ECOLES EN MAL D'INSTITUTEURS ! Que vivent nos enfants ?

De
Publié par

Danièle Clairon a des choses à dire, et les dit par le biais de cette autobiographie professionnelle, témoignage à partager et à entendre, par tous ceux concernés par les enfants en âge scolaire. 58 ans de vie en école citadine autorisent Danièle Clairon à en parler, remerciant ainsi petits et grands qui lui ont permis d'être la moins nocive possible, aux prises avec ce système devenant de plus en plus stérile et sclérosant pour la plupart des enfants non armés.
Publié le : vendredi 1 décembre 2000
Lecture(s) : 216
Tags :
EAN13 : 9782296425217
Nombre de pages : 288
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

,

Ecoles en mal d'instituteurs! Que vivent nos enfants?

(Q L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-9839-6

Danièle CLAIRON

,

Ecoles en mal d'instituteurs!
Que vivent nos enfants?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Bava, 37
10214 TarillO

ITALlE

j

INTRODUCTION

Livre dédié aux enfants et à l'école, ils en sont la source. Je ne souhaite pas faire un ouvrage théorique ou technique (il y a déjà pléthore), contestable ou contesté, donc source de polémiques, pris comme modèle ou rejeté, mais qui en soit un, jailli du vivant, donnant à penser, et surtout engendrant un désir « d'autrement )), trouvant son ancrage réellement. Petits bouts d'histoire parmi d'autres... sans lesquelles il n'y a pas de grande Histoire... Comme tous les témoignages, imperfections et inexactitudes involontaires lui sont intrinsèques... mais il a le mérite d'être... Puisse-t-il être utile aux Enfants du Futur et à leurs maîtres, grâce à ceux du Passé qui m'ont tant appris... Ce sont eux, les premiers habilités à parler de l'école, de ce lieu, censé être le Leur, mais les choses étant ce quelles sont.. . je ne prends pas la parole à le~r place, mais tente d'être leur porte-parole, de la mienne... Malgré tout ce qui a été dit et écrit sur l'école, les chercheurs continuent de «chercher)) dans leurs Académies, les Observateurs d' « observer )) du haut de leur Observatoire, là où elle n'est pas; et là où elle est; les professeurs de « professer)) dans leurs Universités, dans le secondaire; les maîtres de «maîtriser)) dans leurs écoles, (1'appellation de « professeur des écoles )) n'y changeant rien! ) et les Enfants d'être «Infans)) (racine latine: celui qui ne parle pas)... ne signifiant pas qu'ils ne savent pas... Nous en sommes toujours là. .. Pourquoi? Le rassemblement de multidisciplinarités en différentes Commissions, excluant les enfants, a permis un certain « constat )), dont les enseignants ne savent que faire... Si,

assistant à la sixième rencontre des Assises Nationales de l'Enseignement en décembre 96, à la Sorbonne, je salue I'honnêteté de reconnaître enfin, la situation intérieure antédiluvienne de l'enseignement, les pistes données et les exemples personnels, plus ou moins exhibés pour en sortir, me font frémir... Mr Faurouxl lui-même, preuve de son désarroi, propose dans sa conclusion, de donner des récompenses aux meilleures écoles? Celles qui, est-ce bien nécessaire de le préciser, auront trouvé... le meilleur Système D ! établissant ainsi, une espèce de « méritocratie », confortant l'infantilisation déjà en place, par cet appât collectif; instituant la dépendance par la récompense, engendrant et incitant à la reproduction, à l'émulation, à la concurrence... Est-ce compatible avec la dignité que confère à chaque adulte, la responsabilité de participer à ce trésor inestimable, qu'est la formation d'une « tête bien faite» ? Revenons aux enfants... les grands Oubliés de cette histoire.. . Quelques tentatives adultes pour les écouter, font avancer timidement les choses car, comme le faisait si justement remarquer F. Dolto: « écouter, c'est bien; si l'on ne sait pas ce que cela veut dire pour cet enfant, cela ne sert à rien... » si l'on ne sait pas « entendre» au vrai sens de « comprendre », (entendement XII") = intelligence, à partir du XVII" dans le vocabulaire philosophique « faculté de comprendre »2. Prenons l'exemple du jour de cette rentrée du 3 septembre 98 : un journaliste de France 2, donne un fragment d'interview au journal de 13 heures, réalisé le matin dans une classe de CP en primaire. Peut-être certains se rappelleront-ils, le visage de cette petite fille, très blonde, tout près du tableau comme si elle voulait s'y fondre, yeux grands ouverts, regard figé, bouche close, lèvres serrées: « C'était bien les vacances? » Petit temps d'hésitation: « secousses négatives de la tête» « T'aimes bien l'école? T'es contente d'être à l'école? » Visage toujours aussi
I Président de l'Association « Pour l'école» et président des six rencontres des Assises Nationales de l'Enseignement. 2 Dictionnaire étymologique et historique de la langue française. 6

inexpressif: « secousses affirmatives de la tête »... Pas un mot... Dans la logique de notre époque, tous ceux qui l'ont vue et écoutée, malgré le manque d'enthousiasme de cette enfant, en déduiront qu'elle « aime l'école ». Pas si vite, dans ce monde ou les techniques nous mènent à un rythme d'enfer, prenons le temps d'entendre! Ces réponses enfantines; négative et affirmative, essayons de les comprendre, de les « interpréter» diraient d'aucuns, verbe que je récuse, il ne s'agit pas de se projeter, seulement d'avoir en main toutes les variables qui nous en donnent sens: - Conditions de l'interview? Annoncé ou Imprévu? - Qu'en a-t-il été de ses vacances? Habituelles, inhabituelles? Prévues, imprévues? Avec des gens qu'elle aime ou pas? Seule ou avec frères et sœurs, cousin(e)s, ami(e)s? Leurs relations? Y a-t-il eu maladie, accident, séparation, naissance, etc.... - Dans le présent, elle arrive à la Grande école dont elle connaît peu de choses sinon que, pendant tout son temps en Maternelle, elle en a entendu parlé avec toute « l'aura» promotionnante dont elle est entourée, idem chez elle ou au contraire, avec une connotation teintée d'angoisse: « Tu verras à la grande école, ça ne sera pas pareil... il va falloir que tu travailles », pas très loin du : « tu vas te faire dresser », encore entendu en 1990... - Qui méconnaît l'envie des petits à se retrouver au milieu des grands? Peut-être parasitée dans ce cas par: - Les appareils vidéo? - L'ensemble Monsieur-appareils manipulés? - La peur de l'inconnu? - La reviviscence de son arrivée en Maternelle... où l'accueil réel n'est pas toujours celui affiché... ?

- Etc....
Autant de paramètres peut-être imputables, de lui avoir « coupé la parole» et influé sur ses signes en guise de réponse? Aucune importance, concernant le monde des adultes, seuls ces signes « affirmatifs» « d'aimer l'école », comptent, 7

l'arrangeant consciemment ou inconsciemment, et vont dans le sens du moment: la réhabilitation de l'image de l'école. TV en tête... Articles.. .Associations, etc.... Et si communiquer avec des adultes « sourds », avait de lourdes conséquences pour les enfants? Six ans d'enseignement aux enfants dits « normaux» et trente-trois ans à ceux dits « de l'enfance inadaptée », m'autorisent à répondre oui. Plus, elles sont néfastes... Cette réhabilitation ne peut passer que par: faire l'état des lieux, avoir le courage de le regarder en face et donner la parole aux enfants sans qu'il soit question d'une place d'enfant roi, ni d'une de substitution à celle de l'adulte... Présentement, tout comme l'hôpital n'appartient qu'au personnel hospitalier alors que tous les projets de soins partent du patient comme « partenaire, au centre du dispositif»; la prison au personnel gardien; l'école n'appartient qu'au personnel enseignant; chaque institution ayant oublié, qu'elle était d'abord, au service de ses Usagers... Ces lieux, qualifiés de Services Publics, créés pour réparer, ou donner un statut d'humain à part entière par guérison, reconstruction et instruction, se sont vus appropriés par leurs personnels. Ceux-ci, poussés par les Institutions, revendiquent leurs droits, négligeant souvent leurs devoirs... Personnels reflétant leur Société? Si ces conduites engendrent des conséquences différentes, toutes présentent ce trait commun: le raptage du pouvoir d'être par le personnel, en actes et en paroles, dans une relation fort~faible. Tous les citoyens ayant affaire à ces Institutions apprennent la prévalence du Droit sur le Devoir... Or, si sans parole, un malade ou un blessé peut être sauvé par un corps soigné, un prisonnier gardé, un élève peut-il être enseigné? A fortiori un collectif d'élèves! Moyen privilégié de communication, qu'en est-il de la parole à l'école? Face au discours enseignant unique, invariable, et audessus de tout soupçon à l'adresse des élèves, que peuvent ces derniers?

8

En Maternelle: quand les petits ont le droit de dire, ils ne sont pas toujours compris... et malgré leurs grandes facultés d'adaptation, ignorent souvent ce que signifie l'école: « C'est maman qui veut» « c'est la maîtresse qui veut... », le mode de relation privilégié restant celui de la séduction, difficile de s'en abstraire quand on a quatre ou cinq ans... Entre eux, une seule valeur sûre: celle de leur taille physique, la seule que tous peuvent constater, adultes compris, incontestable, ils adorent « faire la taille» (se comparer physiquement) ce qui aide certains à se valoriser... faute de mieux... En Primaire: devenus moyens, ils n'ont plus le droit de dire. Le seul logos reconnu étant le pédagogique. A de rares exceptions près, la séduction n'ayant plus cours, ils apprennent d'abord à se taire, prenant conscience avec l'âge, de leur « infériorité ». L'ensemble de leurs conduites s'organise autour de deux axes: soumission pour les uns, révolte pour les autres qualifiés alors d'insolents. Ceux pour qui, la lutte sur le plan du psittacisme devient trop inégale et sans recours, mais insupportable, la transfèrent sur le plan corporel en se bagarrant dans la cour... Là encore, seule valeur qui leur appartienne, indéniable, reconnue par tous: la force! Non régulable par la parole, puisque non pratiquée... Celle des adultes demeurent du domaine de la morale, démentie le plus souvent par leur conduite ou leur colère, donc sans grande efficacité... Mais entre eux, c'est elle, qui fait force de loi, d'autant plus qu'interdite de parole... elle reste sous-jacente... eux, apprenant la dissimulation... Dans le Secondaire, devenant adolescents, dépassés par leurs tailles et leurs transformations physiques; leurs pulsions réprimées, ni symbolisées, ni métaphorisées, ressurgissent comme un flot mal endigué. Devant la pluralité d'adultes à laquelle ils ont affaire, aux exigences, souvent peu cohérentes avec leurs comportements, leur insécurité se renforce... Ne sachant plus où ils en sont, ils s'arrogent tous les droits, bafouent les règles non comprises. Certains, ne peuvent échapper à leur propre violence, parce que « bornés» pour

9

n'avoir pas appris à poser bornes et limites eux-mêmes, et provoquent la collectivité non régulée. Partie jouable pour personne... Dans une atmosphère où chacun se trouvent désarmé, insécurisé par l'autre, le feu couve, chaque souffle de vent allume un brasier, incompréhensible pour les Extérieurs... A se demander si ce désert d'incompréhension sans parole possible, n'est pas à l'une des origines de l'invention de nouveaux langages comme le verlan, créant une communication sûre entre eux? .. Et si chacun revenait à sa place, considérant que tout droit implique des devoirs? Les adultes avant les enfants bien sûr. Le vivre ensemble, régulé par la parole, me semble plus sûr garant de la citoyenneté, que toute maxime... Est-ce possible dans les écoles de base: maternelle et primaire? Pour y répondre, je vous invite avec moi à en pousser la porte...

10

CHAPITRE I

Entrée dans l'Education

Nationale

15 octobre 1956: convocation reçue à Il h30 à mon domicile (banlieue Nord) : je dois me présenter à 8h30, dans une école primaire de Filles, dans le dixième arrondissement de Paris. J'ai demandé un poste en Maternelle, j'en obtiens un en Primaire, (une amie qui a demandé Primaire, en a un en Maternelle...) et je sais à Il h30, que cela fait trois heures que j'aurai dû me présenter... pas vraiment de quoi vous mettre à l'aise... mais... contente d'avoir une nomination, je pars de suite, une heure de transport en commun. La Directrice m'apprend mon affectation de suppléante dans son établissement, pour l'année. Cette grande « chance », me vaut deux servitudes: remplacer une institutrice de classe de perfectionnement dans le dix-neuvième arrondissement, le lundi après-midi (les psychologues n'ayant pas encore pénétrés dans les écoles, elle s'occupe du recrutement pour l'enseignement spécialisé, par passation de tests) ; et tous les vendredis, un professeur d'anglais dans le douzième arrondissement, conseiller paritaire. Quant à ma fonction dans son école, vu l'importance de la composition de celle-ci, outre les classes primaires, elle se dote d'une section commerciale, d'une seconde préparatoire à l'Ecole Normale et d'une classe de perfectionnement, il me revient donc de remplacer, toutes les absentes... (Nous sommes dans une école de Filles, aucun homme instituteur n'y pénétrera avant 1969).

Beaucoup plus tard, j'apprends qu'à la « foire aux suppléants» qui a lieu en début d'année... le sort m'a désigné pour faire partie du « cheptel» de Monsieur l'Inspecteur de la dixième circonscription, comprenant le secteur d'Aubervilliers, dixit la Directrice. Je remplace d'entrée de jeu, un professeur d'histoire en seconde... sans histoire... dans tous les sens du terme... il s'agissait de Napoléon III et de Concile Oecuménique. A la fin du cours, le troisième bouton de mon gilet reste dans ma main, seul exutoire à mon anxiété du moment... Le lendemain, l'institutrice de Fin d'Etudes qui ne me connaît pas, me croise dans l'escalier: « Mademoiselle, veuillez vous écarter, vous mettre le long du mur, et baisser les yeux lorsque je monte l'escalier... » Elle m'a prise pour une élève, et instruite sur la manière dont elle les traite... C'est ainsi que se fait mon « inscription» dans l'Education Nationale. Je crois que cette année là, l'enseignement que je dispense est très inégal, à la mesure de ce que l'on me propose... Ma préférence va au Cours Préparatoire. Tous les enfants ne sont pas allés en Maternelle, beaucoup manifestent leur envie d'apprendre et sont encore « vivants» ; la relation avec leur institutrice est d'une « humanité» normale. Seule classe de l'école à présenter ces qualités... Des autres, il ne me reste que peu de choses... sauf quelques étrangetés comme cette personne du CE 1 qui appuie sur le bouton de la sonnette avec un crayon, époussète sa chaise avant de s'asseoir, avec un chiffon sorti d'un sac en papier, ne touche jamais celui du tableau et désigne toujours une enfant pour effacer: elle a la phobie des microbes... ou bien cette titulaire de la classe de perfectionnement se déplaçant toujours très lentement, silencieusement, animée seulement d'un incessant clignement d'yeux? En contrepartie, mon enseignement reçu est grand! La classe de CP mise à part; les enfants s'ennuient profondément à l'école... quant à l'incongruité des Situations, elles m'empêchent de prendre trop au sérieux, la « Grande Dame Education Nationale ». Pourtant, elle « règne»... 12

En un an: que de découvertes sur la profession de « fonctionnaire », « fonctionnant »... : 1) Importance de la hiérarchie à respecter en priorité: - Quoiqu'il arrive évènementiellement, je dois en référer à Monsieur l'Inspecteur. - J'apprends à lui écrire. Toute correspondance doit commencer par: «J'ai l'honneur de solliciter de votre haute bienveillance l'autorisation de...etc ». Je ne mesure pas la portée de la formulation... elle m'amuse... c'est un peu comme si j'écrivais à Louis XIV... La prise de conscience ne se fera que lors d'une demande de congé pour maladie... Je la retourne dans tous les sens et en éprouve le non-sens: comment est-ce possible de demander une autorisation d'absence parce que malade? Le rire me sauve de cette soumission pernicieuse... 2) Je suis censée être apte, après un bac Philo, à dispenser un enseignement pluridisciplinaire à tous les niveaux... Ge refuserai cependant d'enseigner les maths dans le Secondaire, connaissant mon manque de compétences dans la matière...). 3) Le droit de me taire, face au rarissime privilège d'occuper un poste annuel, me rendant par la même: « taillable et corvéable à merci ». 4) L'avantage d'avoir un travail très varié: outre les remplacements, j'assure des accompagnements d'élèves, aux Arts Ménagers, au théâtre, au Louvre, etc je fais des courses pour l'école: je récupère des reproductions d'œuvres d'art allouées par la loi Barangé, au Palais de Chaillot; et pour le personnel, allant du cadeau pour le mariage d'une collègue: la future Mme Couderc, aux billets d'avion pour les Baléares pour les vacances pascales de « Mâdâme » la Directrice; personnage éléphantesque, théâtral, célibataire, proche de la retraite, aux imprévisibles sautes d'humeur et colères mémorables, mais qui « m'a à la bonne» fort heureusement pour moi, mon port d'attache étant dans son bureau! Elle m'y utilise souvent pour totaliser les points des bulletins des élèves du Secondaire et en faire les moyennes (résultat: grande amélioration de mon calcul mental! ) et comme « miroir» de ses opinions...

13

5) J'ai un aperçu de la difficulté essentielle de la fonction enseignante: « n'est pas enseigné, qui ne le veut pas », grâce aux élèves de la classe de perfectionnement du lundi. Rejetées de l'enseignement « normal », face à moi, elles n'ont aucun besoin du « faire semblant» utilisé en permanence par les élèves des autres classes, eux: normalisés! Parachutée, inexpérimentée au milieu d'elles, dans un temps fixe très court, un après-midi par semaine, pour exécuter des exercices préparés par leur institutrice, je ne suis, ni ne peux, me faire accepter... Incapacité de ma part 7 Pourtant, je semble réussir dans d'autres classes 7 Sont-elles folles 7 (Comme les appellent les autres enfants et le laissent sous-entendre les collègues 7) Leur comportement extérieur à la classe, peut y faire penser: elles courent à toute allure, criant, coupant et doublant les autres rangs, pour descendre et monter les trois étages vétustes, sans m'attendre, et s'amusent à grimper le long des rideaux paresoleil de la classe, jusqu'à mon arrivée... Pourtant, plusieurs raisons indiscernables encore, m'en font refuser l'idée... Ce n'est que beaucoup plus tard que je comprends que, ce qu'elles ne peuvent dire par la parole, bâillonnées par l'Institution (classées débiles légères...), elles l'expriment corporellement par leur comportement. Seule recommandation de leur institutrice: « il faut les tenir ». Mais j'ignore tout de leurs relations, de I'histoire de la classe, des relations avec les remplaçantes antécédentes 7 Ma situation « bâtarde », à l'emploi du temps serré, ne me permet pas d'en savoir plus. Je ne communique avec leur maîtresse que par écrit; hors temps scolaire, elle n'a « aucune» disponibilité! Conclusion: inconsciemment dans le présent, elles ne sont que « coupables» d'être « hors normes », et moi, de ne pas les « maîtriser»... 6) J'ai un aperçu du sadisme pervers dont est tissé notre enseignement.. . Au début du remplacement dans le douzième, le vendredi, le Directeur me signifie que le professeur conseiller paritaire, n'est absent que l'après-midi... par conséquent, le matin, en vue de 14

ma « formation » (en réalité prétexte pour ne pas changer les conditions du poste que j'occupe.. .), m'affecte à tour de rôle dans les Cours Elémentaires, avec pour mission: observer et exercer. .. A l'issue de la première matinée, il s'enquiert de savoir quel élève fut le plus insupportable ou le plus remuant, naïve, je donne un nom. Il fixe alors un rendez-vous à 11h30 à l'élève et à moi-même, dans son bureau. A l'heure dite, il ferme la porte à clé, met l'enfant à plat ventre sur ses genoux et lui administre une fessée, qui me laisse coite! Après le départ de l'enfant qui sort rouge, honteux, retenant ses larmes, accompagné des menaces directoriales, il s'adresse à moi: « Vous voyez le secret de la réussite dans notre métier c'est: « sans trace et sans témoin! »». Je sortis, honteuse moi aussi, sans une parole parce que sans voix, la rage au cœur, complice malgré moi de cet acte indigne... de ces paroles révoltantes, et témoin muet... Rage silencieuse qui me remémore en l'écrivant, cette autre scène, gravée dans ma mémoire depuis l'âge de 8 ans: Juillet 1945 - Avant ou après l'euphorie du 14 juillet? Mais le drapeau fabriqué maison de trois tissus disparates assemblés, montés sur un manche à balai, flotte encore sur le balcon à l'étage. En cet après-midi très beau et chaud, une agitation et un brouhaha inhabituels, supérieurs à ceux du marché des jeudis et dimanches sur la place proche de chez nous, et dont seul un square nous sépare, parviennent à nos oreilles. Je n'ai plus souvenir des aller et retour, ni avec qui? Mais je revois la scène: une estrade trône au milieu de la place « couverte» de monde, inondée de soleil, une chaise en son centre sur laquelle une femme est assise, le coiffeur (chez lequel nous allions) s'affaire autour, coupant ses cheveux très courts, puis les rasant à la tondeuse, et un autre homme, peint une grosse croix gammée rouge sur toute la surface du crâne dénudé, quand elle se lève, elle est pieds nus, couverte d'une grande et grossière chemise longue. Elles se succèdent à quatre ou cinq? Une seule crie, se débat, les autres se laissent faire, tête basse ou l' air absent, puis elles sont reliées entre elles par une grosse corde autour du cou, et « promenées» dans la rue 15

principale, tandis que la foule, parmi laquelle je vis des institutrices de l'école, les invective et leur crache dessus... A ma question pourquoi ça 7 Ma mère répond sur un ton qui la laisse close: « Elles ont été avec les Allemands». Je suis stupéfaite, me sens très « seule », de cœur avec elles, et rentre à la maison... J'avais entendu ce même coiffeur, dans son salon, coiffant soldats et officiers allemands, se vanter de boire du champagne et aller au casino d'Enghien ou à Paris, avec eux; j'avais entendu mes Parents et d'autres gens le qualifier de « collabo »... Et c'est lui qui coupe les cheveux de ces femmes 7 Témoin muet, mineur, de cette scène amorale et injuste, j'en ressens confusément toute l'indignité humaine, j'y assiste physiquement, mais la refuse de tout mon être dans ma tête d'enfant, j'y suis, mais n'en suis pas... Octobre 1956, je fais partie de l'Education Nationale mais je n'en suis pas... question d'éthique... Liée par ma situation administrative, mon emploi de fonctionnaire, mais libre humainement et citoyennement, s'ancre en moi une détermination profonde: je ferai mon devoir, mais interdiction d'outrepasser mes droits... De quels droits les hommes s'arrogent-ils du pouvoir sur d'autres 7 Dans ces deux exemples si lointains par le temps et si proches par leur « véracité », je ne vois que la suprématie physique et la perversité des situations qui les permettent, sans moralement les autoriser... En 1945, comme en 1956, chaque écolier continue quotidiennement d'écrire un « précepte» de morale sur son « cahier du jour »... Quel est l'impact de cette écriture imposée par des hommes et des femmes ayant une telle conduite et participant à de telles actions 7 Quel enseignement réel pour cet enfant et celle que je fus, sinon celui de la perversion sous couvert de la morale et de la citoyenneté 7 Quel apprentissage pour un être en devenir 7 (Comment s'étonner des adultes que nous sommes 7)

16

Comment choisir pour un enfant, entre, ce qui est dit et ce qui est agi? A onze ans d'écart, la situation historique, familiale, économique est changée, mais la morale véhiculée par l'école reste identique, et sur deux niveaux: celui des mots et celui des actes, vidant les mots de leur sens, par l'obéissance à ces lois: - Irrespect de l'autre. - La raison du plus fort est toujours la meilleure. - Mépris du plus faible. - Loi du silence. - « Pas vu, pas pris ». Quelle crédibilité les enfants peuvent-ils accorder aux dispensateurs de mots et de maux? Quels choix ont-ils entre le dire et l'agir quand eux-mêmes « sont agis»? J'aurai l'occasion d'y revenir... au travers d'exemples jalonnant mon parcours d'institutrice. Avant de poursuivre, faisons un petit détour par mes premiers souvenirs d'école?

17

CHAPITRE

II

Premiers souvenirs personnels

de l'école

Issue d'une famille de cinq enfants: catholique de tradition, côté maternel, athée côté paternel, implantée dans la banlieue nord parisienne, je passe naissance, enfance et adolescence dans une petite ville au bord de la Seine, petite bourgeoise, aux quelques traces historiques, sans caractère spécifique sinon, qu'y sont établis de quoi exciter la curiosité de ses habitants: une maison de santé (dite de Fous) très fermée; et les studios de Cinéma Eclair, très ouverts, quartier où nous habitons. Petite ville coincée entre au nord une grande ville historique, industrielle, noire, ouvrière, « grouillante », commerçante et au sud, une ville résidentielle, petite et grande bourgeoise, riche, avec Thermes et Casino, calme, verte et lacustre. Très tôt, mon appartenance à la place du milieu dans la fratrie, une sœur et un frère aînés, deux frères puînés; m'ouvre l'esprit et me permet des identifications, aucune à part entière, car je ne suis incluse sauf quelques exceptions, ni avec les deux grands, ni avec les deux petits. Je connais l'école maternelle très tôt. Ma sœur aînée la quitte, quand mon frère aîné y arrive. Impossible pour lui de quitter sa mère, la seule issue d'acceptation possible, que moi, de dix-huit mois sa puînée et qui avait déclenché sa jalousie, y entre aussi. Donc, à deux ans, deux mois, en 1939, sans aucune difficulté (dixit ma mère), je mets le pied dans l'école. Peu de souvenirs, sinon celui du contraste du lieu de la cour: ensoleillé, endroit « riant », avec plein de petits cailloux 18

colorés que je trouve jolis, en son centre, une haie de troènes que j'assimile à des arbres, derrières lesquels on peut se cacher; et celui des classes: noir, sombre, silencieux, avec des fenêtres à petits carreaux montant «jusqu'au ciel», des classes sans plafond, parce que trop hauts... où défilent des mots sans sens; les visages de deux institutrices se situent dans la cour aussi. 1942: Dernière année de Maternelle: changement d'espace pour la Grande Section. Nous occupons un bâtiment communal situé dans la rue principale réputée dangereuse, parce qu'étroite et très passagère, au rez de chaussée, avec une cour beaucoup plus grande, où nous pouvons jouer plus librement, parce que plus à l'abri du regard des Institutrices. Malgré l'inconfort des classes, aux dires des adultes, j'aime cette école à cause de sa porte cochère en bois, semblable à celle de la ferme derrière chez nous, elle me paraît plus accueillante que celle des «vraies» écoles parce que différente; les autres: Maternelle, Primaires Filles et Garçons, sont toutes semblables, ici, pas besoin d'appuyer sur un bouton mystérieux qui déclenche l'ouverture automatique, il faut faire le geste d'ouvrir et pousser physiquement la porte, livrant passage dans un bruit de « ferrures ». De l'enseignement... il ne me reste rien! Des relations avec les Institutrices, ma mémoire ne me restitue que de m'être faite « grondée» (mot encore usité à l'époque) par mes parents, parce que la maîtresse leur avait raconté un de mes jeux dits, imaginaires dans la cour, avec le fils d'une institutrice de l'école de Filles, en fait, j'avais mimé une de leur scène de ménage plutôt violente! 1943 : Entrée à l'école primaire de Filles du Centre. La cour est petite, avec de beaux marronniers, mais cimentée, les WC sont à la turque avec porte sans fermeture; les bâtiments en meulière à l'intérieur, pierres noircies à l'extérieur, les classes sombres, avec toujours de hautes fenêtres à petits carreaux, renforcées de barreaux côté rue, munies de poignées inempoignables par les enfants de six ans que nous sommes, seule, la classe de CM2, prise sur les logements administratifs, a portes et fenêtres, aux dimensions « normales ». 19

Souvenir du CP: Comment j'apprends à lire? L'institutrice est une « nouvelle» (dixit ma sœur), jeune, pas très belle avec une impression de trop de rouge à lèvres ou du rouge à lèvres sur des lèvres trop grosses? Une voix forte, qui peut crier avec une puissance semblable à celle du souffle du loup dans les trois petits cochons du film de W. Disney! Ça va, la seule chose que je n'accepte pas, les coups de règle sur les jointures des doigts, lorsque nous ne suivons pas la ligne de lecture avec l'index, ou que nous bavardons avec une voisine pendant la leçon jusqu'à ce que... un jour, un coup de règle plus violent, me fait saigner... la douleur oubliée, je tiens ma « vengeance », sûre que mes parents vont venir « attraper» la maîtresse... Erreur grossière... mon père m'octroie une « raclée », en sus, parce que si cela m'est arrivé, c'est que j'ai fait une bêtise, donc mérité ce châtiment, sans explication possible. Je n'ai que 6 ans... je refuse d'endosser une quelconque culpabilité, je garde ma révolte intérieure pour moi, mais je ne me plaignis plus jamais... Octobre 1944, mon entrée en CEl est saluée par une voix nasale, un peu « caverneuse» : « Ben celle-là, c'est pas comme sa sœur, elle n'a pas un an d'avance!... » Cette voix sort d'une personne, grande, « mi-chevaline », mi-homasse », dégageant une impression de force impitoyable, aux yeux noirs vides d'expression, cerclés de bleu pâle, que je reconnaîtrai plus tard être un signe de vieillesse. Je ne l'ai jamais vu sourire, savaitelle? Tout au long de l'année, je reçois quelques paires de claques, aussi fortes que celles reçues de mon père, qui vous ébranlent le crâne et vous cuisent les joues, mais plus fréquentes.. .Hurlant de son organe puissant, faisant crouler les murs de la classe, car elle semble s'adresser à toute l'école, alors que ce n'est qu'à l'enfant de sept ans que je suis: « Tu seras nulle toute ta vie en calcul! ». L'année est « rude », dans tous les sens du terme, avec les derniers soubresauts de la guerre: alertes fréquentes, dont l'intensité des sirènes dépasse celle acceptable de notre appareil auditif et me semble pénétrer la moindre fibre de chair, nous happant avec elle; de l'école, nous gagnons les abris creusés sous le parc public proche. Le 20

« pourquoi» nous y allons m'inquiète. Une bombe étatsunienne destinée à détruire un pont sur la Seine, tombée par erreur sur la maison d'un médecin, a fait un grand trou dans lequel s'engouffrent tous les débris, il me semble alors, que, si une autre, tombe sur ces abris sans construction au-dessus, nous allons tous mourir? .. 1945 : CE2 (cours élémentaire, ime année), je retrouve la maîtresse de CP qui me paraît plus « gentille », elle crie moins. Peut-être me crois-je en terrain trop connu?.. en revenant de faire vérifier un exercice d'analyse grammaticale, je fais le pas de l'oie pour regagner ma place au fond, les élèves rient, encouragée, j'exagère tellement le mouvement que la pointe d'un de mes pieds galochés, heurte un coin de table, expulse l'encrier de son logis, entraînant quelques dégâts... Je me retrouve avec ma première vraie punition, à faire signer par mes Parents et la Directrice. Elle se justifie, je l'accepte très bien. Quelques amitiés commencent, mes notes en calcul sont moyennes, au moindre doute, je n'ai pas confiance. .. année), l'institutrice a eu ma 1946: CMI (cours moyen 1ère sœur comme élève, mais ne fait aucune blessure comparative. C'est une petite femme ronde, à la bouche pincée, aux rares sourires, mais d'humeur égale, sans parole désobligeante, au regard vivant, paraissant travailler seule de son côté et nous les enfants du nôtre, nos relations ne se croisant que sur le travail dont j'ignore, le pourquoi? Mais elle, semble le savoir..., alors, nous travaillons! De cette classe, je garde le souvenir d'une atmosphère bizarre, atone, pas de cris, rien de « marquant », ni en conduite, ni en travail... Toute l'année, nous avons un professeur de chant, souriante, vivante qui nous fait désirer ses demi-heures, agréables et trop courtes. Nous chantons A la Claire Fontaine, Santa Lucia, «L'amour de moi» et «Robin m'aime» en canon... « agrément» supplémentaire si, la chance nous désignait, pour porter le guide-chant dans la classe suivante.. . Autre bon souvenir: après Pâques, nous démarrons une fois par semaine des répétitions de mouvements d'ensemble, écoles de Filles et Garçons confondues, destinés à une 21

démonstration pour les Parents en fin d'Année Scolaire. Sur le stade, le plus grand de la ville, les « gueulantes» se perdent en plein air, se fondent, se diluent dans la masse enfantine, et ne nous gâchent pas le plaisir d'être un demi après-midi dehors... année), dit Cours Supérieur. 1947: CM2 (cours moyen 2ème Enfin quelqu'un avec une voix normale, plutôt douce, qui sourit... Ferme dans sa douceur... Je me classe entre deuxième et cinquième toute l'année... même les résultats en calcul sont plutôt bons... Je ne relaterai pas les années du secondaire. Le parcours de la sixième à la troisième se fait en C.E.G. (Collège d'Enseignement Général), pour se terminer au lycée d'Enghienles-Bains, expérimental, mixte, de la seconde à la terminale, où je découvre la liberté d'être et de penser, valeurs qui me font refuser le passage par l'Ecole Normale pour devenir Institutrice. Nulle en maths, bonne en Français, Philosophie et Sciences Naturelles. Moyenne pour les autres matières et surtout: « Montaigniste » irréductible! Bac Philo en poche, extrait de casier judiciaire n03 vierge; éléments nécessaires pour entrer dans l'Education Nationale, je fais ma demande. Ce sont les années de la Maternelle et du Primaire qui me paraissent les plus importantes et déterminantes dans la vie d'un enfant... La Maternelle n'étant pas obligatoire, je ne retiens que le Primaire du latin Primarius « qui qualifie ce qui constitue la base», le premier degré de quelque chose. Ce sont sur ses premiers enseignements reconnus socialement, que reposera tout l'édifice de l'adulte et qui décideront« de la tête bien faite ou de la tête bien pleine»... de I'homme debout ou de I'homme courbant la tête... Mais, l'expérience me le dément: peu importe Maternelle ou primaire, c'est dès qu'il pose le pied à l'école que cela commence. Mon travail de quarante et un ans me l'a prouvé, et c'est ce que je veux essayer de vous faire partager par le témoignage de mon expérience.

22

CHAPITRE III

Aubervilliers

Octobre

1957

J'apprends la veille de la rentrée, ma nouvelle affectation: école primaire de garçons dans la banlieue ouvrière d'Aubervilliers, près du Canal; dans une petite rue, avec: d'un côté Maternelle-Primaire Filles et Garçons et de l'autre: peu d'habitations, un petit terrain vague. Bâtiments en pierres noircies, d'un étage pour les Primaires, toits plats, le drapeau Français flotte au-dessus de chaque porte cochère vert foncé, toutes les fenêtres sont hautes, à petits carreaux, à épais barreaux, ronds, noirs. Seuls, les deux bâtiments en préfabriqué à l'extrémité de l'école de Garçons sont clairs, beiges et tout en longueur, avec deux rangées de fenêtres basculantes dont la transparence de la première moitié est annulée par du blanc. Les murs intérieurs sont peints en vert clair, les tables en bois blanc, inclinées, avec bancs attenants et double place, encriers de porcelaine blanche, planchers noirs au sol. Répartition des classes du CP au CE2 en triple niveau: Fort - Moyen - Faible; double pour les CMl CM2 Fort et Faible, et une classe de fin d'étude. Les collègues, avec une « ancienne », dominant les autres, me paraissent plutôt sympathiques, le Directeur, petit vieil homme élégant, toujours « tiré à quatre épingles », dirige l'ensemble d'une main ferme, d'un ton sans réplique... mais une certaine sensibilité perce sous la raideur du masque... L'atmosphère qui se dégage du groupe est plus ouverte que 23

celle de l'école de Filles d'oùje viens, sans doute à cause de la mixité, il y a autant d'hommes que de femmes... Je souhaite prendre une classe de base: un CP, mais interdite aux débutants, règle que Monsieur l'Inspecteur tient à faire respecter, me transmet le Directeur; (règle toujours en vigueur en 1997, de façon plus ou moins déguisée dans chaque établissement), elle m'est énoncée clairement: le dernier arrivé doit laisser choisir les anciens d'abord, et se contenter de ce qu' « on» lui donne, un CE2 faible en l'occurrence: vingt-huit enfants de huit à douze ans, dont personne ne veut. (Je saurais plus tard que les plus âgés venaient d'une classe de perfectionnement dissoute). La moitié de la classe se compose d'enfants étrangers: Italiens, Espagnols et Arabes. Pas de Z.E.P. alors, sans importance véritable. Monsieur le Directeur m'avertit que, si je dois commander des livres d'observation, je dois « choisir» ceux rédigés par notre Inspecteur et il va de soi, n'en faire aucun commentaire négatif. .. L'ensemble de la classe me paraît difficile... mais pas plus que d'autres... d'après les commentaires de mes collègues sur leurs élèves, entendus soit lors de la rituelle prise de café pendant la récréation du matin, dans une classe de CE l,l'heure du déjeuner à la cantine, ou pendant la récréation d'étude. Notre chef d'établissement se vante d'avoir de la discipline et le prouve, car, même s'il n'en est pas l'instigateur (je l'ignore), il perpétue les exercices de rituels disciplinaires dans la cour. Je dois les apprendre très vite, et pour se faire, m'acheter (matériel non fourni) un sifflet, tout le monde étant unanime, un de la police, ce sont les meilleurs... En début de récréation, chaque maître doit conduire son rang aux vespasiennes, les enfants se mettent par vagues de six, coup de sifflet, chaque vague part uriner... ainsi de suite jusqu'à épuisement du rang... Fin de récréation: long coup de sifflet: chaque enfant doit s'immobiliser et se taire comme « pétrifié »; trois coups prolongés: tous se rendent devant la porte de leur classe ou au lieu assigné pour ceux du premier étage, ils forment deux files parallèles, corps orienté vers le

24

maître « siffleur», pieds serrés, bras droit tendu jusqu'à l'épaule du voisin; coup de sifflet: ils se tournent vers leur classe ou dans le sens où ils vont partir, trois coups brefs: ils se resserrent les uns sur les autres et sont livrés à leur maître respectif... Si un des exercices n'est pas exécuté assez rapidement, ou qu'un élève bavarde, ou ne le fait pas, ou qu'un ou plusieurs font trop de bruit en plaquant leur bras le long du corps, dans le meilleur des cas, un tonitruant « autant» se profère et tous recommencent. Dans le pire des cas, suivant I'humeur du maître de service ou au-delà de trois répétitions, se déclenchent les exercices répressifs des bras et des mains: « sur la tête, en l'air, ; tête en l'air, etc » dans un épais silence lourd, coupé par la stridence du sifflet accompagnant les ordres, se terminant par « mains au dos». La durée dépend du bon vouloir de l'exécuteur, de son degré de sadisme, il suffit quelque fois qu'un enfant tousse, pour déclencher ce type d'exercice... Idem lorsqu'une bagarre se déclare dans la cour, les enfants scandant autour « du sang! du sang! », coup de sifflet et clameurs retentissent: « tête en l'air, tête en l'air», ou lorsque le ton monte à la cantine et atteint un bruit insupportable pour les surveillants. (Les enfants sont par table de vingt, plus de deux cents,... dans un immense préau très haut de plafond, faisant caisse de résonance). Là encore, fréquence et durée des exercices entièrement soumises au « bon vouloir» et au sadisme du déclencheur... (Actuellement... ces comportements ont disparu...) Il y a quarante ans, la violence est-elle absente de l'école? N'est-elle que d'un seul côté ou des deux? Et dans le cas de la fessée « directoriale» ou autre, que penser de la réponse physique d'un adulte à une conduite morale d'enfant? D'autres exemples tout au long de ce livre parleront d'eux-mêmes... Pourtant, chaque matin, mes collègues et moi, faisons écrire une maxime de morale, dont certaines concernent le respect à autrui... Prise dans les maillons du règlement généré par l'Institution, je ne pense pas, je transmets le savoir, la contradiction ne m'effleure même pas. ..

25

Ayant un nombre suffisant de jours de travail pour passer du statut de suppléante, à celui de remplaçante... se profile alors le C.A.P. I pour cette année, sans avoir le temps de me demander si je le souhaite ou pas... d'autre part, début novembre, une leucémie est détectée chez André, un de mes élèves de dix ans, nous sommes en 1957, il est condamné... Le jeudi (ex-jour de congé) avant les vacances de Noël, je lui porte un train électrique dont il rêvait... seulement (son père est ouvrier, sa mère élève leurs six enfants)... offert par une collecte réalisée dans toute l'école. Choc terrible pour moi: André a de nombreuses transfusions de sang et un traitement, je le retrouve bouffi, ses cheveux flamboyants et ses yeux marrons foncés font ressortir son teint diaphane... d'enfant remuant, il semble devenu mou? Un demi-vivant... En sortant de chez lui, je ne retiens pas mes larmes... Au deuxième trimestre, je me lance à « corps perdu» dans cette histoire de C.A.P., ce qui entraîne « ma » première « inspection» le 31 janvier 1958 et la passation de l'examen, le 2juin. Les collègues ont autant peur que moi, sinon plus de cette épreuve annoncée... Cela va du clin d'œil complice de celui « inspectable », aux recommandations paternalistes d'anciens et du Directeur, mais pas un jour ne passe, sans qu'il n'y soit fait allusion... La première Inspection, surprise, comme il se doit alors, (et ce... jusqu'en 1969), se déroule sans histoire, je n'en comprends pas le sens, d'autant plus que celui que j'imagine être un « surhomme» ou peut-être un guide dans cette difficile tâche d'enseigner, m'apparaît comme un vieil homme rond, peu concerné, plutôt bonhomme, malgré le petit air supérieur qu'il dégage et ne me paraissant justifié, que par l'empressement et la déférence dont il est l'objet, dès qu'il pose le pied dans l'école!... Il me formule des critiques isolées dans chaque matière, sans grande importance, qui peuvent être faites par n'importe quel auditeur adulte moyen. Il ne m'apporte rien pour exercer mon métier... Il me note... mais note secrète! Communiquée seulement en fin d'année! Chaque Inspecteur
I

Certificat d'Aptitude Pédagogique.

26

dispose d'un nombre de points annuels qu'il répartit au fur et à mesure de ses Inspections, ce qui peut l'amener à diminuer ou augmenter les notes suivant le quota de points restants en fin d'année! Pourquoi cet affolement général pour mon C.A.P. ? A quoi sert la note d'examen qui me sera attribuée indépendamment de l'autre? La perspective de celui-ci, commence à prendre la tournure de la préparation d'un spectacle, quant à la mise en scène... « Est-ce que t'as pensé aux plantes?» « Qu'est-ce que tu vas faire? » « Je peux te prêter» etc Tout est réglé minute par minute, le matériel passé en revue, quant aux enfants, le Directeur en sort de la classe, deux d'office, le jour dit.,. pour ne pas perturber l'examen! (En 1997, toujours d'actualité, cette pratique est même en augmentation depuis, les Inspections n'étant plus « surprises », mais annoncées...) Plus la date approche, et plus je semble perdre le contact avec mes élèves... Le jour J, je ne vois aucune différence entre la première Inspection et ce passage, sinon que je suis moins sûre de moi, je ne suis qu'actrice face aux spectateurs, toute à « mon test» qui n'a d'intérêt pour personne, sauf en référé aux Instructions Officielles, et que la « pièce» dure plus longtemps, la présence de l'Inspecteur aussi... A 16 heures, je comprends au sourire de satisfaction du Directeur que je suis reçue, que l'honneur de son établissement est sauf? Qu'il est un bon Directeur? Que cela est bon pour le classement de son école au milieu des autres et de leur rivalité? Bref... il me transmet ma note: 12 ! Bof! Demain resurgiront toutes les difficultés de la classe, ayant laissé le masque de sourde et aveugle dans les coulisses... je retrouverai les enfants comme après une longue absence, avec la priorité de la lancinante question, comment faire pour les intéresser? L'intérêt de mes collègues pour le travail, retombera au niveau zéro. Me voilà inscrite membre à part entière de l'Education Nationale administrativement, avec un certificat d'aptitude pédagogique, me déclarant « capable d'enseigner» dans les écoles Primaire et Maternelle.

27

Mais il reste peu de temps... j'assiste à une distribution générale des prix pour Aubervilliers. Enfants, Enseignants, Parents endimanchés montent sur l'estrade municipale... Bilan: Cette deuxième année, d'apparence conforme au type d'enseignement courant, ne me voit pas davantage « partie prenante» de l'Institution, malgré l'assurance de la place qui m'y est faite, mais voit grandir mon désir d'être institutrice « vraie» auprès des enfants, mais comment? Elle passe très vite, pour plusieurs raisons: - Les nombreuses difficultés de mener cette classe, tant par l'hétérogénéité des âges physiques que mentaux, dans laquelle je dois travailler chaque matière correspondant au niveau CE2, conformément aux 1.0.1 et les inculquer aux enfants, qui ne font que subir. Bien sûr, de petites choses les intéressent, mais si peu en regard de ce qui est dispensé sur une année! - Le « cadre» fixe de fonctionnement, se double d'une rigidité écrasante. - Les services généraux à assumer, sont plus conséquents qu'actuellement, dans ce cas présent, organisés par le Directeur pour l'année, groupés sur la même journée, afin que personne n'oublie... exemple: - Ouverture des portes et surveillance: 8h -7 8h30 / 12h45 -7 13h - Surveillance de la cour: 10h -7 10h15 / 14h30-7 14h45 Pour financer mes projets vacances, j'assure en plus la cantine tous les jours de Il h30 à 12h45; l'étude trois fois par semaine de 16h30 à 17h30, avec un service supplémentaire de cour, deux fois par semaine de 16h à 16h30; et un cours pour l'apprentissage du français à un groupe de Siciliens, deux fois par semaine, de 18h à 19h30. Certaines journées de services, requièrent ma présence avec les enfants sans discontinuer, de 8h à 17h30 - ne pouvant satisfaire mes besoins naturels les plus élémentaires, de 7h30, heure de départ de chez moi jusqu'à 17h30 - s'il est maintenant normal d'en parler, à cette époque:
I

Instructions

Officielles.

28

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.