ÉCRANS D'ASIE

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Étranges sont les personnages en quête des mystères de l'Asie. En vérité, ces mystères, ils les créent, ils les inventent, d'un regard qui tisse l'immédiate connivence et met en branle l'enchaînement des rencontres. Mandarins aux abords peu protocolaires, capitaines sans livres de bord, officiers de grade mineur, excentriques égarés…se croisent ici, qui appartiennent tous, plus ou moins, au troupeau des déclassés de ces empires coloniaux.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296376793
Nombre de pages : 208
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ÉCRANS D'ASIE

En couverture: Peinture de Ingrid HORLIN

Guy HORLIN

ÉCRANS D'ASIE
Nouvelles

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 1998 5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris - France
L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.l.

Via Bava37
10124 Torino ISBN: 2-7384-7277-X

Guerre et courtoisie

Dans le port de Colombo, la flotte de l'Empire était à l'ancrage. Face au diadème de verdure, les bâtiments gris fer semblaient des sauriens d'un âge révolu. Il Y avait là, à côté de prestigieux paquebots réquisitionnés, "Empress of Canada", "Empress of Japan", des courriers australiens, des navires polonais. Le monstrueux "Royal Oak", le puissant "Repulse" surveillaient cette armada féale qui, en janvier 1940, ralliait le Royaume-Uni. Au sein de cette flotte, l'amarrage de l'Athos II en desserte des ports d'Extrême-Orient pour une compagnie de Marseille ne provoqua pas de surprise. Seulement un tumulte de sirènes de tous bords accueillant cet errant sur son retour vers France. Dans le limpide de l'air et de l'eau, les sons déchirants avaient une résonance qui dépassait celle des fêtes bouddhiques célébrées à Ceylan. Des hommes en uniforme, partout, sur les coursives, les ponts, garnissant les hublots de sourires de gargouilles. La guerre était le lien de tous ceux qui avaient été ramassés aux extrémités d'un empire qui ne voyait jamais la nuit. Les flancs de l'Athos II recelaient plus d'un millier de volontaires, renforts tirés des rizières, des campagnes indochinoises. Aucun d'eux sur les ponts, consigné et déserts. Les volontaires veulent qu'on les mène à des fêtes, il n'y avait pas à bord de prophètes. Les consignes étaient militaires et observées. Pour Ballay qui décompressait ses oreilles assaillies par ce camarade fracas, le vide du pont avait un aspect dont il commençait à saisir la signification.

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Depuis le départ de Saïgon, le passage au Cap SaintJacques, à l'escale de Singapour, il avait entendu les exclamations, les chants des petits homme râblés qui avaient été embarqués sous un soleil tournant au fou, au bout d'un quai des Messageries maritimes. Des familles étaient rassemblées en paquets, dans les couleurs uniformes, noir et blanc, des paysans du delta. D'elles, on ne voyait que les visages levés et tendus, et les pieds nus dans des sandales de bois. Pas de cris, ni mouvements de mains, une espèce d'adieu muet, comme une invocation à des disparus. La Mer de Chine avait rendu malades ces hommes de la terre. Des cales, étagées comme les cercles de l'enfer, ne sortaient que quelques figures livides qui se jetaient sur les rambardes avant de regagner, en flottant, leur hamac. L'escale de Singapor avait libéré, sous un soleil pénétrant, les torses bruns des volontaires et fait fleurir des petites culottes aux teintes acidulées, des sampôts à larges carreaux. L'orgueilleux front de mer miroitait au loin dans la rade, inaccessible sauf aux passagers civils. Par une coïncidence dont il admira le développement, Pierre Ballay rencontra pour la première fois depuis son embarquement à Saïgon la jeune Chinoise dont le capitaine lui avait signalé la montée à bord effectuée à Shangaï. Il devait cette confidence à son titre de convoyeur du détachement dont les spécialistes appartenant à l'armée assuraient l'encadrement. Lui-même ne portait les insignes discrets de son grade - sous-officier - que pour faire semblant lors de rondes, la nuit dans les soutes. Il lui était toutefois fait une obligation d'atborer son uniforme pour aller à terre. Cette situation contribua à un épisode dont il ne mesura qu'après-coup les effets. 8

Présentement, il souriait à la perspective d'aller s'asseoir sur la véranda désuète du Raffles. Descendant l'échelle de coupée, la silhouette menue de la passagère dont il avait appris le nom - Mei Lan Fei - était si attirante que sous une impulsion venue de la liberté de l'escale, il aborda la jeune femme. Avec la politesse dont il connaissait les usages vis-à-vis des dames de la société chinoise, il usa d'un dialecte du sud qu'elle entendait fort bien. Elle le déborda rapidement par des réparties en anglais dont sa pratique apparaissait rôdée comme un instrument de combat. Dans cet échange à langue double, Ballay découvrit un peu de son personnage: femme d'un journaliste danois, elle avait pour plan d'aller le rejoindre où qu'il soit, sur territoire européen. Dans cette information, il n'y avait pas d'emphase, tout au plus une certaine malice au coin des yeux devant la surprise de son interlocuteur. "N'est-ce pas la même chose pour vous, puisque vous me dites rejoindre la France pour participer à la guerre qui s'y mène? Nous sommes, vous et moi, volontaires, en mission". Sur le quai, le bruissement des palanquées se syncopait avec les cris des coolies, des appels sillonnaient l'air déjà chaud du matin. Des étals entravaient la marche, des caisses et des bagages étaient entassés dans des petits véhicules tirés par des attelages humains, ployés dans un labeur qui ne les retenait pas de s'interpeller avec des lazzi familiers. La souplesse, aussi le réalisme de l'administration coloniale britannique, éclataient dans le complexe mélange des races. Leurs identités opposées se joignaient pour contribuer à la réussite de Singapour, géante entreprise économique dans cette partie du monde.

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Dans les rickshaws qui, parallèlement, rivalisaient de vitesse et de rires, les partenaires inopinés s'observaient. Rapprochés un instant, ils laissaient leurs yeux s'arrêter sur un de leurs traits, leurs mains, avec le perceptible plaisir de ces effleurements invisibles. Ballay, à chacun de ces passages, sentait monter en lui le vin du désir. Sur la face lisse aux pupilles miroitantes, un sourire circonflexe s'accentuait, avant que la nuque ne se détourne en un arc plein de grâce. De cette compagnie achevée à la tombée de la nuit, une entente était née. Faite pas à pas autour de découvertes communes, dans les quartiers chinois où les odeurs et les couleurs composaient un tissu presque palpable. Les boutiquiers indiens disposaient des éventaires dont chaque denrée dispersait une bouffée aussi prenante qu'un philtre. Dans le mouvement lent qui animait les ruelles, il y avait une forme d'abandon à la douceur de l'air. Vivre côté à côte, au hasard du flot humain qui s'entrecroisait, prenait une signification magique. Tant il était empreint de cette magie que Ballay, le soir même, intervint auprès du capitaine pour qu'une place soit réservée à la passagère dans le carré des officiers. La grâce en fut accordée quand Mei Lan Fei se présenta dans une robe qui, pour être simple, révélait un corps à la fois gracile et plein. La limpidité de son sourire, s'excusant de ne pas entendre le français, ajouta un attrait supplémentaire. Chacun s'anima pour dire sa phrase-sabir et pour chacun fleurit une réponse du visage qui fixait directement l'interlocuteur avec le sentiment d'un échange personnel. Celle qui avait conquis Ballay dans une journée devint, en une soirée, le personnage du bord. Les dîners dans le carré se transformèrent en fêtes. Mei Lan Fei y jouait la muette au milieu d'un sérail d'hommes. Ballay n'avait, en ces soirées, qu'une action restreinte tant ses 10

avantages linguistiques le poussaient à l'écart. Il fallut toutefois qu'il interprétât que la passagère n'était pas étrangère aux jeux occidentaux, particulièrement le poker, pour que s'établissent de nouveaux rapports. Ambigus à cause de la confrontation qui était là. Si ces hommes avaient le même goût du jeu, ils brûlaient surtout de l'envie de montrer leur supériorité à une partenaire qu'ils ne pouvaient atteindre par les mots. Les parties qui s'organisèrent chaque soir dans le carré coïncidèrent avec l'instauration du "black-out". L'Armos II naviguait maintenant dans une zone surveillée jusqu'à Colombo où devait s'opérer un regroupement des flottes engagées dans le conflit qui déchirait l'Europe. Circulation restreinte sur les ponts durant les jours et occultation totale durant les nuits. Les rondes, auxquelles participait Ballay, avaient dans l'opacité des cieux de velours noir, un aspect irréel. Des rais fugitifs de lumière éclairaient des strates humaines entassées dans les cales à l'atmosphère chargée d'odeurs brutales, aussi de la pincée narquoise d'une pipette à opium. Les volontaires indochinois connaissaient les affres de la réclusion et des précautions pesantes. Quand il émergeait de ses devoirs dont le retour était assez fréquent, Ballay dérivait aussitôt vers le carré. Derrière les hublots chargés d'andrinople noire, il y avait toujours une partie en train. Il attendait ,la prochaine manche pour prendre une main et se plongeait dans la traque. Sans que les joueurs se soient concertés, leur but était d'abattre des cartes ne signifiant pas un gain en argent mais une victoire sur cette figure inaltérable en sa placidité mise en place comme un masque.

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Mei Lan Fei jouait à la manière d'un poisson dans l'eau. Nul ne pouvait la saisir. A tous elle avait appris les annonces en anglais, se servant des siennes avec une aisance de croupière. Elle ronronnait dans le contentement de cet affrontement qui glissait sur son armure. Elle ne gagnait pas, mais elle ne perdait pas non plus. Ses relances étaient modestes, elle suivait sans passion et le matin qui les séparait la voyait intacte dans les comptes établis. Entre Singapour et Colombo, trois nuits de navigation. Elle ne montra aucune gêne la veille de l'arrivée à Ceylan à empocher une somme pas importante en soi, suffisamment irritante pour que ses adversaires soient assoiffés de revanche. Les longues journées étaient calmes. Le soleil, à cette époque de la saison, était comme un bienfait sur la peau. Une grande touque en toile permettait de s'immerger dans une eau assez fraîche. Ballay y retrouvait Mei Lan Fei dont les costumes les plus stricts ne pouvaient dissimuler la trémulence de ses jeunes seins et le pétale double de ses reins. Elle parlait alors volontiers, non d'elle-même mais de ses partenaires. Ballay découvrit ainsi son talent d'imitatrice, qui allait de l'attitude à la forme du débit verbal, faisant revivre ceux du bord dont elle connaissait les noms. Sa disposition pour le comique, I'humour, était si évidente que Ballay se prit à la provoquer. Un nom suffisait: après un instant de concentration, le personnage s'installait avec ses tics, son ton de voix. Même si les mots articulés n'étaient qu'une représentation verbale incompréhensible, une image sortait soudain, comme sous l'effet d'un développeur dans le bac à révélations. Cette projection hors d'elle-même l'amusait jusqu'au moment où, pour l'intriguer à son tour, elle mimiquait des personnages inconnus de lui. Hommes ou femmes, anglais ou 12

chinois, devant lui défilaient ce qu'il avait appelé "les têtes de rechange". Aucun nom n'était donné pour ces têtes. Les autres, il les voyait, le soir, dans le carré éclairé par une lampe à pression. Le fait que Mei Lan Fei ne paraisse pas remarquer ses manœuvres pour s'approcher d'elle embarrassait Ballay. Il y avait aussi tous ces hommes à bord, sans omettre le cercle où l'un et l'autre avaient été admis. Son sommeil était inconfortable. Il songeait au reste de la navigation, comment tenir la distance sans laisser éclater cette flamme qui commençait à le brûler.
Face au diadème de verdure, dans le port de Colombo, la flotte de l'Empire était à l'ancrage. Les ponts de l'Athos étaient consignés et déserts. On était entré dans une zone de guerre.

Se souvenant du zeste de l'escale à Singapour, Ballay avait souhaité inviter Mei Lan Fei à l'accompagner. Elle avait décidé de porter une robe parsemée de fleurs et d'orner son chignon d'un lacet aussi rouge qu'une laque. Elle était très vive, consciente de la signification de cette sortie. Son air était assuré, avec une dose légère de hauteur. Elle avait hissé ses couleurs. Quand la vedette du bord les déposa au bout de la jetée, ils en montèrent les degrés et débouchèrent sur un spectacle si bigarré et inattendu qu'ils hésitèrent à avancer. De la mer à des bâtiments qu'on distinguait su loin, la longue construction semblait une mosaïque d'uniformes blancs brodés d'or, de visières orgueilleuses, de bottes étincelantes.

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A bâbord, les troupes kaki arboraient des baïonnettes luisantes dans un alignement que rompait le désordre d'un orchestre dont les cuivres jetaient des éclairs. La craie des ceinturons paraissait irréellement blanche contre le noir des faces et le bleu du ciel. Sur tribord, le commandement était tenu par des dames érigées en des uniformes de campagne, d'infirmières et de scouts, leurs jeunes troupes à genoux nus brandissant des fanions multinationaux. L'impressionnant de cet appareil, immobilisé à l'instant où le couple apparut, était son braquage sur les deux silhouettes. Des centaines d'yeux, travers bâbord et tribord, les avaient happés et quelque part au bout de la lorgnette un petit groupe s'ébranlait dans leur direction. Un avant-coureur, grand gaillard à moustaches flottantes dans le vent de sa course, leur dépêchait des signaux d'accueil. "Il y a un rat", articula Ballay distinctement à sa compagne. Elle répondit, avec un sourire en coin: "Un tellement bel animal", Habitué de ses relances au poker, il l'interrogea rapidement comme au jeu: "Je mets tout ce que j'ai devant moi". Elle contra: "Je suis, pour voir". L'aide de camp galonné les avait maintenant rejoints, s'était bloqué en un salut de revue puis s'avançait la main tendue, avec ces mots: "Soyez les bienvenus. Nous vous
attendions"
.

Bien qu'il assurât, par la suite, qu'il n'avait rien deviné d'une méprise géante, Ballay carra ses épaules dans son uniforme au grade trop discret, prit la main tendue et laissa filer avec sérieux: "Merci de nous accueillir. Quelle belle journée. Je voudrais vous présenter...". Avant qu'il n'ait eu le temps de dire un nom, préciser une fonction, les talons avaient claqué à nouveau et la voix mâle avait servi à Mei Lan Fei le 14

compliment qui n'était pas de rigueur: "C'est un honneur. Un plaisir aussi. Si vous voulez bien me suivre". Au moment où leur trio s'ébranla, la musique éclata dans un bruit militaire, les baïonnettes montèrent dans un éclair d'acier et les fanions furent dressés au bout des jeunes bras. De la garde armée, seuls les yeux vrillaient à leur passage. Du côté civil, il y avait des petits cris d'encouragement et de sympathie, comme on peut en avoir pour des amis retrouvés. A chacun de leurs pas, leur innocent orgueil taillait dans le sable répandu une neuve trace. Vêtus des approbations comme d'un écu, ils allaient à la rencontre du groupe plus important qui se hâtait vers eux. Des hauts officiers dans des uniformes comme il faut qu'on se vête, le poitrail constellé de médailles et crachats, le regard impérieux sous des visières comme des heaumes. Des dignitaires civils dans l'ultime simplicité de costumes de coton immaculé, les yeux alertes sous des fronts dégarnis. Un soudain arrêt de la vague avançante. L'aide de camp qui précédait les réceptionnaires se figea devant la figure la plus impressionnante par la taille, les insignes de grade et les marques de distinction. Il rendit compte de sa mission et s'effaça avec une hiérarchique soumission. L'admirable mannequin darda sur la cible de Ballay et Mei Lan Fei un œil imparable. Son teint, mis en valeur par les virgules blanches d'une royale arborescente, sembla s'assombrir durant que ses mâchoires se serraient pour retenir des mots irréparables. Sa voix contractée émit enfin: "Hum... Ceci semble une très regrettable confusion. Mais, dites-moi, d'où venez-vous... cher collègue" ? le regard fixé sur les insignifiants insignes.

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Hypnotisé par cette figure guerrière, Ballay riposta avec un aplomb de funambule conforté par la présence de sa partenaire: "De Saïgon, général. J'accompagne un convoi de volontaires indochinois. La personne qui..." L'interrompant fermement, le très authentique général prononça son verdict: "Une scandaleuse méprise. Désolé de vous avoir détourné de votre visite". L'apparition, au bout de la jetée sur la mer, d'un autre couple, le sauva: un uniforme suivi d'une robe à fleurs en dessous d'un chapeau à larges bords. A des minutes très malheureuses, les hôtes tant espérés attendaient les honneurs auxquels ils avaient droit. Vers eux, la vague se déplaça avec rapidité, comme pour ne pas manquer sa seconde cible, laissant derrière elle les comparses inutilisées. Le vide s'était soudain fait autour d'eux. Les yeux des gardes et des escortes s'étaient détournés. La musique avait entamé une nouvelle parade. Le ciel maintenait son immuable bleu céruléen. Ils laissèrent s'éloigner leurs rickshaws, derrière les bâtiments officiels, sur une route bordée de palmiers généreux les ramenant vers les plages, avant de se décompresser d'un rire qui les secoua des minutes entières. A peine se regardaient-ils qu'ils émettaient les bulles d'une gaieté irrépressible. Des larmes leur vinrent aux yeux, de soulagement aussi bon qu'une jouissance dont la simultanéité les rapprocha singulièrement. Il est connu que le rire est un grand stimulateur pour certaines espèces. Celui-ci fit davantage pour Ballay que ses tentatives maladroites. Quand ils furent allongés l'un face à l'autre, au bord de la piscine miroitante du Gall Face Hotel, il leur sembla qu'ils avaient ensemble joué une partie où leur accord avait été réalisé

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d'une manière si naturelle qu'elle les fixait pour d'autres expériences. Autour d'eux se mouvaient les coryphées d'un théâtre où le petit dardant était remplacé par un zéphyr colonial, ballet de serviteurs enturbannés, à la rouge ceinture sur leur lévite blanche. On ne pouvait penser à la guerre, pour laquelle l'un et l'autre étaient mandés. Une ombre étrangère les domina, cachant le soleil sur son déclin et les ramenant vers des préoccupations plus civiles. Pas davantage Ballay que sa compagne ne reconnurent dans l'athlète bronzé qui se penchait sur eux le porteur de mauvaises nouvelles d'il y a quelques heures. "Mes excuses. J'étais trop pressé. Je suis désolé. Surtout pour... Mademoiselle à laquelle je vous prierai de me présenter". L'aide de camp, hors la conque de son uniforme, avait une allure plaisante de cocker apprivoisé. Il haletait doucement en lorgnant les vallées plaisantes de la canéphore allongée. Ballay, se levant avec lenteur, prit le regard de Mei Lan Fei dans le sien. Il reçut un message éclair, celui d'une courtoisie amusée. Elle-même n'avait pas modifié sa position, sinon dans l'orientation de ses reins, sa tête au creux de ses épaules galbées comme des amphores. "Nous sommes ici en personnes privées. Il est toujours agréable de recevoir des amis". Le retour vers leur base connut un certain protocole. La voiture qui les attendait à la sortie du Gall Face arborait un chauffeur militaire à gants blancs et un fanion frangé d'or. Ballay qui flanquait Mei Lan Fei pressée par l'aide de camp, refaisait en arrière le chemin du matin. Il songeait combien éphémères étaient les gloires et se sentait disposé à une mélancolie post-guerrière. 17

Sous le prétexte que la journée l'avait assommée de soleil, Mei Lan Fei s'excusa auprès de ses partenaires pour la rencontre du soir. Celle-ci tourna court, tant il devint évident que le but principal en était détourné: le goût du jeu n'était sensible qu'autant que le lièvre, véritable ou factice, filait sous les yeux. Dans sa cabine agrémentée de deux couchettes superposées et d'un étroit lavabo, Ballay éprouvait le sentiment déconcertant de tout comprendre et de ne pas être compris. Quand il perçut un grattement à sa porte, il était si plein de ses vagabondages que le glissement au travers de l'huis d'une ombre blanche lui parut irréel. Dans une robe drapée de soie mate, l'ombre portait un doigt à ses lèvres avant de le poser sur les siennes, entrouvertes d'émotion. Un parfum insidieux de tubéreuse emplit ses narines et son cœur. Les nuits de l'Océan indien montrent des fastes maharadjas. Du ciel, pendaient des bijoux comme ne pouvait porter aucune poitrine. Les boutons qui couronnaient celle Mei Lan Fei étaient si délicats que le souffle d'une caresse métamorphosaient en rubis iridescents. de en de les

Produits par l'étrave de l'Athos, des évents projetaient, durant de longues journées soleilleuses, des cascades de lumières et de prismes. Par roulements, les volontaires bruns montaient des cales et s'ébrouaient sous les jets d'eau pompée de la mer. Dans la zone surveillée par des bâtiments assez lointains, le calme était celui d'un beau corps, avec le battement régulier des machines. Les mâts du convoi n'attiraient pas les orages. C'est dans le carré qu'ils se formaient, chaque soir, avec une pression sans cesse plus grande. Elle n'était pas due à la 18

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