Du village de peintres a la résidence d'artistes

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Worpswede est l'un des villages de peintres les plus connus d'Allemagne. Isabelle de Lajarte a souhaité mettre l'accent sur les artistes en séjour temporaire dans l'une des résidences de Worpswede, afin d'analyser la place qu'ils occupent dans le village, le rôle qu'ils jouent sur la scène artistique locale et leur attitude vis-à-vis de la tradition.
Publié le : mardi 1 juin 1999
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EAN13 : 9782296388680
Nombre de pages : 190
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Du VILLAGE DE PEINTRES À LA RÉSIDENCE D'ARTISTES

Collectiolz Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

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Isabelle de LAJARTE

DU VILLAGE DE PEINTRES À LA RÉSIDENCE D'ARTISTES
Worpswede en Allemagne

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

cg L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7894-8

INTRODUCTION

Au XIXe siècle, la peinture de paysage acquit ses lettres de noblesse et devint peu à peu un genre autonome auquel se livrait un nombre sans cesse croissant de peintres. Ces peintres paysagistes, désireux de peindre «sur le motif», de se rapprocher de la nature et d'échapper aux contraintes de l'enseignement académique, quittèrent leurs ateliers et s'installèrent loin des villes dans des villages ou des hameaux. De véritables colonies d'artistes se créèrent ainsi. Quelques-uns de ces villages sont tombés dans l'oubli et ont perdu jusqu'au souvenir de leur gloire passée mais un grand nombre d'entre eux sont restés tout au long du XXe siècle des foyers culturels et artistiques très vivants. Des générations d'artistes s'y sont succédé et nombre de ces villages connaissent aujourd'hui encore une activité artistique importante. Dans certains de ces villages enfin, les pouvoirs publics ont créé l'accueil d'artistes en résidence temporaire. Cette démarche s'inscrit à la fois dans le cadre de la politique d'aide à la création et de la mise en valeur du patrimoine culturel et artistique existant, contribuant ainsi à la réhabilitation et à la transformation de demeures ou de lieux où, au XIXe siècle, vécurent des artistes. Un premier ouvrage1 consacré aux villages de peintres traitait plus particulièrement des villages de peintres en France: Barbizon, Pont-Aven, Auvers-sur-Oise, Crozant. TIprésentait les principales étapes de l'histoire de la peinture de paysage qui amenèrent les peintres du XIXe siècle à s'installer dans ces villages et les raisons -d'ordre artistique ou commercial-, pour lesquelles des artistes s'y installent aujourd'hui encore.
1. Anciens villages, nouveaux peintres, De Barbizon à Pont-Aven, Paris, L' Harmattan, 1995.

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Dans le présent ouvrage, j'ai souhaité élargir ma recherche aux colonies de peintres qui se sont formées dans d'autres pays et afin d'illustrer à l'aide d'un exemple concret ce phénomène qui joua un très grand rôle dans l'histoire de la peinture, j'ai choisi d'étudier plus en détaille village de Worpswede, près de Brême en Allemagne. Worpswede, en effet, est l'un des villages de peintres les plus connus en Allemagne, non seulement des spécialistes mais également du grand public, notamment grâce à Rilke2 qui contribua à la notoriété de ce petit hameau perdu du nord de l'Allemagne et dont la principale activité était jusqu'au XIXe siècle l'exploitation de la tourbe. TIm'a pam intéressant de le faire mieux connaître en France. Une deuxième raison de ce choix réside dans les caractéristiques géographiques de la région. Le paysage de W orpswede et des alentours est en effet tout à fait particulier; il ne correspond guère à l'archétype qui prédomine aujourd'hui encore dans les esprits lorsqu'on parle de «beau» paysage. Il répond davantage à l'esthétique du «plat» et de la «plaine», qu'à celle de l' «accidenté» ou du «pittoresque», critères qui correspondent généralement à l'idéal du «beau». Il est intéressant de voir pour quelles raisons, malgré un"paysage qui ne semble pas posséder ces critères «idéal typiques», des peintres ont été attirés par Worpswede et y fondèrent une des colonies artistiques les plus importantes d'Allemagne. En troisième lieu, Worpswede est resté un centre artistique très vivant. Depuis sa création à la fin du XIXe siècle et tout au long du XXe, de nombreux artistes s'y sont installés; aujourd'hui encore des artistes y vivent et y travaillent: des paysagistes, attirés par la renommée du lieu et désirant perpétuer ou renouer avec la tradition de la peinture de paysage, et qui espèrent, d'une manière ou d'une autre, tirer un bénéfice, sinon financier du moins symbolique, de l'héritage et de la notoriété du village; mais
2. Rainer Maria Rilke effectua plusieurs séjours à Worpswede. Il relata ses impressions dans Le Journal de Schmargendorf et Le Journal de Worpswede publiés sous le titre Journaux de Jeunesse, traduction parue au Seuil, coll. Points, 1989. 8

aussi des artistes appartenant à des segments plus «contemporains» du marché de l'art. Worpswede en effet accueille aujourd'hui des artistes en résidence temporaire. La scène artistique de W orpswede est ainsi assez hétérogène; des artistes de tendances très diverses et appartenant à différents univers artistiques se côtoient. La pérennité d'une vie artistique d'une part, la diversité de la scène artistique de l'autre permettent d'analyser les changements des aspirations et des motivations des artistes depuis la fondation de ce village ainsi que l'évolution des productions artistiques. En dernier lieu, W orpswede, comme nombre de villages de peintres, est devenu un haut-lieu du tourisme culturel de masse, qui n'est pas sans poser d'ailleurs des problèmes aux responsables culturels, à ceux des organisations touristiques, ainsi qu'aux artistes euxmêmes. Pour toutes ces raisons, Worpswede constitue un exemple particulièrement intéressant de l'évolution des villages de peintres. L'ouvrage est divisé en deux parties. Après un rappel historique du contexte esthétique de l'époque et des conditions dans lesquelles les premières colonies d'artistes, et celle de Worpswede en particulier, se sont développées, je présente quelques colonies parmi les plus importantes, en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, en évoquant les sites choisis par les artistes, les raisons de ces choix, les dates de création de ces colonies, etc. Dans la seconde partie, j'étudie les différentes évolutions que ces villages ont connues depuis leur création et, en particulier, l'aménagement de résidences pour artistes, qui s'est beaucoup développé depuis une trentaine d'années. Dans le chapitre consacré aux réalisations concrètes de cette politique d'aide aux créateurs, je présente les artistes en résidence temporaire à Worpswede, la place qu'ils occupent sur la scène artistique locale, ainsi que lesrelations que ces artistes entretiennent avec les autres artistes vivant dans le village. 9

Cette recherche a été menée en partie à Paris, en partie sur le terrain. Grâce à la fondation Barkenhoff, qui accueille non seulement des artistes mais également des universitaires, historiens ou chercheurs, j'ai séjourné à deux reprises à Worpswede, au Barkenhoff, dans la villa du peintre Heinrich Vogeler, une première fois, un mois, en juin 1996, une seconde fois, quinze jours, en juin de l'année suivante. Au cours de ces deux séjours, j'ai pu avoir accès à la bibliothèque et compléter ainsi ma documentation sur l'histoire de Worpswede et des artistes de la première génération. J'ai également mis à profit ces séjours pour interviewer les acteurs de la scène artistique d'aujourd'hui, -les responsables culturels au niveau du canton et de la commune, les directeurs des deux fondations qui organisent l'accueil des artistes, le Barkenhoff et l'Atelierhaus, des galeristes, quelques-uns des artistes vivant dans le village ou dans les villes voisines et bien sûr les artistes boursiers de la fondation Barkenhoff. A mon retour, j'ai complété les informations ainsi recueillies par des entretiens avec des artistes allemands et français résidant à la Cité internationale des Arts à Paris et qui, ayant effectué plusieurs séjours dans différentes résidences d'artistes, en Allemagne, en France et aux Etats-Unis, avaient l'expérience de ce type de séjour en pays étranger. Remerciements Je remercie donc les responsables de la fondation Barkenhoff à Osterholz-Scharmbeck de m'avoir permis d'effectuer ces deux séjours. Grâce à l'amabilité de Peter Elze, archiviste de l'héritage du peintre Heinrich Vogeler, j'ai consulté les ouvrages de la bibliothèque, et je le remercie de m'avoir prêté livres et documents. Mes remerciements vont également, à Paris, à Florent Champy pour la patience avec laquelle il a, à plusieurs reprises, lu le manuscrit et proposé des modifications, à Raymonde Moulin pour m'avoir proposé des changements de plan qui ont largement contribué à l'amélioration générale du texte, à Pierre Vaisse pour ses conseils concernant l'organisation de 10

la scène artistique allemande, et enfin, à Pierre-Michel Menger qui m'a suggéré d'approfondir et de développer plusieurs parties du manuscrit. Je tiens également à remercier Chantal Cicé pour avoir relu les épreuves.

Il

CHAPITRE

I

WORPSWEDE, PRES DE BREME, EN ALLEMAGNEl Le village de Worpswede se trouve dans la grande plaine qui part des Pays-Bas et s'étend sur tout le nord de l'Allemagne. Le paysage de la région présente un aspect tout à fait particulier. De vastes prairies s'étendent à l'infini, bordées de rideaux d'arbres, -des chênes, des frênes, des peupliers, mais surtout des bouleaux, beaucoup de bouleaux aux troncs blanc et noir. Le regard porte au loin, le panorama est large, vaste, le ciel immense. Le paysage est magnifique, on voit de grandes étendues de terre et de ciel, des ciels changeants, des nuages chassés par le vent qui souffle presque en permanence, et des couleurs intenses et vives, comme dans beaucoup de pays nordiques: le vert des prairies arrosées par des pluies fréquentes, les fleurs blanches des champs de sarrasin, le mauve des bruyères de la lande, le brun de la terre, en certains endroits, le marron foncé des tourbières et

1. Ce chapitre ne prétend pas constituer un apport original à l'histoire de Worpswede, il doit beaucoup à la littérature existante en allemand sur ce sujet et notamment à l'ouvrage de Guido Boulboullé et Michael Zeiss, Worpswede, Kulturgeschichte eines Künstlerdorfes, Cologne, DuMont Buchverlag, 1989, à celui de Bernd Küster, Das Barkenhoff Buch, Worpsweder Verlag, 1989, ainsi qu'à la préface de Michael Jacobs au livre Worpswede 1889-1989 Hundert Jahre Künstlerkolonie, Worpsweder Verlag.

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W orpswede

OBERLIN

o

HANOVRE

o

o
BONN

OORTMUNO

o

LEIPZIG

ODSSELOORF COLOGNE

o

ODRE

o

o

FRANCfORT

o o
STUTTGART

NUREMBERG

OMUNICH

W orpswede (Basse-Saxe)

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le noir des multiples petits canaux qui sillonnent les anciens maraIS.
«Sous les grands ciels s'étalent les champs colorés, de plus en plus sombres, de grandes houles de collines animées par les bruyères, tout à côté, des éteules et du sarrasin frais coupé que ses tiges rouges et ses feuilles jaunes font ressembler à d'opulentes soieries... A tout moment, se détache sur le fond intense de l'air, un arbre, une maison, un moulin tournant avec lenteur, un homme aux épaules noires, une grande vache ou une chèvre anguleuse, dentelée, qui entre dans le ciel» (Rilke 2).

Le village de Worpswede lui-même, construit au pied de la seule élévation de terrain de la région, une colline de cinquante-quatre mètres de haut, est blotti dans la verdure et les arbres. Les habitations sont entourées de jardins, et au printemps, des massifs de rhododendrons et d'azalées fleurissent, offrant une superbe gamme de couleurs allant du jaune à l'orangé. C'est là, dans ce village de Basse-Saxe, situé à vingtcinq kilomètres au nord-est de Brême, qu'à la fin du XIXe siècle fut créée la colonie d'artistes qui conféra à Worpswede sa célébrité. La région et le village ne présentèrent pas toujours l'aspect idyllique qu'ils ont aujourd'hui. Jusqu'au XIXe siècle, la région, constituée de marais et de marécages, était considérée comme ingrate, malsaine, insalubre et inhospitalière. Les terres, de la lande principalement, étaient régulièrement inondées par les deux rivières, affluents de la Weser, qui, avant les travaux de drainage effectués au XVIIIe siècle, débordaient périodiquement; le sol était de ce fait pratiquement inculte. Les premiers habitants, des paysans, s'installèrent au XIIIe siècle. Leur principale ressource était l'exploitation de la tourbe qui servait principalement de matériau de chauffage.

2. La citation est tirée du Journal du 6 septembre 1900, op. cit., p. 168.

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Celle-ci exigeait un travail extrêmement pénible. Pour l'extraction, les paysans descendaient dans des fosses qu'ils avaient eux-mêmes creusées. La tourbe, sorte de glaise malodorante, humide et froide, était ensuite piétinée jusqu'à obtenir une certaine densité puis façonnée en forme de briquettes avant d'être mise à sécher. Ce dernier travail était exécuté par les femmes et les enfants et présentait de grandes difficultés car il était tributaire du temps: s'il pleuvait, les galettes se défaisaient, s'il faisait trop chaud, elles séchaient trop vite, se craquelaient et se brisaient. Après l'extraction et le séchage, la tourbe était acheminée par bateau le long des petits canaux jusqu'au port de Brême. Les embarcations marchaient à la voile; un voyage durant en moyenne une dizaine d' heures, si l'on voulait faire l'aller et le retour dans la même journée, il fallait travailler sans prendre aucun repos. Les conditions de l'extraction et du transport de la tourbe dans un sol gorgé d'humidité entraînaient toutes sortes de maladies; la goutte, les rhumatismes, la tuberculose, les pneumonies étaient fréquentes et provoquaient souvent la mort précoce des femmes et des enfants. Au xvme siècle, la situation financière et matérielle de ces paysans s'améliora; le sol fut assaini et drainé grâce aux travaux considérables d'un ancien arpenteur du nom de Findorff devenu «commissaire des marais» qui construisit canaux de drainage, écluses, ponts, etc. rendant ainsi la terre cultivable. Les champs et les prés gagnèrent sur les tourbières dont l'exploitation continua toutefois jusqu'au début du XXe siècle. L'élevage et la culture des céréales, principalement du sarrasin, constituaient un complément non négligeable à la vente de la tourbe. Toutefois, les conditions de vie des paysans restaient encore très misérables et ne s'étaient guère améliorées depuis le XVllIe siècle. En 1783, dans une «Lettre d'un voyageur français en Allemagne» publiée à Zurich, un Français décrit les marais et ses habitants de la façon suivante:
«Les habitants doivent continuellement lutter contre l'eau et les grenouilles. Les inondations de la Weser

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sont redoutables à tel point que les villages et les habitations sont dans l'eau et sont comme autant de petites îles. Les rhumes, la toux et la fièvre font des ravages dans la population... Les habitants sont livides, ont la chair molle et sont ratatinés... Le peuple est lourd, indifférent, engourdi, sombre et souvent sale» 3.

En 1895 encore, près de cent ans après le témoignage du Français, Fritz Overbeck, l'un des peintres du groupe des artistes de Worpswede écrivait:
«Nous voyons un peuple uniquement préoccupé de survivre; les habitations, des huttes qu'on peut à peine qualifier d'habitations humaines, des murs et un toit de paille, une pièce unique qui sert à tout, la porte tient lieu de cheminée...» 4.

Même au début du XXe siècle, en 1907, l'écrivain, Hans Bethge, qui séjourna de nombreuses fois à Worpswede, témoignait de l'aspect encore misérable des populations:
«J'aperçus de maigres silhouettes osseuses qui semblaient épuisées par le travail pénible de l'extraction et du malaxage de la tourbe; les yeux bleu délavé, l'air buté, niais. et absent qu'ont parfois les paysans; des créatures décharnées qui semblaient vivre d'une façon mécanique sans penser leur destin; des mains pleines de callosités et nouées par la goutte, des membres à la fois raidis et tordus par cette infirmité: dans le climat particulièrement humide de cette contrée, on rencontre beaucoup de rhumatisants. On voit également des silhouettes
3. Extrait du récit de voyage d'un Français en Allemagne, reproduit dans l'ouvrage de Guido Boulboullé et Michael Zeiss, op. cit., p. 24. Les citations, ainsi que les suivantes, tirées des différents ouvrages cités en référence, ont été traduites par l'auteur. 4. "Une lettre de Worpswede, 1895", in Helmut Stelljes ed., Worpsweder Almanach, Brême, Carl Schünemann, 1989, p. 50. Dans cet ouvrage, recueil de textes, Stelljes a regroupé des écrits, des témoignages, des récits et des lettres d'auteurs contemporains des peintres de la colonie de Worpswede ainsi que d'auteurs du XXe siècle. 17

ratatinées sur elles-mêmes, souffreteuses, des malades qui toussent, atteints de tuberculose» 5. C'est toutefois un paysage déjà aménagé et un peu moins hostile que découvrirent les peintres lorsqu'ils arrivèrent à W orpswede. Fritz Mackensen, un des premiers peintres de la colonie, écrivait quelques années après son arrivée à Worpswede : «A l'époque, Worpswede n'était déjà plus le petit village de huttes en paille, perdu au milieu des marais et isolé du monde, comme on l'a souvent décrit à tort. Il y avait déjà les grosses fermes, les jardins bien entretenus, les villas bien situées, les jolis magasins, les petites maisons proprettes et les bons restaurants» 6.

En cette fin de XIXe siècle, le pays est en fait très contrasté; à la beauté de la nature et du paysage d'une part, s'oppose la misère de la population de l'autre. Les conditions de vie des paysans qui exploitent la tourbe, croulant sous le labeur et les maladies, ne semblent pas s'être améliorées. Aujourd'hui, le paysage qu'offrent Worspswede et sa région a changé depuis l'époque où les peintres sont arrivés. En effet, l'extraction de la tourbe, encore exploitée dans certaines parcelles, se fait maintenant industriellement; elle ne sert plus de moyen de chauffage mais est utilisée comme engrais pour les jardins et les cultures. Les tourbières et la lande ont donc pratiquement disparu et laissé la place à des vastes pâturages pour l'élevage des bovins et des chevaux. Les canaux qui avaient été créés pour le transport de la tourbe servent aujourd'hui à la navigation de plaisance. Les conditions de vie ont, elles aussi, considérablement changé. Les misérables huttes des paysans du XIXe siècle
5. Hans Bethge, "Voyage à Worpswede, 1907", in Helmut Stelljes, op. eit., p. 90. 6. Fritz Mackensen, "Worpswede et le Teufelsmoor, 1907", in Helmut Stelljes, op. eit. p. 60. 18

ont cédé la l'architecture Basse-Saxe: rouges, avec fermes sont chaume.

place à de grosses fermes opulentes dont relativement homogène est caractéristique de la ce sont des grandes maisons en briques colombages en bois; aujourd'hui encore, ces très souvent recouvertes d'épais toits de

FONDATION DE LA COLONIE

Pendant l'été de 1884, Fritz Mackensen (1866-1953)7, élève à l'académie des beaux-arts de Düsseldorf, vint pour la première fois à Worpswede, invité pour les vacances par une jeune fille dont il avait fait la connaissance à Düsseldorf. Pendant le voyage en omnibus qui le mène de Brême à Worpswede, il se laissait aller à la contemplation du paysage; enthousiasmé par la lumière et les couleurs de la région, il décida que c'est là qu'il ferait son premier tableau. Dans un discours prononcé en 1938 à l'occasion d'une cérémonie se déroulant à Worpswede, Mackensen évoqua les souvenirs de son arrivée dans ce village, quelques cinquante ans avant:
«Les espaces entre les cimes de bouleaux me permettaient de voir loin. J'apercevais le marais, de couleur brune, avec ses galettes de tourbe entassées, les fossés et les canaux qui brillent au soleil et qui semblaient d'une profondeur insondable, les hommes qui travaillent dans les champs, les femmes avec leurs blouses rouges et leurs châles blancs...» 8.

Le soir de son arrivée, monté sur le Weyerberg -la colline au pied de laquelle se trouve W orpswede-, Mackensen fut ébloui par la beauté du coucher de soleil:
«Les nuages encore haut dans le ciel captent la lumière du soleil couchant. Ils sont violet foncé, rouge cuivré, or et argent; le ciel est par endroits
7. Une brève biographie des principaux peintres de Worpswede se trouve en annexe. 8. Extrait d'un article paru dans le journal local Wümme-Zeitung du 4.11.1938 et cité dans Boulboullé, op. cit., p. 54. 19

turquoise ou bleu sombre; et sous cette magnificence, les gerbes d'avoine dans les champs brun foncé, les chaumes rouge sombre des champs de sarrasin, la terre noire des champs non cultivés, les canaux sur lesquels passent les bateaux aux voiles noires. Je m'approchai d'un paysan pour lui dire combien je trouvai cela beau, il me regarda, pensant avoir affaire à un fou, et me dit simplement: il fera froid cette nuit. Le soir même, j'écrivis à ma mère pour lui dire que c'est là que je peindrai mon premier tableau» 9.

Il revint ensuite à Worpswede en 1886 et 1887 et y passa les mois d'été pendant la fermeture de l'académie. Puis, en 1889, il entraîna deux de ses camarades, Otto Modersohn (1865-1943), qui comme lui suivait les cours de l'académie de Dusseldorf et Hans am Ende (1864-1918), étudiant à l'académie de Munich, qu'il avait rencontré dans le train. Les séjours d'été se transformèrent peu à peu en séjours prolongés, puis en installation définitive. Au cours de l'été 1889 en effet, ils décidèrent de ne plus retourner à l'académie et de rester à Worpswede. Overbeck raconta plus tard (dans une lettre adressée à "monsieur le rédacteur") la façon dont se constitua, avec trois autres artistes, Fritz Mackensen, Otto Modersohn et Hans am Ende, le premier groupe des peintres de Worpswede et comment un soir d'automne, alors qu'il leur fallait bientôt rentrer et que les bagages étaient prêts, les âmes lourdes et tristes à l'idée de quitter la belle nature, ils décidèrent de ne pas retourner à l'académie et de se fixer à Worpswede :
«C'était à l'automne de 1889 ; sur la lande et le marais, les couleurs flamboyaient; le bouleau étincelait comme l'arbre d'or du conte de fée, ses racines pourpres apparaissaient à travers le brun rougeâtre du sol, les toits, gris et ternes en hiver, prenaient des teintes violettes, les murs se couvraient de mousse, partout dans les prés, des champignons
9. in Boulboullét op. cit. p. 54.

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jaune indien et garance sortaient de terre. Les trois jeunes peintres venus en juin passer les quatre semaines d'été étaient émerveillés. Leur coeur était lourd en pensant au départ et aux salles de cours poussiéreuses de l'académie. Mais à quoi bon se plaindre, il fallait partir. Les bagages étaient prêts, lorsqu'on décida de faire une dernière promenade ensemble dans la lande. Le lendemain matin, il fallait se lever tôt pour partir pour Brême. Pendant des heures, ils restèrent silencieux, chacun pensant à faire provision d'images pour réaliser des tableaux pendant l'hiver. Sur l'un des vieux ponts enjambant un canal, ils s'arrêtèrent, et rompant le silence, Modersohn dit à ses amis peintres, Hans am Ende et Mackensen: 'Et si nous restions là 1'» (Overbeck, Lettre de 1895, in Stelljes, op. cit., p. 50).

C'est ainsi que naquit la première colonie d'artistes à W orpswede. En 1894, Fritz Overbeck (1869-1909), -celui-là même qui relata l'installation de trois de ses camarades- étudiant lui aussi à Dusseldorf, s'installa à Worpswede ; la même année, Heinrich Vogeler (1872-1942), originaire de Brême comme Overbeck, rejoignit, après avoir terminé ses études à l'académie de Dusseldorf, le groupe d'artistes déjà installé à Worpswede ; à eux cinq ils formeront le noyau fondateur de la colonie d'artistes. Carl Vinnen (1863-1922), s'installa en 1889 dans un village proche de Worpswede et se joignit au groupe en 1895. En décidant ainsi de passer l'hiver à Worpswede, c'està-dire de quitter l'académie et de s'installer dans un village à la campagne, les artistes de Worpswede s'inscrivaient dans un mouvement général qui s'était amorcé dès le milieu du

X I X e siècle. Des raisons à la fois esthétiques et
idéologiques, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, avaient en effet amené les peintres à s'éloigner de l'enseignement officiel de l'académie et à s'établir à la campagne.

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