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Du Mvett, l'orage

224 pages
A l'heure où l'Afrique est en proie aux Aléas de la démocratie, l'auteur nous propose une lecture troublante de cette crise profonde, en puisant aux sources de la tradition Mvett.
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DU MVETT

L'ORAGE

PROCESSUS DE DÉMOCRATISATION CONTÉ PAR UN DISEUR DE MVETT

Daniel ASSOUMOU NDOUTOUME

DU MVETT L'ORAGE
PROCESSUS DE DÉMOCRATISATION CONTÉ PAR UN DISEUR DE MVETT
Préface de Grégoire Présentation de Tsira Ndong Biyogo Ndoutoume

Éditions L'Harmattan
5 -7, rue de I'École-Pol ytechnique 75005 Paris

@ L'HARMATIAN,

1993 ISBN: 2-7384-2330-2

PRÉFACE

Jusqu'ici, nous savions des diseurs de Mvett qu'ils perpétuent la tradition à travers les siècles en jouant des musiques, ou en travaillant corrélativement à l'élaboration du Mvett textuel comme chez Tsira NDONG NDOUTOUME qui constitue l'un des rares exemples de la littérature mvettéenne1 où nous ayons un artiste qui soit tout à la fois musicien, traducteur de son propre Mvett, et exégète. Nous lui reconnaissons le titre de mvettologue que nous assignons à ceux qui conceptualisent les recherches sur le Mvett, méditent le genre, avec ses différents enjeux, son interrogation cardinale et élaborent une hennéneutique2. Ce qu'appone
1 - Se dit de ce qui est relatif au Mvett, de ce qui a trait à l'univers du Mvett, avec sa démesure, son héroïsme prométhéen, son orphisme, ses paradoxes, sa facture faustienne, son iconoclasme, la hardiesse de ses rythmes et la tonalité tragique de ses dialogues, son polychronisme, la vigueur de son style sauvage, la beauté sublime de ses tableaux, la fulgurance et l'inspiration géniale de ses mélodies, la géométrisation du récit, du couplage, des combats... On caractériserait ainsi de mvettéens un personnage, un paysage, un trait de caractère, un texte, une écriture, une anthropologie (l'homme mvettéen), une musique ou une philosophie...Plus généralement, le mot Mvettéen désigne tous ceux qui vivent en conformité avec les préceptes du Mvett, ou les diseurs de Mvett eux-mêmes. 2 - Cf. Grégoire BIYOGO, Manifeste pour la Mvettologie (sous presse), document conçu à partir d'une conférence donnée à l'Université OMAR BONGO le samedi 30 janvier 1993, sous le titre.:- "De la M vettologie".

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Daniel ASSOUMOU NDOUTOUME est denature à créer un précédent. Non seulement par cela qu'il a inauguré un champ de recherche nouveau, relatif à l'histoire du Mvett (son onomastique, sa géographie imaginaire, sa configuration - cf. Du Mvett. Essai sur la dynastie EKANG NNA, Paris, L'Harmattan, 1986), mais encore du fait qu'il s'est risqué à une nouvelle pratique du Mvett textuel, en déployant lui-même un récit - inspiré du pari de l'histoire contemporaine de l'Afrique: l'instauration de la démocratie... Pari redoutable d'un auteur qui, sans être initié à la manière rituelle des diseurs de Mvett, s'est cependant imposé de bâtir un récit, sans du reste sacrifier à la géographie d'Engong ni d'Okü, à la psychologie des personnages, à leur histoire et à l'érudition qui entoure le genre! Il Y a ici comme un acte de PROFANATION et de démystification suprêmes. Profanation nécessaire, car il importe de faire entendre aux fervents du Mvett et à tous les lecteurs qu'on peut être auteur de récits de Mvett sans être musicien ni initié. Il reste que ces auteurs sont tenus de suivre un long enseignement auprès d'un ou de plusieurs Maîtres Mvett. En effet, il importe de préciser que le Mvett est à la fois Musique et Récit (texte musical et poème cosmologique). En quoi Daniel ASSOUMOU NDOUTOUME apporte-t-il un supplément d'imagination et une décision de signature au Mvett, dont on eût longtemps cru qu'il ne pouvait jamais tolérer l'existence d'un tout autre auteur, exception faite de la société fang elle-même, qui en est le réel producteur. Or, cette décision de signature est un ACTE MAJEUR qui inscrit un renversement de perspectives: l'adaptabilité du Mvett, sa puissance d'interprétation du monde moderne, et surtout son extraordinaire pouvoir de transgression et d'anticipation...A l'esthétique traditionnelle de l'indétermination (par quoi l'objet d'art REPETAIT les canons de style de la totalité de la communauté) supplée - sinon s'oppose - une esthétique de la différenciation et du procès des formes. L'auteur assume son scénario, renouvelle ses intennèdes, glisse des méditations, rompt avec le classicisme des thèmes et de l'écriture, en suscitant une profonde conversion dans notre manière de lire, d'écrire et d'interpréter le texte mvettéen... Mais le niveau révolutionnaire du texte de l'auteur est ailleurs, dans son audace philosophique, son utopie et sa puissance visionnaire...

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Le récit de Daniel ASSOUMOU NDOUTOUME se lit par plusieurs entrées, avec pour clef de voûte un système quaternaire:

un niveau psychanalytique, un niveau cosmologique, un niveau politiqueet un niveau spirituel.
I - L'un des apports les .plus irrécusables du texte consiste dans l'élaboration d'un précepte psychanalytique pertinent: LA FRUSTRATION INITIALE. Il s'agit d'un choc subi par le sujet à un moment de son existence et dont la puissance dévastatrice va développer de plus en plus chez lui l'instinct de destruction et la volonté de puissance. II - Le binarisme du récit n'en est pas moins révélateur de la splendeur structurelle du texte et de sa facture géométrique et ontologique. En effet, le récit de l'Orage se déploie à l'intérieur de deux pôles distincts: le Froid, représenté par ATOANE OBAME NDONG et la Chaleur, que représente OKOSS AKIGMANE. ATOANE détient une puissance qui glace l'univers, congèle les êtres et les choses, ruine les corps et détruit systématiquement la vie. OKOSS, à l'inverse, revitalise les corps, il les régénère, en prolonge la vie par une opération que nous avons récemment dénommée DUCfILITE. Il s'agit de la propriété selon laquelle les choses ont une puissance de prolongement, et une aptitude à ne pas se détruire, à ne pas mourir... III - La démocratisation apparaît somme toute comme une longue initiation à la méditation et à la sérénité, qui émancipe l'homme de toute conception pathologique du pouvoir et de la tentation tyrannique... Plus importante, elle intègre la culture -juridique - dans la Cité, et tente une expérience nouvelle de la liberté, où la DECIS.ION cesse d'être l'apanage de l'UN, pour devenir la rançon du MULTIPLE. S'éradiquent ici la logique du soupçon, la violence et le machiavélisme du Prince. IV - Au détour de ce récit magistral, s'érige l'histoire extraordinaire de la découverte de l'Immortalité par le Peuple d'Okü LUI-MEME, à travers OKOSS AKIGMANE. L'Immortalité se conquiert seul à seul, après examen lucide des problèmes de la tolérance, le travail de la méditation, du silence, l'apprentissage du stoïcisme, du détachement et de l'objectivité.

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Signalons enfin les innovations formelles de l'Orage. Notamment l'utilisation de l'Intermède par ASSOUMOU. Celui-ci devient un véritable genre autonome, requérant des micro-structures : Commémoration '(des diseurs de Mvett), Apologie, et surtout l'introduction du Requiem. Il s'agit ici d'un genre constant du Mvett. Il n'est de diseur de Mvett qui ne fasse son Requiem. Il en est ainsi du Requiem de MVOMEKO, du Requiem de ZUE NGUEMA, d'AKUE OBIANO, en l'occurrence son ultime récit

de Mvett : Abbia.
Le Requiem devient alors un subtil monologue où le silence saisit le langage, qui devient lui-même visionnaire. ASSOUMOU nous fait son propre Requiem. Le trait constant de l'écriture de Daniel ASSOUMOU NDOUTOUME reste cependant l'humour, le ton enjoué et allègre. En quoi nous le rattachons à la grande tradition du rire dont la figure emblématique a été AKUE OBIANG...Non pas que le rire soit absent chez les autres, mais il n'en est pas la donnée la plus distinctive. Chez Tsira NDONO NDOUTOUME, par exemple, le rire est ponctué, mais l'écriture rend des mouvements dynamiques: l'élan passionné des guerriers, le tumulte de l'univers mvettéen et l'agitation permanente de la matière... Nourri d'une imagination plastique (le chromatisme des peintures), d'un idéal géométrique (la configuration du cercle) et du rêve musical (la phrase chevaleresque et musicale), l'oeuvre de Tsira NDONG NDOUTOUME décrit la monumentalité au travers de son thème inaugural de la quête de l'Immortalité, dont il détient le génie dramatique etthéâtral... Le text~ d'ASSOUMOU s'illustre déjà par l'emploi systématique de l'hyperbole, et du défi, une peinture des personnages fort pleine, et une érudition qu'on retrouve déjà dans le texte de Tsira. Pour les mvettologues, les fervents de la musique et autres lecteurs, s'ouvre alors une autre préoccupation. Si l'on doit perpétuer l'oeuvre et le nom d'un artiste, n'importe-t-il pas aussi de jouer son oeuvre? De la musicaliser ? Le décentrement esthétique introduit par ASSOUMOU, et avant lui, par Tsira NDONG se referme sur une ruse scabreuse! Ont-ils, non sans talent, dit le Mvett sur du papier, il reste encore à faire jouer les récits de ces nouveaux harpistes, à les musicaliser pour en entendre la puissance musicale... Car le Mvett est indissolublement musique et poème philosophique...
'

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Et c'est ici qu'il faut redéfinir le Mvett-comme livre des fondations, se posant comme lieu de savoir, mais posant aussi l'avenir du Sens comme son propre destin.
Grégoire BIYOGO Fondateur de la Mvettologie Docteur Nouveau Régime de la Sorbonne Enseignant à l'Université OMAR BONGO du Gabon.

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PRÉSENTATION

Voici une épopée racontée à son heure. Décidément le Mvett est un art total. Dans son répertoire intarissable, il n'y a que rembarras du choix pour mettre en lumière les problèmes qui tracassent les humains à une époque donnée. Ainsi cet ouvrage nous livre un récit croustillant sur la démocratisation d'un Pays croulant sous la tyrannie d'un Chef inhumain, puissant et d'une lucidité exceptionnelle. Mais sa lucidité, comme on dit dans le Mvett, est passée de l'autre côté, du côté de l'ennemi de l'homme. Ce n'est pas un hasard si Daniel ASSOUMOU NDOUTOUME a choisi ce thème sur la' démocratie, un thème d'une actualité cruelle en Afrique. En effet depuis la traite des Noirs jusqu'aux indépendances des années 60, en passant par la colonisation, les Peuples d'Afrique n'en pouvaient plus de patauger dans l'humiliation. Mais l'espoir suscité par la décolonisation fut de courte durée. Quelques années seulement après s'être juridiquement débarrassés de leurs colonisateurs, ces Peuples ne tardèrent pas à tomber sous l'autoritarisme intolérant et abrutissant de leurs propres fils qui s'étaient accaparé le pouvoir par des voies plus ou moins malhonnêtes. Des dictateurs pires que ces méchants colons ayant traîné leur casque ici et là sous "l'implacable soleil", des Chefs sanguinaires aux méthodes communistes inavouées, eux-mêmes sous le joug d'un colonialisme économique intransigeant. C'est mors que Il

l'Afrique entra dans le cercle infernal des dictateurs mus par l'appât du gain, l'appropriation des privilèges. Des ATOANE OBAME NDONG comme on le lira dans ce livre. Mais depuis des temps anciens les joueurs de Mvett, les artistes Mvett chantent la liberté et ses bienfaits tout en fustigeant les attitudes totalitaires des Chefs trop imbus de leur puissance et en leur démontrant l'inanité de leurs prétentions qui les transforment en opprobre de leurs Peuples, de leurs nations. Mais les vents de la liberté venus des pays de l'Est, de la Cité d'où naquit le communisme, en atteignant le continent noir, se sont transformés en bourrasques. Les Peuples ont sursauté d'espoir, se sont soulevés, se soulèvent. Les dictateurs, eux, ne veulent pas s'avouer vaincus. A l'exemple d'ATOANE OBAME NDONG, ils réagissent, répriment, oppriment. Comme ils sont ou suscités ou soutenus par l'Occident, ils se croient immuables. Dans le Mvett, lorsqu'un Peuple d'Okü se soulève contre son dictateur, Engong, Pays des Immortels, accourt, combat le tyran, l'efface et se retire. Il n'y a donc pas d'hégémonie d'Engong sur les Peuples d'Okü. On n'élimine pas le Peuple mais son dictateur qui n'est qu'un homme. Et un homme se remplace. A l'instar d'Engong, l'Occident, économiquement et militairement puissant, devrait adopter pareille attitude à l'égard des dictateurs africains. Leurs intérêts en Afrique n'en seraient que plus assurés. Ce livre de Daniel ASSOUMOU NDOUTOUME démontre avec truculence que l'art Mvett englobe les aspects les plus divers des problèmes relatifs au genre humain. Le lecteur le parcourra, nous en sommes persuadé, avec délectation.
TSIRA NDONG NDOUTOUME Maître Artiste Mvett

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CHAPITRE OKOSS AKIGMANE

I ODOU

Je sème le vent Oui Je tire l'éléphant Oui Que les oreilles écoutent Qu'elles écoutent le Mvett

Le grand fleuve NSANGANEl prend sa source dans les monts granitiques au nord-est de Minkour-Megnoung-N'EkoMbègne2. Il traverse de vastes étendues continentales, coupant cette partie du monde d'est en ouest, arrosant d'innombrables tribus sur son passage, avant d'aller déverser ses eaux grises et son abominable fardeau de caïmans dans l'immense fleuve MBANGANE3 en plein coeur d'Edoune-Zok Amvene Obame4. Nsangane, comme tous les grands fleuves, a sa petite histoire. On raconte en effet qu'autrefois, loin dans le temps, à la
1 -Nsangane : Terrier aux Caïmans. 2 -Minkour-Megnoung-N'Eko-Mbègne : Nord-Continent 3 -Mbangane : Dépeceur de Caïman, en fait Chasseur de Caïmans. 4 -Edoune-Zok Amvene Obame : Nord/Ouest-Continent. 13

tribu Adangane5 située sur les rives du Nsangane, un patriarche, MYE MINLAME, avait entrepris d'initier sa petite fille en vue de lui assurer un avenir radieux. La petite fille s'appelait NSENG ONDO, fille d'ONDO MYE, fils de MYE MINLAME. MYE MINLAME, le patriarche, s'était attaché la petite fille après le sevrage. Ainsi donc NSENG ONDO avait pratiquement grandi dans les bras de son grand-père. Ils vivaient inséparables. La fille était devenue le pied, le bras, l'oreille et l'oeil de son grand-père. Pendant que NSENG ONDO grandissait, MYE MINLAME vieillissait et faiblissait. NSENG ONDO avait déjà 17 saisons6 sèches et autant de saisons de pluies. Elle était belle, belle, belle, d'une sublime beauté. Des cheveux drus et très noirs, le nez fin, la bouche pulpeuse, la poitrine orgueilleuse, le ventre plat légèrement bombé au niveau du nombril, les hanches en amphore, NSENG ONDO avait un regard séduisant au possible et dégageait une sensualité irrésistible. L'affection que MYE MINLAME portait à sa petite-fille était devenue presque maladive. Cet attachement viscéral avait poussé le vieil homme à soumettre NSENG ONDO à ce genre d'initiation secrète appelée "avalga" - dont le succès futur était conditionné de préférence par un sacrifice humain. La communauté des sages réprouvait toujours ce genre d'initiation. Le père et la mère de NSENG ONDO n'avaient pas le moindre doute sur ce qui se tramait entre le grand-père et sa petite-fille; mais des gens s'indignaient de voir cette grande fille toujours pendue aux basques du vieil homme. On raconte qu'au terme de l'initiation, MVE MINLAME dit à sa petite-fille: - NSENG ONDO, je viens d'accomplir pour toi une oeuvre d'une importance capitale. Tu seras puissante et très riche. Tu auras de nombreux enfants. Tu seras adorée par tous dans ta belle-famille. Mais pour que cela s'accomplisse, il est nécessaire que tu me donnes en sacrifice, soit ton père, soit ta mère. - Mais, grand-père, je connais à peine mon père et ma mère. J'ignore même qui ils sont. La seule personne que je connaisse bien, la seule personne à laquelle je suis attachée, c'est bien toi mon grand-père. Si donc tu as ,besoin de quelqu'un qui m'est

5 -Adangane : Vainqueur de CaÜTIan. 6 -Saison: une saison dure environ six mois.

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cher, je ne peux mieux faire que de te donner à toi-même, répondit NSENG ONDO. - Qu'à cela ne tienne, reprit MVE MINLAME. Voilà donc ce que tu vas faire. Cette nuit je quitte ce monde pour le Pays des morts. Après ma mort, transporte mon corps auprès du fleuve Nsangane. Tu verras ce que tu verras, mais sois courageuse. Je te signale par ailleurs que ton futur époux devra affronter des obstacles avant de faire de toi son épouse.

La journée, la nouvelle de la maladie du patriarche avait fait tâche d'huile. MVE MINLAME est gravement malade. MVE MINLAME est mort. MVE MINLAME n'est pas mort mais agonise. MBELE BILE?, l'illustre et vénérable guérisseur de la tribu Adangane, appelé au chevet du malade, affinne que les instants de ce dernier sont comptés. Tels étaient les commentaires des colporteurs de nouvelles. Le corps de garde s'était rempli d'hommes qui s'inquiétaient de la vie du village après la mort imminente du patriarche MVE MINLAME. Les vieilles femmes s'étaient ruées au domicile du mourant mais elles avaient été renvoyées par MVE MINLAME qui n'acceptait que la compagnie de sa petite-fille. Vers le milieu de la nuit, MVE MINLAME s'éteignit. Dans le plus grand secret NSENG ONDO se chargea du cadavre de son grand-père et se rendit au bord du fleuve. Le spectacle qui s'offrait à ses yeux était effrayant. Loin du rivage, vers le milieu du fleuve, une lumière blafarde illuminait un imposant mausolée supportant en son centre une grosse boule transparente. Tout autour du mausolée, jusqu'à la berge, flottaient mollement d'innombrables et énormes caïmans. De temps à autre, ces monstrueux sauriens dotés d'une force terrifiante ouvraient leur gueule menaçante aux crocs acérés, à la puissance redoutable. C'est alors que NSENG ONDO entendit une voix jaillie de nulle part, et qui n'était autre que celle de son grand-père, lui dire: - Va jusqu'au mausolée. Sers-toi des caïmans comme embarcation: ils sont inoffensifs pour toi. La jeune fille ne se fit pas prier. Elle n'avait nullement peur. Et de quoi aurait-elle eu peur? N'était-elle pas le produit authen7 - Mbele Bilé: gardien des plantes et herbes fétiches et médicinales; en fait: maître des sciences sacrées en matière de guérison. 15

tique de son grand-père? Elle emprunta donc l'embarcation rugueuse et vivante. Au bout d'un certain temps, elle paIVint au mausolée. A peine eut-elle posé le pied sur le mausolée qu'elle se trouva instantanément prisonnière de la boule transparente. Le cadavre qu'elle transportait se mua en un colossal éléphant aux défenses impressionnantes. Le monstrueux pachyderme évoluait majestueusement autour de la boule comme pour en assurer la garde et la sécurité. Le sort de la jeune fille était scellé. Pour la sortir de là, il fallait préalablement éliminer l'obstacle en combattant les caïmans et l'éléphant/fantôme. Le matin, au village, ONDO MVE, le père de NSENG ONDO, se rendit à la case où il savait son père agonisant. Grande fut sa surprise en trouvant les lieux vides de toute présence humaine. Il alerta les hommes rassemblés au corps de garde. Presqu'au même moment, les femmes qui s'étaient rendues de bonne heure au bord du fleuve pour puiser l'eau revenaient en courant et en criant. Il se passait au bord du Nsangane un spectacle peu ordinaire. Les hommes s'y rendirent et virent ce qu'ils n'avaient jamais vu. Le spectacle dépassait leur entendement. ON.DO MVE tenta l'impossible pour récupérer sa fille; hélas sans le moindre succès. Au lever du jour comme au coucher du soleil, la jeune fille se mettait à pleurer de désespoir. Emportés par le vent, les pleurs étaient captés sur les deux rives du fleuve Nsangane et bien au-delà. NSENG ONDO disait en substance:
Quel malheur, quel malheur pour la misérable NSENG ONDO ! Vais-je passer toute ma vie dans ce maudit fleuve aux caïmans? Où sont les hommes, les vrais, les muscles d'acier qui ne reculent devant aucune aITogance ? Les hommes peuvent-ils saisir les cris de détresse d'une pauvre fille sans défense? Je le vois pourtant, l'altier, le magnifique, l'invincible ENGOANG ONDO, le palmier des plaines, Oui, je le vois, le guerrier qui se bat sans haine, ENGOANG ONDO, je t'attends, je t'attendrai, dans ma solitude et dans ma peine.

Les pleurs de la jeune fille emprisonnée et réclamant un libérateur s'étaient répandus aux quatre vents. Les gens afDuaient sur la rive du Nsangane, certains pour admirer le spectacle 16

pathétique de la jeune fille en détresse, d'autres avec la ferme détermination de délivrer NSENG ONDO de sa prison pour l'épouser. Mais qui donc était cet homme dont le nom -ENGOANG ONDO - était cité par la jeune fille dans ses pleurs ?De quel Pays était-il? Pourquoi faire appel à un inconnu alors qu'il existait tout près des hommes puissants capables d'écraser des sauriens et des pachydermes? Ceux qui posaient ce genre de questions ignoraient l'existence au monde du Pays des Immortels, ENGONG. Le Chef des Armées et de la Sécurité de ce Pays s'appelait précisément ENGOANG ONDO. Les gens qui s'étaient frottés à lui disaient qu'il était omnipotent. On affirmait qu'il était le symbole même de la bonté et de la paix, qu'il n'aimait pas tuer et n'avait jamais provoqué de guerre; mais que sa fonction était tellement ingrate qu'elle l'obligeait souvent à se battre, détruisant ainsi des vies humaines pour la protection de son peuple. Un village s'était spontanément bâti sur la berge du fleuve Nsangane. Plusieurs combats avaient déjà eu lieu et l'on comptait de nombreux morts parmi les hommes puissants qui avaient tenté de libérer NSENG ONDO.Les caïmans et l'éléphant/fantôme étaient impitoyables. Ceux qui avaient survécu aux combats s'étaient simplement établis sur la rive du Nsangane et devenaient des ennemis jurés des nouveaux soupirants de NSENG ONDO. Après plusieurs lunes, on rapporta à ENGOANG ONDO, Chef des Armées et de la Sécurité d'Engong, Pays des Immortels, qu'une jeune femme d'une rare beauté, NSENG ONDO, fille d'ONDO MYE MINl./AME de la tribu Adangane, était prisonnière dans une tombe au milieu du fleuve Nsangane, et qu'elle le suppliait d'aller la délivrer. ENGOANG ONDO se rendit à la tribu Adangane, livra un combat à mort contre les soupirants de NSENG ONDO, les sauriens et le pachyderme. Il les vainquit, délivra ainsi la jeune femme et l'épousa. Cette belle histoire du fleuve Nsangane constitue une merveilleuse épopée contée par les artistes Mvett.
Ce soir dans la cour de son village Une personne au coeur tendre et pur Observe comme moi ce soir dans la cour de mon village Cette lune au clair si doux, si silencieux et sûr. Ma gracieuse dulcinée, mon coeur se dessèche, 17

Ma gracieuse dulcinée, mon esprit vagabond te recherche, Ma gracieuse dulcinée, où es-tu, mon coeur t'appelle.

Panni les nombreuses tribus arrosées par le fleuve Nsangane sur son passage, il y avait la tribu Bivangong8 . C'était une tribu très peuplée occupant un territoire assez étendu. La tribu Bivangong devait sa réputation à son hospitalité. Elle comptait plusieurs villages. Au nombre de ce.~.villages, il y avait le village Mvamguelé9 . Mvamguelé était un village ordinaire. Il n'avait rien de particulier par rapport aux autres villages ordinaires de la tribu Bivangong. Les habitants vaquaient nonnalement à leurs occupations quotidiennes. Ils chassaient, ils pêchaient et se livraient aux travaux champêtres. De temps à autre, le tam-tam résonnait pour rythmer le pas des danseurs lors des cérémonies de réjouissance. Parfois aussi, le son du tam-tam éclatait lugubrement pour annoncer un décès survenu dans une famille, et les pleurs des femmes venaient ajouter à l'alanguissement de l'atmosphère feutrée du village. A Mvamguelé donc, pour les habitants, la vie se déroulait, monotone, comme un long ruban sans fin. En dehors des cas de décès et de maladie, on n'avait pas à se plaindre. On mangeait à sa faim. On savait recevoir les étrangers. On était libre. On allait, on venait, on s'exprimait, librement. On jouissait pleinement de la liberté. La grande forêt Endoum qui fuit les peuplements d'EtoneAbandzik-Mekok-Me-Ngono10, à l'est de Minkour-MegnoungN'Ekobègne, engloutit les tribus Nfouloukoa, Yememan, Bivangong, Bilulugne, Bibao, Yemekok, Yenveng et Yemikaba, et étend son immensité jusqu'aux abords du grand fleuve Abonong, était généreuse, le sol riche et fertile, le gibier abondant. Les habitants de Mvamguelé avaient donc de quoi s'occuper. A Mvamguelé, il y avait un homme qui n'avait plus de parents ; ru père, ni mère, ni frère, ni soeur, ni enfant. La mort avait semé le vide autour de lui. Sa famille se ramenait à deux unités: luimême et sa femme; une femme qu'il avait épousée au prix d'interminables efforts. Cet homme s'appelait AKIGMANE

8 - Bivangong : Tribu des rails. 9 -Mvamguelé : Hospitalité, sans excès. 10 - Etone-Abandzik-Mekok-Me-Ngono : Nord/Est-Continent. 18

ODOUll .La femme s'appelait ESSENG MBA, fille de MBA AFANE, de la tribu Yememan12. Le couple vivait dans le plus absolu des anonymats. L'époux et l'épouse avaient ce type de visages qu'on oublie sitôt disparus tant ils sont quelconques. A l'instar des autres habitants de Mvamguelé, AKIGMANE ODOV et sa femme vivaient du produit des champs, de la chasse et de la pêche. Il jouissait de la liberté. L'existence, finalement, n'était pas si désagréable. Imperturbablement donc, le couple menait sa modeste vie de gens effacés. Comme cela arrive parfois à ceux qui croient n'avoir plus rien à gagner, du fait d'avoir vécu trop longtemps de désespoir, le bonheur frappa à la porte du couple. En effet, ESSENG MBA, l'épouse d'AKIGMANE ODOU, se trouva enceinte. Les deux époux n'en revenaient pas. Vne grossesse, un enfant en perspective, cela dépassait leur entendement. Ils étaient fous d.econtentement. Ainsi donc il y avait un Dieu pour tous. AKIGMANE ODOU se mit à prier Dieu le Père. Il invoqua ses ancêtres. Il eut une pensée pieuse pour son père et sa mère disparus depuis une éternité. Il pensa à sa petite soeur ABENDANG ODOU13 décédée subitement dans des circonstances non élucidées. Alors qu'il croyait que ce décès était l'oeuvre de mauvais esprits qui s'acharnaient contre lui pour le réduire à néant, certaines mauvaises langues l'accusèrent d'avoir sacrifié sa soeur à des fins fétichistes. Cette assertion était tellement cruelle, tellement grossière qu'il avait failli se suicider. Faire le moindre mal à sa petite soeur qui était sa raison de vivre, c'était là une idée qui n'eût jamais effleuré son esprit. Rien que d'y penser lui donnait la sensation de profaner la mémoire d'ABENDANG. Le coeur rebondissait dans sa poitrine. Il avait le tournis; il avait des nausées. AKIGMANE ODOU abandonna ces sombres pensées et revint à sa préoccupation du moment: la grossesse de sa femme. Oui, ESSENG MBA était enceinte. Oui, si tout se passait normalement, il serait bientôt père d'un enfant, peut-être de deux, et de ceux qui suivront plus tard. Cela allait changer sa vie, pourquoi pas le cours de la vie. Oui, il y avait un Dieu pour tous. Oui,
Il - Akigmane : Fils unique, solitaire. Odou : Tourterelle, nom caractérisant la solitude. 12 - Yememan : Tribu des joues pleines. 13 - Abendang :La plus belle des belles filles. 19

le bonheur n'était pas le monopole de certains, d'une caste ou d'un clan. Oui, lui aussi allait connaître ce bonheur. La grossesse se développa normalement. AKIGMANE ODOU combla sa femme de toute l'affection dont il était capable. IlIa couvrit de toutes les gâteries en rapport avec sa condition sociale. Que n'aurait-il pas fait, que n'aurait-il pas donné pour combler ESSENG MBA? Il fit même venir sa belle-mère, la maman de sa femme, pour veiller sur cette dernière et observer l'évolution de la grossesse. La mère d'ESSENG MBA s'était mise au travail. Elle veillait scrupuleusement sur sa fille. Elle lui proscrivit tou~ travaux nuisibles pour la grossesse. Elle l'alimenta sainement. A l'aide des herbes fétiches et médicinales, elle appliqua à sa fille des traitements appropriés à la croissance du bébé dans le sein de sa mère. ESSENG MBA rayonnait de santé. Sa grossesse s'était développée sans le moindre ennui. On sentait le bébé dans le ventre de sa mère, on avait même l'impression qu'on le voyait. La mère d'ESSENG MBA, qui jouissait d'une expérience éprouvée en la matière, avait confié à son gendre que le bébé attendu était du sexe masculin. Lajoie d'AKIGMANE ODOU était débordante. La maman d'ESSENG MBA s'était attelée à sa tâche avec d'autant plus d'acharnement, de sollicitude et d'abnégation qu'il s'agissait de sa propre fine. Elle avait toujours à l'esprit cette abominable rumeur diffamatoire qui avait couru, prétendant qu'ESSENG MBA était une vieil1efille rongée par la stérilité alors que cene-ci n'avait que vingt saisons sèches et autant de saisons de pluies. La méchanceté et la stupidité de l'espèce humaine n'avaient point de limite. Et la maman d'ESSENG MBA se mit à prier Dieu le Père. Une nuit, AKIGMANE ODOU, dans sa case, était étendu dans son lit. Il dormait profondément comme savent le faire ceux qui retrouvent la paix et la sérénité après avoir trop longtemps enduré les injustices, les humiliations et les stupidités de l'espèce humaine. Dans son sommeil, AKIGMANE fit un rêve; un rêve qui n'avait rien d'un rêve, un rêve qui n'était irréel que de nom. AKIGMANE vivait une scène d'une troublante réalité. Il se voyait au corps de garde s'entretenant avec son père'assis en face de lui. L'ambiance était si naturelle qu'il oublia que son père était mort depuis une éternité. Et son père parlait avec la même voix, les mêmes intonations, les mêmes gestes, la même._,assurance d'homme habitué à convaincre ses interlocuteurs; toutes choses 20

qu'AKIGMANE ODOU connaissait depuis toujours. Rien d'étonnant donc que cette rencontre avec son père n'éveillât en lui la moindre sensation tenant d'un rêve. ODOU, le père d'AKIGMANE, n'arrêtait pas de parler. Il abordait maintenant un sujet d'une importance capitale pour AKIGMANE. Il disait en substance:
"Mon fils, ta femme accouchera d'un garçon. C'est un événement heureux que tu attends. Mais je dois te dire que je suis quelque peu inquiet. Je pressens pour ce Pays des changements qui ne m'inspirent aucune confiance. Je suis incapable de te dire exactement ce qui va se passer, mais je pense qu'il vaut mieux prévenir que guérir. Je te suggère donc de laisser ta belle-mère partir avec ta femme afin que cette dernière aille accoucher dans son village natal, au milieu des siens. Cela est conforme à la tradition. "Par ailleurs, l'enfant étant sacré chez ses oncles maternels, tes beaux-parents se chargeront, avec la plus grande sollicitude et en toute sécurité, de l'initiation de ton fils. Une fois le congé de maternité achevé, tu pourras alors envisager d'aller récupérer ta famille. Je pense également, poursuivait ODOU le père d'AKIGMANE, qu'après son retour ici à Mvamguelé, ta famille devrait aller passer quelque temps chez tes propres oncles maternels de la tribu Yemikaba14 . Ceux-là ont probablement quelque chose à faire au profit de ton enfant" .

Pendant qu'ODOU parlait, une mouche taon était venue se poser sur le mollet de la jambe droite d'AKIGMANE ODOU pour lui soutirer du sang en guise de repas. Aussi, alors que les oreilles d'AKIGMANE buvaient les paroles de son père, les yeux, eux, surveillaient étroitement le manège de la mouche qui s'agrippait farouchement à sa jambe. Qu'est-ce que cela signifie? Voilà qu'une bestiole vient troubler ma quiétude au moment justement où mon père m'abreuve de toute sa sagesse! se dit AKIGMANE. Le manège ne dura pas longtemps. En effet, la mouche taon, à l'aide de son dard, foudroya impitoyablement le mollet d'AKIGMANE. La réaction ne se fit pas attendre car AKIGMANE administra à la mouche, disons plutôt à la mouche et à son mollet, une gifle meurtrière. Instantanément AKIGMANE ODOU se retrouva assis au bord de son lit. C'est alors seulement qu'il réalisa qu'il venait de faire un rêve d'une importance capitale.
14 - Yemikaba : Tribu des flammes. 21

Le message de son feu père était clair: sa femme donnerait naissance à un garçon; l'accouchement devrait se dérouler chez les parents de sa femme; par la suite l'enfant irait séjourner chez ses oncles à lui à AKIGMANE. Celui-ci se dit qu'il ne lui restait plus qu'à exécuter les consignes de son feu père. AKIGMANE ODOU alla réveiller sa belle-mère et sa femme. Il leur demanda de se préparer pour un départ imminent pour la tribu Yememan. Sa belle-mère n'exigea aucune explication. Quant à ESSENG MBA, sa femme, elle se contenta d'un sourire embrumé. Quelques instants plus tard, ils s'en allèrent. Chez ses beaux-parents, AKIGMANE ODOU exposa le motif de sa visite. La nouvelle fut accueillie avec joie. Ce qui devait arriver arriva. ESSENG MBA accoucha d'un beau bébé. C'était un garçon. Il reçut le nom d'OKOSS AKIGMANE15, fils d'AKIGMANE ODOU, de la tribu Bivangong. Quelques jours plus tard, AKIGMANE retourna chez lui, laissant son fils et son épouse aux bons soins de ses beauxparents. MBA AFANE, le père d'ESSENG MBA, le grand-père d'OKOSS AKIGMANE, n'était pas né de la dernière pluie. Il mesurait parfaitement l'importance de la mission qui lui était confiée. Aussi alla-t-il trouver NTOUM EKOURMEBOUM16, chef de la tribu Yememan. En plus de sa qualité de chef de tribu, NTOUM EKOURMEBOUM était un Maître sorcier. Il était réputé pour sa connaissance des sciences sacrées. MBA AFANE lui exposa le problème, en insistant sur la nécessité de faire d'OKOSS AKIGMANE un être d'exception. Quelques jours plus tard, dans le plus grand secret, NTOUM EKOURMEBOUM convoqua les grands sages et les sorciers érudits qu'il comptait au nombre de ses relations. L'initiation d'OKOSS AKIGMANE eut lieu au cours d'une nuit, les ténèbres étant l'apanage de ce genre de cérémonie. Tout se passa à la grande satisfaction de MBA AFANE qui avait veillé au bon déroulement de la cérémonie. Sa mission était accomplie. Revenu chez lui à Mvamguelé, AKIGMANE ODOU avait annoncé la naissance de son fils OKOSS AKIGMANE. La nouvelle n'avait pas fait de vagues, et AKIGMANE n'avait pas été
15 - Okoss : orage. 16 - Ntoum EkourelTIcboum : traduction littérale: baguette vibratoire de ventre. 22