ECOLIERS D'HIER EN AFRIQUE CENTRALE

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Pour qui cherche à comprendre la psychologie des enfants et adolescents d'Afrique, la première tâche consiste à les faire s'exprimer le plus librement possible à propos du monde dans lequel ils évoluent : leur famille, la société des pairs, l'école. Tel a été le projet de l'auteur durant ses séjours à Brazzaville, à Lumumbashi et à Kisangani, donc dans les deux Congo, dans les années 60 et 70. Si les conditons extérieures ont connu des bouleversements, les structures de base de la personnalité s'avèrent elles d'une remarquable stabilité.
Publié le : vendredi 1 octobre 1999
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EAN13 : 9782296396050
Nombre de pages : 288
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Ecoliers d'hier en Mrique Centrale

Collection Études Africaines

Dernières parutions

Yao ASSOGBA, Jean-Marc Ela. Le Sociologue et théologien africain en boubou. Oméga BAYONNE, Jean-Claude MAKIMOUNAT-NGOUALA, Congo-Brazzaville: diagnostic et stratégies pour la création de valeur. ' Albert LE ROUVREUR, Une oasis au Niger. Samuel EBOUA, Interrogations sur l'Afrique noire. Constant VANDEN BERGREN et Adrien MANGA, Une introduction à un voyage en Casamance. Jean-Pierre YETNA, Langues, média, communautés rurales au Cameroun. Pierre Flambeau N' GAYAP, L'opposition au Cameroun. Myriam ROGER-PETITJEAN, Soins et nutrition des enfants en milieu urbain africain.

Pierre ERNY

Ecoliers d'hier en Afrique Centrale
Matériaux pour une psychologie

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8267-8

Table des matières
In trod u ctio n

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

Il

I. Des étudiants congolais racontent leur jeunesse (Kisangani, 1971-73)

15

1. A l'arrière-plan: l'univers coutumier

17

Venue au monde et identité personnelle. . .. .. . .." 17 Sorcellerie 19 Phénomènes de possession 27 Vivants et défunts... 29 Transmission des croyances et des pratiques.. .. 31 Initiations 34 Conflits de croyances '" 35 Transpositions en contexte moderne 36

2. La famille
Figures paternelles Polygynie Frères et sœurs... ... '" Grands-parents Instabilité familiale
Matrilinéat.

39

... ...

40 44 45 46 ...48
51

.. .. . . . . . . . . . . . . . .. . .. . . . . . . . . .. ... .. . .

3. L'école

53

L'entrée à l'école 53 Moeurs scolaires 56 Les maîtres ... 58 Pédagogie 61 L'école secondaire 67 Instabilité scolaire 72 4. Des religions en compétition. . . . . . . . . . . . . . ..75 5. Quel avenir?... .. . . .. .. .. . . .. .. . .. . .. .. . . .. . .. 86

7

II. Ecoliers d'hier à Brazzaville (1963-1965) 1. L'univers familiaL Images de lamère
Images du père. .. .. . . . .. . .. . . .. . .. . . . . . . .. . . . . . ..

91 94 94
96

Un oncle maternel omniprésent Images des grands-parents Souhaits relatifs à l'éducation Données quantitatives

101 111 .113 114

2. Aspects de l'univers affectif et moraL
L'atmosphère du milieu Bonté et méchanceté Incitations morales Défenses et sanctions Sentiments et vie morale a. Joie et tristesse b. La peur c. La "honte" Conscience et culpabilité ... ... ...

120
120 122 126 128 132 ..132 133 141 150

...

......

3. Aspirations professionnelles
Elèves de l'école primaire Collégiens Les métiers de l'enseignement Les métiers de la santé. .. ... .. .. .. . .. .. . . .. .. .

155
158

... 160
161 162

Remarques 4. Attitudes et conflits
Conflits de générations...
Attitudes au moment

164 166
.. .. . .. .. . .. . . .. . .. . .. ...
167

du mariage.

. . . . . .. . . . . . . .. 169

Attitudes face à la maladie Attitudes face aux ancêtres
Conclusion.

...173 .175

.. . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .177

8

III. Dessins
Dessins libres

181
.. .. .. .. .. .. ... .. ... .. .. ... ... 182
..186 .187 189 192
" . . . . . . . .. .. . . .. . . . '" ... .196

Le dessin du bonhomme Le dessin de l'arbre Le dessin de la famille Observations d'ensemble
Conclusion.. . .. . " . . .. ... .

IV. Images de l'homme blanc
Enquête
Enquête

197
. .. . . .. .. ...202 '" "
'" . . . .. . . ..
} 99

à Brazzaville.
à Kisangani.

.. . ... .. .. . .. . ...

. . . . . .. . . . . . .,

Références historiques et socio-politiques... . ..204 Situation coloniale ..206 Situation post-coloniale ..210 Perception du Blanc 211

Processus d'identification
Le Blanc comme "diable" Fantômes et revenants... ...
Le Blanc esclavagiste et cannibale.

'"

...216

217 222
. . . . . . . . . . . . . . 222
228

Métamorphoses.
Conclusion..

. . .. . . .. . . . . .. .. . .. . ... . . . ... . .. . . .. 226
...........................
'" . .. . . . .. . ... . . . . .. . . . . . . .229

Une contre-épreuve..

. . . . .. . .. . . ..

V. Cheminements de la personnalité 1. La logique de la société coutumière L'univers coutumier Éducation traditionnelle et personnalité

233 234 235 237

2. De l'interpénétration des cultures
Rencontre des cultures et éducation.

243
...251 257 267 275 9

. . . . . . . . . . . ..246

Les mécanismes enjeu 3. Un univers bipolaire Annexes: L'initiation chez les Tchokwé Bibliographie ...

Introduction
Depuis qu'elle fut introduite en Afrique Noire, l'école a connu une évolution rapide et contrastée. On est allé du rejet à l'exaltation, puis à nouveau à la suspicion. La vie des écoliers n'y a pas toujours été de tout repos. J'ai été mêlé à cette vie scolaire et universitaire pendant plusieurs années et de plusieurs manières, comme enseignant et comme chercheur, de près et de loin, en quatre pays différents. Cela m'a permis d'accumuler un grand nombre d'observations qui, soit n'ont jamais été publiées, soit sont difficiles d'accès, soit méritaient d'être regroupées, recoupées et retravaillées. On ne trouvera pas dans le présent ouvrage une étude systématique, sociologique, psychologique ou ethnologique de la question, mais un certain nombre d'approches n'ayant entre elles qu'un lien ténu, centrées sur ce que disent écoliers, élèves et étudiants quand on les laisse s'exprimer le plus librement possible. Ces observations datent pour la plupart des années 60 et 70. Elles sont donc relativement anciennes, alors que les conditions extérieures changent si vite. Sont-elles pour autant sans intérêt? Je ne le pense pas. D'abord un regard en arrière est toujours éclairant. Ensuite il faut bien se dire que si les données socio-politiques se transforment parfois avec une rapidité déconcertante, ce qui relève des représentations sous-jacentes, de l'arrière-plan culturel et des structures mêmes de la personnalité est d'une remarquable stabilité. 11

Les diverses contributions à ce volume, rédigées le plus simplement possible, peuvent être lues séparément. Elles rassemblent les traces laissées par des écoliers et des étudiants africains quand on les invitait à s'exprimer sur eux-mêmes et leur univers, ce qu'ils ont toujours fait très volontiers, parfois même avec un évident plaisir. Puissentelles éclairer quelque peu ceux qui en ont la charge de nos JOurs. Dans un premier temps on trouvera des extraits d'autobiographies d'étudiants du Congo-Kinshasa où ceux-ci parlent de leur enfance, de leur jeunesse, des milieux où ils ont vécu et de leur scolarité. Dans une seconde partie la parole sera donnée à des écoliers du CongoBrazzaville afin qu'ils nous parlent de leur famille et de leur vie quotidienne. En troisième lieu seront évoquées les aspirations professionnelles d'écoliers et de collégiens. Le quatrième chapitre sera consacré à des dessins recueillis en classe. et qui constituent aussi un langage digne d'intérêt. Enfin, en dernier lieu, je traiterai de l'image que l'enfant noir se faisait alors de l'homme blanc. La question sous-jacente a toujours été: Qui sont ces écoliers rencontrés alors en Afrique Centrale? Comment perçoiventils les différents milieux (familial, scolaire, villageois ou urbain) dans lesquels ils évoluent? Que se passe-il dans leur tête, que pensent-ils, qu'imaginent-ils, que ressententils ? Le but lointain de ce travail est évidemment d'ordre psychologique. Mais on ne peut parler de psychologie tant que les données ethnologiques et sociologiques relatives à un milieu ne sont pas en place. Et à cela j'ai essayé de contribuer en laissant autant que possible la parole aux intéressés eux-mêmes. L'objectif poursuivi tout au long de cette recherche était de repérer les thèmes dominants de l'univers mental des jeunes Congolais. Il me semblait que c'était là le premier pas souvent négligé d'une investigation psychologique tenant compte au mieux des réalités culturelles. Il 12

m'arrivera de faire état de quelques données quantitatives élémentaires quand l'occasion s'en présentera ou quand elles peuvent apporter un éclairage utile. Elles ne sont pas essentielles dans le type d'investigation tel que je l'ai conçu, et il ne s'agira que d'approximations. Il m'arrivera aussi de faire état de techniques projec~ tives très simples, phrases et histoires à compléter, tou~ jours dans le même but: faire apparaître une thématique. Je n'entrerai pas dans la discussion théorique autour de la notion même de projection. On peut évidemment se de~ mander ce qu'expriment exactement des propos que, par exemple, un locuteur ou un scripteur attribuent à des personnages imaginaires. Dans quelle mesure y sont-ils euxmêmes impliqués? Il est très difficile de le préciser. Un tel discernement a de l'importance dans le cas d'un psychodiagnostic individuel, mais en a moins dans celui d'une recherche sur l'univers mental d'une population. Mon matériel concerne essentiellement deux pays: le Congo-Brazzaville et le Congo-Kinshasa, culturellement proches l'un de l'autre: il s'agit toujours de l'immense cuvette congolaise et de populations dont la majorité est de langue bantoue. Comme le second de ces pays a changé de dénomination à deux reprises, il sera question de Zaire quand le contexte l'exigera. Une fois de plus, ces deux Etats se débattent, au moment où je rédige, dans les pires convulsions de la guerre civile. Je rêve parfois à ce que sont devenus tous ces écoliers, ces collégiens et ces étudiants dont on trouvera les propos ci-après, et qui aujourd'hui ont autour de cinquante ans. Combien d'entre eux ont laissé leur vie dans des combats fratricides? Et quelle déception ce doit être, quand on sait qu'on est citoyen d'un pays riche, aux potentialités immenses, et qu'on se traîne dans une misère due uniquement à la bêtise des hommes! Cet ouvrage a en tout cas été pour moi une manière de penser à eux.

13

I. Des étudiants congolais racontent leur jeunesse (Kisangani, 1971-1973)
Le riche matériel autobiographique que j'ai ramené de mes séjours à l'Université Officielle du Congo à Lubumbashi et surtout du campus de Kisangani de l'Université Nationale du Zaïre dans les années 1970 à 1973 a été exposé dans Sur les sentiers de l'Université. Autobiographies d'étudiants zaïrois (1977) et divers articles. Ce dernier ouvrage n'étant plus disponible, j'en reprendrai ici une partie, la plus significative. A l'époque du "Congo belge", l'implantation d'institutions d'enseignement supérieur a beaucoup souffert des hésitations d'une politique tiraillée entre Flamands et Wallons, Eglises et Etat, cléricaux et laïcistes, Eglise catholique nationale et Eglises protestantes étrangères, Universités de Louvain, de Bruxelles, de Liège et de Gand. La première université (catholique) fut fondée en 1954 sous le nom de Lovanium à Léopoldville (Kinshasa), la seconde (d'Etat, mais d'inspiration plutôt anticléricale sur le modèle de l'Université Libre de Bruxelles) en 1956 à Elisabethville (Lubumbashi), et la troisième (protestante) en 1963 à Kisangani. Il faut y ajouter de nombreuses écoles supérieures à orientation professionnelle. Dans ce pays immense, dépourvu de cadres formés au moment de l'in15

dépendance et soumis à de longues années de guerre civile, ces institutions ont réalisé en peu de temps une oeuvre considérable. En 1971, j'ai assisté à la création de l'Université Nationale du Zaïre par suite de la nationalisation, du rassemblement et de la restructuration de l'ensemble de ces établissements, ce qui devait mettre fin à une évidente déperdition d'énergies et permettre des regroupements par disciplines en vue d'une planification efficace. Cette réforme présentait un caractère napoléonien manifeste, faisant de l'Université un instrument entre les mains d'un pouvoir autoritaire et centralisateur. En ce sens elle avait une portée essentiellement politique. Elle réduisait considérablement le pouvoir occulte de l'Eglise catholique. Malheureusement la situation intérieure au Zaïre ne fit que se dégrader au fil des années sur tous les plans, de sorte que cette réforme audacieuse et sans doute nécessaire ne put porter les fruits qu'on était en droit d'en attendre. Peu à peu, face aux carences d'un l'Etat exsangue et corrompu, les initiatives privées ont repris le dessus jusqu'à occuper la quasi totalité du terrain. En 1971, à Kisangani, j'ai fait cours en première année de psychologie et de pédagogie à 800 étudiants originaires de tout le pays. C'est auprès d'eux que la plupart des autobiographies ont été recueillies. Dans leur immense majorité ils étaient d'origine modeste, principalement paysanne, et issus de familles nombreuses. L'âge moyen d'entrée à l'Université devait se situer entre 21 et 22 ans, dans la mesure où l'on pouvait accorder quelque crédit à ces indications d'âge, chacun ayant plusieurs actes de naissance à sa disposition qu'il utilisait au mieux en fonction de ses intérêts du moment. Les diverses ethnies étaient inégalement représentées, les originaires du Bas-Congo, de la région de Bandundu et du Kasaï étant proportionnellement plus nombreux. Les étudiants qui parvenaient jusqu'à l'Université étaient les rescapés d'un système terriblement sélectif. Sur 1000 enfants entrés dans l'enseigne16

ment primaire en 1961, 154 seulement arrivaient en sixième année, ce qui représente un taux d'élimination de 85 %. Parmi les élèves admis dans le secondaire en 1966, 6 % seulement arrivaient en terminale. Dans l'enseignement supérieur lui-même était en usage un système d'examens draconien. L'attribution des bourses dépendait bien entendu de la réussite (ou d'un père ayant le bras suffisamment long). Les conditions de logement en cité universitaire ou en ville étaient dans l'ensemble plus que précaires. C'est à ces étudiants que j'ai laissé le choix entre une dissertation et une autobiographie: ils ont tous opté pour l'autobiographie, certaines d'entre elles atteignant une cinquantaine de pages.

1. A l'arrière-plan : l'univers coutumier
Au contact des étudiants zaïrois, alors pour la plupart d'origine villageoise, j'ai été fortement impressionné par le fait que pour eux l'univers coutumier demeurait extrêmement proche. Certes, ils n'en avaient pas toujours une connaissance très précise, ils avaient même pris à son égard une distance décisive, mais psychologiquement ils en demeuraient très marqués. Il continuait à former comme la toile de fond de leur existence. Aux yeux de l'ethnologue, les thèmes ainsi évoqués sont sans doute classiques; l'intérêt réside dans la manière dont les choses sont racontées par des personnes qui justement n'ont aucune formation ethnologique. Venue au monde et identité personnelle
de la fête de Noël, ma future mère se rendit au lac Maïndombe pour la lessive. Tout à coup, un gros serpent lui passa entre les jambes. Prise de peur, elle cessa de nettoyer les habits. Le soir, elle raconta à son jeune mari son aventure. Quelque temps après elle s'aperçut qu'elle avait conçu." 17

- "La veille

le jour de ma naissance, mon père me donna un nom signifiant 'Juge", en mémoire de mon grand-père, juge coutumier d'une éloquence célèbre. Mes parents prétendent qu'en moi c'est lui qui est revenu au monde. En effet, quelques mois après sa mort, ma mère partit un jour déterrer des patates douces près de son ancienne maison. Tout à coup, un long serpent sortit de la case et se dirigea vers elle. Prise de peur, elle s'enfuit en laissant sa machette. Le serpent s'enroula autour de l'outil, puis rentra dans la case. Maman ramassa ses patates et sa machette et retourna chez elle. Le soir, elle mangea de ces patates et fut saisie d'une violente fièvre avec maux de tête, ce qui l'obligea à garder le lit plusieurs jours. Une fois rétablie, elle s'aperçut qu'elle était enceinte." - "A ma naissance, je fus pris pour un prématuré, mais cette impression fut démentie par ma croissance très rapide. Un jour mes parents me laissèrent dans les bras d'une de mes tantes paternelles éloignées pour se rendre en brousse. Cette personne me pressa les côtes en vue de m'étouffer. Ce fut une si grande tristesse quand mes parents à leur retour me trouvèrent gémissant et véritablement voué à la mort. Je ne me relevai de cette situation que par miracle. Cela m'a toujours fait estimer par les parents comme un enfant exceptionnel, un esprit réincarné pour vivre parmi eux. De plus, je suis dans cette famille le seul esprit du côté maternel, et de surcroît la propre mère de maman réincarnée. "Vous me demanderez peut-être comment on peut savoir que c'est tel mort et non tel autre qui est revenu. C'est parce qu'ici, chez nous, quand la femme conçoit, on a l'habitude de voir un des morts de la famille souvent en songe. Il vous tourmente ou au contraire vous favorise constamment de bonnes aubaines. De même, le sexe de l'enfant qui va naître peut être identifié par des manifestations extérieures. Quand on voit fréquemment des serpents en rêve ou en réalité dans la maison, l'enfant sera un garçon. Des crapauds annoncent une fille. "La personne de la famille qui m'a le plus aimé, c'est une vieille tante maternelle chez qui souvent je séjournais. C'est avec une bien grande affliction que je la perdis en 1952. Elle avait juré de venir se réincarner chez moi. J'ai mon cinquième enfant que je n'ai pas pu identifier avec un ancêtre, tellement 18

- "Dès

les signes qui ont présidé à sa naissance ont été flous, imprécis. Parfois je pense à elle sans pouvoir étayer mes suppositions."

Sorcellerie Les croyances en la sorcellerie ne sont pas propres à l'Afrique. Sans doute sont-elles même universelles. Elles occupent cependant dans l'univers mental des peuples bantous qui nous intéressent ici une place qu'on peut qualifier de centrale. Il est frappant de voir comment les incidents les plus divers sont reliés de la manière parfois la plus inattendue aux fantasmes de la sorcellerie. La crainte de l'autre, la jalousie, la méfiance, le soupçon, sentiments que l'on retrouve sans cesse derrière les apparences d'une sociabilité exubérante, surgissent au moindre événement frustrant. La peur d'être envié, maudit, manipulé, utilisé de manière occulte, "mangé", apparaît à chaque maladie, à chaque accident, à chaque échec, à chaque décès. "Les histoires de sorciers et de mangeurs de chair humaine dominent ma personnalité", écrit un étudiant. le jour même de la rentrée scolaire. On pense que c'est son grand frère qui l'a offert chez le nganga afin de devenir un éminent forgeron. On dira la même chose une année plus tard lorsque sa mère expirera pour avoir été mordue par un petit serpent, en plein jour, à la porte de sa maison. Evidemment, le frère aîné de notre camarade devint un grand forgeron, mais il finira par sombrer dans la folie. Ainsi, disait-on, l'hypothèseest vérifiée: il n'est pas parvenu à fournir d'autres victimes, alors
le voilà fou. " - "J'ai souffert d'une grave maladie en dernière année de l'école secondaire, dont l'origine fut détectée chez un des membres de ma famille. Avant je ne pouvais franchement pas gober ce genre d'histoires, mais maintenant, après avoir vu et entendu, je suis bien obligé d'y croire. Voici ce qui s'est passé. Après un mois d'hôpital, aucun changement n'est intervenu dans mon état de santé. Le médecin en avait marre, et je fus renvoyé pour 19

- "Un des grands élèves de notre classe rendit son âme à Dieu

continuer avec les traitements indigènes. Mais eux non plus n'apportèrent aucune amélioration. Ce cas tragique incita mon oncle à consulter un devin pour la première fois dans sa vie, car il n'y avait jamais cru jusque-là. "Après un long temps de réflexion et d'examen, le voyant détecta ma tante paternelle comme étant à la source de ma souffrance, et trouva qu'il n'y avait d'autre remède qu'un arrangement familial. Après convocation de tous les oncles et tantes, tant paternels que maternels, quelle ne fut ma surprise de voir la coupable se confesser sans qu'on le lui demande. Elle reconnut avoir été à l'origine de ma maladie sous prétexte que je n'allais plus leur rendre visite depuis que je les avais quittés au village. Elle jura de revenir sur sa décision de me faire souffrir. Le lendemain matin, j'étais complètement rétabli, au point que je regagnai immédiatement l'école et repris mon rythme normal comme si je n'avais jamais été malade." - "Quelques mois après ma naissance, ma grand-mère paternelle voulut me tuer en mangeant mon âme. J'ai souffert d'une diarrhée, et pendant cinq jours je n'ai plus tété ma mère. Le sixième jour, au soir, maman cherchait une de ses poules qui avait disparu mystérieusement. Comme c'est la coutume au village, elle maudissait le voleur, si voleur il y avait, lui souhaitant à pleine voix tous les maux possibles. Elle fut interrompue par le chef de centre qui lui dit: "Ne crie plus, ne te plains pas, car cette poule rachète ton enfant qui allait mourir." Maman se tut, et vers 21 heures il y eut un grondement terrible dans la chambre où je dormais à côté de maman et de ma grand-mère maternelle; tout d'un coup je sursautai et recommençai à téter. Le lendemain matin tout était redevenu normal. Certes, monsieur le professeur, vous vous demandez comment on a su que c'était ma grand-mère paternelle qui voulait me tuer. Eh bien, c'est elle-même qui l'a avoué quelques instants avant sa mort." - "Je me souviens encore comme si cela datait d'hier comment trois enfants de mon village et moi-même nous avons attrapé une terrible maladie d'yeux. En voici la cause. Nous étions au village pendant que tous nos parents travaillaient aux champs. Nous nous sommes enfermés dans une maison à la vue d'un homme réputé pour sa sorcellerie, Kimuka. Mais au lieu de 20

nous cacher silencieusement, guidés par moi, tous les quatre nous avons crié sur lui: "0 mu/oyi / 0 muloyi l" ce qui veut dire : "un sorcier! un sorcier". Kimuka, ébahi, s'est arrêté au milieu de la route et nous a regardés étrangement. Puis, d'un pas décidé, il est rentré chez lui. Nous avons quitté la maison et couru vers nos parents. Informés par nous-mêmes, ils nous ont grondés sévèrement. Trois jours après, nous attrapions tous quatre un terrible mal d'yeux qui ne nous permettait plus de voir. Menacé par les parents des trois autres, car j'étais le plus âgé, papa a été obligé d'aller voir Kimuka, soupçonné d'être l'agent du malheur. Contrairement à beaucoup de sorciers, celui-ci ne chercha pas à nier son action. Il semble qu'il aurait déclaré: "Si ce n'étaient pas des gosses, vos supplications n'y changeraient rien: je ferais d'eux de grands aveugles." Papa lui a alors donné un cadeau et est revenu. Il n'a pas fallu plus de deux jours pour qu'on soit rétablis."

- "C'est vers cinq ans que j'ai vécu l'événement le plus important de ma jeunesse. Nous retournions d'un voyage en ville. J'étais en compagnie de ma mère, de ma grand-mère et d'un cousin qui me portait de temps en temps. En chemin, je me suis souvenu d'une histoire qu'on racontait souvent au village: il s'agissait d'un garçon qu'on accusait de sorcellerie. Je me rappelle avoir dit à mes compagnons de route que j'étais moi aussi sorcier. Ma mère m'a grondé et ma grand-mère était comme frappée par un coup de foudre à la suite de cette "révélation". "L'incident semblait oublié. Puis il arriva un temps où j'eus des cauchemars la nuit. Je criais, me disait-on, et parfois il m'arrivait de dire: "Laissez-moi, laissez-moi !" Mon père, c'est-à-dire celui qui avait hérité de ma mère, m'interrogeait souvent après chaque cauchemar. L'entourage ayant appris l'incident survenu au retour de la ville, il en conclut que j'étais sorcier puisque je l'avais moi-même affirmé quelques mois auparavant. Aux incessantes questions qu'on me posait, je répondais que je ne savais rien de la sorcellerie, mais personne ne me croyait. "Voyant que la parole ne suffisait pas pour me faire dire la vérité, on se mit à employer toutes les méthodes de torture possibles pour me l'arracher. J'étais déjà en cinquième primaire lorsqu'on attacha un jour mes mains et mes jambes avec une
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corde à un piquet fixé au sol, puis on m'administra des coups de fouet. Ma réponse restait la même: "Je ne sais rien de la sorcellerie". Mais on ne me croyait pas, ce qui fit qu'à bout de souffle je prononçai ces paroles: "Tuez-moi comme mon père." Celles-ci provoquèrent une indignation totale chez mon père adoptif. Je suis sûr que c'est à partir de ce jour qu'un fossé s'est creusé entre lui et moi. Même plus tard, lorsque j'étudiais loin de ma famille, et que j'avais besoin d'argent, il ne me donnait jamais rien. "Bref, de six à quatorze ans, c'est toujours cette histoire de sorcellerie qui revenait. Mal vu à la maison, considéré par ma famille comme un membre nuisible, capable de faire du mal aux autres, un peu retiré aussi du milieu des jeunes de mon âge, j'étais maigre et chétif. Quand à quatorze ans j'entrai à l'internat, ce fut pour moi la fin des tourments. A Noël, tout le monde me disait que j'avais complètement changé: j'avais grandi et ma maigreur n'était plus aussi accentuée. "A l'école, il arrivait parfois que certains camarades engagent une discussion sur le problème de la sorcellerie. A ce moment-là, j'étais obligé de me taire, faisant partie, croyait-on, de ces êtres dont il fallait se méfier. C'est ainsi que je pris l'habitude de parler le moins possible. Je ne voulais jamais entrer en dispute avec un de mes camarades de peur d'être traité de sorcier. Je me rendis très gentil envers tout le monde. Je me renfermais sur moi-même et remâchais mes sentiments intérieurement du fait que je ne pouvais pas les manifester au dehors. Bref, cette histoire de sorcellerie - mot que je n'entends jamais sans me sentir coupable - me fit passer d'un caractère vif, brillant et gai à un caractère passif, mou, nonchalant, marqué parfois d'une tristesse vague. J'ai toujours senti, et je sens encore qu'il me manque quelque chose: un père auquel je me serais peut-être identifié et qui aurait pu m'épargner le supplice par lequel j'ai passé. Les choses que je viens d'écrire me font monter les larmes aux yeux. " - "En l'absence de ma mère, mon père cohabitait avec une femme libre. Au retour de maman, la jalousie a poussé cette dernière à aller au cimetière, à y prendre de la terre et à venir l'enfouir devant notre porte. Depuis ce jour-là maman est devenue maladive et ils ne s'entendaient plus dans le foyer comme 22

auparavant. Les oncles maternels, mis au courant de cette maladie, ont envoyé notre grand-mère à la recherche de sa fille... Ma mère ne parlait plus et ne mangeait plus. La famille était obligée d'aller trouver un féticheur qui a révélé que c'était l'esprit d'un mort qui la poursuivait parce qu'on était allé le chercher au cimetière. Le seul moyen pour obtenir la guérison était que notre mère entre en transe. Après les cérémonies ordonnées par le féticheur elle se rétablit effectivement, et ce fut le divorce, pas seulement au niveau des deux conjoints, mais aussi au niveau des deux familles. L'une disait: je ne veux plus de ce foyer parce que votre fille est entrée en transe et va contaminer notre fils. Et l'autre: moi non plus, parce que votre fils est sorcier. Si mon père n'avait pas amené sa concubine, tout cela ne serait pas arrivé." - "Ma cousine, fille de l'oncle paternel, qui était une femme libre (ndumba), apprit que pour attraper davantage de concubins et de maris, il lui fallait tuer un de mes frères: une fois mort, celui-ci va pousser les maris vers elle et faire qu'ils l'aiment toujours plus. Quand la cousine a entendu cela, elle est allée chez le féticheur pour réaliser cette oeuvre. Dix jours après, la maladie a attaqué mon frère. Tout le monde dans la famille pense que c'est la cousine qui est responsable de sa mort. Elle est rejetée de tous et reste à la capitale par honte. Elle souffre d'une maladie de rêves, c'est-à-dire qu'il y a des moments où elle parle comme une folle tout en évoquant le nom du pauvre grand frère. Parfois elle cite ce nom tout en disant: "Laisse-moi, je ne t'ai pas tué."

Comme j'enseignais la psychologie clinique, des étudiants venaient me consulter pour des problèmes personnels. Dans aucun des cas qui m'ont été soumis on ne pouvait comprendre quoi que ce soit sans être familiarisé avec l'univers coutumier dans lequel ces jeunes gens baignaient. L'un d'entre eux a exposé son histoire par écrit, parlant de lui-même à la troisième personne:

- "Une

mort qui s'annonce.

"Il sera question ici d'un fait réel qui se produit dans une famille de la région de B. Il s'y produit sans cesse des morts
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sans qu'on puisse en découvrir les causes. D'abord l'enfant verra beaucoup de choses en songe. Il se verra par exemple au milieu de ses ancêtres, oncles ou grands-parents défunts. Puis, le matin, il ne se sentira pas dans son état habituel, mais abattu, fatigué. Après une succession de mauvais songes, il finira par être malade. Comment se manifeste cette maladie invisible? L'enfant n'a plus envie de manger ou de boire; il maigrit de plus en plus. Après un mois ou deux de soufftances il meurt. "Tout se passe comme si chaque année il devait y avoir un mort dans cette famille. En ce moment, c'est un étudiant qui commence à présenter les signes qui se révélaient chez ses pauvres frères et soeurs déjà décédés précédemment, à intervalles réguliers. Chez eux, le fait de mal rêver la nuit a été une annonce de la mort, et il semble impossible de prendre des précautions, car même les plus grands guérisseurs consultés par la famille ne sont jamais parvenus à découvrir l'origine de cette maladie. L'étudiant est donc sûr qu'il va mourir lui aussi d'ici peu, comme ses frères et soeurs. Son tour est venu. Aussi je demande au professeur Erny de me donner quelques techniques à suivre afin de mettre fin à ceci. Merci." (La famille soupçonne un oncle maternel d'être le sorcier responsable de l'hécatombe, mais celui-ci nie. L'étudiant rapporte un de ses rêves) : "Voici ce que j'ai rêvé cette nuit. Je me trouvais au village au milieu de mes frères morts et vivants à qui je racontais la situation à Kisangani. Puis deux grands hommes sont apparus là où je me trouvais et m'ont chassé jusqu'au cimetière. Là ils m'ont dit ceci: "Voici la petite ville où tu viendras habiter d'ici quelque temps." J'ai commencé à pleurer. Puis sont venus d'autres frères, ainsi que ma pauvre soeur qui est morte il y a deux mois. Celle-ci me racontait sa situation actuelle. Selon elle, la vie là où elle était ne lui était pas favorable et elle voulait entamer des études universitaires. Comment cela se pourrait-il puisqu'elle est morte quand elle se trouvait en cinquième année des humanités? Alors est venu un groupe de gens qui m'ont chassé, mais je ne parvenais pas à fuir. J'entendais derrière moi la voix de ma pauvre soeur déjà morte qui demandait tousles cahiers et toutes les robes qu'elle avait laissés à la mission où elle étudiait (ce qui est exact). 24

"Pour remettre ces objets, je devais prendre un avion qui m'a déposé en un endroit où j'ai rencontré mon oncle. Celui-ci est le chef de notre vie au village, puisque nous sommes matrilinéaires. Alors il me posait des questions très tristes pour moi et qui me faisaient peur pour répondre. Par exemple: "Pourquoi tu ne veux pas venir acheter ta mère qui est chez moi? Est-ce que tu es au courant que j'ai laissé un bouc chez un féticheur ? Eh bien, tantôt je vais vendre ce bouc-là." Je me demandais comment comprendre ces paroles. "Ensuite apparaissait ma maman, pleurant et portant deux bâtons pour chasser l'oncle et me protéger. Elle me conseillait de ne plus causer avec lui désormais. Mais quand j'ai voulu fuir, l'oncle est venu accompagné de cinq personnes, plus le chef de notre village, pour nous battre avec la maman. Celle-ci n'avait plus de forces. Moi seul pouvais encore résister, mais j'étais bien battu. J'ai même reçu un coup de bâton que la maman voulait taper sur le dos du chef de village, mais malheureusement c'est sur moi qu'il est tombé. Ce matin-là, en me réveillant, j'ai senti un grand mal au dos et je ne parvenais pas à bien marcher. Puis la maman a dit ceci: "Va là où tu restes; tu poursuivras bien ta route; il n'est pas question de revenir en arrière; d'ailleurs ton papa m'a dit qu'il t'a envoyé deux forces pour te défendre." J'ai quitté les lieux en pleurant, car le papa aussi est déjà mort depuis quinze ans; je ne l'ai pas connu. "Avec tous ces rêves qui me poursuivent, je me demande sije pourrai bien présenter les examens et terminer cette année avec de bons résultats. Aussi, monsieur le professeur, je vous supplie de bien étudier ce rêve, car il m'en arrive souvent de semblables, et un jour je suivrai mes frères déjà morts. Mais je compte beaucoup sur vous. Je crois qu'à partir de ce rêve vous pourrez bien juger mon cas et vous serez toujours avec moi."

On se rend ainsi compte de la tournure que prendrait une consultation psychologique en milieu congolais et combien un psychologue voyant les choses de l'extérieur peut être démuni, alors que pour un spécialiste indigène, un nganga traditionnel, un tel cas de conflit avec un oncle maternel en contexte matrilinéaire serait sans doute parfaitement transparent. 25

On voit aussi à travers ce cas l'importance que peut revêtir le rêve:
"Quand chez les Tetela une personne se voit poursuivie en rêve par un homme d'un autre village qu'elle connaît bien et avec qui elle n'entretient pas de relations amicales, elle le prend pour un jeteur de mauvais sorts et elle s'efforcera dans la mesure du possible de ne jamais entrer en conflit avec lui... Communément, les êtres maléfiques dont on rêve sont ces jeteurs de mauvais sorts qui visitent nos maisons la nuit, déguisés en oiseaux nocturnes ou en hommes-panthères, provoquant avortements, stérilités, folies, maladies. On peut consulter les wetshi, féticheurs spécialisés dans la détection des sorciers. Quand on a un rêve pénible, on l'attribue communément à ces sorciers malveillants qui nous en veulent, soit pour notre richesse, notre bonheur, soit pour notre prestige dans la famille, dans le village ou auprès des autorités en général. Les jeteurs de sorts les plus reconnus et les plus à craindre sont ceux qui font partie de la même famille que l'individu et sont liés à lui par des liens du sang. Car ce sont eux qui connaissent le mieux ses points forts et faibles, car ils se promènent avec lui, mangent avec lui, etc. "Quand dans un jeune ménage tetela l'épouse rêve sans cesse des oncles paternels et surtout de ses parents, le mari se sentira obligé de consulter ceux-ci aussitôt que possible pour demander des explications. Il se peut que l'un des parents ne soit pas content de l'union de sa fille avec le jeune homme ou de la dot versée. S'il ne parvient pas à régler ses conflits ou ses comptes avec ses beaux-parents ou d'autres membres de la famille de sa femme, cette dernière risquera sa vie ou connaîtra beaucoup de fausses-couches, d'enfants morts-nés, voire la stérilité définitive." - "Une nuit j'ai rêvé que je me trouvais au bord d'une rivière, couché dans l'herbe. Tout d'un coup j'ai vu un gros serpent à côté de moi qui ouvrait toute grande sa gueule. A cet instant même, j'ai vu vaguement des silhouettes de gens se précipitant sur moi et me rouant de coups. Dans la foule je reconnus seulement un parent très éloigné, cousin de ma grand-mère. J'ai alors poussé des cris et fait beaucoup de mouvements convulsifs dans mon lit. Le matin j'ai raconté mon rêve à ma grand26

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mère, non pour demander une aide de sa part, mais pour connaître son interprétation. Car je me sentais tout endolori, tout fatigué, comme si effectivement on m'avait fortement battu. Je me suis levé difficilement et parlais avec peine. La pauvre femme fut effrayée quand elle écouta mon récit. Le rêve révélait à ses yeux une intervention maléfique de son cousin, qui ne nous voulait pas dans cette famille. Je n'ai pas pu suivre le reste de l'histoire, car quelques jours après je devais rentrer à l'Université. J'ai appris plus tard que la grand-mère est allée se plaindre chez son cousin, qui a avoué être venu en rêve pour me battre le jour précis où j'ai vu le serpent. Le motif de son mécontentement était le suivant: il reprochait à ma mère de ne pas s'occuper de lui et de ne donner de l'argent qu'à nous, les enfants. Il a manifesté sa colère afin que ma mère se rappelle de lui et lui porte davantage d'attention. Ce sont surtout les vieux qui détiennent ainsi un moyen de pression d'une singulière efficacité."

Phénomènes de possession Les possessions dues à des esprits, à des ancêtres, à des dieux ou à d'autres vivants sont très communes en Afrique. Tantôt elles sont recherchées et volontairement provoquées, surtout à des fins de divination, tantôt elles sont subies et perçues alors comme des faits pathologiques.
- "J'ai toujours eu un amour très tendre pour maman. Toutes les fois qu'elle tombait malade je croyais notre bonheur sérieusement menacé. Je priais la Vierge pour elle. Un jour elle fut tourmentée par un esprit. Elle avait une forte fièvre. Nous venions de nous coucher quand papa appela au secours. Maman était secouée très fortement, avec les yeux retournés et les dents serrées. Quatre hommes solides étaient nécessaires pour la maintenir. L'esprit devait arriver à parler. Pour y parvenir, il fallait brûler à maman le bout des doigts. Enfin une voix sortit de sa bouche: c'était celle d'un parent à qui papa venait de reprendre notre machine à coudre. Le parent pensait que la machine ne lui avait pas seulement été prêtée, mais donnée. Cet esprit sommait papa de lui apporter une certaine somme d'ar27

gent en compensation, faute de quoi il ne tarderait pas à revenir. J'ai beaucoup prié la Sainte Vierge de sauver notre mère. Ce jour-là je lui ai promis la virginité et la vie sacerdotale."

- "Les Bakongo pensent que les ancêtres voient tout, connaissent tout, observent tout ce que font les vivants. Mais. parce qu'ils manquent de chair leur permettant de s'exprimer, ils cherchent des occasions pour parler à leurs frères du monde des vivants, et la plus favorable est la transe. Les ancêtres communiquent alors avec les hommes à travers le possédé, en se servant de son souffle, de ses lèvres et de son langage. Ils leur révèlent ainsi la solution à leurs problèmes. On pense aussi, mais dans un sens négatif, que les idiots et les fous sont possédés par les esprits de défunts mauvais et malfaisants. Les phénomènes de possession positifs se passent surtout chez les guérisseuses appelées les ma ndona, chez les nganga et chez les chefs de clan. "Quand un malade est amené chez la ma ndona, celle-ci organise une séance durant laquelle elle invoque les esprits par des chants. En guise de réponse, ceux-ci s'emparent d'une personne de l'assistance et parlent par sa bouche. Cette personne tombe en transe, se tord, paraît comme morte un certain temps. Puis, d'une voix normale, elle réclame le silence et donne tous les détails désirés: origine et nom de la maladie, plantes qu'on devra utiliser pour le traitement, endroit où on les trouvera, mode d'emploi, interdits à observer par le malade. Une fois revenue à son état normal, la personne ne se souvient plus de rien. La ma ndona par contre a retenu les moindres détails. "On trouve aussi des phénomènes de possession quand deux clans sont en palabre au sujet des limites de leurs terres respectives. On invoque les ancêtres. La séance est dirigée par les chefs de clan ou un nganga invité par les deux parties, et elle se passe le jour. Le verdict est prononcé là encore par l'intermédiaire d'une personne en transe, mais sans qu'elle tombe à terre. "Les phénomènes de possession les plus connus sont ceux qui se passent à l'occasion d'un décès. Lorsque par exemple un père a perdu son fils, il arrive que pendant qu'il s'adresse aux ancêtres derrière la maison pour connaître celui qui a mangé l'enfant, un homme de l'entourage se mette à trembler pour
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