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DIRE LA CROYANCE

émantiques est née du constat qu'il est devenu de plus en plus difficilepour les chercheurs en linguistique de faire paraître en librairie des ouvrages relativement pointus, leurs travaux passant apparemment pour trop difficiles et leur lectorat trop restreint aux yeux des « grands éditeurs alors qu'ils souffrent énormément du manque de publicité, tant pour s'exposer à la critique de leurs pairs que pour être appréciés hors du premier cercle des

S

spécialistes.

Collection ouverte à toutes les recherches en cours, Sémantiques a pour but de faire connaître ce qui se passe dans les universités, les instituts et les laboratoires dans les domaines qui sont les siens: linguistique générale et surtout confrontée ou appliquée à la psychologie, à la sociologie, au secteur de l'éducation-formation et aux industries de la langue. Elle s'adresse aux chercheurs, enseignants et étudiants en sciences humaines, en littérature, en didactique et en pédagogie (IUFM), ainsi qu'aux techniciens des langues et du langage, lexicographes, traducteurs, interprètes, formateurs, orthophonistes...
Marc ARABrAN Maître de conférences à Paris-XII

Dans la même collection
M. ARABVAN, p",oagraphe Le na'Tatij Etude typographique et linguistique de la ponctuation dans les récits classiques et modernes.

textuelle

A VAN DERSTRATEN, enfant troublant Un Deux discours sur le langage d'un enfant que l'on a dit autiste. F. FRANÇOIS, Morale et mise en mots

B. LoBATCHEV,L'aut,oement-dit (HHoclCaJaTeJIbHocTb) Du jeu des langues à la linguo-psychologie.

E. BAUTIER, p'oatiques langagières, pratiques De la sociolinguistique à la sociologie du langage.

sociales

@

L'Harmattan,

1995

-

ISBN:

2-7384.3822-9

«
sou

S
s

é man
la direction

t i que
de Marc Arabyan

s

»

Sylvie Coirault-Neuburger

DIRE LA CROYANCE

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 PARIS

PourJacques.

Il Y a donc un rapport sémantiIJue de dérivation

entre

les deux noms imân (foi) et amn (sécurité) lu']' A ce sujet, on récite les vers suivants {kâmiV : .Celui qui marchait dans les ténèbres des nuits observa les étoiles et alluma la lampe, jusqu'au moment où, la pleine lune diri~ant sa lumière, » il délaissa les étoiles et attendit d'être au matin. Ibn 'Arab~ La profession de foL Sindbad, 1991, p. 139.

Introduction

L

ESimperfections

de nos instincts, l'imprévisibilité de notre liberté, la

distance au réel qu'instituent les interdits font que nos croyances ne

vont jamais, du moins chez l'homme sensé, jusqu'à une fusion totale avec le monde. Liées au sens - expression de soi - et au possible - au-delà de l'horizon perçu, dans la relation à autrui -, nos croyances se disent. Elles sont vouées au langage. Cela ne suffit cependant pas à justifier que la plupart des philosophes de notre temps, en particulier les anglo-saxons, considèrent que toute croyance relève du rationnel et en conduisent l'étude en termes de logique. Logique à laquelle, me semble-t-il, la croyance n'est pas nécessairement soumise, ne serait-ce que dans son expression. Il n'est pas vrai, par exemple, que celui qui a une croyance doive en assumer construire ses propres relations, les conséquences logique. logiques. Sa croyance ne se soumet pas forcément à la logique. Elle peut fort bien sa propre Et celui qui est convaincu, il peut chercher à convaincre sans discuter, sans argumenter. Et si l'on ne s'en tient pas au silence recommandé par Wittgenstein comme par le demier des XXN philosophes!, dire à l'autre, mettre en mots ce que l'on considère comme indicible conduit à chercher des ressources nouvelles d'expression qui échappent à la rationalité.

1. Annexe 1.

12

Dire

la croyance

Peut-on alors comme Richard Rorty (Science et solidarité, p. 55) réduire la recherche de chacun en la matière à "savoir ce qu'D y a lieu de croire"? S'agit-il seulement
croyance

de cela? Les diverses formes de l'expression
l'effort que font les persécutés

de la

-

on verra notamment

pour confes-

ser leur foi sans se tmhir - ne montrent-elles pas qu'elle n'est pas utilitaire? On pourmit aussi diviser l'existence de ceux qui croient entre savoir et croyance, entre souci du visible et souci de l'invisible. Cependant, observer la croyance telle qu'elle se dit incite à penser qu'elle ne peut pas ne pas avoir de conséquences plus générales. On dira alors que le croyant ne pense pas comme l'incroyant. Mais il faut corriger cela aussitôt, car l'effort qu'il fait pour communiquer avec Je croyant modifie l'univers de l'incroyant. Ceci d'autant plus que son interlocuteur s'est attaché à perdre les traces qui lui permettrJient de retourner en arrière: C'est là où tant de sentiers ont conduit [l'âme] i il ne lui reste plus, suivant le conseil du Prophète, qu'à leur retirer son pied. [...] N'avons-nous pas pris soin, suivant le conseil même d'Isaïe, toutes ces pistes dangereuses, d'en obstruer derrière nous lesaccès? (paul Claudel, Présence et Prophétie, p. 25) Ayant effacé ces traces, Ja croyance se dit selon ses propres lois. Elle s'autorise pour cela toutes les transgressions. Poétique en ce sens, elle montre un intérêt tout particulier pour la métaphore mathématique où les nombres favoris sont le zéro, l'un et l'infini. Ayant effacé ces tmces, le croYJnt construit des allées plus directes à ses
yeux, qui

-

en est-il toujours

bien conscient?

-

sont autant d'allées vers la

conversion: Comment concilier

ces deux ordres de vérités superposés, et en appa-

rence du moins étrangers l'un à l'autre, sinon contradictoires? D'une part le monde de la beauté et de la joie, celui aussi des désirs et des passions, et cet autre hors de lui, si puissant, si poignant, mais en même temps si redoutable qui venait de se présenter à mon âme avec une autorité invincible [...] Qu'y faire? Admettre sans doute que tout accord est l'effet non pas seulement d'une géométrie, mais d'une lutte, et que la vérité est faite de tendances dans des directians opposées, ou plutôt de

Introduction

13

coordonnées croix.

non pas opposées, mais perpendiculaires

- comme la

(Idw, p. IX-X,lettre à Louis Gillet) Dire la croyance des autres - ce que notre travail a aussi été amené à faire

-, ce peut être courir le risque de laisser entendre qu'il ne s'agit (comme on
dit) que d'une croyance

-

une sorte d'erreur dont on a la preuve, ou dont

on pourra sûrement faire la preuve si l'on s'y attache assez longtemps. Alors quand on dit "il croit", il ne s'agit pas d'une respectable conviction, et quand je dis ''le crois", il s'agit d'un jugement avisé, d'une noble foi ou d'un juste savoir, mais l'équité incite à chercher un point de vue commun pour parler d'attitudes communes, celle de l'autre par rapport à sa croyance, et la mienne par rapport à ma croyance. La recherche des preuves elle-même exige quelque penchant: Ilfaut croire d'abord. Ilfaut croire avant toute preuve, car il ny a point de preuve pour qui ne croit rien.

(Alain,Propossur la religion, XXVI "De lafoi')
Même pour ce qui est du monde que nous voyons, nous reconnaissons volontiers que nos jugements en dépassent constamment l'horizon, et l'herméneutique a pu s'appliquer au visible, aux sensations, aux émotions et pas seulement aux textes: Le monde, pour nous, est redevenu infini, en ce sens que nous ne pouvons pas lui refuser la possibilité de prêter à une infinité d'interpréta-

tions.
(Nietzsche, Legai savoir, 374 "Notre nouvel infini') Alors, bien que la raison nous incite à rétrécir les mondes possibles au seul monde réel, il nous a fâllu penser à élargir le monde réel à l'ensemble des mondes possibles. Or, comme le dit Montaigne, il ne faut pas juger ce qui est possible et ce qui ne l'est pas selon ce qui est croyable et incroyable à notre sens.
(Essais, II, 32)

La croyance est d'ailleurs l'ampleur au monde:

généreuse

quand il s'agit de donner

de

L'objectif principal de mon propos a été de démontrer que le discours, même lorsqu'il traite des entités possibles, n'a nul besoin de transgresser

14

Dire la croyance

les frontières du monde réel. Ce que nous confondons souvent avec le monde réel n'est qu'une description paTticu/ière de celui-ci. Et ce que

nous prenons pour des mandes possibles n'est que des descriptions également vraies, énoncées en d'autres termes. Nous en venons à penser le
monde réel comme l'un des mondes possibles. Nous devons renverser notre vision du monde, car tous les mondes possibles font paTtie du monde réel.
(N. Goodman in Faits, fidions On devine, lisant cela, combien gorie aisée et rassurante pouvoirs "Le trépas du possible", et prédictions, p. 74) doit user de la catémaîtriser tous les

le trépas du possible Mais comment

de l'impossible! comment

de ces autres mondes,

légiférer à coup sûr pour qu'ils se

plient à notre volonté, s'ils existent... ?

Nous avons dans l'ensemble

fait confiance

à ceux qui disaient leur

croyance et considéré qu'ils croyaient ce qu'ils disaient. Cependant il arrive qu'on ait du mal soi-même à savoir jusqu'à quel point on croit ce qu'on dit, et on verrA les investigations que conduisent certains pour s'assurer qu'une croyance ferme est effectivement associée à ce qu'ils disent. Cela n'est pas si facile - bien qu'on ait le désir de fAirecoincider ce qui est dit et ce qui est

cru.
Nous n'avons pas cherché à distinguer entre types de croyances mais essayé de montrer qu'on pouvait parler de la croyance, telle qu'elle s'est exprimée et s'est vécue selon les époques. Par exemple dans l'art: la cathédrAle fut pour les gens du Moyen-Age la révélation totale; la certitude et la foi s'y dépouillaient du doute j on pouvait s'y sentir au sein de la Jérusalem céleste. Devenue être vivant, arbre plein d'oiseaux et de fleurs, "elle ressemble moins à une œuvre des hommes qu'à une œuvre de la nature" (E. Mâle, L'art religieux du XIIIe siècle en France, p. 712). La poésie nous montre que ce que nous prenions pour le monde n'en est que Je bord, que ce que nous entendions n'était qu'écho de voix profondes. L'expression artistique de la croyance institue un monde intermédiaire qui, distinct du sensible mais exprimé par lui, renvoie au monde spirituel, est trAnsgression vers un ailleurs, grâce à l'analogie (Paul

-

s'exprime et se vit - diversement, notamment

Introduction
Ricœur, La métaphore

15
vive), grâce aussi au récit qui met en scène des êtres

étranges qui eux-mêmes

nous racontent

à leur tour ce qui s'est passé

comme s'il était question de vérité. Par des poèmes d'amour adressés à Dieu, l'art fait de Dieu un interlocuteur familier au lecteur, tellement familier que nulle preuve d'existence ne paraît plus requise. Alors que l'art peut être conçu comme bâtisseur d'illusions reconnues, quand il se fait expression de la croyance il cherche à faire oublier le côté "subjectif' de la croyance, à montrer que c'est en taillant dans le monde prétendument famiher de l'infini et du Verbe qu'il bâtit ses illusions, ses nouveaux mondes et ses allégories. On a cependant écarté l'art de cette étude pour n'avoir pas à considérer toute l'esthétique (si elle relève de la croyance), et parce que (sans même prendre en compte le parler quotidien) il existe tellement de textes pour témoigner à ce sujet que nous n'avons eu que la difficulté de choisir1. Ces textes sont à la fois révélation et manifestation d'êtres dont on ne sait s'ils sont simplement possibles ou tout à fait réels: nul ne peut prétendre le savoir toujours tant les frontières sont ici incertaines. D'où ce désir banal d'une police du discours, telle la logique, qui montrerait, par ce qu'il serait interdit de dire, soit ce qui n'est pas réel, soit quelle croyance n'est qu'illusion de croyance ou mensonge. Il y a aussi une censure qui porte sur le statut du sujet et sur son droit à une existence séparée. Ce sujet prétend parfois que sa vie est la vérification de son discours, et il faut donc prendre en compte sa vie qui selon lui vérifie tous les jours que sa croyance est vraie. Mais peut-on être sûr de comprendre une vie qui parfois est pour le sujet même, ou un témoin à côté de lui auquel il s'adresse, le symbole de tel ou tel texte à tel instant, l'incarnation d'un psaume ou d'une prière à telle occasion, ou d'une bribe de ce psaume vérifiam la valeur prophétique de

1. Textes

qui ne se privent pas de dire ce qui doit être cru mais ne disent pas directement

croyance d'où la nécessité d'un commentaire sur ce qu'ils supposent de dési,de croire universellement partagé, voire (plus fondamentalement) d'aptitude cognitive à croire, sur quoi il faut s'interroger. En résumé: le contenu (vrai / faux) importe moins ici que la l'animal croit-il, qui ne peut dire ce passer nominaJe définie singuqualité de cette fonction (telle qu'elle s'exprime: du verbe -croire. (nous y reviendrons

-

la

qu'il croit?), qualjté sur laquelle parJer de la croyance permet de mettre l'accent: plus loin) à l'expression lière, objectivée, -la croyance., en commun OUnon. relève de l'hypothèse

de travail. Une fois noté que toute

croyance n'est pas une foi, il reste àse demander si toutes/es crayances on/ la croyance

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Dire la croyance

l'ensemble du psaume ou conduisant le témoin à une réponse attendue, vu les textes connus d'eux? Nous essaierons de voir s'il est possible, à côté d'une doxologie, d'une théologie, d'une épistémologie, de décrire une pistéologie, car si l'on oublie un moment le partage entre savoir et croyance, on sent dans l'Histoire un effort d'élaboration d'un savoir de la croyance, portant sur le sujet de la croyance, l'univers de la croyance et ses lois, avec ses règles de déduction propres et ses interrogations sur la question de savoir si la croyance peut s'enseigner. Croire engage plus à se laisser persuader qu'à se laisser convaincre. Chercher à convaincre revient à exercer une contrainte quelque peu extérieure, là où persuader s'adresse à la volonté. Je veux être persuadé moi, alors j'attends qu'on fasse appel à ma subjectivité. Selon Kant,

la

croyance

[das FürwahrhaltenJ est un fait de notre entendement
dans l'esprit de celui qui juge. (Critique

sus-

ceptible de reposer sur des principes objectifs, mais qui exige aussi des
causes subjectives

de la raisan pure, p. 634)

Ce qui explique (voyez notre chapitre 1) les prosélytismes les moins honnêtes: les gens qui ne peuvent suivre un raisonnement compliqué, il faut leur plaire, les persuader.
convertissent

Et s'ils ne se laissent pas toucher, s'ils ne se
pour des monstres

pas, on les tiendra

- ou

des fous

- et il faut

renoncer à convaincre - parce que ce qu'ils prennent pour certain tire sa certitude d'une subjectivité repoussante. Quant à celui qui cherche à convertir, à provoquer chez l'autre un changement de croyance, on poumlit dire qu'iJ fait un effort pour faire passer son interlocuteur de la familiarité du monde à une impression d'étrangeté, puis

à une nouvelle familiarité- sans aucun recours possible à une tierce personne qui serait juge. Car s'il ya une raison préconstituée pour dire ce qu'il faut croire, nous ne la connaissons pas j nous ne distinguons pas sa voix parmi toutes nos pensées. Et l'on n'accepte pas facilement un point de vue nonnatif sur ceUe matière: Dire qu'une croyance
(Hilary

est justifiée,

c'est dire que c'est ce que nous
à visage humain, p. 267)

devrions croire; la justification est, mine de rien, une notion normative.
Putnam, Le réalisme

Introduction

17

Lesavoir n'éprouve pas ce genre de craintes. Mais sans la méthode expérimentale, point fixe grâce auquel elle prévaut absolument dans nos consciences depuis Claude Bernard, qui sait si la raison se serait soumise à la croyance? Le dernier chapitre indique quels moyens permettent d'éviter de susciter la révolte que Tu dois croire ceci déclenche immanquablement. La croyance est difficile à étudier dans la mesure où elle s'inscrit entre délire et savoir, et s'identifie tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Au Moyen-Age, la croyance tenait à la fois de la doxa et de la quête, de l'opinion et de la science. Elle est aujourd'hui généralement assimilée à l'erreur, par exemple lorsqu'on croit dire un savoir et qu'on se trompe. (On remarquera que dans ce cas, aucun moyen d'expression spécifiquen'est en jeu.) Restela croyance
au sens courant et absolu du terme

-

souvent désignée

sous le nom de foi

-

qui n'est ni certitude absolue ni doute absolu mais une sorte de mélange des deux, la certitude de la foi relevant moins de l'évidence de la preuve que de l'épreuve. Il semble d'ailleurs possible de nuancer en disant que la foi est beaucoup plus certaine de soi que la croyance. Dire la croyance, ce sera donc souvent rester dans l'entre-deux, dans Ie domaine du possible ou, comme on dit encore, des mondes possibles, entre impossible et réel, le domaine en question grignotant parfois sur l'impossible, parfois sur le réel. Envisageant les différents aspects du discours de la croyance, ses différents modes relationnels, selon un ordre assez simple au fond Oes premiers chapitres parlent du rapport à soi, puis il est question du rapport à l'autre, enfin du rapport à l'objet), j'ai été amenée à insister sur une évolution de la croyance liée à, ou causée par ses modalités d'expression. Ces modalités ne se réduisent pas à la démonstration ni même à l'argumentation (on n'autorise pas toujours ['autre à formuler des objections). Dans le dernier et long chapitre qui précède la conclusion, j'ai repris le mouvement que Bergson dessine à propos du savoir, lorsqu'il montre que la recherche et la démonstration ne suffisent pas, et qu'on ne peut démontrer une vérité que sur le fond d'une intuition de cette vérité sant de pointer les résistances.

-

il arrive que la démonstration ren-

contre j'intuition de celui à qui elle s'adresse mais il m'a semblé plus intéres-

On aurait pu étudier les usages du verbe croire. Maiscroire est souvent
utilisé pour dire autre chose que la croyance et bien des discours expriment

18

Dire la croyance

la croyancesans dire "je crois".A propos, c'est surtout ce temps présent
la croyance qui m'a intéressée, non le renoncement

de

à la croyance ou le

regard sur le passé qui s'exprime dans les autres emplois du verbe "croire" ("je croyais", "j'ai cru"...). Sur croire, on peut lire l'ouvrage de J.Greisch, De la croyance, puis le dernier livre de Jakoo Hintikka, L'intentionnalité et les mondes possibles, sur la distinction entre croire que et croire en. On verra cependant (infra chapitre IX: "La foi: témoignée à quelqu'un, justifiée par les actes") que l'expression croire que peut évoquer la crédulité, alors que croire en évoque la confiance, lafides médiévale et l'idée d'un garant garant d'une relation sociale ou d'une vérité. On est ici parti de l'impossibilité d'un dialogue pour aboutir à la communication d'une intuition en passant par l'exploration des relations de communication avec soi-même et avec les autres, et par l'interprétation des signes et de ce qu'ils désignent. C'est par la rencontre du témoignage des autres qu'une croyance prend cette épaisseur qui lui confère une présomption de réalité. Pouvant toujours être soupçonnés de créer leur référent, les énoncés de la croyance sont littéralement infalsifiables; s'appuyant les uns sur les autres, ils constituent un univers que l'on a l'impression de pouvoir parcourir, et dont l'homme, être pensant, assure par son existence la légitimité comme être de pensée. Un étroit réalisme use trop facilement de la catégorie de l'impossible. Eston sûr que le possible n'est pas en plus réel? Comme dit Bachelard:
Il n

y a de

science que de ce qui est caché.
(Le

rationalisme appliqué, p. 38)

Si la frontière entre le réel et l'irréel était si facile à établir, la science serait achevée depuis longtemps. Quant à la frontière entre possible et impossible, comment la faire échapper à l'arbitraire? En particulier l'idée d'un dieu pour qui rien n'est impossible (sauf peut-être en termes de compatibilité) nous invite à la tolérance vis-à-vis de ceux qui par exemple croient aux miracles. Cependant il peut être prudent de distinguer entre ce que je vois, qui me conduit au savoir, et ce dont j'entends parler, qui me conduit à la croyance. Certains, comme Kripke, incitent à faire une différence entre ''p est caneevahle" et ''p est possible" pour considérer comme illégitime le passage de

l'un à l'autre.Quant à moi,j'ai tendanceà considérerque le passageen

Introduction

19

question n'est pas toujours iHégitime, même si parfois ce qui apparaît concevable n'est pas dans notre monde physiquement possible. Souvent, dans les descriptions qui vont suivre, on rencontrera de la pragmatique. Mais ceUe pragmatique est brouillée. A propos du miracle par exemple: les lois naturelles étant bouleversées, on peut lui attribuer la ou

les causes que l'on veut. Si le miracle a valeur de signe, c'est au sein d'une pragmatique codée culturellement, ou parce qu'on croit celui qui dit en être l'auteur. Les enquêtes des Inquisiteurs ont ici semé la confusion dans une affaire qui était plutôt simple au départ. A force de feindre de croire, mais aussi de feindre de ne pas croire, à force surtout de mettre en doute la foi ou l'incroyance de l'autre, on en est arrivé à ne plus tenir ce que quelqu'un dit pour signe assuré de sa croyance. II y a une façon de faire parler le diable qui la rend fort peu discemable, sa différence d'avec le bon Dieu. Cependant donc, mis à part dans le premier chapitre, j'ai travaillé sur des exemples que j'ai crus paroles honnêtes de gens qui essayaient de débrouiller cet écheveau pour parvenir, éventuellement à partir de connaissances sur ce qu'il faut croire, à savoir ce qu'eux-mêmes croyaient effectivement. Ou ce que l'autre croyait. Avec l'idée parfois comme au Moyen-Age, ou aujourd'hui encore aux Etats-Unis, que si on ne parvient pas à savoir ce que l'autre croit il n'y a plus de relation sociale possible. Mieux: s'il y a relation sociale entre deux individus, c'est (toujours dans ces contextes) que chacun croit savoir ce que l'autre croit. Plus près de nous, on pourrait se demander si la situation mise en place dans la ta/king cure psychanalytique ne facilite pas l'accès à nos propres croyances, facilitant du même coup nos relations aux autres. Pour l'interprétation du discours où s'exprime la croyance nous sommes exposés à un problème: ces discours nous disent quelque chose sur la psychologie, sur l'être de celui qui parle. Mais, à l'inverse, il est bien certain que pour interpréter le sens et la valeur de ce qui se dit, il nous faudrait quelques informations sur le contexte où cela a été dit, Y compris justement... sur les croyances de la personne. C'est parce que j'ai quelques lumières sur la Franc-Maçonnerie que j'ai pensé pouvoir sans trop d'erreurs analyser ses rituels. Et si le contexte des écrits de Pascal est relativement connu, celui des