Dounia

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296305731
Nombre de pages : 302
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Fatima BAKHAÏ

DOUNIA

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection Ecritures Arabes Dirigée par Gérard da Silva
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@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3436-3

PREMIÈRE

PARTIE

"il Ya entre Misserghin et Brédéah, derrière le mamelon où affleure la source, un petit mausolée. C'est une construction bien simple, sans coupole ni arcade, juste quatre murs bas faits de pierres sèches, et, des quatre merlons qui en ornaient les angles, seuls trois subsistent à demi-effrités. Pourtant, on comprend bien que ces quatre murs, autrefois blancs, abritent une tombe dont il ne reste rien. Le mausolée est si petit au pied de l'immense eucalyptus qui le protège, que les habitants des douars alentour prétendent qu'il s'agit de la tombe d'un enfant, le fils d'un Bey, disent-ils, parti à la chasse aux papillons et attaqué par un lion dont il aurait troublé le sommeil... Pourtant, un vieux berger, un peu simple d'esprit, à qui personne ne prête attention, ne manque jamais, chaque printemps, de cueillir une brassée d'asphodèles et de la déposer au bord du mur. C'est, dit-il, par tradition, mon grand-père et son grandpère, et le grand-père de celui-ci, le faisait en souvenir de la vierge".

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La voix du muezzin de la mosquée du Pacha s'éleva avec l'aube naissante, grave, puissante, autoritaire presque, suivie, quelques secondes plus tard,. de celle du muezzin de la Nouvelle Mosquée, plus hésitante, plus douce, chevro-

tante...
- Le muezzin du bey est un homme jeune et vigoureux, se dit Dounia, l'autre doit être petit et vieux; je suis sûre qu'ils ne doivent pas beaucoup s'aimer; on sentait bien que l~ petit vieux en voulait à l'autre de l'avoir précédé! Dounia sourit au fond de son lit. Complètement réveillée, elle n'avait pas encore ouvert les yeux. - Je les ouvrirai se dit-elle, quand j'entendrai Mâ Lalia déjà debout! C'est 1'heure de la prière! Soudain inquiète, Dounia rejeta ses draps, et vivement, s'approcha du lit où dormait sa nourrice. Elle fut vite rassurée. Bouche ouverte, léger ronflement, coiffe défaite, Mâ Lalia allait encore prétendre qu'elle avait bien entendu l'appel à la prière et que justement elle se levait! Dounia lui prit une mèche de cheveux et s'amusa à lui chatouiller le nez en chuchotant à son oreille la dernière phrase du mezzin : "La prière est un plus grand bien que le sommeil" !
-'

se lever. D'ailleurs c'est étonnant Pourquoi n'est-elle pas
~

Mâ Lalia ! Mâ Lalia ! allez, réveille-toi! tu sais bien

quel jour on est aujourd'hui! regarde, le soleil est déjà haut dans le ciel!

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- Commence d'abord par me dire bonjour au lieu de me secouer comme un vieux figuier lui répondit la vieille femme en tapotant du bout de son index sa joue parcheminée. Dounia y déposa un baiser, le plus sonore possible et entreprit d'aider sa nourrice à arranger sa coiffe faite de trois foulards différents: un pour ceindre le front, un pour couvrir les cheveux et le troisième, de mousseline fine, pour envelopper la tête. Ce matin là, Dounia et Mâ Lalia firent leur première prière ensemble et Mâ Lalia ne manqua pas d'invoquer Dieu pour qu'il protège sa petite Dounia, cette enfant qu'elle avait nourrie et qu'elle avait le bonheur de voir grandir depuis seize ans. - Mon Dieu! c'est déjà presque une femme et j'ai si peur pour elle! Quand je pense, se dit-elle, que cette vieille sorcière de Lalla Khadidja a osé me suggérer qu'elle serait contente d'avoir Dounia pour bru! Ma petite Dounia entre les pattes de son gros dadàis de fils! Non! J'en tremble encore! Heureusement que Sidi est un homme sage et honnête, il ne permettra jamais que sa fille chérie entre dans la maison de ces nouveaux riches, ces trafiquants sans honneur qui ont vendu leurs âmes aux Turcs pour une chaîne de doublons! - Mà Lalia ! Qu'as-tu? tu sembles en colère, tu es toute pâle, j'ai fait quelque chose de pas bien? - Non, ma petite gazelle! tu es la plus gentille des petites filles sauf quand tu fais des bêtises comme maintenant par exemple! tu marches encore pieds nus! je t'ai déjà dit que si tu ne perdais pas cette mauvaise habitude, tes pieds allaient s'élargir comme ceux d'une paysanne et tes talons devenir aussi durs que des talons de berger, mets vite tes babouches veux-tu! - Si tu continues de me gronder comme ça, je ne te montrerai pas quelque chose! - Quoi? tu as des secrets pour ta vieille nourrice! - Eh bien, je te révélerai mon secret à une condition, et surtout ne crie pas!
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- Mon Dieu! qu'as-tu encore inventé! allez dis toujours! - Aujourd'hui nous allons sortir en ville pour faire des achats n'est-ce-pas ? - Oui, et alors? - Alors, je sais que comme moi, tu as très envie d'acheter des cadeaux pour tous les gens de la ferme. - Bien sûr! - Et il te faut beaucoup d'argent... - J'ai compris, c'est quoi ta condition? - Laisse-moi sortir habillée en garçon, chuchota Dounia en faisant la grimace et en se bouchant les oreilles à l'avance. - Quoi? Espèce d'effrontée! tu n'as pas honte de me demander une chose pareille! Ah ! Mon Dieu. Pardonnezmoi, j'ai échoué dans ma tâche, je l'ai mal élevée! Et elle fit mine de se lacérer les joues comme si un grand malheur venait de la frapper! - Une jeune fille, prétendre sortir habillée en garçon! En ville! où tout le monde connaît son père! Je suis sûre que le mauvais œil t'a frappée, je vais faire brûler de l'encens immédiatement pour chasser les mauvais esprits et, dès que nous serons à la ferme, je demanderai à Khalti Baya de faire pour toi une "séance de plomb" c'est plus efficace! A ce moment là, une petite servante frappa à la porte puis, l'entrebâilla doucement. - Sidi vous attend dans le petit salon pour déjeuner, annonça-t-elle. L'invitation transmise eut pour effet immédiat de mettre fin aux jérémiades de Mâ Lalia. Quelques secondes, les deux femmes se regardèrent surprises, un peu inquiètes. Il n'était pas dans les habitudes du maître de la maison de les appeler de si bonne heure! - Mais la petite servante avait bien précisé: "pour déjeuner" se dit Mâ Lalia, c'est donc qu'il n'y avait rien de grave: on n'invite pas à déjeuner pour annoncer une mauvaise nouvelle ou pour réprimander! A la hâte, Mâ Lalia aida Dounia à s'habiller. Il

- Vite, vite, haleta-t-elle en ouvrant le grand coffre de bois sculpté, tiens, passe simplement ce caftan sur ton pantalon et ta chemise, tu seras très bien. - Mâ Lalia ! je t'en prie, calme-toi, père ne va pas nous manger! dit Dounia en attachant les brides de son seroual de satin blanc. Elle arrangea sans se presser les plis autour de sa.taille, vérifia que les innombrables boutons de sa chemise étaient bien fermés avant de tendre les bras pour enfiler le caftan rose que sa nourrice lui tendait avec impatience. Puis, elle ajusta sa ceinture brodée faite du même velours brillant que le caftan, s'assura que les pompons de soie ne dépassaient pas les fentes de côtés, enfin, elle offrit sa lourde tresse aux soins de sa nourrice. Mâ Lalia avait déjà enduit ses mains d'huile parfumée et comme chaque fois qu'elle coiffait Dounia, elle ne put s'empêcher d'éprouver ce sentiment de fierté et d'admiration qui l'envahissait devant la splendide chevelure. C'était une masse épaisse, lourde, vigoureuse qui couvrait en ondes légères la jeune fille jusqu'au plus bas du dos. Mais plus que par leur force, la couleur des cheveux de Dounia attirait le regard. Ils étaient comme les feuilles d'automne; ni blonds, ni roux, ni bruns mais les trois à la fois, des reflets indéfinissables, changeants comme la lumière. Le gros peigne d'écaille glissait sans effort dans les mèches dociles et Mâ Lalia tressa amoureusement les longs cheveux soyeux auxquels elle avait mêlé un ruban de fils d'or.

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Dans la pièce où se tenait dans la journée toute la famille et que l'on appelait le petit salon pour le différencier du grand salon réservé aux réceptions, Si-Tayeb attendait sa fille. A demi-allongé sur un des matelas de laine recouverts de velours parme, le bras confortablement calé par un des innombrables coussins, il égrenait son chapelet d'ivoire, pensif. TIs'était comme à son habitude, levé bien avant l'aube, avait pris son bain, fait sa prière et puis, il était monté sur la terrasse dans l'espoir d'apercevoir, au fond de la baie, le bateau qu'il attendait depuis huit jours déjà. Si-Tayeb était un peu inquiet. Il avait passé commande aux gens de Malaga d'une quantité importante de marchandises pour la maison du Bey et le capitaine Rodriguez, avec qui il commerçait depuis des années et qui n'avait, il faut bien le dire, jamais failli à sa parole, ne donnait aucune nouvelle. - Pourtant, se dit Si- Tayeb, la route est sûre maintenant, il y a bien longtemps que les corsaires ont rangé leurs sabres! et puis en cette saison, la mer est belle, je n'ai pas entendu dire, au port, que les marins aient essuyé une quelconque tempête sur la mer Blanche ! Ce qui inquiétait aussi Si-Tayeb, c'était les énormes balles de laine brute et de coton qui attendaient dans son entrepôt d'être chargées en retour, sur le bateau de Rodriguez. Avec la saison sèche, un incendie était toujours à

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craindre et, s'il venait à se produire, ce serait pour lui, une perte d'au moins quatre cents boudjoux !* Il changea de position en poussant un soupir, et, à ce moment là, Dounia s'encadra dans la porte. Aussitôt, il oublia le bateau, Rodriguez et ses balles de coton. Un sourire se dessina sur ses lèvres qu'il essaya en vain de réprimer car, selon lui, l'autorité et le respect devaient immanquablement s'accompagner de sévérité. Mais, au-delà de son sourire, ses yeux trahissaient toujours la fierté qu'il éprouvait en regardant sa fille. - TIn'y a de force qu'en Dieu, se dit-il. Comme elle est belle! Et plus elle devient femme, et plus elle me rappelle sa mère, Aïness, que Dieu lui fasse miséricorde! Un instant, 8i- Tayeb se revit, jeune marié, entrant le cœur battant, dans la tente nuptiale. Il y avait été poussé par ses amis, ses cousins qui riaient et chantaient en mêlant aux couplets religieux des petites phrases grivoises qui ajoutaient à son émoi. Il avait trébuché et s'était retenu de justesse en s'accrochant aux rideaux qui protégeaient la mariée et elle, à qui on avait bien recommandé de ne faire aucun geste avant d'y être invitée par son époux, elle s'était levée et avait tendu les bras pour l'aider à retrouver son équilibre. Ils s'étaient regardés et avaient éclaté de rire... Si-Tayeb avait été fasciné et, aujourd'hui, en regardant sa fille, il comprenait bien que jamais, la blessure laissée par la disparue ne se refermerait. Dounia déposa sur le front de son père un petit baiser affectueux avant d'embrasser le dos de sa main comme l'exigeait la bienséance, et puis, légère et vive, elle prit place sur un pouf près de la table basse. Mâ Lalia hésitait encore devant la porte. Elle n'oubliait pas qu'elle n'était qu'une ancienne servante, même si sa qualité de nourrice de Dounia, lui avait conféré une position un peu particulière dans la maison. Si-Tayeb, comprenant la gêne de Mâ Lalia, l'invita à entrer et c'est à ce moment là seulement, qu'elle lui embrassa
(*) Boud joux : monnaie en cours à l'époque. 14

à son tour la main et s'assit directement sur le tapis, le plus loin possible du maître. Rassurée, Mâ Lalia vérifia d'un coup d'œil que tout était prêt pour le déjeuner. Sur les plateaux de cuivre ciselé, M'Barka, que Mâ Lalia se félicitait d'avoir fait engager, avait disposé des petites assiettes d'olives noires, charnues et brillantes, des dattes, du beurre frais, des confitures d'abricot, d'orange, de figue, et d'écorce de pastèque. Les crêpes épaisses, que l'on servait arrosées de miel et de beurre fondu, étaient encore chaudes, les galettes de semoule découpées en petits losanges dorés, se dressaient en pyramide et, du pain de froment, s'exhalait le parfum des grains d'anis et de sésame. Le pot de lait frais, livré le matin même, était encore recouvert d'un morceau de mousseline pour le protéger des mouches, quelques feuilles de menthe bouchaient le bec de la théière brûlante et, sur le brasero par terre, la cafetière, au long manche de côte, embaumait le café à la cardamone. Si-Tayeb s'assit en tailleur et rompit le pain dont il apprécia, entre ses doigts, la légèreté. TIavait bon appétit et mangeait vite. Mâ Lalia, discrètement, le surveillait pour devancer le..moindre de ses désirs. Dans un bol de terre cuite, décoré de dessins géométriques, elle avait versé pour Dounia du lait qu'elle sucra de miel et saupoudra de poudre de cannelle. Dounia, dont l'appétit n'avait rien à envier à celui de son père, picorait dans toutes les assiettes, mélangeant le doux, l'aigre et le salé, au grand dam de sa nourrice qui trouvait ces manières peu élégantes pour une jeune fille de bonne condition. Elle-même se contenta d'un peu de café servi dans une tasse minuscule. Plus tard, dans les cuisines, elle mangerait à sa faim, mais pour l'heure, devant le maître, c'est à peine si elle osait grignoter un petit bout de galette. Quand le repas fut terminé, Mâ Lalia déposa aux pieds de Si-Tayeb le bassin rond et versa doucement l'eau pour que son maître put se rincer la bouche et les doigts, puis elle lui présenta une serviette de lin blanc et se saisit du méra-

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chach* pour l'asperger d'eau de senteurs; enfin, elle appela M'Barka pour l'aider à débarrasser. M'Barka était fille de Bambaras. Toute jeune, elle avait quitté le Mali avec ses parents et la caravane les avait conduits jusqu'à Fez où elle avait grandi et dont elle gardait la façon de parler si particulière. A la mort de ses parents, le destin, on ne sait comment, l'avait menée à Tlemcen puis à Oran. M'Barka travaillait en silence, elle était propre, ordonnée et honnête. On ne savait presque rien d'elle. Une fois, elle avait parlé d'un fils sans donner aucun détail. Elle semblait se plaire dans la maison de Si-Tayeb, mais comment savoir ce qu'elle pensait! se demanda Mâ Lalia ; il faudra bien, un jour, que je perce le mystère qui se cache derrière ces yeux noirs impassibles et ces lèvres épaisses et fermées, se promit-elle. Mâ Lalia se retira quand tout fut net, laissant le père et la fille seuls, partager quelques instants de complicité. - J'ai un cadeau pour toi, annonça Si-Tayeb, et puis voilà ce que tu m'as demandé ajouta-t-il en lui tendant une petite boîte. Dounia s'empressa d'ouvrir et laissa échapper un cri de joie en dépliant une paire de lunettes rondes, aux branches souples. Elle les essaya en riant devant son père amusé et les remit vite à leur place pour ne pas les abîmer.

- C'est pour qui? demanda son père.

.

- Tu verras bien à la ferme qui va les porter! Et mon cadeau, c'est quoi? Si-Tayeb retira de dessous un coussin un livre recouvert d'une housse. - Regarde, lui dit-il, la personne qui m'a apporté les lunettes d'Espagne, m'a aussi apporté ce livre. C'est un très vieux livre, mais comme les enluminures sont belles et bien conservées! La calligraphie en est splendide, ne trouves-tu pas?
(*) Mérachach : aspersoir à parfum. 16

Et il caressait le livre, conscient de la valeur de l'objet qu'il tenait entre les mains. Dounia comprit bien que le cadeau que lui faisait son père, au-delà du vieux livre d'histoire venu d'Andalousie, était quelque chose de beaucoup plus subtil, de plus profond et pour elle, de plus précieux. Le livre n'était qu'un prétexte, son père lui offrait sa confiance, son respect et, ce qui était plus rare, son amitié. Elle aurait accepté avec plaisir sans plus, un bijou, une nouvelle toilette, un coupon de soie, mais c'est avec reconnaissance qu'elle reçut le livre, parce qu'il la distinguait parmi les femmes. Comme elle se félicitait d'avoir été assidue aux cours de la Médersa* . Elle y avait appris la lecture, l'écriture, le calcul, la géographie, 1'histoire, la poésie, un peu de droit quand les jeunes filles de son âge, pour la plupart, lisaient tout juste quelques versets du Coran! Elle aurait voulu, comme lorsqu'elle était petite et qu'il venait chaque soir passer un petit moment dans sa chambre, jeter les bras autour du cou de son père, et lui mordiller les pointes de sa moustache, mais elle était trop grande maintenant, et elle se contenta de dire merci en souriant. - Je l'emmènerai avec moi à la ferme si tu le permets, ajouta-t-elle et, avec une pointe de malice: je n'aurai pas la patience d'attendre notre retour pour le lire! - Comme elle va me manquer! pensa Si-Tayeb, et, brusquement, il se leva, s'enroula dans son burnous de laine écrue et, sur un dernier signe de la main, quitta la pièce.

(*) Medersa:

école. 17

Kaddour, un vieux Mostaganemois qui faisait office de portier, de palefrenier, garçon de courses et serviteur particulier de Si-Tayeb ouvrit l'un des deux battants de la lourde porte cloutée qui donnait accès à la rue. Dounia et Mâ Lalia, bien enveloppées dans leurs haïks de soie M'Rama, affrontaient le monde extérieur. - On va chez les juifs? interrogea Dounia. - Non, d'abord à la Casbah, ensuite, on verra. Elles fIrent, comme à l'accoutumée, un large détour pour éviter la rue des Zbantots, ces soldats de la milice du Bey, ramassis de vauriens, venus d'on ne sait où, que l'on craignait pour leur brutalité et méprisait pour leur vulgarité. TIsse prétendaient tous Turcs, mais l'on savait bien, que de Turc, ils n'avaient que la bannière sous laquelle ils seIVaient contre une solde qu'ils s'empressaient de dilapider dans des cafés infâmes, des bouges malodorants où les jeux de hasard, l'alcool et le kif achevaient de les abrutir. Ils parlaient des langues et des dialectes différents où l'on retrouvait rarement des consonances arabes et, souvent dans l'impossibilité de se comprendre, leurs seuls échanges se limitaient à des duels sanglants ou des bagarres généralisées dont nul ne pouvait indiquer la cause. Mais le Bey les protégeait. Il avait besoin d'eux. C'était sa principale force. Toujours prêts au combat, sans état d'âme, c'était de vrais soldats, des guerriers intrépides, indisciplinés mais fidèles. Ils n'avaient point d'attache dans le pays et ne refusaient donc jamais d'aller punir une tribu rebelle ou, quelque caïd en mal de puissance, qui se serait insurgé contre l'autorité. Il 19

n'en allait pas de même avec les Arabes de la smala ou les soldats des contingents Makhzen, de qui il fallait toujours craindre un revirement brutal ou un manque flagrant d'empressement à livrer bataille. Si donc Dounia et Mâ Lalia s'éloignèrent par crainte des cafés Zbantots, où nul Arabe n'avait le droit de pénétrer, c'est, par pudeur qu'elles évitèrent aussi de passer près des cafés maures. De ces hommes, nonchalamment assis sur des tapis d'alfa ou des petites banquettes, c'est les regards curieux, parfois concupiscents qui étaient à redouter. Entre deux verres de thé, deux bouffées de fumée tirées des narguilés à eau, le passage d'une femme voilée excitait la convoitise, ou, pour les plus sérieux, éveillait la curiosité. Alors, par les rues étroites et tortueuses, les femmes marchaient vite, serrant sous leur menton les pans de leur voile, cachant leur visage sous l'étoffe légère, mais ne perdant rien, à travers l'étroite fente qu'elles libéraient au niveau des yeux, de tout ce qui pouvait s'offrir à elles comme spectacle. Elles s'étaient engagées dans une rue en pente, sombre et sans attrait. Les murs aveugles des maisons particulières, passés à la chaux chaque printemps, s'ouvraient, çà et là, sur de minuscules fenêtres à barreaux. Quelques balcons en bois ouvragé ornaient parfois les façades mais, lorsqu'une des lourdes portes arrondies s'ouvrait, on pouvait, l'espace d'un instant, surprendre les patios ombragés et recueillir l'écho de la vie intérieure. Dounia devait se surveiller pour ne pas dépasser Mâ Lalia dont les jambes avaient, depuis longtemps, perdu l'agilité de son printemps. Elle avait hâte de se retrouver au cœur de la ville, là où ses yeux seraient éblouis par la multitude fébrile et colorée. Un monde d'hommes surtout, riches et pauvres, Arabes, Juifs, Turcs, étrangers aussi dont les costumes étriqués et les chapeaux volumineux apportaient une note étrange parmi les larges pantalons froncés, les turbans et les amples burnous blancs. - Mâ Lalia, je t'en prie, essaie de marcher plus vite!

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Qu'y avait-il à voir dans cette petite rue silencieuse qui n'en finissait pas de rejoindre la place? Quelques petits garçons portant sur une planche le pain de la journée au four banal? ou le vieil ânier poussant tous les dix pas son cri bien particulier qui avertissait les ménagères d'avoir à déposer devant leur porte leur seau à ordures? Enfin! Elles atteignirent laB lança, l'ancienne plaza espagnole, et, Dounia reçut avec plaisir les effluves de la mer, elle écarta légèrement son voile pour mieux humer l'air marin mais aussi, tous les parfums que la brise apportait et mélangeait à son gré : parfums de cuisine s'échappant des gargotes, poissons frits, viandes grillées, soupes épaisses que le client pouvait consommer, assis, à l'ombre des treillages, ou, rapidement, debout, avant de retourner à ses occupations. Les marchands de thé circulaient adroitement, attentifs au moindre appel, les marchands d'eau, avec leurs larges chapeaux à pompons, agitaient leurs clochettes et servaient à la demande, dans des petites tasses en cuivre poli, l'eau claire, demeurée fraîche dans les outres en peau de chèvre. Au milieu de la place, à l'ombre des grands ficus, les vieux, assis sur des nattes d'alfa, poursuivaient d'interminables parties d'échec que seul l'appel du muezzin était capable d'interrompre. De temps en temps, pourtant, le passage d'un cavalier à trop vive allure, les cris d'un muletierpoussant ses bêtes chargées ou l'appel désespéré d'un campagnard trop confiant que l'on venait de voler, attiraient leur attention, et, le temps d'un commentaire désabusé, ils prenaient une gorgée de thé, observaient la position du soleil et replongeaient dans leur partie. Mâ Lalia craignait par dessus tout la traversée de la Blança, trop d'hommes, trop de bruit, trop de poussière et c'est elle maintenant, qui pressait Dounia en la tenant par le coude, comme pour mieux la protéger. - Viens ma fille! puisque nous n'en sommes pas loin, nous allons rendre visite à Sidi-EI-Houari, nous quitterons la ville demain, et, il est bon de dire, avant de partir, au-revoir à son patron.

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A une centaine de pas, devant elles, se dressait l'élégant minaret surplombant le dôme blanc du mausolée. Tout près, des fours de la manutention, s'échappait la bonne odeur du pain chaud; c'est là qu'une multitude de boulangers et d'apprentis pétrissaient et enfournaient les grosses miches réservées à la troupe et aux prisonniers. Devant les vastes magasins aux farines, juste à côté de la mosquée du marabout, stationnaient, la tête dans leur sac de son, les ânes et les mulets en attendant d'être chargés. Leurs maîtres, couverts de poudre blanche, remplissaient les sacs, sous la surveillance du préposé qui, d'un mouvement preste, égalisait à la règle, le contenu des thâs.* Dounia et Mâ Lalia pénétrèrent dans la salle du tombeau en laissant retomber leurs voiles. - Oh ! Sidi-EI-Houari, récitait Mâ Lalia avec ferveur, nous venons à toi en toute bonne foi, nous te respectons et te
,

vénérons, nous sommes des musulmanes sincères. Oh,
Sidi-EI-Houari, protège-nous! Elles firent le tour du tombeau en caressant le velours vert qui le recouvrait, baisèrent l'un des pans avant de prendre place sur le tapis. Quelques femmes étaient là, assises contre le mur, chuchotant leur histoire. Elles saluèrent les nouvelles venues puis les observèrent du coin de l'œil, pour deviner qui elles étaient. Mâ Lalia évita d'engager la conversation: elle n'en avait pas le temps... Dounia prenait un air grave et concentré mais il lui tardait de retrouver la lumière et l'animation des rues. La fumée âcre qui s'échappait en permanence de l'encensoir suspendu, lui picotait la gorge et, lorsque Mâ Lalia se leva pour déposer, dans le petit coffret l'aumône rituelle, elle s'empressa de rajuster son voile, puis, prise soudain de remords, elle acheta une belle bougie torsadée, et l'alluma dans l'une des niches creusées à cet effet dans le mur du

(*) Thâs : unité de mesure en volume. 22

sanctuaire, sous le regard à la fois satisfait et attendri de sa noumce. Enfin la Casbah ! Quel plaisir éprouvait Dounia à se mêler à tous ces gens qui allaient, venaient, achetaient, vendaient, marchandaient en se bousculant. - Belek! belek! attention! criaient les âniers en jouant de la cravache. Elles longèrent rapidement la rue des dinandiers puis celle des.ciseleurs qui, sous vos yeux, à l'aide d'un poinçon et d'un petit marteau, transfonnaient une feuille de cuivre en trésor de finesse. Elles laissèrent à gauche, la rue des tapissiers, des matelassiers, des tisserands, dépassèrent l'esplanade des potiers en faisant bien attention de ne pas heurter les jarres, les braseros, les pots, les grands plats exposés à même le sol, et s'engagèrent dans la rue des cordonniers, des savetiers, des selliers. Tout ce qui était en cuir était là, étalé sous vos yeux, de la petite bourse à la selle ouvragée, du sac de voyage au pouf de salon, de la cartouchière aux sangles des chevaux. Le regard se perdait parmi les tons jaunes, ocres, fauves, et l'odeur entêtante du cuir neuf et du tanin enivrait le client. Dounia voulait acheter des babouches, un présent toujours apprécié par les gens du douar, mais, comment choisir parmi les centaines de paires offertes! Il y en avait de toutes les couleurs, de toutes les formes! Des babouches au bout pointu, au bout recourbé, au bout arrondi, en cuir ou en velours, simples ou. brodées, des babouches de ville, des babouches d'intérieur, des babouches de cérémonie! Il fallait bien pourtant se décider! Le marchand, habitué au trouble et aux hésitations de ses clients compliquait la difficulté en vantant les mérites particuliers de tel cuir, en pliant l'objet pour en prouver la souplesse, en insistant sur la délicatesse du travail ou le raffinement des broderies. Il servait plusieurs personnes à la fois, en mélangeant à l'arabe et au turc, quelques mots d'espagnol ou de français lorsque l'acheteur était étranger. La rue des cuirs, plus que toute autre rue du souk, attirait les

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européens, toujours étonnés par la profusion et la qualité de la marchandise. Dounia, pressée par Mâ Lalia, arrêta finalement son choix comme à regret mais, son excitation redoubla lorsqu'elles arrivèrent dans la partie du souk réservée aux tissus. Les velours, les soies, les laines, les cotonnades, les brocarts, les mousselines, les satins envahissaient la ruelle, et c'est à peine si l'on distinguait l'entrée des échoppes. Indifférents à la cohue, les tailleurs, les brodeurs, les enfileurs de perles maniaient, de leurs doigts agiles l'aiguille et les fils d'or ou d'argent sous les regards toujours curieux et souvent admiratifs des chalands. - Regarde Mâ Lalia ! dit Dounia en désignant un jeune apprenti, il n'a pas plus de dix ans et son aiguille va si vite que c'est à peine si le regard peut la suivre! - C'est son métier, réponditMâ Lalia qui ne semblait pas autrement étonnée, dans quelques années, il n'aura même plus besoin de la surveiller! - Tout de même! rétorqua Dounia, ce doit être un don que Dieu lui a permis de posséder!
- Peut-être! en tout cas, tu ne le possèderasjamais toi-

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même soupira Mâ Lalia en faisant allusion au peu de goût de Dounia pour les travaux de couture. Dounia acheta dix coudées de cotonnade fleurie et encore dix coudées de satin et ne résista pas à une petite soie rose pâle, sa couleur préférée. Elle se serait bien encore attardée pour voir les nouveaux caftans venus de Syrie que le marchand l'invitait à découvrir à l'intérieur de la boutique, mais, Mâ Lalia l'en empêcha. - Nous devons encore passer chez les épiciers et il commence à se faire tard, sois raisonnable! La rue aux épices, la plus colorée sans doute, mais la plus parfumée sûrement de toutes les rues du souk, jouissait également, de la plus grande affluence. Car, si l'on peut se priver de nouvelles babouches, d'un burnous neuf .ou d'étoffes chatoyantes, les épices, les herbes et tout ce qui leur ressemble étaient indispensables au quotidien. Comment 24

se passer de poivre, de cannelle, de gingembre, de carvi, de cumin, de noix de muscade, de safran ou d'anis et de toutes ces herbes séchées, ces graines pulvérisées dont les paniers débordaient? Les épiciers offraient aussi, à côté de leurs bocaux multicolores, des chapelets de piments rouges et verts, de l'ail et de l'oignon en tresses régulières, des jarres de viande séchée, de beurre salé et tant de choses encore! Tout était si joliment présenté, que rare était le client qui s'en retournait avec seulement ce qu'il était venu.acheter! C'était la magie du souk, les couleurs, les parfums, l'abondance et puis, la cohue, et, comme un air de fête permanent! Il fallait une journée entière pour en parcourir toutes les rues, en découvrir tous les trésors! On disait que le Bey Hassan lui-même, dont le palais 'n'était pas très éloigné, aimait à y flâner sous un déguisement toujours différent. Et les mauvaises langues d'ajouter, que c'était pour se remémorer le temps où lui-même tenait une boutique à tabac...

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Ce n'est pas l'appel du muezzin de la mosquée du Pacha qui réveilla, le lendemain, Dounia mais le grincement bien particulier de la porte d'entrée et puis, elle entendit son père appeler Kaddour. - On va partir, on va partir! chantonna-t-elle en s'habillant. Son coffre de voyage était prêt. Au-dessus, s'entassaient des balluchons volumineux que Mâ Lalia avait vérifié vingt fois pour être sûre de n'avoir rien oublié! Dounia se pencha au-dessus de la balustrade de bois pour voir ce qui se passait dans le patio mais la vigne et les bougainvillées qui grimpaient jusqu'aux arcades des balcons intérieurs l'empêchaient de distinguer qui s'y trouvait; elle emprunta l'escalier tournant et, ne trouvant personne, se dirigea vers la cuisine dont elle sauta à pieds joints les deux marches qui y donnaient accès. Tout le monde était là, Si-Tayeb, Kaddour, Zahra l'épouse de son père, ses deux garçons, Mâ Lalia, M'Barka et la petite servante Yacout. - Comment! Vous êtes tous là et personne n'a songé à m'appeler! s'exclama Dounia en feignant la colère. - Mais je croyais que tu ne voulais pas partir! la taquina Si-Tayeb. - Allez, allez! il faut déjeuner intervint Mâ Lalia, la route est longue et il nous faut arriver avant la nuit! Pour gagner du temps, la table avait été dressée dans la cuisine.

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Mâ Lalia visiblement nerveuse, remuait les braises sous la cafetière, soulevait sans raison les couvercles des jarres alignées contre le mur, vérifiait, une fois encore, les paniers en osier contenant les provisions de route. Zahra avait beaucoup de difficultés à faire manger Mokhtar, son deuxième fils; Youcef, l'aîné, un petit garçon joufflu de neuf ans, calme et indolent, avait déjà terminé et attendait en rêvant, indifférent à l'excitation générale. Si-Tayeb l'observa un instant et soupira. - Peut-être changera-t-il en grandissant se dit-il intérieurement. Les coffres, les balluchons, les paniers furent solidement amarrés sur deux des sept mulets qui attendaient, depuis l'aube devant la porte. Les femmes, les enfants s'installèrent, le plus confortablement possible sur quatre autres, Kaddour, enfin, qui devait conduire la petite caravane, se réserva le premier. Si-Tayeb donnait les dernières instructions, prodiguait les derniers conseils. Il se demandait si, finalement, il n'aurait pas dû, lui-même, conduire sa famille. - Et si le bateau arrivait aujourd'hui, se dit-il, j'en serais pour mes frais et puis, avec Kaddour, elles ne craignent rien! Pour plus de précautions, il alla chercher un ..de ses fusils et le remit à son homme de confiance qui le passa en bandoulière, le canon pointé vers le sol. Enfin l'ordre du départ fut donné. - Je vous rejoindrai, au plus tard, pour la fête de Sidi Salem! cria Si-Tayeb, et, M'Barka qui devait garder la maison, lança un seau d'eau claire derrière les voyageurs, pour leur assurer une route paisible et un retour heureux.

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I.

La porte de Tlemcen était ouverte depuis deux heures au moins et Dounia regretta de n'avoir pu assister à la relève de la garde. Le Bey tenait à ce que chaque relève donne lieu à une petite cérémonie, simple sans doute, mais qui se voulait preuve d'autorité et d'ordre. Les soldats se saluaient, sabre au clair; les arrivants annonçaient leur mission, les partants acceptaient de leur céder la place; les canons aux gueules en forme de lion qui protégeaient la ville étaient vérifiés, les boulets comptés et, après le dernier salut, les portes étaient enfin ouvertes. TIy avait à cet endroit de nombreux caravansérails. On y trouvait le gîte et le couvert selon sa bourse, des écuries où les chevaux et les mulets étaient pansés et nourris et, bien sûr, des bains où de robustes masseurs vous débarrassait de la fatigue et de la poussière du voyage. Passer la porte de la ville à cette heure pourtant matinale de la journée, relevait souvent de la prouesse. Il fallait beaucoup de patience et d'habileté pour se frayer un passage; bêtes et hommes se bousculaient dans des nuages de poussière et les cavaliers pressés avaient du mal à retenir leur monture. Quel embouteillage! Les soldats faisaient passer, à tour de rôle, les entrants et les sortants, en criant et gesticulant lorsqu'un conducteur ne maîtrisait pas ses bêtes.

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Dounia s'était placée en arrière, elle retenait, enroulées autour de ses poignets, les brides des mulets chargés des bagages et, tapotait de temps en temps, l'encolure de sa monture: - Tout doux, mon brave, tout doux! Si tu étais un cheval, passé la porte que tu vois là, je t'aurais lancé au galop. Mais, tu n'es qu'un brave mulet, et, c'est moi qui piaffe comme le cheval que tu n'es pas! Dounia vit Kaddour adresser quelques mots à l'un des soldats en lui montrant du doigt sa petite caravane. - Sans doute lui a-t-il dit qu'il y avait des femmes et des enfants, pensa-t-elle, car, le soldat leur ouvrit un passage et alla même jusqu'à encourager les mulets. Oh, il est bien trop aimable! je crois plutôt que Kaddour lui a glissé un jolie pièce dans le revers de sa toque! Enfin, hors des murs! Le voyage commençait vraiment. TIn'y avait pas moins de nl0nde à l"extérieur, mais plus d'espace! Dounia redécouvrit avec plaisir les vastes tentes brunes dressées au pied des remparts. Elles abritaient, la nuit, les retardataires qui avaient trouvé portes closes. Dans la journée, on s'y reposait à l'abri du vent et du soleil, on y prenait le thé, on y faisait des affaires. Un peu plus loin, autour du puits, d'autres tentes, des parasols plutôt: c'était le marché. Les marchés aux viandes et aux légumes se tenaient, par ordre du caïd chargé de l'entretien, à l'extérieur des murs. Les moutons, les veaux, les dromadaires étaient abattus à l'aube. Un fonctionnaire du Bey, chargé de vérifier que les animaux n'étaient pas malades, recueillait par la même occasion la dîme dûe pour chaque tête de bétail abattue. Les bouchers, reconnaissables aux grands draps qu'ils enroulaient autour de leur taille, les manches retroussées, le turban rejeté en arrière, travaillaient vite et bien. Ils étaient réputés pour leur habileté à découper, sans les abîmer, les 30

viandes. Chaque année, un concours était organisé pour désigner le boucher le plus adroit et le plus rapide à dépecer, nettoyer, et détailler la bête que le sort lui avait désignée. C'était un concours très prisé, car le vainqueur était non seulement reconnu par ses pairs, mais il s'assurait encore pour l'avenir, une clientèle très recherchée. Les marchands de brochettes pullulaient autour du marché et le délicieux fumet de la viande grillée au feu de bois, parvenait jusqu'aux narines des sentinelles perchées sur les remparts. Mais, quand on en avait assez de la viande grillée, braisée ou rôtie, on se faisait servir chez d'autres marchands plus discrets, un bol fumant d'escargots en bouillon. Devant l'énorme marmite, toutes les herbes, toutes les épices utilisées, étaient soumises à l'appréciation des amateurs. C'est que chacun avait sa recette, son secret pour que le bouillon ne soit pas seulement agréable au goût, mais encore profitable à la santé! Lorsqu'ils furent suffisamment éloignés de la place des marchés, sur la route capricieuse qui se perdait dans le maquis, Dounia rejeta son voile sur ses épaules. Mâ Lalia s'apprêtait à lui faire une remarque mais se raVIsa: - Bah! se dit-elle, il sera toujours temps de le remettre en place s'il nous arrive de croiser des gens de quelque importance! Et à son tour, elle laissa l'étoffe glisser, bientôt imitée par Zahra. Dounia le dos bien droit, les bras tendus, respirait avec délice l'air pur et parfumé. Elle aspirait à grandes goulées la brise légère et douce; Yeux à demi-clos, narines palpitantes, le frisson de la liberté la parcourait toute entière. Comme il était bon de n'avoir plus un mur pour horizon! A droite, la montagne se perdait dans un reste de brume mais la plaine resplendissait sous un ciel si bleu, si pur, si lumineux qu'on ne pouvait pas ne pas s'en émouvoir... 31

L'hiver, cette année là, avait apporté de bonnes pluies et la terre, généreuse, prouvait en ce printemps, toute sa reconnaissance. Dounia s'était approchée de Kaddour, elle voulait connaître parmi les verts, du plus tendre au plus sombre, les jaunes, les orangés, les rouges, les bleus, le nom de chaque plante, de chaque fleur, et, elle savait trouver en Kaddour, qui avait passé toute sa vie à nomadiser du nord au sud, le meilleur des professeurs. - Tu connais, disait-il, ravi, les palmiers-nains, les aloès, les agaves qui ne fleurissent qu'une fois dans leur vie, là, ce sont des arbousiers dont les fruits sont si jolis, les oliviers bien sûr et les lentisques. Ce bleu tendre, ce sont les lavandes; si tu veux je t'apprendrai comment en tirer l'essence, et ces jaunes, les cistes et ces mauves très pâles, presque blanches, les asphodèles qui éloignent les mauvais génies. - Quels mauvais génies? intervint Mâ Lalia, soudain intéressée. - Je ne sais pas, les esprits du mal sans doute, enfin, c'est la légende espagnole! - C'est drôle, je ne le savais pas! Dounia, ma chérie, pense à en faire un bouquet: les Espagnols sont partis mais leurs mauvais esprits peuvent encore rôder ici! - On pourrait peut-être s'arrêter, suggéra Zahra, les enfants sont fatigués. Douce et timide Zahra ! Elle n'avait pas prononcé une seule parole depuis le départ! Dounia aimait bien la femme de son père, elle n'aurait su dire pourquoi, mais elle lui faisait de la peine. Peut-être à cause de son trop grand effacement, de sa trop grande soumission. Zahra n'exigeait rien, n'imposait rien, ne criait jamais, ne riait pas aux éclats. Elle souriait parfois, mais ses yeux restaient tristes. Elle accomplissait, chaque jour, sa besogne avec tant de discrétion que c'est à peine si l'on..s'apercevait de sa présence. Après dix ans de mariage, Zahra n'était pas 32

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