il est traqué par les forces para policières, et c'est durant cette clandestinité qu'il conçoit et écrit De Dioses, hombrecitos y policias qui lui vaut en 1979 le prestigieux Prix Casa de las Américas. Depuis son exil mexicain (de 7 ans, 7 mois et 7 jours) qu'il vit fort mal, il écrit et publie diverses nouvelles, dont Caceria sangrienta 0 La daga de Pat Sullivan qu'il publie à son retour dans le recueil En la noche (1985), ainsi que La larga noche de Francisco Sanctis, cette longue nuit étant, évidemment, celle que vient de traverser son pays. Son oeuvre traduite en anglais, en allemand, en russe, est pratiquement inconnue en France, si ce n'est une nouvelle publiée par Le Monde dans une traduction d'Annie Morvan. Jean-Jacques FLEURY: professeur d'Espagnol - études et publications sur les phénomènes de Nouvelle Chanson en
Espagne (La Nueva Cancion en Espana

- Cantar

y no callar,

sur

José Antonio Labordeta), sur l'oeuvre de Luis Romero - traductions de Francisco Gonzalez Ledesma (Chronique sentimentale en rouge - Ed l'Atalante), Luis Romero, Antonio Pereira, Rodrigo
Fresân (Manuel d'Histoire de l'Argentine), Manuel-José Arce (Délit, Condamnation et exécution d'une poule - Le Colonel du Printemps pour l'Archéopteryx d'Armand Gatti).

Cet ouvrage a paru originellement en espagnol sous le titre . De Dioses, hombrecitos y policias, La Havane, Casa de las Américas, 1980.
Photo couverture: Buenos Aires, barrio

- JJF
- 2114 - 8

c L'Harmattan
ISBN: 2

- 73

84

PREFACE DE ALICIA DUJOVNE ORTIZ

Histoire d'un sauvetage

Follement passionné de sa ville, il était profondément amoureux de Buenos Aires, de l'odeur de ses rues. Il n'a pu supporter l'exil. Lorsque, après l'effondrement de la dictature militaire, il était revenu du Mexique où il avait passé quelques années -, alors qu'il était déjà atteint par la maladie,

-

couvert le chemin de la sagesse, chemin qui - pour autant que l'on veuille bien l'emprunter est susceptible de sauver pas

il a publié ce livre et affirmé que rentrer à Buenos Aires, c'était renaître. Presque immédiatement après il est mort. Peut-être avait-il confusément senti qu'au fond, il ne faisait que préparer ce voyage qui, au dire de beaucoup, est effectivement une renaissance. Il a lui-même raconté la genèse de son roman, né en pleine dictature, alors qu'il fuyait des groupes paramilitaires, se cachant, errant, écrivant sur des tables prêtées, jamais les mêmes. Dans de telles conditions, on perd l'illusion d'une existence pleine et solide: aller de maison en maison, de table en table, fait découvrir que l'on est fait de fragments et que c'est précisément cette explosion en mille morceaux qui permet de se comprendre soi-même. Constantini a également déclaré que ce livre, il l'avait écrit pour se sauver lui-même. Je ne sais pas très bien s'il s'est clairement rendu compte que, ce faisant, il avait dé-

mal d'entre nous. Ce chemin-là, c'était également un défi: il ne s'agissait, ni plus ni moins, que de plaisanter sur les "disparus", sur les morts. Plaisanter, c'est prendre du recul, c'est se regarder soi-même depuis l'extérieur. C'est cette disI

-

tanciation qui ordonne le roman, c'est elle qui détermine la forme du texte, une écriture fragmentée, découpée, tripartite, une écriture marrane, crypto-judaïque, toute débordante de signes secrets, de clins d'oeil complices (comme la picaresque espagnole). Oeuvre d'un fugitif qui, bien que de Buenos Aires, n'a pas oublié les histoires de ghettos et de persécutions ancestrales, à peine voilées par son nom aux consonances italiennes. Oeuvre d'un cabaliste qui brise le mot pour en découvrir l'intérieur, d'un hassid qui fuit le pêché de tristesse et la vieillesse de l'esprit. De fait, l'humour, c'est le bouclier des opprimés, des persécutés; mais c'est un bouclier à double usage car il est aussi miroir. Quant à l'auteur, était-il du quartier de Villa deI Parque où se déroule l'action de son roman.? S'il n'était pas de là, il a bien connu sa saveur et il a su le déguster mieux que quiconque. Quartier de soleil, aux gens placides, rues ombragées, maisons à un seul étage avec terrasse, sans toits pointus dressés vers le ciel, comme pour ne pas trahir l'horizontalité de la pampa. Habitants qui, le soir venu, sortent les chaises sur le trottoir, cours intérieures avec d'énormes géraniums ; une innocence qui engendre les poètes ( et leurs contraires : les policiers). Ces derniers, Constantini les a connus pour son plus grand malheur; son exil forcé l'atteste. Quant aux autres, je sais de source sûre qu'il a passé une grande partie de sa vie dans des ateliers de poésie, plus ou moins de gauche, plus ou moins aux marges de la ville, mais toujours émouvants. Là il était le camarade maître qui cultivait soigneusement simplicité et ton populaire; à l'écoute de ses poèmes, récités d'une voix aux sonorités de tango et tout emplis d'une haute conscience de soi-même, il m'est arrivé de penser qu'il prenait son rôle beaucoup trop au sérieux et qu'au fond, il n'y avait là qu'une rhétorique, alors en vogue, et que sa passion politique lui interdisait toute ironie. Peut-être en était-il ainsi, peut-être ai-je changé avec l'exil (librement consenti, donc mieux supporté), mais le fait est que Constantini, lui, en écrivant ce roman a changé, car se moquer des ateliers de poésie, c'est se moquer de lui-même. N'étant point sociologue, je ne saurais trop expliquer pourquoi l'Argentine, cette terre de métis est la patrie des poètes. Chaque quartier de la grande ville, chaque hameau, même le plus reculé a le sien. Bien sûr, en Colombie, II

au Venezuela, c'est pareil, de là à conclure que la poésie aime les terres métisses..! Et que peut-il y avoir de plus métis que cette Association de Poètes de Villa deI Parque où - sans l'intervention des Dieux - aurait éclaté une effroyable tragédie? La liste de ses membres l'atteste clairement: Frugoni, Chavez, Zimmermann ou bien encore Maestrocarbone...on dirait que c'est toute notre confuse identité nationale qui s'est donné rendez-vous au numéro 2562 de la rue Teodoro Villaderb6, dans cette petite maison avec sa cour débordante de glycines. Cette identité qui se cherche dans un sonnet pur sucre, dans une petite marche patriotique, dans une chanson folklorique ("l'intérieur" est lui aussi représenté au sein de PLURHYMNE) et ceci avec une ingénuité quelque peu douteuse. Comment peut-on être aussi aveugle dans cette Argentine de la dictature militaire? Et un mot en amenant un autre, Identité nous conduit à un autre étage, celui des spécialistes en papiers d'identité : les policiers. La langue sèche, très substantivée des ennemis des poètes semble être le revers de celle de ceux-ci, baroque, très adjectivée. Contraste?...en apparence seulement car sécheresse et prolixité ne font que témoigner du même délire contenu. Et sans la dangereuse innocence des uns, point de perversité des autres! Humoriste désespéré, Constantini ne peut s'empêcher de nous livrer cette lecture d'une Argentine déchirée et de nous poser cette terrible question: quelle différence entre ces poètes naïfs et infantiles et ces policiers, sanglés dans leur uniforme, qui n'en sont pas moins tout aussi naïfs et infantiles? Mais heureusement, il y a les Dieux! Qu'adviendrait-il de nous sans eux? Ils sont là pour nous observer de loin, nous, tout petits, naïfs et infantiles, et assassins. Et comme nous Argentins, nous voulons à tout prix être européens, ces Dieux, eh bien ils sont grecs! Pas de Dieux indiens, sinon à quoi cela servirait d'être blancs et descendants d'européens? Aphrodite et Minerve sont bien à nous! Et en nous les appropriant, nous affirmons par là même...notre confuse identité nationale! Heureusement qu'ils sont là disais-je, voire...car à la lecture de ce livre, on découvre avec un frisson dans le dos - qu'ils sont, eux aussi, naïfs, infantiles et assassins. A qui, à quoi se raccrocher alors ?.. A personne, à rien, semble nous répondre Constantini depuis son petit nuage. Ceux qui cherchent de tels reIII

fuges ne sont que des gosses capables de commettre un sonnet ou un enlèvement, des vers folkloriques ou une séquestration. Par contre, celui qui apprend à être - à se voir divisé en trois (et plus...), lui, il est sauvé, et c'est encore mieux si cette constatation, il la fait dans un grand éclat de rire...Il n'y a là aucune recherche d'une quelconque sûreté, mais bien la création d'une vraie patrie dans la fragilité et l'incertitude. Constantini n'a pas pu supporter l'exil parce qu'au Mexique, il lui manquait la langue de son quartier, point de confluence de tous les accents du monde (de celui de Zimmermann jusqu'à celui de Maestrocarbone), et, surtout, cette odeur de grillade (el asado), de maté et de fleur de jaracanda, tout ce qui fait l'odeur de Buenos Aires. Il n'a pas pu supporter l'exil extérieur, celui de son corps transplanté dans une terre étrangère. Mais ce livré écrit avant son départ est déjà un livre de l'exil. L'errance erre à travers ses trouvailles verbales, ses blagues sinistres racontées avec une candeur toute feinte. C'est un livre étranger pour trois raisons: a) parce qu'être argentin, c'est être né de l'autre côté, quel que soit l'endroit d'où l'on (se) regarde; b) parce qu'être judéoargentin, c'est une déchirure encore plus grande et c) parce que souffrir sur cette terre des persécutions c'est rompre toutes les amarres avec ladite terre. Trois motifs, trois niveaux de langue, trois cercles qui s'éloignent de plus en plus l'un de l'autre, trois cercles qui vont bien au delà de l'Olympe humain, bien trop humain. Et quitte à me répéter: lorsque l'on a perdu toute illusion sur une existence solide et entière, se diviser, c'est régner sur soi-même... Voilà la leçon de Humberto Constantim... Mais la traduction de Dieux, petits hommes et policiers, elle aussi a son histoire. Un jour, les hasards de l'exil m'ont amenée à Albi, une petite ville toute rose, ville où il y a encore peu de temps les gens sortaient leurs chaises devant leur porte pour profiter du petit air frais du soir. Maintenant, ils ne le font plus parce qu'ils s'enferment chez eux devant leur télévision. Ça fait bien longtemps que je ne vais plus à Villa deI Parque, et je crains fort que là-bas aussi, il en soit de même.

IV

Cette ville, cette région ont pas mal de choses à voir avec l'Argentine. Carlos Gardel est né à Toulouse, à quelques encablures d'Albi où il a encore de la famille. Paul Groussac, le prédécesseur de Borges à la direction de la Bibliothèque Nationale de Buenos Aires (dans la rue Mexico, là même où j'ai entendu Constantini réciter ses poèmes, juste avant son départ pour le Mexique), lui aussi était natif de Toulouse. Jean Jaurès, le Jaurès de Castres et de Carmaux...et d'Albi où il fut professeur de Philosophie, le grand Jaurès est passé par Buenos Aires (la rue du Registro Civil, là où, nous les portenos, nous allons chercher nos papiers d'identité, et bien cette rue, elle porte...son nom !). Et une vague assez importante d'émigrants d'origine aveyronnaise a pris racine dans la Pampa, en un lieu nommé Pigüé. Me voilà donc à Albi où j'apprends que le MaireAdjoint, chargé des Affaires Culturelles, est un hispaniste et qu'il a une étonnante bibliothèque fort bien pourvue en romans argentins: tout ce qui s'est publié, et se publie, en Argentine est chez lui, à Albi (Note du traducteur, dans ce cas précis, doublement concerné: Alicia serait-elle, dans cette recherche de sa "confuse identité ", une marseillaise d'Argentine ?). Et le hasard continue à faire des siennes: par un beau matin, au Grand Café du Pontié, je finis par rencontrer Jean-Jacques Fleury et la première chose qu'il me dit c'est qu'il a traduit Dieux, petits hommes et policiers. Comme ça, par amour pour ce livre et pour cet auteur que personne ici ne connaît, et que là-bas, à Buenos Aires, cette capitale de l'oubli, tous ont effacé de leur mémoire. JeanJacques Fleury est allé en Argentine, avec sa femme MarieNeige, elle aussi hispaniste. Ils connaissaient de nom ce roman, sans jamais l'avoir vu ou feuilleté, et c'est en vain qu'ils l'avaient cherché dans les librairies de Buenos Aires. Il me faut ajouter que Jean-Jacques est têtu, et durant tout son voyage, du Sud au Nord, il n'arrêtait pas de demander Dieux, petits hommes et policiers dans toutes les librairies qu'il pouvait trouver. Un libraire de Posada ( et non de Resistencia: le traducteur, encore ici doublement concerné, se doit de corriger une légère défaillance de mémoire de l'auteur de la préface ), face à cette demande, se gratta la tête, comme si le nom de Constantini réveillait en lui un souvenir, quelque peu ténu. Le couple Fleury était sur le point de quitter Posada lorsqu'ils virent débouler un homme, un livre à la main. Le v

libraire avait tout remué pour retrouver le roman et, enfin, au fin fond de sa réserve, il avait retrouvé un exemplaire du fameux roman. Après avoir sauvé Constantini, Dieux, petits hommes et policiers parvenait à se sauver lui-même. Je me réjouis de la publication de ce livre en français : c'est vaincre la mort. Les poètes quoique ingénus à l'excès, et les Dieux, quoique trop humains, sont toujours dans le camp de la vie. Publier ce livre, c'est un acte anti-policier qui me réconforte.

Alicia DUJOVNE ORTIZ, écrivain argentin, elle aussi exilée (en France) a déjà publié en français: La Bonne Pauline (Mercure de France, 1980), Mon arbre, mon amant (Mercure de France, 1982), L'Arbre de la Gitane (Gallimard, 1991), Maradona, c'est moi (La Différence, 1992), Bogota, Buenos Aires (Champ Vallon, réed. 1993). Elle prépare une biographie très fouillée d'Evita Peron.

VI

DEDICACE

Dédier ce petit livre à une vingtaine de personnes, dire que, sans leur appui solidaire et téméraire, il n'aurait jamais pu être écrit, aurait pu apparaître comme une simple formule de politesse, voire une exagération. Cependant, je suis dans l'obligation de déclarer que tout ceci est rigoureusement exact; à savoir que sans l'aide providentielle des dites personnes, le livre, l'auteur lui-même, ne seraient pas ici. Bien qu'écrit en des moments particulièrement difficiles pour mon pays - et pour moi-même -, alors que disposer d'une simple table, d'une chaise, d'une lampe, et d'un moment de tranquillité, était chose plus ou moins impossible, je dois reconnaître que j'ai toujours trouvé quelqu'un pour me fournir ces objets de luxe. Tout particulièrement, je ne peux oublier un certain établi de charpentier, dans un hangar, transformé, grâce à la chaleureuse amitié des propriétaires du lieu, en un inoubliable, commode et merveilleux bureau; pour le meilleur, ou pour le pire, c'est lui qui est le responsable des chapitres 24 et 25. Je ne peux oublier, non plus, une petite chambre que nous partagions, un jeune couple, leur enfant de quelques mois, leur chien et moi-même. Et je suppose que eux aussi se souviendront toujours du cliquètement inopportun qui, dès six heures du matin, leur parvenait depuis la cuisine; à ma décharge, je jure qu'il m'est arrivé très peu de fois d'oublier de fermer soigneusement la porte et de poser la machine sur une couverture pliée en quatre. Pas plus que je ne peux oublier ceux qui, jalousement, gardaient, chapitre après chapitre, une copie du manuscrit (et tous avaient malheureusement présent à l'esprit ce qu'il était advenu de Haroldo Conti), ceux qui, durant leurs 7

heures de travail, m'aidaient à avancer dans la conception du roman, ceux qui me fournissaient du papier, celui qui a construit à mon intention une bien étrange machine (dont le brevet n'a pas encore été déposé) qui me permettait d'écrire avec un bras dans le plâtre, ceux qui ont lu en partie le manuscrit et qui ont plus cru en lui que l'auteur lui-même, ceux qui m'étaient proches, et que je chérissais, et qui, à un moment donné, ont décidé de me faire sortir du pays (autant dire qu'ils m'ont obligé à filer à grands coups de pied), et enfin tous ceux qui, amicalement, ont rendu possible mon départ pour le Mexique. Et je ne peux oublier la personne qui, alors que j'étais au Mexique, a mis au propre l'ensemble du roman, ni celle qui m'a donné (et me donne toujours) des forces pour continuer à écrire. Ils ont été évidemment fort nombreux. J'ai parlé d'une vingtaine, mais sans nul doute y en a-t-il eu davantage. C'est à eux que ce livre est dédié. Une histoire d'amour, d'humour et de poésie placée sous l'effroyable menace de la mort. C'est plus ou moins ainsi qu'en ce temps-là, se présentait la vie. Toutefois, jamais une si brève histoire n'a pu être, en toute justice, attribuée à tant d'auteurs.

8

I

Madame Viviana Mastrocarbone de Gianello nous régalait d'un merveilleux poème dont elle était l'auteur. Avec sa galanterie coutumière, notre président, monsieur Chavez, l'avait présentée, juste quelques minutes auparavant. Je me souviens fort précisément de quelques-unes de ses très belles phrases: "...le torrent fleuri d'un chant lumineux...", avait-il déclaré, et il avait également fait référence, peut-être d'une façon quelque peu abrupte, au pouvoir féminin de ce cri d'amour. Je me souviens de ces phrases car les introductions brillantes de monsieur Chavez - dont je dirai, par ailleurs, qu'il est espagnol et directeur de ventes d'une importante entreprise de construction -, sont, comme chacun le sait, presque aussi attrayantes et dignes d'être rappelées que les poèmes, qu'en tant que Président de notre institution, il se fait généralement un agréable devoir de présenter. Mais qui plus est, je m'en souviens à cause d'un autre détail, apparemment trivial: pendant que monsieur Chavez prononçait son petit discours, plus précisément juste au moment où, d'une voix grave, il parlait de ce cri d'amour, monsieur Frugoni qui, contrairement à son habitude, se tenait debout derrière la dernière rangée de chaises, toussota par deux fois et ce, de façon que je n'irai pas jusqu'à qualifier de brusque, mais tout au moins de par trop ostentatoire. J'attribuai ce toussotement intempestif à la surprise, voire à l'émotion, que les paroles de monsieur Chavez avaient pu faire naître en lui. Ce n'est que bien plus tard que j'ai compris, non sans étonnement de ma
part, que le motif de son inquiétude

bientôt

ne soit pas - il faut bien le reconnaître - à la hauteur des finesses et des cimes qu'atteignent les vers d'Irène (qui, entre parenthèses, lors de la réunion du mercredi 26 Novembre avait été élue, à l'unanimité, Commissaire aux Comptes), il est, cependant, indubitable que ces strophes inspirées, dou9

Bref, quoique le souffle poétique de notre Secrétaire

- était tout

- comme

on le verra

autre.

ces, et parfois même débordantes de douleur, pénétraient au plus profond de nous-mêmes. Aussi ai-je été douloureusement frappé par le fait que monsieur Frugoni, d'ordinaire si attentif et sensible aux poèmes de nos sociétaires - surtout s'ils sont du sexe faible - abandonne d'une façon totalement imprévisible notre réunion et traverse la vaste cour aux glycines pour se diriger, d'un air préoccupé qu'il dissimulait plutôt mal, vers la petite pièce du fond où se trouve le téléphone. Du coin de l'oeil, je regardai vers la droite. Irène, absorbée par les images suggestives et les accents rythmés de madame Gianello, ne semblait pas s'être rendu compte de ce fait totalement inhabituel. Au contraire, son profil délicat qui se détachait sur le papier bleu de la salle de réunions, tel un antique camée, était l'image même de la concentration et de cette communion magique sous le signe de la poésie, à laquelle font référence nos statuts. Son cou fin et nerveux s'inclinait vers l'avant, ses yeux étaient mi-clos, les muscles délicats de son visage se contractaient légèrement, une mèche de ses doux cheveux blonds ombrageait une de ses tempes et sur sa pâleur quasi transparente, on pouvait deviner un battement rythmique. Je me souviens fort bien qu'elle fut prise, alors que je la regardais non sans une certaine dissimulation, d'une espèce de frisson. Chose tout à fait curieuse car, s'il est bien vrai qu'elle portait une légère et élégante robe bleu ciel à manches courtes, en fait la soirée importuner madame Gianello - n'avait voulu brancher le ventilateur. Peut-être est-elle un peu fiévreuse, me suis-je dit, car, sans cesser de fixer l'estrade - mais apparemment indisposée ou peut-être craignant le froid - elle prit la petite veste de laine pliée à côté de son sac et s'en couvrit les épaules. Mais non, fort heureusement, ce n'était rien de grave car elle cessa presque aussitôt de frissonner et son visage retrouva sa sérénité habituelle. En cet instant, je fus saisi de l'envie de lui prendre la main. Il me fallait impérativement embrasser sa main et lui déclarer tout ce que je ressens envers elle. Je me rappelai que le mercredi 26, à l'issue de la réunion où, grâce à la motion que j'avais présentée, elle avait été élue commissaire aux comptes, j'avais été sur le point de le faire, mais je dois très humblement reconnaître que je n'avais pas osé. Cette nuit-là, je l'avais accompagnée le long de la 10

était assez chaude et personne - sans nul doute pour ne pas

rue Marcos Silvestre, toute ombragée, jusqu'à la rue Nazca, où elle prenait son autobus, le 110. Nous marchions lentement en contemplant les arbres, les haies, les jardins. La nuit était belle et douce. Tout à coup, sur une haie de troènes, nous vîmes quelque chose qui, actuellement est quasi introuvable à Buenos Aires: une luciole. Nous nous arrêtâmes un long moment pour la contempler. Nous vîmes ce prodige ailé voleter et s'enfoncer dans les buissons, et dans l'obscurité, allumer et éteindre sa petite lanterne, comme pour nous saluer. Nous la vîmes s'envoler vers la cime d'un thuya et ensuite, sans cesser de clignoter, voler vers le fond du jardin, jusqu'à disparaître derrière les hautes cactacées. Irène me semblait peu pressée de rentrer chez elle. De temps en temps, elle m'adressait un doux regard interrogatif, comme si, au fond, elle attendait je ne sais trop quoi de ma part. Je crois bien qu'une occasion aussi propice ne s'était jamais présentée. Cependant, tout le long de ce lent cheminement, et comme si une force mystérieuse m'avait empêché d'exprimer naturellement mes sentiments les plus profonds, je ne réussis qu'à l'entretenir des grandes qualités, qu'à mes yeux, présentaient ses vers et du bien-fondé, selon moi, de la distinction que la commission plénière lui avait accordée. C'était stupide, à quoi bon le nier, mais je fus incapable d'autre chose. Je laissai Irène à son autobus et je redescendis à pied la rue Nazca, tout penaud, maudissant mon incroyable timidité et mon impardonnable manque de décision. Je me souviens qu'en traversant la voie de chemin de fer, j'entendis très clairement le cri d'une chouette. J'eus l'impression que même le ciel se moquait de moi. Quoiqu'il en soit, au moment dont je parle, nous étions au siège de notre Association et ce n'était pas du tout l'heure - fort heureusement, j'en étais pleinement conscient de tenter ce que ma pusillanimité, et mon accès subit de couardise, m'avaient empêché d'accomplir en un lieu, et en un instant, sans nul doute, beaucoup plus appropriés. Aussi je contins mes fort inopportunes impulsions et je continuai à écouter madame Gianello, avec l'attention et le respect qui sont les normes de base de notre Association. 11

douloureuse situation que vivaient ces deux membres - que je prisais fort - de notre Association; je ressentis une très

Notre Secrétaire parlait, dans son poème, de crépuscules et de pluies. Je me rappelle encore le vers: "...telle une cariatide figée dans sa douleur...", vers qui, malgré ma confusion (dûe tout autant à la fort troublante présence d'Irène qu'à la sortie intempestive de monsieur Frugoni), provoqua en moi une impression de douleur. Madame Gianello lisait d'une voix chaude et posée; toutefois la feuille du bloc Rivadavia, couverte d'une écriture anguleuse, passionnée et quelque peu agressive, tremblait légèrement dans sa main. Je vis très clairement que ces tremblements devinrent nettement plus perceptibles lors du départ de monsieur Frugoni, et, grâce à cet infime détail, une situation qui, au début, me semblait confuse et inexplicable, devint tout à coup fort claire à mes yeux. Je ne nie pas que les mots passionnés du poème contribuèrent grandement à cette clarification. Dans ses vers, la fougueuse madame Gianello parlait de l'insupportable solitude de l'attente. Solitude, disait-elle "dont le lâche coeur ne s'attendrit pas, /prisonnier de liens horribles et vains, Itel Lacoon assailli par les serpents", Je me souvins alors que monsieur Frugoni, excellent poète de veine gauchesque, et propriétaire du bazar La Fleur de Lys, m'avait confié, quelques semaines auparavant, qu'il avait de sérieux problèmes avec son épouse. Tellement sé- rieux et graves, me dit-il, qu'il avait été dans l'incapacité de terminer son long poème, Le Fantôme du Chariot, qu'il nous avait annoncé et qu'il s'était engagé à lire, ce Mercredilà, à l'Association. Ces problèmes avaient pour origine, me laissa-t-il entendre, un amour inopiné, "orageux et impossible". Je me souvins également que madame Gianello, ces derniers temps, signait ses poèmes de son nom de jeune fille et qu'il y avait bien longtemps que monsieur Gianello qui, autrefois, venait l'attendre, avec son camion, à la sortie de nos soirées, ne faisait plus d'apparition au numéro 2562 de la rue Teodoro Villaderbo où est installé notre siège. C'est alors que je pris pleinement conscience de la grande peine pour eux et je craignis vraiment que quelque chose de très grave n'advienne ce mercredi 3 Décembre, date de la trois cents cinquante-sixième veillée poétique, lors de la dixième année de l'existence de PLURHYMNE. 12

II

De l'Agent Pascuali à l'Adjudant Covas Le mardi 18 Novembre 1975, à 14h30, je me suis rendu au croisement des rues Marcos Sastre et Teodoro Villaderb6 ; je suis resté dans les parages jusqu'à 20h30, heure à laquelle le Caporal Ramirez, qui avait l'ordre de me relever, m'a rejoint sur les lieux. N'ayant pas, lors de mon arrivée, observé de mouvements suspects de personnes, ou de véhicules, j'ai entrepris de parcourir le trottoir des numéros pairs, du 2500 au 2600, de la rue Teodoro Villaderb6, ceci afin de mener à bien une inspection de visu, et in situ. Il en résulte que dans l'édifice, sis au numéro 2562 de ladite rue, j'ai constaté l'existence, et le fonctionnement, d'une firme, club social, ou comité, portant le nom de PLURHYMNE, comme l'indique la plaque de bronze, d'environ 15cm sur 20cm, apposée à l'angle supérieur droit de la porte d'entrée. Durant toute le durée de ma surveillance, ledit local est demeuré hermétiquement clos; à savoir: personne n'en est rentré ou sorti, le mardi 18, entre 14h30 et 20h30. Des informations fournies par les voisins, ou fournisseurs, auprès desquels je me suis présenté comme Inspecteur des Services de l'Hygiène, confirment les renseignements contenus dans la plainte reçue par nos services le 15 courant. A savoir: tous les mercredis, à 17h environ, 15 ou 20 individus des deux sexes pénètrent dans cet immeuble - les susdits y restant jusqu'à 21h30 - qu'ils abandonnent par petits grou-

pes, ceci dans le but évident de ne pas attirer l'attention. La même source d'information confirme le fait que l'individu qui figure comme Président de ladite firme, est bien le sieur Romualdo Chavez dont les antécédents sont entre les mains des officiers du corps de Police. Jesus Meijide, propriétaire de la boulangerie L'Epi d'Or, sise rue Baigorria numéro 2199, fait savoir que tous 13

les lundis, mercredis et vendredis matins, une femme, connue dans le quartier sous le nom de dona Zulema, pénètre dans ledit immeuble pour y effectuer des tâches de nettoyage. Le domicile de la susdite Zulema qui, par ailleurs effectue des travaux de même nature pour le compte et au domicile de Meijide, est - ou semble être - situé au numéro 4045 de la rue Helguera, au fond du couloir. Meijide nous fait également savoir que l'édifice du numéro 2562 de la rue Teodoro Villaderb6 appartenait, jusqu'à ces dernières années, à une vieille femme nommée Lobos, aujourd'hui disparue. L'Agence Immobilière DELOS s'en est alors portée acquéreur; c'est là qu'apparemment travaille ledit Romualdo Chavez, et c'est par son intermédiaire que ladite maison a été louée à PLURHYMNE. Considérant l'ensemble des faits, je me permets de suggérer que la surveillance soit renforcée le mercredi; le matériel photographique - dont on m'a parlé - peut-être installé en face du numéro 2541 de la rue Teodoro Villaderb6 à condition de le placer dans un véhicule censé être chargé de la surveillance du stationnement, et à condition - comme sait si bien le faire le Sergent Longo d'être convenablement dissimulé.

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Depuis une haute et solitaire cime de l'Olympe, Aphrodite, qui aime les sourires, dirigeait son divin regard assombri vers une vieille maison de la rue Teodoro Villaderb6, riche en paradis, où un groupe de sages, et fort bien habillés, mortels écoutaient pieusement les paroles de madame Gianello. Aux côtés de la Déesse se tenait Hermès, le Dieu aux pieds agiles, tout empli d'une obscure crainte face à l'humeur sombre d'Aphrodite, alors qu'à quelques pas, il y avait Athéna, l'indomptable fille de Zeus, dont les yeux pers brillaient d'un orgueil et d'une joie, nés d'un tout récent triomphe. Et c'est alors qu'Hermès, tout marri et préoccupé de par Discorde qui venait de s'installer entre les deux Déesses, et craignant le mal qui pourrait en découler pour son protégé, monsieur Frugoni, si habile dans l'art du commerce, c'est alors, donc, que le bel Hermès, le Dieu aux sandales d'or, prit la parole et s'adressa en ces termes à Aphrodite: nô fille sans pareille d'Uranus !, blonde Aphrodite, à la merveilleuse ceinture, de tes seins parfaits coulent les désirs et sous ton regard tendre et ardent, éclosent spontanément d'innombrables fleurs, maints animaux sont saisis de lascivit( et hommes et femmes sont en proie à la folie d'amour! 0 Aphrodite !, dis-moi, je t'en supplie la cause de cette moue de déplaisir qui - telle une noire nuée brusquement surgie du sein de l'onde tempétueuse d'une mer d'été pour aller recouvrir brutalement une vaste étendue de terre - vient voiler ton divin visage aimé des Dieux et des mortels! Et la belle Aphrodite, née de l'écume, de lui répondre par ces mots: 15

"Pourquoi me le demander à moi, ô divin Messager !, toi, qu'un jour, j'ai tant aimé? Questionne plutôt celle qui veille, armée d'une puissante lance, comme si elle était la personnification des sanglants combats, celle dont les yeux de chouette scintillent du triomphe et de la joie qu'elle a tirés de l'infamie perpétrée, à l'encontre de mon protégé, dans la très ombragée rue de Villa del Parque!" "Pose-lui la question afin qu'en personne, elle réponde à tes mots et te révèle par quelle ruse, indigne d'une Immortelle, elle a utilisé Timidité et Indécision afin que mon très cher Pulicicchio, tout étreint de couardise, renonce à déclarer sa flamme à l'irréprochable Irène, aux mèches blondes, dont j'avais si fort enflammé le coeur d'une douce passion, me changeant, pour ce faire, en une luciole qui, faisant clignoter sa minuscule lanterne, attendait diligente dans un jardin obscur de la rue Marcos Sastre !" Mais, sans même laisser Aphrodite terminer son tout dolent discours, agitant la queue de cheval de son heaume resplendissant, Athéna, la terrible fille de Zeus, Athéna, aux yeux pers, se redressa et, toute emplie de fureur, elle parla en ces termes: "Tais-toi, une bonne fois pour toutes, bavarde, maquerelle, prostituée, adultère impénitente, toi qui fus prise dans un invisible filet par ton légitime époux, le génial forgeron Héphaistos, alors que tu étais dans les bras de ton amant, le belliqueux Arès, toi qui ensuite fus exposée dans cet état, tout un jour durant, aux sarcasmes des Immortels!" "Tu as dit fort justement que fort diligemment, j'avais envoyé Timidité et Indécision voleter au dessus de la rue Marcos Sastre, alors que moi-même, changée en chouette en train d'hululer, je veillais à ce que mes ordres, fort précis, soient respectés à la lettre. " "Tout ceci dans le but que l'impudique langue de ton protégé, José Maria Pulicicchio, employé dans le recouvrement des traites, ne puisse agir, et, ce faisant, éviter folies et peines de l'amour versatile, qui éloigne les mortels du droit 16

chemin de la vertu, à la très chaste Irène Bengoechea, si chère à mes yeux de par sa virginité, et qui plus est adepte du crochet et totalement vouée aux choses de l'intellect. "Et j'ai encore fait plus, ô légère et licencieuse Aphrodite! J'ai également fait entrer dans le coeur hésitant de monsieur Frugoni Strict Sens du Devoir Conjugal, car, lui - le favori d'Hermès - l'ardente madame Mastrocarbone de Gianello, poussée par toi, ô infatigable tisseuse d'intrigues !, prétendait l'éloigner de son épouse légitime, afin qu'il partage

avec elle sa méprisablecouche d'épouse adultère."
"Tu dois donc savoir, toi, grande maquerelle, perdition des êtres humains, que je ne laisserai se réaliser aucune de tes manoeuvres; sache que le trapu, et merveilleux, camionneur Te6filo Gianello est depuis fort longtemps sous ma protection, étant donné que, de par sa nature peu portée sur les plaisirs du lit, il est d'une fidélité irréprochable malgré les longs voyages que, juché sur son énorme camion, il réalise sans cesse. Aussi ne saurais-je consentir à ce que sa légitime épouse, aidée par toi, le couvre d'infamie." Tels furent les mots de l'indomptable Athéna, et la très douce Aphrodite dût contenir sa colère car le bouclier étincelant et la pesante, et infaillible, lance de la Déesse s'agitaient dangereusement sous l'impulsion de sa divine indignation. Et la pointe du caducée du divin Hermès, ainsi que les ailes légères de son casque et de ses sandales, tremblaient de terreur car la colère d'Athéna est pareille au présage d'une effroyable tempête; aussi le jeune et beau Messager ne se hasardait pas à défendre, par la parole, son ex-maîtresse, Aphrodite, aux très belles joues, et moins encore à tenter d'écarter de son caducée la violente Discorde qui avait surgi entre les deux Déesses. Le Dieu du Malheur, craignant les probables effets sur les mortels de cette divine colère, en particulier sur monsieur Hannibal Frugoni à qui le véloce Messager accordait bonheur dans les affaires et d'abondantes et substantielles ventes dans le négoce du bazar La Fleur de Lys, le Dieu, 17

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donc, tout empli d'angoisse, dirigea son regard vers le croisement des rues Marcos Sastre et Teodoro Villaderb6, dans le quartier ombragé de Villa deI Parque. Et ne voilà-t-il pas que - telle un énorme et vorace charognard tournoyant implacablement et traçant des cercles de plus en plus serrés au dessus d'une vache agonisante - une terrible ombre noire planait et traçait lentement des cercles autour de la maison située au numéro 2562 de la rue Teodoro Villaderb6, dans le quartier de Villa deI Parque. Et Hermès, le Dieu ailé, que l'ombre sinistre avait empli de crainte et de funestes présages, adressa aux deux Déesses ces sages paroles: "Ô Déesses aimées !, contenez, ne serait ce qu'un instant, votre terrible courroux, tournez, je vous en prie, vos regards vers la rue Teodoro Villaderb6 et contemplez cette lente et horrible apparition qui, en cercles implacables, se meut autour de la maison où - ignorants totalement du danger et plongés dans le plaisir de l'écoute de l'ardente madame Gianello - se trouvent nos protégés!" "Attendez, je vous en supplie, mon retour pour poursuivre votre querelle; rapide comme la pensée, je gagnerai la rue Teodoro Villaderb6, entre les rues Baigorria et Marcos Sastre, je m'enquerrai avec diligence de l'identité de cette ombre, de qui l'envoie et de ce qu'elle cherche, ou espère trouver, dans cet endroit plein de délices, et ensuite je reviendrai vous apporter des nouvelles dignes de foi." Les deux Déesses acquiescèrent d'un léger signe de leurs charmantes têtes, et, tel la flèche d'un arc qu'un bras vigoureux a tendu, le Messager Hermès s'élança vers la maison, toute emplie de glycines, située au numéro 2562 de la rue Teodoro Villaderb6.

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