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DU TOGO ALLEMAND AUX TOGO ET GHANA INDÉPENDANTS

De
624 pages
Cette étude tente de préciser l'impact de la colonisation pour les populations autochtones africaines. Pour la plupart des sociétés africaines, l'affrontement de deux systèmes de valeurs très différentes signifiait qu'elles exposaient leurs systèmes sociaux aux influences des puissances coloniales. Cette association plus ou moins évidente à un autre système de valeurs impliquait un affrontement menant souvent à une restructuration des systèmes sociaux autochtones. Une analyse de la logique coloniale à laquelle ces sociétés avaient été confrontées.
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DU TOGO ALLEMAND

AUX TOGO ET GHANA INDÉPENDANTS

Changement social sous régime colonial

Collection Études Africaines

Dernières parutions
Pierre DANHO NANDJUI, La connaissance du Parlement ivoirien, 2000. Arsène OUEGUI GOBA, Côte d'Ivoire: quelle issue pour la transition ?, 2000. Mahamoudou OUÉDRAOGO, Culture et développement en Afrique: le temps du repositionnement, 2000. Mourtala MBOUP, Les Sénégalais d'Italie, Emigrés, agents du changement social, 2000. Jean-Baptiste Martin AMVOUNA ATEMENGUE, Sortir le Cameroun de l'impasse, 2000. Emmanuel GERMAIN, La Centrafrique et Bokassa (1965-1979),2000. Marcel GUlTOUKOULOU, Crise congolaise: quelles solutions ?, 2000. Cheikh Yérim SECK, Afrique: le spectre de l'échec, 2000. Félix YANDIA,La métallurgie traditionnelle du fer en Afrique centrale, 2001. Facinet BÉA VOGUI, Guinée et Liberia xvr -XX' siècles, 2001. Richard MBOUMA KOHOMM, Cameroun: le combat continue, 2001.

«;)L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0248-1

Ulrike SCHUERKENS

DU TOGO ALLEMAND AUX TOGO ET GHANA INDÉPENDANTS

Changement social sous régime colonial

L'Harmattan )-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur Regionale Disparitaten - individuelle Statuskonfiguration und Migration. Am Beispiel zweier afrikanischer Staaten: Kongo und Sudan. 1981, Frankfurt a. M., Bern, P. D. Lang. La colonisation dans la littérature africaine. Essai de reconstruction d'une réalitésociale. 1994, Paris, L'Harmattan. Le développement social en Afrique contemporaine. Une perspective de recherche inter- et intrasociétale. 1995, Paris, L'Harmattan. Transformationsprozesse in der Elfenbeinküste und in Ghana: Eine historisch-vergleichende Analyse des Verhiiltnisses von Lebensgeschichten undstrukturellen Wandlungsprozessen. 2001, Münster, Lit. Éditrice d'un numéro spécial de la Revue Internationale de Sociologie, "International Migrations and the Issue of Multiculturalism", 10,3,2000.

Quelques chapitres de cet ouvrage ont été publiés sous forme d'articles sont repris ici avec l'aimable autorisation des revues:

et

Schuerkens, UIrike. 1992. "L'administration française au Togo et l'utilisation de la notion de coutume". Droit et cultures. 23, 213-230. Schuerkens, UIrike. 1992. "Le travail au Togo sous mandat de la France, 1919-1940". Revuefrançaised'histoired'outre-mer, LXXIX, 295, 227-240. Schuerkens, UIrike. 1993. "La conception du développement de la France coloniale en Afrique noire: Quelques réflexions à propos de l'APAD". Bulletin de l'APAD, 5, 37-45. Schuerkens, Ulrike. 1995. "The Notion of Development in Great Britain in the XXth Century and some Aspects of its Application in Togoland under British Mandate and Trusteeship". Sociologus, 45, 2, 1995, 122-139.

À Niklas et Daniela

L'univers dure. Plus nous approfondirons la nature du temps, plus nous comprendrons que durée signifie invention, création de formes, élaboration continue de l'absolument nouveau. Henri Bergson. L'évolution créatrice. 1989, 11.

Avant-propos
Plusieurs années de recherches ont abouti à l'élaboration de cet ouvrage, qui traduit notre soucis de préciser l'impact de la colonisation pour les populations autochtones africaines. Il s'agit donc ici d'une contribution, actualisée pour la présente publication, à l'anthropologie du développement et à l'anthropologie historique. Dans l'introduction théorique, nous développons les éléments qui nous ont guidée dans le choix des sujets et le cadre théorique qui nous a semblé le mieux adapté à notre recherche. Cette introduction nous semblait, de plus, être l'endroit le plus approprié pour aborder les aspects méthodologiques et méthodiques liés à notre analyse du changement social sous régime colonial. Ces aspects constituent, en effet, le fil conducteur d'un processus de recherche enclenché par une réflexion sur la problématique du développement social en Mrique noire. Cette recherche s'est heurtée à l'analyse du changement social et aux multiples approches de ce dernier, tout ceci nous semblant insuffisant pour expliquerle changementsurvenuen Mrique depuisles premiers contacts liés à la colonisation. Dès le début, nous avons défini ce changement comme résultant de l'interaction entre les différentes puissances coloniales et les groupes autochtones. Afin de donner à ce schème heuristique un sens réel et, par là même, d'avoir la possibilité d'une reconstruction empirique, il nous fallait trouver une procédure qui permette de cerner la nature des interactions survenues en Mrique et, surtout, de montrer les différences résultant des approches liées aux particularités nationales de chaque puissance coloniale.. La décision s'imposait de choisir en Mrique une région influencée par plusieurs puissances coloniales. L'ancien Togo allemand, réparti entre la France et l'Angleterre lors de la Conférence de Versailles, nous paraissait constituer un exemple pertinent pour analyser la nature des changements survenus en Mrique depuis le début du siècle. L'existence d'une vaste documentation écrite sur les approches du développement dans cette région constituait une source fondamentale pour l'analyse que nous visions. Étant donné que la Société des Nations et, plus tard, les Nations Unies ont demandé à l'Angleterre et à la France d'administrer ces régions pour le bien-être de ses habitants et de développer leurs capacités à s'auto-administrer, les rapports émanant de ces deux pays fournissent de nombreux détails sur leur manière de développer la région. L'ensemble des pratiques lai,sse apparaître les procédures employées, les moyens utilisés et les influences théoriques et idéologiques en présence. Nous sommes ainsi en mesure d'apprécier d'un point de vue anthropologique les changements survenus en Mrique au cours du XXe siècle. L'explication du changement en Mrique noire n'est pas simple et l'oeuvre coloniale a eu des implications immenses sur ces sociétés. Pour la plupart d'entre elles, l'affrontement de deux systèmes de valeurs très différents

signifiait qu'elles exposaient leurs systèmes sociaux aux influences des puissances coloniales, ceci non seulement dans le cadre de contacts superficiels, mais aussi dans le cadre d'une association plus ou moins évidente à un autre système de valeurs et d'un affrontement menant souvent à une restructuration des systèmes sociaux autochtones. Cette reconstruction d'une interaction particulière à l'Mrique montre que la problématique du développement doit être considérée sous un autre angle: il ne suffit plus de constater des frictions, des ruptures, des incohérences. Nous sommes appelés à en chercher les causes. Cette problématique se retrouve, autant au sein des sociétés autochtones, que dans des facteurs venant d'un système mondial d'inégalité. Ainsi, cet ouvrage - nous l'espérons - aura d'une part, contribué à réfléchir sur certains aspects-clefs de l'anthropologie actuelle, et d'autre part, exposé une nouvelle approche du développement des sociétés autochtones en Afrique noire qui, dans un deuxième temps, permettra aux décideurs politiques de concevoir d'une manière différente ce que nous appelons la problématique du développement. Cet ouvrage a pu être réalisé grâce à de nombreuses personnes et institutions. Nous tenons à remercier ici l'ensemble du personnel des bibliothèques où nous avons rassemblé les matériaux traités dans ce livre, notamment: la Bibliothèque Nationale, où nous avons eu accès à une vaste documentation; la Documentation française, où nous avons trouvé de nombreux écrits traitant de la problématique de la colonisation européenne en

Mrique ; la bibliothèque Cujas, où se trouvent une partie des rapports
officiels et l'ensemble des Journaux officiels que nous avons dépouillés; la bibliothèque de l'IRESCO qui, avec son importante documentation concernant certains aspects théoriques de cet ouvrage, nous a permis de lier constamment l'analyse des matériaux à une problématique théorique; la bibliothèque du Musée de l'Homme, où nous avons trouvé de précieuses monographies; la British library à Londres, où nous avons consulté des documents concernant la colonisation anglaise; la bibliothèque de la Maison des Sciences de l'Homme, où nous avons toujours trouvé un accueil chaleureux et la bibliothèque du Centre d'Études africaines de l'É.H.É.S.S. où ces recherches ont débuté. Nos remerciements vont également à Isabelle Gamin et à Odile Tanoh qui ont révisé les différents manuscrits. Notre gratitude inclut enfin tous les amis et collègues rencontrés tout au long de ces années de recherche qui nous ont aidée à développer notre réflexion lors de discussions souvent passionnantes. Sans eux, cet ouvrage serait encore inachevé.

8

Changement social sous régime colonial: du Togo allemand aux Togo et Ghana indépendants

Introduction

9

O. Introduction
Devant la multiplicité des approches de l'étude du changement social, la première question qui se pose est celle de savoir ce que signifie la notion de théorie et quel est son rôle. Une théorie a pour fonction de guider et de codifier la recherche, et celle-ci, à son tour, doit reformuler, redéfinir, focaliser à nouveau et mettre à jour une théorie existante. Les problèmes soulevés alors peuvent être résolus à la manière du puzzle solving ou en traitant des anomalies, c'est-à-dire des situations qui ne peuvent être expliquées dans le cadre d'une théorie donnée. Nous analyserons l'impact des différentes administrations coloniales sur les populations autochtones au Togo pendant la période de 1894 à 1960. Ce phénomène exige une grande variété d'approches théoriques pouvant chacune expliquer des phénomènes partiels de la problématique générale. L'objet de notre recherche exige également un cadre théorique spécifique tenant compte de la situation coloniale dès les premières années, puis de la transformation des contacts sociaux pendant toute la période de la colonisation au Togo. TIconvient de souligner que c'est en considérant l'époque envisagée dans sa totalité, même si cette période parait être très longue, qu'il devient possible de déceler les différentes étapes des rapports des trois puissances coloniales avec les populations autochtones. Cela dit, il est évident qu'une telle étude ne peut que faire apparaître les grandes tendances des changements ayant eu lieu pendant la colonisation. Des recherches plus détaillées devraient. ensuite, contribuer à enrichir le cadre plus ou moins général ainsi esquissé. L'objet de cet ouvrage est de fournir une contribution à la tendance philosophique de l'anthropologie par l'analyse d'un sujet particulier. Il convient tout d'abord de définir une approche théorique impliquant l'analyse des structures sociales caractéristiques de la société coloniale et de leurs transformations dans le temps, transformations dues en grande partie au modèle de l'administration coloniale considérée. Cette approche théorique ne peut être qu'une approche anthropologique incluant des facteurs diachroniques. Une analyse théorique du changement de certains processus permettra de déceler les structures formelles caractéristiques d'une période donnée de l'histoire. En revanche, l'analyse historique s'intéresse au changement des
objets qui

- quant

à eux

- restent

identiques.l

L'approche

utilisée

ici est

différente de celle de l'histoire et présente une analyse relevant du domaine de l'anthropologie historique, de l'anthropologie du changement social et de l'analyse des transformations sociales. Ceci implique évidemment que notre objet n'est pas de reconstruire la totalité des processus amenant des individus et des groupes à vivre, à interpréter et à créer des changements relatifs aux

Il

éléments sociaux venant de la société coloniale, ni le fait que ces individus et ces groupes changent dans le temps. Il s'agit plutôt pour nous d'expliquercertainsphénomènesspécifiquesqui se sont produits pendant cette période et dont les influences se font sentir encore aujourd'hui. Nous ne cherchons pas de lois comme Popper les définissait dans sa conception d'une méthodologie (cf. Danneberg-I989-191 et suite), mais nous remplacerons cette conception par une méthodologie qui permet le va-et-vient entre les hypothèses énoncées, les faits relevés et la construction des modèles heuristiques. Dans le cas d'un modèle, il s'agit dime représentation théorique formelle et simplifiée d'une réalité complexe. C'est ainsi que l'anthropologie peut prétendre expliquer une réalité sociale donnée, sans toutefois produire des propositions à la fois empiriques et générales. La théorie formelle échappe, en particulier, à cette division entre la théorie scientifique et l'ontologie établie par Popper. Nous considérons qu'une théorie devrait servir à résoudre certains problèmes, et ne pas être à la recherche de la seule vérité scientifique. Le genre de théorie que nous proposons ici dépasse donc, au moins en ce qui concerne l'anthropologie, le cadre des conceptions théoriques utilisées ces dernières années. Néanmoins, il inclut certaines des conceptions de base des différentes approches, tout en les intégrant dans un autre cadre théorique. En ce sens, la théorie proposée ici exige que certaines parties interprétatives des théories en vigueur soient incluses dans le cadre théorique qui leur succède. Cependant cette interprétation se fait selon des critères donnés par notre schème théorique. Le point de départ de notre démarche est donc le cadre théorique proposé. C'est seulement à partir de ce cadre que différents éléments des théories précédentes sont intégrés dans ce même schème heuristique. Il s'agit donc ici d'une proposition qui implique que certains cadres théoriques concernant notre thématique - pour autant qu'il en existe dans ce sens - ne peuvent plus être utilisés. Une accumulation du savoir ne peut plus être atteinte de cette manière. Cependant, ces théories persistent dans un certain sens, et ceci est dû notamment au fait qu'elles contribuent à une partie du schème heuristique de la nouvelle théorie. Si l'on veut utiliser cette terminologie, il s'agirait ici d'un processus de changement qui dépasserait le cadre ancien en ouvrant des voies à des schèmes de pensées et des théories plus développés et qui. atteindrait un niveau plus élevé d'intégration, tout en ayant élargi la théorie originale et en l'ayant modifiée jusqu'à un certain niveau de diversité. Les processus de transformation qui servent de fondement à l'explication ch changement2 ayant eu lieu sous la colonisation s'appliquent donc également à la problématique de la succession des théories (cf. aussi Danneberg-I989302). Le but d'une telle conception de l'anthropologie est d'établir des modèles ouverts qui permettent de déduire des comportements des agents, tout en 12

tenant compte de la réalité sociale et du rôle que le facteur du hasard y joue. L'expérience fournie par les travaux du siècle dernier démontre que les phénomènes étudiés par les chercheurs influencés par une approche du changement social, ont largement déterminé les actions des gouvernements d'alors. Même si la recherche a restreint le champ d'application de la théorie, les efforts théoriques des auteurs ont contribué à former l'avenir. Si l'on considère, par exemple, le cas des théories de l'évolution du début de ce siècle, traitées longtemps comme l'idéologie officielle de la colonisation, on constatera, à travers le genre d'analyse que nous effectuerons tout au long des pages qui suivront, que toute la restructuration des sociétés colonisées a été influencée par ces théories. À titre d'exemple en anthropologie, nous allons procéder à une démonstration de l'approche du changement culturel représentée par Bronislaw Malinowski. Cet anthropologue compte certainement parmi ceux qui ont le plus influencé l'élaboration théorique et pratique d'une conception du dévelqJpeIIlent qui fut ensuite appliquée pendant la colonisation anglaise du vingtième siècle. Malinowski est toujours d'actualité par la manière et l'étendue des questions et propositions qu'il souleva, il y a aujourd'hui plusieurs décennies. TIdéfinit le changement culturel dans ces termes:
(...) c'est le processus par lequel l'ordre existant d'une société, c'est-à-dire sa culture sociale, spirituelle et matérielle, passe d'un type à un autre. L'évolution culturelle englobe donc les processus plus ou moins rapides de changements dans la constitution politique d'une société; dans ses institutions intérieures et ses méthodes de colonisation territoriale; dans ses croyances et ses méthodes de connaissance,. dans son instruction et ses lois; de même qu'en ce qui concerne ses outils essentiels et leur emploi, la consommation des biens sur laquelle est fondée son économie sociale. Au sens le plus large du terme, l'évolution culturelle est un facteur permanent de civilisation humaine; elle se fait partout et en tous temps. (Malinowski-1970-17)

La tâche de l'anthropologue est, selon Malinowski, d'étudier (..,) une culture en contact et en évolution (...). (24). Et il poursuit: Dans la mesure où l'on tente une reconstitution, ce doit être sur la base ,de ce qui peut être étudié dans leprésent. (24) Selon lui,
(...) l'anthropologie affrontant l'étude de l'évolution culturelle ne peut finalement éluder les grands problèmes pratiques qui appartiennent à la pratique coloniale constructive (...). (24)

Cet anthropologue considéra les motivations et les intérêts exprimés par les Européens, en particulier dans l'administration, comme étant une partie 13

intrinsèque de la situation coloniale (cf. 25). Ce mélange d'analyses théoriques et d'aspects pratiques, propre à l'ère coloniale surtout en ce qui concernait l'Angleterre, lui paraissait être une condition idéale pour une recherche fructueuse:
(...) nous avons peut-être dans la politique coloniale l'approche la plus étroite d'une expérience, à certains moments pratiquement une expérience contrôlée, à trouver dans la science sociale. (25)

Tout en tenant compte de cet aspect dans nos recherches sur cette problématique, nous ne pouvons qu'affirmer ce point de vue. TIs'agit selon Malinowski et nous lui donnons raison,
(...) d'une occasion précieuse comment se poursuit une expérience sociale (...). Dans tout cela, nous avons d'une part la planification et de l'autre un processus par lequel les qualités comme les défauts, les diJficultés et le succès de la planification se vérifient. (26) Selon l'anthropologue anglais, ce genre d'analyse permet surtout

(...) de

savoir comment les institutions peuvent être transformées. (27) Quant aux procédures méthodiques de cette recherche, Malinowski propose:
Nous devons traiter les plans, les intentions et les intérêts des agents blancs de contact comme une chose qui ne peut être réalisée que par la coopération avec les Africains qui échoue du fait d'un réel conflit d'intérêts, d'un plan défectueux, " d'une incompréhension ou de l'absence de terrain commun pour un travail effectif en commun. (39)

Selon lui, l'anthropologue,

dans ce genre d'analyse de la situation

colonialeet des rapports qui la sous-tendent,doit tenir compte, d'une part. de
la culture européenne, d'autre part. de la culture africaine, tout en évaluant le contact entre les deux sphères (cf. 41). Le sens et la direction du changement sont, selon lui, déterminés par des facteurs et des circonstances (...) qui ne peuvent être évalués par l'étude d'une seule culture ou par l'étude des deux cultures en tant qu'assemblage d'éléments. (51) Ce point de vue va dans le sens de notre argumentation, qui souligne que les caractéristiques spécifiques de différents modèles de colonisation, tels qu'ils ont été conçus, élaborés, expérimentés et exécutés par l'Allemagne, la France et l'Angleterre peuvent seulement être décelés grâce à une démarche comparative. Le caractère spécifique de la mission coloniale de chacun de ces trois pays sera démontré, sans oublier pour autant que l'état actuel des 14

connaissances de l'ethno-histoire de l'Afrique ne permet que d'esquisser la complexité des phénomènes liés à la situation coloniale, ou de représenter un premier essai ouvrant des voies de recherche fructueuses et prometteuses. Selon Malinowski, l'analyse du changement culturel doit tenir compte de l'impact de la culture occidentale, des caractéristiques de la vie des populations autochtones sur lesquelles est dirigé cet impact, et du phénomène du développement résultant de l'interaction des deux systèmes sociaux différents (cf. 52). De même, nous estimons que seule une analyse des trois aspects permet de faire ressortir la totalité des rapports sociaux et le changement tel qu'il se produisait à l'époque. Étant donné le programme de recherche qui s'y révèle et la complexité des phénomènes à étudier, il nous paraît important de commencer par analyser in extenso l'impact du système occidental sur celui des populations autochtones. Or, ceci inclut que nous tiendrons compte des recherches réalisées dans les différents domaines qœ nous analyserons. L'objet de cet ouvrage nous obligera à privilégier les points de vue de l'administration coloniale et celui du colonisé. A maintes reprises, les résultats de cette démarche seront confrontés à des études concrètes concernant tel ou tel aspect particulier de la réalité sociale des populations autochtones. Nous avons mentionné plus haut que ce genre de phénomènes et l'approche en elle-même ouvriront l'accès à des problématiques très différentes. Dans le cas de cette analyse, il s'agira donc d'accentuer la recherche de certains phénomènes, tout en sachant que dans un deuxième temps, une analyse plus détaillée de la transformation sociale résultant de l'interaction des deux systèmes sociaux différents, du point de vue de l'acteur social et non plus d'un point de vue structural, suivra dans d'autres recherches.3 Tout ceci nous amène à préciser l'objet de l'analyse par la théorie du changement social. En général, les auteurs influencés par ces approches essayent d'expliquer les causes, les formes et les directions possibles du changementsocial.4 Ceci reflète en partie l'intérêt, pour les membres d'une société, d'avoir des connaissances sur le passé et sur l'avenir, tout en tenant compte qu'il n'est guère possible d'expliquer complètement l'histoire ou d'établir des prévisions valables concernant des événements fUturs.5 Néanmoins, le changement ou la transformation peuvent être constatés et analysés dans un groupe restreint, dans un processus formant des cycles plus ou moins longs et plus ou moins différents6 ; selon que l'on considère le facteur temps, comme changement marqué par l'aspect court terme/long terme, ou encore continu/discontinu. L'explication anthropologique de la transformation se réfère donc à la structure qui change et aux facteurs qui causent le changement. L'analyse du changement d'une société essaie de

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démontrer les conditions et les facteurs accompagnant le mouvement d'une société d'un état spécifique à un autre, celui-ci étant différent du premier. Deux problèmes se posent: d'une part, déterminer les facteurs ayant été à l'origine du changement et, d'autre part, définir l'état original et l'état final du changement. Pour déterminer les processus du changement,l'anthropologue doit tenir compte de tous les aspects formant la structure et le système, comme de ses mécanismes de sélection concernant des actions largement différenciées et l'éventualité d'une action en résultant. Certaines caractéristiques structurelles déterminant une suite d'événements peuvent donc évoquer des processus. L'isolement des éléments significatifs formant une structure donnée et l'analyse des rapports entre eux peuvent expliquer et caractériser un processus social? Un moment spécifique d'une transformation8 sociale se laisse donc démontrer par l'enchaînement des éléments et des rapports qu'ils entretiennent entre eux. Le changement d'une structure donnée ou l'apparition de deux structures différentes peuvent, par conséquent, caractériser des périodes différentes de l'histoire sociale. Sans la notion de structure même, les processus et avec cela l'histoire, dans sa spécificité du changement, ne pourront pas être compris.9 De plus, à partir de l'analyse des structures d'une société, on peut discerner les éléments et les événements significatifs sur un plan historique, le genre des conflits et des contradictions caractéristiques d'un processus donné, les effets de certains événements, qu'ils soient endogènes ou exogènes, à l'intérieur d'un système, ou encore les possibilités de développement qu'un type de société permet. Le moment historique d'un système n'est donc rien d'autre que le résultat de la combinaison des parties différentes du système et de ces temps différents. Pour définir l'ensemble, on n'a qu'à reconstruire j'ose le dire - les effets des éléments à des moments différents de l'histoire sociale. L'approche de Teune et Mlinarl0 essaie d'intégrer ces aspects dans une théorie du changement social. Cette approche constitue pour nous un genre de paradigme ou de cadre heuristique. Nous présenterons ainsi les principaux aspects intéressant notre problématique. Les auteurs prétendent avoir proposé une théorie qui englobe les sociétés hautement industrialisées ou développées ainsi que les sociétés du Sud ou en voie de développement. leur passé, leur présent et leur avenir (cf. Teune et Mlinar-1978-9). Selon eux, le développement est une propriété de tous les systèmes sociaux. TIse définit par une diversité croissante des composantes du système et par une intégration de ces composantes ou d'autres composantes. La transformation sociale se situe ainsi parmi les pôles de la diversité et œ l'intégration: le point extrême de l'intégration signifie que la stabilisation des composantes du système est tellement élevée qu'un développement continuel n'est plus possible à cause de la rigidité des structures. Le 16

développement d'un système dépend donc de l'interaction entre la diversité et l'intégration qui permet à son tour de déduire l'état actuel du système. Un système peut avoir un haut niveau de diversité et un bas niveau d'intégration, ou un haut niveau d'intégration avec peu de diversité. Ces deux caractéristiques ne sont pas liées de façon monotone: quand l'une s'accroft, l'autre ne s'accroft pas nécessairement.Il est donc nécessairede regarder leur interaction afin d'établir le développement du système. (33)

L'intégration est le degré de probabilité d'un changement des caractéristiques d'un élément du système causé par le changement d'autres

éléments selon les auteurs (cf. 43).

.

En revanche, la diversité, comme caractéristique structurelle d'un système, résulte de la répartition des caractéristiques parmi les différents éléments du système. La diversité est ainsi le degré de la non-identité des caractéristiques du système (cf. 35). La transformation sociale est, selon les auteurs, un processus réunissant les niveaux de l'intégration et de la diversité (cf. 44). L'accroissement de ces niveaux est la direction de la transformation sociale, mais il y a cependant une possibilité de désintégration et de stagnation. La transformation d'un système s'effectue au moment où le système approche ses limites supérieures de diversité et d'intégration. A cet instant, un nouveau principe d'intégration de la société apparaît qui signifie, en même temps, une transformation du système. Le degré du développement dépend, en outre, de la quantité des éléments d'un système, autrement dit, une variété plus élevée des éléments permet un changement plus élevé de l'état du système. On pourrait s'imaginer ainsi ce processus: un nouvel élément est introduit dans un système à un moment donné; cet élément accroît la diversité du système, mais réduit son niveau d'intégration; les composantes du système acceptent le nouvel élément. La probabilité qu'un élément nouveau sera produit augmente, et une fois que l'élément existe, le processus décrit ici recommence (cf. 72). Par conséquent, chaque nouvel élément diminue le degré d'intégration du système, en même temps qu'il augmente le chiffre total des éléments. De ce fait, la base de l'intégration est agrandie. L'élément nouveau doit ensuite être intégré au système. Dans ce mouvement, il change les relations que possèdent les éléments entre eux. Le degré de l'intégration augmente donc aussi en fonction du degré de développement (cf. 74 et suite). Revenons à l'aspect qui nous intéresse le plus dans ce domaine: le facteur diachronique. C'est seulement en observant la structure d'une société donnée et sa transformation spécifique, que l'anthropologue peut définir les caractéristiques particulières des structures d'un système social ou culturel. Souvent, cette analyse n'est possible qu'en utilisant une démarche théorique 17

et empirique incluant le facteur diachronique. En effet, l'analyse se réfère à un endroit donné et à un moment concret de l'histoire sociale; mais ce qui importe le plus, c'est d'observer le processus de construction des éléments sociaux, des rapports sociaux et non pas le genre de transformation spécifique à l'endroit et au moment historique pris en considération. Les textes11 que nous analysons ne sont pas considérés comme des faits sociaux ou des indicateurs. mais comme les représentations de la logique sociale de l'époque coloniale. Les données ont été choisies et étudiées en fonction de leur signification et dans le but d'expliquer les rapports sociaux caractéristiques qu'entretenait l'administration coloniale avec les groupes autochtones. Dans ces rapports, ces décrets, ces circulaires, ces descriptions et ces analyses, nous trouvons ce que l'administration coloniale avait fixé par écrit: ses idées, ses actions et ses buts, donc l'ensemble de sa conception des rapports sociaux entre deux systèmes culturelS.12 Dans les textes concernant l'analyse du point de vue des développeurs, nous retrouvons les représentations de l'administration coloniale sur l'autre, l'inconnu, les groupes autochtones, tout au long de l'histoire coloniale. Un
des buts de l'anthropologie historique, telle que nous la concevons, est

- et

nous utilisons ici la terminologie de Balandier - d'analyser la situation coloniale. Ceci inclut le concept d'impact d'une culture sur une autre, celui de contact entre deux ou plusieurs cultures différentes, et cela implique surtout, comprendre, selon un même schème analytique, une situation où l'administration coloniale et les groupes autochtones étaient confrontés l'un à l'autre.13 L'analyse telle que nous la projetons portera sur des matériaux comme des rapports d'explorateurs, de voyageurs, de chercheurs et d'administrateurs; les rapports officiels et les Journaux officiels de l'époque concernée permettront de déceler le fonctionnement de la société togolaise dans les différents moments de l'histoire coloniale qu'elle a connue et à travers eux, nous démontrerons le changement des représentations dans le temps. La description de cette réalité sociale très complexe et la multiplicité des points de vue nous permettront d'avancer vers le but mentionné ci-dessus. Les différents éléments
se compléteront, mais

- et

nous en sommes consciente

- ne

répondront

que

partiellement à des questions soulevées les unes par rapport aux autres. Cependant, la problématique générale et, notamment, l'explication de la situa/ion coloniale restent les facteurs qui détermineront toute l'analyse. Le point focal de notre recherche constituera l'analyse du contenu14 des matériaux choisis en fonction de nos objectifs. Ces données ne parleront pas d'elles-mêmes. Leur sens devra être expliqué tout en tenant compte du cadre théorique choisi. Des connaissances théoriques, méthodologiques et du sujet même nous aiderons dans cette démarche. Des questions soulevées à partir des

18

données représentant des symboles, des textes ayant une signification concrète, devront trouver une réponse. Nous nous interrogerons sur les représentations des mots, des unités sémantiques et sur leurs significations selon les auteurs, les utilisateurs ou les lecteurs, ainsi que pour le chercheur contemporain qui essaie de les expliquer à travers l'analyse du contenu. La réponse n'est certainement pas facile. Une multitude de sujets/objets concernant notre objectif permettra œ faire apparaître les points saillants liés à une structure sociale et à un moment historique. Une multiplicité de réponses convergentes validera notre recherche. L'analyse du contenu par son objet même pourra fournir différents genres d'interprétations. Ces interprétations devront être revues en fonction du cadre théorique choisi. Mais elles devront également être placées dans l'ensemble des résultats obtenus. L'analyse d'une multitude d'objets se révélera le meilleur moyen d'obtenir des réponses significatives. Ainsi, nous repérerons les éléments significatifs d'une période donnée de l'époque coloniale, les traits caractéristiques des rapports sociaux, des rôles sociaux et des habitudes, et, finalement, la conception d'ensemble de cette histoire coloniale. De plus, les sujets similaires traités dans différents textes nous permettront, en les comparant, d'aboutir à des résultats significatifs. L'explication des variations des sujets dues au temps historique restera un autre domaine de l'analyse. Dans ce cas, il se révélera nécessaire d'avoir recours au changement de la société globale, des systèmes économique, politique et social. Le paradigme du développement nous permet de mettre l'accent sur l'entredeux, - c'est-à-dire la société autochtone et la société de la puissance coloniale-, sur le moment du mélange et l'articulation des systèmes, différents à tel point que l'on peut parler de contact, d'insertion dans une autre histoire, de fusion entre deux conceptions différentes. Nous porterons notre attention sur les acteurs sociaux considérés comme des participants actifs au processus du développement. La transformation sera considérée comme une possibilité. Néanmoins, le système social de la puissance coloniale influence la transformation de manière décisive, car un stade postérieur de l'histoire est toujours lié à un stade antérieur de la réalité sociale et à des rapports de force prévalants. Dans la situation coloniale l'avenir est déterminé par le fait que celle-ci ne permet qu'un certain nombre de bifurcations et de changements. Pourtant, l'avenir n'est jamais destin (cf. Lasrlo-I989-28), et cette possibilité ouverte sur le futur existe toujours dans la mesure où différents choix restent possible. Nous décrirons les contacts entre tous les ordres établis pendant la période coloniale. À chaque instant des soixante à quatre-vingt ans de colonisation, se révélera l'asymétrie des rapports de force. 19

Pour spécifier notre étude concrète, nous donnerons ci-après, quelques idées qui guideront notre recherche sur la transformation globale de la société togolaise. n s'agit d'une tentative pour trouver les structures dominantes de la société togolaise durant l'administration coloniale, l'ensemble qui se cachait derrière les paroles, les textes et les récits. Après une première unification sous l'empire allemand, le Togo s'est vu réparti entre la France et l'Allemagne lors de la conférence de Versailles en 1919. Ce pays représente donc le cas, relativement unique, d'un territoire ayant connu plusieurs styles d'administrations coloniales - c'est-à-dire le style allemand plutôt caractérisé par une politique indirecte, le style français représentant un style administratif de gouvernement direct et le style pratiqué par l'Angleterre du gouvernement indirect. Le genre de recherche comparative qui résulte de l'analyse de plusieurs styles d'administration coloniale, peut être considéré comme un des meilleurs moyens pour faire apparaître les caractéristiques spécifiques de chacun d'entre eux. C'est seulement en contrastant ces différents styles, l'ensemble culturel, social, politique et économique produit par chaque pays colonisateur, que les différences, les divergences et convergences, les particularités seront décelées. De plus, la comparaison entre le territoire sous mandat et sous tutelle15 respectivement de la France et de l'Angleterre, nous permettra d'obtenir des informations détaillées sur les effets de chaque type dadministration, ses implications et ses significations différentes, au cours des quarante années que ce régime administratif dura. Les chercheurs ont rarement essayé de montrer les aspects des structures sociales d'un groupe à partir de l'analyse des documents écritS.16 Les documents que nous utiliserons fournissent une connaissance des événements qui ont eu un impact sur les groupes colonisés. Même si ces textes ont peu de valeur en termes ethnographiques, ils se révèlent d'une importance primordiale pour la compréhension de la transformation historique sous régime colonial. Dans ce sens, ils permettent de démontrer les caractéristiques du processus de transformation coloniale à laquelle les sociétés du Sud étaient confrontées. Notre ouvrage vise ainsi à contribuer à la théorisation du changement et de la transformation des sociétés colonisées et va à l'encontre de l'exclusion plus ou moins systématique de l'histoire dans les études ethnologiques et anthropologiques.17 Nous soulignons que ces sources permettent de révéler les causes de la transformation sous le régime colonial dont il y a peu de traces dans les enquêtes ethnologiques actuelles. Il s'agit souvent de pratiques qui ont influencé les activités sociales mais dont on ne parle guère ou pas du tout, parce que leurs mécanismes ont été rarement compris. Au début de nos analyses, nous avons été confrontée à de multiples difficultés relatives aux procédures de recherche et aux problèmes posés par 20

des questions d'ordre méthodologique. Notre ouvrage contribuera à explorer un domaine mal connu concernant les sources, les méthodes et les approches.l8 Cependant, le cadre théorique qui guidera notre recherche se révélera d'un précieux secours dans l'avancement de cette dernière. ~
multiples questions pourront
être

discutées, élucidées et éclaircies.

Notre problématique nous amène à utiliser le concept d'évolution. Il est évident que ce terme n'a pas été utilisé ici au sens classique d'une société actuelle comme forme primitive d'une autre société ou comme développement progressif. L'idée d'étapes est remplacée ici par celle de transformation qui, dans le cas des sociétés colonisées, nous amène à des contextes régionaux spécifiques. Reprenons quelques-unes des questions et des idées qui orienteront nos travaux: nous parlerons des problèmes liés à l'effet des gouvernements directs et indirects. Les exemples suivants en témoigneront: Le système officiel du gouvernement indirect a-t-il mené à une ou deux décades de stabilité rurale pendant laquelle le manque d'un changement technologique laissait croître, parmi la population autochtone, le sentiment d'un gouvernement par lui-même? Ce type de gouvernement pouvait-il éviter le changement et, avec cela, radicaliser les innovations à un moment donné? La population avait-elle un sentiment de confiance ou de lassitude? Quel système de gouvernement facilita le changement des institutions africaines en interaction avec des modèles apportés de l'extérieur? Quel genre d'expérimentation essaya-t-on : un changement radical résultant d'un sentiment de peur dans la population autochtone, ou un changement qui cherchait à trouver des compromis d'une façon ad-hoc avec des institutions autochtones, compromettant alors un changement graduel et continuel ? ~ plus, la question se posera de voir si l'approche différente du gouvernement signifiait déjà un premier pas vers le dévelq>pement futur de la société. Ces questions clefs guideront notre recherche. Il est évident qu'elles ne seront pas posées de la même façon dans le texte. L'analyse concrète démontrera pourtant que ces questions se révéleront être pertinentes en ce qui concerne le but poursuivi. L'étude de la transformation sociale dans son aspect diachronique éloigne l'anthropologie de l'analyse de la réalité sociale objectivée, et la rapproche d'une analyse de la reconstruction de cette réalité sociale. Dans la situation coloniale, un système social donné présente ses concepts, ses notions et ses règles en les spécifiant lui-même par rapport à l'autre. L'analyse de ces rapports permet de révéler des pouvoirs et des enjeux différents, établis au cours de l'interaction entre les groupes africains et ceux appartenant à la puissance coloniale. Il s'ensuit que cette approche de la situation coloniale, en décelant les caractéristiques de l'oeuvre coloniale civilisatrice, met l'accent sur le facteur du pouvoir exercé par le pays possédant des connaissances 21

différentes souvent beaucoup plus différenciées que celles de la population autochtone. Ceci implique qu'une analyse de cette situation, selon un schème cherchant l'élément caractéristique de la tradition ou de la modernité ou en tant que contact des cultures neutres, n'est plus possible. Cette approche œ l'anthropologie historique reconstruit des logiques de développement à partir de l'analyse de différents moments de l'histoire d'une société et détermine le type de changement d'une société donnée en fonction de la situation historique et concrète, différente d'une société à l'autre. Mais elle montrera toujours certains processus communs dus à l'interdépendance des sociétés acmelles. Les mécanismes qui ont transformé la société africaine autochtone sous les multiples influences de l'administration coloniale pendant plusieurs décennies ont contribué à l'intégration plus ou moins marquée de ces sociétés locales dans un système de pouvoir international. De plus, les conséquences immédiates et à long terme de ces transformations introduites de l'extérieur et auxquelles les sociétés autochtones étaient censées répondre, devront être décrites. Tout ceci signifie que les théories du changement social - nous incluons les théories de la transformation sociale - et même celles plus récentes des années soixante à quatre-vingt-dix (cf. Schuerkens-1995), doivent être considérées sous un autre angle, et notamment celui englobant dans un même schème heuristique ou théorique des facteurs endogènes et exogènes, et les processus liés à la reconstruction de l'élément diachronique. L'anthropologie
retrouve, alors, l'aspect trop souvent négligé

- et

nous le regrettons

- propre

à

chaque science par son objet même, à savoir une signification pratique. Le but ultime de l'analyse ne sera donc pas seulement de fixer une vérité scientifique, mais de chercher des solutions à des problèmes théoriques qui sont, en même temps, d'une portée pratique. Dans le cas de l'anthropologie, en particulier, de celle qui s'occupe des pays du Sud, il s'agira de définir les problèmes qui se posent, si l'on considère ces pays sous l'angle de leur développement. Une analyse ainsi esquissée pourra donc avoir des conséquences pratiques et politiques, et pourra aboutir à déterminer l'avenir. Dans une telle conception, le rapprochement de l'histoire et de l'anthropologie offre une multitude de possibilités encore largement inexploitées. Cependant, le problème de l'éthique de l'anthropologie se posera. Or, il est à souhaiter que le débat, souvent stérile, sur le rôle de
l'anthropologue prenne une autre direction

-il nous

semble que les premières

tentatives d'une telle approche se décèlent en France19 -, et, notamment, que la discipline ne condamne plus d'avance toute démarche qui suivrait cette option. La sociologie20, ainsi que d'autres disciplines des sciences humaines, ont dépassé ce débat depuis des années, tout en essayant de définir un code éthique de la profession. Évidemment, les intérêts et les possibilités de chaque chercheur seront enjeu, mais l'avancement de la discipline ne passera 22

probablement qu'au prix de cette ouverture. Se restreindre à étudier des sociétés statiques et leurs structures équilibrées - si ces sociétés existent

encore - ne peut plus être le champ privilégié de l'anthropologie.Ce stade de

l'histoire de la discipline sera certainement dépassé sous peu, étant donné les caractéristiques particulières du dévelqJpeDlent des sociétés du Sud. Dans cette introduction, nous avons esquissé la problématique de notre analyse et ses aspects méthodologiques; nous avons présenté le cadre théorique choisi, les méthodes à utiliser, et, surtout, nous avons précisé notre champ d'investigation par rapport à des recherches antérieures et par rapport à différents courants et différentes conceptions de l'anthropologie. n s'agit de réflexions nées au fur et à mesure de l'avancement de la recherche, de l'analyse d'aspects particuliers. L'approche de ce domaine de la recherche est décrite, et ceux qui sont d'accord sur les conceptions de Kuhn concernant le travail dans le cadre d'un paradigme encore largement accepté, malgré les malaises de bon nombre d'anthropologues contemporains, devront au moins concéder qœ certaines questions, certains problèmes seront mieux élucidés en utilisant des cadÎ-es théoriques différents. Notre approche est largement influencée par l'anthropologie historique, même si le langage utilisé est à certains égards différent. Les livres de Piault (1987) sur les ruptures et continuités de la société coloniale, et de Coquery- Vidrovitch (1992) sur L'Afrique occidentale au temps des Français, colonisateurs et colonisés,1860-1960 et, notamment, les articles traitant des sujets en rapport avec la colonisation, témoignent d'une problématique proche de la nôtre. Pourtant, le présent ouvrage ira bien au-delà des résultats esquissés dans ces livres. Nous proposons une approche qui englobe la problématique de la colonisation, de la construction et de la reconstruction de la réalité sociale vu par les colonisateurs et les colonisés, ou, si l'on préfère une autre terminologie, vécu par les développeurs et les développés. De cette manière, nous nous approchons des travaux réalisés, par exemple par Friedman, sur l'intégration des sociétés du Sud dans le système mondial. Nous montrerons que la situation coloniale est un champ où des rapports sociaux, politiques et culturels différents sont formés. Ceux-ci s'insèrent ensuite dans l'articulation complexe entre les pays du Nord et ceux du Sud. C'est ainsi que la question coloniale peut être repensée en termes anthropologiques et non seulement en termes de développement social.

23

NOTES
la. Cesana-1988-100 qui énonce: Von der evoluJionslheorelischen Analyse geschichllicher Fragl jene nach solial

Prozesse den

isl also das Vorgehen formalen Objekte.

der Geschichlsschreibung Slrukturen, so diese

zu unlerscheiden. nach der

gleichbleibenden

Veritnderung

glekhbleibender

2Cf. la page 16 et la suite de cette introduction. 3Les travaux de Nicholas sens indiqué ici. 4Cf. Schuerkens-1995-9/27. changement l'explication théorique Je traite dans cette analyse la problématique des théories du à social des années soixante jusqu'aux actuelle qui englobe du changement social. années quatre-vingt-dix et leur contribution un cadre Thomas, de Jean et Jane Comaroff et de Kajsa Ekholm vont dans le

Dans une deuxième et exogènes

partie, je propose

des facteurs endogènes

du développement

social ainsi que et le

l'aspect diachronique. Sa. Ingold-l987 qui analyse vécu quotidien. 6Cf. aussi Boudon-l984 soixante, 'Cf.

d'une façon détaillée

les rapports

entre la réalité sociale

qui analyse

les théories

du changement

social,

surtout

des années

selon une méthodologie

influencée

en majeure partie par Popper. quelques aspects des théories structurole

Helbling-I984-95

qui étudie dans son article de l'évolution sociale

fonctionnalistes changement

et des théories

qui peuvent approches

contribuer

à expliquer

social comme il le conçoit pIns approfondie de différentes du changement, social. L'auteur sociale des processus le livre de propose devrait à la

8Cf. pour une discussion Sanderson-1991 pour pouvoir 9a.

qui donne un aperçu des théories du changement analyser et expliquer d'une manière adéquate

fin de son analyse quelques social (cf. 223/224 lOCf. Teune

aspects qu'une théorie de la transformation les remarques

inclure

de changement

et en particulier

faites aux points 7 et 8). du développement sur différents un genre de

dans ce sens Helbling-1984-95. et Mlinar-1978 sociaux. qui développent dans leur livre une logique

social des systèmes aspects llNous l2Des paradigme

Même si les auteurs il nous semble

ont dans la suite travaillé que leur approche inexploité. (cf. 19). et utilisant constitue

de leur cadre théorique, de recherche reviendrons exemples ci-dessons

qui reste encore largement dans le domaine coloniale

sur cette problématique

de recherche

de l'anthropologie

comme

nous des de

documents multiples

écrits de l'époque aspects

sont par exemple

l'oeuvre de Dirks-l987 coloniale anthropologique ethnographiques.

qui analyse

de l'approche

du développement éléments

de la puissance par des sources L'auteur

tout en faisant, sur le terrain Le livre de écrites de

dans une partie ultérieure même, en essayant Chanock l'époque (1985) coloniale

de ses recherches,

place à l'analyse

de vérifier certains en constitue

un autre exemple. celles auxquelles

n'utilise

que des sources

et, notamment,

il avait accès dans les archives world".

concernant

le sujet qu'il traita dans les deux pays pris en considération. 13Cf. Cohn-I988-44: "Anthropological others are part of the colonial

24

14Cr. en ce qui concerne la méthode de l'analyse du contenu Bardin-1977 et Weber-1985. 1 SPour plus de détails sur cet aspect cr. notre chapitre 2. 16cr. néanmoins l'étude de Dirks-l987 sur une royauté en Inde ou von Trotha-I994. 17 cr. aussi l'ouvrage intéressant de Thomas Hors du temps. Histoire et évolutionnisme discours anthropologique, 1998, et, en particulier, les pages 171/179. de recherche Dans la mesure temporels, en ethno-histoire où mon objet et est 18Cr. dans ce sens Necker-l9S4 sur le passé colonial d'intégrer coloniale, qui discute les procédures latine.

dans le

pour le cas de l'Amérique anthropologique de Comarorr-1991

dans l'approche les approches

des processus

et, en particulier, qui utilisent

l'histoire ici.

et de Thomas-1991 pour l'Anthropologie

des sources Social et

écrites, comme

par exemple

celles des DÙssionnaires,

sont proches de celle que je propose du Changement

19cr. la création de l'A&sociation Euro-Africaine du Développement 20cr. American en mars 1991 à Paris. sociological Association.

Code of ethics. In : Soziologie,

2, 1989.205-216.

25

Chapitre I

L'administration coloniale allemande au Togo (1884-1914) et son impact sur le changement social

27

1-1. La politique coloniale de Bismarck
La politique coloniale de Bismarck fut toujours un sujet controversé. La conception défavorable de Bismarck à l'acquisition des colonies, au début œ l'expansion coloniale allemande était opposée à l'opinion généralement répandue qu'il était le fondateur de l'empire colonial allemand. Dans la littérature, on retrouve souvent l'idée que Bismarck voulait acquérir des colonies. Par contre, il affichait lors des réunions publiques son opposition au mouvement colonial, probablement dans le but de ne pas révéler ses intentions réelles aux autres puissances coloniales. Néanmoins, il paraît probable que Bismarck était, au début de la colonisation allemande fondamentalement opposé à ce mouvement et qu'il ne désirait pas d'engagement de l'empire allemand dans des questions d'ordre colonial. Le changement ultérieur de son opinion ne se basa donc sur aucune décision spontanée, mais sur des contraintes économiques, des réflexions concernant la protection des intérêts allemands, et la concurrence des empires coloniaux quant à la répartition des dernières régions non colonisées. La grande réserve de Bismarck avait pour but d'éviter l'intervention œ l'état allemand dans les protectorats d'outre-mer. Étant imprégné par des idées continentales, Bismarck estimait que la participation de l'Allemagne au commerce mondial pouvait être réglée selon les idées du libre échange, sans qu'existent des colonies allemandes. Cependant les événements politiques des années soixante-dix du XIXe siècle, la crise économique en Allemagne, la dure concurrence des empires coloniaux, les restrictions commerciales concernant les entreprises allemandes et les besoins de l'industrie d'accéder aux ressources naturelles contribuèrent à changer son opinion. L'acquisition des colonies était devenue une nécessité due aux besoins de l'industrie allemande. Bienque Bismarck fOtcontre tout droit de souveraineté outre-mer, il était prêt à élargir le nombre des consulats afm de protéger les intérêts commerciaux de l'Allemagne. Étant donné qu'il ne souhaitait pas de protectorats, il envoya des consUls impériaux en Afrique pour défendre les intérêts des commerçants allemands. Ce ne fut qu'en 1876 que Bismarck exprima l'idée qu'une nation aussi importante que l'Allemagne ne pouvait renoncer définitivement aux colonies. Malgré cette opinion positive, Bismarck soulignait que ce domaine était très délicat et demandait des préparations de longue durée. Cette conception ne devait être publiée que huit ans plus tard (cf. Steltzer-1984-17). Dès 1874, Bismarck commença à assurer la protection de l'empire au commerce allemand d'outre-mer. TIs'agissait notamment de réagir aux attaques contre des navires commerciaux allemands, de protéger les intérêts des Allemands dans les États d'outre-mer ou encore de s'opposer aux attitudes des administrateurs coloniaux anglais, français ou espagnols. 28

À la fin des années soixante-dix une propagande pro-colonialiste commença, soutenue par une large fraction de la bourgeoisie, et surtout par les voyageurs et commerçants, ayant des intérêts à défendre dans les régions outre-mer. Au début des années quatre-vingt, les sociétés coloniales déjà bien implantées, commencèrent à exercer une influence croissante sur l'opinion publique. Parmi elles, le Deutsche Kolonialvereinl, fondé en 1882, qui comptait en 1855 déjà environ dix mille membres, était appuyé d'une façon significative par l'industrie allemande. L'association du Deutscher Kolonialverèin avec la Gesellschaft fir Deutsche Kolonisation, en 1884, conduisit, en 1887, à la création de la Deutsche Kolonialgesellschaft, qui se
révéla
être

un facteur décisif de la politique coloniale allemande.

Tandis que la Gesellschaft fir Deutsche Kolonisation, fondée par Carl Peters, se consacrait à une politique expansionniste d'outre-mer, le Kolonialverein avait plutôt des buts d'ordre culturel et éducatif et favorisait les institutions déjà établies. La Kolonialgesellschaft pensait que la possession des colonies élargirait l'horizon culturel, politique et économique d'un peuple et augmenterait ainsi ses initiatives économiques. En outre, la plupart des membres de cette société admettait que le pouvoir d'un État dépendait, entre autre, de la grandeur de ses possessions coloniales. Le fait décisif qui obligea Bismarck à réagir, fut une note du commerçant Adolf Woermann d'Hambourg qui l'informa de la prépondérance des Anglais dans les régions sous influence économique allemande. Woermann proposa d'envoyer des navires de guerre en Afrique de l'Ouest et demanda un engagement plus grand de l'empire allemand dans la région, en nommant un consul pour l'Afrique de l'Ouest (cf. Steltzer-1984-21). Une demande œ Bismarck aux villes de Hambourg, Brême et Lübeck sur leurs intérêts commerciaux dans ces régions faisait suite à cette note. Les villes hanséatiques répondirent, en exigeant un plus grand engagement de l'État. En 1883, la Chambre de Commerce de Hambourg proposa la fondation d'une colonie au Cameroun. Selon elle, cette création d'une colonie était urgente, vus les autres empires coloniaux et leurs intérêts à posséder une région disposant de multiples ressources à l'intérieur du pays. La Chambre de Commerce proposa ensuite, que l'empire conclftt des traités commerciaux et des traités favorisant l'empire allemand auprès des plus importants souverains en Afrique de l'Ouest. La note de la Chambre de Commerce de Brême ressemblait à celle de Hambourg. Ces clauses contribuèrent à ce que Bismarck se prononça dorénavant publiquement, pour l'acquisition des colonies allemandes. On considère que l'empire allemand vit le jour le 24 avril 1884. Bismarck déclara alors la protection officielle (Reichsschutz) de l'empire allemand sur la région d'Angra Pecqefia, dans laquelle le commerçant Iiideritz avait acquis des terrains. Ces projets, restés inconnus, permirent à Gustav Nachtigal de hisser le drapeau allemand au Cameroun juste avant l'arrivée de 29

l'Anglais Hewett. Cet objectif de créer des colonies était intimement lié à l'idée de faire assurer la responsabilité de leur fondation et du développement matériel, aux commerçants allemands. De plus, Bismarck obligeait les commerçants à organiser eux-mêmes l'administration des territoires. TIleur accorda uniquement la possibilité d'une juridiction européenne concernant les Européens et leur octroya une protection policière qu'il pouvait assumer, sans envoyer des troupes dans les régions concernées. Le chancelier ne s'imaginait pas que les sociétés coloniales, par manque œ capitaux et d'intérêts des commerçants, ne seraient pas capables d'assurer ces responsabilités, qui, en effet, furent reprises par des associations rassemblant des fonds nécessaires dans l'empire même. La capacité de Bismarck à dissimuler ses ambitions coloniales se révéla, pour donner un exemple, au moment de l'acquisition allemande en Mrique de l'Ouest. Nachtigal recevait, en avriI1884, l'ordre de mettre quelques régions sous la protection de l'empire allemand. Les Anglais furent seulement informés du fait que Nachtigal devait faire un rapport sur la situation du commerce allemand en Mrique de l'Ouest. Le gouvernement anglais avait même donné l'ordre à ses représentants d'accorder aide et protection à Nachtigal qui voyageait en qualité de commerçant. Malgré certaines réactions des Anglais face à ces méthodes, Bismarck pouvait, entre 1888 et 1894, s'appuyer sur la conception des Anglais que l'amitié entre l'Angleterre et l'Allemagne, serait nécessaire pour maintenir la paix en Europe. Les Anglais acceptaient donc les faits créés par Bismarck dans le domaine colonial. C'est ainsi que Bismarck parvint, malgré les rivaux coloniaux français et anglais, à créer un empire colonial allemand sans trop provoquer de tension en Europe.2

1-2. L'implantation

allemande au Togo

Sur la Côte des Esclaves, le Togo actuel, formée par une partie du littoral, et limitée par la Côte d'Or à l'ouest et le Dahomey à l'est, existaient plusieurs royaumes indépendants à la fin du XIXe siècle. Dans cette région pas encore occupée par les empires coloniaux français et britanniques, des entreprises allemandes de Brême et de Hambourg furent fondées pour éviter les impôts de la Côte d'Or britannique. Les relations commerciales des commerçants allemands avec le groupe originaire de cette région se développèrent de manière satisfaisante, car mis à part la côte, l'arrière-pays augmentait son influence en tant qu'acheteur et fournisseur de produits tropicaux. Les entreprises installées à Petit-Popo (Anécho) avaient signé, en 1882,
un accord avec les souverains locaux, leur garantissant - moyennant certaines prestations - une totale liberté de commerce (cf. Comevin-1969-132). Le Kouadjovi, une sorte de fondé de pouvoir du roi d'Anécho, les avait encouragé

30

à faire du commerce avec l'arrière-pays. En 1883, G. Lawson, le substitut habituel du roi de Glidji mourut et fut remplacé par William Lawson qui, estimant les fonctions de prélèvements des impôts trop médiocres pour lui, s'appuya sur des Anglais installés à Lagos, pour briguer la régence et éliminer l'influence du Kouadjovi. Ces manoeuvres aboutirent à une réaction des autres chefs qui, en instituant une véritable régence, confièrent celle-ci à un cousin nommé G. A. Lawson. Cependant William Lawson para le coup enproclamantG. A. Lawson roi de Petit-Popo et en se nommant lui-même Premier ministre (cf. Cornevin-I969-132). La situation était devenue compliquée non seulement pour les citoyens allemands, mais également pour les chefs et notables locaux. Les Allemands fxrent donc appel à la Sophia qui croisait au large de Petit-Popo. Le capitaine de la canonnière débarqua et obligea les notables, le Kouadjovi et le représentant du roi de Glidji à confirmer la validité du traité antérieurement conclu. La canonnière, croyant que les querelles étaient apaisées par sa présence, s'éloigna, mais fut obligée de revenir, car le déchargement d'un navire de l'entreprise Woermann avait été entravé par un groupe antiallemand. Des matelots en armes furent envoyés et prirent en otage William Lawson, sujet britannique, qu'ils déposèrent à Lagos où les Anglais s'engagèrent à l'empêcher de rejoindre Anécho. Trois autres otages furent amenés en Allemagne où ils passèrent dix jours. Un traité d'amitié fut conclu et une amende fut fixée. Les otages, après avoir eu la possibilité de visiter Berlin, furent confiés au commandant de la Mo'we pour regagner leur pays (cf. Cornevin-I969-133 et Steltzer-1984-43). Au même moment, une requête fut adressée à l'Empereur par les chefs et les notables locaux afin d'empêcher l'annexion par l'Angleterre, et aussi, pour demander l'aide et la protection de Sa Majesté (...) sous laquelle nous nous plaçons entièrement (Koschitzky-I888-2-115). L'événement avait obligé le District Commissioner de Keta, Firminger, à se rendre à Petit-Popo pour proposer la protection britannique aux Allemands. Ceux-ci refusèrent et adressèrent à leur tour une demande de protection à l'Empereur. En outre, Firminger essayait de préparer l'annexion d'une partie de la Côte d'Or à l'Angleterre. Le but de Firminger étant connu et les Mricains peu enclins à accepter le système douanier anglais, ces derniers se décidèrent à demander à l'Allemagne sa protection. Nachtigal qui était monté à bord de la M6we à Lisbonne était parfaitement informé de la situation à Anécho. Lorsqu'il arriva, le 2 juillet 1884, les commerçants allemands montèrent à bord et l'informèrent de l'état actuel des débats. Un des otages, G. A. Lawson, refusa de confirmer les accords antérieurement passés avec les Allemands. Nachtigal ne perdit pas de temps et conclut avec les représentants du roi du Togo, M'Lapa, un traité de protection et d'amitié, bien que celui-ci n'ait été autorisé par son gouvernement àl'entreprendre.3 Le roi s'engageait à demander aux 31

Allemands seulement les contributions connues et les Allemands, de leur côté, lui assuraient de ne pas empêcher le roi et ses chefs de recevoir les contributions de leurs sujets (cf. Steltzer-19~). Après la conclusion d'un autre traité à Lomé, le Schutzgebiet allemand s'étendait de la frontière anglaise à Aflao à l'ouest, jusqu'à à l'est de PetitPopo. Les activités de Nachtigal, suscitées par Heinrich Randad, un représentant des entreprises de Hambourg aboutirent à la nomination provisoire de ee dernier comme consul. Randad occupa cette fonction jusqu'à l'arrivée du Commissaire impérial von FrankenthaI un an plus tard. L'acquisition de Porto-Seguro fit naître des problèmes entre la France et l'Allemagne. Le chef Mensah de Porto-Seguro fit, d'abord, remarquer qu'il s'était déjà engagé avec les Français. Or, quand la corvette Leipzig arriva dans la région, dans le courant du mois de septembre 1884, le roi Mensah conclut un traité de protectorat avec Herbig, commandant de la Leipzig. En avril 1885, le roi Mensah, en relations avec les Français, changea d'avis et les drapeaux français furent hissés à Petit-Popo. Le jour suivant, ils furent égaiement hissés à Porto-Seguro. Sur ces entrefaites, l'amiral Knorr, commandant le Bismarck, vint rétablir les positions allemandes à PortoSeguro. Puis, dans le courant de la même année, le premier Reichskommissar, Ernst FrankenthaI, plaça l'arrière-pays d'Anécho sous la protection allemande et barra ainsi l'accès de ces régions aux Français. Bismarck soucieux d'éviter toute querelle avec les Français regardait ces agissements avec inquiétude. TI interdit à FrankenthaI de hisser d'autres drapeaux et ordonna son retrait de l'arrière-pays d'Anécho. Lors des discussions ultérieures entre l'Allemagne et la France, Anécho fut remis à l'empire allemand en échange de deux villes à la frontière du Dahomey. De ce fait, toute la côte était entre les mains des Allemands. La délimitation prévue par la convention de Berlin conclue, le 24 décembre 1885, entre l'ambassadeur de Coureel et le comte de Bismarck fut effectuée au cours de l'année 1886. Du côté britannique, la délimitation fut établie les 14 et 28 juillet 1886, à 2 km à l'ouest de Lomé (cf. Cornevin1969-135 et suivante). FrankenthaI, réalisant qu'une côte relativement petite était sans valeur commença à pénétrer dans l'arrière-pays. En 1886, il mettait les cantons de Tové, Kévé et Agotimé sous la protection de l'empire allemand. En août 1887, Grade, le secrétaire de FrankenthaI, établissait la souveraineté allemande sur Agomé-PaIimé. De plus, le Dr. Henrici signait des traités avec les Mricains de Liati (cf. Cornevin-I969-136 et Gayibor-1997-15/22). Ainsi d'un objectif d'abord limité à la ville d'Anécho où les intérêts commerciaux allemands justifiaient une intervention, l'Allemagne réussit à créer en quelques années, ce qui fut dorénavant appelé le Schutzgebiet Togo.

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1-2.1. L'administration du pays
À côté du gouverneur Frankenthal il y avait d'autres Allemands au Togo: le secrétaire Grnde et un policier supérieur nommé Bilcke. Douze Haussa étaient employés en tant que policiers équipés de fusils. L'idéede Bismarck qui était de fonder une compagnie ne s'occupant pas de travaux de commerce, mais de l'administration et de la police, ne put pas être réalisée. Les commerçants argumentaient que leurs moyens financiers étaient trop limités pour assurer cette tâche, surtout le long de la frontière avec l'Angleterre et la France, deux autres puissances coloniales de la région. Ils souhaitaient une administration financée par l'empire allemand. Cependant, Bismarck et les partis de gauche du Reichstag considéraient que ceux qui tiraient des profits de ces colonies, devaient aussi supporter les frais de l'administration et du développement. Dans le but de procurer les moyens nécessaires pour l'administration du pays, des impôts sur l'importation des armes à feu et les spiritueux, élargis après la création d'une région douanière, au tabac et aux munitions furent créés en 1887. En même temps, l'exploitation de l'arrière-pays commença à assurer les frais de la colonie grâce au développement du commerce. Au Moyen-Togo, plusieurs traités de protection furent conclus. Le résultat final, à la fin de la période de pacification, fut que les Allemands avaient alors acquis 85.000 km/2.

1-2.2. Les premières explorations vers l'intérieur
L'Allemagne avait la chance d'avoir comme arrière-pays le no man's land situé entre l'Ashanti et le Dahomey. Les traités conclus dans cette région, comme par exemple celui de Palimé, le centre traditionnel du coton du Togo, furent expliqués par Grndeet le Dr. Hemici aux chefs traditionnels en offrant des présents et en insistant sur le fait que les traités n'interféraient pas dans leurs affaires locales (cf. Knoll-1978-28). Les chefs traditionnels pensèrent donc au début, qu'ils risquaient peu face aux intérêts des Allemands dans le commerce. Par conséquent, les Allemands étaient souvent considérés comme les alliés potentiels des chefs qui avaient des difficultés avec des groupes voisins. Pour donner un exemple, le chef de Kévé demanda aux Allemands leur aide contre les brigands de la tribu d'Anlo (cf. Knoll-1978-28). La première période des explorations prit fin vers 1888. Les expéditions étaient souvent payées par des personnes privées, car Bismarck refusait d'accorder des fonds nécessaires pour l'exploration d'une région (cf. Steltzer1984-47). Ces expéditions arrivaient jusqu'à environ 130 km de la côte. Elles étaient faites dans le but d'assurer un arrière-pays au Togo. Bien que ces 33

tentatives ne puissent menacer l'influence des souverains locaux, l'intérieur dI pays fut ouvert aux commerçants. De ce fait, le monopole des Ewe dans le commerceavecl'intérieur et notamment avec la région des palmiers fut mis en cause.

1-2.3. Les explorations de 1888 à 1894
En 1888, deux officiers qui avaient déjà une expérience considérable de l'Afrique arrivèrent au Togo: le capitaine von François et le médecin Ludwig Wolf. Leur mission était de rattraper le retard qu'avait pris l'Allemagne dans l'expansion coloniale au cours des années précédentes. La section coloniale du Ministère des Affaires Étrangères avait accepté des expéditions dans le but d'explorer de nouveaux marchés et d'acquérir des territoires au nord du Togo. Von François en partant en direction du nord-ouest, réussit à conclure ainsi six traités donnant à l'Allemagne une grande partie de l'arrière-pays. D'autre part, von François passait des contrats avec les chefs de Yendi (24/03/88), Gambaga (08/04/88) et Salaga (11/05/88) (cf. Cornevin-I969193). Cependant, ces régions appartenaient en majeure partie à la zone neutre, exclue du commerce. Ces traités étaient donc interprétés par Bismarck comme étant des traités de commerce et d'amitié et non pas comme des acquisitions territoriales (cf. Knoll-1978-29). En effet, les Anglais conclurent un traité avec l'Allemagne, les 12 et 14 mars 1888, en déclarant que les deux tiers du territoire acquis par von François étaient des zones neutres. Alors que von François explorait la région de Dagomba,le médecin Ludwig Wolf quant à lui, se dirigeait vers le nord-est du Togo. Toutes ces explorations furent financées par un groupe privé en Allemagne, présidé par le consul Ernst Vohsen, qui réussit, de nouveau, à collecter des fonds totalisant plus de 70.000 marks (cf. Knoll-I978-30). Ceci permit à Vohsen de subvenir aux explorations de Wolf pendant trois ans (cf. Denkschriften-I888-1991). Avec une expédition comprenant une centaine de porteurs autochtones, Wolf devait installer à l'intérieur du pays une base d'exploration. Alors qu'il se trouvait sur une piste de l'Akposso au nord, (...) le chef des Bédéré, Konto, venu à sa rencontre, lui propose de
s'installer dans son canton, alors connu des traitants evhé pour l'abondance du

caoutchouc de liane. Wolffixe le choix sur la colline Adado près de Yégué. C'est ce point isolé (...) qui va devenir Bismarckburg, centre d'exploration scientifique (2juin 1888) (cf. Cornevin-I969-140). Bismarckbourg était situé à300 km de la côte. À partir de ce poste, Wolf conclut des traités avec le chef Dyobo Boukari, chef des Cotokoli (07/05/89), 34

l'un des souverains les plus importants du Togo. De plus, il conclut un traité avec le souverain des Adélé, de Kontu et quelques autres personnalités, en insistant toujours sur le fait que, d'une part, les souverains locaux devaient protéger les biens des commerçants, et que, d'autre part, ils devaient également protéger les voyageurs traversant cette région. Les traités de von François peuvent être considérés comme installant la base des prétentions territoriales allemandes au nord-est du Togo. Le 26 juin. Wolf mourut à Dabari, des suites de blessures conséèutives à une chute de cheval. Son intetprète continua l'exploration et ne revint que, le 21 novembre, de la même année à Bismarckbourg (cf. Comevin-I969-140). Le capitaine Kling, après avoir secondé le Dr. Wolf, poursuivit méthodiquement l'action d'exploration autour de Bismarckbourg. En 1891, il reprit la mission de Wolf en direction du pays Bariba, mais fut obligé de s'arrêter devant Kouandé à cause de l'attitude hostile du chef. Au cours de cette expédition, il réussit à passer des accords avec le chef de Soubroukou (12/12/1891) et avec celui de Bafilo (19/12/1891), chef d'une région disposant d'un passage important vers le nord. Kling après avoir contracté une dysenterie, rentra en Allemagne et mourut au mois de septembre 1893. Après ce double échec, les Allemands se concentrèrent sur les bilans des expéditions effectuées en 1890, 1891 et 1892 au Togo. Ils établirent une liaison entre Misahohe (station fondée en 1890 par Herold) et Bismarckbourg. Ce n'est qu'en 1894 que le lieutenant Georg von Doering remplaçant Kling à Bismarckbourg, essaya de persuader les Bassari de ne pas attaqùer des caravanes Haussa (cf. Knoll-1978-30). La deuxième période d'exploration, en 1894, était terminée. Elle fut caractérisée, en général, par le peu d'agressions, par le manque de fonds et par une sUIprenante activité des Allemands. Les souverains locaux possédant des guerriers, des munitions et des pouvoirs, ne montrèrent que peu d'oppositions. Probablement considéraient-ils les Allemands comme détenant un pouvoir nouveau qui pouvait être utilisé avec succès au cours des conflits inter-ethniques.

1-2.4. Les grandes expéditions

vers le nord et le nord-est

Le consul Vohsen, une fois encore, rassembla environ 53.000 marks pour former une expédition vers le Nord et le Nord-Est. Le Dr. Hans Grtmer, stationné à Misahohe, fut chargé de présider l'expédition. Sa tâche était de conclure des traités de commerce et de protection avec les chefs du Niger et d'élargir les frontières du Togo jusqu'au fleuve (cf. Knoll-I978-32). L'expédition était composée de Grtmer, de son adjoint Camap-Quernheimb et du médecin Doering. Trois intetprètes, vingt-cinq gardes de la force de 35

police, dix cuisiniers et cent vingt porteurs accompagnèrent l'expédition. Parti de Misahohe le 5 novembre 1894, Gruner passa par Kratchi, Salaga, Yendi et Mango où il fit signer au chef un traité, cela malgré l'existence d'un accord signé auparavant avec le capitaine anglais Fergusen (cf. Cornevin1969-148). La mission de Gruner continua jusqu'à Say sur le Niger d'où il conclut des traités avec les chefs riverains du Niger. Pendant toute cette expédition, le commandant Decoeur, un Français, signait quelquefois des traités avec les mêmes souverains et cela parfois seulement peu de temps avant les Allemands. 4 Les confrontations qui eurent lieu, n'étaient pas réglées sur place, mais renvoyées en Europe (cf. Cornevin-1969-148). À Kompa, la variole commença à faire ses premières victimes. Gruner garda avec lui, neuf gardes, soixante-trois porteurs et renvoya le reste de l'expédition avec von Carnap parle fleuve (cf. CardinaIl-1926-203). Le 18 décembre 1895, le lieutenant von Camap-Quernheimb partit avec deux sous-officierset dix-huit gardes en direction de Sansané-Mango pour y installer un poste et étendre l'influence allemande dans cette région. Sur la route du retour, il fut violemment attaqué par des guerriers Konkomba (le 14 mai) (cf. Cornevin-1969-149). L'expédition du comte von Zech, installée à Kété- Kratchi, fut informée à Djougou du fait que les Français avaient installé des postes à Aledjo et à Kirkiri. Von Zech, quant à lui, conclut un traité de protectorat (10/02/1896) avec le chef des Djougou. En rentrant, il dut, lui aussi, faire face à des problèmes. Le 6 mars 1896, il fut obligé d'utiliser les armes avant de regagner, le 14 mars, Kété-Kratchi sans plus de difficultés (cf. Cornevin-1969-150). Au cours de cette dernière période, avant le traité francoallemand, deux grandes expéditions furent encore engagées. L'une sous la direction de Gruner qui s'installa à Mango après avoir vaincu les Dagomba, et qui sur le chemin de retour se joignit à une autre expédition entreprise par le comte von Zech (...) pour compenser les postes français de Bafilo, Krikri, Kabou(et)(...) occuper Bassari, Djougoy, Séméré (cf. Cornevin-1969-150).5 Les autres expéditions vers le nord menées par Gruner se révélèrent être parmi les plus violentes. Le 23 novembre 1896, l'expédition partait de KétéKratchi avec une centaine de soldats et plus de deux cents porteurs. Selon Cornevin (...)au cours de trois engagements près de Bimbila, les attaques des Nanoumba sont repoussées et, le 4 décembre 1896, le détachement allemand défait complètement 7.000 guerriers Dagomba au combat d'Adibo (...). Le jour suivant, Yendi est enlevé. (cf. Cornevin-1969-150 et Trierenberg-191412S) L'expédition continua sur Sansané-Mango et brûla au passage un certain nombre de villages Konkomba qui étaient hostiles. Arrivés, le Il décembre, à Mango, les Allemands commencèrent à construire un poste. Quelques jours plus tard, le Français Molex arriva, mais fit demi-tour sur Kabou, après avoir jugé de la situation (cf. Cornevin-1969-152). En novembre 1896, l'adjoint de von Zech, von Seefried sur l'ordre de celui-ci, retourna à Djougou pour 36

réaffirmer les droits de l'Allemagne. Von Seefried fit renouveler, le 29 novembre, le traité conclu par von Doering avec le chef des Bassari. De plus, à Dako et à Bafilo, il fit signer des traités, malgré la présence des détachements français. D'autres villages suivirent (fchamba, Agoulan, Adjédé). Le 25 mars, le poste administratif créé à Adjédé fut transféré à Djougou (cf. Comevin-1969-152). À Barai,le chef demanda à von Zech de lui accorder son aide dans un conflit avec les Founga et les Soubroukou. Von Zech accepta et il s'en suivit deux petits combats (cf. Comevin-1969-152).

1-3. La période de pacification du pays
Après avoir installé des postes un peu partout dans le pays, les Allemands furent obligés de pacifier le pays. En ce qui concernaient les royaumes musulmans organisés et hiérarchisés, comme par exemple,les Cotokoli, dont le chef Djobo fournissait volontiers des contingents de guerriers, les difficultés n'étaient pas très grandes. De la même manière, les guerriers Tyokossi étaient utilisés pour lutter contre les révoltes locales des pays Somba, Konkomba et Moba. L'alliance avec les royaumes musulmans permit aux Allemands de soumettre au chef Cotokoli de Dako d'autres groupes, comme les KabIé. Le troisième royaume musulman, Dagomba, se soumit après les délimitations de la frontière germano-anglaise. La multiplicité des groupes ethniques exigeait de la patience. Au sud, les réticences de gros villages des Ewe. et Ouatchi révélaient que ses groupes n'avaient pas encore l'habitude de voir les Blancs commander; au nord, les Konkomba et les Lamba se signalaient par leur acharnement et leur vaillance (Comevin-1969-159). Une action concentrée n'était pas possible. Les officiers allemands étaient donc obligés de combattre des rébellions locales par de durs combats. En quatre ans (1897/1901), (...) on compte 35 tournées de police et plus de cinquante combats allant de l'escarmouche ou de l'engagement (quelques blessés et quelques cases brûlés) à la bataille de plusieurs heures, parfois appuyée par une mitrailleuse et faisant plusieurs dizaines de morts et de blessés (Comevin-1969-160). Toutefois, il n'apparaît pas à travers cette description des conflits entre la population autochtone et les Allemands que ces derniers, avec toutes leurs expéditions, eurent commis des massacres, tels que ceux décrits par Stoecker (1960) en ce qui concerne le Cameroun.

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1-3.1. Les activités au sud du pays Le 19 avril 1891, la jeune force de police (Polizeitruppe) réagissant aux émeutes. aux meurtres et aux vols continus dans cette région (cf. Trierenberg1914-175), livra un combat au village de Dokbodeve dans la région d'Anécho. Cette force de police était. contrairement aux autres colonies allemandes. la seule force armée. Au début, elle était composée de dix policiers noirs. Avec Jesko von Puttkamer leur nombre augmenta. pour atteindre. en 1914. un chiffre de 560 policiers noirs sous les ordres de deux officiers blancs et de six policiers (Polizeiwachtmeister). Cette force de police dépendait de l'administration civile locale et fut employée seulement deux fois pour des actions de grandes envergures. notamment pour l'exploration du nord du Togo. Par contre. des policiers civils étaient stationnés dans les villages pour assurer. en même temps. l'administration. et. pour maintenir les coftts de l'administration à un niveau peu élevé. Ces policiers avaient la charge d'assurer la sécurité des habitants. Néanmoins. leurs abus constituaient souvent une cause de danger pour les habitants. Ainsi les Ho se plaignaientils du fait que la police sillonnait leur région et confisquait du bétail. Les habitants de Kévé et de Képi se plaignaient également des activités de ces policiers (cf. Knoll-1978-38 et suite). Enjanvier 1900, le Dr. Heim dut utiliser cette force de police pour livrer un combat à Akepe et ensuite à Dedekpe (cf. Comevin-1969-160). Dans la région de Palimé (cf. Trierenberg-1914-175).le canton de Tové s'insurgea. au mois de mars 1895. et. coupa MisahOhe de la côte en tuant plusieurs gardescercles. Le Polizeimeister Gerlach réprima le soulèvement. et le groupe de Tové fut obligée de se soumettre et de payer une forte amende (cf. Comevin1969-161). A Ho. une menace d'insurrection fut réprimée par l'intervention œ Gnmer.

A

Agotimé.

au mois de mai 1901. le groupe

refusa

les prestations

prévues pour les routes: Ils répondent aux ordres de rassemblement en se
mettant en tenue de guerre et en tirant sur les troupes envoyées contre eux. (Comevin-1969-161) Ala fin d'un combat. il se soumettait. néanmoins. et. promettait d'obéir dorénavant aux ordres des Allemands (cf. Trierenberg-1914176 et suivante). On constate donc que les Allemands avaient besoin d'utiliser leur pouvoir. en tant que puissance coloniale. non seulement pour forcer les groupes à effectuer certaines activités. mais également pour se protéger. dans un premier temps. contre les réactions des groupes autochtones. et parvenir ensuite. à faire installer un genre d'interaction qu'ils souhaitaient entre la population autochtone et l'administration coloniale. Évidemment. la colonisation des autres puissances coloniales en Afrique était confrontée aux mêmes problèmes.6 et il serait, par conséquent. aberrant de tirer la conclusion inverse de l'absence de ce genre d'activité pendant l'administration de la France 38

et de l'Angleterre au Togo. n s'agit ici d'une période bien déterminée de la colonisation. Les Français et les Anglais connurent, en effet, le même genre de conflit dans d'autres régions.

1-3.2. Les activités

au nord du pays (1897-1898)

Au cours de ces années, on obtint également la soumission des Konkomba et des Kabré. En mars 1897, le lieutenant von Zech installa un poste à Bassari où il connut immédiatement certaines difficultés. Gnmer, qui assurait la liaison avec Sansané-Mango après qu'un des tirailleurs de son détachement eut été blessé à Binaparba, commença un combat, au terme duquel, on dénombra soixante-dix-neuf morts et vingt blessés (cf. Trierenberg-1914-145). Après différents combats (Bapuré, Katchamba), les Allemands installèrent des postes de surveillance. Cependant plusieurs groupes n'avaient pas encore accepté le commandement du groupe local: von Massow fit donc une tournée rapide à travers le pays (du 3 au 11 mars 1898) : La grande insurrection Konkomba est terminée (cf. Cornevin-I969-162). À partir de Bassari, le lieutenant von Massow entreprit avec Thierry et Kersting une action concentrée afin de vaincre l'opposition de certains groupements cabrais. Avec trente gardes de cercle, cent cavaliers Cotokoli et deux cents partisans de Kirkiri (cf. Trierenberg-1914-156), il prit les villages Lamba. Ensuite, il soumit le groupement 1,osso et repoussa les attaques des Lamba après de durs combats. Kersting fit, par la suite, élire des chefs parmi les Kabré et il soumit l'ensemble de la région aux ordres du chef de Dako (cf. Trierenberg-1914-157). En janvier 1898, von Massow entreprit d'autres combats à Pessidé et à Adjaré en dépensant près de deux mille cartouches (cf. Cornevin-I969-163). Le lieutenant Thierry, de son côté, livra également de multiples combats avec les Lamba. L'apparitionsimultanée de ces expéditionseut pour effet d'impressionner les habitants de ces régions. De nombreuses délégations vinrent donc se soumettre à Bassari. Toutefois des opérations de police eurent encore lieu. Vingt-cinq furent effectuées, dont huit concernant les Kabré, cinq les Moba, Gourma et Natchaba, trois les Konkomba, trois les Bassari et trois les groupes dépendant du royaume de Tchaudjo.7 Au total donc, l'autorité allemandemis dix-huit ans pour assurersa souverainetésur le Togo. Ce délai s'explique par les moyens financiers assez faibles au début de la colonisation, et, par la suite, par le nombre limité des Allemands dans ce pays. Néanmoins, on doit prendre en considération les difficultés de terrain, surtout de la région montagnarde, et la méconnaissance totale des groupes de ces régions. Or, malgré l'expérience coloniale presque négligeable de l'empire allemand, les hommes qui accomplissaient cette oeuvre étaient des officiers ou avaient 39

d'autres grades dans l'armée allemande. En outre, plusieurs d'entre eux, appartenaient à des familles nobles à forte tradition militaire, comme le comte von Zech, von Massow ou bien von Doering. D'autres avaient terminé des études universitaires. Dans ce laps de temps, ils réussirent à assumer beaucoup de tâches. Les pages suivantes témoigneront de leurs efforts dans les domaines de l'administration et de la politique envers le groupe locale.

1-4. La nature des traités
La plus grande partie des traités conclus pendant cette période ont une teneur presque identique. En général, les chefs plaçaient leurs territoires sous la protection de l'Allemagne, et notamment de l'Empereur. TIss'engageaient à ne consentir à aucune autre nation, une partie de leur territoire, ou de leur peuple sans l'accord préalable de l'Empereur, et, de même, à ne conclure d'autres traités. Les chefs devaient promettre de protéger la vie et la propriété de tous les ressortissants allemands, de leur accorder le droit de séjour, le droit d'acquérir des terres et d'exercer leurs professions. De plus, les chefs devaient promettre de maintenir la paix du pays et de reconnaître la juridiction de l'Empereur dans toutes les affaires civiles ou criminelles à régler entre le groupe blanche. L'Empereur, d'autre part, reconnaissait à la population autochtone le droit de percevoir les contributions qui leurs appartenaient en vertu des lois et usages de leurs régions, de prélever les impôts et les taxes habituellement payés par les sujets de l'Empire. L'Empereur leur reconnaissait également l'exercice de la juridiction concernant leurs sujets (cf. Cheradame-1905-l73). Les protectorats ou Schutzgebiete relevant de la souveraineté de l'empire allemand étaient considérés comme appartenant à l'empire allemand. Les ressortissants allemands qui y vivaient étaient soumis aux droits et aux devoirs de tous les citoyens allemands vivant en Allemagne. Par conséquent, l'opinion prédominante du début de l'ère coloniale allemande, considérant les protectorats comme des dépendances étrangères, changeait et une structure administrative s'accordant avec ce principe fut demandée. 8

1-4.1. La délimitation

des frontières

Les tensions permanentes dues aux conflits concernant les différents territoires obligèrent l'Allemagne et la France à signer un traité. Dans une convention, signée le 23 juillet 1897 à Paris, l'Allemagne céda ses droits sur

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Gourma, Borgou, Djougou et Séméré, tandis que la France abandonnait ses prétentions sur Kirkiri, Bafilo, Kabou, Mango, Gambaga et la région de Mono (cf. Cornevin-1969-154). Les conflits entre l'Angleterre et l'Allemagne aboutirent à un traité, en date du 1erjuillet 1890. Les frontières furent fixées de la manière suivante: l'Allemagne recevait Adaklu et Ho, tandis que l'Angleterre obtenait Peki ; la frontière avec la Côte d'Or fut fixée comme étant la rive gauche du Volta depuis le confluent de Daye et de la Volta jusqu'à celui de la Daka (cf. Trierenberg-1926-194). La frontière nord n'était pas fixée. Par contre, on décida de créer une zone neutre afin d'éviter à une autre puissance, l'accès à l'arrière-pays. Cette zone neutre était délimitée par le parallèle passant par le confluent de la Daka et de la Volta, par la ville de Dutukpane à l'est et, le long du méridien en direction du nord au dixième parallèle, puis, à l'ouest, jusqu'aux frontières de l'ouest des royaumes de Karaga et Gonja, jusqu'à l'endroit où le parallèle Daka-Dutukpane était de nouveau atteint (cf. Cardinall-1926-195). En 1899, la zone neutre fut partagée entre l'Angleterre et l'Allemagne. Dagomba et Yendi devinrent allemands, alors que Gonja et Karaga devinrent des possessions anglaises. Le comité de délimitation était entre autres composé de von Zech et von Seefried du côté allemand, et de Johnston et Furner du côté anglais. Il termina ses travaux au bout d'un an (du 1er décembre 1901 jusqu'au 29 novembre 1902) (cf. Cardinall-1926-195). Un échange de note, en juin 1904, confirmait l'accord qui a été achevé sur le terrain par von Seefried et l'Anglais des Voeux, en décembre 1904. À œ moment, la frontière occidentale du Togo était définitivement déterminée (cf. Cornevin-1969-156). Il s'en suivit encore des rectifications de détails, concernant souvent des zones à accès difficiles (cf. Cornevin-1969-156 et suite; Preil-191O). Même si le hasard semble quelquefois avoir eu plus d'influence sur le partage final que les explorations et les traités conclus avec les chefs plus ou moins réels, on doit reprocher aux négociateurs leur manque d'égard en ce qui concerne les entités ethniques, tout en constituant des frontières, qui séparaient arbitrairement les membres d'une même tribu. Malgré les rivalités entre Anglais, Français et Allemands, leurs efforts témoignèrent d'un accotd de principe dans l'oeuvre coloniale. Indépendamment de la politique de leurs gouvernements respectifs, l'exploration et la colonisation de l'Afrique étaient considérées comme un devoir par les états européens. Les liens des colonisateurs entre eux-mêmes étaient beaucoup plus forts, par exemple, dans leurs activités quotidiennes ou durant leurs rencontres en Afrique, que leurs liens aux concitoyens qui agissaient contre l'expansion coloniale. Ce sentiment de solidarité s'exprimait, en particulier, dans leurs rapports avec les groupes autochtones. 9
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1-4.2. La création des postes
La création de postes administratifs suivit la même logique que celle que nous avons déjà constaté lors des explorations. Tout d'abord, dû au manque de fonds, les postes administratifs durent être équipés de moyens minima assurant leur fonctionnement. Le personnel étant limité, les postes furent souvent créés comme des bases scientifiques afin d'obtenir l'équipement scientifique et technique nécessaire. Ainsi furent créés Bismarckbourg (02/06/1889) et Misahohe (07/05/1890). Wolf fut le fondateur et le premier colonisateur de Bismarckbourg, poste qui servait essentiellement en tant que terrain d'exploitation pour cultiver, mis à part les légumes européens et les fruits exotiques pour un usage personnel, différentes variantes du coton destinées à l'exploitation locale. MisahOhe, fondé par Herold, servait, en principe, aux mêmes buts. Les deux postes étaient également destinés à l'implantation politique de la puissance coloniale dans la région. Ce but devait être atteint grâce à une meilleure connaissance des groupes autochtones et des circuits commerciaux de Salaga. Bismarckbourg, malgré son accès difficile, restait une base scientifique remarquable pour les officiers allemands qui pendant cinq ans furent installés à cet endroit. Durant la période suivante, Bismarckbourg fut géré par un agent africain. Le 31 décembre 1894, le lieutenant von Doering créa la station KétéKratchi dans le but de disposer d'un accès plus facile vers l'ouest du pays. En 1896, Bassari fut fondé par le comte von Zech afin d'obtenir un poste dans l'Hinterland du Togo. L'emplacement des postes était toujours soigneusement préparé. Dans la plupart des cas, il s'agissait d'un chef-lieu local ou d'un gros marché. En février 1896, von Carnap-Quernheimb et von Seefried installèrent un poste à Sansané-Mango avec deux sous-stations politiques à Gambaga (1896) et à Pama (06/1897). En 1897 et en 1899, les postes de Kpandou et Ho, qui se trouvaient tous deux sous la surveillance de Misahohe, furent créés (cf. Comevin-1969-144 et Cardinall-I926-199). Ces postes étaient destinés essentiellement à empêcher la contrebande et à surveiller le commerce du caoutchouc (cf. Comevin-1969-144). La création du poste d'Atakpamé, à l'époque le cinquième cercle du Schutzgebiet. posa certaines difficultés. Von Doering qui était chargé de l'établir, dût d'abord mener des combats contre les Akposso et fut dans l'obligation d'allumer des incendies dans certains villages. En juin 1898, von Doering installa le poste qui devait administrer, par la suite, toute la région du Moyen-Togo. En 1899, le poste de Sokodé fut créé par le Dr. Kersting qui y resta pendant dix ans. Le commandant de Sokodé contrôlait le poste de Bassari qui 42

constituait un point très important vers la région du nord du Togo (cf. Comevin-1969-145). En 1901, la capitale du royaume Dagomba, Yendi commença à servir de poste, surveillé par Sansané-Mango. En outre, quelques stations d'une taille plus petite furent créées et surveillées par des Africains. Cependant, ces stations n'existèrent que pendant quelques années et n'exercèrent aucune influence réelle (cf. Cardinall-1926-199).

1-5. L'administration
]-5.1.

allemande de 1885 à 1914

L 'administration te"itoriale

Au sommet de l'administration coloniale du Togo se trouvait un fonctionnaire de l'empire appelé commissaire de 1885 à 1893, succédant au consul par intérim, Randad nommé par Nachtigal (1884). Les commissaires ci-dessousavaient pour tâche l'administrationdu territoire: Ernst Frankenthal (1885-1887), Eugen von Zimmerer (1888-1890), Jesko von Puttkamer (12/1890-11/1893). Après 1893, l'administrateur principal fut nommé Landeshauptmann. Jesko von Puttkamer fut le premier qui porta ce titre tout en restant à la tête de l'administration coloniale jusqu'en 1895. August Kahler lui succéda, en 1895, et resta en poste jusqu'en 1898. À partir de 1898, l'administrateur supérieur fut appelé gouvernew, en référence à l'appellation du plus haut fonctionnaire des colonies françaises. WaldemarHornsuccédaàKohlerpendantles années 1902 et 1903. Julius comte von Zech devint, en 1903, gouverneur par intérim, et, en 1905, gouverneur. n resta dans cette fonction jusqu'en 1910. Edmund Brückner le remplaça (1911-1912). Ensuite, arriva Adolf Friedrich von Mecklenburg qui resta au Togo jusqu'au dernier gouverneur par intérim, Georg von Doering qui occupait, quant à lui, depuis 1904, le poste de premierréférent, en l'absence fréquente des trois derniers gouverneurs. 10 Jesko von Puttkamer assura, en principe, le démarrage des explorations et contribua ainsi à la forme administrative du Schutzgebiet. Durant sa période d'activité (1889-1895), il empêcha le développement des grandes plantations au Togo. Grâce à sa politique, le Togo ne connut pas le système des grandes plantations. Jusqu'en 1914, seulement 12.000 hectares étaient exploités selon cette méthode (cf. Knoll-1978-50 et suivante). Von Puttkamer élargit le commerce et en tira une grande partie des recettes publiques. August Kahler (1895-1902) se distingua par la construction de la ville de Lomé. Le comte von Zech donna au pays sa législation. Le plus haut fonctionnaire du Togo était nommé par l'Empereur et était responsable devant lui. n dépendait administrativement du département

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colonial du Ministère des Affaires Étrangères. Cet administrateur détenait tous les pouvoirs civils et militaires; il devait surveiller et appliquer les lois et les décrets concernant le territoire. De plus, il avait le droit de donner des ordres concernant la police et tous les domaines qui ne dépendaient pas de la législation de l'Empire. TIdirigea l'ensemble des services techniques (travaux publics, forêts, justice) et il était chargé de maintenir l'ordre public dans l'ensernble du territoire (cf. Knoll-I978-41 et Erbar-1991-9/32). Le siège de l'administration allemande fut installé dans la ville de Bagida après son accession au pouvoir. Dès la restitution de la ville d'Anécho à l'Allemagne (24 décembre 1885), le gouvernement fut transféré à Sébé, en 1886, par Frankenthal. Lorsque le protectorat eut atteint les régions œ l'intérieur, en 1897, le siège du gouvernement fut transféré par KoWer à Lomé. Cette ville était considérée comme donnant accès à l'intérieur du pays, et, en même temps, comme représentant une amélioration considérable d'un point de vue sanitaire. Le 24 décembre 1903, le chancelier impérial promulgua un décret créant un conseil d'administration, un Gouvemementsrat. Il se composait du gouverneur, d'un certain nombre d'habitants blancs du Schutzgebiet, ou de leurs représentants comme membres extraordinaires (cf. Trierenberg-191444). Le conseil d'administration était composé au Togo, en plus du gouverneur et de son représentant, de quatre commerçants, de deux missionnaires et d'un planteur. Le gouverneur désigna les membres et leurs représentants pour une durée d'une année au moins. Malgré de vives controverses concernant ce conseil (cf. Knoll-1978-42), le gouverneur von Zech se réunit souvent avec ses représentants afin d'obtenir leurs avis. Les propositions concernant le budget annuel devaient être discutées par ce conseil d'administration avant qu'elles ne soient transmises au Département colonial. Ce conseil avait égalementpour tâche d'examiner les propositions concernant les instructions régionales. Néanmoins, le conseil dadministration n'avait qu'une voix consultative. TIn'avait pas le droit de prendre des dispositions définitives. En l'absence d'une participation de la population autochtone, les missionnaires utilisèrent ce conseil à maintes reprises pour défendre les intérêts de la population autochtone (cf. Knoll-1978-42).

1-5.2. L'administration

locale

Le territoire était divisé en cinq Bezirkséimter (cercles administratifs) et trois Stationsbezirke (cercles de poste).l1 Les cercles administratifs étaient Lomé-ville, Lomé-cercle, Anécho, Misahohe avec les subdivisions de Ho et de Kpandu, ainsi qu'Atakpamé avec la subdivision de Nuatja. En principe, il s'agissait ici de circonscriptions depuis longtemps en contact avec les 44

Européens. En priorité, des administrateurs déjà expérimentés et d'un rang élevé étaient choisis pour l'administrationde ces cercles. Du fait de sa mise en place de façon prioritaire, l'infrastructure y devint rapidement très dense. Les cercles de poste étaient des circonscriptions du nord du territoire peuplées de groupes ayant eu peu de contacts avec les Blancs et jugées assez frustes (cf. Cornevin-1969-171). Sansané-Mango avait pour tâche d'administrer et de contrôler les groupes Tyokossi, Moba, Lamba et Gourma; Sokodé les groupes Tem, Tchamba, Kabré, Bassari et Konkomba. Kété-Kratchi les groupes Tapa, Dela, Mélé, Ajouti. Ces stations étaient déclarées terrains de recherche pour l'agriculture et pour la météorologie afin de justifier les moyens financiers qu'ils recevaient de l'Afrikafonds. Les postes étaient confiés, de préférence, à de jeunes militaires. Les administrateurs se rencontraient une ou deux fois par an lors de ce qu'ils appelaient Bezirkstage12 où des cas de législation non encore élucidés étaient discutés (cf. Knoll-I97843). Le nord étant déclaré zone militaire après l'insurrection de 1897-1898, l'accès des missionnaires et des commerçants fut interdit aux régions de Sokodé et de Sansané-Mango. Le résultat de cette décision ne se fit pas attendre: le commerce allemand ne s'y installa pas; les écoles allemandes ne furent pas ouvertes; l'infrastructure de communication apparut seulement lentement (cf. Yagla-I978-45). Différentes tâches furent confiées à un administrateur d'un poste: il devait s'occuper de la législation locale; il menait des recherches sur la régi on; il entretenait des jardins d'essai; il encourageait le développement de l'infrastructure; il s'occupait des impôts et des recensements, de l'état sanitaire de la région, et il effectuait des mesures d'ordre cartographique et météorologique (cf. Knoll-I978-43). Pour exécuter ces tâches différentes, les commandants de cercle et les commandants de poste disposaient d'un certain nombre de subordonnés, souvent des policiers noirs, des interprètes, des assistants, des artisans et des jardiniers autochtones (cf. Knoll-I978-44). Les autochtones qui s'occupaient des tâches administratives sortaient la plupart du temps des écoles des missionnaires; ceux qui effectuaient des travaux manuels étaient sélectionnés par le gouvernement. Les administrateurs allemands servaient souvent pendant une période relativement longue à l'intérieur du territoire. C'est ainsi que le Dr. Gnmer s'occupa de Misahohe de 1890 à 1912 ; Kersting était à Bassari de 1895 à 1911 ; Metzger, un forestier fut actif de 1904 à 1914 (cf. Knoll-I978-44). Étant donné que les finances de chaque région devinrent autonome à partir de 1909, chaque région devait essayer d'équilibrer son budget et de fmancer ses dépenses elle-même. Les ressources étant limitées, la population autochtone devait souvent s'occuper des travaux d'ordre public.

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Les recettes se composaient la plupart du temps des impôts, des recettes venant de différentes tâches administratives, ainsi que des moyens de communication (wharf, chemin de fer de la côte, de l'intérieur et de l'arrièrepays). Les impôts se composaient des impôts sur l'alcool, sur la propriété d'un restaurant ou d'un bistrot et des impôts sur les entreprises. À partir de 1908,la possibilité existait de remplacer le travail d'impôts par de l'argent liquide, et s'y ajouta en 1909, les impôts sur les autochtones de Lomé et d'Anécho (cf. Trierenberg-1914-46 et suivante). Ces derniers représentaient une forme d'impôts en fonction du revenu et du salaire et devaient être payés en espèces. Néanmoins, pour ceux qui ne pouvaient pas payer ces impôts en argent, ces impôts furent remplacés par du travail obligatoire (cf. Trierenberg1914-48). En principe, l'administration financière suivait les trois étapes de la colonisation allemande au Togo: l'administration côtière, l'exploration ~ l'intérieur et l'administration de l'intérieur. Pendant la première période qui dura jusqu'en 1892, l'administration financière était autonome, car les dépenses relativement faibles étaient financées par les recettes locales et des fonds venant de l'empire allemand. Dans la deuxième période Uusqu'en 1900), l'administration financière dépendait de l'empire allemand. Les gouverneurs impériaux devaient présenter leur budget devant le Reichstag, et, devaient soumettre à leurs supérieurs hiérarchiques dans l'empire allemand toutes mesures financières avant leur application (cf. Steltzer-1984-222). Avec1e décret impérial du 30 mars 1892, l'autonomie financière des colonies fut octroyée, impliquant l'autonomie effective des fmances de chaque colonie (cf. Raendrup-1911-337).13

1-5.3. La population

blanche

Le Togo était généralement considéré comme une Musterkolonie, une colonie-modèle. Cette réputation ne se fondait pas uniquement sur un budget largement équilibré, donc d'un succès relatif sur le plan économique, mais également sur le nombre limité des Blancs qui y vivaient d'une façon permanente. Le tableau statistique concernant la population allemande entre 1891 et 1913 montre la part relativement faible de la population blanche par rapport à la population autochtone:

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Tableau 1: Lapopulation blanche au Togo entre 1891 et 1913
Européens 35 59 88 107 118 137 159 168 168 224 242 330 363 345 368 Allemands

1891 1893 1895 1897 1899 1901 1902 1903 1904 1905 1906 1909 1911 1912 1913

149 155 179 216 232 300 327 316 320

(cf. Fitzner-1906-6 etWright-1932-29) Fitzner indiquait, en plus, la répartition spatiale de la population blanche. Celle-ci figure au tableau 2. Les chiffres approximatifs concernant les groupes autochtones sont également indiqués par Fitzner. Ils figurent au tableau 3. Tableau 2: Répartition spatiale de la population blanche en 1905 et en 1908
1905 95 30 26 23 7 4 4 6 1908 26 175 23 60 16 2 9 3

Cercle de Lomé Ville de Lomé Cercle d'An écho Misahohe Atakpamé Kété-Kratchi Sokodé Man~o

(cf. Fitzner-1906-6 et suivante, et Meyer-191O-11O) 47

Tableau 3: PopulaJionautochtone au Togo selon les cercles (1900 et 1913) Lomé-cercle Anécho Anécho-cercle Misahohe Atakvamé Kété-Kratchi Yendi. Sokodé 24.000 à 38.000 31.400 56.000 90.000 à 100.000 93.000 39.320 (en 1904) 300.000 (en 1904) 360.000 (en 1904) 7.078 3.237 120.000 140.500 80.000 20.000 225.000 300.000

(cf. Fitzner-I906-7 et suivante, et von Trotha-1994-456).14 Ces estimations se faisaient normalement en collaboration avec les souverains locaux et les chefs des régions qui, à cause de l'impôt demandé, devaient fournir un chiffre approximatif des groupes vivant dans leurs régions. En effet, les chefs n'avaient, en général, qu'une connaissance insuffisante du chiffre exact, et, ce qui importe le plus, c'est qu'ils n'avaient aucun intérêt à le préciser. TIen résultait, que selon les exigences les chiffres réels étaient souvent sur- ou sous-estimés.15 La répartition professionnelle sur trois années représentatives montre la prépondérance des fonctionnaires et des commerçants parmi la population blanche: en 1891/92 travaillaient au Togo au total 19 fonctionnaires, 32 commerçants et 22 missionnaires blancs (cf. Meyer-191O-110). En 1900/01, le chiffre total des fonctionnaires avait augmenté du double (46) ; les commerçants avec 36 et les missionnaires avec 29, connaissaient une faible augmentation. En 1908, les fonctionnaires étaient représentés par 77 habitants, les commerçants par 55, les techniciens qui, dans cette phase de la colonisation, jouaient un rôle important, comptaient 62. De plus, six planteurs, 52 missionnaires étaient recensés - ce qui représente un chiffre considérable par rapport aux fonctionnaires - et 20 habitants exerçant des professions comme infirmiers, soeurs ou professeurs (cf. Fitzner-1906-6 et Meyer-191O-110). En 1913, la population blanche comptait 368 personnes, dont 94 fonctionnaires, 76 missionnaires, et 66 marchands. Parmi ceux-ci, il y avait, en 1900, 18 femmes. En 1913, le chiffre des femmes s'élevait à 67 femmes. Le nombre relativement faible de la population blanche par rapport aux effectifs au Cameroun (826 en 1905)16 était souvent considéré comme facteur décisif en ce qui concernait le nombre relativement restreint des scandales devenus publics au Togo.

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Parmi ces scandales, il y eut celui du gouverneur Hom qui avait, en mars 1903, battu un prisonnier, puni pour vol à cinq ans de prison et à deux fois vingt-cinq coups. Hom le fit attacher à un arbre et le laissa pendant trente-six heures au même endroit, après lui avoir donné les premiers vingt-cinq coups. Le prisonnier mourut lors de la deuxième punition corporelle. Les collaborateurs de Hom le menacèrent de procéder à une requête s'il ne quittait pas son poste. Hom demanda, en conséquence, un examen du cas de même que son congé. Le gouverneur fut déclaré non coupable en première instance, le 1er avril 1904 à Lomé. L'office colonial allemand demanda une autre enquête et Hom fut contraint de payer une amende de 900 marks. Il fut suspendu du service (cf. Steltzer-1984-230). n semble, néanmoins, que l'excès de l'administration allemande dans le domaine des peines corporelles fut limité. De même, les conflits entre la population autochtone et la population blanche s'avéraient assez rares (cf. Smith-1978-68 et Knoll-1978-68 et suite).

1-6. La politique autochtone

allemande

envers la population

La politique envers la population autochtone fut marquée par une cohérence remarquable tout au longde la période allemande, et grâce à une adaptation graduelle allant de paire avec une connaissance de plus en plus approfondie, des cultures des groupes sur place. L'opinion de Bismarck semble avoir été très caractéristique de celle d'une grande partie de l'opinion publique de son époque. Von Hagen l'a décrite en ces mots dans son livre, datant de 1923, et traitant de la colonisation:
Selon mon opinion, le nègre est paresseux et il faut le forcer à travailler, de même que les bêtes ont été dressées pour faire ce que l'homme lui imposait de faire et pareillement le Blanc doit dresser le Nègre. Selon Bismarck, il lui est impossible d'être cultivé. Sa nature comparée à celle d'un cheval ou d'un chien permet à la population blanche de l'utiliser. (oo.) ismarck était donc un défenseur B du gouvernement aristocratique des Blancs. (...) Le point de vue d'une race dominante et d'une race dominée restait prédominant, tout en exigeant que l'état en colonisant les groupes autochtones des colonies devait pratiquer une sorte de politique sociale. (...) Le processus de civilisation tellement proclamé par les missionnaires, ne devait établir qu'une base pour la politique future des Blancs. (von Hagen-1923-178 et suite)17

Demburg qui devint, en 1906, Directeur colonial du Reichskolonialamt, le bureau colonial de l'empire allemand, définit sa conception de la colonisation par ces mots : 49

La colonisation met en valeur la terre, ses ressources, sa flore et sa faune et avant tout elle valorise l'homme et favorise l'économie de la nation colonisatrice; et celle-ci est en contrepartie obligée d'apporter sa culture supérieure, ses notions éthiques, ses meilleures méthodes. (Lion-1907-922 et suivante)18

Selon Deffiburg, il n'était pas possible de changer les moeurs des groupes autochtones dans un laps de temps par exemple de trente ans : de leur apprendre à travailler comme les Européens ou de leur donner le sens du commerce et l'intérêt de la consommation. Les traditions, selon lui, ne pouvaient qu'être changées très lentement à l'aide de gens capables et instruits, comme, par exemple, les médecins luttant contre certaines maladies, les scientifiques sur le plan de la flore et de la faune, les missionnaires dans le domaine de l'éducation, etc. (cf. Steltzer-1984-251) Malgré la difficulté de pratiquer une telle politique, Demburg doit être considéré comme l'un des hommes politiques de son temps, qui connaissait le mieux la problématique. Étant donné l'opinion publique peu favorable à ses points de vue, il se sentit obligé de démissionner en 1910. Son engagement pour la population autochtone ne trouvait pas d'écho auprès du chancelier et des conservateurs (cf. Steltzer-I984-258). Les effets de son engagement ne se firent sentir que dans les activités de ses successeurs. En 1898, Giesebrecht publia un livre rassemblant l'opinion d'une grande partie des gens connaissant l'Mrique, ainsi que les problèmes qui se posaient dans les rapports entre Noir et Blanc. Il s'agissait, en particulier, des documents de voyageurs, de colonisateurs, de missionnaires et de planteurs. L'opinion prédominante dans ce livre était la certitude de la supériorité de la race blanche sur la race noire. Différents auteurs émettaient des avis semblables sur le traitement de la population autochtone: une sensibilité respectant la différence, les rapports caractérisés par l'obéissance des Noirs, la . manièred'éduquerles Noirs (...)qu'on devait seulement traiter comme des enfants assez grands (...). Bien que certains auteurs aient souligné le fait de la différence des cultures parmi la population autochtone, l'opinion que tel groupe devait être traité d'une autre manière que celle d'un groupe différent de celui -ci n'existait pas. 19 En 1906, Waldemar Schütze publia dans le Zeitschrift für Kolonialpolitik, Kolonialrecht und Kolonialwirtschaft un article intitulé Couleur contre blanc en Afrique.20 n s'agissait d'une contribution théorique qui était destinée à servir, en même temps, de guidepratique.
Et si on désigne l'espèce humain qui a pris la direction du développement la plus avancée et à qui nous appartenons, du nom: Homme, (homo sapiens), le nègre n'est pas un homme. Cela signifie que le développement naturel propre du

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Blanc et du Noir est divergent,. convergence. (Schütze-1906-735)21

et l'homme ne réussira pas à obtenir une

En d'autres termes, la culture de la population blanche octroyée à la population noire ne changera pas cette na1w"edu Noir. Pourquoi donc, selon lui, offrir la culture occidentale, au lieu de la développer d'une manière plus adaptée à la nature de la population noire, lui permettant ainsi de supporter la vie en concurrence avec la population blanche? Schütze proposa, en conséquence, de montrer à la population autochtone la manière dont celle-ci pouvait utiliser les connaissances offertes par la culture occidentale, et, en particulier, par la culture allemande, pour la construction de ses maisons, pour sa manière de vivre, pour le défrichage de ses champs, sa santé, etc. ; tout ceci dans le but de mener une vie à côté ou sous les ordres de la population blanche (cf. Schütze-I906-738). L'idée de Schütze était qu'il fallait enseigner à la population noire différents artisanats, l'agriculture et l'élevage adaptés au climat tropical. On devait éviter de lui donner une éducation supérieure, ou, de lui donner une position officielle, dans laquelle le Noir aurait pu être obligé d'utiliser son autorité contre un membre de la population blanche. Une position de pouvoir était caractérisée par Schütze comme négative pour le caractère de la population noire. En tant que policiers, les Noirs ne devaient pas exercer leurs autorités contre les Blancs. TIs devaient restreindre leurs tâches à la population noire. L'auteur ajoutait que le devoir de la nation colonisatrice de développer le pays, était lié au droit de la population blanche d'exiger une participation de la population noire. Nous devons l'obliger à quitter sa misère, à améliorer sa situation matérielle (...) (Schütze-1906-739).22 La population noire était donc obligée de cultiver ses terrains, de travailler dans une certaine mesure pour son bien-être et comme échange contre les avantages reçus de la population blanche, travailler sous la forme du travail d'impôts ou de payer des impôts en nature ou en argent. Schütze soulignait: Laformation au travail est une exigence qui doit être exigée sans merci pour des raisons matérielles et éthiques. (1906-739)23 Son article démontre d'une façon exemplaire, la manière dont l'Allemagne
voulait exécuter l'oeuvre civilisatrice, imprégnée de l'idée de l'échange

- même

inégal -, mais nécessaire pour le bien-être du Noir, et, donc ainsi pour les travaux de la puissance colonisatrice. En 1910, von Stengel publia dans la même revue un article qui traitait, entre autres, des possibilités offertes aux Noirs, relatives aux droits politiques. Ceux-ci ne devaient pas être égaux à ceux des groupes blancs afin d'éviter (...) que la population autochtone prenne le pouvoir dans les colonies (...). (von Stengel-191O-193)24 Selon cette opinion, les groupes autochtones ne pouvaient avoir le droit de vote en ce qui concernait les services 51

administratifs: (...) le risque était que les Noirs utilisent les droits qui leurs étaient accordés afin de lutter contre les Blancs ou de les désavantager. (von Stengel-1910-193)25 Conformément à la doctrine de la supériorité de la population blanche, la littérature de l'époque insistait sur le fait, qu'en cas de conflit d'intérêt entre Noir et Blanc, la position des Blancs devait être respecté (cf. SchreiberStettin-I904-765). En conclusion, nous sommes en mesure de dire que l'idéologie et la pratique de la colonisation allemande peuvent être interprétée à travers les ouvrages de l'époque, qui font apparaître une doctrine mettant l'accent sur la différence et l'inégalité. Ce fait engagea les auteurs à chercher des solutions pratiques pour aboutir aux intérêts de la puissance coloniale. En même temps, ils essayèrent d'utiliser les capacités ou les institutions des groupes autochtones et cela en insistant sur les limites d'un changement lié à la nature du Noir, que ce changement soit nécessaire, involontaire ou encore dirigé, selon le secteur concerné.

1-6.1. La législation Les transformations indiquées concernant les rapports entre la population blanche et les groupes autochtones exigeaient également des adaptations dans le domaine de la législation. Au début de l'ère coloniale allemande, personne ne pensait créer des institutions réglant les conflits entre les différents groupes de Noirs ou entre ceux-ci et le groupe des Blancs. Ce fut Jesko von Puttkamer qui traita le premier cette question en demandant à ce que les Ewe continuent à s'occuper de leurs affaires d'ordre judiciaire eux-mêmes. Néanmoins, dans les cas où von Puttkamer devait agir selon sa fonction de juge suprême, il se basait sur le règlement du groupe, que les deux parties en question acceptaient comme étant juste (cf. Knoll-1978-65). À partir du moment où les Allemands commencèrent à utiliser les chefs locaux dans des buts administratifs26, les compétences de ces chefs furent définies. Dès 1896, on exigea dans ce sens un travail considérable des administrateurs. Le but était de rassembler des informations sur les coutumes locales. Le Dr. Seidel fit publier un volumineux questionnaire intitulé: Instructions concernant l'observation et la collection des objets ethnographiques au Togo qui comportait 131 rubriques (cf. Cornevin-l%9173). D'autres questionnaires suivirent. Ainsi, le Musée de l'ethnographie de Berlin établit, en 1900, un guide de l'observation et de la collection ethnographique. De plus, le département colonial du Ministère des Mfaires

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Étrangères et la GesellschaftJür vergleichende Rechts- und Staatswissenschaft ftrent paraître des questionnaires (cf. Meyer-1907-853).27 Les informations reçues furent considérables, mais elles ne permirent pas de connaître les règles du système judiciaire des groupes autochtones. TI s'agissait, en effet, d'un rassemblement de détails très diversiftés. Par ailleurs, l'opinion publique en Allemagne commençait à être influencée par des juristes comme Ernst Henrici ou le Dr. Asmis. TIsexigeaient le respect des coutumes locales par l'administration dans le but d'obtenir de meilleurs résultats et de permettre à l'empire allemand, de réagir de manière plus adaptée. L'écart entre les règles régissant la vie collective des groupes autochtones et les lois de l'empire allemand était considéré comme étant grand, comme celui de deux cultures différentes. En effet, le droit qui régissait la vie des groupes autochtones, transmis oralement, constituait une sorte de droit d'usage, dont la connaissance ne pouvait être acquise qu'avec une participation active, aux débats ou aux jugements, que normalement seuls les anciens du groupe prononçaient. Seuls ces anciens connaissaient parfaitement les règles du groupe auquel ils appartenaient. Le gouvernement allemand constata cette différence des règlements pour les différents groupes vivant dans le territoire du Togo. En 1902, le congrès national allemand laissa entendre que la protection légale des autochtones n'était pas seulement une exigence humanitaire, mais aussi la base de toute colonisation efftcace (cf. Kobner-1902-336). Selon Kobner, il s'agissait de détruire le moins possible le droit des autochtones. Le maintien des coutumes et des droits du groupe dans le domaine de la famille, de la morale et de la religion devait être exigé. Des tentatives de changement ont dft être entreprises par les missionnaires, les commerçants, les techniciens, aftn de diminuer l'écart entre les règles régissant les deux cultures et cela avant que l'État n'intervienne avec ses règles (cf. Kobner-1902-336). Au Togo, des décrets concernant la législation autochtone n'existait pas. Les procès nécessaires se déroulaient avec l'accord du gouverneur dans la plupart des grands villages, sous la responsabilité des chefs et des notables d'une manière qui leur était familière. Normalement, ces cours de justice ne s'occupaient que des jugements prononcés par elles. Seule la peine capitale nécessitait l'autorisation du gouverneur. TIsemblait que l'administration et les administrés fussent d'accord sur le principe suivant: les administrés en appliquant, en général, le règlement qui leur était propre, et, l'administration coloniale, en épargnant ainsi les coftts de personnel nécessaire, sans diminuer son influence (cf. Kobner-1902-361). C'est ainsi que le Dr. Asmis jugea que la plupart des chefs et des anciens formaient un groupe particulièrement apte à juger du groupe local (cf. von Trotha-l994-57). Von Trotha suggéra, de plus,

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que le manque permanent de personnel blanc ne permettait pas d'autre choix aux Allemands (1994-304). Selon un décret du 22 avril 1896, la législation pénale, dans le sens occidental du terme, était exercée dans les régions côtières par le gouverneur. Dans les cercles administratifs, les commandants de cercles ou autres administrateurs supérieurs du cercle s'en occupaient. Pour les stations à l'intérieur du pays et pendant les explorations, les commandants de poste ou celui qui dirigeait l'expédition exerçaient respectivement la fonction de juge. En général, un chef ou une personne âgée du groupe devait assister à ces jugements (cf. Kobner-1902-359). L'administration commença ainsi peu à peu à définir ses normes légales dans ce qu'elle. appelait Bezirksleite"echt, donc une réglementation locale établie par les différents administrateurs dans différentes régions. TI s'agissait, en l'occurrence, d'un mélange entre la pratique allemande, la législation exercée au Togo, et celle issue du décret du Chancelier, en 1896 (cf. Knoll-1978-66). En principe, ce genre de réglementation donnait trop de liberté aux différents administrateurs qui pouvaient toujours insister sur les particularités locales de leur région, pour faire accepter une réglementation donnée. Les administrateurs en adaptant une réglementation selon leurs conceptions, souvent arbitraires, maintiment cette pratique, malgré des recherches entreprises par le Dr. Asmis sur l'ordre de von Zech. La possibilité d'un code régissant les lois des groupes autochtones fut donc envisagée. En 1907, von Zech tout en considérant cette codification comme nécessaire, fit une première tentative pour réunir les actes jugés criminels, en Allemagne et au Togo, comme par exemple l'avortement, le meurtre, la vendetta, etc. Au cours de la même année, le Dr. Asmis rassembla les règlements coutumiers et les règlements exercés par les différents administrateurs dans leur région respective. Asmis passa deux ans à collecter les coutumes de différents groupes, et à élaborer des comparaisons avec le système anglais, tout en examinant la pratique de l'administration allemande. En 1910, ce voyage aboutit à une élaboration d'un code au Togo et à un rapport sur la situation concrète de la législation au Togo. Ce rapport ne fut jamais publié, car il donnait trop d'informations sur le régime souvent arbitraire de la réglementation exercée au Togo (cf. Sebald-1988-316). Au cours de la même année, von Zech termina son mandat de gouverneur au Togo et ses successeurs n'apportèrent plus aucun soutien au projet. Le bureau colonial de Berlin était, au même moment, persuadé qu'il n'existait pas de principes généraux d'une réglementation pour l'ensemble du Togo. Selon Berlin, il n'y avait que d'innombrables coutumes et pratiques locales, et non pas un geme de corpus comparable aux règles régissant les lois allemandes. Afin de démontrer la particularité de l'avis du comte von Zech nous présentons, ci-dessous, quelques références d'un traité (1907) de ses discours,

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non publiés, mais cités par Trierenberg. Von Zech était considéré comme l'un des meilleurs spécialistes de la législation du pays, et, qui, de plus, jouait le rôle le plus important dans la définition de la politique administrative de l'Allemagne.
L'administration allemande a permis à l'indigène de se libérer de maints facteurs désagréables et a projondément marqué sa vie privée. Elle a aboli la traite des esclaves, elle a élevé beaucoup de difficultés à ceux qui voulaient posséder des esclaves, elle a pratiquement dissipé cette institution assez rapidement, malgré l'importance de la vie économique locale. De plus, elle s'est opposée à maints usages anciens en affirmant qu'ils n'étaient plus adaptés aux notions de civilisation. Elle exigeait des impôts de la part des indigènes et beaucoup plus encore. Même si ces nouveautés étaient au début désagréables aux indigènes, ils sy sont adaptés. Ils se rendaient compte, de plus en plus, que l'administration allemande leur apportait aussi des avantages et ils ont appris que le gouvernement ne s'occupait pas seulement du commerce des Européens, mais servait aussi les intérêts des indigènes. Le vol et le chantage ont été abolis. Le calme, la sécurité et l'ordre ont été établis dans le pays, le commerce qui ne se jaisait autrejois qu'autour des villages voisins, est maintenant possible sur de larges distances.. il a été jacilité par la construction de sentiers, de ponts et de chemins de jer. De plus, l'administration a amélioré la culture indigène.. elle a construit des écoles.. dans des régions dépourvues d'eau, elle a créé des puits .. elle a combattu les maladies tropicales avec ses médecins et elle a amélioré les conditions d'hygiène. Même en jaisant du commerce avec les commerçants européens, l'indigène y trouve son compte. Il reçoit des outils importants pour améliorer son niveau de vie. La participation des indigènes à l'administration se limite aux chejs et aux divers organes.. ces derniers sont sous la surveillance de l'administration locale et servent d'intermédiaire entre celle-ci et le groupe local en ce qui concerne les tâches relatives aux communes et aux régions. D'une part, nous surveillons attentivement le comportement des chefs, nous n'admettons pas les empiétements des chefs autochtones, et, d'autre part, nous protégeons et réjormons l'autorité des chejs. Le développement, de plus en plus intense des villes côtières et l'installation des administrateurs communaux permettront de jaire participer des indigènes, particulièrement aptes, à l'administration locale avec voix consultative. (frierenberg-1914-49 et suivante)28

Le Dr. Asmis partageait l'avis de von Zech pour créer un code pénal et des procédures communes pour tout le Schutzgebiet, en raison de l'utilisation de la réglementation des commandants de cercle, qui pendant dix ans déjà, avait créé des situations éducatives, nivelant les disparités et surtout en agissant contre le désordre dans le domaine des lois (cf. Trierenberg-1914-50). Les centres de réhabilitation, créés par von Zech devaient accoutumer les condamnés de droit commun à un mode de vie plus européen. Ces autochtones recevaient un terrain qu'ils étaient forcés de cultiver sous la 55

surveillance d'un chef de Tombouctou (cf. Cornevin-l%9-176). D'une part, ces centres servaient à recruter de la main-d'oeuvre pour la construction du chemin de fer de Nuatja à Atakpamé, et d'autre part, ils servaient de champs de recrutement des travailleurs pour les commerçants du sud (cf. Yagla-1978SO). En ce qui concernait la participation active de la population autochtone quant à l'administration du pays, ce fut encore le comte von Zech qui créa, en 1908, un conseil citadin à Lomé composé de cinq membres: l'administrateur de la ville de Lomé et deux autres Européens et, pour la première fois, dans l'histoire de l'administration allemande au Togo, deux membres de la population autochtone. Le conseil avait le droit de donner des avis; il participait à l'élaboration du budget et il examinait les recettes et dépenses des années précédentes (cf. Knoll-1978-61). La législation concernant la population blanche était réglée par les lois coloniales allemandes qui se composaient du Strafgesetzbuch, du code pénal donc, du droit consulaire allemand et du droit sur les propriétés terriennes de la Prusse.Lejuge du cercle de Lomé était compétent pour les Européensde la capitale. À l'extérieur de la capitale, les commandants de cercle et de poste occupaient cette fonction. La cour d'appel de Bouea (Cameroun) avait la responsabilité de deuxième instance pour le Togo et le Cameroun. Les principes concernant les problèmes législatifs du Togo se formèrent donc au fur et à mesure du changement des contacts entre la population blanche et la population noire. De l'ignorance presque absolue des règles régissant l'ordre des groupes autochtones jusqu'à la participation consultative au conseil de la ville de Lomé, qui examinait certaines questions touchant le domaine œ l'administration du pays, le chemin à parcourir était long. Comme chaque système légal, la législation au Togo devait s'adapter aux règles locales. Après un premier tâtonnement des administrateurs, des efforts de systématisation furent déployés, surtout à partir de 1905. Bien qu'une juridiction au niveau du pays ne puisse être introduite, il était possible de constater la complexité de la situation. Des efforts furent déployés pour systématiser les règlements existants. Cependant, une codification des règles régissant la vie des groupes vivant au Togo, ne put pas être réalisée lors de la colonisation allemande.

1-6.2. L'organisation

du travail

À l'époque de la colonisation allemande, il y avait différentes formes de travail. Au début de l'implantation allemande, il s'agissait, avant tout, œ recruter des porteurs payés en fonction des distances à parcourir. Ainsi ils 56

devaient porter le matériel destiné à l'équipement des stations, ou bien porter les munitions nécessaires pour la conquête des peuples du nord du Togo. Il n'était pas possible d'utiliser des animaux: d'abord, à cause des difficultés de terrain, et, ensuite, à cause des maladies dues par exemple à la mouche tsétsé. Selon Knoll, les porteurs recevaient un mark par jour pour le déplacement d'une charge de soixante livres (cf. Knoll-1978-82). Les coûts relativement élevés étaient l'une des raisons qui déterminaient les commerçants à ne pas investir à l'intérieur du pays. De plus, il fallait des travailleurs pour la construction des routes, du wharf et des chemins de fer. L'entretien des routes dans les différentes régions était du ressort des chefs traditionnels. TIsdevaient obliger le groupe local à entretenir les routes une fois tracée. TI s'agissait là d'un travail obligatoire et non payé. Pour la construction des chemins de fer, les Allemands utilisaient différentes méthodes. Au sud, les travailleursemployés pour la construction du chemin de fer Lomé-Anécho, devaient être recrutés par les chefs traditionnels. Ils étaient payés en fonction du nombre de mètres accompli. Pour la construction du chemin de fer du centre, comme pour celui du sud, les groupes du nord du Togo, connues pour être robustes et fortes, ne purent échapper à la construction de ces chemins de fer. Il s'agissait là d'un travail obligatoire dans l'intérêt des commerçants et des administrateurs allemands qui associaient l'idée du développement de l'infrastructure du territoire à une meilleure utilisation économique du pays. Lors de la construction du chemin de fer à l'intérieur du pays, les travailleurs du nord furent recrutés et un contrat de travail conclu pour chaque groupe comptant cinquante travailleurs, pour une période de six mois. Les travailleurs gagnaient 0,75 mark pour une journée de neuf heures. Un tiers de ces salaires était retenu par l'employeur et mis sur un compte en banque. Cette méthode était considérée comme un moyen de maintenir le travailleur sur le lieu de son travail et de créer une sorte d'engagement de sa part. De plus, la banque, la Deutsch-WestafrikanischeBank au Togo profitait de ce système dans la mesure où il s'agissait d'une pression qui incitait le travailleur à utiliser les services d'une banque et le poussait à épargner de l'argent. En recevant des intérêts de la part de la banque, l'ouvrier pouvait déposer son argent et, à la fin du contrat, il pouvait retirer le dépôt versé durant son contrat ainsi que les intérêts accumulés (cf. Comevin-1969-204). Pendant la construction du chemin de fer, un administrateur s'occupait spécialement des conditions de travail; un autre surveillait en tant que médecin, l'état de santé des travailleurs. Le contrat signé avec le constructeur, Lenz & Company, exigeait la présence de deux mille travailleurs pendant toute la durée de la construction.

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La mortalité était élevée. Knoll cite deux estimations: l'une provenant des revues officielles mentionnant un taux de 366 travailleurs soit de 3.39 % des travailleurs; l'autre provenant du Amtsblatt29, indiquait, qu'en général, on comptait treize morts par mois dans le courant de l'année 1909 (cf. Knoll1978-83). Les Ewe avait déjà fuit le dur travail de construction du chemin de fer lors de la construction du chemin de fer Lomé-Anécho. Les Akposso s'opposaient également à ce genre de construction. En effet, la coutume Akposso autorisait le rapt des femmes lors de l'absence des maris (cf. Comevin-l%9-204). C'est ainsi que seuls les peuples du nord avaient la possibilité de servir comme travailleurs lors de la construction des chemins de fer, mais aussi du wharf et des bâtiments administratifs. Néanmoins, ce genre de travail n'était autorisé que lorsqu'il s'agissait d'accomplir des tâches d'intérêt public, comme la construction des routes ou des chemins de fer. Un autre genre de travail était celui du travail d'impôts. TIs'agissait d'un travail obligatoire que chaque adulte, de sexe masculin, apte au travail devait effectuer. Tous les ans, pendant une période de douze jours, les travailleurs effectuaient ce travail d'impôts. Cependant, ils avaient la possibilité de payer l'équivalent en espèce ou en nature. Seulement dans la région de Lomé et Anécho, depuis 1910, existait principalement l'impôt en argent; dans le cas où le travailleur était dans l'impossibilité de payer en espèces -le paiement en
nature n'étant pas accepté

- l'impôt

en argent pouvait

être remplacé

par un

travail de douze jours. Sebald (1988-460 et suivante) indique dans son analyse de la colonisation allemande qu'environ trente mille travailleurs des régions du nord du Togo ce qui équivalait à un tiers des hommes dans l'obligation de payer des impôts - ont été forcés de travailler selon ce système de travail obligatoire à l'extérieur de leur région. Les dix-neuf mille hommes qui payaient leurs impôts en argent ont dû travailler surtout dans la Côte d'Or anglaise. C'est ainsi que le travail d'impôts ou le travail obligatoire30 devinrent des institutions sociales astreignant les hommes à travailler d'une façon ou d'une autre pour la population blanche. Au sud du Togo, le commerce florissant et la production destinée à être exportée, créait le cadre à un changement social. Ce changement social se faisait dansle sens d'une intégration dans le système économique international, avec ces correlâtes comme, par exemple, le salaire, le travail dans une plantation sous la surveillance de la population blanche ou bien l'exercice du commerce avec des commerçants européens. Une minorité de la population noire travaillait pour son propre compte. Les travailleurs exerçant les douze jours de travail obligatoire ne pouvaient qu'être payés s'ils ne travaillaient pas dans leur région d'origine. Le but de ce genre de travail était considéré comme éducatif: le travailleur noir devait s'habituer à faire un travail régulier et éventuellement payé (cf. Class58

1913-75). Ce but était atteint dans la mesure où l'argent nécessaire pour payer

les impôts ne pouvait être gagné qu'en travaillant.Pour bien fairecomprendre
le sens de ce genre de travail obligatoire, le travailleur ne pouvait être utilisé pour des constructions publiques. Les entreprises privées n'avaient pas le droit de disposer du travail d'impôts. Un autre but de la politique allemande était d'accepter le paiement en nature en remplacement du travail d'impôt, afin d'inciter les groupes autochtones à maintenir leurs productions vivrières (cf. Qass-1913-75). Le salaire moyen de 0,75 mark était plus bas que celui payé dans les colonies voisines. Des salariés qualifiés partaient pour le Dahomey ou la Côte d'Or (professeurs, personnel du bureau, etc.). D'autres catégories, comme le personnel de service partait pour le Cameroun. Étant donné que le transfert des travailleurs au Togo, contrairement à d'autres colonies allemandes, était seulement permis à l'intérieur du pays, avec l'autorisation dI gouverneur (cf. Comevin-1969-204) et que, même le départ soit interdit, les travailleurs pris lors de cette émigration devaient payer une amende. Knoll cite le cas de la station de Misahohe qui gagnait, en 1909, 17.950 marks de cette manière (cf. Knoll-1978-86). De l'analyse faite jusqu'à ce point, il ressort que l'administration allemande était obligée de créer ce genre de travail d'impôts, car elle avait besoin de travailleurs. Les groupes locales, en général, ne voyaient pas la nécessité de travailler pour gagner de l'argent. Mais le travail obligatoire les forçait à suivre ces changements. L'introduction de l'argent dans le système social des groupes autochtones avait nécessairement des effets secondaires, et créait un genre de rapport interindividuel jusqu'alors inconnu au Togo. Peu à peu, le besoin de posséder de l'argent, de le dépenser et d'en faire une habitude régissant la vie de tous les jours, était atteinte par une fraction de la population, surtout au sud du pays. Au nord, la nécessité de posséder de l'argent pour remplacer le travail obligatoire, était ressentie par un tiers de la population adulte masculine. Or, les groupes de ces régions, même s'ils n'en faisaient pas une habitude régissant leur système d'interaction sociale, connurent à la fin de la colonisation allemande ce que signifiait l'argent et s'en servirent surtout pour échapper au travail obligatoire. TIfaudra attendre la colonisation française pour décrire plus en détail les changements qui s'opérèrent avec la création du travail d'impôts par les Allemands.

1-6.3. La chefferie dans le système administratif

allemand

L'implantation de l'administration coloniale allemande exigea de prendre en considération le statut des chefs et des rois traditionnels. Puisque l'administration allemande était obligée de fonctionner avec un minimum de 59

moyens financiers, elle tenta d'utiliser au maximum les chefs traditionnels pour des tâches administratives. Souvent les chefs étaient reconnus en tant que représentant de leur groupe social. Ce fait était beaucoup plus facile pour certains groupes, comme, par exemple, les Dagomba où le chef était un roi élu selon des critères d'hérédité et qui se plaçait donc ainsi au sommet de la hiérarchie sociale. En ce qui concerne les Ewe du sud du pays, Jakob Spieth comptait cent vingt-deux provinces de taille différente (1906-34). Dans ce cas spécifique, les Allemands essayaient de regrouper certains villages dans une Landschajt, une région ou un du selon les Ewe, comptant à peu près vingt-cinq villages. Ces villages étaient représentés par un chef (fia), ou, dans le cas de plus grandes régions par un chef supérieur. Ces fiaga étaient des chefs supérieurs dont, comme, par exemple, à Glidji, dépendait un certain nombre de fia (cf. Full1935-82). La réunion de plusieurs groupes avait, selon la tradition, seulement le caractère d'un lien de protection en cas de guerre. Or, l'administration allemande favorisait la réunion de plusieurs villages antérieurement séparés afm de faciliter ses tâches administratives. Elle créait, en l'occurrence, des postes et nommait elle-même les chefs. L'élection des chefs par le groupe existait, mais le commandant de cercle ou de station devait donner son accord Ces derniers pouvaient également décider du renvoi d'un chef jugé incapable ou difficilement supportable.31 La réglementation de la législation était un point focal pour le maintien de la chefferie. Le commandant de cercle ou de station désignait les chefs jugés aptes à présider les assemblées s'occupant de la législation des affaires civiles et familiales. La législation pénale, selon le sens occidental du terme, était exercée par ces chefs seulement dans les cas de blessures corporelles légères ou d'insultes. Les chefs avaient le droit d'infliger des amendes d'un montant déterminé (cf. Schlettwein-I927-118). La législation était un genre de continuation des palabres traditionnelles. Les contestations étaient examinées et jugées par les tribunaux autochtones, établis dans les localités les plus importantes (cf. Cheradame-I905-357) avec l'autorisation du gouvernement et composés de chefs et d'anciens. La législation pénale était exercée par les commandants de cercle et de station. Un appel était possible dans la législation civile après le jugement d'un chef sur le cas en question. Le chef supérieur avait, à ce moment-là, le droit de réexaminer le cas. Si un chef supérieur n'existait pas, la révision était du ressort du commandant de cercle ou de station. Le droit d'appel permettait ainsi aux administrateurs allemands de contrôler les chefs et leurs décisions. Les appels contre les décisions des chefs supérieurs étaient également du ressort des administrateurs allemands. Leur pouvoir de décision s'appliquait à chaque cas dont ils avaient été saisis en première et en dernière instance, sauf pour la peine capitale du ressort du gouverneur. Les çommandants de station, 60

étant donné que leurs décisions n'étaient pas contrôlées, pouvaient exercer une grande influence dans le domaine de la juridiction. Néanmoins, ils n'avaient pas le droit de prononcer des peines graves contre la population autochtone sans l'autorisation du gouverneur. Ce système contribua à la création d'une législation locale, souvent arbitraire et peu adaptée aux coutumes locales. Les règles régissant la vie des groupes locaux n'étaient connues que par les anciens et les sages des groupes. Ces règles constituaient un genre de droit d'usage, qui ne permettait pas aux administrateurs allemands de s'appuyer dessus, lors des règlements juridiques. C'est ainsi que la législation allemande et le bon sens servirent de base aux jugements prononcés sur des questions d'ordre coutumier, qui à cause de certains changements déjà introduits par la colonisation allemande étaient difficiles àjuger. Le caractère pénal fut établi en 1905 pour certaines actions comme l'avortement, l'incitation à boire un fétiche, l'exécution des essais de poison, la vendetta et la torture afin d'obtenir les aveux d'un malfaiteur. Leur exercice fut puni d'amendes et de peines (cf. Schlettwein-I927 -119). Les administrateurs étaient donc obligés d'examiner tous les détails des . affaires en question afin de trouver une peine adéquate, et ceci, en principe, en respectant le genre de réglementation locale de la population autochtone. fi va de soi que ces ordres vagues menaient souvent à des excès. L'opinion publique en Allemagne ne cessait de polémiquer sur des cas arbitraires et se révéla par là comme une instance régulatrice. Les retraits de fonction ou de changements des fonctions de certains administrateurs furent fréquents. Les amendes existaient également. Tout ceci respectait la règle qu'il était préférable de sacrifier un administrateur spécifique que de remettre en question le système colonial, en tant que tel. Néanmoins, la plupart du temps, l'administrateur allemand ne pouvait être jugé coupable du fait des divergences des deux genres de réglementation de la vie sociale en interaction. La chefferie servait également pour l'exécution des tâches comme la supervision de la collecte d'impôts, la publication des arrêtés du gouvernement allemand, l'information des administrateurs allemands sur l'apparition de maladies contagieuses, l'encouragement de leurs subordonnés au maintien de l'état des routes, etc. Ces chefs facilitaient donc, dans une large mesure, l'administration allemande. Afin d'encourager les chefs à exécuter ces tâches, souvent désagréables vue la réaction des groupes locaux, ils recevaient une partie des sommes dues aux impôts ou à l'exercice de la législation (cf. Knoll-1978-47). À côté de ces récompenses monétaires, les Allemands leur octroyaient des symboles de puissance: au sud, un certain nombre de policiers noirs, et, au nord, les Allemands donnaient une force armée en nombre restreint aux chefs musulmans. Des chefs supérieurs installés par les Allemands avaient des tâches de secrétaires lettrés s'occupant d'un ensemble de villages. fis répondaient 61

davantage aux besoins de l'administration allemande qu'aux besoins de la population autochtone. Pour donner un exemple de leur influence, en 1888, seulement trois chefs traditionnels, ceux de Yoga, Vokutine et Glidji exerçaient les mêmes fonctions que les chefs supérieurs lettrés. À l'intérieur du pays, la situation était différente. Les chefs continuaient à être élus, mais l'administration allemande gardait le privilège de maintenir ou de déposer un chef. Ces chefs constituaient ainsi une force utilisable et non négligeable selon la politique de l'administration allemande. Ces chefs comptaient environ trois mille à quatre mille personnes. Sebald en tira la conclusion qu'un représentant de la colonisation allemande existait pour environ cent personnes. Ceci permet d'imaginer l'influence que l'administration allemande pouvait exercer avec ces personnes pendant les trente ans où elle colonisa le pays (1988-276 et suivante). Des activités dirigées contre un représentant de l'administration allemande étant passibles de peine, la dépendance de ces chefs vis-à-vis de la puissance coloniale devint évidente. La politique allemande, envers les chefs, possédai.t encore une autre particularité; les chefs furent isolés par le fait qu'ils dépendaient des commandants de cercle et de station. Les réunions de chefs étaient considérées comme non souhaitables, car elles pouvaient servir à créer des rapports personnels entre les différents chefs. On admettait, au niveau du village, le rassemblement des anciens. L'administration enlevait toute responsabilité à la chefferie devant ces conseils, qui n'étaient pas pris en considération en tant qu'élément d'interaction entre l'administration allemande et la population noire. Le seul responsable était le chef lui-même.32

1-7. Conclusion
En analysant la politique allemande au Togo, nous avons pu constater que celle-ci se caractérisait par une cohérence remarquable. Après le début de l'installation allemande au Togo, caractérisée par une confrontation massive entre la population blanche et la population noire (combats multiples, pacificaJion du pays), les rapports entre ces deux groupes se distinguaient, côté allemand par une idéologie clairement défmie. En résumé, l'objectif de la puissance colonisatrice était de faire du Noir, un être capable de vivre selon ses possibilités, à côté du Blanc et notamment de l'Allemand. En conséquence, l'administration allemande ne cherchait pas à rapprocher la population autochtone le plus possible du modèle européen. Au contraire, elle voulait donner aux autochtones des outils pour améliorer leur vie, comme par exemple des règlements sanitaires, des méthodes de culture adaptées au climat tropical et des techniques pour perfectionner la 62