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E. D. Morel contre Léopold II

De
472 pages
Le Congo de Léopold II, roi de Belgique - ou Etat indépendant du Congo (EIC) - a fait couler beaucoup d'encre au début du XXe siècle. Que s'y passait-il ? Plusieurs journaux furent créés pour attaquer l'EIC, d'autres pour le défendre. Cet ouvrage donne un aperçu de l'abondante littérature consacrée à ce sujet, analysant les mobiles de leurs auteurs, et spécialement ceux du journaliste E.D. Morel, à la source d'une campagne internationale contre Léopold II.
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E.D. Morel contre Léopold II Valume 2

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E.D. Morel en 1904 : Le futur dira que Morel dépassait de loin son époque (Romain Rolland).

JULES MARCHAL

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E.D. MOREL CONTRE LÉOPOLD II
L'Histoire du Congo 1900-1910
(Volume 2)

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique . 75005 Paris

@ L'HARMATTAN, 1996 ISBN: 2-7384-2856-8

Partie IV
SUR LE TERRAIN

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CHAPITRE 18 : EDOARDO BACCARI ET LES ITALIENS

Dans le récit de l'affaire Caudron, j'ai déjà mentionné le nom de Giacomo Nisco. Celui-ci, un baron italien, avait été engagé en 1897 comme titulaire de la plus haute fonction judiciaire dans l'État du.Congo, celle de président du tribunal d'appel de Boma. Il exerça cette fonction sept années durant, avec des absences régulières pour congé en Europe, tandis que d'autres docteurs en droit italiens, dont le lecteur connait déjà les noms L.A. Rossi et Gennaro Bosco, prenaient service dans l'Etat. Un grand nombre de médecins italiens faisaient de même et constituaient bientôt les deux tiers des médecins présents au Congo. A côté d'eux, beaucoup de leurs compatriotes, officiers de réserve et sous-officiers, s'engageaient dans la Force Publique, avec le résultat que, à partir de 1900, les Italiens formaient, après les Belges, le groupe d'Européens le plus important au,Congo. Mais rEIC voulait aussi engager des officiers italiens en service actif et, durant la période 1897-1901, il faisait des démarches itératives dans ce but à Rome auprès du ministre de la Guerre, lequel refusait obstinément d'y donner suite. Le roi finit cependant par trouver un moyen pour briser cette attitude négative, après que le gouvernement italien eût décidé en 1901 d'encourager l'émigration des Italiens et créé à cette fin un commissariat général. En novembre 1902 le roi envoya le secrétaire général Liebrechts à Rome avec une proposition d'installer des colons italiens dans le Kivu, déjà connu à cette époque pour son climat salubre. Ce projet séduisit Rome à tel point qu'elle autorisa immédiatement la mise à la disposition de rEIC pour trois ans, d'officiers de l'active, moyennant le droit de contrôler leur conduite et de les rappeler éventuellement.1 Ainsi 66 officiers d'active partiront au Congo en 1903 et 8 en 1904, de sorte qu'au début de 19041a Force Publique compterait presqu'autant d'officiers italiens que belges2. Mais Rome ne voulut pas expédier aveuglement ses émigrants au Kivu, et décida tin 1902 d'y envoyer en reconnaissance un expert, avec l'accord d'ailleurs de rEIC et à ses frais. L'expert, c'était Edoardo Baccari, capitainemédecin de la marine italienne, ayant déjà rempli plusieurs missions officielles au Moyen-Orient et en Extrême-Orient, ainsi qu'en Afrique. Le docteur Baccari devait étudier le Kivu, principalement au point de vue médical, et il devait en même temps faire rapport sur la situation des officiers italiens au Congo3. En route pour son lieu d'embarquement, Anvers, Baccari se trouva vers le 10 juin 1903 à Bruxelles, où il eut des pourparlers avec le roi et ses collaborateurs principaux. A ce moment la Belgique venait d'être secouée par le premier

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débat sur le Congo à la Chambre des Communes à Londres (chapitre 6). Pour les journaux belges, la présence de Baccari à Bruxelles, constituait la preuve que l'Italie s'était rangée à côté de l'EIC contre la Grande-Bretagne. Le roi aussi s'exprima dans ce sens envers Baccari, alors que Liebrechts lui déclara que, au cas où les accusations anglaises s'avéreraient exactes, une panie de la responsabilité retomberait sur les officiers italiens qui prêtaient leurs services au Congo depuis des années. il ajouta qu'en ce domaine une espèce de solidarité morale était peu contestable. Arrivé le 28juillet 1903 à Matadi, Baccari fit connaissance au Bas-Congo de son compatriote, le docteur Hector Villa, séjournant au Congo depuis plus de dix ans et qui deux mois auparavant avait documenté Casernent, de passage à Léopoldville vers le Haut-Congo (chapitre Il). Villa partageait les idées de Casernent sur l'administration de l'EIC et ce qu'il en eut à dire à son compatriote, lui fit évidemment l'effet d'une douche froide. Ce fut le deuxième coup que Baccari eut à encaisser, après la tnenace de la solidarité morale vis-à-vis des rév~~ations anglaises, brandie à Bruxelles. Plein d'appréhension pour le succès 'de sa mission, il se mit en route à Léopoldville pour son long voyage vers le Kivu. Ayant questionné tous ses compatriotes rencontrés au cours de ce voyage, il arriva le 2 novembre à Kasongo, le terminus de tout transport fluvial. Deux jours plus tard, il écrivit à Rome au sujet de la collecte du caoutchouc: Ces travaux et cette production ne s'obtiennent qu'en employant des moyens plus ou moins coercitifs. Les lois et les circulaires ordonnent naturellement la plus grande humanité. Mais les agents savent bien qu'avec humanité la production mensuelle d'un poste descend rapidement de Il à 2 tonnes par mois; et ils savent aussi qu'avec ces résultats on peut renoncer aux promotions, aux primes et à un nouvel engagement en fin de terme. Que feront nos officiers, mis dans de telles conditions? Le sentiment de l'honneur de leur uniforme et de la dignité humaine leur conseillera certainement de s'abstenir de toute violence, même minime... Il en résultera nécessairement une diminution de la production, ce but principal de l'EIC. On peut alors se poser la question: cet État, qui a certes prévu tout ceci, qu'attend-il de l'œuvre des officiers italiens, et à quelle fin tend cette œuvre? En vérité, je dis que tout cela me préoccupe, parce que je ne voudrais pas que, sous l'influence du climat et des fièvres qui irritent et rendent plus âpres, quelqu'un se laisse porter à certains actes par l'exemple des autres agents, actes qui pourraient accroître cette co-responsabilité morale à laquelle l'EIC tient tant, et dont je ne vois pas les avantages pour nous..." Baccari se rendit à pied de Kasongo, par la route des caravanes, au Lac Kivu, où de décembre 1903 à mars 1904 il s'efforça de se former un jugement objectif sur l'administration congolaise, tandis qu'il fit régulièrement rapport à Rome sur ses constatations et ses réflexions. De Kamaniola il écrivit le 20 décembre:

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"[Les officiers italiens], peu experts en organisation coloniale, trouvent souvent énonnes, inhumains, criminels, des systèmes administratifs et des moyens de correction qui sont cependant en vigueur dans toutes les colonies du globe. Ils voudraient que soient étendus, du jour au lendemain, aux indigènes des traitements dont on se demande déjà s'ils n'ont pas été accordés de façon trop précoce à nos peuples initiés à la vie civilisée depuis des siècles...I1 est difficile de porter un jugement serein sur ces accusations qui pour tant de raisons économiques, politiques et peut-être aussi, tout est possible, humanitaires, ont déchaîné tant de passions entre les pays et les
individus les plus directement intéressés.
"

De Bobandana Baccari rapporta le 20 décembre l'entrevue qu'il avait eue avec le commandant belge Charles Tombeur, le chef des territoires RuziziKivu. Il se dit très satisfait de cette entrevue avec un officier qu'il qualifia d'intelligent et cultivé, avec lequel il avait discuté de la situation locale et de la campagne anti-congolaise. Il ajouta que leur discussion avait révélé une identité de vues presque complète. Mais autre son de cloche dans son rapport du même endroit daté du 9 janvier 1904 : "La conduite de ces chefs de poste [sur les bords du Lac Kivu] n'est certes pas faite pour concilier aux blancs la sympathie des indigènes, et moins encore pour les initier à la vie civilisée. Si ces gens montraient un peu les dents, ce ne serait peut-être pas mal. On entend tous les matins les cris des indigènes, frappés de la chicone si on les a trouvés endonnis. Ayant peu de besoins, ils sont habitués à ne presque rien faire, mais maintenant, on les force au travail pour un salaire minime. Les prisons regorgent de gens arrêtés sous les prétextes les plus variés, et pour peu qu'ils aient des biens, ceux-ci sont confisqués. En somme, même le plus bienveillant observateur ne s'attend pas à voir de quelle manière, même indirecte, ]'État anivera ici à la civilisation des indigènes. " De Bobandana également, il écrivit le 19 janvier que l'Etat n'était qu'une société de spéculateurs, à laquelle le roi était directement intéressé. Le payement des indigènes se faisait en pacotille. Avec des étoffes d'une valeur de deux millions on extorquait du caoutchouc pour vingt millions. Il conclut: "Et malgré tout cela, je ne suis pas l'ennemi de l'EIC, et je ne crois pas que ce soient précisément des intérêts humanitaires qui poussent la Grande-Bretagne à l'attaquer si violemment. "Exeunt scandala", qu'en soit purifié l'EIC, qu'il se dépouille de ce tissu d'hypocrisie, de mensonges et d'interprétations subtiles !" De Nia-Lukemba, actuellement un quartier de Bukavu, il écrivit le 10 février qu'il restait préoccupé de la situation fausse dans laquelle se trouvaient les officiers italiens. fi y ajouta qu'il ne pouvait pas se rallier à l'avis de Nisco qualifiant les nonnes régissant les relations des agents avec les indigènes de "peu précises". Ce manque de précision, il l'appela ambiguïté voulue et jésui9

tisme. Mais, dans son rapport de Cyangugu datée du 18 février, tous les torts n'étaient pas du côté de l'Etat, et il ne fallait pas croire sur parole les officiers italiens, mécontents de la discipline à laquelle ils étaient soumis, après avoir rêvé d'une existence indépendante et aventureuse au Congo. Durant les semaines suivantes, après trois mois de ballottement pour et contre l'EIC, Baccari fit sa religion définitivement: l'État du Congo était le règne du caoutchouc, de la terreur et du bluff. Dans une lettre de Nia-Lukemba, datée du 2 avril, il pria son gouvernement de rappeler en Italie ses officiers, après une conversation qu'il avait eue avec le lieutenant anversois Edouard Rinquet, chef de poste et ultérieurement chef de secteur à Nia-Lukemba. fi écrivit dans cette lettre: "Les officiers qui se respectent ne viennent pas au Congo. [Rinquet] n'y reviendra plus, les Italiens s'en iront, aucun officier belge ne servira plus l'EIC, et les agents militaires de ce dernier seront bientôt exclusivement recrutés panni les refusés des années de tous les pays." Je présume que Rinquet parla à Baccari des expéditions punitives lesquelles en juillet et septembre 1902 avaient été conduites par Paul Costermans (prédécesseur de Tombeur au Ruzizi-Kivu, devenu gouverneur général f.f. en février 1904) contre les chefs Kabare et Ngwesse, pour venger le meurtre du lieutenant Arthur Tondeur (chapitre 20). Rinquet, après une interruption de 20 mois, fera un deuxième tenne de service au Congo (1907-1910). Le 28 avril 1904 Baccari écrivit de Gambi-Mokoto, dans les environs méridionaux d'Uvira : "Ne connaissant pas l'attitude actuelle de notre gouvernement à l'égard de l'EIC - mais devant toutefois espérer que mes informations ont modifié son opinion - conscient du devoir que j'ai de ne pas lui créer d'embarras, je n'ai jamais manifesté mon dégoût, qui cependant est profond, pour l'allure générale des choses dans ce pays, et j'ai même dissimulé, autant que ma dignité me le permettait, mon mécontentement pour le manque de coopération, pourtant promise par l'EIC àma mission..." Entre-temps, le docteur Villa avait de son côté écrit dans un rapport à Rome, daté Matadi 14 novembre 1903, que les idées de son collègue Casernent sur l'EIC étaient exactes et irréfutables et qu'il ne fallait plus envoyer des militaires italiens au Congo. Par après Villa avait fait un voyage sur le fleuve jusque Stanleyville pour mener, de sa propre initiative, une investigation cachée sur la situation à l'intérieur de l'Etat4. Le 4 aVlil 1904 il en avait adressé un long rapport à Rome, bourré des accusations classiques contre l'EIC. Fin avril 1904Baccari entama à Uvira le chemin du retour vers l'Europe. Via le Lac Tanganyika il arriva à Mtowa, où il prit la route des caravanes vers Kabambare, pour y passer en juin. Il y trouva son compatriote Pier Piccio comme chef de poste. La tâche de celui-ci consistait dans la capture de villageois pour le portage sur la route des caravanes. Beaucoup d'entre eux y périrent de faim et d'épuisement. Cette constatation fut pour Baccari une

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nouvelle occasion pour condamner l'administration congolaise et pour prier Rome de rnppeler ses officiers. Arrivé à Kasongo, il lui survint quelque chose, le 3 juillet au soir, qui transfonna sa mission en cauchemar. Il devint malade en buvant un verre de vin d'une bouteille dont il avait bu un quart le matin. Il trouva du sublimé corrosif dans la bouteille, et la fit sceller en accusant le chef de la zone du Maniema, le Belge Edgard Verdick, d'avoir voulu l'empoisonner. Il emporta la bouteille avec lui à Borna, où il arriva au mois d'août et porta plainte contre Verdick du chef de tentative d'empoisonnement. n prétendit que celui-ci avait voulu l'éliminer physiquement pour l'empêcher de continuer ses attaques contre le Congo. Cela lui valut immédiatement la réputation de "toqué"s. A Kasongo il avait fait appeler son compatriote Giuseppe Micucci, médecin de la zone Maniema, comme témoin de son empoisonnement. Micucci raccompagna ensuite à sa descente du Lualaba jusqu'à Sendweprès de Kindu, alors que le sous-officier Giuseppe Tognini l'accompagna de Kasongo à Léopoldville. A son passage à Matadi, Baccari demanda au consul français, A. de Casabianca, faisant fonction de consul d'Italie, la protection du drapeau français pour son retour en Europe6. De passage à Borna, Baccari fut invité à table chez Costermans, en dépit du fait que celui-ci lui en voulait énormément. Baccari avait en effet raconté que les crimes commis par August Verhaeghe, dans la Province Orientale, avaient été inspirés par l'exemple des expéditions de Costermans au Kivu7. L'Anversois Verhaeghe, chef de zone à Ponthierville, avait été, au début de 1904, convoqué à Borna par l~ gouverneur général f.f. Félix Fuchs, pour donner des explications sur une expédition d'extennination conduite par lui (voir fin chapitre 22). n était mort à Borna le 24 février.8 Baccari arriva à Anvers le 26 septembre 1904. Le 19 du même mois quelques fonctionnaires italiens du Bas-Congo (le médecin Zcrbini, les substituts Polimante et Scarpari, l'officier Alexandre Panigada, le capitaine de bateau Cesare Cortese, et Tognini, le compagnon de voyage de Baccari) avaient envoyé de Borna une lettre collective au gouvernement italien, protestant contre les accusations à charge de l'État du Congo et de ses fonctionnaires, de la part de son envoyé. La lettre était également signée par le médecin Micucci ayant quitté Kasongo peu de temps après cet envoyé. Micucci avait signé également une attestation déclarant que le certificat, qu'il avait établi au sujet de l'empoisonnement de Baccari par l'absorption du vin frelaté, était faux et lui avait été dicté complètement par celui-ci. Costermans signala à Bruxelle8 que cette attestation de Micucci était contestable parce que celui-ci, pendant son voyage de Kasongo vers Borna, était tombé victime à Bumba d'une attaque de folie de persécution et qu'il souffrait d'une grave dépression9. Micucci, par ailleurs, quitta le Congo trois semaines après Baccari10.Il alla trouver celui-ci dès son arrivée en Italie, afin de lui présenter ses excuses pour l'attestation qu'il avait signée contre lui.

Il

Avant que Baccari n'eût atteint Anvers, l'Italien Giovanni Elia, consul général de l'État du Congo à Gênes, avait fait stopper son bateau à hauteur de Aessingue, et était monté à bord afin de l'amener avant son débarquement à des meilleurs sentiments envers l'EIC. Elia était un des nombreux agents que le roi, après le débat à la Chambre des Communes du 20 mai 1903, avait fait engager tous azimuts pour défendre le Congo et plus spécialement pour corrompre les journalistes en vue de la publication d'articles favorables à l'BICll. Cette publication était alimentée par des textes émanant d'un service secret spécial, créé au sein du Département des Affaires Intérieures de rEIC, celui du secrétaire général Liebrechts. Ce service, baptisé "bureau de la presse"l2, était dirigé par Henri Rolin, déjà cité, professeur à l'Université de Bruxelles (ne pas à confondre avec son homonyme, professeur de rULB, ministre d'Etat, né en 1891), assisté de Ferdinand Goffart, appartenant au corps consulaire belge. Celui-ci avait gagné ses galons comme défenseur du Congo grâce à une enquête qu'il avait menée début 1904 secrètement au Nigeria en vue d'y découvrir des abus à opposer à ceux que Casernent reprocherait éventuellement au Congo13. Elia, un homme remuant, fut nommé consul général le 5 juin 1903 et dans une première phase il s'employa à combattre en Italie la note britannique aux puissances, du 8 août 1903, dans le cadre de sa propagande pour le recrutement d'officiers italiens de l'active pour l'EIC. Fin février 1904 il fournit au Congo l'inspecteur d'Etat d'opérette Luigi Annam, 58 ansl4, ancien officier de marine, converti en pseudo-diplomate, s'étant occupé d'affaires louches en Chine. Le 27 février il écrivit au secrétaire général du Département des Affaires Étrangères, de Cuvelier, dont il dépendait administrativement par sa qualité de consul, qu'il viendrait prochainement à Bruxelles pour discuter des "subventions aux journaux". Deux jours avant, il lui avait écrit qu'il avait chassé de son hôtel à Rome un journaliste qui avait calomnié l'EIC et venait lui demander 100 F pour démentir sa calomnie. A Rome, Elia fut aidé par le publiciste Carlo Bartolini, qui fit paraître en février et mars 1904 dans le périodique de l'armée italienne Esercito Italiano une série d'articles vibrant d'enthousiasme pour l'EIC, sous le titre La Verità sul Congo. Deux mois plus tard une période d'activité fébrile s'ouvrit pour Elia lorsque la presse italienne entama la publication d'articles défavorables à l'EIC, provenant d'officiers de l'active ayant pris service au Congo. Le premier de ces articles parut au mois de mai dans le périodique militaire Italia Militare e Marina. C'était une lettre d'un officier à sa famille à Rome, que voici: "Ici au Congo, on trouve toutes sortes de coquins. Les commissaires et chefs de district sont tous de vieux Congolais avec 10 à 13 ans de service: des gens qui feraient mauvaise figure en Europe - sans conscience, sans scrupule, et généralement sans éducation; les chefs de zone et de poste sont du même acabit ou pire, avec peu d'exceptions; leur mot d'ordre: tenir les indigènes dans l'ignorance et les maltraiter de toute manière. Malheur à vous si ceux-ci un jour 12

devraient se réveiller sous la direction d'un chef capable! Je crois que pas un seul blanc ne reverrait l'Europe. Je ne veux pas parler du reste: factoriens,juges et autres employés. Vous poumez vous sentir parmi les porteurs de la Basso Porto à Naples, mais vous préféreriez
inévitablement les manières de ceux-ci.

pas si nous tous - nous sommes maintenant à 84 (sic) - serons capables de fmir notre engagement de trois ans. Beaucoup de rapports ont déjà été envoyés au pays, chez le ministre de la Guerre. Quelques officiers ont déjà donné leur démission, comme par exemple les capitaines Scardino et Amendolagine. Scardino est en correspondance
constante avec le sous-secrétaire d'Etat. Tous sont mécontents15."

Généralement parlant, les Belges n'ont pas de sympathie pour nous, et ils ne cherchent pas seulement à nous le montrer, mais parfois ils l'avouent franchement.La raison en est qu'ils craignent que nous ne découvrions leurs agissements, leur brutalité, leurs vices... Je ne sais

Cannelo Scardino fut le premier officier de l'active à partir au Congo le 19 mars 190316.

Le mécontentement des officiers italiens et l'inimitié entre eux et leurs collègues belges, mentionnés dans cette lettre, étaient des faits. Réelles aussi étaient les démissions de Scardino, commandant du camp militaire d'Umangi, . et de Nicola Amendolagine, commandant du poste de Mtowa. Leurs démissions ne furent pas acceptées, ce qui n'empêcha pas le dernier nommé de quitter le Congo. Scardino réagit négativement à une demande du gouverneur général Costermans de retirer sa démission. A celte occasion, Costermans
écrivit à Bruxelles, le 25 juillet 1904, que tous les ménagements

- avec

lesquels

les officiers italiens étaient traités en suite des ordres du gouvernement n'atteignaient pas le but que l'on en attendait, à savoir: provoquer leur attachement et leur dévouement à l'Etat. il ajouta qu'ils devenaient de jour en jour plus intraitables, plus arrogants et plus indisciplinés et qu'ils présentaient leur démission au moindre incident17. Le mois suivant il y eut par ailleurs grande querelle entre Costermans et Erasme Wamant, le commandant de la Force Publique, au sujet d'une enquête confidentielle que celui-ci avait reçu ordre d'aller faire à Umangi18.Bruxelles avait prescrit cette enquête dans le but de trouver un moyen de chantage contre Scardino. Celui-ci se laissa finalement convaincre à aller terminer sa période de service au camp militaire de Lisala.. Des incidents entre Belges et Italiens, il en pleuvait en ce temps-là au Congo. Au camp d'instruction d'Irebu, les lieutenants Ricardo Leggieri et Giovanni Batista Cantele refusèrent un jour de serrer la main au commandant belge Luc Jeuniaux, sur quoi Cantele partit en Europe avec un certificat médical. Au camp d'Umangi il y eut des difficultés entre Scardino et Carlo Cestari, d'une part, et Jules Dufour (capitaine-commandant) et Joseph Verbeeck (sousofficier) d'autre part. Scardino reprit le commandement du camp à Dufour en février 1905, Cestari démissionna deux mois plus tard. Dans l'enclave de Lado toute discipline avait disparu dans la Force Publique à la suite des bagarres 13

entre Belges et Italiens. Ainsi un peloton refusa à Redjaf d'aller aux vivres. A Dufilé le lieutenant Giovanni Cornoldi se plaignit des vexations intolérables de son commandant belge André Landeghem. A Yei, à la table officielle du mess,

il y eut une dispute entre le capitaine Ernesto Cerio et le sous-officier Liévin
Meirschman à propos du service de l'apéritif. A Kaya, toujours dans l'enclave, le poste était commandé par le lieutenant Italo Gentilucci. Les soldats y délivrèrent plusieurs de leurs camarades enchaînés pour désobéissance, blessèrent le sous-officier Cesare RoIleri et le lapidèrent lorsqu'il se défendit. Le capitaine suisse Charles Heer, qui avait été chargé d'enquêter sur cette affaire, conclut contre Gentilucci, qui le souffleta, le jeta par terre et le frappa à coups de poings, en présence de tous les soldats rassemblés pour l'appel. Gentilucci viola ensuite sa punition d'arrêts sans accès en recevant le lieutenant Antonio Hercolani-Gaddi. Celui-ci fut puni à son tour d'arrêts sans accès pendant deux jours19. Au mois de juin 1904 parut dans la presse italienne la nouvelle du suicide à Basoko du sous-officier Antonio Muratori, responsable principal de l'affaire de Yandjali. Il avait mis fin à ses jours par l'absorption de potassium cyanide suivant la version de l'EIC. Certains journaux italiens mirent cette version en doute20.Le journal nationaliste romain La Patria intelViewa le père de Muratori, un citoyen de Rome en vue. Celui-ci déclara ne pas pouvoir comprendre que son fils ait pu se suicider sans en écrire une ligne à ses parents. D'autres journaux demandèrent pourquoi le sous-officier, étant deuxième terme et connaissant le système judiciaire congolais, se serait suicidé, avant même sa condamnation. Les journaux soulignèrent aussi que les parents de Muratori n'avaient toujours pas reçu les détails sur la mort de leur fils. Je peux ajouter ici que tout confinne la version du suicide. Néanmoins la famille, par le canal du ministre italien à Bruxelles, Bonin, demandera en février 1905 25.000 F de "réparation des dommages matériels dérivant de la mort prématurée de leur regretté fils et frère, qui fonnait l'espoir et l'aide de la famille et notamment de son père dans sa vieillesse". Il semble que la moitié de cette somme fut accordée, parce que l'Etat avait "intérêt à ne pas augmenter le nombre de ses adversaires en Italie, et à se ménager les bonnes dispositions que le gouvernement italien semblait vouloir manifester à ce moment"21. L'émotion de la mort de Muratori s'était à peine apaisée que les journaux italiens annoncèrent fin juin la mort du commandant Augusto Ara, noyé dans le Lac Albert le 24 mars 1904, selon l'EIC. A nouveau certains journaux mirent cette version en doute, notamment Il Tempo et le grand journal de droite de Milan Il Corriere della Sera. Ces feuillesbasèrentleur doute sur la lettre écrite par Ara à sa famille le 5 mars, relatant qu'il venait de tenniner une expédition réussie contre des Africains, et qu'il était sur le point d'entamer une nouvelle. Il sembla plus probable à ces journaux qu'Ara avait été tué par les Africains lors de son nouvel exploit et ils fustigèrent la nature des tâches que les officiers italiens avaient à exécuter pour un Etat qui se plaisait à dissimuler la réalité22.Je 14

peux ajouter ici que les archives de l'EIC confinnent la noyade d'Ara, s'étant passée avec celle du sous-officier belge Jean Kremer le 24 ou 25 mars 190423. Elia n'eut pas de difficulté à organiser la défense de l'État du Congo dans les journaux catholiques italiens qui s'y prêtèrent facilement, comme leurs confrères à travers le monde. Quant aux journaux non catholiques, il dut souvent les y amener par la manne du bureau de la presse. Panni les profiteurs de cette manne, une place de choix était occupée par La Tribuna, l'organe du premier ministre Giolitti. Cette feuille publia le 6 juillet 1904 un article important de Nisco, le premier magistrat du Congo, y disant que l'État du Congo était un pays riche au grand avenir, où beaucoup de hautes fonctions étaient occupées par des magistrats, ingénieurs, officiers, médecins italiens gagnant tous de gros salaires, variant de 5.000 à 25.000 F par an, plus entretien complet. Dans la presse anglaise, continua Nisco, l'on diffusait sur le Congo beaucoup d'exagérations et de calomnies inspirées par des raisons politiques et commerciales. ",J'ai résidé sept ans au Congo, poursuivait-il, et durant tout ce temps je n'ai jamais vu une seule plainte d'atrocités contre un Italien. Le cas Muratori était l'affaire malheureuse d'un fonctionnaire, qui ne pouvait pas éviter des faits blâmables, et qui s'était suicidé pour échapper à un procès. L'Italie, concluait-il, se rendrait coupable d'une grande légèreté en négligeant
les chances offertes dans l'EIC"
.24

Cet article du Tribuna ne put arrêter la critique sur l'État du Congo. Trois jours plus tard déjà le journal populaire romain, Il Messagero, publia sous le titre La Civilisation à rebours une lettre d'un officier, accablante pour l'EIC, dont voici un extrait: "Je suis ici officier en nom, mais je ne suis en fait qu'un vil et vulgaire exploiteur d'hommes et de choses dans le but de grossir, pas tellement mes propres revenus que ceux du bon roi des Belges et des messieurs qui occupent de hautes positions dans cet Etat très libéral. L'année ici ne sert pas à protéger le pays contre des troubles, et contre des invasions de l'extérieur. Elle est utilisée uniquement pour intimider les habitants paisibles et respectueux-des-Iois des villages les plus calmes et tranquilles, afin de les contraindre à un travail sans arrêt, sans rémunération ou contre une rémunération ridicule, au profit de la grande et sainte institution de l'État du Congo25." Le 29 septembre La Patria publia, sous le titre Les Victimes du Congo, la nécrologie du lieutenant Arturo Rocchi, décédé le mois précédent à Bomili dans la Province Orientale. Elle se lamenta: "pauvre et généreuse âme, le soleil ne baisera plus ton sourire". Elle fit ensuite un appel aux jeunes officiers embrassant généreusement l'idée d'une pieuse mission de rédemption, à ne plus gaspiller leurs énergies dans les entreprises mercenaires de l'étranger26. Le Il octobre 1904, La Patria et Il Corriere della Sera publièrent une lettre du lieutenant Giambattista Cantele, revenu l'été précédent du Congo "pour motif de santé", après l'incident susmentionné au camp d'Irebu27. Dans cette lettre Cantele condamnait le projet d'installation de colons italiens au Kivu, et il la concluait en exprimant l'espoir "que nos pauvres frères n'aillent pas faire 15

blanchir leurs os sur les routes du Congo28." Cet espoir ne se réalisa pas pour le lieutenant Domiano Renier qui s'y fit sauter la ceIVelle quinze jours plus tard. Baccari., revenu à Rome de sa mission au Congo, plaida vainement pour le rappel des officiers. Le gouvernement rejeta une telle décision aux conséquences spectaculaires, devant nuire gravement aux intérêts des nombreux Italiens en selVice au Congo. Il finit quand même par concéder à Baccari que l'envoi d'officiers de l'active n'avait pas de sens et à partir de novembre 1904, il n'autorisa plus de nouveaux départs. Cette décision, tenue secrète, fut communiquée à de Cuvelier confidentiellement et avec beaucoup de ménagement le 6 janvier 190529. A Bruxelles entre-temps on n'était pas fort tranquille dans l'évolution de la situation en Italie et Elia en profita pour se faire allouer un plantureux traitement. Alors qu'il toucha 10.000 F pour le deuxième semestre 1904, le 13 décembrè 1904 il conclut avec Liebrechts un contrat fixant sa rémunération à 20.000 F pour 1905, et autant pour 19063°. Cette somme est à comparer avec les plus hauts traitements officiels accordés en Belgique à cette époque:
21.000 F aux ministres et 12.000 F aux secrétaires généraux.

En même temps qu'il s'assura la collaboration d'Elia, le gouvernement de l'EIC mobilisa ses fonctionnaires italiens, pour sa défense dans la presse de leur patrie, à l'exemple de Nisco dans La Tribuna. Il avait par ailleurs déjà en juillet 1904 inclus dàns son pamplùet Sont-ils tous des Menteurs? - destiné en premier lieu dans sa version anglaise Âre they aILLiars? à la consommation Outre-Manche (chapitre 14) - un rapport des médecins italiens Giovenale PolidQri et Michel Ascenso du Comité Spécial du Katanga, sur la situation favorable des Africains dans les différents postes du comité. Plusieurs fonctionnaires se manifestèrent ainsi comme défenseurs de leur employeur: le capitaine Guido Moltedo dans la Tribuna (décembre 1904), le médecin d'Avezza dans l'Italie du 7 janvier 1905, le substitut Angelo Caggiula-Carlucci dans la Tribuna du 17janvier, le médecin Polidori dans la Patria du 26 mai, et le sergent promu lieutenant Lazzaro Cordelli dans le Giornale di Roma du 26 juin31. Entre-temps le député Emanuele Gianturco, ancien ministre, avait publié
dans le périodique savant Nuova Antologia du 1er janvier 1905 une défense de l'EIC intitulée Il Congo e l'Inghilterra, dont une traduction française parut dans La Belgique Judiciaire du 12 février 190532.
I

Entre Elia et le docteur Baccari le torchon brûla dès leur rencontre intempestive sur l'Escaut. Baccari accusa le consul d'avoir voulu le corrompre après être monté à bord de son bateau. Il fut agacé par toutes les fables que le consul fit publier dans la presse, en particulier dans la Tribuna, à coups d'espèces sonnantes. Finalement, exaspéré, Baccari oublia son statut de fonctionnaire et dans le Giornale d'Italia du 16 mai 1905, il somma son propre gouvernement de publier ses rapports dans leur intégralité.33 16

Ce fut le début d'une grande bagarre en Italie. Tandis que le docteur fut mis aux arrêtspar punitiondisciplinaire,il fut traîné dans la boue par le consul,
en public dans le plus imJX.>rtant hôtel de Spezia, ce qui valut à celui-ci un duel

avec le lieutenant de vaisseau Sambuy, défendantl'honneur de Baccari. Début juin le Giornale d'Italia publia un long rapport de Micucci, au ministre des Affaires Étrangères Tittoni, sur l'empoisonnement de Baccari, confinnant la version de ce dernier, et affinnant que lui-même avait été à Bumba victime d'une tentatived'empoisonnement.Débutjuin égalementle CorrieredellaSera, dévoilant qu'il avait repoussé auparavant une offre monnayée de publication d'articles congophiles, livra à ses lecteurs les résultats défavorables d'une enquête sur la situationdes officiers au Congo. Le 10juin Il Messagero publia un interview du lieutenant Pietro Nattino, dont voici la fin : "Je considère l'État du Congo, pas du tout comme un Etat, mais comme une bande de marchands d'esclaves qui, tout en prétendant répandre la civilisation, exploite le travail des indigènes par tous moyens possibles afin d'obtenir 700 tonnes de caoutchouc et d'ivoire pour chaque départ de bateau c.à.d. toutes les trois semaines. Le gouvernement italien est obligé de rappeler nos officiers d'un travail
aussi scandaleux. "34 Nattino était revenu déjà du Congo en janvier 1904, pour cause de maladie, après un seul mois de séjour au Congo. Liebrechts avait jugé nécessaire d'en informer le colonel Astuto, son intennédiaire à Rome auprès des autorités militaires italiennes35.

En juin 1905 également parut le rapIX>rt e Baccari sur le projet de colonid sation italienne au Kivu. En voici quelques extraits : "A l'heure actuelle pratiquement tous les habitants de la région à l'ouest du Lac Kivu et de la rivière Ruzizi, à savoir ceux qu'on voudrait mettre à notre dispotion, sont en rébellion ouverte contre l'état, qui est loin de les avoir soumis. Récemment un fonctionnaire, [Tondeur] a été tué là, et peut-être mangé, avec ses vingt-cinq hommes.

Comme lui j'ai traversé toute cette région avec une escorte de vingtcinq hommes, mais avec davantage de munitions. La plus grande démonstrationd'hostilité quej'ai rencontréede ces gens, a été souvent la désertion de villages entiers, l'abandon des huttes sous l'effet de la terreur... Alors ces gens se jetaient avec leurs armes par terre, à plat ventre dans l'herbe haute, d'où ils pouvaient espionner mes mouvements, eux-mêmes n'étant pas vus, alors que certains d'entre eux cherchaientrefuge sur le lac dans leurs pirogues.Les raisons, à côté de la maladie du sommeil, qui ont provoqué l'extermination de ces gens, et leur déménagement de la proximité des postes de l'Etat et des sentiers battus de ses agents, je les ai déjà mentionnées dans mes rapports aux commissaires de l'émigration et je les ai indiquées aussi dans le journal de mes voyages... 17

Ce n'est certainement pas par de simples convocations, ou grâce au channe exercé sur les indigènes par des perles de verre ou des bandes de coton, que ces gens sont rassemblés.Au contraire on les fait amarrer dans les villages par la force brutale des soldats, ce qui précisément tend à les rendre encore plus rares; on les lie ensemble avec cordes et chaines autour du cou afin qu'ils ne puissent se sauver par la fuite; et on punit toute inclination à la liberté avec une bonne dose de fouet et une cure de faim. Pour ce motif, il s'avère impossible de rassembler le nombre d'indigènes nécessaire à la colonisation italienne, même si l'État du Congo dit garantir une large fourniture de main-d'œuvre,tout en admettantmême que les commissairesencourageraient une colonisation dans ces conditions, ce qui raviverait des
usages que l'histoire a déjà condamnés sévèrement36...
fi

Au même mois de juin, à savoir le 12, le député Felice Santini, lors d'une interpellation à la Chambre des Députés sur la polémique congolaise défrayant la presse depuis une année, attaqua violemment l'État du Congo, le qualifiant de société d'exploitation. Il demanda le rappel des officiers et le retrait de l'exequatur d'Elia. fi dénonça en même temps la "tentative d'empoisonnement" de Baccari à Kasongo, ainsi que le paiement par l'EIC d'une prime de 1.000 lires par officier engagé [au colonel Astuto ?]. Répondant à Santini, le ministre Tittoni déclara que le projet du Kivu était définitivement abandonné, et il dévoila les mesures prises six mois auparavant contre le départ au Congo des officiers. de .1'active. En ce qui concerne l'empoisonnement il déclara qu'il avait fait l'objet, en justice, d'ordonnances de non-lieu à Rome aussi bien qu'à Borna, alors qu'une enquête administrative à son sujet, confiée au haut magistrat Antonio Fiocca, poursuivait son cours37.Je peux ajouter ici que le tribunal de Borna avait jugé en avril 1905 que l'empoisonnement du vin était dû à une erreur d'un domestique qui, à la vue d'un cancrelat dans le vin, l'avait transvasé dans une bouteille ayant contenu du sublimé corrosif38.Quant aux procédures en Italie, pour lesquelles Baccari avait amené un échantillon du vin empoisonné, comme pièce à conviction, on n'en sait pas grand-chose. Rome ne publiera d'ailleurs plus rien des rapports de son envoyé au Kivu. Tittoni ne dit pas à la Chambre qu'il avait chargé son ministre à Bruxelles, Bonin, d'y faire des démarches pour que les officiers au Congo ne soient dorénavant affectés qu'à des tâches purement militaires, et soient exemptés de la collecte de l'impôt (c.à.d. du caoutchouc) et du recrutement de porteurs, de travailleurs et de soldats. Bonin entama ces démarches le 12juin, le jour même de l'interpellation de Santini. L'État y réagit par la proposition de donner aux officiers, chargés de fonctions non-militaires, la faculté de présenter leur démission, aux conditions agréées par les deux gouvernements. L'accord sur cette proposition se fit seulement fin novembre et ne fut connu que début 1906 par les officiers visés39. C'était l'année où le terme de service de presque tous expirait. De telle sorte que cet accord eut peu de portée pratique, d'autant plus que ceux qui en avaient assez étaient déjà rentrés. Il y eut 17 démissionnaires, 18

dont 7 pour cause de maladie. 8 moururent au Congo. 49 sur 74 remplirent leur contrat de 3 ans40.

La démarche de Bonin du 12 juin 1905 impliqua l'abandon du plan de l'BIC consistant à attribuer aux Italiens toutes les fonctions administratives dans le district du Kwango41.En vue de ce plan, Moltedo, au début de sa
deuxième période de selVice, avait été promu commissaire de ce district en mai 1905. Trois mois plus tard il fut transféré dans la Province Orientale. Il n'avait pas été engagé comme officier d'active. Au Congo, des incidents entre Belges et Italiens se poursuivaient, surtout dans l'Uele et l'Enclave de Lado. Début 1906 le capitaine Cerio fut proposé pour révocation par le commandant de l'Vele, mais il fut muté à Bangala pour tenniner sa période de selVice. Le lieutenant Pasquale Zinno envoya à plusieurs reprises à Borna des accusations de brutalité à charge du commandant Charles Lemaire, alors que le lieutenant Agostino Ercolani reprochait une série de faits à Albert Paulis et d'autres fonctionnaires en Uele42. Ercolani fut questionné à ce sujet à Borna en avril 1906, au moment de son départ pour l'Europe, par le procureur d'Etat et le gouverneur général. Celui-ci rapporta à Bruxelles que l'Italien était un exalté qui, sous les ordres de chefs exerçant très bien leur commandement, aurait eu peut-être une conduite très correcte, mais avait été poussé dans une mauvaise voie par son tempérament violent, sous l'impression de certains agissements qui avaient pu lui paraître incorrects. Il ne pouvait donc être tenu complètement responsable des actes qu'il avait posés, entre autres en insultant gravement le lieutenant Muller43. Le mois suivant le gouverneur général signala à Bruxelles qu'Ercolani, durant son voyage vers Borna et l'Europe, sur le trajet Bambili-Buta, avait envoyé des cartes postales insultantes à de Renette, Olaerts et Paulis.44 Entre-temps en Italie la polémique sur le Congo continuait à faire rage. En janvier 1906 le gouvernement italien fit transférer une plainte en justice d'Elia contre Baccari (du chef de diffamation), à un jury d'honneur délibérant confidentiellement. C'était pour empêcher le scandale devant résulter d'une procédure judiciaire publique et causer du tort aux intérêts italiens au Congo. L'affaire se tennina en février par un duel Elia-Baccari45. A cette époque sortit de presse le livre anti-EIC Regione e stato independente del Congo du prénommé Cantele, critiquant violemment l'EIC, mais dénonçant en même temps la campagne anti-congolaise que l'auteur considérait à tort comme l'œuvre du gouvernement anglais. De son côté l'inspecteur d'Etat Annani avait pris la défense de l'EIC dans un pamphlet paru à l'automne de 1905 sous le titre Africa. Il continuera cette défense dans son livre paru au printemps de 1907 sous le titre Diciotto mesi al Congo. Armani coûta cher à l'EIC. fi toucha 90.000 F pour un contrat de trois ans, alors qu'il ne passa que 15 mois au Congo (avriI1904 - juillet 1905), où l'on ne voulait plus de lui46. En février-mars 1906 Santini revint à la charge avec des interpellations, priant le gouvernement de rompre les relations avec l'État du Congo "inhumain" et demandant à nouveau de retirer l'exequatur à Elia. Tittoni lui répondit que même les officiers de réselVe ne pouvaient plus partir au Congo, 19

et qu'Elia était devenu effectivement non grata à cause du tapage autour de sa personne. Entre-temps Bonin avait entamé des démarches chez de Cuvelier pour en débarrasser l'Italie, ce qui aboutit le 9 juillet dans "l'acceptation" de sa démission47. En décembre 1906, le gouvernement italien poussa un autre soupir de soulagement en apprenant la nouvelle qu'une plainte contre le rapport de Micucci concernant les "tentatives d'empoisonnement" sur Baccari et lui-même (paru au Giornale d'Italia un an et demi auparavant, comme signalé ci-devant) avait été rayée du rôle d'un tribunal à Rome. Laplain~e émanait du médecin italien Angela, en poste à Coquilhatville au moment où Baccari et Micucci y passaient vers le mois d'août 1904, sur leur chemin de retour vers l'Europe48. En 1907 il Y eut de nouvelles interpellations de Santini au parlement italien: une sur le cas de l'officier Agostino Ercolani, une deuxième sur celui du pseudo-diplomate Adrien Vanderburch. Ercolani avait encouru une peine disciplinaire grave en Italie parce qu'il était allé souffleter Albert Paulis en Belgique en octobre 190649. Vanderburch avait été nommé en août 1906, sur ordre du roi après la démission d'Elia, "chargé de mission" du gouvernement de l'EIC auprès du gouvernement italien, au joli traitement annuel de 20.000 F. A ce moment il était commissaire général du gouvernement belge à l'Exposition Internationale de Milan. Santini ébranla cette belle carrière, entamée dans l'enthousiasme, en demandant le 31 janvier 1907 à Tittoni "s'il était vrai que la compagnie esclavagiste EIC avait un représentant officiellement accrédité auprès du gouvernement italien." Tittoni, ayant déjà reçu Vanderburch amicalement à deux reprises et ayant écrit à de Cuvelier qu'il lui faisait le meilleur accueil, nia fonnellement l'accréditation. A partir de ce moment l'on sourit à Rome lorsque Vanderburch déclinait son titre. Il finit par en avoir assez et dans un rapport en date du Il mai 1907 il proposa à de Cuvelier de mettre fin à sa mission qu'il qualifia d'onéreuse et inutile. Vanderburch ne voulait pas continuer à profiter des largesses de l'EIC, à rencontre de tant d'autres. Il toucha ses appointements jusqu'au 1er octobre50. Les affaires du Congo rebondirent en Italie en août 1908, du fait des révélations dans le journal catholique belge Le Patriote (rebaptisé La Libre Belgique en 1918) sur les pots de vin payés par le bureau de la presse en 1905 : 12.000 F à un journal anticlérical italien (sans doute La Tribuna, dirigé par le sénateur Luigi Roux), 3.600 F à un autre journal romain anti-clérical (La Patria ou L'Italie), et 6.000 F à un député italien (Gianturco probablement)51.

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Les Allemands et le Congo
J'ai signalé dans mon exposé de l'affaire Rabinek (chapitre 4) qu'à la fin de 1902 il y avait en Allemagne, dans les milieux coloniaux, une tendance en faveur de l'intervention des puissances dans les affaires de l'EIC. Le débat à la Chambre des Communes de mai 1903 fut accueilli avec satisfaction par ces milieux et par leur journal, la Deutsche Kolonialzeitung, dans laquelle Ludwig Deuss e~ Ernst Vohsen menaient campagne contre l'EIC jusqu'au début de 1904. Mais à cette époque il se produisit un revirement complet en Allemagne: l'hostilité envers l'Etat se mua en sympathie et amitié52. C'était la suite d'un événement de politique internationale: la conclusion en avril1904 de l'Entente Cordiale entre Paris et Londres, inaugurant une période d'aversion entre l'Allemagne et la Grande-Bretagne. Le gouvernement allemand pria ses organes de presse officieux tels que la Kolnische Zeitung, de représenter comme suspect et condamnable tout ce qui venait d'Outre-Manche, la campagne de la CRA y comprise. Ces organes ne manquèrent pas de se confonner à ce mot d'ordre et les journaux non-officieux suivirent leur exemple par patriotisme. Vohsen et la Kolonialzeitung suspendirent toute critique sur l'EIC. Deuss seul poursuivit son opposition à l'État, comme une voix clamant dans le désert. fi envoya à l'occasion des pétitions au gouvernement allemand, tandis qu'il soutint, en tant que créancier de Rabinek, la créance des héritiers de celui-ci sur le Comité Spécial du Katanga. Dans ces conditions il est étonnant de constater que la propagande de l'EIC distribuait aussi ses largesses secrètes en Allemagne, à côté de celles passées au correspondant bruxellois de la Kolnische Zeitung 53.Corrompre les journaux était vraiment LA seconde nature de cet Etat. Ille faisait même en Autriche, à une époque où l'affaire Rabinek était oubliée dans ce pays qui, à part cet épisode, ne s'est jamais intéressé au Congo. L'on sait en effet que le bureau de la presse fit payer en 1905 6 000 F à l'éditeur et 8.400 F au rédacteur en chef d'un journal connu de Vienne54. En Allemagne, le consul honoraire de Belgique à Munich, Ludwig von Steub, administrateur de différentes banques et sociétés financières, fut durant quatre ans (1905-1908) la cheville ouvrière de l'activité corruptive de l'EIC, et ce moyennant une indemnité et des "frais d'agitation" plantureux (au total 30.000 F en 1905)55. Steub était assisté dans cette activité par son ami Max Schlagintwcit, déjà mentionné précédemment comme conférencier pro-EIC. Steub travaillait en étroite collaboration avec le consul de carrière de Belgique à Cologne, Joseph Cartuyvels, disposant également de fonds du bureau de la presse56. A eux deux ils pouvaient compter pour leur propagande sur une poignée d'Allemands influents, qui ne montaient pas sur les barricades de l'État du Congo, ou pas uniquement, pour les pots de vin. Le plus important de cette poignée était Karl von Stengel, professeur renommé de droit à l'Université de Munich, promoteur d'expansion coloniale,

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nationaliste allemand et "bouffeur" d'Anglais rabique. Von Stengel considérait comme utopies dangereuses les idées humanitaires diffusées par les socialistes et les libéraux, qu'il traitait de destructeurs de l'autorité nationale et de l'ordre social. Dans la philosophie de von Stengel se situe la répression brutale de la révolte des Herero et des Nama en Namibie (1904-05) et de la rébellion Maji Maji en Afrique Orientale Allemande (1905-06)57. Les Allemands avaient décidé de faire de la Namibie un pays pour éleveurs blancs de gros bétail et ainsi ils devaient inévitablement entrer en conflit avec le~ propriétaires Herem et Nama des prairies, abreuvoirs et troupeaux namibiens. Le conflit éclata le 12 janvier 1904, le jour où Samuel Maherero débuta la révolte année par le massacre de 123 colons européens. La même année le leader des Nama, Hendrik Witbooi, âgé de 80 ans, rejoignit la révolte des Herero. La répression devint la guerre allemande des Boers. n fallut dix-sept mille soldats allemands avec leur artillerie pour écraser l'insurrection. Ce but accompli, les Herero et les Nama furent extenninés autant que possible, avec la conséquence que les habitants africains actuels de la Namibie sont pour plus de la moitié des Ovambo, originaires de la région frontalière de l'Angola, dont les Allemands ne s'occupaient pas. Le commandant allemand Lothar von Trotha lança le Vernichtungsbefehl suivant contre les Herero : "A l'intérieur des frontières allemandes, chaque Herero, avec ou sans fusil, avec ou sans cheptel, sera abattu. Je n'accueillerai aucune femme, aucun enfant. Je les renverrai chez eux ou les ferai abattre. Voilà mes paroles au peuple Herero. Le grand général de l'empereur le plus puissant, von Trotha." La rébellion Maji-Maji affecta tout le sud de l'Afrique Orientale Allemande. C'était une réaction à l'introduction de la culture du coton obligatoire et d'autres fonnes de travail forcé. Elle débuta en juillet 1905 à l'intérieur de Kilwa et se propagea comme un feu de brousse, de tribu à tribu jusqu'à Songea, à l'autre bout du pays. Ce n'est qu'à la fin de 1906 que les Allemands maîtrisèrent la situation, et pour y arriver ils appliquèrent la tactique de la terre brûlée et la prise en otage des femmes et enfants. La faible densité de la population actuelle de la Tanzanie du sud est due à la répression de la rébellion Maji-Maji. Le mot maji signifie eau. Les rebelles Maji-Maji se croyaient invulnérables par l'usage d'une potion magique, changeant en eau les balles des troupes opérant contre eux. Cette croyance était aussi largement répandue au Congo, par exemple panni les révoltés Kuba dont il sera question plus loin, et plus près de nous, panni les adeptes de Pierre Mulele, lors de la rébellion de la province du Kwilu en 1964.

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NOTES DU CHAPITRE

1. Ranieri o.C.Les relations, partie II, Chapitre II. 2. Les chiffres 66 et 8 sont calculés d'après les indications des registres matricule aux AA. 3. Ranieri o.C.Les relations, partie III, chapitre II. 4. AA, AE 235, liasse consulat d'Italie. 5. Ranieri o.C. Les relations, p. 187 ; WAM-SCS octobre 1904; AGR, PVE 67-bis, lettre g.g. 1020 du 25 juillet 1904. 6. AGR, PVE 67 bis, lettre g.g.1165 du 15 août 1904. 7. AA, SPA 162 (Costermans), Costermans au s.é. 27 novembre 1904. 8. AA, IRCB 722, Correspondance Baerts-Leopold II, lettre g.g. 313 du 27 février 1904. 9. AGR, PVE 67 bis, lettre g.g. 1255 du 26 septembre 1904. 10. AGR, PVE 67 bis, lettre g.g. 1375 du 27 septembre 1904. Il. AA, AB 222, liasse consulat Genua. 12. Cattier o.c. p. 241; Willequet O.c.Le Congo Belge, p. 107. 13. Wiggers O.c. p. 84. 14. AA, registre matricule 4791 ; AA, SPA (1228) 5590. 15. W AM 3 juin 1904. 16. AA, registre matricule 4386. 17. AGR, PVE 67 bis, lettres g.g. 1051 et 1057 du 25 juillet 1904. 18. Ibidem, lettre g.g. 1282 du 4 septembre 1904. 19. AGR, PVE 67 bis; AA, IRCB 722, correspondance Baerts-Léopold II. 20. W AM 10 juin 1904. 21. AA, AB 206, liasse 48. 22. WAM 1er juillet 1904. 23. AGR, PVE 67 bis, lettre g.g. 22 du 13 juin 1904. 24. Ranieri O.c.Les relations, p. 160. 25. W AM 29 juillet 1904 ; Ranieri O.c. Les relations, p. 163. 26. Ranieri o.c. Les relations, p. 164. 27. AGR, PVE 67 bis, lettre g.g. 1057 du 25 juillet 1904. 28. W AM 4 novembre 1904 ; Ranieri o.C. Les relations, p. 164. 29. AA, AB 206, liasse 50. 30. AA, AE 222, farde consulat Genua. 31. Articles repris dans La Vérité sur le Congo. 32. AA, AE 339, liasse 510. 33.Ranieri o.C.Les relations, p. 193. 34. Ranieri o.c. Les relations, passim; W AM-SeS mai et juin 1905. 35. AA, AB 206, liasse 48, Liebrechts à de Cuvelier 23 février 1904. 36. WAM-SCS septembre 1905. 37. Ranieri o.c. Les relations, p. 200 ; WAM-SCS juillet 1905. 38. Ranieri o.c. Les relations, p. 186. 39. AA, AE 206, liasse 50. 40. Selon les indications des registres matricule aux AA. 41. AGR, PVE 68, lettre g.g. 917 du 4 juin 1905. 42. AA, IRCB 722, correspondance Baerts 1906 ; AGR, PVE 68 bis. 23

43. AA, IRCB 722, correspondance Baerts, lettre g.g. 682 du 16 avril 1906. 44. AGR, PVE 68 bis, lettre g.g. 814 du 25 mai 1906. 45. AA, AE 206, liasse 50. 46. AA, SPA (1228) 5590, Wahis au s.é. 8 septembre 1905. 47. AA, AE 222, consulat Genua. 48. Tribune Congolaise 20 décembre 1906. 49. La Chronique 6, 21 et 24 mars 1907 ; OOCRA mars 1907. 50. AA, AE 338, liasse 509 ; Ranieri o.c. Les relations, p. 222. 51. Le Patriote 10, 13 et 18 août 1908. 52. WilIequet o.c. Le Congo Belge, p. 139. 53. Louis and Stengers o.c. p. 227. 54. Le Patriote 18 août 1908. 55. Le Patriote 10, 13 et 18 août 1908 ; AA, AE 226, liasse 167a, note pour le ministre 2 avril 1909. 56. WilIequet o.c. Le Congo Belge, p. 111. 57. Duignan and Gann o.c. chapitre 12 ; Gann and Duignan o.c. pp. 120-123 ; Gifford P. and Louis R., Britain and Germany in Africa, New Haven and London 1967, p. 560.

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CHAPITRE 19 : AU KATANGA

a) Lofoi, avant-poste de la terreur
J'ai déjà parlé du Katanga à propos de l'affaire Rabinek, et signalé que l'administrationet l'exploitationen avaientété reprisespar le ComitéSpécial du Katanga en 1901. Avant cette reprise les quelques rares agents de l'Etat, stationnés à Lofoi, y avaient mené un règnede terreur contre les tribus autochtones, en alliance avec les étrangers Yeke de Mukandu Bantu, le fils de Msiri. Le lieutenant Dément Brasseur était le premier grand commandant belge à Lofoi, y régnant de septembre 1893 jusqu'à sa mort en novembre. 1897. Le deuxième était Edgard Verdick, la bête noire de Baccari à Kasongo, arrivé au Katanga comme sergent fourrier en 1891, adjoint de Brasseur avant de devenir son successeur, avec les galons de capitaine de la Force Publique. Ces commandants disposaient de sergents n'ayant pas froid aux yeux: Louis Delvin et Léon Cerckel (adjoints à Brasseur) et Henri Delvaux (adjoint à Verdick)l. Cette poignée de Belges mirent le pays à feu et à sang par une série d'expéditions souvent lointaines, suivies d'un quadrillage progressif de la région par d~..petits postes de soldats ou de sentinelles noires, en vue de l'extorsion de l'ivoire au temps de Brasseur, et de celle du caoutchouc et de l'ivoire au temps de Verdick. La série d'expéditions débuta par celle que Brasseur mena en juillet 1894 contre le chef Mutwila de la tribu Sanga, fixé sur la Lufira, à deux jours au sud de Lofoi, près des salines de Maisha2. Mutwila fut tué dans un massacre général, son ivoire volé et son village brûlé. Les plantations furent dévastées, les femmes capturées et.données aux soldats. C'était le prototype d'expéditions se succédant à la cadence de trois par an. Avant son opération contre Mutwila, Brasseur avait vainement essayé, avec Verdick, de déloger l'arabisé Simba de l'île Kilwa dans le lac Mweru. En septembre 1894 Verdick fut renvoyé vers le lac et, passant à Luanza et Pweto, il poussa jusqu'à Simini, à mi-chemin entre Pweto et Moliro. Au Mweru il fit la guerre à Simba, avec l'aide de Georges Descamps, le commandant de Mtowa3. Lors de son retour vers Lofoi, les villages des chefs Shipungu, Nswiowa, Kafungo, Mbogo et Lukona subirent le sort de celui du chef Mutwila4. Descamps confirmera au printemps de 1896 que le village Shipungu, situé sur la rive nord du Lac Mweru, ~'existait plus, les agents de Lofoi ayant éprouvé le besoin d'y mettre le feu et les habitants ayant fui en territoire anglaiss.
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Aux mois de mai, juin et juillet 1895 Brasseur et Delvin guerroyèrent le long d'un grand cercle à l'ouest de Lofoi pass.ant de la tribu Sanga (Sampwe, Kalela, Mulume Niama, Nguba) à la tribu Lamba (Ntenke et Katete). Kalela, un des chefs les plus forts des Sanga, se réfugia avec ses gens dans une grotte. On essaya de les suffoquer en allumant un grand feu à l'entrée de la grotte, mais les fuyards palVinrent à s'échapper par une autre sortie. A la fin de 1895 Brasseur avait créé ..septpetits postes de soldats, dont deux pour sulVeiller les salines de Maisha6. De juin à août 1896 Brasseur et Cerckel poussèrent une expédition jusqu'à

Ankoro, situé à l'embouchure de la Luvua dans la Lualaba, en longeant, à travers le pays des Luba, la rive droite de la Lualaba et ses lacs, à.partir de Bukama. Ils revinrent par la Luvua. Les villages Shivanda, Shikomo, Masumba, Kayumba, Katoro et Shiyombo furent brOlés,des gens massacrés partout, têtes et mains coupées, hommes et femmes capturés.Le frère du chef Shimaloa fut pendu par les pieds à un palmier, puis l'on fit un feu en dessous de sa tête, le grillant lentement à mort. Brasseur défendit les soldats, qu'il envoyait razzier, de s'en revenir les mains vides; ils durent tout au moins rapporterdes mains, ramenerdes femmeset des chèvres7. En novembre 1896Delvin fut envoyé chez Kafwimbi sur la Luapula, où un grand stock d'ivoire avait été signalé. Le chef parvint à s'échapper en territoire britannique, en traversant la rivière, tandis que nombre de ses gens se noyèrent en voulant faire de même. Massacre, pillage, destruction générale,
déportation8. A l'automne de 1897 le tenne de service de Brasseur était expiré depuis longtemps, mais avant de partir en congé, il voulait éliminer son grand concurrent pour l'ivoire, l'arabisé Shiwala, établi dans un endroit fortifié sur la Haute-Luapula, défendu par deux petits canons. Shiwala faisait du commerce avec les Portugais du Zambèze. Brasseur avait déjà essayé de le déloger en février-mars 1896 par une expédition conduite par Delvin et Cerckel. Mais ceux-ci avaient dû s'enfuir en abandonnant leurs bagages. Confiant dans le canon que Delvaux venait d'amener de Lusambo, il se mit en route le 25 octobre 1897 avec Verdick, Delvin, Delvaux et 150.so1dats. Le 8 novembre, devant le fort de Shiwala, alors qu'il se tenait près de son canon, il fut abattu par une balle de l'ennemi et expira le surlendemain9. Enseveli sur place, son tombeau sera violé. Ses ossements rassemblés seront enterrés à Lofoi en septembre 1898, et transférés à Lukafu en 1906. En février-mars-avril 1898 Verdick et Delvaux guerroyèrent au nord de Lofoi, dans la région de Kayumba, près du LacUpemba pour y installer des
sentinelles 10.

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b) La grotte de Tshamakele
Dans la première partie de 1899 Verdick mena une action dans le même but à l'ouest de ~ofoi, qui le mit en conflit avec' le chef Mulume Niama, du groupement Bena Mitumba, de la tribu Sanga. Le 20 mars il livra à celui-ci une bataille, qui coûta la vie à Julien-Florent Fromont, agent de l'Etat à Pweto qui s'était mis à la disposition de Charles Lemaire en mission dans le Katanga, (chapitre 4J, et avait été cédé par celui-ci à Verdick pour opérer contre Mulume Niama. A l'issue de cette bataille celui-ci et ses gens se sauvèrent dans la grotte de Tshamakele. Verdick posta des soldats aux trois entrées de celle-ci et fit du feu plusieurs jours durant à ces entrées avant de les boucher. Après une semaine de siège, il fit une ouverture dans une entrée, afin de faire connaître ses conditions de capitulation à Mulume Niama. Quatre jours après (le 31 mars), il boucha cette ouverture et continua le siège pendant deux mois. Le 25 mai il quitta les lieux en s'y faisant remplacer par son adjoint Delvaux.l1 Le 25 juin, après plus de trois mois de siège, Delvaux constata un éboulement dans la grotte calcaire, provoqué par le feu allumé aux entrées. Le.28 juin il nota dans son journal : ttAprès trois jours d'un travail pénible et dangereux [de dégagement] dans une atmosphère empoisonnée par l'odeur cadavérique qui sort du trou, dont on dégage l'entrée, mes soldats sont parvenus à déplacer et à briser... les blocs qui gênaient. Les fouilles donnent comme résultat 178 cadavres. Tout le monde est mort; c'est un immense tombeau. Je crois que ces gens ont été asphyxiés; la position des cadavres n'indique pas la souffrance. Les uns sont couchés,
d'autres assis. On découvre 41 fusils12.
tt

Delvaux communiqua cette nouvelle à Verdick qui, avant d'en avoir pris
connaissance, avait écrit le 5 juillet à son adjoint de faire tout sauter et brOler à volonté, et de vider les lieux avant l'arrivée là-bas de Lemaire, qui avait quitté Lofoi en direction de Tshamakele le 28 juin. Après avoir pris connaissance de la nouvelle, le 7 juillet Verdick écrivit deux lettres à Delvaux, l'une privée, l'autre officielle. Dans la lettre privée il pria son adjoint d'anéantir si possible la grotte et de faire en sorte qu'il ne resterait plus de traces de cette affaire. Il lui recommanda de signaler éventuellement à Lemaire les points de sa lettre It officielle en ajoutant: "vous connaissez sa méchanceté, il est capable de tout. Dans sa lettre officielle il écrivit qu'il résultait des infonnations, lui fournies par les deux soldats ayant amené le courrier de Delvaux, que les gens n'étaient pas morts d'asphyxie dans la grotte, qu'ils étaient revêtus de leurs plus beaux effets, témoignant de leur intention de mourir bravement. Il ajouta qu'il importait de bien établir ces points. Delvaux, qui détestait Lemaire autant que Verdick, n'attendit pas la réception de ces lettres pour agir. Le 6 juillet il écrivit à Lemaire qu'il allait détruire la galerie de Tshamakele. Lemaire lui répondit sur le champ de n'en rien faire avant qu'il n'ait pu effectuer la reconnaissance de la grotte. Mais le 10 juillet, à

27

son arrivée, un éboulement "naturel" s'était produit, bloquant l'accès à l'endroit où se trouvaient les cadavresl3. Lemaire ne fut pas choqué de l'issue fatale de l'affaire. Il avait dès le début approuvé le siège dans l'espoir d'une reddition de Mulume Niama et ses gensl4. Le 13juillet Delvaux quitta les lieux après avoir allumé un grand incendie, "achevant la ruine de ce qui fut la grotte de Tshamakele" nota-t-il. C'était la fin de l'affaire. Elle renaîtra peut-être un jour. Le site de cette fosse commune, je présume quelque part sur le plateau de Biano au nord du Tenke actuel, est en effet un haut lieu de l'histoire du Congo. Cest une souillure sur la carrière coloniale de Lemaire qu'il se fit complice de cette tragédie. Dans une lettre du 19 juillet 1899 il écrivit à Verdick qu'il avait indiqué à Delvaux les grandes lignes du rapport à établir sur l'affaire, pour laquelle "nul reproche ne peut vous être adressé." n ajouta pourtant qu'il avait interdit à ses agents d'en parler et qu'il n'en entretiendrait pas le
gouvernement 15.

Dans un article de presse sur la grotte de Tshamakele, parue en 1901, il en racontait le siège sans en signaler l'issue fatale. En outre il expliquait la destruction de la grotte par Delvaux "dans le but d'empêcher qu'un nouveau rebelle essayât de reconstituer la légende des grottes inexpugnables de TshamakeleI6." Verdick déplaça le poste de Lofoi vers Lukafu à la mi 1899. A son départ de là en août 1900, en route pour l'Europe via Stanleyville, il se fit accompagner d'une caravane de 300 porteurs d'ivoireI7, 3.000 kilos selon Delvaux. Le successeur de Verdick, fut Léon Vandenbroeck, dont j'ai cité au chapitre 4 une lettre exposant sa relation avec Rabinek et la disposition de ses soldats sur les rives du Lac Mweru et de la Luapula pour arrêter les caravanes
commerciales.

c) Les minerais

aux Britanniques,

le caoutchouc

aux Belges

Avec la reprise de la région en 1901 par le Comité Spécial du Katanga (CSK), il y eut un afflux d'Européens de deux sortes: ceux envoyés par le Comité pour rassembler l'ivoire et le caoutchouc, et ceux envoyés par la compagnie britannique Tanganyika Concessions Limited, dont j'ai parlé égale'ment à propos de Rabinek. J'ai signalé d'autre part que le directeur en Afrique de cette compagnie, George Grey, s'était manifesté par une lettre favorat-le à l'EIC dans le Morning Post du 20 janvier 1903. Je peux ajouter ici qu'une autre lettre de Grey, favorable aussi bien à l'État qu'au CSK, parut dans l'African World du 3 décembre 1904. Une lettre de la même veine parut dans le Times du 25 février 1904 de la plume de Michael Holland, agent principal de la compagnie, fils du chanoine Scott Holland de St Paul's, lettre reprise dans le pamphlet susmentionné Are they all Liars? (chapitre 14J.

Par ailleurs, pendant l'été de 1905, le grand patron de la Tanganyika Concessions, Robert Williams, se manifesta lui-même dans le Times comme
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défenseur du CSK et de l'État. Dans une lettre adressée à ce journal et publiée le 22 août, il protesta contre une soi-disant déclaration de Charles Dilke à la Chambre des Communes selon laquelle les mines du Katanga étaient exploitées par de la main-d'œuvre esclave. Dilke n'avait nullement dit cela. Dans le Times du 5 septembre Williams attaqua Fox Bournepour avoir affinné que George Grey, Holland et lui-même défendaient le Congo à cause des privilèges reçus. Dans le Times du 15 septembre il revint à la charge contre Fox Bourne qui avait réagi à son attaque. Il conclut sa troisième lettre ainsi: "Nous partageons le mérite de notre compagnie, c'est-à-dire une bonne et humaine politique indigène, avec nos amis, les fonctionnaires et ingénieurs de l'État du Congo, avec qui nous avons toujours travaillé en accord complet." La Tanganyika Concessions, ayant son quartier général katangais à Kambove, opérait tout à fait indépendamment des agents du CSK. Orientée vers l'Afrique du Sud, elle disposait au Katanga d'une quinzaine d'Européens, des Britanniques pour la plupart, et d'une main-d'œuvre africaine recrutée presque exclusivement chez les Bemba de la Rhodésie du Nord-Est, du côté de la Luapula. En 1903 elle comptait 2.340 travailleurs Bemba à son service, en 1904 2.050. Elle utilisait en plus 250 porteurs Bemba par moisI8. En septembre 1906 elle renvoya chez eux le premier contingent de travailleurs mis à sa disposition par le CSK, originaires de la région de Kabinda. Ces hommes étaient arrivés à 145 à Ruwe (Kolwezi), malades, après 10 décès en cours de route. Sept d'entre eux étaient morts à Ruwe après leur arrivée. Tandis qu'elle prospectait les gisements des minerais (cuivre principalement), elle exploitait un filon d'or à Ruwe et un gisement d'étain à Busanga, sur la Lualaba, 75 km au nord de Ruwe19.La production de l'or s'est limitée à 733 kilos. Les agents européens du CSK (des Belges principalement) arrivant au Katanga à partir de 1901, étaient fort nombreux. L'année suivante ils étaient déjà à 65 à l'œuvre. A leur tête il y avait le représentant en Afrique du Comité, en fait le gouverneur du Katanga, résidant à partir de 1902 à Lukonzolwa sur le Lac Mweru. Son administration, y compris la Force Publique, rebaptisée Corps de Police, était tout à fait indépendante de celle de Borna, sauf pour les services de la douane et de la justice. Le port d'accès au Katanga du Comité Spécial était Lusambo, remplacé par Pania Mutombo en période de hautes eaux dans le Sankuru. Ces endroits étaient reliés, par une longue route de caravanes, à Buli sur la Lualaba, via Kabinda (poste d'entrée du CSK) et Kisengwa. Buli était relié à Lukonzolwa par la Lualaba jusqu'Ankoro, par la Luvua jusqu'à Kiambi (chef-lieu du secteur Tanganyika-Mweru) et par route pour le reste du trajet. Il n'y avait pas de liaison directe entre Kabinda (chef-lieu du secteur Lomami) et Ruwe (dans le secteur Haute-Luapula) à cause de l'emprise des révoltés Tetela de Luluabourg

(1895) - les Vahuni - sur la bande de territoire longeant la rive gauche de la Lualaba et s'étendant d'Ankoro à l'Angola. Les deux premières années les agents du CSK se rendaient à leur destination, soit par la côte orientale 29

d'Afrique, le Zambèze et le Lac Nyassa, soit par Matadi et Kabinda. A partir de la mi 1903 ils n'empruntaient que la deuxième voie. Les soldats noirs des nombreux postes isolés de l'EIC, que le CSK trouva en place, furent groupés dans un grand nombre de postes commandés par des Européens, tout au moins dans les .secteurs Haute-Luapula et TanganyikaMweru. Pour ces deux secteurs quelques archives sont disponibles, tandis qu'il y en a très peu pour le secteur Lomami, le plus riche en caoutchouc. Le secteur de la Haute-Luapula, chef-lieu Lukafu, comprenait en mars 1904 Il blancs et 224 soldats dans 7 postes, tous situés entre la Lutira et la Luapula20. La suppression des postes noirs ne signifiait pas que le régime envers les autochtones changea et que les vingt villages ayant fui la terreur des grands commandants de l'EIC à Lofoi-Lukafu, revinrent. Le CSK extorqua caoutchouc et ivoire des autochtones contre un paiement dérisoire avec la conséquence inévitable que ceux-ci en livrèrent le plus possible à des acheteurs venant des colonies voisines. Le CSK appelait cela "la fraude" et la lutte contre celle-ci est le thème éternel des rapports de ses agents et de ceux de la douane de l'Etat. Un exemple frappant en est le rapport, daté de Mtowa (Albertville) 12 janvier 1902, du contrôleur suppléant des impôts Alphonse Verhavert, écrit à l'issue de sa longue tournée de contrôle dans la région du Lac Mweru. Voici des extraits de ce rapport, jetant de la lumière sur l'hostilité de la population envers l'Etat et sur la réputation de Rabinek, dont la mort n'était pas encore connue de Verhavert le jour où il le rédigea: "L'arrestation de Rabinek par les blancs de l'Etat a été fortement commentée par les indigènes de ces régions [entre Moliro et Pwetol]. fi faut croire qu'ils avaient été bien traités par lui... La presque hostilité rencontrée dans certains villages quand ils apprenaient qu'un blanc de Boula Matari arrivait, a confinné pour moi cette manière de voir. Rien de bien remarquable si ce n'est l'énonne population sur le territoire anglais, en comparaison de la désertion presque absolue de notre bande frontière... La question de la contrebande des produits caoutchouc et ivoire de nos régions intérieures Baluba et Urua, des rives du Haut-Luapula, du Mweru et de la zone frontière Pweto-Moliro-Kapanga est, à mon avis, d'une très grande importance, non seulement par le tort pécunier, mais surtout au point de vue politique. L'indigène ne voit que son intérêt et certes, sous ce rapport, il le trouve chez les contrebandiers. Sont-ce d'un autre côté, les guerres ou les exactions qui ont achevé de mécontenter une population? Je l'ignore. Toutefois, j'a pu constater en maintes occasions, qu'il y avait chez l'indigène de ces contrées une influence dominant la nôtre. Si on se reporte d'ailleurs à la situation d'il y a 3 à 4 ans, nombre de villages ont disparu dont les populations sont allées en tenitoire anglais21."

30

Verhavert raconta d'autre part dans son rapport comment il se rendit un jour du mois de septembre 1901, assister à Chiengi, sur la rive orientale du Lac Mweru, à la vente aux enchères du stock de marchandises de Rabinek, suite à sa condamnation et à son départ pour Borna; et comment à la même époque se trouvant un jour à bord du steamer du CSK, il confisquait sur la Luapula la pirogue chargée de 217 kilos de caoutchouc appartenant à Teixeira de Mattos, confiscation mentionnée dans mon aperçu sur The Congo Slave State (chapitre 7). Verhavert dit que Teixeira était établi à Sumbu, en territoire anglais, sur la rive sud du Lac Tanganyika, et qu'il était l'associé de Rabinek. Il est probable qu'à ce titre il était mêlé à la vente aux enchères de ses marchandises. Dans les documents ayant sUlVécuà la destruction des archives, j'ai repéré un nombre de faits et gestes d'agents du CSK. En décembre 1901 il Yeut l'expédition militaire dans l'Urua (régions de Lubilé et Buli) en partance de Pweto, dirigée par Xavier Léonard, chef du secteur Tanganyika, accompagné du sous-officier François Koopmans. Sur cet événement le représentant du CSK, Auguste Weyns, écrivit dans son rapport du troisième trimestre 1902 : "Plusieurs accusations avaient été portées contre Léonard. Le
substitut [de Mtowa] Louwers [Octave] vient de me faire savoir qu'il a pris des infonnations à ce sujet et qu'il estime qu'aucune de ces.accusations ne doit être retenue contre lui. Ou bien ces accusations ne sont pas fondées en fait, telle l'accusation consistant à lui imputer la mort du nommé Kassengé et d'un de ses nyamparas (lieutenants) du nom de Mulambo, telle encore celle consistant à lui imputer des actes de cruauté

commis par ses soldats lors de l'attaque d'un chef nommé Kiombo Kubwa. Ou bien elles ne sont pas fondées en droit, telle celle consistant à lui imputer l'incendie d'un village de Baluba. Ce village, a révélé son enquête, était un repaire de bandits et de pillards qui terrorisaient la région22." Au sujet de cette affaire le substitut Mario Falcetti, successeur de Louwers, écrivit à Mtowa le 10 décembre 1904 : "En lisant les procès-verbaux et les autres pièces existant dans le dossier... je dois venir à la conclusion que mon prédécesseur devait avoir eu bien difficile pour qualifier non établie une prévention pour laquelle il avait d'abord signé un mandat d'aITêt, qu'il avait envoyé aux autorités compétentes pour exécution23." Pour 1902 j'ai repéré en septembre, un massacre à Kayumba (situé à l'est du Lac Kisale), provoqué par Antoine Dubois, en mission de recrutement pour le corps de police du CSK24 ; en décembre, une opération de guerre, conduite par Modeste Brohez, contre le chef Kazembe, établi sur la rive gauche de la
Lualaba, quelques kilomètres au nord de Kolwezi25.

31

Pour 1903 j'ai trouvé plusieurs textes instructifs. Le représentant du CSK, Léon Tonneau, écrivit dans son rapport du premier trimestre, secteur Tanganyika-Mweru, chef-lieu Kiambi : "Les populations des chefs Niembo Kunda et Kalamatu s'étaient retirées dans les fies de la Luvua, se montraient hostiles à notre occupation et menaçaient même de faire arrêter les travaux de la route carrossable Pweto-Kiambi. Le chef intérimaire du peloton du Mweru avec 25 hommes est entré pacifiquement en relation avec les principaux souschefs de Kalamatu et de Niembo Kunda. Il a eu à faire usage des armes contre le chef Kalumbembule, sous-chef de Kalamatu, qui refusait de reconnaître notre autorité et avait même attaqué la colonne du premier

sous-officier Koopmans... Le chef du secteur du Mweru suivra la même méthode dans l'Urua. Cetteoccupationportera un coup sérieux à l'influence très grande du missionnaire Crawford sur les populations. Sous ce rapport nous sommes déjà parvenus à imposer le portage et la fourniture de vivres aux gens de toute origine qui jadis se sont réunis nombreux à proximité de la mission de Luanza, et qui cherchaient
uniquement à se soustraire à toute obligation envers l'Etat"26. Le substitut Jean Jenniges écrivit au procureur d'Etat à Borna (Lukafu 5 septembre 1903) : "Affaire MakuziIi... C'était l'ancienne et trop triste histoire des soldats brutalisant et maltraitant les indigènes pour leur extorquer soit des vivres, soit des étoffes, soit des femmes. Celui-ci avait amarré cruellement un pauvre vieillard, l'avait frappé à coups de chicotte, l'avait foulé aux pieds, l'avait laissé exposé à la pluie battante et ne l'avait relâché que moyennant paiement de deux dotis. [J'ai saisi ces étoffes}. Conséquences :... pour le village entier, fuite sur la rive anglaise... Je pense que ce seront des faits de ce genre que j'aurai surtout à poursuivre pendant la durée de mes fonctions à Lukafu [où Jenniges était arrivé le 23 juin 1903]. En cours de route déjà, à trois jours de Lukafu, un vieux chef Muyeke Lutandula était venu se plaindre d'avoir été l'objet des brutalités et de la rapacité d'un nommé Mukailwa, travailleur à Lukafu, qu'on avait envoyé chez lui en recrutement... Ces recruteurs, soldats ou travailleurs, inspirent une véritable terreur aux indigènes. C'est à leurs exactions, je pense, en grande partie du moins, qu'il faut attribuer la fuite de villages entiers à l'approche d'une
caravane27. "

Au mois d'octobre 1903 se situe une opération de guerre d'Antoine Dhanis dans la région au-delà de la rivière Lubule, à l'ouest de la mission de Luanza, en vue du recrutement de porteurs pour la route des caravanes vers Lusambo (section Pweto-Kiambi). Dhanis décrivit la plus sanglante épisode de son opération comme un acte de légitime défense contre des villageois, qui l'attaquaient parce qu'ils le tenaient pour aussi mauvais que les missionnaires de Luanza. Selon Dhanis ceux-ci considéraient cette région comme leur fief et y 32

recrutaient de force les poneurs qu'ils employaient pour leurs voyages
lointains, durant plusieurs mois, ,vers l'Afrique orientale et méridionale28.
~

Cette version de Dhanis, donnée par Torday dans le Times du 29 aoOt
1904 (chapitre 15), fut qualifiée de fantaisiste par Jenniges, qui remarqua à ce

propos: "Les missionnaires sont très bien vus dans la région, et si dans cette affaire... quelqu'un mérite des reproches,je pense que c'est Mr. Dhanis. Ses gens ont poursuivi les indigènesjusque dans la chambre à coucher de mademoiselle X., missionnaire à Luanza29." Le 5 janvier 1904, Jenniges écrivit de Lukafu au procureur d'Etat: "Quatorze hommes venant de Kambove, où ils avaient travaillé, et retournant chez eux en territoire anglais, ont été arrêtés au village de Makaka par des soldats de Tenke et dépouillés de tous leurs biens et en outre roués de coups. Trois d'entre eux ont pu s'enfuir avec leurs étoffes et leurs perles... Cette affaire est très importante par cette circonstance que Kambove manque demain-d'œuvre et doit recruter une grande partie de ses travailleurs en tenitoire anglais. Or, le native commissionner de Fort Rosebery [situé entre Luapula et Lac Bangweulu] écrit au directeur de Kambove qu'après des faits de ce genre, les indigènes refusent de partir encore pour Kambove. En territoire anglais, le recrutement n'est pas forcé comme chez nous, mais volontaire, à l'exception toutefois de ceux qui n'ont point payé leur huttax de trois shillings (3,75 F)30." Dans son rapport sur la marche du parquet de Lukafu pendant les mois d'avril et mai 1904, Jenniges écrivit: "Le chef de poste de Shiniama, Jean Heenen, mit en prison le nommé Miomio, nyampara du chef Muloa-Niama. Miomio fut tellement maltraité par les soldats et le sergent Eala, que cinq jours après il mourut. Il aurait été roué de coups de bûches enflammées. Ils lui auraient même brûlé la verge et les parties sexuelles. Un soir Eala sortit de sa hutte, s'approcha du prisonnier et lui porta deux coups du revers d'une lourde hache de bûcheron. Le crâne lui fut fendu. Heenen ne m'a pas signalé l'affaire... "Le 21 avril, j'arrivais à la Lufira où le lieutenant [Fernand] Nys, chargé de capturer des zèbres et des éléphants, a établi son poste [à Sampwe]. A peine arrivé, les Baluba que Kayumba avait envoyés à M. Nys pour traquer, vinrent me trouver en portant un de leurs frères qui avait une blessure assez grave au pied. C'était l'œuvre d'un des soldats de M. Nys qui, comme réponse à la demande de salaire lui adressée par cet indigène pour des fagots qu'il avait été faire pour lui, lui avait planté sa lance dans le pied. [Je n'ai pas poursuivi ce soldat pour ne pas m'exposer à me voir attribuer l'insuccès éventuel et probable de la mission Nys.] "L'unique mal réel dont souffre le parquet, réside dans ce fait que juge [le chef du secteur de Lukafu] et substitut, chacun obligé par les

33

nécessités de son selVice à s'absenter fréquemment, se rencontrent trop
rnrement à Lukafu31.
It

Pour août et novembre 1904 j'ai noté deux expéditions militaires contre les Vahuni en partance de Lukafu : la première conduite par le chef de secteur Léon Baillon, assisté de Pierre Demoor ; la deuxième par Fernand Deffense, assisté d'Edmond Moreau. Deffenseétait le commandant de la force militaire du CSK32. En septembre Deffense avait opéré contre le chef Kikondja, allié des Vahuni au Lac Kisale, qui fut aITêtétrattreusement.le mois suivant par le substitut Rutten et dirigé par celui-ci sur la prison de Boma, où il mourut A la mi-190S Emile Koenig, chef du poste nouvellement établi à Kazembe (à une trentaine de km au nord de Kolwezi), provoqua aux alentours de ce poste un massacre de 7 femmes, 6 hommes et 1 enfant33 . L'année 1906 fut particulièrement riche en opérations de tout genre. Au premier trimestre j'ai repéré des actions militaires dans les différents secteurs, dont une assez piètre de Léon Gheur dans la région frontalière occidentale du secteur Haute-Luapula. Gheur refoula devant lui le chef Kendawiela et d'autres chefs rebelles, mais il ne parvint pas à s'en emparer. Il arriva trop tard quand il marcha contre les bandes de Yambayamba et Kapepula, qui s'étaient déjà retirées deITièrele Sankuru après avoir ravagé la région de Mitamba34. Au mois d'avril il y eut une expédition punitive contre le chef Kapanshi, établi près de la frontière de l'Angola, à l'est de Kolwezi. Expédition conduite par Rémi Grauwet, assisté des prospecteurs de la Tanganyika Concessions, Sharp et JOCkS35.De mai à août Federico Fontana, assisté de Lydor Debusschere, opéra dans la région de Kayumba et plus spécialement contre le chef Niembo Kunda. Dans l'assaut de la résidence fortifiée de ce chef 30 de ses sujets furent tués. Une colonne de neuf soldats commit un massacre lors de l'arrestation du chef Luluamaka36. En juin-juillet les agents des postes nouvellement établis à Bukama (Lualaba), Kayoyo (Lubudi) et Lulua (entre Kayoyo et Kolwezi) essayèrent de s'emparer d'une colonne de commerçants Wabundu, venant de l'Angola et opérant pour le compte des Portugais. En vain, à cause de la complicité des villageois, qui vendaient aux Wabundu non seulement leur ivoire et leur caoutchouc, mais aussi les porteurs nécessaires pour le transport de ces produits37. Durant tout le quatrième trimestre Fontana pourchassa à travers l'Urua les wangwana (dont il sera question au chapitre suivant) faisant eux aussi un commerce florissant d'ivoire, caoutchouc et esclaves, qu'ils exportaient vers l'Afrique Orientale Allemande38. Cette opération faisait suite à des plaintes contre ce commerce déposées auprès des autorités, et remontant au mois de mars 1905, émanant des pères blancs, plaintes que ceux-ci ébruitèrent dans la presse anglaise et belge (comme, je l'ai dit ailleurs39), quand ils constatèrent qu'on traînait à y donner suite. Ces plaintes furent fonnulées en premier lieu par le père Bruno Schmitz de la mission de Baudouinville, et par le père Pierre Colle de la mission de

34

Lukulu. TIest curieux de constater que précisément ces deux pères se manifestèrent comme des témoins favorables à l'EIC dans la presse britannique pendant l'été de 1905, Schmitz dans la revue Africa (en juillet), Colle dans le Catholic Herald (1er septembre 1905)40. Leurs témoignages étaient des réactions tardives à la demande de renseignements sur les atrocités congolaises que Charles Diamond avait adressée en octobre 1904 à leur vicaire apostolique Roelens, au même titre qu'à ses collègues Vanronslé et Augouard (c~apitre 16). Je présume que Roelens, mécontent à cette époque de ce que l'Etat du Congo lui refusait de nouvelles faveurs, ne voulait pas lui-m~me répondre à cette demande de renseignements.

d) Les missionnaires

de Garenganze

Le fait le plus important de l'histoire du Katanga en cette période fut la publication en août 1904 du témoignage du missionnaire protestant Dugald Campbell, que j'ai mentionné au chapitre 15 et que j'ai cité dans un autre livre, avec les rapports sur son examen par les magistrats de Lukafu41. Ces rapports confinnent les grandes lignes des faits dénoncés par Campbell, à savoir: dans le sud de l'EIC, de la Lualaba au Kasaï, le commerce florissant d'esclaves destinés aux plantations de cacao des îles portugaises Sao Tomé et Principe; au Katanga, la terreur exercée par les potentats blancs et par les noirs à leur solde, la fuite des villages en territoire anglais, la fourniture obligatoire de femmes aux soldats, les actes barbares perpétrés. Au sujet de ces faits je me borne ici aux remarques suivantes de Jenniges, datant du 1er mars 1905 : "Les cruautés dont parle M. Campbell, il faut reconnaître qu'il s'en est pratiquées de terri,bIes. Que de fois n'ai-je entendu, assis le soir au milieu de mes porteurs près du feu, raconter des faits plus terribles que ceux exposés par M. Campbell... Je pense qu'au Katanga le pli avait été donné par M. Brasseur. Son nom indigène Nkulukulu prouve déjà quel était son caractère. Le nkulukulu est un oiseau dont la face interne des ailes est d'un rouge sanglant. Or, disent les indigènes, Mr. Brasseur n'était content que quand il avait du sang jusqu'aux aisselles. Alors il ressemblait à l'oiseau en question: de là son nom... L'histoire des mains et des têtes coupées m'a été contée bien des fois par mes porteurs, incidemment en me faisant le récit de leurs campagnes... Je me souviens notamment que... en aoOt 1903... mon capita me raconta incidemment comment le blanc se faisait apporter les mains. C'est au demeurant un fait qu'on ne pourrait nier. TIy a eu autrefois des cruautés indignes, cela est incontestable. (Affaire Chargois à Pweto : lapidation. D'autres faits plus

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graves: noirs enterrés vifs dans une fosse, la tête seule dépassant...
Récits faits devant moi et à moi par un commandant.) Mais tout cela, je le répète, c'est de l'histoire ancienne. Ces tempslà ne sont plus... "42 Quant au temps présent, Jenniges dénonça début 1905 l'insuffisance des salaires payés par le CSK à ses travailleurs, l'insuffisance de la rémunération payée aux villageois pour les vivres destinés à son personnel, et surtout l'insuffisance des rations remises à ses porteurs. Comme preuve de ce dernier fait, il cita le cas de treize porteurs morts de faim sur le chemin de Kayumba à Lukafu. Son prédécesseur et successeur à Lukafu, Martin Rutten, dénonça l'insuffisance du prix payé sur la Luapula pour le caoutchouc et l'ivoire: respectivement 1,25 F et 3,50 F le kilo, alors que les Anglais en face payaient
respectivement 2,50 F et 10 F
43.

En 1904 Rutten fut substitut à Kabinda. Il y constata qu'aucun règlement en matière d'impôt n'était observé. Le chef de poste du CSK obtenait tout ce qu'il lui fallait par l'entremise de quatre grands chefs (dont Lumpungu et Katombe), qui eux, souverainement, prenaient les mesures de contrainte nécessaires. C'est à eux uniquement que le CSK payait la fourniture des produits. Ces chefs fournissaient aussi les milliers de porteurs nécessaires pour le transport des approvisionnements du CSK sur le trajet Kabinda-Kisengwa de la route des caravanes vers BulL Rutten signala que le portage sur cette route était écrasant et que les porteurs, exténués par la famine à leur arrivée, étaient payés avec des "bon-pour" parce que les magasins du Comité étaient vides. Ces "bon-pour" ne seraient pas honorés pour différentes raisons. Rutten dénonça aussi le fait que les blancs du CSK ne payaient rien pour les chèvres, moutons et poules leur foumis comme vivres. Rutten rapporta également que quatre opérations militaires avaient eu lieu dans le secteur Lomami de 1902 à 1904. Elles étaient conduites respectivement contre les chefs Katombe (établi entre le Lomami et la Lualaba), Mukombole (fixé dans la région de Dibwe), Kapepula (établi à 25 milles au sud de Kabinda) et Mokwampa (habitant la région de Mutombo-Mukulu). Les opérations contre Katombe et Mukombole entraînaient la soumission de ces chefs. Celles contre Kapepula et Mo.kwampa ne parvenaient qu'à chasser ceux-ci vers le sud, chez les Vahuni. Rutten n'avait rien à redire contre le système des gardes forestiers en vigueur dans une bonne partie de son secteur, en dépit d'une plainte déposée chez lui dans la région de Tshofa par le chef Piana Shungu de Kolomone. Il dénonça par contre le système de l'impôt sous forme de croisettes dû dans certaines chefferies ne disposant pas de caoutchouc. Le CSK prit la croisette en compte pour une valeur de 0,75 F, alors que les Africains ne pouvaient l'acquérir que moyennant la vente de vivres d'une valeur de 3,50 F 44. Dans la partie sud du Katanga pendant toute cette époque, il n'y avait pas de mission catholique. Il n'y avait que des missionnaires britanniques protes36

tants, les Plymouth Brethren, appelant leur champ d'évangélisation: la mission Garenganze. Ils s'étaient fixés à Bunkeya en 1886, avant l'arrivée des Belges. Quittant Bunkeya, ils s'étaient installés auprès des Belges à Lofoi en 1892. L'année suivante le missionnaire Daniel Crawford, anivé à Bunkeya en 1890, quitta Lofoi pour aller fonder un poste à Luanza sur le Lac Mweru. En 1897 Dugald Campbell transféra le poste protestant de Lofoi à Mwena, à proximité de Lukafu, où l'Etat s'installa deux ans plus tard. Le poste de Campbell à Mwena fut ensuite transféré à Koni en 1903. A partir de cette année les Plymouth Brethren disposaient donc au Katanga des stations de Luanza et de Koni, soutenues à l'est par leur poste de Johnston Falls (en Rhodésie, sur la Luapula), et à l'ouest par celui de Nana Candundo en Angola orientale4s. Les Brethren n'essayaient nullement d'imposer la foi par la contrainte ou par la séquestration d'enfants. Ils prêchaient l'Evangile avec patience aux adultes, attendant jusque 1905 pour enregistrer leurs premières conversions. Les accusations de Campbell constituaient quelque peu une surprise pour l'EIC et le CSK. Ils redoutaient davantage Crawford dont la grande influence sur les Africains était soutenue par l'activité de son épouse, docteur en médecine. Crawford, hautement respecté par tout Européen, se sentant comme l'héritier spirituel de David Livingstone, vivait un peu dans l'irréel, fasciné par la nature, la faune et la flore africaines, et voyant le salut des Africains résulter des miracles de l'Evangile dans leur environnement obscur et païen, sans qu'il soit nécessaire de se préoccuper de leur sort matériel46. Crawford se plaisait énonnément à Luanza, à tel point qu'il y résidera sans interruption pour congé en Europe, jusqu'en 1912. Il voyageait beaucoup dans les alentours, traversant souvent le lac Mweru avec son bateau à voile, se rendant au poste anglais de Chiengi. Les autorités du Congo le soupçonnaient de trafic d'annes et de fraude de caoutchouc et d'ivoire, mais jamais ils n'en trouvèrent la moindre preuve. Panni ces autorités il y avait Eugène Englebert, contrôleur suppléant des impôts à Mtowa. Dans une note du Il février 1907 au Département des Finances à Bruxelles il écrivit: "Les fraudeurs pullulent dans les régions de la frontière orientale... L'étendue considérable du pays à surveiller empêche une répression efficace de la fraude... Les nombreuses reconnaissances
[expéditions militaires] effectuées à l'intérieur du pays commencent à donner quelques résultats au point de vue de l'achat du caoutchouc aux indigènes, et la fraude a certainement diminué dans la région, mais pour que le résultat reste acquis, il importe de continuer les reconnaissances et de les multiplier le plus possible. TIimporte également que les chefs de poste du CSK, établis à la frontière orientale, puissent faire concurrence aux fraudeurs [qui payent] le caoutchouc sec à raison de 3 à 4 francs (en marchandises) le kilogramme, et le bel ivoire à raison de 12 à 14 francs."

37

Englebertajouta que le meilleur moyen d'enmyer la fraude serait cependant de laisser l'achat du caoutchouc et de l'ivoire aux négociants particuliers, qui pourraient également réaliser des bénéfices en vendant aux agents blancs des marchandises venant d'Europe47. La mise en œuvre de ce moyen se fera encore attendre jusqu'au 1er juillet 1910, alors que le CSK installait début 1908 une société commerciale au moment de l'introduction de l'argent. C'était l'Intertropical Anglo-Belgian Trading Co, devenu plus tard l'Intertropical Comftna. Cette société commença par ouvrir des magasins à Lukafu, Kiambi et Kabinda, les chefs-lieux des trois secteurs. Dans ces magasins le prix des marchandises était majoré d'un tiers
par rapport au prix pratiqué auparavant dans la région par le CSK48. Le monopole de l'Intertropical Comfina dura deux ans et demi.

e) L'Union

Minière

du Haut-Katanga

Après que l'EIC soit devenu la Colonie du Congo Belge tin 1908, dans les circonstances que nous verrons, au 1er septembre 1910 le Katanga cessa d'être administré par le représentant duCSK et fut réintégré au Congo, en tant que district ayant à sa tête un vice-gouverneur général. 1910 fut aussi l'année où le rail, venant d'Afrique du Sud, atteignit le point où l'année précédente l'on avait fondé Elisabethville (Lubumbashi), près de la mine de cuivre de l'Étoile, ouverte en 1908 par l'Union Minière du Haut-Katanga. Cette société avait été créée à Bruxelles fin octobre 1906, confonnément à la convention WilliamsCSK de décembre 1900. Son capital d'exploitation fut fourni 50-50 par la Tanganyika Concessions Limited et la Société Générale de Belgique, tandis qu'un capital identique à dividendes fut partagé entre le CSK et Williams au prorata de 60 % et 40 %. Elle était l'outil créé par l'Écossais Williams pour opérer sans entraves dans une future colonie belge49.L'Union Minière, qui représenterait bientôt la moitié de l'économie du Congo Belge, fut la création d'un "Anglais" comme Alfred Jones, alors que c'était la marotte des propagandistes de l'EIC de vilipender les Anglais! Léopold II, rêvant de caoutchouc et du Nil, n'ayant pas d'intérêt pour le Katanga, n'a pas joué un rôle déterminant dans la création de cette société qui dicta sa loi à l'administration belge. Par elle Williams lança la prodigieuse industrie du cuivre du Katanga ayant été chantée sur tous les tons. Ce qui n'a jamais été dit, c'est la façon dont fut recrutée la masse des manœuvres nécessaire à cette industrie. Cette masse n'était plus constituée de Bemba venus volontairement de la Rhodésie d'outreLuapula, comme au temps de la Tanganyika Concessions. Selon un rapport en date du 22 novembre 1913 du substitut André Hoornaert, cette masse était recrutée de force dans le pays des Luba50. Ce pays s'étendait le long des deux rives de la Lualaba, et la partie de la rive gauche s'était ouverte au blanc par la reddition des Vahuni en 1908. Le recrutement se fit par le canal d'un organisme 38

s'appelant la Bourse de Travail du Katanga, dont les recruteurs blancs touchaient une prime dite "homple-mois", c.à.d. calculée d'après le nombre de mois que rengagé travaillait effectivement chez l'employeur auquel la bourse le cédait. Cette prime les recruteurs la partageaient souvent avec les agents territoriaux, en collusion fréquente avec eux. On a beaucoup vanté les réalisations sociales de l'Union Minière du HautKatanga pour sa main-d'œuvre. Celles-ci n'existaient nullement à l'époque du rapport de Hoomaert, signalant l'absence de femmes et une grande mortalité dans les camps des travailleurs, la nourriture et le logement déplorable de ceuxci, leur renvoi dans leur village, sans indemnité, en cas d'accident de travail. Les Luba étaient traités de façon particulièrement odieuse dans les mines et par les compound managers, c.à.d. les blancs chargés de la sUlVeillance des camps, tous Anglais à cette époque. A ce sujet Hoomaert écrivit: "Les Baluba, qui forment la majorité des noirs de notre colonie engagés dans les mines, sont de véritables parias. Ils sont du reste inférieurs comme travailleurs à la généralité des Rhodésiens [noirs] qui sont... souvent habitués au travail des mines avant de venir chez nous. La situation est encore aggravée par le fait que presque tous les capitas [noirs] sont aussi des Rhodésiens. Nos indigènes complètement dépaysés, ont de façon précise la sensation qu'ils sont considérés comme appartenant à une race inférieure mise au selVice d'étrangers... On a fait du nom même de leur race une insulte. Couramment un
compound manager qui veut insulter un Rhodésien, lui dit: Baluba.fI On le voit, la nombreuse population Luba dans la région minière, y a été implantée dans le sang et les larmes.

* * NOTES DU CHAPITRE 19 *
1. AA, registre matricule: Brasseur N° 585, Verdick N° 574, Delvin N° 1070, Cerckel N° 1246, Delvaux N° 1907. 2. MT, papiers Brasseur, boîte 81.15, Brasseur à Désiré 20 octobre 1894. 3. AA, AE 200, liasse 4 (1895), rapport Descamps 12 décembre 1894. 4. Delathuy D.C.De geheime p. 58. 5. AA, AE 271, liasse 332, rapport Descamps 2 mai 1896. 6. MT, papiers Brasseur, boîte 81.15, Brasseur au cdd. octobre 1895. 7. Ibidem, Brasseur à Désiré, lettre entamée 1er juin 1896 ; Delathuy D.C.De geheime, p. 59. 8. MT, papiers Brasseur, boîte sans numéro, itinéraire Delvin 5 novembre 1896 ; Delathuy D.C. De geheime, p. 58. 9. .MT, papiers Brasseur, boîte 81.15, rapports de Debergh, Verdick, Delvaux et Delvin. 10. MT, papiers Verdick, camet III ; MT, papiers Delvaux, journal de route privé

1897-1900. Il. MT, papiers Verdick,camet IV. 39

12. MT, papiers Delvaux,journal de route privé 1897-1900. 13. MT, papiers Delvaux, liasse 735, rapport sur l'affaire Tshamakele. 14. Lemaire o.c. p. 247 et passim; MT, papiers Lemaire, boîte 62.45.92-96, registre N°3. 15. MT, papiers Lemaire, boîte 62.45.46-79, copie-lettres N° 6. 16. Lemaire Charles, Grottes et troglodytes du Katanga, dans La Géographie, Paris, IV,2 semestre 1901. 17. MT, papiers Verdick, camet I. 18. AA, AB 272, liasse 332-2, Verhulst au représentant CSK 31 janvier 1905. En ce qui concerne la phrase suivante, voir Africa N° 1 (1908), p. 33. 19. Comité Spécial du Katanga 1900-1950, Bruxelles 1950, p. 132. 20. AA, AB 273, liasse 335, rapport mensuel mars 1904. 21. AA, AB 271, liasse 332-1. 22. Ibidem. 23. AA, AB 347, liasse J. 24. Delathuy o.c. De geheime, p. 67. 25. Ibidem p. 49. 26. AA, AB 271, liasse 332-1. 27. Ibidem. 28. AA, M 585, liasse 99. 29. MT, papiers Guébels L., liasse accusations Campbell, Jenniges au procureur d'État 1er mars 1905. 30. AA, AE 272, liasse 332 (2). 31. AA, AE 271, liasse 332 (1). 32. Delathuy o.c. De geheime p. 50. Pour l'affaire Kikondja, voir AA, AE 342, liasse 521/2 traduction Africa N° 1 (1908) + commentaires, p. 83. 33. Delathuy o.c. De geheirne p. 72. 34. AGR, PVE 68 bis, lettre g.g. 1962 du 27 septembre 1906. 35. Sharp R.R., En prospection au Katanga il y a cinquante ans, Elisabethville 1956,

p. 56.

36. AA, AE 209, liasse 66, rapport CSK troisième trimestre 1906. 37. Ibidem. 38. AA, AB 272, liasse 332(3), rapport politique CSK quatrième trimestre 1906. 39. Delathuy o.c. Missie en Staat, tome I, p. 36. 40. Témoignages repris dans La Vérité sur le Congo août et septembre 1905. 41. Delathuy o.c. De geheime pp. 57-72. 42. MT, papiers Guébels, liasse accusations Campbell. 43. Ibidem. 44. Delathuy o.c. De geheime p. 53. 45. AA, M 585, liasses 98 (Koni Hill), 99 (Luanza) ; AA,M 586, liasse 104 (Campbell and George). 46. Crawford D., Thinking Black, 22 years without a break in the long grass of Central Africa, New York 1912. 47. AA, AB 272, liasse 332 (3). 48. MT, papiers Guébels, Meek au représentant CSK 2 mars 1908. 49. Weinthal Leo, The story of the Cape to Cairo Railway, Londres 1923, pp. 105, 467, 719 ; Hutchinson R. and Martelli George, Robert's People, Londres 1971, p. 155; Lekime o.c. pp. 41-42. 50. AA, MOI 3548, liasse 35.

40

CHAPITRE 20 : DANS LA PROVINCE ORIENTALE ET AU KIVU

a) Les wangwana
J'ai exposé ailleurs comment les wangwana (les Swahili, ou arabisés) en 1894-95 furent incorporés à l'administration du district Stanley Falls, et comment certains d'entre eux furent installés dans des fonctions de direction dans d'autres districts, tels Rashid ben Mohammed et son père Bwana Nzige, proches parents de Hamed ben Mohammed Tippo-Tipl. Après que Rashid eut été rapatrié en 1898 à Zanzibar à la requête de TippoTip, celui-ci demanda aussi, par le canal de la légation britannique à Bruxelles, le rapatriement des deux femmes et du cousin de Rashid dans un premier temps, et de cinq autres personnes, dont Bwana Nzige et Usagawa ben Sef Hamed, dans un deuxième temps. Les deux derniers avaient déjà été rapatriés en août 1900 par la route, via Mtowa, tandis que deux compagnons de Rashid à Bokala (dans la région de Mushie) furent renvoyés à la mi-1902 à Zanzibar par mer en partant de Borna. Les autres étaient soit introuvable, soit décédé, soit désireux de rester au Congo. Entre-temps il y avait eu d'autres rapatriements au départ de Stanley Falls vers l'est via Mtowa : - à la fm de 1900, une caravane de 18 personnes, comprenant d'une part des femmes, enfants et personnel domestique de Bwana Nzige et Sef ben Hamed (fils de Tippo-Tip), d'autre part l'adolescent Mze. Celui-ci, le fils de Nasser ben Khalfan, fut rapatrié à la demande du gouverneur allemand à Dares-Salaam, après qu'un de ses frères ait été renvoyé de Stanley Falls vers l'Afrique Orientale Allemande2 ; - à la mi 1901, Massudi ben Nasser avec une partie de son personnel, après un heurt avec les autorités à Stanley Falls. Il avait été installé par Lothaire comme auxiliaire à Wanie Rukula, au confluent de la Lualaba et de la Maiko3. II y eut ultérieurement d'autres rapatriements visant à prévenir des réclamations des autorités des colonies voisines. Le plus important fut le renvoi chez eux, entre avril 1902 et août 1904, de 380 Ougandais capturés en 1899, affaire que j'ai décrite ailleurs4. Les survivants de deux autres groupes de prisonniers furent en 1904 soit renvoyés chez eux, soit incorporés à la Force Publique. Ainsi neuf delViches (soldats du Mahdi) furent dirigés sur le Soudan via Lado et trois Waniamwezi sur l'Afrique Orientale Allemande. Les trois derniers, avec deux de leurs compatriotes incorporés à la Force Publique, étaient les survivants d'un groupe d'une vingtaine de commerçants Waniamwezi amarrés au début de 1902 dans la zone du Haut-Ituri5. La captivité des neuf derviches remontait à 1897. Ils furent faits prisonniers dans l'enclave de Lado avec d'autres compagnons d'armes, dont. 41

17 incoqx>rés à la Force Publique au Maniema. Ils avaient fonné à Stanleyville une communauté distincte avec 52 adeptes africains. En novembre 1902 cette communauté fut considérée comme une menace idéologique et dissoute par le commissaire de district Justin Malfeyt. Celui-ci expédia les neuf à Borna en janvier 1904, où ils n'étaient cependant pas du tout les bienvenus auprès des autorités qui, craignant des plaintes de leur part auprès du consul britannique6, les renvoyaient pour rapatriement. Entre-temps une masse de wangwana avait été solidement intégrée dans l'administration du district Stanley Falls, baptisé par après la Province Orientale. Quand Verdick le traversa en octobre et novembre 1900, sur son chemin vers l'Europe, il s'étonna entre Mtowa et Kasongo de voir de nombreux villages sous le commandement d'un nyampara. (lieutenant) de wangwana, et d'y trouver les agglomérations énonnes des wangwana Piani Kalumu, "GomluMariano et Piani Lusangi7. Le chef du poste de Niangwe, Fernand Bonns, fit une tournée dans le Malela, région située entre la Lualaba et le Lomarni, d'octobre 1900 à janvier 1901. A cette époque le Malela était attribué à trois wangwana: Piani Mahomedy (région de Lusuna), Piani Senga (bassin de la Luëki), et Selimani (bassin de l'Enano). Piani Senga, vieillissant, avait des problèmes avec ses nyamparas qui razziaient pour leur compte personnel. Selimani avait des difficultés avec les nyamparas du cheikh Mwinyi Mohara, tombé dans la guerre contre les Belges. Borms installa l'auxiliaire Makanga sur la Basse-Luëki8. Tous ces wangwana étaient d~s collaborateurs appréciés de l'Etat qui les soutenait ou les réprimandait selon le cas. Au mois de mars 1904 le centre de Piani Lusangi au Maniema fut menacé par une révolte de 200 hommes. L'italien Domiano Renier fut envoyé à sa rescousse avec 50 soldats9. Il se suicidera à Stanleyville au mois d'octobre (comme signalé au chapitre18) après avoir été désigné pour la zone du Haut-Ituri (par mesure disciplinaire ?). Au moment de la révolte contre Piani Lusangi, le commissaire de district Adolphe Demeulemeester avertit Piani Senga, qui s'était fixé à Stanleyville, qu'il devait rentrer à Niangwe pour y reprendre personnellement la direction de ses nombreux sujets, devenus turbulents. Demeulemeester ajouta que, en cas de non-observation de cet ordre, il déclarerait les nyamparas de Senga indépendants et lui couperait sa rente mensuelle de 125 FIO.Je présume qu'il s'agit du Senga ayant visité la Belgique en 1894 avec Dhanis. La Province Orientale était divisée en quatre zones: Stanley Falls, Ponthierville, Maniema et Haut-Itun. Dans les deux premières, l'administration reposait essentiellement sur les wangwana. Une partie de la zone de Stanley Falls était désignée dans les années 1902-04 sous le nom de "territoires arabes de la Lindi"ll. Les wangwana assuraient le portage sur la liaison StanlcyvilIeBafwaboli-Bafwasende-Avakubi. Ils cultivaient du paddy, pris en grande partie par le district pour le ravitaillement de sa main-d'œuvre, tandis qu'une petite partie était expédiée vers le Stanley POOI12. production de 1905 dépassait La 700 tonnes. Vers 1908 1.000 tonnes étaient fournies au district annuellementl3. 42

.

Les wangwana assuraient surtout une énorme production de caoutchouc. Ils obtenaient cette production sans provoquer de révoltes sérieuses, sans les opérations militaires continuelles d'usage ailleurs au Congo. il savaient s'y prendre avec les autochtones. Le 22 avril 1906 Wahis écrivit à Bruxelles que dans la zone de Stanley Falls la production du caoutchouc pour février atteignait 45.489 kilos, représentant une augmentation de 700 kilos par rapport à janvier, mois qui avait déjà témoigné d'une augmentation de 4 tonnes par rapport au mois précédent. Wahis souligna les résultats très réguliers et constants de cette zone en la matière. Il attribua "cette situation satisfaisante à la présence de beaucoup de noirs fort intelligents ayant une certaine instruction et qui sont de très bons intennédiaires entre les chefs de poste et les populations." Il ajouta qu'il.en avait vu plusieurs pendant qu'il était à Stanley Falls et qu'il avait toujours été frappé de leur esprit pratique et de leur grand bon sens. Il continua: "Ces noirs sont bien vus des populations qui.les voient aniver avec plaisir, contrairement à ce qui se passe souvent quand il s'agit de gardes forestiers14." Dans la zone de Ponthierville les wangwana donnaient pareillement satisfaction, comme il ressort du cas de Piani Kinumbi, qui, après une visite et des encouragements du chef de zone Philibert Vandemoere, produisit 77.630 kilos de caoutchouc en 1902, dans un laps de temps de quatre moisIS. Pourtant la partie est de la zone de Ponthierville, la région de Walikale, ne rapportait rien. C'était la région du chef Kasuba contre lequel l'Etat fit la guerre de 1905 à 190816. Grâce aux wangwana la Province Orientale se trouvait à la tête des producteurs de caoutchouc de l'EIC, au même niveau quela Compagnie du Kasaï. Avec sa production régulière annuelle de 1.284 tonnes17 pendant la période 1901-1906, représentant un quart de la production de l'état, elle surclassait de loin les sociétés Anversoise et Abir, le district de l'Équateur ou le Domaine de la Couronne, tous tristement célèbres en la matière. Il va de soi que les autorités protégeaient les wangwana. Elles prenaient leur parti contre les missionnaires catholiques, les prêtres du Sacré Cœur du vicariat des F.alls, comme je l'ai longuement exposé ailleurs18. Le gouverneur général prit leur défense lorsqu'ils avaient des problèmes avec les autorités de la Province Orientale. Ainsi en juillet 1906, il interdit au chef du district de reléguer Fundi Sendwe, qui était accusé d'avoir commis des forfaits dans les environs de Romée19. A la même époque il ordonna à la même autorité à deux reprises de traiter Habibu ben Salim avec grande bienveillance pour qu'il ne quitte pas le territoire de l'Etat, après sa condamnation à 25 F d'amende du chef de coups. Habibu était un ancien fonctionnaire de l'Etat, l'ayant selVi dans la région de Kabambare. Après ses fonctions officielles il s'était installé à Kirundu. Au début de 1901 il se rendit avec une suite considérable de personnes à Udjidjiet Dar-es-Salaam. Ce voyage tourna mal: il y fut obligé par l'autorité allemande de payer 6.000 roupies comme garantie pour règlement de dettes nées sur le territoire de l'EIC et lui réclamées par des wangwana résidant en territoire 43

allemand, créanciers de la faillite de Mohammed ben KhalfanRumaliza. Cette garantie lui serait remboursée, espérait-t-il, s'il pouvait prouver par des attestations des autorités de la Province Orientale que les réclamations dirigées contre lui n'étaient pas fondées. En août 1901 Giovanni Aiuti, chefde poste de Kabambare, lui délivra trois documents attestant qu'il était innocent de tout ce qu'on mettait à sa charge. L'année suivante, au moment où il s'était installé comme commerçant à Stanley Falls et était en instance d'obtenir la naturalisation congolaise, il fut autorisé à se rendre à Borna, et de là à Bruxelles pour solliciter raide du gouvernement de l'EIC pour la récupération de sa garantie de 6.000 roupies. En octobre 1902 de Cuvelier adressa une note à cette fin à la légation allemande à Bruxelles, sur base des attestations d'Aiuti. Trois ans plus tard l'affaire était toujours pendante devant le tribunal de Dar-es-Salaam20. En juillet 1907 Habibu se trouva à nouveau à Borna avec des réclamations. Le substitut Meurice fut désigné pour les recevoir en tant que son conseil. Le gouverneur général f.f. Fuchs nota qu'il fallait éviter à tout prix que Habibu s'adresse au consul britannique si l'État ne lui procurait pas assistance.

b) Une "zone de commerce

libre" et les baptistes

de Yakusu

La zone de"Stanley Falls comprenait, à côté des "territoires arabes de la Lindi", une autre région particulière dénommée "zone de commerce libre". Elle était constituée des bandes de terre de 20 km de profondeur le long des deux rives du fleuve Congo, entre Stanley Falls et Isangi. L'exploitation de cette zone avait été abandonnée par l'Etat au profit des factoreries commerciales installées aux Falls. Celles-ci, au nombre de cinq en 1907, étaient des succursales des sociétés NAHV, SAB, d'Heygère, Belgika et d'une firme portugaise21. Cette exploitation comprenait l'achat du riz expédié de la Province Orientale vers le Stanley Pool, ainsi que l'acquisition des défenses d'éléphant sans que l'Etat ne réclame une dent sur deux à titre de taxc, comme il faisait ailleurs. Ces factoreries achetaient pourtant principalement du caoutchouc, et du fait de l'absence de monopole, payaient un prix convenable pour ce produit, sous l'œil attentif des Britanniques de la Baptist Missionary Society à Yakusu, évangélisant la "zone libre". Ces missionnaires n'avaient aucun motif de plainte, et ils en témoignèrent devant la Commission d'Enquête en janvier 1905, en faisant l'éloge de l'administration22. Onze mois plus tard, le missionnaire Wil. Millman témoigna dans le même sens dans une lettre au gouverneur général Wahis23. A ce moment Yakusu avait 3.200 écoliers dans 70 écoles rurales. La lettre de Millman, datée du 28 décembre 1905, fut reproduite dans La Vérité sur le Congo du 15 avril 1906. La "zone libre", où l'Etat ne réclamait aucun impôt des Africains, arrangeait donc bien celui-ci au point de vue de propagande. Il y était représenté par 44

.

un Congolais originaire de Nouvelle-Anvers, Joseph Badjoko, chef de poste à Yanonge24. Badjoko, ancien domestique du résident à Stanley Falls, N. Tobback, fut le seul chef de poste congolais de l'EIC, et même du Congo Belge. Les bonnes relations entre Yakusu et les autorités continuèrent en 1906. Ceci ressort du fait que le 29 octobre de cette année, le chef aj. de la Province Orientale, Albert Sillye, avec son épouse, offrirent un déjeuner officiel de 20 couverts à un groupe de 10 missionnaires protestants, conduits par Millman, arrivés à Stanleyville avec leur nouveau bateau Endeavour. Avant le déjeuner Sillye avait conduit ses invités aux chutes de la Tshopo25. Tandis que Millman cultivait ses relations avec les autorités, la mission de Yakusu acquit une influence grandissante dans la "zone libre", à tel point que le bruit commença à circuler que les Anglais allaient reprendre la région. En face de cette évolution, le gouverneur général a.Î. Albert Lantonnois, en janvier 1907, ordonna au commissaire de district de la Province Orientale de combattre vigoureusement l'influence des protestants par l'introduction dans la "zone libre" de l'impôt en caoutchouc au profit de l'Etat. La reprise en main de la région débuta aussitôt par des opérations de police accompagnant le recensement de la population en vue de la fourniture de l'impôt. Des sentinelles de l'Etat, rebaptisés "messagers", furent placées dans les villages. Ces messagers se disputèrent avec les instituteurs protestants, lesquels durent s'incliner, ainsi que les missionnaires, devant la volonté de l'administration de s'imposer. L'action la plus énergique de celle-ci fut dirigée contre le catéchiste Balanachasemi au village Yalikanda au sud du fleuve. Cet instituteur fut arrêté en mars 1908 par le commissaire de district-assistant, notre vieille connaissance Edgard Verdick, lors d'une opération de police. Il fut mis à la disposition du parquet pour avoir préconisé la révolte contre le paiement des impositions. Verdick agit ainsi de concert avec le chef du district, Adolphe Demeulemeester, après le lâchage de l'instituteur par la mission. Celui-ci serait pourtant renvoyé des fins de la poursuite onze mois plus tard26. La docilité avec laquelle Yakusu accepta la dure mainmise de l'Etat sur la "zone libre" , ne lui profita guère. En août 1908 le gouverneur général rejeta la demande de Millman tendant à obtenir une parcelle de 25 ares (SOm x SOm) pour la construction d'un hôpital à côté de la mission, sur le terrain de laquelle il n'y avait plus de site convenable pour ce bâtiment27. Millman avait perdu la sympathie de rEIC, acquise par sa lettre du 28 décembre 1905 à Wahis, par la justification qu'il en avait fournie à Morel, rendue publique par celui-ci en décembre 190628.

c) Haut-Ituri

et portage au Maniema

Alors que les zones Stanley Falls et Ponthierville produisirent énonnément de caoutchouc sans beaucoup d'actions militaires, il fallut des opérations de 45

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