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Dobadjo, la première épouse

De
336 pages
À travers l'histoire d'une femme, la douce et forte Dobadjo que l'on suit de l'enfance à la maturité, nous découvrons d'une part le quotidien d'une Africaine saisie dans les contraintes et les contradictions propres à sa tradition : mariage obligé, mais accepté ; acceptation émotionnelle d'une co-épouse sous le même toît ; affrontement avec une modernité urbaine apportée par cette co-épouse ; gestion d'une vie économique spécifique où la femme est responsable de la plus grande partie des ressources du foyer, etc. Ce texte exprime donc le quotidien tel qu'il se vit dans les cases et sur les chemins de campagne de la région de Porto-Novo.
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Dobadjo, la première épouse

Collection TERRAIN: récits & fictions dirigée par Bernard Lacombe

Les sciences sociales sont sciences du récit. Elles construisent leurs démarches théoriques par la comparaison de récits d'expériences toujours originales, uniques car historiquement définies et jamais renouvelables. L'énoncé de leurs résultats est prisonnier du langage naturel de son expression. TERRAIN: récits & fictions a pour ambition d'accueillir des écrits qui assument cette ambiguïté: tout récit d'expérience est une fiction. D'un terrain ne reste jamais qu'un récit qui, pour se construire, a emprunté aux formes disponibles. La collection prend en compte l'ambition des sciences sociales de ne pas se couper des formes marginales d'écriture. Par une forme ajustée au sens de leur terrain, nos auteurs veulent rendre l'authenticité de l'expérience qu'ils ont vécue et, ce faisant, interrogent, par l'usage de ces textes, le sens du récit dans les sciences sociales et le poids de fiction dans les discours scientifiques.

~

o

Catherine FOURGEAU

Dobadjo,

la première

épouse

Préfacede Françoise Héritier

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du MÊME AUTEUR

Mami Wata et autres contes pour aujourd'hui. Se réaliser par la magie des coïncidences. collaboration avec Jean-Pascal Debailleul),

L'Harmattan,

La légende des mondes,

1998.

Pratique de la synchronicité Jouvence, 2000. 2000.

par les contes, (en

Dan le python et autres contes sorciers. L'Harmattan,

«J L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-9587-7

À Clarisse, que la petite voix africaine de ce récit chante pour elle. À Jean, avec qui je partage cette musique intérieure venue des terres africaines et dont ilfut tant de fois le chef d'orchestre.

Préface
Dobadjo, la première épouse voit le jour grâce au courage et à la fantaisie d'une jeune ethnologue, Catherine Fourgeau. Car il faut du courage pour se livrer à une description aussi intime, à la mise à nu érotique d'un couple, laissant monter ainsi à la surface les fantaisies croisées de l'héroïne et de la traductrice. Mais il ne faut pas s'y tromper. Sous l'apparence d'un texte érotique, il se dit là quelque chose de profond et d'anthropologiquement vrai, d'une part sur la situation des femmes africaines en régime de polygynie, sur les usages finement décrits et les croyances d'une société particulière d'autre part. Car Dobadjo est première épouse. Après l'avoir épousée, son mari a pris sans la prévenir une deuxième femme. C'est de cette relation complexe qu'il s'agit, relation tissée entre un homme opaque qui jouit, décide et n'explique rien, une épouse prise au village, fidèle et tendre, pudique, douce et aimante, préparée de longue date au mariage et à la soumission, et l'autre, la nouvelle, venue de la ville, qui se fait appeler Stéphanie, qui apporte avec elle des idées et des manières incompréhensibles et accapare le mari commun en refusant d'accepter la règle, c'est-à-dire le partage équitable des faveurs entre les co-épouses. Mauvaise et débauchée, elle a des goûts et des désirs qui ne peuvent se satisfaire du genre de vie qui lui est offert. Elle prendra donc des amants à la ville où elle "fait boutique", c'est-àdire qu'elle y vend ses charmes. C'est cette situation que Dobadjo ne pourra pas accepter, nous verrons pourquoi.

La société africaine où ces événements ordinaires se passent a des usages très particuliers, bien que partagés par quelques autres, dans le mode de préparation des filles au mariage et à la sexualité, usages que n'ont pas ses voisins. Il s'agit d'une préparation du corps, qui se fait entre filles, des plus âgées aux plus jeunes, sous la conduite et la surveillance d'une matrone et qui consiste en un étirement progressif et régulier du clitoris et des nymphes. Ce n'est pas un des moindres intérêts de ce livre qui parle de l'intimité sexuelle, que de nous montrer comment ces usages induisent des relations féminines amoureuses et une susceptibilité au plaisir qui fait rechercher ces femmes par les hommes fascinés appartenant à d'autres ethnies où le sexe féminin n'est pas de la sorte préparé. Nous assistons aux ébats des époux et à ceux des jeunes filles et jeunes femmes entre elles, mais sans voyeurisme, poussés par une sorte d'élan dionysiaque qui semble faire partie sans culpabilité aucune du génie propre de cette société. Dobadjo se livre religieusement à l'amour. Pourtant les passions humaines ordinaires sont à l'œuvre, passions universelles mais qui s'exercent et se traduisent de façon particulière dans ce contexte africain. Dobadjo accepte docilement la présence d'une co-épouse. Ce qu'elle ne peut accepter, et la famille de son mari encore moins, c'est le défi perpétuel qu'oppose la deuxième épouse à la règle villageoise, comme elle ne peut accepter la déchéance de son mari incapable de résister à la volonté de l'autre épouse et incapable de maintenir son statut de maître incontesté du foyer triple. Le pire vient des frasques sexuelles de Stéphanie. C'est l'élément qui déclenchera l'action sacrée de Dobadjo

auprès des vodun et des ancêtres, action qui causera la mort accidentelle de la coupable d'adultère. La vraie question soulevée ici n'est pas celle de la jalousie, mais de la frayeur devant un type de contamination, le "poison de l'adultère", qui déborde largement au-delà de ceux qui s'y livrent. Le poison qui passe de l'homme du dehors à la deuxième épouse, passe de celle-ci au corps du mari commun et contamine ainsi Dobadjo et dans son ventre le bébé qu'elle porte. C'est une rencontre désastreuse avec des humeurs corporelles délétères. Si la femme adultère risque de mourir en couches, la co-épouse est loin d'être indemne de contrecoups puissants. C'est cette crainte qui donne à Dobadjo la force d'agir. Ainsi, ce livre étrange et dérangeant nous livre-t-il simultanément accès aux pensées intimes d'une femme amoureuse placée dans une situation considérée universellement comme difficile, à une manière culturelle spécifique d'y réagir dans une ethnie béninoise dont les acteurs éprouvent dans leur chair une sorte de fusion sacrée avec la nature et les dieux, et aux émotions complexes de la sexualité licite entre jeunes filles et entre époux. C'est une œuvre érotique certes, mais c'est aussi, au premier chef, un ouvrage anthropologique d'une forme neuve, envoûtante et raffinée.

Françoise Héritier Professeur au Collège de France

Enfance

au village

des mères

Dobadjo, en revenant du fleuve, entendit le bruit d'une querelle. Plus elle se rapprochait de la case de sa mère, plus elle reconnaissait la voix d'Hounsoukou, la deuxième femme de Noupko, son père. - Il faut faire quelque chose! tu t'imagines, elle va arriver bientôt ! Je l'ai vu partir avec ses frères portant des bouteilles de sodabi, des noix de kola! - Tu espérais qu'il n'en prendrait pas une troisième? tu es bien naïve! - Alors tu le savais, peut-être même que c'est toi qui l'as choisie.. . - Non, tu me l'apprends mais je ne suis pas surprise. Ta dernière fille aura bientôt quatre mois! - Mais je pensais que les récoltes n'avaient pas été bonnes. Il nous donne si peu en ce moment... Une troisième, une troisième femme jamais, jamais je ne me laisserai faire! - Ce serait bien la première fois dans tout le Dahomey qu'une femme imposerait sa loi! - Tu dois lui parler pour en apprendre davantage, c'est toi qui as le pouvoir ou non! Tu es la première épouse non? - Quel pouvoir! sûrement pas celui de me mêler des affaires des hommes. Et puis qui te dit que je m'oppose à ce mariage? au moins tu me ficheras la paix! - C'est ce qu'on verra... Et la solidarité, la solidarité tu sais ce que c'est! Nous sommes deux à lui avoir donné neuf enfants! De quoi se plaint-il? En plus, il me dit toujours que je suis accueillante, très accueillante!

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Mata continuait d'égrener les épis de maïs assise sur un tabouret en bois. Ses gestes étaient rapides, précis. Les grains tombaient comme la pluie dans la calebasse posée à ses pieds. Toute à son labeur, elle semblait presque indifférente aux invectives d'Hounsoukou qui, pourtant, s'acharnait à lui faire perdre son calme. Dobadjo restait figée, tenant de ses mains la bassine d'eau posée sur sa tête. Elle observait tour à tour Mata dont les épaules charnues ruisselaient de gouttes de sueur et Hounsoukou qui soulevait la fine poussière rouge en trépignant. Elle tenait sur son bras sa petite fille, la dernière-née, qui redoublait de pleurs. Sans douceur, Hounsoukou la secouait pour la faire taire. - C'est chez toi qu'il vient ce soir. Tu dois le questionner. Je veux savoir d'où elle vient et quand elle doit arriver... moi, je ne me laisserai pas faire! - Il ne fallait pas écouter aux portes Hounsoukou ! Tant pis pour toi, bientôt tu pourras faire sa connaissance! - Je te maudis toi et tes paroles de sagesse! ... on dirait que rien ne te dérange! Dobadjo remplissait la jarre devant la porte de la case de sa mère et restait silencieuse. La deuxième femme de son père lui faisait toujours peur quand elle cherchait la dispute. Puis Hounsoukou se tut, donnant le sein à sa petite fille. Tournant le dos à Mata, elle se dirigea vers sa case d'un pas rapide. Elle ne prêta pas attention à Dobadjo, faillit même la bousculer dans sa précipitation. Sa minceur la rendait plus grande encore qu'elle n'était, mais aussi sèche et hautaine que son visage émacié et si peu avenant. Son regard était sombre comme le ciel qui s'était couvert de gros nuages. La petite saison des pluies s'annonçait et déclenchait de vifs éclats de voix au village. Le maïs n'était pas venu à maturité que déjà il fallait le rentrer et le partage serait maigre, cette fois encore. Les femmes réclamaient davantage pour leurs enfants, leur com10

merce aussi. Comme Hounsoukou, certaines revendiquaient haut et fort leurs droits; elles se tenaient à l'affût d'un écart fait par leur époux à leur détriment. Tout à côté de la case de Mata, un trou venait d'être creusé dans la terre de latérite rouge. Des mottes de paille s'empilaient les unes sur les autres. C'est là, comprit soudain Dobadjo, que vivrait la troisième femme de Noupko ! Noupko, son père.

Comme tous les jours à la même heure, le soleil venait soudain de disparaître. Les tisserins se dispersaient à la cime des palmiers, regagnant leur nid. Les lampions à pétrole, disposés près des feux de bois dans la grande cour du village, dessinaient sur les murs les ombres gigantesques des femmes qui allaient et venaient, s'affairant autour des marmites. Les chiens couraient après les cochons que les femmes allaient enfermer dans les enclos pour éviter qu'ils ne fassent des ravages pendant la nuit. Les hommes revenaient des champs, une houe sur l'épaule, avec des sacs de maïs qu'ils entreposaient sans perdre de temps dans les greniers, à proximité des cases. Épuisés par les dures journées en cette saison des récoltes, leurs jeunes fils leur emboîtaient le pas, recouverts de poussière de terre. Noupko et le fils aîné de Mata prenaient leur repas, se tenant un peu à l'écart. Dobadjo observait son père en silence, puis Hounsoukou qui habitait la case juste à côté. Assise devant sa marmite, elle n'en finissait pas de maugréer. Tout le monde avala son repas à la hâte, une pâte de maïs accompagnée de sauce à l'huile rouge très pimentée comme Mata savait si bien la préparer. Puis les lampions s'éteignirent progressivement, laissant place à la nuit sombre, royaume des âmes nomades des morts qui rôdent pendant le sommeil de leur descendance. Il

Dobadjo étendit sa natte dans la pièce attenante à la chambre de sa mère comme toujours lorsque Noupko venait pour dormir. Elle voulait rester éveillée ce soir-là, curieuse de savoir si Mata parlerait du mariage annoncé et de la rage d'Hounsoukou. Ses yeux, habitués à la pénombre qui s'était installée dans la pièce, ne perdaient rien des allées et venues de la main charnue de son père. Mata gisait le pagne ouvert et le sexe offert aux doigts gourmands qui la sondaient en douceur. Sa bouche laissait s'échapper des murmures qui semblaient réclamer encore plus de caresses. Le dos musclé de Noupko vint la recouvrir entièrement, seules ses cuisses étaient libres de l'enlacer, resserrant l'étreinte, et le maintenant prisonnier. Un cri jaillit soudain, celui de Mata, puis Noupko s'allongea à ses côtés. Dobadjo ressentit une sensation étrange parcourir son corps avant de s'endormir. Les murmures lascifs de sa mère continuaient à hanter ses pensées... Si, Dobadjo n'apprit rien sur la troisième femme de son père, elle ressentit pour la première fois qu'un pouvoir secret unissait les corps dans la profondeur de la nuit, révélant la face cachée des êtres qui psalmodient ensemble durant leur rencontre nocturne. Aux premières lueurs du jour, avant que la chaleur ne devienne une chape de plomb, toutes les femmes du village partirent au fleuve pour la toilette hebdomadaire. Dobadjo attendait toujours ce moment-là avec impatience car c'était jour de fête pour toutes! Les confidences s'échangeaient, les rumeurs circulaient aussi et les querelles jaillissaient parfois au grand dam des plus âgées qui veillaient à rétablir l'ordre. En file indienne, les plus âgées ouvraient la marche, leurs seins pendants offerts aux regards des hommes qui travaillaient déjà la terre et ne demandaient pas mieux que de se laisser distraire. Il leur fallait près d'une heure de marche pour arriver sur les bords du fleuve Ouémé ; alors elles ne mettaient que quelques secondes pour enlever leur simple morceau de 12

pagne et délivrer leur sexe bombé. Toutes semblables et différentes dans leur nudité apparente, elles formaient des petits groupes d'âge qui ne se mélangeaient guère mais s'observaient en permanence, avec une indifférence feinte, du coin de l'œil. Dobadjo ne quittait pas sa sœur aînée à l'affût d'un moment propice pour se confier à elle. Mais Siakounou manifestait davantage d'intérêt aux a~ies de son âge qu'à sa jeune sœur dont les formes encore graciles la maintenaient dans le groupe des petites filles! - Siakounou, viens, il faut que je te parle! Il m'est arrivé quelque chose de bizarre! - Eh bien, quoi? Tu en fais des mystères... - Hier soir, enfin, avant de m'endormir... je ne sais pas comment te dire mais j'ai senti, enfin, j'ai senti quelque chose entre mes cuisses, c'était très chaud... Qu'est-ce que c'est? À entendre sa sœur rire aux éclats Dobadjo ne fut qu'à demirassurée! - Toi, il est temps que tu rendes visite à la Vieille! - Pourquoi? - Rien qu'à voir tes petites graines pousser, tu seras bientôt en âge d'apprendre ce qui plaira à ton mari! - Tu crois qu'il faut que j'en parle à maman? - Ne t'en fais pas, elle sait déjà! Sur la croupe de leurs reins, la mousse du savon blanc marbrait l'ébène de leur peau. À tour de rôle, elles faisaient glisser leur main sur leur dos en prenant le temps de laver la fatigue des rudes journées de travail. Certaines poursuivaient leurs caresses sur leur poitrine aux mamelons boursouflés et aux tétons étirés qui laissaient se répandre quelques gouttes de lait épais et sucré, nourriture précieuse offerte en permanence à une bouche vorace qui la récla13

mait sans jamais se priver. Puis chacune s'appropriait le plus intime de sa partie velue et charnue, n'autorisant cette initiative à aucune autre. Mata et Hounsoukou se tenaient à distance, la seconde ne dissimulait pas sa rancune et cherchait désespérément une confidente auprès d'une femme du village qui approuvait d'un signe de tête. Dobadjo qui ne les quittait pas des yeux, surprit quelques bribes de la conversation. - ... au lieu de faire la fière, elle pourrait m'aider! Rien, aucun soutien, elle l'approuve même... j'aurais dû m'en douter! - Tu sais ce qu'il te reste à faire! - Quoi! Que veux-tu que je fasse seule et contre tous? - Que tu sois la meilleure des trois, voilà tout! et ton mari ne pourra pas résister. .. Soudain, elles se turent, la mère de Noupko s'approchait d'elles. Sa bouche édentée grimaçait nerveusement, retenant une parole d'avertissement. Son regard noir empreint de sagesse forçait au respect. La vieille femme savait, par expérience, que l'arrivée d'une nouvelle femme attirait toujours du désordre et accroissait les peurs des co-épouses de voir s'amenuiser leur part sur la récolte du maïs, les faveurs de leur mari, leur rang dans la cour des femmes.. . Tout en lavant avec énergie son crâne rasé, elle ne quittait pas des yeux Hounsoukou qui s'efforçât de garder son calme en s'aspergeant d'eau le visage. Dobadjo rejoignit alors ses sœurs plus âgées qui formaient déjà deux clans: chacune prenant parti pour sa mère. Elles se lançaient des regards moqueurs, prêtes à bondir d'un moment à l'autre. Puis Siakounou murmura assez fort pour être entendue: - Quand une femme veut tout pour elle, elle finit par tout perdre, par tout perdre. .. 14

L'harmattan souffla sa brise légère dans les branches des palmiers qui bordaient le fleuve, tel un signal annonçant le moment de rentrer au village avant les dernières fortes chaleurs. Profitant de la fraîcheur de l'eau, dans un silence de plaisir complice, les femmes s'aspergèrent une dernière fois de l'eau du fleuve habillée des éclats du soleil. Puis toutes nouèrent leur pagne autour de leurs hanches, laissant au soleil le soin de sécher les perles d'eau qui scintillaient sur leur peau encore fraîche. Le cortège reprit sa marche vers le village sur le sentier qui longeait la palmeraie, mais dans un silence joyeux.

Cette nuit-là, Noupko rendit visite à sa première femme. Son visage était grave pendant qu'il mangeait la farine de manioc, presque sans appétit. Il ne cessait de boire la bière de maïs, levant son bol avec nervosité. Il ne parlait pas, paraissait songeur. Dobadjo comprit qu'une discussion se préparait mais qu'elle se déroulerait à l'abri des oreilles indiscrètes. Elle resta éveillée un long moment, impatiente d'en apprendre davantage sur la troisième femme de son père. Il fallait qu'elle sache avant Hounsoukou, Hounsoukou la haineuse. Elle entendit son père entrer dans la chambre, le vit dénouer le pagne de Mata puis attraper de sa bouche charnue un sein encore ferme dont le bout était allongé. Il glissa sa main entre ses cuisses, promena ses doigts longuement puis la prit avec empressement. Tous deux murmuraient ensemble comme on le fait devant l'autel d'une divinité pour implorer sa clémence. Puis Noupko s'étendit près de Mata et lui parla: - Je compte sur toi pour calmer Hounsoukou... ce sera une bonne chose, même toi si compréhensive, si douce, tu ne parviens pas à faire taire sa jalousie... - Quand doit-elle arriver? 15

- Dans deux jours, le temps que je rende visite à Hounsoukou... Tu verras, celle-là, elle ne fera pas d'histoires... - Si tu nous donnes à toutes, à parts égales, je t'aiderai de mon mIeux. ... Dobadjo entendit au même moment la petite fille d'Hounsoukou pleurer, réclamant le lait chaud de sa mère. Puis le silence de la nuit s'installa, troublé de temps en temps par le hurlement d'un chien errant... l'âme des morts poursuivait son voyage nocturne sondant les consciences agitées par trop de rancunes, de haines ou de jalousies.

Houévo fit son apparition deux jours plus tard, comme Noupko l'avait décidé. Elle était escortée d'une vieille femme, sa tante, qui devait veiller à ce que l'installation de la nouvelle mariée se déroule conformément à l'accord conclu entre les deux familles. Les femmes étaient sur le seuil de leur porte à regarder la jeune mariée qui marchait tête baissée, à petits pas, soulevant sur son passage la fine poussière de terre rouge dans la cour du village. Elle portait un pagne de cérémonie de couleur ocre, tissé d'indigo, assorti à sa coiffe. Mata s'avança vers elles, s'inclinant pour les saluer. - Soyez les bienvenues! Au même instant, Hounsoukou disparut dans sa case, claquant la porte avec violence. - Il ne faut pas prêter attention, elle n'est pas si méchante! C'est ta co-épouse... la deuxième! Houévo ne levait pas les yeux, ne disait rien. Elle semblait timide et si peu rassurée que Dobadjo, cachée derrière sa mère, cessa de se moquer de son allure si frêle. Elle avait l'âge de sa sœur 16

aînée, Siakounou qui partirait bientôt elle aussi pour rejoindre l'homme choisi par son père. Dobadjo alla chercher une bassine d'eau pour l'offrir aux nouvelles venues. - Bonne arrivée chez nous! La vieille tante fit plus que tremper ses lèvres dans l'eau encore fraîche du fleuve, assoiffée par le voyage et la chaleur étouffante. Puis Mata les conduisit dans la case qui venait d'être construite pour Houévo. - Installe-toi, tu es ici chez toi... dès ce soir tu devras t'occuper de notre mari qui restera avec toi. Hounsoukou ne put résister plus longtemps à maugréer dans son coin. Elle entra dans la case en faisant une entrée remarquée... Les mains sur les hanches, et les yeux aussi ardents que la braise, Hounsoukou toisa sa jeune co-épouse qui gardait toujours la tête baissée, manifestant autant son respect que la peur qui s'emparait d'elle. - J'ai eu mon premier enfant J'année où je suis arrivée ici, pour Mata, c'était la même chose. Regarde la dernière que je viens de lui donner, et bientôt je lui en donnerai un autre, un garçon si les vodun veulent bien! Elle se tut de nouveau pour regarder sans complaisance Houévo, tournant autour d'elle, puis elle posa brusquement une main sur sa poitrine généreuse. Elle soupesait sans douceur les deux seins fermes, longuement, la bouche entrouverte, mais elle restait silencieuse. Elle faufila ses doigts sous le pagne et les fit glisser entre ses cuisses. - Pas mal, pas mal. .. - Hounsoukou, ça suffit, va-t-en ! - Oh, ne t'inquiète pas! Je voulais seulement m'assurer que ma rivale serait à la hauteur. .. on verra à l'usage! 17

Elle quitta la pièce sombre et bouscula Mata sur son passage d'un vif mouvement de bras. Puis dans la nouvelle case, toutes les femmes du village se succédèrent, curieuses de voir comment se présentait celle qui deviendrait leur voisine. Des plus aimables aux plus suspicieuses, des plus âgées aux plus jeunes, toutes l'observaient, à l'affût du moindre détail. Leurs remarques fusaient sans égard pour Houévo qui baissaient la tête pour cacher ses larmes. Sa vieille tante tirait nerveusement quelques bouffées sur sa pipe sans broncher de son tabouret. - Elle a de petits pieds... Celle-là, après deux heures de marche, elle ne pourra plus suivre... - ... et ses seins, tu as vu, tu as vu comme ils sont hauts, ... sûre qu'elle donnera beaucoup d'enfants... Les sœurs de Noupko restèrent sur le seuil de la porte pour échanger leurs commentaires et, si elles murmuraient, leurs propos n'échappèrent pas à Dobadjo. - Hounsoukou va lui en faire voir avec son caractère. Même Mata n'a jamais réussi à calmer sa méchanceté... je ne sais pas si je dois le dire mais je l'ai vu prendre la route de Savalou... elle prépare un sale coup! - Penses-tu, elle parle beaucoup mais agit peu! Si elle avait été si forte que cela, la troisième ne serait pas venue aussi vite.. . - Aussi vite! elle a quand même trois enfants; moi dès le deuxième, notre mari en faisait déjà venir une autre! Alors pour moi Hounsoukou est quand même forte, plus forte que vous le pensez. .. Les joueuses de tam-tam commencèrent à se réunir, un grand feu fut allumé sur la place du village. Autour, les cases faites de brique rouge et de paille neuve, s'animèrent des allées et venues 18

de chaque femme munie d'un plat de viande de bœuf ou de pâte de maïs préparés spécialement pour la cérémonie. Une paire de bœufs avait été achetée et sacrifiée le matin même, ainsi que des poules. Tard dans la nuit, alors que Dobadjo allait se coucher avec ses sœurs, la vieille tante vint porter le drap blanc taché de sang à Mata et à sa belle-mère. Pas de doute, Houévo était de bonne moralité, il fallait le dire. Les tam-tam redoublèrent et parlèrent toute la nuit pour répandre la nouvelle jusqu'aux plus proches villages. La jeune mariée pouvait rester, elle honorerait les ancêtres de sa belle-famille en leur offrant une grande descendance. Dobadjo et sa sœur aînée, Siakounou, couchées dans la petite chambre attenante à celle de leur mère, ne trouvaient pas le sommeil. Elles savaient qu'un jour viendrait où, comme Houévo, elles devraient rejoindre l'homme que leur père aurait choisi pour elles. Dobadjo sentit monter en elle la peur d'avoir un jour à affronter une co-épouse qui ne serait pas aussi accueillante que Mata. Dans la pénombre, elle regarda Siakounou, dont le départ s'annonçait puis scruta un long moment les sacs de maïs, les pagnes enroulés de Mata qui s'alignaient sur les poutres de la charpente. Puis n'y tenant plus, elle osa questionner sa sœur. - Qu'est-ce qu'elle cherchait Hounsoukou en passant sa main sous le pagne de sa nouvelle co-épouse? - Elle voulait savoir si Houévo avait été chez la Vieille... - Toi aussi, tu as quelque chose à cet endroit-là? - Oui, et j'en suis fière, très fière même, car je suis presque prête à recevoir mon mari comme il se doit! - Tu peux me faire voir! - Non, c'est défendu. Je n'ai pas le droit, pas encore! Mais tu verras quand tu viendras chez la Vieille. - Mais c'est long d'attendre! 19

- Mata lui a parlé, tu vas pouvoir venir avec nous chez elle! - Quand? - Très vite, car tes petites graines sont prêtes à éclore, et c'est le moment pour toi d'apprendre à être une femme, une vraie femme.. . Le lendemain du mariage, toutes les jeunes filles suivirent la grand-mère dans la palmeraie pour la cueillette de plantes à remèdes, d'oranges et de baies sauvages. Elles avaient quitté les abords du village pour s'enfoncer dans les profondeurs de la forêt, écartant d'un coup de bâton les broussailles et veillant à ne pas poser leurs pieds nus sur un nid de scorpions. Un singe vert poussa un cri en sautant sur une branche, elles sursautèrent, surprises dans leur rêverie. Les tisserins qui avaient fait leur nid à proximité, leur firent écho en prenant leur envol. Dobadjo vit s'avancer sa grand-mère, s'appuyant sur son bout de bâton et tirant machinalement sur sa pipe éteinte de longues bouffées de tabac froid. - Ce soir, tu iras voir la Vieille. - Enfin! - Comment ça enfin! Tu es si pressée que cela. .. Toutes l'entendirent et éclatèrent de rire. Siakounou se retourna, montrant fièrement sa poitrine ferme en la soutenant de ses deux mains. - Toi, tu n'as encore que deux petites graines, toutes petites. .. Dobadjo haussa les épaules et cacha de ses bras sa poitrine gracile. Mais les baies sauvages lui faisaient trop envie et elle défia Siakounou d'en cueillir aussi vite qu'elle à travers les buissons de ronces. Elles en oublièrent la cueillette des herbes, des racines, des 20

fruits sauvages et des oranges, surtout des oranges dont elles devaient remplir en priorité leur calebasse. .. - Viens Dobadjo, on est à la traîne, on va se faire disputer!
-

Attends, regarde ce que j'ai trouvé. C'est quoi ce pot en Repose-le tout de suite, c'est l'autel des jumeaux... Il ne

terre?
-

fallait pas y toucher! Dobadjo, il va arriver quelque chose de grave si tu continues à faire des bêtises comme ça ! Tu dois le dire à grand-mère! - Mais pourquoi? c'était juste posé sous le buisson.. . - Tu vois bien que c'était caché... allez viens vite, il ne faut pas rester ici! Dobadjo crut entendre le sifflement d'un serpent. Elle sursauta soudain comprenant que sa sœur disait la vérité, elles étaient en danger. Elle savait reconnaître plusieurs sortes de serpents qui ne présentaient pas de danger pour l'homme mais elle savait aussi que d'autres bien plus redoutables, qu'on voyait rarement, avaient fait leur apparition dans le passé au cours de périodes exceptionnellement troublées. Ne risquaient-ils pas à tout moments de reparaître avec leur malfaisance naturelle ou leur force de vengeance surnaturelle?
-

Par où elles sont passées... je ne les entends plus?

- À cause de toi, on est perdues... tu sais bien que c'est défendu de rester seules dans la palmeraie. C'est dangereux, très dangereux ! Grand-mère ne t'a pas raconté l'histoire qui lui est arrivée quand elle était jeune ? - Non! - Dans la forêt il y a des mauvais esprits partout... Grandmère en a croisé un qui ensuite la suivait en poussant de drôles de cris et en ouvrant la bouche comme s'il voulait l'avaler... Elle est rentrée en courant au village. Le vent s'était déchaîné et le bruit d'une corne de bœuf hurlait dans ses oreilles. C'était l'âme d'un 21

homme qui cherchait à la prendre. Quand elle est arrivée à la maison, le féticheur s'est fâché parce qu'elle ne devait pas sortir dans la forêt sans l'avertir... ce jour-là, il se tenait dans un village une cérémonie pour racheter l'adultère d'une femme qui mettait au monde des enfants morts. Et le mort qui errait dans la forêt voulait avaler le souffle de vie des nouveau-nés de cette jeune mère... - C'est horrible, j'ai peur, je ne veux pas être mangée. Tu crois qu'il est encore là ? Sans prendre la peine de répondre, Siakounou lui prit la main pour s'engager sur un sentier broussailleux à travers la palmeraie. Retenant leur calebasse sur leur tête afin de ne pas perdre la récolte qu'elles venaient de faire, elles se démenaient entre les buissons épineux qui faisaient obstacle à leur route. À bout de souffle, elles parvinrent enfin à sortir de la palmeraie et s'assirent sur un talus d'herbe. Leurs rires retentirent lorsqu'elles aperçurent les toits des cases derrière les hautes herbes qui entouraient le village. Elles étaient sauvées! Leur calebasse posée à leurs pieds, elles s'étendirent quelques secondes dans les hautes herbes verdoyantes. Dobadjo fut soudain intriguée par un murmure. Une femme se tenait proche d'elles, accroupie. - Siakounou regarde la femme, sur ta droite. Que fait-elle? - Elle implore Legba, le gardien du village pour qu'il lui donne des enfants... enfin, je crois! - Comment tu sais ça ? - Parce qu'elle frotte son sexe contre le sien... elle l'implore, alors ça veut dire qu'elle veut des enfants. - La pauvre, je ne voudrais pas être à sa place! - Moi je ne la plains pas, car si son ventre ne gonfle pas c'est parce qu'elle a dedans de mauvaises choses. Peut-être même qu'elle est jalouse des femmes de son mari... - Mais alors Hounsoukou devrait être sans enfant parce qu'elle est méchante et jalouse? 22

- Peut-être que tout n'est pas aussi simple. Mais ce que j'ai appris c'est que si tu respectes bien la parole de ton ancêtre et que tu ne vagabondes pas avec les hommes, tu ne pourras pas rester sans enfant. - Tu penses? - J'en suis convaincue parce que ton ancêtre, il veut toujours ton bien et, s'il te punit, c'est toujours pour quelque chose! - Alors j'aurai beaucoup d'enfants parce que je ne mens jamais! Sauf si tu continues à faire des bêtises et à être trop curieuse. Les vodun, eux, ils se mettent en colère et tu ne sais jamais comment ils vont t'infliger une correction. - J'ai peur... La nuit venait de tomber lorsqu'elles arrivèrent à l'entrée du village. Personne ne sembla remarquer leur retour tardif. Dobadjo tenait la main de sa sœur pour se donner du courage. Elle allait faire son entrée pour la première fois chez la Vieille, que toutes les femmes du village appelaient "la mère" des lèvres et, au moment de franchir le seuil de sa porte, ses jambes commençaient à trembler. Dobadjo imita Siakounou qui déposa sa calebasse à l'entrée de la chambre. Deux lampions éclairaient la pièce au centre de laquelle se tenait la Vieille avec une calebasse remplie de moitiés d'oranges. Les jeunes filles, allongées sur leur pagne défait, attendaient en silence qu'elle fasse la distribution. Dobadjo vint s'asseoir parmi les plus jeunes comme la Vieille le lui indiqua d'un signe de tête. Sans perdre de temps, elle dénoua son pagne et exhiba son sexe duveteux, à la vue de toutes. À peine venait-elle de se dévêtir qu'une jeune fille s'avança vers elle, tenant dans la main sa moitié d'orange. Elle extirpa la pulpe, enfonçant ses doigts profondément, puis fit rouler la matière gluante lentement avant de s'approcher de 23 -

Dobadjo qui gisait devant elle, avant d'attraper l'une après l'autre ses fines lèvres et de les pincer. Au même moment, une autre jeune fille massa sa poitrine, étirant lentement la pointe de ses seins. L'odeur sucrée de l'orange s'évaporait dans la pièce, presque aussi envoûtante que les murmures qui naissaient de ses caresses intimes destinées à faire germer le désir, la beauté du corps et le plaisir du partage dans cet espace réservé de la chambre. Dobadjo fermait les yeux tout en écoutant la Vieille qui s'était approchée d'elle: - Pour que tu sois belle, encore plus belle, mon enfant, il faut t'embellir. Tu vois, ce qu'elle te fait, c'est pour le rendre plus fort, plus gros. Il faut que ta petite dentelle rose s'allonge, s'allonge pour rendre ton mari fou de désir... Tous les soirs, tu viendras me rendre visite jusqu'au jour où il sera décidé que tu le rejoignes. Dobadjo ouvrit les yeux et, n'osant pas vraiment regarder celle dont les doigts avertis lui procuraient du plaisir, elle chercha Siakounou et la vit savourer le sein d'une de ses cousines, ondulant des hanches sous la pression des doigts agiles d'une autre jeune fille qui la massait, l'étirait, caressait ses lèvres longues et épaisses. Ainsi, le secret qui lui avait été caché se dévoilait, là, sous son regard, au moment où son corps le découvrait aussi par de surprenantes sensations, agréables et un peu rudes aussi mais avant même qu'elle n'éprouve une douleur, son initiatrice caressa sa vulve, d'une main plus douce. Complètement allongée, Dobadjo n'ouvrait les yeux que pour observer de nouveau Siakounou qui poussait des soupirs, comme ceux de Mata dans les bras de Noupko. Puis sur ordre de la Vieille, elles recouvrirent de leur pagne le secret d'un bonheur prometteur, tandis que leurs tétons boursouflés gardaient les traces de cet instant de plaisir partagé entre jeunes filles, des jeunes filles promesses d'offrandes, des jeunes filles qui se préparaient à se donner. ..

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Des dames-jeannes de vin de palme à distiller s'entassaient devant la porte de Mata. Dobadjo courait puiser de l'eau dans la jarre, alimentait le feu et surveillait en même temps son jeune frère. Les vapeurs d'alcool devenaient envoûtantes dans la pièce qui tenait lieu d'atelier de distillation. Mata ne perdait pas de temps, préparant déjà le repas du soir, lorsque Houévo arriva en sanglotant. - J'ai du sang noir qui coule entre mes jambes... je suis certaine que c'est Hounsoukou qui a fait quelque chose contre moi. Elle me déteste, je le sais, elle me déteste. .. - Si c'est la première fois, il ne faut pas porter des accusations si graves. Hounsoukou est méchante et coléreuse mais elle ne peut agir contre toi... J'irai lui parler, et tout va s'arranger. Sois patiente, tu auras bientôt un enfant, je n'en doute pas! Siakounou, qui venait de croiser Houévo en larmes, s'approcha de sa mère. Son regard mystérieux intrigua Dobadjo qui s'avança à son tour, ne voulant pas être écartée de la conversation. - Je crois que tu devrais en parler à Noupko, moi je suis certaine qu'Hounsoukou fait travailler un féticheur contre Houévo car elle est partie à Savalou. .. - Qui t'a dit cela? - C'est Nanlomé, elle m'a dit que la femme du forgeron a un cousin qui y vit et il a su tout de suite qui était Hounsoukou... Qu'irait-elle faire à Savalou, si loin, si ce n'est encore du mal? Elle fera tout pour que Houévo reste sans enfant et soit répudiée. Et tu vois, ça marche! Mata désapprouva d'un signe de tête. Des rumeurs, ce n'était que des rumeurs car Hounsoukou ne pouvait pas réellement se risquer à de telles manigances. D'ailleurs, Mata ne se souvenait pas d'une absence prolongée de sa co-épouse! Sans perdre son calme, elle ajouta encore de la purée de piment vert, une cuillère de plus, 25

comme toujours lorsque Noupko venait passer la nuit chez elle. Sa cuillère en bois tournait lentement jusque dans le fond de la marmite pour remuer la sauce d'huile de palme et de feuilles gluantes de gombo. Elle se contenta juste d'interrompre Siakounou d'un regard aussi sévère qu'il pouvait être rassurant quand elle voulait imposer son autorité et inviter au respect. Siakounou s'excusa, baissant les yeux. Lorsque Noupko vint s'allonger sur la natte, Dobadjo l'entendit parler à voix basse avant d'honorer le corps de Mata, déjà dévêtue. Ce soir là, il ne paraissait pas pressé. Dobadjo contemplait discrètement son père, le lampion reflétait toute l'intensité de sa flamme dans ses yeux, accusant davantage les rides de son visage. Mata le regardait, étrangement silencieuse. - Désormais, je ne viendrai vous voir, Hounsoukou et toi, que tous les cinq jours. Il faut que la petite me donne un enfant bien vite. Elle est presque aussi douce que toi, Mata, toi qui me comprends si bien... Ses frères et sœurs dormaient d'un profond sommeil, indifférents à la visite de Noupko ; seule Dobadjo restait éveillée, intriguée par ses propres découvertes chez la Vieille et curieuse de connaître davantage les longues prières qui unissaient son père et sa mère. Noupko ne parlait plus, il caressait les cuisses de Mata qui l'avait saisi dans sa main pour le frotter contre elle, ouverte et ruisselante. Puis elle le renversa et fit tournoyer ses longues lèvres gonflées sur ses cuisses, son ventre avant de l'inviter à entrer en elle. Noupko serra ses hanches de ses deux mains trapues, l'amena à lui doucement, puis de plus en plus vite, très vite, presque avec violence comme s'il cherchait à effacer son absence en affirmant la puissance de son désir. - Hounsoukou cherche querelle, je le sais Mata... J'ai découvert une poudre blanche, celle que fabriquent les féticheurs 26

pour m'affaiblir et nuire à mes autres femmes. Il faut que tu la calmes, sinon cela ira mal pour elle, très mal pour elle! Dobadjo chercha du réconfort auprès de Siakounou. Elle la secoua par les épaules; mais à moitié réveillée, Siakounou mit simplement son doigt sur sa bouche. Au petit matin, sur le chemin qui conduisait au marché de Djavi, Hounsoukou marchait seule, et restait à la traîne alors qu'elle aimait toujours être la première. Toutes les femmes du village marchaient d'un pas rapide, depuis le lever du jour, à travers la palmeraie. Soudain, des cris les firent sursauter et se retourner, tenant d'une main ferme la calebasse qu'elles portaient sur leur tête, car elle était remplie de pâte de maïs, de farine de manioc ou d'huile de palme à vendre. Elles découvrirent Houévo qui gisait de tout son long sur le sentier de terre et Hounsoukou qui la rouait de coups. - Tu vas voir qui est la préférée, tu vas voir... Cinq jours, maintenant il te faut cinq jours pour toi toute seule! Mata essayait de calmer Hounsoukou mais dans sa colère elle la griffa au visage. Elle ressemblait à une possédée, les yeux exorbités par la haine. Elle lançait des coups de pieds, de toutes ses forces dans le ventre de Houévo qui hurlait et ne parvenait pas à lui échapper. - Hounsoukou, je vais devoir réunir un conseil de famille! Tu nous mets toutes en danger!... et je ne ferai rien pour te défendre, tu m'entends! - Tu ne me fais pas peur! ni toi, ni aucune de vous toutes... Pourquoi devrais-je par sa faute me soumettre à ce partage, sans faire entendre ma parole? S'il impose cinq jours en son honneur, pourquoi ne lui donnerait- il pas notre part sur la récolte alors que nous avons des enfants à nourrir? 27

Il fallut transporter Houévo jusqu'au village sans tarder. Une journée de marché perdue! Dobadjo se tenait derrière Hounsoukou qui avançait d'un pas décidé et la tête haute. De temps en temps, elle passait sa main dans son dos pour calmer sa petite fille qui, enveloppée dans un pagne, ne cessait pas de pleurer. Les Vieilles, restées au village, avaient été prévenues, la belle-mère de Noupko voulait arbitrer l'affaire. Avant d'avertir les hommes de la querelle, elle souhaitait connaître tous les faits. L'expérience lui avait enseigné que les menaces de mort proférées ouvertement n'étaient bien souvent que des intimidations sans conséquences. Mais les coups portés avec violence ne pouvaient pas rester impunis ni laissés sous silence. C'était une question de principe ! Mata voulut prendre la parole devant le groupe de femmes qui s'étaient assises au milieu de la cour du village. Mais elle dut attendre que sa belle-111èrese lève à trois reprises pour imposer le silence et faire taire les protestations qui fusaient de toutes parts. Enfin, Mata s'avança et s'adressa aux plus âgées d'entre elles qui se tenaient assises face à l'assistance suspendue à leurs paroles d'autorité. - Depuis que Houévo est arrivée, les disputes n'arrêtent pas! Tout est prétexte à Hounsoukou pour crier à l'injustice. Le simple fait qu'elle passe devant la porte d'Hounsoukou et la foudre s'abat sur elle! Aujourd'hui, sans aucune raison elle s'est jetée sur Houévo pour la rouer de coups! Elle est d'une telle violence! - Hounsoukou, pourquoi se battre contre les lois et remettre en cause ton engagement dans le mariage! N'as-tu pas déjà des enfants? Pourquoi tant d'histoires! Tu sais très bien que tu n'auras pas raison. Présente tes excuses et n'en parlons plus pour cette fois!

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Hounsoukou ne paraissait pas attristée, et peu soucieuse de consentir à reconnaître ses torts. Elle gardait les yeux rivés sur ses pieds, seule marque de respect qu'elle concédait à sa belle-mère. Par son obstination, les palabres se prolongèrent jusqu'à la tombée de la nuit qui ramenait les hommes au village. Il y eut tout de suite un conseil de famille. Et jusque tard dans la nuit, les hommes discutèrent pour décider s'il convenait de prévenir les parents d'Hounsoukou. Elle ne voulait pas reconnaître ses torts et fut privée des visites de Noupko quatre nuits durant. Ainsi, en fut-il décidé pour cette fois-ci.

Chaque soir, Dobadjo recevait les conseils de la Vieille et pour rien au monde, elle n'aurait laissé sa place à une autre. Nanlomé, l'amie de Siakounou, désignée par la Vieille, s'occupait d'elle. Très élancée mais sans aucune trace de maigreur, elle affichait toujours un large sourire qui accentuait deux fossettes au coin de ses lèvres. Nanlomé, qui était plus avertie que Dobadjo, faisait glisser voluptueusement ses doigts entre ses cuisses avant de pincer ses nymphes, de les triturer avec cet onguent gluant et piquant fait de la pulpe d'une orange. Dobadjo ne pouvait plus rester passive et attrapait dans sa bouche, l'un après l'autre, les seins de Nanlomé qu'elle excitait du bout de sa langue, jusqu'à ce qu'elle les sente gonfler. Ensuite, ce qu'elle appréciait plus que tout, c'était de saisir entre le pouce et l'index son petit bout de chair rose qui dépassait d'une bonne phalange et qu'une autre avait étiré des centaines et des centaines de fois. Sous la pression de ses doigts, Nanlomé redoublait d'ardeur dans ses massages, plaquant soudain sa bouche

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sur son mamelon. La Vieille intervenait à plusieurs reprises, chaque fois que Dobadjo se laissait emporter dans son plaisir. - Profitez mes enfants, mais n'oubliez pas que vous connaîtrez le meilleur avec votre mari; plus vous éprouverez ensemble de plaisir plus vous deviendrez fertiles, très fertiles.. . Vous ne devez jamais l'oublier! Mais jamais, vous ne pourrez offrir cela à un autre homme que celui choisi pour vous! Jamais! Vous m'entendez? Ces mots résonnaient en Dobadjo comme des avertissements, comme des paroles à ne pas trahir par des actes profanes qui souillent le corps et l'âme. Enfin Dobadjo se ressaisit et admira les longues lèvres roses et fermes, le clitoris dressé comme un dard qu'elle tira à son tour. Nanlomé clignait des yeux, balançant ses hanches, pour la provoquer. Mais juste au moment où elle la sentait prête à s'avancer, elle stoppait son déhanchement, la pinçant, l'étirant en lui faisant presque mal. Lorsque Dobadjo noua son pagne, elle laissa traîner discrètement sa main entre ses cuisses là où elle avait été investie par les doigts agiles de sa bienfaitrice qui riait avec les jeunes filles de son âge sur le seuil de la porte. Elles marchaient en groupe pour rejoindre leur mère et l'aider aux derniers préparatifs du repas. L'odeur de la sauce rouge de palme se répandait dans tout le village, les marmites bouillonnaient presque ensemble devant chaque porte. Et, si certaines femmes agrémentaient leur sauce des feuilles vertes et gluantes de gombo, les morceaux de viande se faisaient rares. Depuis la fête célébrée en l'honneur de la nouvelle épousée, la pâte de maïs accommodait tous les repas. En passant devant chez Houévo, Dobadjo fut intriguée de trouver la porte fermée, et le feu éteint. Elle s'avança sans faire de bruit et, dans la pièce sombre, découvrit Mata à son chevet qui 30

massait son ventre, ses seins portant des traces de coups. Sa main ressemblait à une plume légère qui courait sur chaque partie meurtrie jusqu'à glisser sous le pagne. Houévo gardait les yeux fermés, se laissait faire. Elle murmurait des paroles que Dobadjo n'arrivait pas à entendre. Puis Mata referma soudain le pagne, caressa la joue de sa jeune co-épouse avant de se diriger vers la porte. Elle sortit, faisant signe à Dobadjo de la suivre pour s'installer devant le feu, avant que Noupko n'arrive. II n'adressa ni une parole, ni un regard à Mata. Sa préoccupation semblait être de se nourrir. II était si affamé qu'il plongeait ses deux doigts dans la sauce brûlante pour l'engloutir immédiatement. Il ne vint retrouver Mata que très tard, si tard que Dobadjo commençait à s'endormir, luttant à grand peine contre le sommeil; seule sa curiosité lui permettait de rester en éveil. La flamme du lampion était très faible mais Dobadjo pouvait voir dans cette demi-obscurité leurs corps à moitié nus. Leurs ombres se reflétaient sur les murs rouges de sorte qu'elle crut les voir danser depuis sa natte. Ses frères et sœurs dormaient près d'elle, à poings fermés. Siakounou lui tournait le dos, enroulée dans son pagne. À peine son père se fut-il allongé qu'il ouvrit le pagne de Mata, l'écarta et resta un long moment silencieux à l'observer. Il la caressait comme Nanlomé le faisait avec elle. Puis il la massa longuement, avant de s'enfoncer en elle, entrant profondément, puis se retirant, presque avec rage. Mata s'agrippa à ses fesses musclées. Dobadjo fit en même temps glisser sa main entre ses cuisses, à la recherche de cette humidité qui coulait mystérieusement sur ses lèvres depuis qu'elle s'éveillait à la connaissance de son corps. - Elle a un sexe de velours très doux, très chaud... - Ne recommence plus, Mata, elle est à moi, à moi seul! - Mais les femmes préparent les femmes à leur mari, répondit doucement Mata. 31