Education et démocratie en Afrique

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296325500
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Ambroise KOM

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Education et démocratie en Afrique
Le temps des illusions

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS FRANCE

Les Editions du CRAC B.P. 8133 YAOUNDE CAMEROUN

Du mêlne auteur

Le Harlem de Chester Himes, Sherbrooke, Naaman, 1978. Dictionnaire des Œuvre.\ littéraires négro-qti-icaines de langue française. Des origines à 1978 (collectif), Sherbrooke, Naaman, 1983. En réimpression: International Scholars Publications, London, San Francisco, Bethesda, 1996. George Lamming Didier, 1986. et le destill des Caraihes, Montréal,

Le cas Chester Himes, Paris, Nouvelles du Sud, 1994.

Cet ouvrage a été publié grâce à la complicité agissante de EAB, JFB, CK,

FL & CM

@ By Editions du CRAC and Editions l'Hannattan, ISBN 2-910613-25-9 ISBN: 2-7384-4629-9

1996

Préface
Ambroise Kom est professeur à l'Université de Yaoundé
depuis une douzaine d'années, après un long séjour d' enseigne-

ment aux Etats- Unis, au Canada et une brève incursion au Maroc. De son errance studieuse en Amérique et à l'occasion des colloques et d'invitations à titre de professeur visiteur à travers le monde, il s'est fait des idées fortes sur sa fonction et celle de l'institution qui est comme son élément naturel. Un professeur justifie sa raison d'être en formant des étudiants capables de le relayer dans l'enseignement et une recherche à haute valeur scientifique et à grande portée sociale. En Afrique, dans le domaine des lettres et des sciences humaines, un formalisme érudit et un tour scientifique dépourvus d'impact dans la lutte contre la violence de la nature et des hommes, et pour la construction d'un ordre rationnel et raisonnable sont de stériles et vains amusements. Mais, la bienveillance pour ce continent, laferveur pour les idéaux d'unité, de développement sans l'armature d'une expérience informée, critique et raisonnée sont touchantes, mais inconsistantes et débiles. L'enseignant doit donc être à lafois un bon pédagogue et un producteur des travaux qui s'imposent au respect de ses pairs de quelque pays que ce soit. En bref, il doit être compétent et socialement efficace, au bénéfice de son institution et de la collectivité nationale. Selon ce critère, nous regorgeons defaux universitaires, supeiflus. La deuxième idéeforte est que l'université est constituée essentiellement du corps enseignant et des étudiants. Ce sont 5

ces deux groupes qui forment communauté, l'unité organique d'une irréductible diversité. Sa raison d'être est de veiller à la conservation et la transmission du patrimoine humain du savoir, de le renouveler de manière à l'augmenter sans cesse. Telle est la mission qui structure de part en part son organisation, qui légitime sesfranchises, sa liberté dans la discussion, la recherche, dans l'expérimentation scientifique et culturelle. Cette tâche est antérieure, logiquement et historiquement, aux impératifs nationaux et patriotiques. Elle les rencontre pour les assumer dans la perspective qui lui est propre, celle de l'universalité, d'une rationalité et d'une humanité sans rivages. La troisième idéeforte en découle. La valeur d'une nation
se mesure à la place qu'elle réserve à l'université. Pour durer, survivre et exister comme un peuple dans un monde civilisé, la fonction de cette institution est cruciale. La richesse aujourd' hui n'est pas l'amoncellement de pierres précieuses, de l'or, fût-il noir. La force n'est pas dans la possession d'un armement sophistiqué fabriqué, entretenu et même manipulé par d'autres. Les émirats arabes seraient redoutables. Elle est encore moins dans une armée juste bonne à mater ses propres concitoyens. L'une et l'autre ont leur source dans l'esprit, dans ce qu'on appelle familièrement la matière grise. Sans sa mise en œuvre, toutes les énormes «potentialités» du sol et du sous-sol dont nous nous gargarisons ne nous sauveront pas de la misère noire, de la mendicité et de la servilité qui l'escortent lamentablement. Dis-moi comment tu traites ton université, tes chercheurs, tes enseignants et tes étudiants et je te dirai qui tu es : un barbare obtus et inintelligent ou un civilisé et avisé. Enfin, l'éthique de la connaissance qui a pour moteur la recherche de la vérité forme système avec la moralité générale qu'elle présuppose. Se soumettre à l'impératif du vrai, apporter soin et diligence dans ses investigations, avoir de la révulsion pour le faux-semblant: toutes ces exigences sont en résonance avec les idéaux les plus élevés qui empêchent les hommes de retourner aux lois de lajungle. Voilà ce dont l'université est la

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gardienne, en dernier ressort. Elle maintient et réinvente les actes instituants de la civilisation, voire de l'humanité. Ainsi entend-elle l'éducation dans son sens le plus fondamental. Munis de cefil conducteur,fait d'un enchaînement d'idées simples et fortes, vous pourrez circuler dans le dédale de ces articles de circonstance, sans avoir une impression de décousu, de disparate. L'unité dupropos vousparaîtra constante. D'abord, vous ne trouverez plus étrange qu'on accole l'éducation à la démocratie, ni qu'au sujet du Cameroun, on ignore son illusoire exceptionnalité en évoquant l'Afrique toute entière. Ensuite, la hargne de la dénonciation contre le trompe-l'œil, le mensonge et l'arbitraire ne vous étonnera plus. C'est que pour celui dont le métier et la passion sont la prise en compte de la réalité, les simagrées de la politique qui ajournent sans cesse la confrontation rude avec elle relèvent d'une attitude magique et d'une scandaleuse irresponsabilité. Au-delà du ton, vous serez surpris de trouver des discussions, des analyses, et non des dogmes assenées du haut d'une bonne conscience bien-pensante. Vous vous sentirez libres de contester tel jugement. Située dans
l' horizon décrit plus haut, la démarche d'Ambroise Kom devrait vous apparaître respectable et digne de votre attention. Il vous sera bénéfique d'aborder le problème de la démocratie sous cet angle inhabituel mais décisif. Et peut-être n'accuserez-vous plus en bloc les universitaires camerounais de maladie du sommeil quand, parvenus au pouvoir, ils ne s'adonnent pas frénétiquement à la danse du ventre et du scalp, autour des dépouilles opimes de la République et de ses citoyens. Des consciences individuelles n'ont pas succombé au renoncement et des voies de redressement ont toujours été indiquées, proposées dans le brouhaha et le divertissement d'une époque rigolarde et cruelle, marquée par la dictature de la futilité. En voici un témoignage, à prendre et à lire.

Fabien Eboussi Boulaga

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Première Partie

Une transition manquée

1- Cameroun, démocratie en trompe-l'œil
Pays de 475 000 km2 et de 14 millions d'habitants environ, le Cameroun fut un protectorat allemand de 1884 à la Guerre de 19141918. Lorsque les Allemands en sont chassés à la fin de la guerre, le territoire est partagé entre la France et la Grande Bretagne. Le 1er janvier 1960, le Général de Gaule, sous la pression de l'ébullition nationaliste d'après la guerre de 1939-1945, ébullition qui culmine avec la résistance de l'Union des Populations du Cameroun (UPC), octroie l'indépendance au Cameroun sous tutelle française. Mais dès le 1er octobre 1961, la République du Cameroun devient République Fédérale lorsqu'une partie du territoire précédemment sous tutelle britannique choisit, suite à un référendum controversé, de quitter le Nigeria pour se rattacher à la zone française. Le 20 mai 1972, naît la République Unie du Cameroun. Grâce aux manoeuvres propres au parti unique institué depuis 1966, Ahmadou Ahidjo supprime la fédération à la faveur de ce qu'il baptisa pompeusement «Révolution pacifique». Lorsqu'à la suite d'un amendement constitutionnel sur mesure imposé au Parlement, Paul Biya succède à Ahmadou Ahidjo le 06 novembre 1982, le nouveau chef de l'État revient quelque temps après à la case départ et restaure la République du Cameroun, une et indivisible, multiculturelle et officiellement bilingue (français et anglais). Mais de la maternelle à l'université, les portes des écoles sont tellement étroites que le bilinguisme en langues européennes est plutôt une vue de l'esprit.

Il

Pourtant, le Cameroun, réputé être l'Afrique en miniature, aurait pu être un pays fortement prospère. Le sol y est fertile et permet la culture de nombreux produits de rentes (café, cacao, banane, coton etc.), le sous-sol est riche (pétrole, bauxite, fer, or, etc.), denombreux cours d'eau arrosent le territoire, la forêt y est dense et comporte de nombreuses essences précieuses; le pays bénéficie d'un climat favorable à l'agriculture et possède environ 150 km d'ouverture sur l'Océan Atlantique. Malheureusement, le Cameroun semble avoir été trahi par ses dirigeants. D'Ahidjo àBiya, de 1958 à présent, les hommes politiques camerounais se sont davantage perçus comme les héritiers naturels du pouvoir colonial. Politiquement, on s'est donné le mot pour lutter contre les patriotes (UPC et autres nationalistes) au détriment de qui l'indépendance avait été proclamée. Voilà pourquoi, près de 35 ans après son indépendance, le Cameroun apparaît à bien des égards comme une société bloquée. A la faveur du vent d'Est et sous l'encouragement des bailleurs de fonds occidentaux, le peuple réclame à cor et à cri un espace de liberté que le pouvoir a bien peur de lui concéder. La mévente de certains produits d'exportation et surtout la gestion catastrophique des affaires de la nation, la forte poussée démographique, l'exode rural et l'absence presque totale de prévision poussent le pays au bord du chaos. Le système politique et administratif camerounais a été élaboré à un moment où la notion de pouvoir fort était à la mode en Afrique. De plus, les premiers dirigeants avaient, au lendemain de l'indépendance, réprimé dans le sang la branche armée des patriotes qui avaient pris le maquis pour la libération du territoire. L'un des vestiges de cette époque est la fameuse ordonnance de 1962 sur la subversion; ordonnance qui a permis au régime d'envoyer au poteau d'exécution ou d'interner pendant de nombreuses années (sans jugement) dans des goulags locaux, quiconque ne pensait pas comme le «Père de la Nation». Plusieurs citoyens en sont sortis meurtris et passablement diminués. On prétend avoir aboli ladite ordonnance en décembre 1990. La réalité est qu'on l'a cyniquement transférée dans le Code pénal. Preuve s'il en est besoin de la duplicité qui caractérise le régime du Président Biya. Ceux qui, hier encore étaient les champions de la répression, ont été choisis pour donner des leçons de démocratie. Comment les croire? Comment croire le Ministre de l'Administration 12

territoriale (Intérieur), véritable père fouettard, «pacificateur» en titre du pays bamiléké dans les années 1960? Comment croire l'actuel Délégué Général à la Sûreté (Ministre de la Police civile et politique), tortionnaire impénitent, expert en coups tordus de tous genres, grand manipulateur devant l'éternel (plus de 30 ans de service)? Comment penser que l'inventeur du procès Ouandié-Ndongmo en 1970-1971 s'est du jour au lendemain converti aux principes de la démocratie qui comprennent nécessairement une certaine divergence d'opinion.

En effet, pendant près de sept mois en 1991, sept provinces sur dix font grève (opérations villes mortes, pays mort) pour réclamer la tenue d'une conférence nationale souveraine. On se souvient qu'après des années de lutte, le peuple n'eut droit en 1960, qu'à une indépendance truquée. Aujourd'hui, les Camerounais, dans leur immense majorité, voudraient organiser un forum pour faire le bilan de trente ans de pilotage à vue: sortir le judiciaire et le législatif des bottes de l'exécutif; élaborer un code électoral acceptable pour tous; réviser la Loi fondamentale du pays; établir les responsabilités des crimes et abus des trente dernières années; enrayer l'enrichissement illicite et démilitariser la société camerounaise. En réponse à ces doléances, le pouvoir en place crée des commandements opérationnels et nomme des officiers supérieurs de l'armée et de la police à la tête des provinces récalcitrantes. Les manifestations publiques sont constamment réprimées dans le sang: en quelques mois, les morts se comptent par dizaines. Malgré les lois prétendument libérales, votées par une Assemblée de parlementaires tous membres du RDPC, parti du Président Biya au pouvoir, il n'est pas facile d'obtenir l'autorisation de tenir une réunion publique ou une marche pacifique. En dehors des micro-partis créés par le régime pour faire diversion, les véritables partis d'opposition ont bien du mal à s'organiser et à fonctionner. Bien que le Camerounais ait, dans les textes, la liberté d'aller et venir, le pouvoir n'hésite pas à vous retirer votre passeport au pied de l'avion quand votre tête ne lui revient plus. En août 1991, une délégation du Directoire de l'opposition a eu tout le mal du monde à quitter l'aéroport de Douala pour se rendre en Europe.
Depuis décembre 1990, le Président de la République déclare à qui veut l'entendre que la censure n'est plus que symbolique. Pourtant, renforcée par un texte de loi, elle est devenue plus féroce que

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jamais auparavant. Sauf en ce qui concerne les journaux subventionnés en sous main par le pouvoir, la presse indépendante est menacée d'asphyxie. En 1991, sept journaux furent suspendus pendant des mois: Le Messager, Challenge Hebdo, Galaxie, International News Hebdo, La Nouvelle Expression, La Messagère. Voilà qui devait permettre au Président Biya de faire sa campagne électorale sans commentaire désobligeant! En toute démocratie. Sous prétexte d'être un régime de dialogue et de concertation, les dirigeants multiplient les rencontres avec les forces vives et les leaders d'opinion. Mais ils se gardent bien d'en tirer les conclusions qui s'imposent. Toujours en 1991, le Chef de l'État entreprend une tournée dans les chefs-lieux de province. Bien caporalisés, les médias d'État (Radio, télévision, presse écrite) ont prétendu que l'accueil était partout chaleureux et enthousiaste. On sait cependant que des brigades d'applaudissement bien équipées et surtout bien payées, étaient parties en train et en autobus de Yaoundé et de la province natale du Président pour créer un enthousiasme on ne peut plus artificiel. Qu'à cela ne tienne. Nombre de provinces se sont donné le mot pour faire «portes closes, pieds morts», c'est-à-dire pour boycotter la visite de Monsieur Biya. Une visite de Chef d'État qui s'apparente en tous points à une campagne électorale bien orchestrée: bilan des réalisations gouvernementales, promesses alléchantes, critique au vitriol de l'opposition sont les points d'orgue de ses différentes allocutions. C'est dire que le pouvoir a fait le pari, envers et contre tout! tous, de démocratiser à sa manière, en restant sourd aux aspirations de la majorité du peuple. A défaut de convoquer une conférence nationale souveraine pour organiser la réconciliation nationale et une saine transition de la dictature du parti unique à la démocratie, le pouvoir aurait pu au moins revoir ses méthodes de gestion de la cité. Il n'en est rien. Comme autrefois, les nominations discrétionnaires, c'està-dire sans critères objectifs connus, continuent d'installer parents et amis à la tête des Sociétés et des grands corps de l'État; l'impunité des mauvais gestionnaires fait partie des lois non-écrites; le tribalisme d'État continue ses ravages. De mauvaises langues voient dans ce dernier mal un Apartheid qui ne dit pas son nom. Contrairement à l'affirmation du Chef de l'État, il semble justement y avoir au Cameroun, sinon des «tribus de gouvernants et des tribus de gouvernés», du moins des chasses14

gardées tribales. Qui plus est, l'attribution des bourses de l'enseignement supérieur, la répartition des places aux divers concours, obéit, aujourd'hui encore, àdes quotas définis en fonction des intérêts de la tribu gouvernante. A tous les niveaux de l'administration, l'État exige que chaque citoyen décline ses origines ethniques. A l'Université par exemple, tous les postes, depuis celui de Chancelier/Recteur jusqu'à celui de chef de Département, sont pourvus par des nominations discrétionnaires des pouvoirs publics. Question de préserver les intérêts tribaux. Comment sortir le pays de l'ornière en tournant ainsi le dos aux critères de compétence qui ont permis aux autres pays du monde de se développer. Le Cameroun est un pays où l'on songe à partager un gâteau sans avoir réuni les ingrédients nécessaires à sa fabrication. Biya a pourtant écrit ou fait écrire un livre-programme, Pour le libéralisme communautaire, qui a fait rêver hommes politiques et intellectuels africains. Et l'on s'attendait à voir le pays changer du tout au tout en l'espace de quelques années. Mais aujourd'hui, l'on se demande si l'auteur de l'ouvrage l'a jamais lu. Avec le Chef de l'État camerounais, l'acte ne suit presque jamais la parole. Les discours de Biya, les textes réglementaires du Cameroun sont certainement parmi les plus généreux d'Afrique. Curieusement, on ne dépasse guère le niveau du discours. La démocratie camerounaise s'annonce comme une ruse permanente, démentielle, (une grande manip, comme dirait l'autre). Biya a déclaré sur le perron de l'Élysée être le meilleur élève de Mitterand. Ce dernier devrait songer à rappeler son disciple pour quelques mises au point au risque de voir le Cameroun basculer dans l'anarchie. Ni les partis d'opposition, passablement mal organisés et peu inspirés, ni le pouvoir en place, victime d'une grave crise d'identité, n'a prise sur les masses populaires. En effet, nombre de gagne-petit ont trouvé leur compte dans les mots d'ordre de grève générale illimitée lancés en 1991 dernier par la coordination des partis d' opposition. L'activité économique ne fonctionnant que les week-ends, peu de gens paient l'impôt; la police, corrompue et tracassière, a quitté les axes routiers, pour le plus grand bien des transporteurs. La désobéissance civile a mis à sec les caisses de l'État qui a de plus en plus du mal à payer ses employés et à honorer ses engagements vis-à-vis de ses créanciers. Des grèves sporadiques se multiplient et l'on se demande comment se fera la rentrée des classes.

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Depuis que le pouvoir a commis l'erreur en mai 1991 de pourchasser jusque dans leurs familles 20 à 25000 étudiants grévistes de l'Université de Yaoundé, le Cameroun profond a pris la mesure de l'arrogance des dirigeants et de leur incapacité à résoudre les problèmes de scolarisation et d'emploi de la jeunesse. Au lieu de calmer le jeu et de rechercher des solutions, même partielles, à la crise de l'enseignement, M. Joseph Owona, alors Ministre des Universités et Ministre-vedette du Renouveau, a répondu aux inquiétudes des jeunes par une répression féroce. Dans la nuit du 5 au 6 mai 1991, l'armée, la Garde présidentielle et la Gendarmerie sont descendues sur le campus et y ont semé la terreur. Par la suite, une commission d'enquête créée sous la pression de l'opinion publique a conclu - sans convaincre - que cette opération n'avait fait aucune victime. C'est dire qu'entre le Gouvernement de Yaoundé et le peuple camerounais, il y a désormais une grave crise de confiance.

Et ce ne sont pas les élections législatives anticipées qui se préparent fébrilement dans les coulisses qui feront revenir la sérénité. Tout le monde sait que depuis trente ans, le régime de Yaoundé a appris à bourrer les urnes et même à proclamer les résultats d'élections avant qu'elles n'aient eu lieu. Qui peut, aujourd'hui le croire capable d'organiser une consultation populaire transparente? Même l'argument des observateurs internationaux promis ne convainc guère. On pense généralement que ceux-ci se contenteront de descendre dans les hôtels des centres urbains pour signer des papiers de validation. En clair, M. Biya veut profiter de la faible implantation des partis d'opposition dans l'arrière-pays pour se donner un nouveau bail de cinq ans et une apparence de légitimité. Soucieux de préserver leurs intérêts, les pays occidentaux semblent pousser dans ce sens. Et c'est là que le pire est à craindre. Surtout si le débat actuel sur l'élaboration d'un nouveau code électoral n'aboutit pas à un large consensus.
Correspondance particulière, 1991

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2.. Presse, dissidence et violence:
L'ESSOR, L'EFFORT, ET LE MESSAGER

"Sans journal, écrit Régis Debray, pas de mouvement révolutionnaire" (Le Pouvoir intellectuel en France, Paris, Ramsay, 1979, p.l 09). Voilà pourquoi de tout temps et en tous lieux, presse et pouvoir ont connu une cohabitation malaisée et souvent conflictuelle. On se souvient du rôle joué par la presse dans l'éviction de Richard Nixon de la Maison Blanche en août 1974. Plus récemment encore, l'on a assisté à un échange acerbe entre François Mitterand et la presse à la suite du suicide de son ancien Premier Ministre Pierre Beregovoy (lire à ce propos, Jean Montaldo, Lettre ouverte d'un "chien" à François Mitterand au nom de la liberté d'aboyer, Paris, Albin Michel, 1993). En Grande-Bretagne, la famille royale a souvent fait montre de son irritation face à l'étalage de ses frasques dans les journaux. Dans les pays africains en général et au Cameroun en particulier, les pouvoirs ont essayé depuis les indépendances de limiter par toutes sortes d'artifice l'expansion de la presse. En fait de médias de service public, l'on a vu se créer et se développer une presse au service du pouvoir établi, les médias d'État se transformant en médias gouvernementaux. Il s'agissait de tout mettre en oeuvre pour empêcher la presse de se transformer en pouvoir susceptible d'interpeller les despotes en place. Un arsenal législatif fut donc mis au point pour freiner et même pour étouffer dans l'oeuf la naissance et le développement d'une presse indépendante. Ainsi, les lendemains de l'indépendance furent marqués par la terrible loi N° 66/LF/18 du 21 décembre 1966 sur la Presse, qui réprimait avec une férocité inouïe 17

quiconque pouvait avoir la prétention d'user de la liberté de la presse. En effet, sous prétexte de la codifier, le pouvoir d'Ahidjo prescrivait les conditions de sa mise à mort. Avec le temps, on se rendra compte que la répression des médias était un aspect essentiel d'un vaste appareil destiné à soutenir la dictature sanguinaire qui allait sévir sur le pays pendant plus de vingt ans. A posteriori, l'on peut d'ailleurs établir que les lois scélérates d'Ahmadou Ahidjo visaient essentiellement une presse catholique, fortement contestataire et s'inscrivant totalement en faux contre l'oligarchie naissante. * * * L'histoire de L'Effort Camerounais, journal qui peut être considéré comme l'ancêtre de la presse dissidente moderne, a été décrite par l'un de ses anciens directeurs, l'Abbé Jean-Paul Bayémi, dans un ouvrage au titre significatif, L'Effort Camerounais ou la tentation d'une presse libre (Paris, l'Harmattan, 1989). Sans reprendre l'aventure que raconte Bayémi, il est indispensable de rappeler quelques moments marquants de la vie de L'Effort Camerounais pour mieux cerner sa singularité. Pendant la période 1960-1974 en effet, peu après la répression sanglante qui aboutit à l'indépendance du Cameroun, la conscience politique des Camerounais était pour ainsi dire endormie. Raison pour laquelle L'Effort Camerounais devint presque naturellement un instrument de contestation aux mains de l'Église, seule force organisée du moment. Solide dans ses structures et presque intouchable, l'Église, contrairement aux partis politiques et aux organisations socio-professionnelles constamment traqués, pouvait agir hors maquis. Grâce aux librairies des procures des missions, au réseau paroissial de distribution et à la pénurie évidente en matière de presse libre, L'Effort atteint un public relativement large et passablement éclairé.

Bien que l'hebdomadaire ne se présente pas officiellement comme le porte-parole de la hiérarchie catholique, Ahidjo n'hésita pas à s'attaquer, non sans violence, à ce qu'il identifia comme "l'Effort catholique". Ainsi que le rapporte Bayémi, le journal lui donnait des insomnies par d'audacieuses interpellations, "A un pontife d'un parti
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qui se veut unique" (Bayémi, 32); ou par des textes consacrés aux penseurs non-orthodoxes, "Hommage à Ruben UmNyobe" (Bayémi, 32). Outre les saisies, les suspensions et les censures multiples auxquelles le journal était soumis, l'épisode du train de la mort vint consacrer L'Effort Camerounais comme un médium de la dissidence. En effet, enfennés dans un wagon métallique pour être transférés de Douala à Yaoundé le I er février 1962, vingt -cinq prisonniers politiques dont une femme et un enfant périssent asphyxiés au cours de l'opération et sont inhumés précipitamment dans une fosse commune à Yaoundé. La relation de l'événement dans le journal, le seul qui pouvait ainsi oser, provoque la colère d'Ahidjo qui, non seulement en ordonne la saisie et l'interdiction, mais exige de l'Archevêque de Yaoundé la suppression d'une messe à l'intention des suppliciés. Mesure ultime, il décide l'expulsion du Révérend Père Fertin, le Directeur Français du journal (Bayémi, 27). Il faut aussi souligner qu'en dehors des textes de la rédaction, L'Effort Camerounais de l'époque affichait les signatures de quelques intellectuels dont l'aura marquera de manière significative l'évolution socio-politique du pays. Citons entre autres Jean-Marc Ela, Iwiyé Kala-Lobe, Jean-Paul Bayémi, Jean Ambassa, Henri Effa, Engelbert Mveng, Émile Mbarga, Jean-Baptiste Yonke, Tchuindjang Pouémi, Thomas Fondjo, Raphaël Onambélé etc.

Certes, ces collaborateurs ne se sont pas tous illustrés comme des dissidents notoires. Toujours est-il qu'il s'agit pour la plupart de personnalités dont le parcours et nombre de travaux se sont situés en marge de l'orthodoxie gouvernante. Raison pour laquelle le pouvoir s'en prendra avec une inédite violence à L'Effort Camerounais, question de l'empêcher de s'ériger en une incontournable institution et surtout en une tribune pour contestataires. Assez paradoxalement, c'est Monseigneur Jean Zoa qui, pour des raisons inavouées, signera l'arrêt de mort de l'hebdomadaire catholique. Premier et unique Archevêque du Cameroun à l'époque - il le demeurera, du reste, jusqu'au 18 mars 1982 -, Mgr Zoa est une figure on ne peut plus controversée. Ses flirts avec Ahmadou Ahidjo, ses démêlés avec ses pairs et le rôle qu'il joua dans ce qu'il est convenu d'appeler l'Affaire Ndongmo en 1970-19711' ont fait souvent passer pour un Évêque plus proche des préoccupations et du pouvoir temporels que de l'Église. Ses rapports plutôt orageux avec 19

Jean-Paul Bayémi et L'Effort Camerounais, avec Mgr Albert Ndongmo, promoteur de L'Essor des Jeunes à Nkongsamba, l'ont consacré comme un chasseur de dissidents. Comment expliquer autrement son empressement à condamner Mgr Ndongmo dès que ce dernier est accusé d'intelligence avec la rébellion et de complot par Ahmadou Ahidjo? Il fait écrire notamment dans un communiqué: "...l'histoire de l"Église fournit des exemples de scandales venus des autorités ecclésiastiques. Si ces scandales freinent la marche de l'Église, ils ne l'arrêtent jamais" (in Mongo Beti, Main basse sur le Cameroun, Paris, Maspero, 1972, p. 144). * * * D'ailleurs, la longue passion et finalement la mort en exil de Mgr Ndongmo est étroitement liée à l'histoire de L'Essor des Jeunes que le brillant Abbé Albert Ndongmo fonde le 15mars 1960. Ndongmo avait conçu L'Essor des Jeunes comme une arme de combat, par la formation. Son objectif, "une formation intégrale de la jeunesse", se situe d'emblée en marge des normes de l'Afrique traditionnelle et du système colonial et postcolonial. Albert Ndongmo voulait donner aux jeunes l'occasion de débattre librement des problèmes de leur temps. Pour le fondateur de L'Essor des Jeunes, la liberté était la pierre d'angle de ce qu'il appelait "formation intégrale", c'est-à-dire une formation politique, civique, humaine et intellectuelle de la jeunesse. En politique, croyait-il, l'individu doit être capable de dire ce qu'il pense, de choisir son mode de vie, son métier et ses dirigeants, en toute connaissance de cause. Voilà autant de principes qui, énoncés et mis par écrit dans un journal, se heurtaient de plein front au totalitarisme d'Ahidjo. Avec les moyens plutôt modestes qui étaient les siens, l'Abbé Albert Ndongmo offrit pourtant au public une tribune d'un bon niveau. En plus de quelques reportages, ses deux factotums, Célestin Lingo et Jean-Baptiste Sipa, se chargeaient essentiellement d' organiser les contributions spontanées qui leur venaient des instituteurs de la région, des prêtres, anciens séminaristes et de quelques collaborateurs occasionnels. Les noms les plus courants furent les frères Bernard et Thomas Nkuissi, Frédéric Djougla, Nicéphore Fankam, Patrice Kayo, L.-M. Ongoum, Martin Nkamgang, Ndongmo luimême etc. 20

Avec la promotion de l'Abbé Albert Ndongmo au rang d'Évêque de Nkongsamba en mars 1964, le journal de la Cathédrale de Nkongsamba devient le véhicule privilégié et quasi officiel du message de libération que Mgr Ndongmo s'engage à professer, à temps et à contretemps. Si L'Effort Camerounais se présente comme le porte-parole officieux de l'Église catholique camerounaise, L'Essor des Jeunes, implanté dans une ville de l'arrière-pays, est fortement marqué par la personnalité de son fondateur, l'Évêque du Tonnerre, homme multiple, tentaculaire et enthousiaste. Mais alors que l'Église camerounaise aurait ainsi pu se transformer en siège de la contestation du pouvoir despotique d'Ahidjo, les querelles de préséance à l'intérieur de l'Église semèrent la discorde dans les rangs. Lors d'une conférence épiscopale qui a lieu à Nkongsamba en avril 1970, l'Archevêque Zoa propose de transférer L'Essor à Yaoundé et de le transformer en un magazine mensuel à côté de L'Effort, hebdomadaire d'information générale. Mgr N dongmo accepte le principe du "mensuel catholique national" mais s'oppose énergiquement au transfert. Les deux positions resteront figées et L'Essor des Jeunes qui prend une envergure nationale par son contenu et sa réputation, ne sera jamais le mensuel catholique national tel que voulu par Jean Zoa. Dans ce contexte, la répression externe, celle d'Ahidjo et de ses sbires, put s'abattre sur le Diocèse de Nkongsamba avec une férocité sans limite. Les Lettres Pastorales et les extraits des sermons de Mgr Ndongmo qui paraissaient occasionnellement dans le journal, étaient perçus par le régime comme une dissémination des idées subversives. Dès lors, censure suivie de saisies intempestives et manoeuvres d'intimidation du personnel allaient faire partie d'une stratégie d'étouffement du journal. Mais pendant un temps, l'abnégation de la maigre équipe et l'obstination du prélat eurent raison de l'appareil répressif. Et faute de pouvoir asphyxier L'Essor des Jeunes, le régime fomente un complot qui aboutit à l'arrestation et à l'organisation d'un simulacre de procès pour mettre hors jeu Mgr N dongmo et ses proches collaborateurs (Mongo Beti, Main basse sur le Cameroun, 1972). Ainsi s'explique l'internement sans jugement de Célestin Lingo, alors directeur de L'EssoI, pendant près de cinq ans (1970-1975) au camp de concentration de Mantoum. L'Essor des Jeunes en mourra après

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avoir vivoté quelques années encore. L'Effort Camerounais disparaîtra lui aussi peu après, officiellement pour des raisons financières. Raisons auxquelles ne croit pas l'Abbé Jean-Paul Bayémi (Bayémi, 137-138). * * * La contestation incarnée par L'Effort Camerounais et L'Essor des Jeunes avait amené le régime d'Ahidjo à développer une censure administrative on ne peut plus pernicieuse. Aussi, contraints de négocier à chaque fois la mise en vente de leurs produits auprès des gouverneurs et des préfets de la place, nombre de directeurs de publication trouveront dans le commentaire sportif un alibi pour traiter des événements socio-politiques. Le football en particulier devient un écran derrière lequel on peut s'installer pour fustiger le monolithisme de pensée, la corruption et les nombreux autres maux qui gangrenaient la société. A partir de 1974/1975, les activités sportives servent de prétexte à la naissance timide de nouveaux titres. La Gazette et Le Canard libéré voient le jour et c'est ainsi que s'amorce la transition entre les journaux d'Église et une presse laïque indépendante. En 1979/1980, un ancien employé de La Gazette, Pius Njawé, fonde Le Messager à Bafoussam. Au départ, il s' agit d'un petit journal local d'informations et d'analyses culturelles. Mais le transfert du Messager de Bafoussam à Douala en 1982 en fait un journal de débat au ton hautement polémique. L'arrivée de Paul Biya au pouvoir en novembre 1982 et la proclamation du "Renouveau national" créent une certaine euphorie dans les milieux médiatiques du pays. Pendant un temps, la censure semble oubliée. Pour la première fois depuis l'indépendance, des problèmes politiques sont publiquement débattus. Largement commenté en faveur du nouveau Président, le conflit de préséance entre Biya et Ahidjo représente l'un des temps forts du Messager.
Mais, l'euphorie sera de courte durée. Sans doute par peur de se faire prendre de court, le gouvernement, vers la fin 1983, suspend tous les journaux et les oblige à constituer un dossier de reconnaissance. Occasion pour le nouveau régime de rappeler son pouvoir de contrôle sur la diffusion des idées. Le Messager ayant choisi librement

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d'accorder un soutien éditorial à la politique du Renouveau que le nouveau Chef de l'État entendait promouvoir, les idéologues dudit Renouveau comprirent que le soutien non sollicité que lui apportait ce journal indépendant représentait une arme à double tranchant. Il suffisait au Président de s'écarter un tant soit peu des principes énoncés (rigueur, moralisation, libéralisation) pour subir un traitement conséquent. Et comme depuis la tentative de coup d'État d'avril 1984, il était devenu évident que le Renouveau proclamé dans les discours ne se traduisait pas dans les faits, le régime fourbit ses armes contre la presse indépendante en passe de se constituer en contrepouvoir, l'opposition politique étant toujours hors-la-loi en cette ère de parti unique. Dès lors, Le Messager s'institue comme distributeur de la parole à une intelligentsia avide de tribune pour échanger des idées. A partir de 1986, lejournal de Pius Njawé devient un canal incontournable de culture politique au Cameroun. De nombreux intellectuels de la place y publient des analyses qui marqueront de manière significative l'évolution de la société. On se souviendra du débat Hubert Mono NdjanaJMaurice Kamto dans les colonnes du Messager en 1985 au sujet de L'idée sociale chez Paul Biya (MonoNdjana,1985), débat qui fit faire à Maurice Kamto un bref séjour à la Brigade Mixte Mobile (camp de concentration de sinistre réputation) pour avoir osé contredire un des intégristes du parti unique au pouvoir. Désormais, tous les libres penseurs de la cité vont s'agglutiner autour du Messager pour véhiculer des idées nouvelles. En plus des articles percutants de la rédaction que signent Jean-Baptiste Sipa, Thomas Eyoum' a Ntoh etc, des intellectuels tels que Jean-Marc Ela, Fabien Eboussi Boulaga, Achille Mbembe, Célestin Monga, Mongo Beti, Mgr Albert Ndongmo, Charly-Gabriel Mbock, Sindjoun Pokam, Kengne Pokam Emmanuel, Charles Tchoungang, Vianney Ombe Ndzana, Raphaël Onambélé, Thomas Melone, Wang Sonne, René Philombe, F.-B.-M. Evembe et bien d'autres s'insurgent contre l' étonnant immobilisme de Biya et contre le hiatus qu'on observe entre la théorie et la praxis des thuriféraires du "Renouveau national". Ils soulignent par exemple les contradictions d'un régime qui prétend promouvoir les libertés en réprimant violemment et systématiquement tout penseur dissident. Mais loin de baisser les bras, cette frange de l'intelligentsia camerounaise se convainc que:

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"l'activité de journaliste représente le sommet de la fonction intellectuelle, par laquelle l'esprit humain accède à ce que Hegel appelait 'la dignité du réel effectif', en s'élevant par degrés de l'abstraction au concret, de l'indéterminé au singulier, c'est-à-dire du creux au plein. Un intellectuel ne 'trahit' pas en devenant journaliste; il accomplit son essence, en témoignant d'une intelligence suffisamment exigeante pour ne pas se contenter de généralités rhétoriques ou d'à priori programmatiques" (Debray, p 129).

Face à cette détermination, le régime de Biya multiplie les techniques de harcèlement et de censure: pages blanches, bandes noires, saisies, interdictions, suspensions, interprétations fantaisistes au mépris de la loi en matière de communication, répressions de journalistes, chantage et intimidations des auteurs d'articles. A cet égard, on se souviendra également de la parodie de procès en diffamation intenté contre Monga et Njawé au début de 1991; de la fermeture intempestive de l'Institut des Sciences Humaines considéré comme un nid d'opposants (Sindjoun Pokam, Charly-Gabriel Mbock, etc); du licenciement abusif dont Vianney Ombe Ndzana fut victime à la Société Nationale d'Investissement (SNI); de la menace de mise en retraite dirigée contre Fabien Eboussi Boulaga à l'Université de Yaoundé; de la démission que la Banque Internationale pour le Commerce et l'Industrie (BICIC) imposé à Célestin Monga; de la censure musclée dont Mongo Beti fut victime à son retour au bercail en 1991 etc. On n'oubliera pas non plus l'institution d'un "comité de lecture" à l'imprimerie de la SOPECAM, société parapublique, pour censurer les journaux indépendants qui s'y faisaient fabriquer. Ce qui les obligea à confier leur impression à des entreprises de fortune. La trouvaille du pouvoir conduit à la création de Rotoprint, imprimerie ultramoderne qui sera à son tour constamment assiégée par des soldats en armes qui interpellent et rançonnent quiconque en sort avec du papier, question de pousser l'imprimerie à la faillite en l'empêchant de fabriquer des journaux critiques à l'endroit du régime en place. Dans une communication au Directeur du Messageren date du 27 juin 1992, le gouverneur de la province du Littoral affirmait,
"Vous êtes à l'origine de tout le désordre que connaît aujourd'hui le Cameroun. C'est vous qui avez créé tous ces petits journaux pour entretenir la subversion Nous avons réussi à anéantir tous les fauteurs de troubles, y compris les partis politiques, et notre seule difficulté

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aujourd'hui, c'est la presse. Ce sont vos feuilles de chou que nous allons écraser par tous les moyens..." (Collectif C3, Le Il octobre, autopsie d'une élection présidentielle controversée, éd. C3, Yaoundé, 1993, pA7)

C'est dire que bien après la proclamation des lois dites des libertés en décembre 1990, le régime de Paul Biya n'a pas hésité à frapper d' interdiction des journaux tels que Le Messager, LaNouvelle Expression, Challenge Hebdo, Galaxie etc, qui ont dû entrer au maquis pendant de longs mois. Entre janvier 1992 et mai 1993, plusieurs responsables de presse ont dû se cacher ou même s'exiler pour assurer leur sécurité menacée: Pius Njawé du Messager, Séverin Tchounkeu de La Nouvelle Expression, Benjamin Zébazé de Challenge Hebdo. Plusieurs journalistes ont été arrêtés, enfermés et torturés, et leur matériel confisqué. Citant Reporters sans Frontières, le Collectif C3 écrit encore:
"La justice est devenue une arme de répression contre la presse. En avril et mai 1993, Séverin Tchounkeu et David Nouhou (La Nouvelle Expression), puis Lucien Kameni et Willy Léonard Djappi (L'Opinion) écopent respectivement de 6 mois et 8 mois de prison ferme pour 'diffamation' et pour 'propagation de fausses nouvelles' . Ils passeront plusieurs semaines en prison avant d'être mis en liberté provisoire. Quelques mois plus tard (août 1993), c'est au tour de Pius Njawé (Le Messager) et de Benjamin Zébazé et Martin Waffo (Challenge bi-hebdo) d'être condamnés respectivement à 6 mois avec sursis et à 5 mois de prison pour 'prise de copie de documents administratifs'.. " (Le Il octobre, p.49)

Bref, au terme des mutations diverses, L'Essor a donc disparu de la scène médiatique camerounaise. L'Effort également. A l'heure actuelle, Le Messager, on le voit, tient une place respectable au sein d'une famille nombreuse de titres indépendants et passablement agressifs, une presse à laquelle continuent de collaborer de nombreux intellectuels. A telle enseigne qu'on pourra bientôt dire qu'un universitaire ou un écrivain camerounais qui n'aura pas signé un article dans l'un ou l'autre de ces journaux "paraîtra sans doute un peu louche" (Debray, 125). L' histoire retiendra qu'en dépit des violences di verses, la presse camerounaise, soutenue à ses débuts par l'Église catholique et plus tard par une intelligentsia engagée, aura contribué de manière significative à faire reculer la dictature postcoloniale installée au Cameroun en 1958. African Studies Association Conference, Boston, USA, Décembre 1993

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3- Que la démocratie . .' soit en f ln....
La démocratie est une culture. Posséder la culture démocratique procède d'une éducation. Mais l'un des préalables fondamentaux de la démocratie me semble être la liberté qui permet et encourage la créativité. Avec la liberté, le peuple choisit ses leaders. Dans la liberté, le peuple, à travers ses leaders, se donne des institutions politiques, économiques et sociales, lui permettant de gérer au mieux ses intérêts. Et ces institutions doivent s'adapter au temps. Cela veut dire que le peuple doit pou voir changer d'idée, changer de leader, modifier ses institutions en toute souveraineté. Dans ce contexte, l'autorité qui s'exerce doit être celle dont le peuple investit les leaders qu'il a librement choisis. L'autorité ne saurait s'exercer de manière autoritaire. L'autoritarisme est le propre des régimes fascisants, voire fascistes. L'autoritarisme dans le processus des décisions le concernant peut le rebiffer, le rebeller. Alors peut s'engager un bras de fer entre le peuple et ses dirigeants. C'est l'avènement du désordre. Certes, la démocratie n'est pas une garantie pour le règne absolu de l'ordre. Encore que l'ordre absolu ne soit que le propre des cimetières. La révolte des minorités aux États-Unis d'Amérique et même en Grande-Bretagne doit être perçue comme une preuve du fonctionnement de la démocratie. L'absence de démocratie est toujours susceptible d'engendrer le plus grand désordre, voire le chaos. Ce qui se passe depuis quelques temps dans les pays d'Europe de l'Est est significatif à cet égard. Dans le désordre et le chaos, il ne saurait y avoir de développement. Car qui dit développement dit créativité. Or justement, si l'Afrique accuse tant de retard, cela est sans doute dû à l'exploitation

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coloniale et néocoloniale mais aussi et surtout à la négation des créati vités et des intelligences africaines que commencent à siphonner de nombreux pays hautement industrialisés: les meilleurs universitaires nigérians se retrouvent presque tous dans des institutions américaines; combien de hauts cadres techniques, ressortissants de l'Afrique francophone exercent dans des entreprises françaises, belges?; combien de scientifiques indiens se retrouvent dans des laboratoires américains? Combien de cadres originaires de l'Afrique sub-saharienne commencent déjà à lorgner vers l'Afrique du Sud pour vendre leur savoir-faire au plus offrant? On pourrait multiplier à l'infini les exemples du genre! Et on oublie souvent: le Japon comme la Corée ne sont pas riches de leurs ressources naturelles mais de leurs intelligences. A méditer.

POINT DE DEVELOPPEMENT SANS DEMOCRATIE
Pour justifier l'obstination qu'ils ont à se maintenir au pouvoir, nombre de dirigeants africains prétendent qu'il n' y a pas de démocratie sans développement. Ils expliquent la confiscation du pouvoir d'État par le fait qu'ils auraient reçu mandat de nous apporter le bonheur, via le développement. Eh bien je me pose la question; peutil y avoir développement sans démocratie, c'est-à-dire sans libération de l'imaginaire? Le centralisme "démocratique" des pays de l'Est européen et notre expérience de trente ans de dictature prouvent à suffisance que même si la démocratie n'est pas une panacée pour sortir de la misère, l'absence de démocratie conduit irrémédiablement à la faillite, voire à la catastrophe. Mais pour que la démocratie ne soit pas un trompe-l' œil, il convient avant tout de donner aux citoyens une éducation suffisante pour leur permettre de comprendre et de définir -eux-mêmes- leurs besoins. Car, l'on est bien contraint de se rendre à l'évidence: après plus de trente ans de gérontocratie, d'ethnocratie et de manipulation décrétale, l'Afrique se trouve dans une impasse totale. Un système démocratique sans tricherie aurait à coup sûr excité notre imaginaire et nos capacités d'invention, c'est-à-dire à vaincre la misère. Sans doute les récriminations ethno-régionalistes qui apparaissent aujourd'hui avec une vigueur inédite se seraient exprimées sous des formes différentes et l'on aurait trouvé les moyens de les juguler avec

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