Ecrire contre la guerre: littérature et pacifismes 1916-1938

De
Publié par

Publié le : mercredi 1 janvier 1997
Lecture(s) : 232
Tags :
EAN13 : 9782296347144
Nombre de pages : 190
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

ECRIRE

CONTRE LA GUERRE:

LITTÉRATURE ET PACIFISMES

1916-1938

Collection Critiques Littéraires dirigée par MçzguyAlbet

Dernières parutions

EZQUERRO Milagros, Aspects du récit fantastique rioplatense, 1997. De BURTON Richard, Le roman marron: études sur la littérature martinicaise contemporaine, 1997. SEGARRA Marta, "Leur pesant de poudre" : romancières francophones du Maghreb, 1997. SCHNYDERPeter,André Frenaud, vers une plénitude non révélée, 1997. Sous la direction de Mukala KADIMA-NZUJI, Abel KOUVOUAMA, KIBANGOU Paul, Sony Labou Tansi ou la quête permanente du sens, 1997. LEBOUTEILLER Anne, Michaux, les voix de l'être exilé, 1997. AVNI Ora, D'un passé l'autre. Aux portes de l'histoire avec Patrick Modiano, 1997. FIGUEROA Anton, GONZALEZ-MILLAN Xan, Communication littéraire en culture en Galice, 1997. COHEN Olivia, La représentation de l'espace dans l'œuvre poétique de O. ~ de L. Milosz. Lointains fanés et silencieux, 1997. THOMPSON C. W., Lamie l,fille dufeu. Essai sur Stendhal et l'énergie, 1997. BOURJEA Serge, PaurValéry, Le sujet de l'écriture, 1997. LOUALI-RAYNAL N., DECOURT N. et ELGHAMIS R., Littérature orale touarègue. Contes et proverbes, 1997. VOGEL Christina, Les "Cahiers" de Paul Valéry, 1997. KADIMA-NZUJI Mukala etBOKIBAAndré-Patient (sous la direction de), Sylvain Bemba, l'écrivain, le journaliste, le musicien, 1934-1945, 1997. GALLIMORE Rangira Béatrice, L'oeuvre romanesque de Calixthe Beyala. Le renouveau de l'écriture féminine en Afrique francophone subsaharienne, 1997. BOUELET Rémy Sylvestre, Narcisse et autobiographie dans le roman de Bernard Nanga, 1997.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5762-2

Luc Rasson

ECRIRE

CONTRE LA GUERRE: ET PACIFISMES

LITTÉRATURE

1916-1938

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Du même auteur:

Littérature et fascisme: Paris, Minard, 1991

les ronzans de Robert Brasillach,

Châteaux de l'écriture, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 1993

Pour Jo

1. Seuls, mais contre

"Le pacifique est devant les fusils. Il ne lui reste plus qu'un temps infinitésimal. Il est seul. Mais il est contre." Jean Giono, Recherche de la pureté.

.__ "'LC~,X"'-'=,"--"""-,,,,,,~,<,_~_,_ ..C..' . _'

Guerre et littérature On connaît les liens très antiques qui relient la littératureà la guerre. De l'épopée homérique à Guerre et paix en passant par La guerre des Gaules, la chanson de geste ou La Débâcle, la guerre s'est imposée à la littérature européenne comme une de ses matières premières par excellence. Le 20ème siècle, ébranlé par deux conflagrations de dimension mondiale, ne dément aucunement ce lien privilégié. En France, l'impact de la Grande Guerre ne pouvait pas ne pas se faire sentir dans l'espace littéraire, de plein fouet, comme dans Gaspard (1915) de René Benjamin, L'appel du sol (1916) d'Adrien Bertrand ou L'équipage (1923) de Joseph Kessel, ou alors en toile de fond, comme dans Le temps retrouvé ou Le diable au corps. La Première GuelTe mondiale voit de surcroît la naissance d'une abondante littérature de contestation de la guerre, phénomène inédit dans la liaison séculaire entre la guerre et les BellesLettres. La Deuxième GuelTe, à son tour, suscite une floraison de textes: Antoine Blondin, Jean-Louis Bory, Jean Dutourd, Romain Gary, Roger Nimier, Roger Vailland mettent en scène le conflit récent, de même que Claude Simon, dont tout l'œuvre, à vrai dire, se propose comme une réflexion sur le phénomène de la guelTe dont les effets se font sentir jusque dans l'écriture même. Plus récemment, Montée en pren1ière ligne (1988) de Jean Guerreschi, Les champs d'honneur (1990) de Jean Rouaud, Un long dimanche de fiançailles (1991) de Sébastien Japrisot, réactualisant tous trois la Grande Guerre, attestent la permanence d'une matière qui continue manifestement à fasciner les lecteurs. Comment expliquer cette tenace continuité? Force est de constater que la littérature de guerre répond à un besoin. Certes, la littérature a partie liée, depuis toujours, avec le conflit. Une opposition irréductible constitue la matrice féconde d'un bon récit. La guerre permet de ne pas faire dans la nuance et de concentrer l'attention du lecteur sur l'antagonisme mis en scène. Car le conflit intéresse. La disjonction séduit. Grecs contre
Il

Troyens, Romains contre barbares, Chrétiens contre Sarrasins, Français contre Allemands. Voilà une des conditions premières de la création de l'intérêt littéraire. Et pour peu que le lecteur se laisse prendre au jeu, la littérature de guerre assume une dimension héroïque. Car la littérature peut échauffer les esprits, préparer au sacrifice. C'est très exactement ce qui se passa en France dans les années précédant l'attentat de Sarajevo. La production destinée à un large public d'écrivains tombés dans l'oubli, tels le capitaine Danrit ou Charles Robert-Dumas, ainsi que l'œuvre d'un Barrès ou d'un Psichari, contribuèrent à propager la foi patriotiquel. Mais la Grande Guerre met à mal la rhétorique héroïque à laquelle les écrivains ont recours depuis au moins Homère. Les historiens désignent volontiers la nouveauté radicale de la Première Guen.e, à la fois dans l'échelle européenne et mondiale du conflit, dans le nombre de victimes, et dans l'emprise grandissante de la technologie. C'est la France qui, on le sait, paya le plus lourd tribut. Des huit millions quatre cent dix mille hommes mobilisés, plus d'un million trois cent mille périrent, alors que trois millions et demi furent blessés. Le pourcentage des morts, invalides et blessés par rapport au total des appelés s'élève à 60 % pour la France, 41 % pour l'Allemagne, et 38 % pour l'Autriche-Hongrie2. Le premier conflit mondial signifia aussi l'entrée définitive de la guerre dans l'ère mécanique: rôle capital de l'aviation qui contribua sensiblement au succès des armées alliées; intervention des chars, qui mirent un point "final à la tradition millénaire de la cavalerie, et de l'automobile qui, d'après Pétain, joua un rôle décisif à Verdun; et enfin, invention ou modernisation de certaines armes, tels les gaz asphyxiants, les lance-flammes, les l11itrailleuses, et surtout l'artillerie lourde qui connut un développement inédit3. Cette nouveauté radicale de la Grande GuelTe, Paul Valéry l'a résumée en une phrase qui, placée comme en exergue à ce siècle, en définit l'enjeu: "Nous autres, civilisations, nous savons
1 Voir Léon Riegel, Guerre et littérature, Paris, Klincksieck, 1978, en particulier les pages 47-95. 2 Chiffres elnpruntés à Marc Ferro, La grande Guerre, 1914-1918, Paris, Gallimard, Coll. Folio histoire, 1969 et 1990, p. 390. 3 Voir Jean-Jacques Becker, "Les innovations stratégiques", in: Antoine Prost (éd.), 14-18: Mourir pour la patrie, Paris, Seuil, ColI. Points Histoire, 1992, p. 85-102.

12

maintenant que nous sommes mortelles"4. On ne s'étonnera donc pas de constater que 14-18 eut le pouvoir de modifier en profondeur les façons convenues d'écrire la guerre. Il est vrai que dès avant 1914, quelque chose s'était cassé dans la confiance qu'on pouvait avoir dans le rapport entre les mots et les choses. Moment de rupture qui marque la naissance de ce qu'il est convenu d'appeler le modernisme. On sait le rôle qu'ont joué Mallarmé et Rimbaud dans ce débrayage entre la langue et le référent. 011connaît les analyses de Bergson, dans son Essai sur les données immédiates de la conscience concernant l'impuissance du langage à fixer la mobilité de nos sensations et émotions. La Grande GuelTe confirma et radicalisa ce constat, car comment rendre compte de cette expérience qui dépassa de loin en ampleur et en intensité les conflits du 19ème siècle relativement épargné par les désastres de la guel1ee?Comment le poilu englouti par la telTe et la boue poulTait-il adopter la vision distancée de Hugo à Waterloo ou l'attitude désinvolte de Fabrice dans La chartreuse de Parnle?5 Ceci dit, l'héroïsation de la guerre n'est pas la seule façon de la légitimer. Car la guerre est belle, comme l'affirme Apollinaire, et la littérature est sans doute l'instrument le plus apte à transformer la guenee en une expérience esthétique. Ainsi le lecteur peut être surplis de constater que dans Orages d'acier une balle perdue passe "avec un chantonnement frais et léger" ou que l'odeur des cadavres suscite une "exaltation presque

visionnaire"6. Il est vrai que ce sont là les 1110tS célèbre vad'un
t'en-guenee. Mais que penser d'un écrivain qui ne peut pas être soupçonné de sympathie pour l'extrême-droite nationaliste, et qui cOll1pare le "ciel de guerre" à "une nuit populaire de quatorze juillet"? Pour qui la gue11ee st "une féerie électrique", e et les balles ont "un joli son de guêpe"?7 Certes, ces comparaisons requièrent une lecture plus fine. Car la réalité de la guelTe est difficile à supporter; elle exige une traduction en des termes qui permettent de mieux l'apprivoiser. De là les
(\e ~e\;"QÙ~', l\Y.Œuvres. GallimaId, 1951, Bibliothèque \~:..~~~~~~;.~~~~ :e.::J
I

.

5 Voir René Pomeau, "Guerre et roman dans l'entre-deux-guerres", Revue lés
SClénces /tl/II/dIMS, jal1Vier-lnars, 1963, p. 78-80. 6 En1st Jünger, Orages d'acier, Livre de poche, Coll. Biblio, n° 3110, p. 14 et 124. 7 Roland Dorgelès, Les croix de bois, Livre de poche n° 189, p. 33, 35 et 36.

13

guêpes, la féerie électrique des kermesses, ou "l'innocent chantonnement d'une balle. Lorsqu'il s'agit du feu d'artifice de la guerre, l'esthétisation n'est jamais très éloignée. Car la guerre n'épargne rien, sauf la possibilité d'écrire de belles phrases8. Comment représenter la guerre dans l'espace littéraire? Comment donner forme à l'infonne, faire. du plein' avec du vide, comment produire du beau langage avec l'horreur absolue? Ces questions qui se posent à propos de la littérature de guerre tout court, concernent également celle qui, tout en mettant en scène le carnage, prétend le contester. La littérature pacifiste, qui nous occupera dans ce livre, n'échappe pas au plaisir de l'esthétisa tion: "Voici, en travers de la piste qu'on suit et qu'on gravit comme une débâcle, comme une inondation de débris sous la tristesse dense du ciel, voici un homme étendu comme s'il dormait; mais il a cet aplatissement étroit contre la tell-e qui distingue un mort d'un dormeur (...). Nous sommes sans doute les premiers à le découvrir, obscur soldat mort obscurément". Voici un morceau d'anthologie dont la réussite n'est possible que sur fond de désastre guerrier. Le bonheur de cet extrait se situe da11s le contraste entre le comparé (la piste) et le comparant (débâcle, débris), contraste atténué, au niveau de la sonorité, par l'allitération (débâcle, débris, dense). La mort sur le champ de bataille suscite un intérêt rhétorique et le chiasme final montre, s'il en était encore besoin, que la guelTe ne vient pas entraver pas la jouissance esthétique. Enfin, l'allusion discrète au Dormeur du val vient confirmer que si la guelTe est dévoreuse d'hommes, elle ne détruit pas pour autant la valeur ultime de l'Art. .Ce passage est issu du premier roman qui, alors que les hostilités étaient encore en cours, osa s'insurger contre l'hécatombe, roman qui provoqua des prises de conscience pacifistes, aussi bien en France qu'à l'étranger: Le feu de Henri Barbusse9. On comprend le problèl11eposé par l'extrait cité: si la littérature qui se veut l'expression du refus de la guell-e cède à la
8 Voir à ce propos Denis Ferraris, "La guerre en ses atours. Esthétique du charivari", Revue des sciences humaines, n° 204, 1986-4, p. 5-21. 9 Le feu, Flamlnarion, 1965, Livre de poche n° 6524, p. 202. Nous continuerons à référer à cette édition.

14

tentation de l'esthétiser, où faut-il situer la limite entre la complaisance esthétique et le projet critique? Comment, en d'autres termes, peut-on être pacifiste en littérature?

Le pacifisme dans le texte Le feu, Le grand troupeau, L'été 1914 sont des r.omans pacifistes. Voilà ce que nous disent les histoires littéraires. Mais comment ce pacifisme se manifeste-t-il dans les textes mêmes? Voilà la question que nous voudrions poser à propos d'un certain nombre de romanslO qui ne sont pas parmi les plus méconnus. Nous aurions pu, certes, soumettre à l'analyse des romans d'écrivains pacifistes tombés dans l'oubli, tels Le valet de gloire de Joseph Jolinon, L' ouragan d'Ernest FlorianParmentier ou Le sel de la terre de Raymond Escholier. Toute sélection est arbitraire et nous avons préféré nous colleter avec des textes qui, pour être devenus. des monuments - sauf La peur - de la littérature pacifiste, voire de la littérature tout court, tels Le feu ou Le grand troupeau, ne nous semblent pas avoir épuisé la richesse de leurs significations. C'est consciemment que nous courons le risque de consolider des réputations déjà établies: la littérature ne se reconnaît-elle pas à son pouvoir d'alimenter des interprétations toujours renouvelées? Le pacifisme d'un texte se situe d'abord, nous dira-t-on, dans la carrière pacifiste de l'écrivain: personne n'ignore les prises de positions adoptées par les Rolland, les Barbusse, les Giono - et souvent contre vents et marées. Prises de position qui, pour se rejoindre dans une même indignation, ne sont pas nécessairement ancrées dans une même conception de l'homme ou de la société: Barbusse n'est pas Giono qui n'est pas Rolland. Nous aurons l'occasion, dans chacun des chapitres, d'esquisser un contexte biographique, permettant de situer le texte dans l'histoire c011crète d'un individu. Mais il faut aller plus loin: qu'est-ce qui pennet de dire que tel texte est pacifiste, en dehors même des renseignements qu'on peut avoir sur l'engagement
10 Les textes soumis à l'étude sont des romans, à l'exception des deux recueils de nouvelles de Georges Duhamel. Signalons encore que notre démarche, tout en se nourrissant des études pionnières de Maurice Rieuneau et Léon Riegel, s'en différencie par la lin1Îtation au corpus pacifiste. Voir Maurice Rieuneau, Guerre el Révolution dans le ronlan français, 1919-1939, Paris, Klincksieck, 1974; Léon Riegel, Guerre et Littéralure, Paris, Klincksieck, 1978.

15

d'un écrivain? La lecture des rOlnans à tendance pacifiste inspirés par la Grande Guen.e pennet de dégager au moins cinq éléments, cinq topoÏ, si l'on veut, dont la présence combinée, mais selon des degrés variables, désigne un espace littéraire du pacifisme. Le pacifisme, avant tout, réside dans ùne intention critique. Le pacifisme se veut dynamiteur des illusions que propagent les. discours. Car la guelTe se joue dans le rapport entre d'une part la réalité concrète de la souffrance physique et d'autre part les enjeux perçus comme la justification de la gueITe et qui sont de nature verbalell: on se bat pour la liberté", pour une expansion géographique, ou alors, comme en 1914, pour arrêter l'avance d'un envahisseur et sauvegarder l'intégrité tell.itoriale. Ces motivations, il appartient à certaines instances de les répandre de façon insistante: le gouvernement, l'armée, la presse, l'école se font un plaisir d'affirmer la nécessité du combat, afin d'entretenir l'esprit belliqueux de la population. Que les écrivains pacifistes s'en prennent volontiers au pouvoir de ces discours ne doit donc pas surprendre. Dans Le feu, Barbusse s'attaque déjà, dans une charge violente, aux journalistes, ces "toulistes des tranchées", qui renâclent à dire la vérité sur la vie des poilus et qui répandent les rumeurs et les mensonges les plus invraisembables. Georges Duhamel pour sa part se moque des dames charitables qui, dans leurs visites aux grands blessés, n'ont à leur offrir que les lieux communs insipides de la rhétorique nationaliste. Romain Rolland lui aussi dénonce "la grande menteuse, la Presse", ainsi que les intellectuels, qui mettent leur intelligence au service des buts de guell.e: les professeurs de lettres, "rhéteurs au service de l'Etat", les historiens, les scientifiques, les gens d'Eglise enfin, les plus dangereux peur-être, car ils "manient les plus gros explosifs: les idées de Justice, de Vérité, de Bien, de Dieu"12. Louis Guilloux, de même, prend comme cible, entre autres, le bellicisme de l'inénarrable Babinot, professeur de lycée dans une ville
Il Voir Elaine Scarry, The Body ln Pain, New. York, Oxford, Oxford University Press, 1985, en particulier le deuxiètne chapitre "The Structure of War". Nous reviendrons sur les analyses éclairantes d'Elaine Scany dans le chapitre consacré au Feu. 12 Cleranlbault.Histoire d'une conscience libre pendant la guerre, Paris, Ollendorff, 1920, p. 105 et 107.

16

éloignée du front, et dont l'effort de gueI14e situe tout entier au se niveau des discours: c'est lui qui propose de remplacer les fOImes de salutations habituelles par un "Comlllent va la France?", tout en préconisant que "nos chers hommes des tranchées aient le rire" 13. Afin d'augmenter son impact, ce pacifisme qui crève l'illusion des discours de légitimation braquera le projecteur sur cet aspect de la guerre qu'ils tendent à laisser dans l'ombre, à savoir la souffrance, la blessure, la mOlt. La littérature pacifiste est une littérature d'exhumation. Rien ne doit être laissé à l'imagination. Duhamel, dans sa qualité de chirurgien militaire, s'est illustré tout particulièrement dans la volonté de confronter le lecteur aux ventres ouverts, aux plaies béantes, aux metnbres amputés, au sang et au pus. Mais Barbusse ne s'en prive pas, même si les souffrances étalées s'inscI1vel1t,on le vel14a,dans un sens transcendant. Gabriel Chevallier, pour sa palt, estime qu'un véritable art pacifiste ne peut se faire qu'à fleur de cadavre, en moulant le masque que la guen4e pose sur la figure de telle de ses victimes. Et Giono rechigne à montrer la bataille même: afin de mieux en dégoûter le lecteur, il préfère se limiter à l'exhibition des effets meurtriers de la guerre sur le corps humain. La guel14e rend bêtes les hommes. Ce constat, la plupart de nos écrivains pacifistes le partagent. Dans son Journal des années de glterre, ROl11ainRolland a dressé l'inventaire des SOll1mets d'idiotie auxquels peuvent atteindre des esprits inoculés du virus de la guerre. Face à cette avalanche de sottises, des écrivains comme Chevallier, Martin du Gard ou Rolland lui-même préconisent la ll1ise en œuvre d'un rationalisme critique. Car l'appareil militaire réduit l'homl11e à son corps, et le protagoniste de La peur remarque que les soldats les plus courageux sont aussi les plus frustes et les plus illogiques. Aussi tentera-t-il, dans la mesure où les circonstances le lui perl11ettent, de se placer au-dessus des événements et de réfléchir, la tête reposée, sur la folie qui l'entoure. Mais il n'est pas facile de brandir le flambeau de la Raison à un moment où tous déraisonnent: c'est ce que constatent, à leur dépens, Clerambault et Cripure. Si le premier prend conscience de la difficulté qu'il y a communiquer sa
\

13 Le sang n.oir, Folio, n° 1226, p. 284 et 285.

17

pensée, et dès lors à mettre sur pied une communauté pacifiste, le second, pour sa part, est assez intelligent pour cOl11prendre qu'il fait partie de ceux-là mêmes - les nationalistes exacerbés - qu'il condamne. Pour condamner la guelTe, il faut la comprendre. Il faut la saisir dans sa spécificité, dans son essence. Or, cette vérité de la guel1-eparaît difficile à établir. Est-ce que Le feu est un roman vrai? Beaucoup de lecteurs contemporains ont répondu par l'affirmative, mais cela n'a pas empêché Jean Norton Cru, à p3.11ir e sa propre expérience du front, de taxer Le feu de roman d "légendaire", et de refuser à Barbusse la qualiié de "témoin probe"14. Quelle est la vérité de cette guen-e? Si pour les uns l'expérience primordiale du poilu réside dans le corps broyé, pour les autres elle se situe dans les attentes interminables, dans la 1011guemonotonie de la vie en tranchée, ou encore dans la saleté, la pluie et les poux. La rupture et les difficultés de communication entre le front et l'alTière n'ont pas facilité, en plus, la transmission d'une vision univoque de la guelTe. Qu'on y ajoute la pudeur des soldats, soucieux de ne pas effaroucher les leurs, ainsi que la censure, et l'on comprend que l'histoire de la Grande Guen-e ne saurait se réduire à un récit unique. En outre, si vérité de la guerre il y a, encore faut-il parvenir à la transmettre, car il n'est pas sûr que le lecteur d'après-guerre accepte de la recevoir de plein fouet. Aussi ne faut-il pas s'étonner si les textes qui font l'objet de cette étude thématisent la transl11ission problématique de l'expérience guell-ière. "D'abord, COl11ment,sans y avoir été, s'imaginerait-on ça?"15, lance un des personnages du Feu, compromettant ainsi le travail du lecteur de bonne volonté qui ne fut pas cOl11battant. Tout discours sur la guerre vire inexorablement à la légende. C'est le constat de Duhamel, dans une conférence prononcée en 1920, sous le titre Guerre et littérature, où il suggère que seuls les morts connaissent la vérité de la guell-e. Les survivants, pour leur p3.1t,apprendront l'histoire de la guerre qu'ils ont faite dans la version conventionnelle qu'en proposeront ceux qui ne l'ont pas faite.
14 Jean Norton Cru, Ténloins. Essai d'analyse et de critique des souvenirs de conlbattants édités en français de 1915 à 1928, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1993, p. 555-565. 15 Le feu, p. 415.

18

Gabriel Chevallier va plus loin encore, en affirmant que la mystification est déjà le fait des poilus mêmes, qui, refoulant les souffrances, forgent la légende et "préparent Homère"16. Tout se passe comme si la guerre avait le pouvoir de bloquer le pouvoir d'expression de ceux-là mêmes qui s'y opposent de toutes leurs forces. Face à la guen.e, les mots nous manquent. Dans Verdun, Jules Romains a très bien illustré ce rapport difficile entre la langue et le combat, dans l'épisode du rapport qu'écrit le lieutenant Imbard sur une attaque qui n'a jamais eu lieu: tant il est vrai que, dans une situation guelTière, les mots ne sont plus liés à la brutalité des faits. Mais peut-être que la vérité de la guerre ne se transmet efficacement que dans la l11esure exacte où elle est reconstruction. Un peu de mensonge, un peu d'exagération ne nuisent pas à l'intention pacifiste, voire à l'établissement de la vérité. C'est du moins la thèse de l'écrivain anglais Robert Graves, auteur de mémoires consacrés à ses expériences au front, Goodbye to ail that. Dans une apostille à cet ouvrage, Graves affirme que "les mémoires d'un homme qui est passé par quelques-unes des pires expériences de la guerre des tranchées ne. sont pas véridiques, s'ils ne contiennent pas une grande proportion de mensonges"17 [traduction L.R.]. La question de la véracité historique au sens strict ne se poserait donc pas. La propriété principale de la gue11.econsiste précisément dans le fait qu'elle modifie et distord la perception du réel: un tir de ba11.age "fera de n'importe qui un menteur ou un visionnaire passager" 18.A quoi bon, dès lors, confronter 111inutieusementles textes à l'expérience, à la façon de Jean Norton Cru, si, de toutes façons, la guelTe ne peut être saisie que dans le va-et-vient entre cette expélience et sa reconstruction ultélieure?19
.

16 Gabriel Chevallier, La peur, Livre de poche n° 2385, p. 303.
17 "the 111elnoirs of a 111a11 who went through sOlne of the worst experiences of trench

warfare are not truthful if they do not contain a high proportion of falsities". Robert Graves, But it still goes on, London & Toronto, Jonathan Cape, 1930, p. 42. 18 "High-explosive barrages will Inake a telnporary liar or visionary of anyone", Graves, ibid. 19 Voir égalelnent la critique énoncée par Léon Riegel de la "sén1iologie de l'authentique" telle que la Inet en œuvre Jean-Norton Cru. Voir Guerre et littérature, p.8.

19

Le dernier topos est indissociablement lié à l'écriture de la guerre: Stendhal et Hugo ont déjà montré que l'intérêt de la bataille de Waterloo est de nature ironique. Les pacifistes n'échappent pas à cette ironie, jusqu'à en devenir eux-mêmes les victimes. Car si la guerre tend à s'esquiver à l'entendement, elle ne rechigne pas, en revanche, à jouer des tours à ceux qui sont pris dans ses rêts. L'ironie fondamentale qui traverse la plupart des récits que nous soumettrons à l'étude consiste dans le fait que, écrits pendant ou après les hostilités, ils mettent en scène des personnages dont le projet unique consiste précisément à mettre fin au camage20. Or, la perspective du lecteur permet de saisir la vanité de ce combat en faveur de la paix: la guelTe a eu lieu, et les initiatives des personnages animés des meilleures intentions se sont révélées tout à fait illusoires. L'illustration la plus accomplie de cette ironie première est sans doute L'été 1914: on y voit le protagoniste s'affairer pendant des centaines de pages, convaincu, en juillet 1914, que le mécanisme fatal peut être enrayé, qu'une action collective, voire individuelle, peut mettre fin à l'engrenage. On nous dira, certes, que le vélitable destinataire de L'été 1914, c'est le lecteur de la seconde moitié des années trente, et qu'il s'agissait, pour Mal1in du Gard, de s'opposer à un éventuel deuxième conflit. Auquel cas on l1e ne peut que prendre acte de l'ironie inscrite dans l'Histoire même: l'écrivain confronté aux événements de mai 1940 se trouve en effet dans une position rigoureusement analogue à celle de Jacques Thibault en août 1914. L'ironie travaille nos rOl11ans pacifistes à différents niveaux. Elle peut se situer, pour commencer, dans l'organisation narrative même. Ainsi Giono qui alterne les scènes de guelï4e avec les scènes de conversation banale au Cercle des Travailleurs, loin du front; ainsi Romains qui file l'ironie à propos du Général Duroure; ainsi encore Duhamel qui valorise les structures en chiasme: de deux blessés qui all.ivent à l'hôpital, c'est le plus amoché qui survit et celui qui est le moi11s touché qui dépérit. L'ironie se situe également au niveau de la
concep.tioll du, s.ujet, car le ~~()t~g()n-\ste pacifiste e~t souvent ~n
~\X~ ~\.,:'J€:.,à.€:.c\Ùré entre son mdlgnauon et la conscIence
.

;
... . . .. . .. ...
.

de'f~l
.. .. ... ...

.... . . .
.... . .. ... ~ .. ..
. .

. ..

20

Affirmation

qu'il faut nuance\:: \ \\\\1\~~yt\~ l\\\~\

~\\'"k \\\)~\\\\\~~ ~\\\\)~l~\\~\\~~

ainsi \e \1\:()~e.tde 'B(\I\)\\~~e \\e~t ~~\~ de mettre ~\\\ ~1\:'k. \\ ~ ü't\\ \)~\.\~ \\.\\ Ü~ \)'d\\"{e \e~ "{~'t\.\"\"\e~

~ t\.\\~\\\~¥:>\\~ ~\ ~ ~\\\1.\.~\"\~, ü\\\"\ ~~\"\\\)~,,\"\~~ \~~\~ ~~~"{"{e\~\~"{e.

20

partie de cela qu'il condamne: c'est le cas, éminemment, de Cripure, mais c'est la thèse également du Grand troupeau. Enfin, l'ironie, on l'a déjà signalé, se situe dans les choses mêmes de la guerre. Ainsi, ces biffins du Feu qui composent une masse grise et indistincte, pour ne retrouver une individualité que dans la mort, en tant que cadavres adoptant des positions différentes. Ainsi Jacques Thibault, le personnage qui entendait maîtriser et contenir l'événement, réduit à l'état de loque trimballée le long du front. Ainsi encore la phrase prononcée par Foch avant le déclenchement des hostilités et qui traverse comme un leitmotiv les deux volumes de Jules Romains, à propos du comportement du soldat dans la guerre à venir: "Se jeter dans les rangs de l'adversaire et trancher la discussion à l'arme froide"21. Dans la mesure où l'ironie apparaît comme la structure essentielle de toute écriture de la guerre, la littérature qui s'oppose à la guerre ne saurait y échapper.
.

Comn1ent peut-on être pacljiste? La littérature et le pacifisme n'ont pas toujours fait bon ménage. L'expression du refus de la guerre fut le privilège des moralistes et des philosophes, plus que des écrivains. Et encore faut-il attendre l'Humanisme pour que certains esprits éclairés disent leur indignation. C'est le cas d'Erasme qui, dans La complainte de la pai.x, prend acte de la "passion maladive" des hommes pour la guerre, tout en adoptant une position qui, au 20ème siècle, sera qualifiée de "pacifisme intégral": "Il n'y a pas de paix, si injuste soit-elle, qui ne soit préférable à la plus juste des guelTes"22. Montaigne, à l'occasion, s'insurge, estimant que la guerre, "qui est la plus grande et pompeuse des actions humaines" témoigne en fait de "nostre imbecillité et imperfection "23. Et Rabelais, dans Gargantua, ne partage pas l'attitude d'Erasme: Grandgousier finit par accepter, à contrecœur, la guerre, non sans avoir tenté tous les moyens de faire la paix avec un Picrochole sourd à la voix de la raison. Tant il est vrai que le "temps n'est plus d'ainsi conquester les royaulmes
21 Jules ROluains, Prélude à \lerdun, in: Les hOn1nl.eSde bonne volonté, Paris, Robert Laffont, Collection "Bouquins", t. III, p. 46. 22 Eraslne, La conzplainte de fa paLy. ln: Œuvres, ColI. Bouquins, p. 924 et 939. 23 Montaigne, "Apologie de RaiInond Sebond", in: Œuvres Conlpfètes, Paris, GalliInard, Bibliothèque de la Pléiade, 1962, p. 452.

21

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.