//img.uscri.be/pth/4fdabe6f5d1e854c9e5d53f7b3a7a8ee9f329c0b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 26,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Du "système" à la torah

De
374 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 31
EAN13 : 9782296311572
Signaler un abus

" " DU « SYSTEME» A LA TORAH
Essai d'épistémologie, d'anthropologie et de théologie systémiques

« CONVERSCIENCES »

Collection dirigée par Philippe BRENOT

A l'aube du troisième millénaire, le champ scientifique éclate, les disciplines en mutation s'interpénètrent, convergence d'attitude

pour le décloisonnement des connaissances. « CONVERSCIENCES » se veut le carrefour de réflexion dans, sur et au-delà de la science,

lieu d'élaborationpluri- et transdisciplinaire. «

CONVERSCIENCES »

accueille ainsi des ouvrages de synthèse multi -auteurs (la Mémoire, tomes I et Il), des actes de réunions à thème (les Origines, Langage, Sociétés), ainsi que des essais transdisciplinaires. Au-delà du clivage des disciplines et de la dichotomie sciences exactessciences humaines, « CONVERSCIENCES un espace d'interac» crée tion pour que conversent les sciences en conversion.

Les Origines Langage Sociétés La Mémoire (Tome I) La Mémoire (Tome II) La Lecture (Tome I) La Lecture (Tome II) La Lecture (Tome III) L'analyse critique des sciences Le statut du malade Les rythmes Les .figures de la forme La théorie générale de l'évolution Faut-il brûler Darwin? Le recours de la science au mythe Le paradigme de la filiation Le corps et ses discours <9L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3812-1

Elie Bemard- Weil

DU « SYSTEME» A LA TORAH
Essai d'épistémologie, d'anthropologie et de théologie systémiques

...

...

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Ouvrages du même auteur

L'Arc et la Corde, Maloine, Paris, 1975. Précis de Systémique Ago-Antagoniste. Introduction aux Stratégies Bilatérales, L'Interdisciplinaire, Limonest, 1988. Perspectives Systémiques II : Praxis et Cognition - Colloque de Cerisy (ouvrage collectif sous la direction de E. BernardWeil et J. C. Tabary), L'Interdisciplinaire, Limonest, 1992. Ouvrages collectifs où il a participé: Violence et Vérité - Colloque de Cerisy (sous la direction de J. Dumouchel et 1. P. Dupuy), Grasset, Paris, 1985. Apprentissages et Cultures. Les Manières d'Apprendre Colloque de Cerisy (sous la direction de R. Bureau et D. de Saivre), Karthala, Paris, 1988. Les Rythmes: Lectures et Théories - Colloque de Cerisy (sous la direction de J. J. Wunenburger), L'Harmattan, Paris, 1992. Les Figures de la Forme (sous la direction de J. Gayon et 1. J. Wunenburger), L'Harmattan, Paris, 1992.

A Huguette et Nathalie. A Gilbert, qui m'a signalé des sources ayant enrichi ma recherche.

CHAPITRE I INTRODUCTION A LA SYSTÉMIQUE AGO-ANTAGONISTE

DÉCLARATION D'INTENTIONS
Nous ne proposons rien de moins - et rien de plus - que l'accès à une conception du monde et à un type d'action sur le monde en rapport avec cette conception, qui ouvriraient de nouvelles voies dans la conquête des équilibres quels qu'ils soient, ceux du corps, de la société ou de la nature, et dans l'orientation de nos désirs. La connaissance est impossible (au moins une certaine connaissance) si elle se tient à l'écart de l'action Remarquons, avant de sourciller à l'annonce d'un tel programme, que ce livre est basé sur un accord entre la connaissance et l'action - ou entre la cognition et la praxis, termes un peu sophistiqués, mais dont on verra qu'ils définissent avec plus de précision les domaines en question. Ce double objectif n'est pas si fréquent qu'on ne puisse attirer l'attention sur ce point: de nombreux ouvrages nous ont livré un remodelage de la vision de notre monde et de nous-mêmes, sans que leurs auteurs aient jugé bon d'en tirer les conséquences pour nos pratiques quotidiennes ou professionnelles; d'autres ouvrages. au contraire cherchent à guider ces pratiques, mais sans vouloir faire référence à un savoir théorique qui les justifierait, en se réclamant du seul empirisme ou d'un pragmatisme éclairé. Certes, il est d'heureuses exceptions à un tel abandon de la praxis par la 7

cognition, ou de la cognition par la praxis: Kant a bien adjoint à la Critique de la Raison Pure une Critique de la Raison Pratique, qui consiste plus, il est vrai, en une morale qu'en un guide pour l'action proprement dite; inversement, apparaissent actuellement des travaux appartenant à la praxéologie qui cherchent à identifier le logos sous-tendant les gestes, aussi bien ceux de l'artisan ou du «mécanicien» que ceux qui interviennentdans la « pratique» sociale. Le terme de logos sera souvent employé dans le présent travail. Son véritable sens n'apparaîtra que progressivement, au fur et à mesure qu'on le verra s'incarner dans des systèmes concrets, mais on peut toujours en donner les définitions habituelles: c'est la «parole », dans le sens du «verbe» créateur (employé dans ce sens dans L'Évangile selon saint Jean, mais également présent dans la Bible hébraïque sous le nom de dabar qui, fait à retenir, se traduit dans certains cas par la «parole» ou «les mots» et dans d'autres par «les choses ») ; mais logos peut aussi être traduit par «raison », ou, d'une manière dérivée, par « modèle des activités cognitives» (relatives à la connaissance). Et ce terme de logos va nous permettre, en insistant à nouveau sur le couple des éléments qui a fait l'objet des premières lignes de ce chapitre - c'est-à-dire la cognition et la praxis -, de montrer à quelle tradition de mépris de la praxis notre livre s'attaque. En effet, nous vivons encore dans le respect figé de tout ce qu'a pu apporter à l'esprit humain le prince et le « premier» des philosophes, Platon, dont on n'a pas osé, en général, dénoncer certains propos aberrants 1 - par rapport à un type de « rationalité» prête à (re)naître -, surtout quand ils sont formulés par l'intermédiaire de ce personnage à la fois réel et mythique qu'est Socrate. Ne jouit-il pas auprès du cercle des philosophes, mais aussi du public « éclairé », d'une faveur qu'il doit autant à son comportement face à ses accusateurs qu'à ses conceptions sur l'homme et les dieux? Comme il n'est pas question, à la place où nous sommes, de peser le pour et le contre, de nier la place immense et même nécessaire que le platonisme occupe dans l'histoire de la pensée humaine, nous dirons seulement qu'il est difficile d'accepter - car si nous l'acceptions encore à notre époque,
1. « Aberrant » est à prendre dans son sens atténué dérivé du latin aberratio traduit par« éloignement ».
8

toutes les ouvertures qui apparaîtront dans ce livre et dans les recherches du même type seraient irrémédiablement bouchées la distinction faite entre un « logos divin », celui que s'efforce d'atteindre le philosophe et le mathématicien en route vers le monde des Idées, et le« logos du peuple, qui sent le bouc », et qui, peu ou prou, inspire tous les autres citoyens de cette curieuse République I, des artisans aux rhéteurs et aux poètes, des ouvriers aux médecins, marins ou conducteurs de chars 2. Ainsi la mètis a peu à voir avec l'idéal élitique platonicien dont l'héritage se fait encqre sentir de nos jours. C'est une capacité d'agir au juste moment - qui est vite passé et au bon endroit, vite dépassé également dans les situations auxquelles sont précisément confrontés le marin remontant le vent, le conducteur de chars doublant son rival, le médecin rusant avec la maladie [cf. le Philèbe de Platon qui est une réfutation de la mètis (même si elle n'est pas nommée), car l'une des conclusions de ce « dialogue» est que le travail, l'expérience, la routine et le talent de conjecture basé sur les probabilités, ne permettent pas de rencontrer la vérité]. L'une des idées fondamentales qui seront ici exprimées est que la science, lorsqu'eUe passe par les voies de la systémique, et plus particulièrement de la systémique ago-antagoniste, doit reprendre modèle sur les gestes de l' homme quotidien et que cette tâche ne peut être accomplie que si le « logos divin» et le « logos du peuple» coïncident à nouveau.
~

-

-

Avantmême d'avoir écrit les termes de « systémique agoantagoniste », nous en avons donné un exemple. Car le couple « cognition-praxis» en est une illustration, parmi bien d'autres. Un des aspects les plus intéressants de ce couple est l'effet rétroactif de la praxis sur la cognition: de même que le fonctionnement normal de l'esprit nous est en partie connu grâce à l'étude et le traitement des névroses et des psychoses, de même les modèles qui permettent de simuler de nos jours le fonctionnement normal des systèmes sont tout différents selon qu'ils incluent, ou non, dès le départ, la simulation des
1. « Ce qu'il [le logos] a de vrai est poli et divin et habite le haut avec les dieux, tandis que le faux reste en bas avec le commun des hommes, rude et rappelant le bouc », La République (trad. R. Baccou), Garnier, Paris, 1.IV des Œuvres Complètes, 408 c. 2. M. Détienne et J.P. Vernant, Les ruses de l'intelligence. La mètis d£s Grecs, Flammarion, Paris, 1974. 9

déséquilibres qui peuvent survenir dans ces systèmes, et, mieux encore, celle des méthodes susceptibles de les corriger. Tout notre travail consistera à reconstituer des couples qui ont été brisés, surtout depuis deux mille cinq cents ans, à montrer comment ils fonctionnent - et les dérèglements sont légion même quand nous avons repris conscience de leur existence -, et de quelles méthodes nous disposons pour rétablir l'harmonie, la viabilité et l'expansion de ces couples qui sont toujours présents à tous les stades et dans les moindres circonstances de notre vie organique ou culturelle, personnelle ou sociétaIe. La systémique et la « science»

Le grand public et la communauté scientifique ont entendu parler de la systémique qui se propose d'étudier les systèmes (par exemple biologiques, humains) dans leur globalité. En effet, le type de science dominant à notre époque prétend reconstituer! des systèmes globaux à partir de phénomènes élémentaires isolés, grâce à des méthodes essentiellement physico-chimiques en biologie, ou par un style d'enquêtes très localisées dans l'espace et le temps en sciences humaines. II le fait d'ailleurs sans trop croire à l'efficacité de ce procédé, puisque les scientifiques qui y ont recours postulent - à juste titre - qu'il y aura toujours des « trous» dans le puzzle de la connaissance (on dit aussi que la connaissance, ou plus exactement le savoir de la science, ne peut être qu'asymptotique, c'est-à-dire qu'elle s'approche toujours plus près de la vérité sans jamais pouvoir l'atteindre). D'autres positions épistémologiques (l'épistémologie est une réflexion sur les méthodes et les finalités de la science) paraissent très éloignées de ce que l'on vient de décrire, mais appartiennent à la même famille de pensée: c'est, par exemple, la conviction d'une impossibilité d'établir le modèle global d'un système, allant même jusqu'à mettre en doute l'existence réelle de ces modèles globaux - ce qui est particulièrement observé dans certaines sciences humaines et nous en verrons des exemples dans le Chapitre III sur les « sciences» de l'histoire; ou au contraire, et c'est parfois le cas en biologie, la certitude de pouvoir un jour rendre compte de tout un domaine de la recherche à partir d'une analyse de plus en plus fine des phénomènes bio-moléculaires telle l'affirmation que le

-

10

fonctionnement du système nerveux et toutes les manifestations du psychisme seront un jour expliqués par les propriétés du neurone et des synapses. Énumérons encore quelques caractéristiques de cette science, ou plutôt des qualificatifs dont il faudra préciser le sens au cours de cet ouvrage: elle est une science analytique, réductionniste et causale I . Il nous paraît tout à fait inutile de polémiquer. Ces faits sont réels, et les phénomènes découverts par ces chercheurs existent, quelle que soit l'interprétation qu'on leur donne, mais on a le droit de rappeler qu'il est d'autres manières de concevoir le travail scientifique. La systémique a d'autres méthodes et d'autres ambitions quand elle arrive - ce qui n'est pas toujours le cas chez les systémiciens - à reconnaître l'existence d'un « fossé» entre elle et l'autre science, comme nous y avons nous-même été obligé. La systémique estime que l'on peut repérer les grande lignes, ou les lignes de force d'un système, même fort complexe en apparence, et cette connaissance autorise des types d'action inédits que les tenants de la science non systémique ne peuvent envisager, ni au plan théorique, ni au plan pratique. La systémique a donc particulièrement lieu d'intervenir en présence de ces systèmes lorsqu'ils sont le siège de déséquilibres (le corps ou l'esprit malades, les désordres écologiques de la nature, les sociétés ou les entreprises en dysfonctionnement). Bien plus, beaucoup de systémiciens - mais pas tous car certains voudraient situer leurs travaux dans la mouvance de la science officielle alors qu'ils nous paraissent en rupture avec elle (on en verra des exemples au Chapitre II « Éloge de la Circularité») - pensent que leur « discipline» permet d'atteindre, occasionnellement, la vérité ou ce qu'on appelle le réel, alors que, on l'a vu, il s'agit d'une prétention coupable dans le cas de la science réductionniste qui ne saurait qu'accumuler du savoir. Cette
1. La cause est ce qui précède l'effet. C'est du moins la définition la plus évidente de nos jours. Cependant, les historiens de la philosophie pourraient nous rappeler qu'il existe, chez Aristote, quatre types de cause: efficiente, matérielle, formelle, finale. La définition que nous avons donnée correspond évidemment à la cause efficiente, alors que, on le verra, la cause finale intervient dans la systémique, et que le couple «cause formelle - cause matérielle» (ou «forme - matière ») pourrait être considéré comme une survivance des couples d'opposition pré-socratiques, donc ago-antagonistes. Il

vérité n'est évidemment pas celle que se représente ou plutôt n' arri ve pas à se représenter la science causale et réductionniste. On découvrira plus loin à quelles conditions et sous quelle forme la vérité peut advenir dans le cadre de la science systémique. Il nous faut nuancer la notion de globalité car il ne saurait être question de découvrir l'unité et la fonction d'un système dans une sorte de formule qui les résumerait. Jamais le systémicien ne doit oublier que chaque élément qui participe à un système dispose d'une autonomie, même quand il reste soumis à un plan ou à des objectifs d'ensemble I. La réalité est encore plus subtile comme on s'en rendra compte dans ce même Chapitre II où nous rappellerons, avec des exemples peu connus, comment la systémique conçoit les relations du tout et des parties. Ne percevoir que la globalité du système de l'État par exemple, c'est ouvrir la voie à des systèmes totalitaires, nier cette globalité revient à préconiser un comportement anarchique, défendre l'autorité de l'État et l'autonomie des citoyens paraît alors la «quadrature du cercle », mais la systémique est là pour la résoudre... La précédente section avait débouché sur la prise de conscience d'un couple ago-antagoniste. La section en cours ne peut qu'opérer de la même façon, et le lecteur aura compris que nous sommes maintenant en présence d'un couple constitué par la science dite réductionniste et la science systémique (ce que nous appellerons parfois science de type I et science de type II). Le passage nécessaire de l'une à l'autre science [l'existence d'allers-retours et même d'effets de «boomerang» (S. Braten) entre les deux sciences pour traiter de n'importe quel sujet d'études a d'ailleurs été soulignée par divers auteurs (H. H. Pattee, J.A. Goguen et F. Varela, J. de Gerlache et M. Lans.. .)]. Ces sciences représentent deux choix irréductibles l'un à l'autre, mais elles sont toutes deux nécessaires pour vivre harmonieusement dans notre monde et le gérer au mieux des intérêts de ceux qui l'habitent. Cette phrase risque de paraître énigmatique, voire contradictoire à certains: après avoir énoncé
I. Dans «L'âme et la forme », in Logos et Théorie des Catastrophes, J. Petitot éd., Patino, Genève, 1988, A. Pic hot remarque: «Tout se passe comme si chacune des parties e de l'être vivant v était conçue et réalisée par le reste (v - e) de cet être en fonction d'une idée de la totalité et en vue de la constitution et du maintien de l'être dans une entité distincte ». p. 257. 12

qu'un choix exclut l'autre, comment recommander de les choisir tous les deux? Voilà donc déjà une illustration des difficultés à entrer dans la. systémique ago-antagoniste : il faut apprendre à vivre divisé, voire écartelé entre des options opposées ou à tout le moins différentes pour un même problème. Ici, les deux options sont ces deux types de science et le problème qui leur est commun est« mieux comprendre, mieux agir ». La solution est l'alternance des parti-pris, sans que l'un puisse conduire à l'autre de quelque façon que ce soit. Il faut accepter ces incessantes ruptures auxquelles en général notre éducation intellectuelle ne nous a pas préparés, car on n'imagine pas à quelle liberté de pensée et de geste, à quelle jouissance au sens lacanien du terme, un tel comportement peut nous conduire quand il devient une seconde nature (en fait notre nature originelle). Uodes corollaires de ce comportement est de n'attribuer aucune supériorité à l'une de ces options alternantes. On nous accordera qu'il y a tout de même une différence entre la systémique ago-antagoniste qui accepte cette alternance en valorisant d'une manière égale les deux options, et la science réductionniste qui la refuse ou qui, plus exactement, n'est pas capable, en général, d'imaginer seulement sa possibilité. Donnons un exemple fécond de cette alternance dans notre cas personnel. Les thérapeutiques bipolaires ou unipolaires paradoxales que nous avons proposées pour certaines affections neurologiques et/ou malignes ne pouvaient apparaître que dans le cadre d'une science à visée globalisante (ces thérapeutiques restent incompréhensibles au scientifique réductionniste tant qu'il n'a pas fait un « saut », même momentané, dans l'autre camp); par contre, lorsque nous avons voulu mettre en évidence l'action d'une hormone, la vasopressine, à type de facteur de croissance sur des cultures de cellules malignes (la vasopressine était seulement connue pour ses actions antidiurétiques, vasopressiniques et autres, sans rapport avec celles dont nous cherchions à démontrer l'existence), il nous a fallu recourir à des techniques de laboratoire typiquement réductionnistes I. Cependant nos deux types de recherche étaient pour ainsi dire scellés dans l'unité d'un projet, cherchant à développer les connaissances préexistantes sur les
I. Bernard-Weil E. et DaLage c., Inhibition by cortisol of the favourable effect of lysine-vasopressin on the growth of HeLa cell cultures, Experientia, 1968,24,1001. 13

antagonismes surréno-posthypophysaires, dans le cadre duquel chacune de ces hormones devait révéler des types d'action opposés: on savait que la cortisone avait des effets diurétiques, contraires donc à ceux de la vasopressine, on savait que la cortisone ralentissait la croissance des cellules cancéreuses; il Y avait donc une case vide dans le tableau des actions antagonistes de ces deux hormones... et c'est en suivant cette voie systémique qu'il a été permis de la remplir. On peut se demander pourquoi la coopération adversive des deux sciences a mis si longtemps pour s'organiser et donner ses premiers fruits (vers l'aube du XXèmesiècle). On peut esquisser une explication. La science réductionniste devait être assez forte avant de pouvoir se confronter aux sciences de la globalité. Ce dernier type de pensée, très vivace chez les Présocratiques, devait donc s'effacer pendant quelques millénaires, face à deux poussées de la pensée analytique et réductionniste, la première poussée justement à l'époque de Platon et d'Aristote qui, pour des raisons différentes, ont pu contribuer à son essor, et la seconde, plus tard, à la Renaissance et à l'aube des temps modernes (pour schématiser), car cette même science analytique va devoir se dégager de l'étreinte d'une pensée globalisante, celle des premiers scolastiques médiévaux - dont certains aspects resteront du reste valables s'ils ne s'opposent pas à l'alternance que nous avons évoquée tout à l'heure (cf. les commentaires sur l'œuvre bonaventurienne au Chapitre V). Comme il ne nous est pas possible d'argumenter plus avant cette conjecture - du fait des objectifs que ce livre s'est fixés et aussi parce que nous n'avons pas le loisir (ou peut-être les capacités) de travailler en historien des sciences sur ce sujetcontentons-nous de citer un extrait de l' œuvre de Rabelais qui se situe, historiquement et littérairement, à la charnière de deux épistémè (ce mot est d'un bon usage pour définir les modes de penser, de raisonner, de se représenter le monde, ainsi que les a priori et les finalités de la réflexion, voire de la recherche scientifique, à une époque donnée). C'est dans le Tiers Livre, lors de la consultation par Panurge de divers sages qui pourraient le conseiller sur l'opportunité de choisir une épouse. Au Chapitre 35, Trouillogan, philosophe « sceptique », et peu désireux de s'engager comme on dit aujourd'hui, répond à la question: «Me doibz-je marier ou non? », « Tous les deux ensemblement », puis «Ne l'un ne l'aultre ». On pourrait
14

d'ailleurs se demander à propos de ces réponses, si Trouillogan n'est pas aussi un précurseur des systémiciens ago-antagonistes, mais cela demanderait sérieuse réflexion, et ce n'est pas Trouillogan qui nous intéresse en ce moment, mais Rondibilis, un médecin, comme Rabelais, et un bon connaisseur des logiques médiévales, également comme Rabelais. Voici ce que dit Rondibilis après les déclarations de Trouillogan : « Ainsi, mettons-nous neutre en médicine, et moyen en philosophie, par participation de l'une et l'aultre extrémité, par abnégation de l'une et l'aultre extrémité et par compartiment du temps, maintenant en l'une, maintenant en l'aultre extrémité ». Rondibilis distingue donc absolument le médecin du philosophe, le premier doit rester neutre vis-à-vis des singuliers problèmes que se pose le second: il s'agit des considérations de ce dernier sur les opposés I, qui ne reflètent pas seulement un «jargon scolastique» ridicule au même titre que plus tard les propos d'un Diafoirus, mais qui font aussi allusion à des travaux très connus à l'époque sur la logique des opposés. Ainsi, premier cas envisagé, l'objet (ou le système) auquel s'intéresse le logicien (dans ce cas le destin marital de Panurge)

peut participer à l'un et l'autre des extrêmes (<< tous les deux
ensemble ment »), ou bien, second cas, il va, par le moyen de 1'« abnégation », éliminer les extrêmes (<< l'un ne l'aultre »), ne ou enfin, dernier cas, il va osciller d'un extrême à l'autre [l'alternance dont nous avons déjà parlé ?]. D'après G. Defaux, Rabelais aurait même enrichi cette logique préexistante en associant à ces considérations sur les opposés la notion de temps (troisième cas) - préfiguration alors des mutations de la logique moderne qui accorde une importance croissante au temps, dans les recherches de Spencer-Brown par exemple (pour la logique classique, il n'y a pas à proprement de parler de temps qui passe, lorsque l'on « va» de la « majeure» à la conclusion d'un syllogisme). Mais nous ne voulons pas nous laisser entraîner dans ces intéressantes voies latérales, et seulement souligner comment Rabelais avait conscience d'une
I. Cette référence rabelaisienne vient d'une lecture de l'introduction d'un livre de Gérard Defaux« Pantagruel et les Sophistes », 1973, pp. XVI-XVII. Cette logique médiévale, « représentative d'un état d'esprit et d'une culture aujourd'hui disparus », semble encore garder quelque intérêt de nos jours, mais devrait être réétudiée à la lumière des couples dont font usage certaines recherches contemporaines. 15

séparation nécessaire, au moins pour un temps, entre la science médicale de l'époque et les traditions philosophiques de la scolastique. A notre avis, il s'est bien gardé de jeter un opprobre définitif sur l'enseignement de cette scolastique, mais a seulement pensé qu'il fallait l'occulter, en attendant qu'une médecine moderne (analytique, réductionniste?) ait pu suffisamment se développer. Donnons-en comme preuve le commentaire final de Pantagruel sur la première partie de l'étrange prestation de Trouillogan : «J'interprète avoir et ne pas avoir de femme de la façon suivante: Avoir une femme, c'est en faire l'usage pour lequel la Nature la créa, c'est-à-dire pour donner aide, divertissement et compagnie à l'homme; ne pas avoir de femme c'est ne pas s'amollir à son contact, pour ne pas altérer à cause d'elle cet unique et suprême amour que l'homme doit à Dieu, ne pas négliger les devoirs qu'il a naturellement envers sa patrie, envers la République, envers ses amis, et ne pas laisser de côté ses études et ses affaires pour complaire continuellement à sa femme. Si l'on prend avoir et ne pas avoir de femme de cette façon, je ne vois pas d'opposition ni de contradiction dans les termes» (d'après la translation du Rabelais Œuvres Complètes, Seuil, Paris, 1973, G. Demerson éd.). Peut-être ne sommes-nous pas suffisamment sensible à l'ironie rabelaisienne? Par contre l'ambiguïté des affirmations de cet auteur ne nous a pas échappé, et nous en retrouverons plus loin une nouvelle illustration. Sérieux doutes sur ln possibilité d'exposer la systémique ago-antagoniste en dehors des systèmes particuliers où elle se manifeste Tout ce livre consistera en l'exposé du fonctionnement, normal ou pathologique, de couples très variés, choisis d'ailleurs en général en dehors du champ médical. Cependant, il nous faut - car c'est l'usage - proposer dans ce premier Chapitre des considérations très générales, dont l'intérêt sera il est vrai mieux perçu quand le lecteur aura progressé dans le livre et pourra retourner vers ces notions un peu abstraites et les mieux comprendre grâce aux exemples concrets qu'il aura rencontrés. L'ago-antagonisme n'existe qu'incarné dans des systèmes concrets qui seront décrits dans les prochains 16

'--

Chapitres, tels les « cîrcularités » chez Michel Foucault, Boris Vian, Lichtenberg, Italo Calvino, les paradoxes et les rythmes dans les sciences biologiques et humaines, les métaphores et les oxymorons en sémiotique poétique (greimasienne., barthienne ou autre), et encore le couple« sagesse-intelligence» dans la Bible ou les couples d'actions opposées que l'on observe dans les rites sacrificiels hébraïques. Si on essaye de détacher la systémique ago-antagoniste de ces systèmes concrets pour révéler ce qu'ils auraient en commun, les difficultés ne manquent pas d'apparaître. Tant qu'on n'est pas trop loin du système qui a servi de point de départ à cette tentative de décrire un modèle général, on peut encore avancer à pas assurés. Mais, peu à peu, quand toutes les amarres se sont rompues - et nous sommes maintenant proches de ce stade! et que le discours devient purement épistémologique, alors on voit les certitudes vaciller, on court le risque d'une déconnection vis-à-vis des systèmes réels, et la théorie, fonctionnant en circuit fermé, va pour ainsi dire s'exténuer, s'effilocher comme des lambeaux de brume évanouissante et flottante qui s'élèvent au-dessus des landes désertes de notre esprit. Le seul remède est de repartir très vite vers le système concret qui a été le prétexte de cette théorisation, ou vers un autre. C'est donc à cet effort d'aller et retour entre le premier Chapitre et les suivants que nous convions le lecteur. Il aura certainement identifié dans ce va-et-vient la trace d'un nouveau couple ago-antagoniste, celui formé par: modèle général- modèle particulier.

PÉDAGOGIE MÉTAPHORIQUE
On expliquera au Chapitre IV pourquoi une « bonne» métaphore est toujours une incarnation des systèmes ou modèles ago-antagonistes, et de nombreuses illustrations en seront données à cette occasion. Toutefois, nous pouvons justifier par ce biais le recours aux métaphores dans d'autres chapitres de c.e livre, y compris dans cette Introduction très générale, car elles constituent un outil légitime, à la fois de pédagogie et de recherche, pour toutes les disciplines qui peuvent bénéficîer de l'approche systémique. Un problème est en effet de communiquer à ceux qui ne l'ont pas 17

encore spontanément éprouvé ce qu'est une dynamique indéfinissable avec les seuls instruments du discours logique exigé par la science réductionniste (il est bien sûr une communication possible par le langage des mathématiques et des computers, mais nous avons choisi de ne pas en faire mention dans ce livre I). Voici donc venir la métaphore de «l'échafaudage volant ». Cet échafaudage, devant la façade de l'immeuble, est suspendu par deux cordes dont les longueurs x et y sont réglées par des treuils, eux-mêmes commandés par un ordinateur sur le toit (fig. I-Ia). Ce système assure d'abord la régulation antagoniste, c'est-à-dire l'horizontalité de la passerelle, qui sera respectée pour x = y, facteur de sécurité pour l'ouvrier. Il assure également la régulation agoniste, c'est-à-dire la hauteur requise pour que le travail puisse être effectué, et qui sera obtenue pour x + y = m, facteur cette fois-ci d'efficacité. Si l'une ou/et l'autre de ces régulations n'était pas assurée, les conséquences en seraient redoutables pour la sécurité et l'efficacité du travailleur. Ensuite, nous montrons un cas «pathologique» où cette régulation a échoué. Si l'échafaudage volant est devenu oblique, l'épistémè dominante incite à appuyer sur le bord le plus élevé (fig. Ib), mais une telle manœuvre est inefficace dans les systèmes ago-antagonistes, fait attribuab1e par exemple à un raidissement du câble le plus court. .. ou à un allongement du câble le plus long, décidé par l'ordinateur défectueux pour contrarier la manœuvre! En fait, il faut appuyer à la fois sur les deux extrémités de l'échafaudage volant (fig. lc), y compris celle qui est abaissée, et cette manœuvre paradoxale (seulement en apparence) permettra de retrouver les deux types d'équilibre que nous avons définis.

I. Dans notre Précis de Systémique Ago-Antagoniste. Introduction aux Stratégies Bilatérales, L'Interdisciplinaire, Limonest, 1988, on peut trouver deux Annexes résumant une partie de nos travaux bio-mathématiques. 18

I
I

!
(a)
I

~

i' i: !:I_ ; :1:
l l

l Y;I i
:1

,

! ;_,~I
i . ri'
r

('

~ il!
I: I

~
- -

I

I!

f"
I

YJ i
'

Il

I

I
,
I l

I

,."~
?

,'r

,. "

'

"

r , I l

'

.;;t:/.'

'0. ,~,.;' l
'~'~'

1

I
I

I
!
'

,

i ~~"~.~"'~--:I ' ".".-"!
l

I,4 l

m ' ~2

."

I

-,

'

I

~s"
antagoniste

"gul'tloo I
agoniste

'~
(b)

'

i
1'

bJ~ i~:::
:I;i'

I :,;:=
,;" I
I

f;li
-

.

('

~ Ii:

:~: ,,,- ,

:;L
I

~
~'r

:i
-'II

<:'~

~

,

'

fjt:::::~1
;

11
"-; 1/,
I

'~_

I

i'

l~

(c)

~ iN
!
I

l ,,:Z:

u
._

: il

~

;
-

l

:--

'~I
~ 'm liT

, I

:

!ct~_~::.-_:~!

i" I:

I

~/
Document 1

Pour que la métaphore soit encore plus représentative du fonctionnement des systèmes que nous avons à charge de rééquilibrer en bio-médecine, il faut encore supposer que l'échafaudage est le siège de petits mouvement rythmiques, de part et d'autre des positions d'équilibre, ce qui pourrait surprendre le travailleur qui s'y trouve, mais qui apporterait peut-être, qui sait ?, un certain type de confort. De même, les manœuvres destinées à rétablir l'équilibre supposent elles aussi une action rythmique (on appuie, on relâche un peu...)

Signalons que le « modèle mathématique de la régulation des couples ago-antagonistes » permet de reproduire la dynamique
de « l'échafaudage volant» telle que nous venons de la décrire empiriquement, et notamment celle, contre-intuitive, qui doit opérer lors du contrôle des déséquilibres. La métaphore a un intérêt énorme, ou un avantage par rapport au discours logique (et en un sens réductionniste) qui constituera la prochaine section de cette Introduction. Certes la métaphore ne permet pas de comprendre à proprement parler ce qu'est la systémique ago-antagoniste, mais elle conduit à son intériorisation directe par le lecteur, ou plus simplement à la constatation par celui-ci que cette systémique existait déjà dans son esprit, où de plus elle fonctionnerait de la même manière que dans les cellules de son corps.

LES HU}T CARACTÉRISTIQUES DE LA SYSTEMIQUE AGO-ANTAGONISTE
Elles ont un double résultat: faciliter d'une part l'approche de cette systémique, évaluer d'autre part avec une telle « grille» les autres modèles appartenant à ce que l'on peut appeler le phylum (Ie rameau, la famille) aga-antagoniste. Première caractéristique. Définition

Définissons d'abord les notions d'antagonisme et d'agonisme, ce qui ne sera pas difficile à saisir après l'exposé de la métaphore de «l'échafaudage volant ». Les actions antagonistes correspondent à des effets opposés sur certains récepteurs de ces actions, les actions agonistes correspondent à des effets de même sens sur d'autres récepteurs (ou d'autres 20

parties du même récepteur) 1. Ou encore, on dira que la régulation antagoniste concerne les valeurs relatives, la régulation agoniste les valeurs absolues de ces agents. La seule notion de couple d'opposition (sans l'agonisme) est en effet insuffisante: par exemple, un smicard et un P.D.G. peuvent avoir chacun un budget équilibré (entrées = sorties), mais leurs situations respectives sont très différentes du point de vue de l'agonisme (intensité du flux d'argent). La systémique ago-antagoniste, ou le modèle agoantagoniste (c'est le terme que nous emploierons le plus souvent dans cette section), se compose: a) d'un couple de forces; b) d'un «ordinateur» réglant l'équilibre de ces forces au point de vue agoniste et antagoniste; c) d'un récepteur sensible à l'action de ces forces. On peut se représenter ce modèle avec une ligne horizontale dont les deux extrémités correspondent aux deux forces agoantagonistes, et, sur un axe vertical qui la croise en son milieu, l' « ordinateur» en haut, le récepteur en bas. L'« ordinateur» règle l'équilibre antagoniste (pour que x you x = y + «quelque chose », en dépit des perturbations) et l'équilibre agoniste (pour que x + y = « quelque chose », en dépit des perturbations). Ces « quelques choses» servent donc de valeurs de référence, ou de normes, elles peuvent varier au cours du temps. Elles ne sont pas déterminées par le modèle, mais imposées au modèle. Ce « quelque chose» ajouté dans la régulation antagoniste peut laisser perplexe. En fait, l'équilibre antagoniste ne se fait pas toujours autour de l' «horizontalité ». S'il existe par exemple une régulation de l'équilibre antagoniste dans la «bisexualité psychique », notion très couramment acceptée de nos jours, il est évident que le niveau d'équilibre antagoniste n'est pas le même chez l'homme et chez la femme

=

I. L'usage de ces termes provient du vocabulaire de la pharmacodynamie, une science qui s'intéresse à l'action des médicaments, et, plus généralement à certains phénomènes de la biologie moléculaire : un agent agonisted'un autre agent a donc les mêmes effets que lui. Ainsi, pour la systémique agoantagoniste, l'agonisme correspond à ce que des agents opposés ont néanmoins en commun. Le problème se complique un peu du fait que le terme d'agonisme est parfois employé dans la littérature ou les sciences humaines comme synonyme d'antagonisme, avec une nuance de combat entre les « agonistes ». En fait, agon peut signifier que l'agent est présent en compagnie d'autres agents, comme les acteurs le sont sur une scène, mais sans la connotation d' « adversaires ».
21

(et d'un homme à l'autre ou d'une femme à l'autre). Mais on peut admettre, à titre d'hypothèse, que chaque individu cherche, au moins durant une certaine période de temps, à maintenir les mêmes proportions entre ses composantes masculine et féminine (cf. un essai de modélisation mathématique du «complexe d'Œdipe» dans notre ouvrage L'Arc et la Corde, Maloine, Paris, 1975). Cette définition nous permet de préciser ce que nous entendons par normalité: le modèle fonctionne normalement quand les normes de référence sont satisfaites, quelles qu'elles soient; son fonctionnement est anormal dans les autres cas. Toujours dans le cadre des généralités, il nous faut rappeler

que le « modèle de la régulation des couples ago-antagonistes »
est bien un modèle général, commun à d'innombrables systèmes réels, ou encore un modèle de fonction, ici la fonction d'équilibration et de croissance (ou de décroissance). Ce type de modèle est relativement peu fréquent - on en donnera d'autres exemples - car la« mode» épistémologique s'oppose pour l'instant à ces démarches généralisantes, du fait d'une compréhension insuffisante des problèmes liés à la hiérarchie, aux ni veaux, au théorème de Godet... (on en parlera à différentes reprises, notamment dans les Chapitres V et VI ; cf. aussi la huitième caractéristique infra). Deuxième caractéristique. La notion d'équilibration

L'équilibration du couple doit être considérée comme un processus sous tension, donc loin de l'équilibre au sens de la thermodynamique prigoginienne, c'est-à-dire qu'il faut que ce processus puisse trouver de l'énergie quelque part pour rester dans l'état de tension où il se trouve. L'équilibre sous tension n'est donc pas le repos, loin de là, mais c'est à notre avis la seule manière de trouver la paix de l'esprit et du corps comme l'évidence dans nos décisions [en dehors peut-être, pour le premier de ces termes, d'un accès direct à un état (mystique ?) où la systémique ago-antagoniste n'a plus cours]. Mais cette condition ne définit pas encore le modèle agoantagoniste, car tout modèle loin de l'équilibre n'est pas nécessairement dans un état d'équilibration au sens où nous l'entendons: tous ces systèmes qui « galèrent» pour conserver la tension qui leur permet de fonctionner n'arrivent pas 22

forcément à équilibrer leurs constituants (dans le corps humain, dans le corps sociaL..) Cet état d'équilibration peut survenir sous deux aspects: asymptotique (le point d'application des forces devient immobile, comme deux équipes de tireurs de corde, figées, tel un groupe sculpté dans le marbre, si leurs efforts s'équilibrent exactement), ou plus souvent sous forme oscillatoire (on appelle cet aspect en mathématique « cycle-limite») (il s'agira alors de deux scieurs de long, chacun ayant tour à tour l'avantage sur son vis-à-vis). On verra plus loin un troisième type d'équilibration, chaotique! Troisième caractéristique. Les réseaux ago-antagonistes

Il est possible de modéliser l'action de plusieurs couples sur un même récepteur (par exemple, si nous avons pu mettre en évidence l'action d'un couple hormonal ago-antagoniste sur la multiplication des cellules cancéreuses, ce fait ne doit pas faire oublier tous les autres couples de stimulation-inhibition qui ont été identifiés à propos de ces mêmes cellules). On peut démontrer qu'en cas de déséquilibre global, le contrôle optimal (la thérapeutique par exemple) sur un seul de ces couples est capable d'entraîner un rééquilibrage lui aussi global du système... Mentionnons que les réseaux ago-antagonistes fonctionnent eux-mêmes d'une façon ago-antagoniste, et, pour le comprendre, il suffit d'imaginer un couple ago-antagoniste dont les deux éléments sont eux-mêmes des couples ago-antagonistes. Ainsi peuvent se constituer des réseaux, dans les deux sens, macro- et micro-, aussi étendus qu'on le désire. En fait, ces réseaux font disparaître la notion de hiérarchie dans les systèmes, remplacée par une sorte de systémique holographique
ou fractale, qui répète à tous les « niveaux» le même modèlel .

Ou plus exactement, ces réseaux imposent l'idée d'un couple ago-antagoniste formé par «hiérarchie» et «autonomie »,
I. On sait que si l'on fragmente un hologramme, chaque fragment permet de reconstituer l'image initiale dans sa totalité (avec un peu moins de « définition »). De même l'agrandissement du détail d'un dessin fractal (8. Mandelbrot) permet de retrouver le dessin initial. Dans le cas du modèle ago-antagoniste, il ne s'agit pas de la répétition d'une forme statique, mais de la répétition d'un type de fonctionnement dynamique des systèmes. 23

chacun des couples élémentaires d'un réseau agoantagoniste «oscillant» entre l'affirmation d'autonomie et la dépendance hiérarchique 1. Si notre livre permettait la réalisation ou la correction des (rares?) cas de dysfonctionnement des réseaux ago-antagonistes dans les administrations (le demandeur fait partie du réseau au même titre que le responsable de l'autre côté du « guichet»), dans les entreprises, dans la nation ou dans un cadre supra-national (européen par exemple), son élaboration en aurait été d'autant plus justifiée. Nous voudrions maintenant faire une brève allusion aux attracteurs étranges qui, précisément, peuvent apparaître au sein de ces réseaux ago-antagonistes (on peut observer leur apparition en faisant fonctionner le modèle mathématique de ces réseaux, mais il y a lieu de penser qu'ils existent dans les systèmes réels modélisables par ce modèle). Ces attracteurs étranges appartiennent à cette dynamique chaotique qui nous est connue depuis peu de temps (cf. le travail princeps de E.N. Lorenz en 1963) et dont on discute encore pour savoir quelle est l'étendue du domaine où elle s'applique. Les attracteurs représentent des zones assez bien limitées [on peut les voir comme des sortes d'excavations ou de cuves grossièrement sphériques dans lesquelles se déplace un objet, cet objet pouvant représenter, selon sa position dans la cuve et par rapport à l'ensemble des cuves, les coordonnées des valeurs des éléments (par exemple des taux d'hormones dans le sang) d'un ou plusieurs couples ago-antagonistes], mais dans ces zones assez bien limitées, les trajectoires de l'objet sont imprévisibles, elles sont chaotiques. Cependant, si la position de l'objet à l'instant t ne peut jamais être annoncée, la dynamique de l'objet autorise une prévision scientifique, puisque l'objet doit rester confiné dans cet attracteur dont on connaît « à peu près» les limites et la position, et dont il est « raisonnable» de penser qu'il ne s'échappera pas spontanément. C'est pourquoi nous avons proposé la notion, insolite au premier abord, d'attracteurs étranges équilibrés ou déséquilibrés selon les limites et la position de la cuve où
1. Cf. Morin E., Peut-on concevoir une science de l'autonomie?, in L'Autonomie, P. Dumouchel et J.P. Dupuy éds, Seuil, Paris, 1983, pp. 317325. 24

l'objet se déplace (la cuve devrait se trouver par exemple au centre du local où elle est placée, mais elle a migré vers un des coins et, dans ce cas, les taux d'hormones ne sont plus les mêmes, en moyenne, que si la cuve se trouvait à sa place). De même, il serait possible d'envisager le contrôle (ou le traitement) de ces attracteurs étranges déséquilibrés, pour ramener la cuve au bon endroit, sans devoir modifier nécessairement le comportement chaotique de ces objets. Il y a encore presque tout à faire pour aborder, conceptuellemenLaussi bien que matériellement, le problème d'une action sur une dynamique chaotique, mais il semble urgent d'y penser. Au fond, à côté des «tireurs de corde », des « scieurs de long» déjà cités, il y aurait des «pas de deux» dont les interprètes danseraient des figures toujours nouvelles, mais jamais en dehors d'une scène. En biologie en tout cas, on est passé en quelques dizaines d'années des (dés)équilibres asymptotiques aux (dés )équilibres cycliques (oscillations régulières), et l'on en vient à se demander à présent si tous les phénomènes biologiques ne seraient pas mieux représentés par des attracteurs étranges. Divers auteurs ont essayé de montrer que cette dynamique chaotique pouvait dans certaines circonstances être avantageuse à l'organisme humain (notamment si l'on considère qu'un attracteur étrange se comporte comme un réservoir infini de fréquences, aptes à satisfaire les besoins de l'organisme obligé de s'adapter aux modifications de l'environnement). La même situation se profile en économie, en socio-politique... Disons seulement que la version mathématique du modèle décrit dans ce livre est valable pour la simulation de toutes ces formes d'équilibre et de déséquilibre et peut-être aussi de la correction de toutes les formes de déséquilibre I.

Quatrième caractéristique. Les dichotomies de la modélisation Nous n'indiquons ici qu'une simple liste. Certaines de ces dichotomies seront explicitées dans la dernière partie de ce
I.Bemard-Weil E., « Management of chaotic systems with the model for the regulation of agonistic antagonistic couples », in Uncertainty on Knowledge Bases, B. Bouchon-Meunier et R.R. Yager éds, Springer-Verlag, 1991, pp. 498-507.
25

chapitre. D'autres ont déjà donné lieu à des commentaires dans les pages qui précèdent. Le modèle ago-antagoniste peut satisfaire les conditions qui doivent être posées pour un bon modèle en systémique. À la fois ouvert et fermé, synchronique et diachronique, conciliant (et opposant) hiérarchie et autonomie, modèle dans l'esprit de l'observateur et dans le système observé, modèle général et modèle particulier, modèle empirique et modèle formalisé, modèle a priori et modèle a posteriori, homéostatique et homéorhétique, simple et complexe, théorique et pratique, rendant compte de l'émergence et de l'immergence, de l'autoorganisation et de l'hétéro-organisation, de la transcendance et de l'immanence, du conventionnalisme et du réalisme, et aussi de l'existence (auto-référentielle) du couple systémique agoantagoniste - réductionnisme.. . Tous ces aspects ne seront pas développés dans ce livre, et d'ailleurs il en est sûrement d'autres qui nous ont échappé. Mais cette simple énumération - dont certains termes peu courants auraient mérité une explication - est surtout là pour montrer dans quelles directions on peut poursuivre les recherches à partir du modèle ago-antagoniste. Signalons toutefois que l'existence de quelques-uns de ces couples n'a pas échappé à des observateurs sagaces, notamment dans le camp des systémiciens. Mais l'étude la plus célèbre sur ce sujet est celle de Holton l, un physicien qui appelle ces couples thèmata et se garde bien d'aller au-delà de leur simple mise en évidence en les rattachant à une source « ontologique» (cet auteur refuse de les considérer comme s'ils étaient des « êtres» ou des invariants structurels). Cinquième caractéristique. La division constituante

Elle fait sienne une propriété bien soulignée par Freud et surtout Lacan, celle de la « division constituante» du couple (dans ce cas, le couple formé par le Sujet d'une part, l'objet du désir ou objet petit a inséré dans le champ de l'Autre d'autre part). Cette «division constituante» est le propre de tout système ago-antagoniste, qu'il soit biologique ou culturel. Il y a même répulsion entre les deux éléments du couple, qui n'ont à proprement parler aucune possibilité de fusion, de connexion
I. Holton G., L'Invention scientifique (trad. P. Scheurer), PUF, Paris, 1982. 26

directe, de. connaissance mutuelle, de complémentarité ou de synthèse. Seul, le système dans lequel ils sont inclus autorise leur fonctionnement harmonieux (ou déséquilibré si le modèle est mal réglé, mais les deux éléments y sont toujours « enfermés»), généralement sous la forme d'une alternance. Comme ces concepts peuvent paraître bien abrupts, nous nous permettrons - mais ce n'est pas la première fois dans cette section qui se voulait au départ «cours magistral» - de recourir à une métaphore, mode de discours plutôt réservé à la section précédente. Nous la trouverons dans Le Livre des Psaumes, Psaume XIX, car la systémique ago-antagoniste - et la systémique en général - doit chercher son bien autant dans la science actuelle en mouvement que dans les traditions qui se sont conservées jusqu'à nous:
Les cieux racontent la gloire de Dieu, et l'étendue proclame l'œuvre de ses mains. Le jour en fait le récit au jour, la nuit en donne connaissance à la nuit. (trad. Rabbinat français sous la direction de Z. Kahn), XIX, 1-2.

Jour et nuit sont séparés par la division constituante, le jour n'en fait pas le récit à la nuit au crépuscule, la nuit n'en donne pas connaissance au jour à l'aube. Ils ne parlent qu'à euxmêmes, et pourtant ils sont le support d'une activité harmonieuse et rythmique. Ainsi, l'autonomie, biologique par exemple, est pour nous la main de fer qui maintient ensemble des couples (hormonaux, métaboliques, immunologiques, psychologiques.. .), dont les constituants exercent d'incessantes tensions centrifuges, même «au repos» en l'absence de stress (à comparer avec l'autonomie selon P. Vendryès, F. Varéla ou J.e. Tabary). Il serait plus exact d'ajouter que la« main de fer» a été librement choisie par les couples, pour se contraindre à ne pas se dissocier, ni à se dissocier des autres couples. Répétons, dussé cette réaffirmation paraître de nature obsessionnelle, que nous ne pouvons accepter dans la systémique ago-antagoniste que des couples avec leur «division constituante », et que nous échappons à cette systémique chaque fois que l'on tente de privilégier un élément du couple (un élément originaire!) ou d'aller à la recherche, 27

illusoire pour nous, d'un troisième terme, d'une troisième voie ou d'une synthèse. Il faut absolument extirper de la systémique ce qui est au contraire une constante de la rationalité non systémique, et cela afin de laisser libre cours à une conflictualité des deux rationalités qui vont se partager le monde, une conflictualité équilibrée, viable et génératrice de bienfaits au-delà de qu'on peut imaginer après la simple suppression de l'obstacle à leur confrontation. Sixième caractéristique. L'homéostasie pathologique

On croirait à tort que les déséquilibres observés dans un système concret simulable par la systémique ago-antagoniste sont en rapport avec la perte de contrôle par l'ordinateur. Or il n'en est rien, comme l'observation biologique nous le prouve. L' » ordinateur» continue à exercer son contrôle, mais ne respecte plus les valeurs de référence ou normes physiologiques (il lui faut toujours par exemple que x soit plus grand que y, alors que la norme voudrait que x soit égal à y). L'« ordinateur» dans certaines situations pathologiques (ce n'est heureusement pas toujours le cas) réagit donc de façon à annuler les efforts du médecin, comme, auparavant, à l'état de santé, il s'efforçait de parer aux effets pathologiques des stress. L'homéostasie est la faculté de stabiliser les constantes du milieu intérieur (sucre, sodium...) en dépit des facteurs qui peuvent le perturber. Cette notion paraît donc liée à celle de santé ou d'état normal et ne pas pouvoir tolérer le qualificatif de « pathologique », mais les lignes précédentes ont justifié l'expression. A ce stade de notre exposé, il convient de parler un peu de 1'« homéorhétie », associée à « homéostasie »dans un des couples énumérés dans la quatrième caractéristique. L'homéorhétie consiste en l'adaptation de ces mêmes constantes de l'organisme lorsqu'une élévation ou une diminution temporaire et simultanée des deux éléments du couple est nécessaire pour faire face aux modifications de l'environnement (exemple de régulation agoniste : en cas de stress, la norme agoniste s'élève, «entraînant» l'augmentation de la sécrétion de cortisol et de vasopressine). On apprend très vite à comprendre comment homéostasie et homéorhétie œuvrent ensemble pour assurer les régulations de l'organisme. L'homéorhétie fixe un set-point (une sorte de «norme» 28

provisoire adaptée à la situation), autour duquel l'homéostasie fonctionne. .Il est évident qu'il existe aussi une « homéorhétie pathologique », quand un système maintient trop élevée ou trop basse l'intensité des forces dans un couple, avec les mêmes considérations que pout 1'« homéostasie pathologique », qui ne concerne que la différence de ces forces. Quoiqu'il en soit, une conception duelle des phénomènes même si elle tend à se répandre à nouveau de nos joursreste à notre avis très incomplète et ne débouche sur aucune sanction pratique tant qu'elle ignorera cette caractéristique de 1'« obstination» du système pathologique, et pas seulement en médecine, à vouloirpersévére.r dans une mauvaise régulation, en s'opposant au contrôle rééquilibrateur (et en croyant bien faire I).

-

Septième caractéristique. antagonistes

Les Jaux couples ago-

Il est clair que certains couples oppositionnels, acceptés comme tels par l'opinion commune, ne sont pas agoantagonistes. Ainsi le couple équilibre-déséqlIilibre n'est pas équilibrable: il s'agit en fait de deux régimes de fonctionnement du modèle ago-antagoniste. Par conséquent, on peut dire que, contrairement à une tradition manichéenne encore vivace parmi nous, le couple bien-mal n'est pas non plus ago-antagoniste. Le couple ordre-désordre ou redondancealéatoire est également étranger à cette conception des couples. S'il peut s'enrichir au contact du «bruit », le modèle a comme rôle d'informer le chaos (lui donner forme), c'est un modèle d'ordre, même s'il se trouve confronté au désordre, et ce dernier peut donc difficilement être considéré comme un des éléments d'un couple ago-antagoniste. C'est la raison pour laquelle notre recherche se distingue des recherches systémiques sur la complexité par le bruit (H. Atlan), l'ordre par fluctuations (I. Prigogine), le chaos créateur (I. Stengers).

Huitième caractéristique. Le méta-modèle du modèle de la régulation des couples ago-antagonistes On sait depuis les paradoxes de la théorie des ensembles et les recherches en logique qui ont suivi, qu'une théorie contient nécessairement des propositions dont cette théorie ne peut
29

décider si elles sont vraies ou fausses (on dira qu'elles sont indécidables) ou qu'un modèle permet de rendre compte de nombreux phénomènes mais sans pouvoir rendre compte de sa propre existence. Il faut alors passer à un autre niveau, que l'on appelle méta-théorique ou méta-modélisant pour répondre à ces questions: on introduit des axiomes supplémentaires dans une théorie mathématique (par exemple les énoncés indécidables deviennent des axiomes), on envisage un autre aspect du modèle en passant d'un niveau syntaxique à un niveau sémantique (par exemple, les modèles de la sémiotique poétique que l'on exposera au Chapitre III, par rapport à des modèles linguistiques qui ne peuvent rendre compte de l'effet poétique du langage).. . On finit ainsi par établir des empilements de méta-métaméta-théories ou modèles, en déclarant qu'il n'y a pas de raison de s'arrêter. Cette conclusion mériterait discussion, mais celleci ne paraît pas s'imposer à nous pour l'instant. Car le problème de la huitième caractéristique est lié à une notion que nous n'avons pas encore vu énoncée, du moins sous une forme explicite: qu'est-ce que le méta-modèle d'un modèle «universel»? Remarquons que ce modèle «universel» aurait déjà l'avantage de nous mettre à l'abri de ces colonnes instables de modèles juchés les uns sur les autres! Mais il n'est pas non plus sûr qu'il existe de modèles «universels ». Cependant, le modèle ago-antagoniste, comme d'ailleurs le modèle de la «fronce» (R. Thom) ou de la «rivalité mimétique» (R. Girard) ou le modèle dogon d'OgotamêJli, l'informateur de l'ethnologue J. Griaule (modèle qui se résume dans la phrase: « Tirer en faisant monter, tirer en faisant descendre, c'est la vie du monde »), tous ces modèles 1 ont un certain goût, prétention ou vocation justifiée à concerner les systèmes concrets les plus variés. Mais il n'est pas nécessaire de conclure sur ce point pour poursuivre notre propos. A supposer donc qu'il existe un modèle « universel », il faudrait le débaptiser immédiatement, car il implique logiquement [et (théo)logiquement on le verra] l'existence d'un méta-modèle qui n'est pas lui, qui en rend compte, qui le
I. Curieusement tous les exemples qui nous sont venus à l'esprit appartiennent à ce que nous avons appelé le phylum ago-antagoniste. même si ces modèles restent assez différents dans leurs particularités. 30

justifie, qui est responsable de son apparition (nous avions mis d'emblée le terme entre guillemets, car nous savions où nous allions en venir). Il rétrograde donc au rang de modèle quasiuniversel, une formule qui n'est pas absurde quand on pense à l'expression de L. Wittgenstein sur une « totalité limitée ». Mais voici l'important, de ce méta-modèle nous ne pouvons rien dire, car notre langage et nos concepts ne

fonctionnent que selon la loi du modèle « universel ». On ne
peut même pas en parler métaphoriquement puisque ce métamodèle est la source de toute métaphore (dans le cas de la systémique ago-antagoniste quasi-universelle). « Es gibt Sein », disait J. Derrida, il y a de l'Être, ce qui, je crois, était une critique à l'égard de la philosophie de l'Être heideggerienne : même si cet auteur a jalonné les voies qui mènent à l'Être, il n'en reste pas moins que l'Être ne saurait se suffire à lui-même et constituer le terme dernier (ou premier), l'absolu. On pourrait tout aussi bien dire «Es gibt Modell », il y a du modèle: accepter tel qu'il est un modèle «universel» qui nous vient d'ailleurs, voilà tout ce que peut effectuer notre démarche à propos du méta-modèle des modèles «universels ». Et l'on ne peut espérer aucun résultat de cette démarche, quoiqu'il faille l'avoir faite. Il nous paraît cependant permis de dire que le méta-modèle d'un modèle« universel» n'est pas un modèle, mais la sphère de la liberté et de la création. On pourrait croire, à supposer qu'on n'ait pas abrégé la lecture de cette fin de section, qu'il s'agit là de spéculations à la rigueur intéressantes, mais assez loin de nos préoccupations quotidiennes. Erreur! car d'abord il y a deux voies qui s'ouvrent, dont l'une mène à l'abîme: celle qui prétend que la liberté, la création, on finira bien par les modéliser... et les confier à des robots plus qualifiés que nous pour s'en servir; et l'autre qui réserve un « pré carré» inviolable à ceux qui ont la naïveté ou la foi de se croire des êtres humains dépositaires, et eux seuls, des vertus de liberté et de création. L'autre conséquence est de bien nous montrer comment nous devons utiliser le modèle « universel », toujours à supposer qu'il existe. Si c'est le cas pour le modèle ago-antagoniste, nous conclurons que ce modèle permet une bonne gestion des couples agoantagonistes, il permet d'organiser leur expansion et leur équilibre en accord avec les normes que l'on aura choisies, mais que ce modèle ne nous permet pas d'instaurer de 31

nouveaux couples (dans le domaine personnel, économique, technique, politique, poétique.. .). Cette création d'un couple relève d'un choix libre et innovateur (encore qu'il puisse être orienté par certaines contraintes que des modèles très valables d'aide à la décision formalisent 1). De même, la simple reconnaissance de nouveaux couples au sein de la complexité, biologique en particulier (ce qui est une autre façon de définir la découverte scientifique) relève de ce même type de choix. En d'autres termes, la systémique ago-antagoniste élimine toute possibilité de modèles de la créativité et de l'innovation, sinon en incluant ces étapes dans un méta-modèle dont il n'y a « rien» à dire.

QUATRE REMISES EN QUESTION ET UNE NOUVELLE QUESTION

Pas de complexité sans simplicité Le terme de « complexité» a désormais pris sa place parmi
les mots-clés de notre culture, et les hommes politiques (les premiers ou les derniers à percevoir les mutations dans nos modes de pensée ?) l'utilisent à la tribune. La « complexité» est associée à la personne et à la personnalité d'Edgar Morin, et elle est entrée maintenant dans la plupart des définitions de la systémique, jusqu'à ce que certains mettent en place les conditions pour substituer à la science des systèmes la science de la complexité. . . Bien que nous nous exposions à une accusation de mauvaise foi, nous aurions tendance à dire que la « complexité» ne fait pas partie du monde des concepts systémiques, mais est un terme de nature typiquement réductionniste. En effet, l'évolution naturelle de la pensée réductionniste, qui est devenue ces derniers temps de plus en plus relativiste, dubitative, incertaine sur ses capacités de savoir et d'agir, et qui se fait d'ailleurs un mérite de l'être devenue - avec cependant des accès d'ambition vers un contrôle total de la nature qui retombent aussi vite qu'ils sont apparus -, cette évolution ne
I. Cf. les modèles mathématiques d'aide à la décision (B. Roy, E. JacquetLagrèze par exemple). 32

pouvait que bien accueillir le concept de « complexité ». Vu par le scientifique réductionniste, l'objet de sa recherche paraît en effet bien complexe (nous disons 1'« objet de sa recherche» et non pas le système dont ce scientifique est en charge pour ne pas faire croire que la notion de « complexité» soit forcément associée à la notion de système). Mais le scientifique de l'autre bord, qui a précisément en n'hésite pas à franchir de temps en temps le fossé qui le sépare de la science réductionniste pour s'y livrer à des activités de ce type comme nous l'avons écrit supra -, ne voit pas du tout la complexité de la même manière. Et même si la « complexité» était vraiment ce que l'on affirme qu'elle est, c'est-à-dire résolument complexe, ce même scientifique se détournerait de l'étude des systèmes, surtout s'il est venu à la systémique pour des motifs « terre-à-terre » tels que la recherche de nouvelles méthodes pour mieux soigner ses malades. Donc le systémicien, ou le scientifique du deuxième type pour être plus général, ne peut accepter la « complexité» que s'il en découvre la « simplicité». Dans la liste des dichotomies de la cinquième caractéristique, nous avions en effet indiqué le couple « complexité-simplicité ». Différentes recherches ont été accomplies dans cette perspective, notamment par le biais de modèles mathématiques qui repèrent des récurrences dans les systèmes, c'est -à-dire des sortes de noyaux ou de «plexus» (terme emprunté à l'ethnologue J. Griaule) apparaissant à tous les niveaux et dans toutes les directions des réseaux à plusieurs dimensions qui peuvent représenter les systèmes complexes (imaginer les réseaux en question comme des hamacs superposés et reliés par des fils verticaux, chaque nœud et chaque portion de fil correspondant à la composition du système concret simulable par le modèle: neuronal, immunologique, industriel, économique, social.. .). Nous-mêmes avons proposé un modèle mathématique de ce genre (les réseaux ago-antagonistes dont nous avons parlé dans la troisième caractéristique), mais on peut se contenter de remarquer que c'est en repérant à tous les niveaux et dans toutes les directions des systèmes concrets un logos ou un modèle ago-antagoniste qu'il devient assez facile de dialectiser «simplicité» et «complexité ». Et la démonstration de la « simplicité» de ces systèmes complexes,
33

charge des systèmes sous l'angle de la globalité --'--" quoiqu'il

particulièrement dans les systèmes biologiques, peut être faite toutes les fois où l'on arrive à modifier la totalité du réseau par une action au niveau d'une toute petite partie du réseau (au niveau d'un sous-système), théoriquement I et pratiquement (cf. infra «Stratégies bilatérales et «paradoxales» unilatérales» ). Donc nous ne voyons aucun inconvénient à ce que le terme de «complexité» devienne de plus en plus utilisé, voire popularisé, car E. Morin a eu le mérite de mettre en garde contre les solutions définitives et grandioses que d'aucuns (les technocrates ?) proposaient encore il n'y a pas si longtemps en présence de situations complexes à réformer ou rééquilibrer (socio-économico-politiques essentiellement de son point de vue). Mais la «complexité », comme le sabre de Monsieur Prudhomme, peut aboutir à des effets inverses de ceux qu'elle entendait prévenir, des effets somme toute identiques: on renonce, au nom de la «complexité », à chercher des solutions, on laisse évoluer (pourrir) la situation en comptant plus sur les capacités d'« auto-organisation» du système (cf. infra) que sur les compétences des agents responsables (décideurs, gestionnaires, fonctionnaires.. .). Comment éviter ces deux écueils? Certes il y a quelque chose à retenir des propos qui admettent que par moments le système complexe, telle une gigantesque galaxie en mouvement, fait passer devant nous une facette de sa structure que vous aurez juste le temps de déchiffrer dans ses grands traits avant qu'elle ne se soustraie à la vue; et que, en profitant de telles occasions, on puisse agir très localement ou partiellement avec prudence (telle décision dans l'entreprise, telle loi, décret dans le gouvernement...) mais jamais au prix d'une réorganisation globale - jusqu'à ce que la réponse du système, à condition qu'on arrive à la percevoir, vous incite à poursuivre ou bien à interrompre l'action entamée. Mais la systémique ago-antagoniste, ou des stratégies appartenant au même phylum, permettront sans doute d'aller
I. Nelson P. et Bernard-Weil E., «Justification d'un modèle de la régulation des couples ago-antagonistes », Int.J.Biomed. Comput.. 1980, 11,145-162. Bernard-Weil E., Cherruault Y., Separate or combined agonistic antagonistic couples. A new approach to optimal control. Therapeutical implications. in Applied Systems and Cybernetics, G.E. Lasker éd., Pergamon Press, New York, 1981, t.IV, pp. 1844-1849. 34

au-delà de ces approches un peu balbutiantes et qui valent mieux somme toute que de se taire ou de parler à tort et à travers -, lorsque un logos I ou un modèle viendra inspirer nos discours et nos actes. Pas d'auto-organisation sans hétéro-organisation. d'émergence sans immergence Pas

-

Le concept d'« auto-organisation» est un peu moins connu du grand public que celui de « complexité », mais il ne lui est certainement pas totalement étranger. Cette importante découverte de notre époque a été le résultat des travaux des auteurs cités à propos de la septième caractéristique (<< les faux couples ago-antagonistes »), auxquels on peut ajouter H. Von Foerster (l'« ordre par le bruit»), F. Varéla et H. Maturana (avec 1'« autopoièse »), M. Eigen (l'auto-organisation des macro-molécules), H. Haken (la « synergétique »). Dans ce cas encore, certains auraient tendance à assimiler la systémique à la science de l'auto-organisation. La science réductionniste, de son côté, aurait aussi parfois tendance à intégrer ces notions à son propre type de recherche, non pas comme valeur-refuge ou valeur-alibi, tel que ce peut être le cas à propos de la« complexité» (cf. supra), mais vraiment comme un complément dont elle avait besoin: ce qui est la preuve que beaucoup de choses changent dans le camp de la science de type I qui est prête à quelques incursions dans la science de type II (la science de type I ne peut vraiment le faire que si elle n'ignore pas l'existence de ces deux sciences... et. celle de la « division constituante»). Rappelons que le concept d'« auto-organisation» a donné lieu à de nombreuses «expérimentations », surtout d'ordre mathématique et informatique, mais aussi à des descriptions de systèmes concrets très variés dont la dynamique viendrait à
I. Notre rapide exposé sur la systémique ago-antagoniste a dû faire comprendre que ce logos n'était pas le logos seulement transcendant que la culture et la science modernes ont estimé nécessaire de rejeter pour être à même de se développer librement et de réaliser les conquêtes que l'on sait. Mais il faut alors souligner que le logos en question est aussi un logos immanent (un biologiste moléculaire, sans quitter son champ d'études, l'identifiera aussi bien qu'un linguiste étudiant les structures des textes bibliques), un logos qui « sort» aussi bien des systèmes concrets qu'il y « entre ».
35

l'appui des mécanismes supposés mis en œuvre dans 1'« autoorganisation ». Toutes les situations étudiées débutent avec un événement aléatoire (survenant au hasard). Alors le système s'ébranle, il s'auto-construit autour de l'événement aléatoire grâce aux interactions locales des éléments du système, sans intervention de quoi que ce soit d'étranger à ce système (sinon de la

rencontre possible avec d'autres événements aléatoires ou de
modifications du milieu dans lequel évolue le système). Ainsi se construiraient des termitières, des cités, des organisations, biologiques et sociales, de plus en plus complexes, des rassemblements ordonnés ou des fuites paniques
(<< mouvements

de foule» selon J.e. Dupuy). Les auteurs

décrivent des sortes de paliers ou niveaux, correspondant à une organisation provisoire, à partir de laquelle va émerger une autre organisation, et ainsi de suite - comme l'affaire créée par un artisan quise met à son compte (sur un « coup de dé » ?) finit par devenir une multinationale, ou l'archéobactérie d'il y a trois milliards d'années un des lecteurs ou l'auteur de ce livre. Passons sur les caricatures de cette théorie, rejoignant alors la théorie plus ancienne de la hiérarchie des systèmes, où l'on dit que la vie émerge du monde des atomes et des molécules (ce qui peut encore se discuter I), la cellule du niveau biomoléculaire, les tissus des cellules, les organes des tissus, l'organisme des organes, la famille des individus, les premières sociétés (professionnelles, religieuses) des familles..., quoiqu'on trouve parmi ceux qui ont contribué à la théorie de l'auto-organisation des auteurs (H. Atlan) qui ont su modérer ce genre d'enchaînements, logiques certainement et pédagogiquement utiles, mais tels quels le plus souvent inapplicables. Le concept d' « auto-organisation» paraît donc irremplaçable, mais à titre de demi-concept selon nous. D'abord, nous voyons bien que les systèmes s'autoorganisent, mais pas n'importe comment 2. On donnera un
I . Cf. ce qui sera dit au Chapitre11sur la « circularité » « ADN-protéines» et sur certains problèmes liés à l'origine de la vie. 2. Déjà en 1981, Régis Debray avait reconnu qu' «il n'y a pas de système organisé sans clÔture et aucun système ne peut se clore à partir des seuls éléments intérieurs au système. La fermeture du champ ne peut donc procéder contradictoirement que par un élément extérieur au champ»
36

aperçu de. ces faits dans la section suivante «Évolution et permanence» ; et, de plus,. comme. nos précédentes remarques sur la « complexité» y faisaient aussi allusion, nous voyons apparaître encore à cette occasion une possibilité de

simplification de la « complexité ». «Complexité» et « autoorganisation» sont intimement liées. A partir du moment où l'on met en doute l'existence ou du moins la signification de la première, il en sera de même pour la seconde. Toujours est-il que si les systèmes ne s'auto-organisent pas n'importe comment, le terme d'« auto- », qui suppose que le système ne fait appel qu'à lui~même pour se développer, ne se justifie plus. Il faut encore tenir compte du fait que l'auteur de ces lignes réagit quasi-automatiquement par un mouvement de suspicion chaque fois qu'il se trouve devant un objet, un concept qui n'a pas en face de lui un autre objet ou un autre concept (agoantagoniste). Sans l'autre objet ou concept, ça ne peut pas marcher! Enfin, il faut bien dire que l'aléatoire n'a jamais produit quoi que ce soit d'organisé, nous dirions presque par définition, car de l'aléatoire ne saurait émerger que de l'aléatoire. Cela est si vrai que les auteurs précités sont obligés d'interposer entre l'événement aléatoire et le système qui s'auto-organise un dispositif, genre logiciel, réseau ou équation, qui, d'une manière tout à fait hétéronome [autre qu'une loi que le système se donnerait (à) lui-même], va orienter le développement du système (dans sa version la plus connue, le système est représenté par des figures qui se dessinent sur l'écran d'un ordinateur grâce à un logiciel type «réseau d'automates»). Certes le résultat final n'est pas plus contenu dans le logiciel, équation, réseau, que l'organisme vivant n'est inclus, détail après détail, dans les acides nucléiques de l' œuf qui est à son origine. Ce résultat est même dans une certaine mesure imprévisible quoique l'on construise actuellement des réseaux (neuro-mimétiques) dont le rôle est précisément de faire disparaître l'effet du hasard à des fins de reconnaissance des formes ou de l'écriture -, mais il n'en reste pas moins que la création de systèmes auto-organisés. par le hasard est une

-

(Critique de la Raison Politique, Paris, 1981) (cité par A. Houziaux dans sa thèse de Doctorat en Théologie « Épistémologie de la connaissance et vérité théologique », soutenue en 1992). 37