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Ecrits sur la langue des signes français

De
226 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 152
EAN13 : 9782296307209
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ECRITS SUR LA LANGUE DES SIGNES FRANÇAISE

émantiques est née du constat qu'il est devenu de plus en plus difficilepour les chercheurs en linguistique de faire paraître en librairie des ouvrages relativement pointus, leurs travaux passant apparemment pour trop difficileset leur lectorat trop restreint aux yeux des « grands éditeurs »... alors qu'ils souffrent énormément du manque

S

de publicité, spécialistes.

tant pour s'exposer

à la critique de leurs pairs

que pour être appréciés hors du premier cercle des
Collection ouverte à toutes les recherches en cours, Sémantiques a pour but de faire connaître ce qui se passe dans les universités, les instituts et les laboratoires dans les domaines qui sont les siens: linguistique générale et surtout confrontée ou appliquée à la psychologie, à la sociologie, au secteur de l'éducation-formation et aux industries de la langue. Elle s'adresse aux chercheurs, enseignants et étudiants en sciences humaines, en littérature, en didactique et en pédagogie, ainsi qu'aux techniciens des langues et du langage, lexicographes, traducteurs, interprètes, formateurs, orthophonistes...
Marc ARABrAIV

Maître de conférences à Paris-XI!

Dans la même collection
Marc ARABVAN, paragraphe Le narratif Etude typographique et linguistique de la ponctuation textuelle dans les récits classiques et modernes. Astrid VANDERSTRATEN, enfant troublant Un Deux discours sur le langage d'un enfant que l'on a dit autiste. Frédéric FRANÇOIS, Morale

et mise en mots

Boris LOBATCHEV, L'Autrement-dU (HHOCKaJUeJlbHOCTb) Du jeu des langues à la linguo-psychologie. Martine CAMBOUUVES, signes dans la forêt Des Ce que l'observation de quelques chimpanzés peut nous apprendre à propos du langage. E. BAUTIER, Pratiques langagières, pratiques De la sociolinguistique à la sociologie du langage. soda/es

@ L'Harmallan,

1995

-

ISBN:

2-7384-3535-1

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Arabyan

»

Paul Jouison

ECRITS SUR LA LANGUE DES SIGNES FRANÇAISE

Edition établie par Brigitte Garcia

Editions

L'Harmattan

5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

à Estèle et Christiane, à la communauté des sourds.

La préparation du présent ouvrage a associé bien des gens que je tiens à remercier: Christiane Jouison d'abord, qui m'a laissé libre accès aux archives de son mari; Bernard Mottez, dont l'aide, sur tous les plans, m'a été précieuse; Frédéric François, pour avoir accepté de relire ce travail en y apportant toute sa compétence ainsi que pour son aide pratique et psychologique; Christian Cuxac, dont le regard de spécialiste a été indispensable; Pierre Achard, pour son soutien et sa disponibilité; Marc Arabyan qui a accueilli et mis en pages cet ouvrage pour les Editions L'Harmattan; tous ceux dont les récits m'ont aidée à mieux comprendre la personnalité et les préoccupations de Paul Jouison : Roger et Monique Rodriguez notamment; Mary Mylles, la traductrice de Paul Jouison ; Jean-Noël Tizon, son ami d'enfance ; Michel Lamothe, du Centre d'Education Bilingue de Poitiers, et bien d'autres. Mes remerciements vont aussi à la section féminine Bordeaux Europe du Lions Club pour son soutien financier. Un vif merci à Marie-Pierre Martinet et Jacques Dutilh qui m'ont aidée à décrypter le disque dur de Jouison ainsi qu'à Jean-Yves Toussaint qui a réalisé le traitement infographique indispensable à la reproduction des illustrations. B. G.

PREMIÈRE PARTIE

INTRODUCTION
par Brigitte Garcia

I. Présentation

Si la pratique du langage suppose réellement une distance par rapport aux choses, le langage n'est pas conçu comme un ailleurs mental, une démarche d'abstraction. Il participe [...] du corps et de la nature [...] Son lien avec la réalité corporelle et naturelle n'est pas ab.rtraitou conventionnel mais réel et matériel.
Julia KRISTEvA,Le langage, cet inconnu.

R hume.

les écrits ou publier les inédits de Paul Jouison, décédé prématurérœnt en septembre 1991, ne relève pas du pur hommage postÉÉDITER

Jouison était impliqué au quotidienl dans diverses activités professionnelles et extra-professionnelles et si, dans les dix dernières années surtout, ses interventions orales ou écrites eurent auprès des sourds et des spécialistes entendants un fort impact, sa production scientifique est restée totalemehfâisséiilihee. TIimportaitavahttOut-ôe réufiir ces pîêces et d'en faciliter l'accès par un recueil où, rerœttant toute considération critique ou théorique à plus tard2, on laisserait le lecteur face-à-face avec l'auteur. L'intérêt de ces textes pour la recherche en linguistique, pour les éducateurs et pour les enfants sourds ne peut plus être méconnu. C'est à ce titre que lectrice, auditrice et amie de l'auteur, j'ai accepté d'en assurer l'édition.
1. Voyez infra.
« ElémenIs

de biographie

».

2. Mes recherches sur les travaux de Paul Jouison font l'objet d'une thèse en sciences du langage à l'Université René-Descartes (Paris V).

14

Ecrits sur la Langue

des Signes Française

Le projet de Jouison était une description de la langue des signes française (LSF) et, de manière indissociable à ses yeux, la mise au point d'une écriture de cette langue. Lorsque l'on sait qu'en France les langues des signes (LS) ne sont reconnues comme langues à part entière que depuis une quinzaine d'années, on conçoit qu'envisager la question de leur écriture, c'est-à-dire empiéter sur le territoire sacré des langues orales (LO), puisse ne pas être sans importance en linguistique... Ce projet, Jouison y est venu par nécessité personnelle et professionnelle : éducateur spécialisé, il devait communiquer avec des enfants sourds qui ne maîtrisaient ni son monde ni sa langue. Tout de suite, il a eu l'idée de se rapprocher d'eux par le dessin. Tant COInIœ trace que comme figuration du réel, le dessin est au cœur de sa recherche. Jouison n'aimait pas parler. n pouvait en revanche des heures durant tracer et retracer des lettres, des symboles, des schémas, soucieux de parvenir à une expression visuelle directe, non parasitée par les mots. Tout ce qui l'intéressait trouvait dans le dessin un mode d'actualisation privilégié: la botanique et l'astronomie, mais aussi les papillons, qu'il dessinait comme pour en éprouver le sens. Lorsqu'il rencontra le monde des sourds, au début des années soixantedix, l'appréhension des LS ne pouvait être ni directe, ni simple. Les signes éventuellement utilisés dans les classes -le plus souvent ils se pratiquaient en cachette - n'étaient pas considérés comme autre chose qu'une "gesticulation", un moyen rudimentaire de pallier ponctuellement les difficultés à se faire comprendre. Pour les enseignants, c'était au mieux un ultime recours pour faciliter l'acquisition de tel ou tel mot français. Ces gestes subissaient en outre un anathème plus général jeté sur les systèmes signifiants à support visuel, anathème dû à toute une série de réductions conceptuelles: du visuel à l'analogique, de l'analogique à l'iconique, de là au non-arbitraire et au non-linguistique. Par la force des choses enfin, les rares chercheurs qui s'intéressaient à cette "gesticulation" (comme on disait alors) étaient - et sont encore le plus souvent des entendants.

Les LS ont affaire au physique, à la matière, d'une manière qui paraît plus évidente que pour les LO. De ce fait, elles sont plus facilement perçues COInIœ vouées au concret, inadéquates aux capacités d'abstraction que les entendants associent à la parole et, partant, à la langue. Derrida a bien montré ce lien historiquement ancré dans la pensée occidentale entre

la parole (conçue comme émanation de l'esprit - le souffle - et non COInIœémanation corporelle) et l'idée d'expression directe de la psyché. Une des originalités de Jouison est d'avoir vu dans ces préjugés et dans cette limite autant de "points de vue extérieurs" indirectement susceptibles de foumir des indications, des "indices", sur le fonctionnement de la LSF. Commençant sa carrière professionnelle au moment même où la recherche sur les LS faisait ses débuts en France, il intégra les décou-

Présentation

15

vertes de William C. Stokoe dès qu'il put en avoir connaissance. (Cela signifia pour lui, on le verra, de faire table rase de toutes ses approches antérieures.) Dans un texte fondateur, "Sign language structure: an outline of the visual communication systems of the american deaf' (paru dans les Studies in Linguistics de l'Université de Buffalo en 1960 mais seulement connu en France à la fin des années soixante-dix), Stokoe montrait en effet qu'un signe gestuel n'est pas un bloc insécable mais une unité analysable selon des "paramètres" dont chacun caractérise des unités d'un niveau inférieur en nombre fini. Stokoe analysait chaque signe de l'American Sign Language (ASL) sous trois aspects: -l'endroit où ce signe est articulé (l"'emplacement"), - la configuration de la main ou des mains, -le mouvement de celle(s)-ci, ouvrant ainsi la voie à des recherches sur la "double articulation" des LS. Mettant en évidence un système que l'on fit correspondre à la phonologie des LO, Stokoe dénombrait 55 unités minimales représentées par autant de symboles permettant la reproduction graphique de tous les signes de l'ASL. Ce système de notation - qui ne se prétendait en aucun cas une écriture - rendit possible la confection d'un dictionnaire ASL / Anglais (et non plus l'inverse) où les signes sont classés suivant l'ordre de la liste des symboles3. L'idée d'une double articulation et la possibilité d'un dictionnaire de ce type conféraient aux LS le statut de langues à part entière. Le dictionnaire de Stokoe a rapidement été vulgarisé et a servi il sert encore en grande partie - de base à l'enseignexœnt des LS dans le monde entier. Dans cette même fin des années soixante-dix cependant, la majorité des spécialistes européens (et Jouison avec eux) pensaient que les LS se distinguaient intrinsèquement des L04 du fait de la simultanéité des aspects constitutifs des signes. On ne prenait en compte ni la séquentialité (évidente) du discours gestuel, ni celle (nettement moins évidente, il est vrai) des constituants du signe, et l'on restait comme fasciné par les figures mariueIIes sari!fpiètefattefitfOh aux. aiitrespaniesalf corpS:J\lfX -EtaIS:Unis pourtant étaient xœnées des recherches qui mm traient que limiter la description des LS aux mouvements des mains était réducteur: ainsi notamment des travaux de Stokoe lui-même (cf. infra), de Charlotte Baker et Carol Padden de l'Université de Californie à San Diego et du Biological Institute. Ces deux dernières montrant en particulier que le

-

3. A DictiOlwry of American Sign Language on linguistic principles, by William C. Stokoe, Dorothy C. Casterline and Carl G. Croneberg, 1965, William C. Stokoe ed., Linstok Press. 4. Où l'on ne conçoit de simultanéité que très ponctuelle, cf. les "traits suprasegmentaux", ou périphérique, cf. le "paralinguistique".

16

Ecrits sur la Langue des Signes Française

regard et les expressions du visage jouaient un rôle sémantique et grammatica15. TI importe ici de préciser que les travaux de Stokoe, trop rapidement lus, ont subi en France des simplifications abusives auxquelles Iouison n'a pas échappé. Stokoe, qui s'est élevé à plusieurs reprises contre ces interprétations fausses, portait tout récemment encore le jugement suivant sur Jouison6 [s.p.n.] : His analysis of sign discourse seems to me to be careful and detailed, and I am pleased to see he agrees with my view (expressedfirst in Sign Language Structure, 1960) that manual activity carries only part of the load of sign language and bodily and facial activity must be as carefully studied. I would point out, however, that contrary to what he writes in one place, I have never agreed that manual signs are marked by four parameters. [...] Imtead, 1 stated in 1960 and repeated in 1965 that "parameters" are aspects (i.e. what one perceives by looking at something in a clearly specified way). 7 C'est dans le contexte français, marqué par une vision atomiste des LS (atomisation que renforçaient encore la constitution de répertoires de signes Français I LSF8 et la méconnaissance des travaux américains), que Jouison décida de travailler en collaboration étroite avec des informateurs sourds sur des séquences de discours signés enregistrés en vidéo. L'analyse image par image de ces séquences le conduisit à deux constatations qui ont été déterminantes pour la suite de sa recherche:

-

Les mains ne sont que la périphérie,

la partie immédiatement

visible du

discours, et les paramètres corps entier9 ;

définis par Stokoe peuvent s'étendre

au

5. Cf. C. BAKER C. PADDEN, Focusing on the non manual components of et « ASL », in P. SIPLE[ed.], Understanding language through Sign Language Research, New York Academic Press, 1978. 6. Lettre à B. G. du 9 février 1994.

7. « Son analysedu discourssigné me semblesoigneuseet détaillée,et je suis
heureux de voir qu'il est d'accord avec mon idée (exprimée pour la première fois dans Sign Language Structure, 1960) que l'activité manuelle ne porte qu'une partie de la charge de la langue des signes et que l'activité corporelle et faciale doit être étudiée avec tout autant d'attention. Je voudrais cependant signaler que contrairement à ce qu'il écrit quelque part, je n'ai jamais été d'avis que les signes des mains sont marqués par quatre paramètres. Au contraire, j'ai dit en 1960 et répété en 1965 que les "paramètres" sont des aspects (c'est.à.dire ce qu'on perçoit en regardant quelque chose d'une façon clairement spécifiée). » 8. Les "descriptions" de la LSF qui existaient alors, essentiellement en contexte d'enseignement, se réduisaient à la DÙseen regard d'un mot français d'un dessin représentant le geste jugé équivalent. 9. Il ne rimait à rien selon lui d'allonger la liste des paramètres (on a ainsi ajouté

Présentation

11

Il est impossible de faire apparaître une quelconque logique du discours si l'on fait abstraction du mouvement et des modalités d'enchaînement des signes. Ainsi, après avoir lui aussi mis l'accent sur la simultanéité comme spécificité des LS, Jouison mit en évidence par l'observation et par une réflexion théorique la pertinence sémiotique de leur dimension séquentiellelO. La question de départ était simple: Comment peut-on à la fois, lorsque le canal est le corps, en présenter par exemple une partie et signifier, sans autre signal, que l'on fait autre chose que présenter cette partie de son corps? Question simple... Encore fallait-il pousser la réponse jusqu'au bout: seul ce qui suit permet de décider du sens de ce qui précède. Jouison en donnait un exemple clair: Si je suis appuyé à une table et que vous entriiez à ce moment-là, sauf à retirer subitement la table, comment saurez-vous si je suis réellement appuyé, si je feins de m'appuyer ou encore si la position de mm corps signifie tout autre chose ? Il en vint ainsi à cerner ce qui lui parut être le fondement des LS : une articulation inédite de la simultanéité et de la linéaritéll. Un schéma sans cesse exposé, remis sur le métier et peaufiné, le "schéma d'accumulation", tente de dire visuellement cette particularité du discours gestuel: à tous les niveaux repérables, chaque unité isolée par l'analyse est définie à la fois comme mise en position et mise en mouvement, relativement à des repères constitués progressivement par ce mouvement même qu'est, essentiellement, le flux gestuel12. C'est à travers la prise en compte du corps tout entier, et comme matière et comme "matière signifiante" (une autre de ses expressionsclefs), que Jouison chercha désormais à approcher la LSF. Ce corps qui lui est apparu fondamental, c'est aussi et d'abord le corps même du chercheur: sa position et son mode de présenc~ physique dans l'interaction. Dans les lignes qui suivent, c'est littéralement qu'il faut comprendre l'expression position de l' observateur13 :

-

La
. -

matière

d'une

éventuelle

thèse serait

la description

globale

du

sys-

tème de la langue des signes - description

prise elle-même

comme

ovjd dans iÙiiTfelilfi6i1ifiiÛiguliiife:-mafiê,i

ilu iliscours Ttiiodèlè

des paramètres comme l'''orientation'',la "mimique faciale"...). L'idée-forœ de Jouison était que les signes pouvaient indifféremment exploiter le corps entier ou le seul domaine manuel, voire les seules expressions du visage (cf. infra). 10. Sur ces observations, cf. « Le rôle du corps dans l'organisation du discours gestuel.. (ici Chapitre III), et sur leurs implications théoriques, cf. « Iconicité et double articulation dans la langue des signes française.. (ici Chapitre IV). Il. Cf. « Voyage autour de la langue des signes.. "linéarité" est de Jouison lui-même. 12. Cf. « Commentaires.. (ici Chapitre VI). (ici Chapitre V). Le terme de

13. Extrait d'une lettre à Antoine Culioli, 20 juillet 1988.

18

Ecrits sur la Langue des Signes Française

théorique / position de l'observateur.. la multiplication de ces modèles et de ces positions prenant l'allure d'un système qui permet, toujours par triangulation, de déterminer les centres et niveaux d'organisation de ce que j'appelle la matière / énergie signifiante (au sens physique de ces termes). Le voyage autour de la langue des signes de Jouison s'est fait, me semble-t-il, en trois étapes. De son point de vue initial, celui des années soixante-dix, il n'était qu'entendant, c'est-à-dire non-sourd, c'est-à-dire encore qu'il pensait que l'entrée dans le monde des sourds, a fortiori dans leur langue, lui était impossible. A mi-parcours, les idées de Stokoe lui ont suggéré un renversement complet de perspective: les LS pouvaient être observées et décrites au même titre que les autres langues naturelles. Enfin vint la prise de conscience qui est à l'origine de sa théorie la plus aboutie: il s'est accepté comme entendant et a fait machine arrière sur les difficultés rencontrées en tant que chercheur non locuteur puis locuteur; les "réflexes"14 de l'entendant qui apprend la LS ont cessé d'être des épiphénomènes pour devenir le moteur même de la recherche. La problématique de la position du chercheur (etJou de l'observateur), si elle n'est pas neuve, trouve dans l'étude de la LSF une actualisation
inédite; cette position est incarnée, matérialisée au sens fort

-

notamment

lorsque, par exemple, le néophyte se met à suivre le mouvement de regard du signeur et... perd le fil de son discours, ce qui permet a contrario d'en percevoir l'existenceI5. Tous les points de vue extérieurs que suscite la production de la LSF seront dès lors exploités systématiquement: les aspects "iconiques" ; les régularités observables visibles (ou seulement perceptibles) comme le rythme; le recours aux mots des langues orales associés (Français Signé et répertoires de signes) ; les réflexes des entendants apprenants; l'écriture en cours d'élaboration elle-même. Au désir de multiplier les points de vue a très vite correspondu la volonté de prendre en considération "toute" la langue, c'est-à-dire de rejeter - autant que faire se peut naturellement - toute discrimination entre ce qui serait de l'ordre du linguistique et ce qui n'en serait pas. Sur des plans bien différents les uns des autres se posa en effet la question de l'objet à étudier et du statut à conférer aux différentes ''productions gestuelles". La question était par exemple d'ordre sociolinguistique: les chercheurs s'aperçurent assez tardivement que la LS employée par les sourds avec

14. Tenne qui revient systématiquement tion... » (ici Chapitre IV).

à partir d'" Iconicité et double articula-

15. Jouison appelle une telle attitude "un réflexe indicatif'.

Présentation

19

les entendants diffère de celle qu'ils pratiquent entre eux. Au congrès de la LSF des 14 et 15 octobre 1988, Christian Cuxac (maître de conférences en linguistique à Paris-V et spécialiste de la LSF) a raconté comment en 1979, au terme d'un exposé fondé sur l'analyse d'un corpus de discours signés par des locuteurs sourds, il avait vu surgir entre les sourds qui participaient au débat une variante inconnue d'une des formes analysées. A la question posée par Cuxac sur l'origine et la nature de cette "variante", les sourds répondirent très naturellement: "Ça? Mais c'est la langue qu'on parle entre nous !". Par ailleurs, la LSF semble présenter des registres de nature différente: certains pans de discours - souvent appelés pantomime - résistent à l'analyse et paraissent relever de la pure variation personnelle, avec une iconicité maximale; d'autres en revanche semblent fondés sur des règles, des conventions strictes. Là encore, il n'y a guère de solution de continuité entre ce qui serait ''plutôt'' de la pantomime et ce qui serait "plutôt" de la langue. Jouison était en contact quotidien avec de jeunes sourds qui maîtrisaient plus ou moins la LSF. Dès qu'il entreprit une recherche systématique sur cette languel6, il eut l'idée particulièrement originale pour l'époque de travailler sans "traduction" sur des séquences de discours filmées "sur le vif' et de ne jamais avancer une description ou une analyse sans l'éprouver au préalable auprès de ses amis sourds. TI s'en remettait au jugement de cohérence (ou d'incohérence) émis par ces collaborateurs ; seul ce jugement l'autorisait à délimiter tel ou tel pan de la séquence. Dans sa perspective, l'opposition pantomime / LSF était sans pertinence. Ce souci d'appréhender la langue et de la décrire sans la réduire se retrouve dans le système d'écriture dont il a proposé de doter la LSF. Ce système, aboutissement de quinze années d'essais et de remaniements radicaux, s'appelle D'SIGN (où le D est là pour "discours" 11). A travailler sans traduction sur des séquences filmées d'une langue quasiment vierge de toute référence scripturale, Jouison s'est précocement placé dan&uneperspective énonciative et diSCU1"si¥e.
- --

D'SIGN a été testé avec succès par des adultes sourds, même si des problèmes subsistaient. De l'avis même de ses collaborateurs sourds, notanunent de Roger Rodriguez18, son aspect le plus fascinant est le sentiment d'une "écriture-vie". Tout en voulant faire de D'SIGN un moyen 16.C'est-à-diredès 1977(cf.« Projetde dossierde candidatureau CNRS» - ici
Chapitre Il), même si Jouison a daté ailleurs de 1979 le début de sa recherche (cf. infra, "Eléments de biographie"). 17. Ce nom - prononcer à l'anglaise - reflète le goOt de Jouison pour le dessin et l'importance qu'il attachait à l'esthétique. 18. Ancien élève, ami et l'un des plus précieux collaborateurs de Jouison, Roger Rodriguez est l'actuel président de l'Association Ferdinand-Berthier.

20

Ecrits sur la Langue des Signes Française

de communication, Jouison cherchait à préserver la LSF sous toutes ses formes et dans sa variabilité même: il ne s'agissait ni de la mettre en conserve ni de la standardiser. D'SIGN se veut en outre une écriture à part entière: doivent pouvoir se poser pour lui les questions qui se posent pour les écritures "historiques", telles que: Que transcrit ou transpose-t-on ainsi et pour qui? Quelle description du langage ce qui s'écrit implique-t-il ? (c'est-à-dire quelles connaissances un système graphique doit-il intégrer pour fonctionner en tant qu'écriture ?), etc.

En ce sens au moins, les

«

carnets de route» de Jouison concernant

l'élaboration de D'SIGN permettent de s'interroger sur ce que signifie pour une langue naturelle le fait d'être écrite. Sur le double plan historique et théorique, l'intérêt de cette tentative est de tout premier ordre, car il est peu fréquent de voir naître un nouveau systèrœ graphique et de pouvoir accompagner les étapes de sa gestation. D'SIGN soulève d'ailleurs une question toute particulière, qui est de savoir quel rôle jouent les relations entre le support du système à transposer et le support de sa transposition, entre le corps et le papier. Cette question acquiert une acuité particulière dans le cas des LS en raison de la proximité de nature de ces supports, visuel-gestuel d'un côté et visuel-graphique de l'autre. Les "résonances" propres au système graphique sont-elles en phase avec les résonances propres au systèrœ transcrit ? Les expriment-elles, ou au contraire les biaisent-elles? Outre cela, le "support" des LS est la matière corporelle: que peut signifier écrire le corps? L'analyse des principes (présupposés et hypothèses) de D'SIGN reste à faire. Jouison ne les a explicités nulle part de manière formelle et exhaustive. Les articles réunis ici permettront cependant d'apprécier certaines des réflexions et des données qui sous-tendent ce système jusque dans ses développements les plus récents, c'est-à-dire dans l'état où Jouison l'avait amené avant de disparaître. « Phonologie, morphologie et syntaxe de la LSF »19 (1981) constitue une première manifestation élaborée du changement de perspective théorique suscité par Stokoe. Cet article téImigne de deux caractéristiques des recherches de Jouison. Il y apparaît d'abord une grande prudence dans l'exploitation des "paramètres" définis par Stokoe et dans le maniement de la linguistique issue des LO. Il ressort clairement que si double niveau il y a, le phénomène ne se résume pas à une séparation nette entre le distinctif (phonèmes) et le significatif (Imrphèrœs). Le constat fait, Jouison n'en tire pas de conclusion. Il manifeste en second lieu une minutie rare dans la description anatomo-physiologique : les articulations des éléments gestuels y sont analysées aussi finement que dans la phonétique des LO.
19. Ici Chapitre I.

Présentation

21

La synthèse que j'ai extraite du dossier constitué par Jouison en 1984 (initialement en vue de poser sa candidature au CNRS, finalement ~ur obtenir l'équivalence du DEA) est intéressante à plusieurs titres20. L'auteur y retrace l'histoire de sa propre recherche et met en perspective son article de 1981, manifestant très fortement ce que j'appellerais son double postulat apparent. A l'inverse du précédent, ce texte semble en effet pousser jusqu'à l'extrême le parallèle avec les catégories métalinguistiques utilisées pour les LO. Jouison n'hésite pas à parler d'équivalents de "voyelles", "syllabes", "mots" et "phrases" sans pour autant chercher à justifier le parallèle. Dans le même temps, il exploite les "paramètres" d'un "Stokoe vulgarisé" comme des moyens heuristiques et non comme des solutions: ils lui permettent d'affiner l'analyse de la structure interne des signes sans recourir au découpage léxématique préétabli du français afin de comprendre les modalités syntaxiques de l'enchaînement discursif. Enfin, ce texte est le seul où Jouison inventorie, et surtout classe et catégorise de manière relativement exhaustive les traits distinctifs qui pourraient permettre la première esquisse d'un système phonologique de la LSF. Les concepts essentiels à la compréhension de D' SIGN ne sont cependant développés que dans les deux articles suivants.
«

Le rôle du corps dans l'organisation

du discours gestuel »21 explore

une intuition présente dès 1978-1980 : le discours gestuel trouve sa cohérence dans ces rythmes corporels qui, vus de l'extérieur, donnent l'impression de le scander. L'étude chiffrée et quasi musicale de ces rythmes révèle l'existence de séquences de mouvements qui englobent des signes distincts d'un niveau inférieur mais aussi éventuellement s'y imbriquent. Cette interpénétration des niveaux d'analyse était aux yeux de Paul Jouison une spécificité irréductible des LS. « Iconicité et double articulation dans la LSF »22 complète cette
approche par l'exploration d'un tout autre point de vue - extérieur ici encore - sur le discours signé. L'analyse frontale, délibérément triviale,

de l'iconicité qui se dégage du discours en LSF mène à un premier
- C,,)(lstal--quinll'~en -Sl~i ..ri~nd~trèsnou-veau-:laf~ssemblanc{1ceJlllJ1e

effet sur le récepteur tient à l'ensemble (diagrammatique) des relations entre les éléments constitutifs de l'unité perçue comme iconique et non à ces éléments qui, pris isolément, ne renvoient qu'à eux-mêmes. La mise à jour de telles relations permet à Jouison d'identifier ce qu'il nomme des
20. Ici Chapitre Il. 21. Ici Chapitre III. Il est intéressant de noter que le titre donné au texte initial, publié dans Coup d'Œil (cf. if/fra, Bibliographie),comportaitle qualificatif "syntaxique" (... dans l'organisation syntaxique...), que Jouison a supprimé, deux ans plus tard, dans la dernière version, développée, que nous reproduisons.
22. Ici Chapitre IV.

22

Ecrits sur la Langue

des Signes Française

"centres d'organisation de la ressemblance". Or, lorsqu'on analyse sur ces bases le discours gestuel, on voit apparaître des signes "synonymes" qui cependant mettent en jeu des segments corporels de taille et de localisation très diverses. Autrement dit, ces signes ont en commun le réseau diagrammatique des relations entre leurs éléments constitutifs qui sont pourtant de nature physiologique très différente. Cette comparaison de combinaisons d'apparence différente mais fondées sur des principes similaires met en évidence ce que Jouison appelle "des résonances internes". Il désigne sous le terme global d"'iconologie" ce système de résonances. Un concept qui inclut et dépasse celui d'iconicité - qu'il rend opératoire: reconnaître les résonances internes va permettre de déterminer les centres pertinents de différenciation des éléments constitutifs des signes et, partant, ce qui peut avoir statut de "trait distinctifminimaf'. Le système phonologique esquissé en 1984 s'insère dorénavant dans un cadre conceptuel plus ambitieux. L'analyse conjointe des grands rythmes corporels structurant le discours et des traits pertinents mis à jour par l'approche iconologique conduit à une hypothèse forte. Les différents mouvements - internes aux signes et/ou déterminant des séquences d'un niveau supérieur - auraient le rachis comme source centrale de différenciation (le rachis étant donc aussi la source de l'organisation des traits distinctifs), tout comme le larynx constitue la source des lieux et modes d'articulation des phonèmes des LO. Ainsi les LS disposeraient-elles d'une "voix [...] aux basses fréquences, modulée selon une phonolo~ie adaptée à la matière utilisée", que Jouison nomme "voix rachidienne" 3. La notion de phonologie ne doit cependant pas être réduite ici à un simple calque du concept utilisé pour les LO. Telle que Jouison la décrit dans ces deux textes, elle présente les caractéristiques notables évoquées plus haut. Ainsi, s'il existe un niveau phonématique pour les LS, il semble évident que celui-ci n'est pas nettement dissocié du niveau sémantique. De même Jouison a-t-il montré qu'un même élément pouvait relever simultanément des niveaux "phonologique" et "syntaxique". En d'autres termes, si les LS connaissent une double articulation, Jouison suggère que l'économie de cette double articulation, du fait de la différence des supports, pourrait y être très différente de celle qu'on décrit classiquement dans les LO. Je voudrais pour finir revenir sur D'SIGN et ses enjeux24. Jouison était très attentif aux incidences pédagogiques possibles d'une forme écrite pour la LSF. Ecrire une LS, c'est en permettre la comparaison terme à terme avec la langue orale dominante qui possède, elle, une forme écrite et une forme parlée; c'est permettre à l'enfant sourd de prendre du recul par rapport à sa langue, dès lors reconnue comme langue
23. Cf. les Chapitres V et VI. 24. Cf. « Analyse linéaire et transcription du discours signes» (Chapitre VII). où D'SIGN est présenté. gestuel en langue des

Présentation

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à part entière. Maîtriser pour sa propre langue le concept d'écrit optimise naturellement l'accès à la forme écrite d'une langue seconde. Le simple constat cependant que la maîtrise des structures de sa langue première facilite l'acquisition d'une deuxième langue n'est qu'à peine pris en compte institutionnellement. Le peu de cas que l'on fait des rares classes bilingues ou d'associations conune Deux Langues Pour une Education (aujourd'hui disparue) ne rend pas inutile le rappel de telles évidences. Sur le plan théorique, envisager l'écriture des LS, c'est pousser à sa limite la question de leur statut: Que serait une langue que l'on ne pourrait écrire? On peut objecter que la question est mal formulée, que ce qui est en cause n'est pas l'écriture mais ces formes particulières et diverses qu'elle a prises historiquement pour les LO et qui peuvent être inadéquates aux LS. Comme l'écrit Stokoe25 : Efforts to reduce signing to basically similar or radically different twodimensional representation have been numerous but never quite satisfactory. It really appears from here - looking back - that linguistics was made possible by the invention of writing. Looking ahead, something else appears: a sign linguistics of validity and elegance will in all probability be made possible by the rapidly developing methods, not of notation, but of recording and analysing and manipulating visual events and their elements electronically. La construction d'un système d'écriture constitue en soi une expérience, une recherche, un enseignement. Comprendre les mécanismes à l'œuvre dans le système graphique, D'SIGN, proposé par Jouison, n'intéresse pas seulement la linguistique des LS, car ne peut-on "renvoyer" la question aux LO '! A ces LO elles-mêmes dont on a pu dire que leurs formes écrites les "mutilaient" '! En effet, ou bien les LO fonctionnent sur les quatre dimensions de l'espace-temps, et le questionnement relatif à l'écriture est le même que pour les LS, ou bien elles se résument à la dimension du temps - là où, dans cette même logique, leurs formes écrites

sonLàdeuxdimensions_ __mais peut-onpourautantnierqlleces fOrmeR _ écrites participent de leur réalité de langues? Ce n'est pas parce que la linguistique s'est un temps "fourvoyée" en privilégiant l'écrit que les for25. W. C. Stokoe, "Semantic phonology", in Sign Language Sudies, W. C. Stokoe ed., Linstock Press, 1991 : Les efforts faits pour réduire le fait de signer à UIIe représentation bidimensionnelle analogue ou radicalement différente ont été nombreux mais n 'OlltjeU/ulis été vraiment satisfaisants. JI apparaÎlnettement si l'on considère le passé que la linguistique a été rendue possible par l'invention de l'écriture. Si maintenant on considère l'avenir, une autre chose apparalt : c'est qu'une linguistique du signe exacte et élégante va selon toute probabilité être rendue possible par le développement rapide de méthodes, lIOn de notation, IfUlis d'enregistrement, d'analyse et de IfUlnipulation d'événements visuels et de leurs éléments, électroniquement.

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Ecrits sur la Langue

des Signes Française

mes écrites ne sont pas aussi la langue et n'ont rien à apprendre sur elle. Si l'on revient au premier terme de l'alternative ci-dessus, on voit que sont ici en jeu des notions aussi fondamentales que les définitions respectives du linguistique et du paralinguistique, le statut du verbal dans les Lü et de son équivalent si équivalent il y a - dans les LS. Le parti adopté par Jouison de ne pas préjuger de ce qui, dans les LS, relèverait d'un côté du domaine du continu, de la variation personnelle et d'une iconicité accrue et ce qui, d'un autre côté, s'apparenterait davantage à la définition "classique" du linguistique - ce parti ouvre un champ fructueux d'interrogations. Une autre remarque concerne la fonction sociale remplie par l'écrit des LO : le matériel électronique le plus sophistiqué pourra-t-il jamais en offrir l'équivalent aux LS ? La multiplicité et l'intérêt des pistes ouvertes à la recherche par les travaux de Jouison justifient largement, me semble-t-il, l'idée de les publier.

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