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ÉGLISE-FAMILLE DE DIEU

De
215 pages
L'Église africaine a-t-elle besoin d'une ecclésiologie spécifique ? Le concept de l'Église-famille-de-Dieu issu du Synode africain de 1994 peut-il donner au christianisme africain son vrai visage qui soit original : lieu de reconnaissance de l'africanité mais aussi de l'apostolicité ? Pourquoi faut-il édifier une Église-famille-de-Dieu à côté d'une Église peuple de Dieu, corps du christ, temple de l'Esprit saint ?
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« ÉGLISE

- FAMILLE - DE - DIEU »

Esquisse d'une ecclésiologie africaine

Collection Études Africaines

Dernières parutions
Pierre DANHO NANDJUI, La connaissance du Parlement ivoirien, 2000. Arsène OUEGUI GOBA, Côte d'Ivoire: quelle issue pour la transition ?, 2000. Mahamoudou OUÉDRAOGO, Culture et développement en Afrique: le temps du repositionnement, 2000. Mourtala MBOUP, Les Sénégalais d'Italie, Emigrés, agents du changement social, 2000. Jean-Baptiste Martin AMVOUNA ATEMENGUE, Sortir le Cameroun de l'impasse, 2000. Emmanuel GERMAIN, La Centrafrique et Bokassa (1965-1979), 2000. Marcel GUITOUKOULOU, Crise congolaise: quelles solutions ?, 2000. Cheikh Yérim SECK, Afrique: le spectre de l'échec, 2000. Félix YANDIA,La métallurgie traditionnelle du fer en Afrique centrale, 200l. Facinet BÉAVOGUI, Guinée et Liberia xvr -.xx siècles, 2001. Richard MBOUMA KOHOMM, Cameroun: Ie combat continue, 2001. Alain GONDOLFI, Autrefois la barbarie, 2001. A.C. LOMO MYAZHIOM, Mariages et domination française en Afrique noire (1916 -1958),2001. A.C. LOMO MYAZHIOM, Sociétés et rivalités religieuses au Cameroun sous domination française (1916 - 1958), 2001. Célestin BLAUD, La migration pour études, 2001 Y. E. AMAÏZO, Naissance d'une banque de la zone franc : 1848-1901, 200l. A.Y. SAWADOGO, Le président Thomas Sankara, chef de la révolution burkinabé, 2001. Côme KINA TA, Les ethnochefferies dans le Bas-Congo français: collaboration et résistance. 1896-1960., 2001. Théophile OBENGA, Pour le Congo-Brazzaville: réflexions et propositions,2001.

Augustin RAMAZANI BISHWENDE

« ÉGLISE

- FAMILLE - DE - DIEU»

Esquisse d'une ecclésiologie amcaine

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0533-2

AVANT-PROPOS

MERCI, A tous les professeurs que nous avons rencontrés dans notre parcours: séminaires, cours, suivi personnalisé à l'Institut Catholique de Paris et à l'Université des sciences humaines de
Strasbourg.

Au service de la Conférence épiscopale allemande (Missio Aachen) et au service des prêtres, religieux et religieuses étrangers de Paris. Au P. Michel DENEKEN, P. Jean-Pierre WAGNER, P. Pierre VALLIN (S.J.) pour vos critiques pertinentes et scientifiques. Avec vous, nous avons appris une chose fondamentale: la recherche scientifique est un art de vérité mais aussi elle stimule la fraternité et l'amour. A tous les nôtres: frères et sœurs d'Uvira (Makobola, Katogota), de Mwenga (Kasika), de Fizi, aux prêtres du diocèse d'Uvira (Abbés: KAHEGEZO Boniface, NDOGOLE JeanMarie, KALINDA Alexandre, WABULAKOMBE Stanislas, KIB UGU Pepe), aux prêtres et sœurs du diocèse de Bukavu (Abbés: BUHENDWA Claude, KAKUJA Georges, les sœurs de la Résurrection de Kasika) et à Mgr MUNZIHIRWA, massacrés injustement. A Mgr KATALIKO Emmanuel: symbole d'unité et d'espérance du peuple congolais et à toutes les victimes de guerre en République Démocratique du Congo. A la communauté NotreDame de vie, aux prêtres et chrétiens du secteur OVA (Orly, Villeneuve-le-roi, Ablon) et de la paroisse saint André de l'Europe, à mon grand frère Clément Bagambani décédé au moment de la rédaction, à mon cher papa défunt: Anzuluni Christophe et à tous mes amis.

«L'ecclésiologie contemporaine est une ecclésiologie sortie de la catégorie du même et qui s'est renouvelée en s'ouvrant à la catégorie de l'autre. De ce point de vue, elle fait droit à un pluralisme qui ne se résout pas immédiatement en unité. Ce pluralisme porte l'intention de respecter l'autre dans son origine. Mais il est provisoire. Au terme, la rencontre doit conduire à la reconnaissance et à la communion ».

DUPUY (Bernard), L'ecclésiologie catholique dans dialogue oecuménique Peuple de Dieu, 5, 1975, p. 84.

le

« L'Africain danse. Il faut qu'il continue de danser. Mais il ne s'agit plus de danser sur le mode de la répétition, mais sur celui de la Révolution. Il faut maintenant danser la danse de la victoire ».

ADOTEVI SPERO ( Stanislas ), Négritude et Négrologues France: Le Castor Astral, 1998, p. 198.

INTRODUCTION
1. INTERET ET ACTUALITE DU SUJET

Les institutions ecclésiales et familiales connaissent aujourd'hui des mutations profondes évidentes. Cela est dû à l'évolution des mœurs, à la sensibilité que l'homme moderne affiche par rapport à tout ce qui est institutionnel: juridique et autoritaire, ne laissant pas de place à l'épanouissement de la liberté. L'homme prend de plus en plus conscience de son historicité. Il se considère comme un sujet historique et libre, qui vit la trame de son existence au cœur d'un monde régit lui-même par le dynamisme du devenir, de l'évolution en quête du plus être. Est-il possible, dans ce contexte actuel, de parler de l'Eglise comme de la famille sans connaître des contradictions, sans être rangé comme partisan de telle ou telle idéologie politique, sans se heurter au choc des cultures? Faut-il sauver les institutions qui ne résistent plus au vent de l'évolution? Y a-t-il réellement évolution en rejetant les institutions sociales? Faut-il encore parler aujourd'hui de la tradition et de la modernité? La tradition n'est-elle pas la mémoire du passé encore vivante au cœur de la post-modernité? Par ailleurs, la post-modernité n'est-elle pas une actualité traversée par la conscience historique? Devant une montée de la religiosité dans notre société et une recherche foisonnante sur l'institution familiale, le début du siècle se prête mieux à une réflexion sur l'Eglise et la famille. Parce que l'Eglise et la famille font partie de ces médiations sociales que personne ne peut ignorer s'il veut s'insérer réellement dans la vie de la société et répondre aux aspirations les plus vitales. «L'homme, en tout pays et à toute époque, s'inscrit en fait dans deux sociétés, celle terrestre, des besoins immédiats et des joies éphémères, nous l'appellerons la cité; et celle qui lui laisse

entrevoir des espoirs plus grands, plus lointains, peut-être; plus incertains, sans doute; celle qui le «relie» ( religio ) à un autre monde, qu'aucun peuple n'a voulu ignorer, qui propose des réponses aux questions insolubles, et que le christianisme a qualifié d'Eglise. Double appartenance du citoyen-fidèle, qui peut lui apporter richesse, secours, réconfort. Elle ne va pas toujours sans tensions et parfois désespoir» l . L'Eglise et la famille: berceau de vie spirituelle et humaine, milieu de reconnaissance sociale et d'identité ecclésiale, sont des foyers d'éducation à l'amour et à l'intersubjectivité entre les hommes. L'Eglise et la famille travaillent au sein de la société à l'avènement d'une vraie conscience citoyenne et chrétienne. Néanmoins, les espérances mondaines et celles qui dépassent ce monde cohabitent de façon permanente dans une tension dialectique. Il y a des hommes qui privilégient la mêmeté avec le monde et d'autres, l'altérité du monde. Et pourtant, depuis l'incarnation rédemptrice nous sommes à jamais invités à assumer une certaine tension dialectique à l'intérieur du même et de l'autre. En outre, l'homme n'existe pas en dehors de son corps humain ni en dehors du corps social ou institutionnel. «Le vécu familial, plus encore que tout autre, passe par le corps. S'il est vrai que la personne est un devenir, un devoir-être plutôt qu'un fait, un donné naturel, le vécu corporel du devenir suppose en effet la relation et l'appel, le devenir personnel s'inscrit dans des figures de socialisation qui s'enracinent dans un vécu charnel »2. Dans cette perspective, la famille humaine et la famille ecclésiale sont des institutions qui permettent à l'homme de se situer soi-même comme un être pour et dans le monde fait pour les autres. L'homme ne peut subsister sans les autres et sans l'Autre. Il
I

GAVDEMET J., Eglise et cité. Histoire du droit canonique. Paris: Cerf /
1994, p. V. Ed.! Centurion, 1995, p. 203.

Montchrestien,
2

LAVAVO C., la famille, du fantasme au symbole LA FAMILLE des sciences
Paris: Bayard

à l'éthique.

10

est essentiellement caractérisé par la relation intersubjective. L'Eglise et la famille aiguisent la conscience de la mêmeté et de l'altérité. D'ailleurs, la construction d'un monde nouveau, dont Dieu est l'avenir, ne saurait se passer des médiations sociales ou ecclésiales. Nos rassemblements en société comme en Eglise expriment le désir que les hommes ont de sortir d'eux-mêmes afin de 'faire ensemble', 'vivre ensemble', 'espérer ensemble' dans une même famille, même confrérie, même association, même société, même Eglise, même cosmos... Enfin, comme E. J. Pénoukou l'exprime bien,« ce désir de vivre ensemble, de croire, de célébrer, de témoigner au sein d'une communauté de solidarité3 représente en Afrique moins une tendance nouvelle qu'une valeur de société traditionnelle. Mais face aux phénomènes actuels de mutation généralisée, d'urbanisation galopante générant anonymat social et banlieues de misère, cette valeur de solidarité communautaire se renforce et prend même des formes nouvelles d'associations et de clubs de toutes sortes »4. En fait, la quête d'une nouvelle identité culturelle de l'Afrique, pose la question de l'apport de l'Eglise africaine dans la promotion de la culture de la paix et de la dignité humaine de la personne, dans l'instauration des institutions démocratiques, bref, dans la recherche d'un nouveau souffle d'espérance. Quel type d'Eglise, incarnée dans le terroir culturel africain, pourrait porter l'espérance d'un peuple étouffé par les idéologies politiques totalitaires, ethno-régionalistes, et oligarchiques? Les évêques au synode de 1994 ont pensé que la conception d'une Eglise-famillede-Dieu pourrait facilement mobiliser les Africains et répondre à leurs aspirations. Ils saluent l'avènement d'une Eglise à visage africain capable de promouvoir l'esprit de communion, de fraternité et d'amour sur tous les plans: ecclésial, politique, économique et social.
PENOUKOU E.J., Chemins d'Eglise en Afrique Les évêques d'Afrique parlent (1969-1991). Paris: Centurion, 1992, p.21. Cf. Idem, Quel type d'Eglise, pour quelle mission en Afrique Spiritus n° 123, p.196-212.
4

3

Ibidem, p. 21.

Il

II. EGLISE-FAMILLE-DE-DIEU : PROBLEMATIQUE THEOLOGIQUE

L'objectif de notre travail est d'analyser ce concept synodal de l'Eglise-famille-de-Dieu. Pourquoi l'Eglise-famille-de-Dieu à côté d'une Eglise peuple de Dieu, corps du Christ, temple de l'Esprit Saint? A quelles conditions une ecclésiologie de l'Eglise-famillede-Dieu sera-t-elle féconde pour les Eglises africaines? Peut-on saisir la nature de l'Eglise à partir de l'esprit de la famille africaine ou de l'esprit de fraternité, source de vie de toute famille? Qu'est-ce l'Eglise au juste? l'Eglise est une réalité complexe qui ne peut pas être comprise à partir d'une seule image. Penser l'Eglise à partir d'une seule analogie introduirait un déséquilibre doctrinal dans l' ecclésiologie. Il convient, en effet, de sauvegarder le caractère analogique des différents modèles. Parce que d'une part, l'Eglise est essentiellement liée au mystère de la communion trinitaire. Elle n'a pas de consistance en elle-même. La référence à la communion trinitaire nous plonge déjà dans ce qui fait l'originalité du christianisme: c'est Dieu qui sauve en JésusChrist et invite l 'homme à accueillir dans l'Esprit saint, les dons du salut comme une tâche. D'autre part, elle est une figure sociale et historique en pérégrination vers son accomplissement eschatologique. Elle est signe du Royaume inauguré par le Crucifié-Ressuscité, à laquelle tout homme appartient non par génération chamelle mais par une décision personnelle de conversion, par la vie de foi et la communion fraternelle. L'Eglise advient dans l'obéissance à la Parole de Dieu, dans la vie sacramentelle de foi et le ministère apostolique. C'est comme événement et médiation qu'elle réalise sa vocation d'être au service du monde et pour le salut des hommes. En fait, si les évêques ont parlé de l'Eglise-famille-de-Dieu, le projet était d'actualité dans les milieux des théologiens africains

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qui en ont proposé d'autres images susceptibles d'avoir un écho favorable chez l'homme africain. Trois perspectives ecclésiologiques ont retenu notre attention: Nous avons d'abord la perspective de l'Eglise-fraternité qui insiste sur l'importance que revêt la fraternité christique dans le christianisme. Ensuite, une autre orientation est celle qui articule l'Eglise-famille, l'Eglise-fraternité. A cause de la dimension patriarcale véhiculée par la famille africaine, la prise en compte de la fraternité permettrait d'éviter une ecclésiologie pyramidale et hiérarchique. Enfin, la perspective de l'Eglise-famille-de-Dieu, montre que l'Eglise en Afrique doit acquérir l'esprit de la famille africaine et devenir elle-même famille. Ces trois perspectives et d'autres: l'Eglise-communauté, l 'Eglise-maison-de-Dieu. .. sont africaines et légitimes, si nous voulons garder la complexité des images africaines sur L'Eglise. En quoi celles-ci peuvent-elles redonner au christianisme un visage africain et enrichir le patrimoine universel de l'Eglise? Nous pensons que la fécondité du projet initié par les théologiens africains et affirmé par les évêques en synode, pour l'Afrique ne peut renouveler l'Eglise que: 1) si l'on précise certains concepts pris comme modèle de l'Eglise, qui sont ambigus. Par exemple le concept de famille renvoie au biologique, à la reproduction. C'est pourquoi nous proposons d'abord de vider ce concept de son sens premier. Parler de l'Eglise comme une famille c'est passer du sens biologique au langage symbolique. Il faut soumettre le concept de famille à la kénose. Parce que l'Eglise n'a pas de structure familiale, et la famille n'a pas de structure ecclésiale. La symbolique de la famille trouve sa consistance non dans sa réalité matérielle, visible et observable mais dans sa capacité de mettre en relation, en communion le visible et l'invisible. La réalité symbolisante: la famille ne renvoie plus à la famille chamelle mais à la réalité symbolisée attestée dans la présence du divin au cœur du monde. Elle a comme référent pré-pascal et pascal: l'auto révélation de 13

Dieu en Jésus Christ; et comme référent post-pascal: l'Eglise, la communauté des croyants. Elle fait référence d'une part, à Dieu, communion éternelle d'amour révélé ainsi en Jésus Christ, Don définitif et symbolique du Père, qui advient dans l'histoire des hommes. D'autre part, la famille comme symbole fait référence à l'Eglise, «la communauté des croyants qui, corporativement, rendent le Crucifié-Ressuscité symboliquement présent et actif dans le monde, depuis l'Ascension (la fin de la présence physique de Jésus parmi ses disciples) jusqu'à la parousie (le retour en gloire de Jésus à la fin des temps). Ce mystère de la présence et de l'action du Christ est symboliquement accompli par tous les gestes de salut de la communauté, mais il est plus clairement et fortement affirmé dans cette action sacramentelle où la communauté se rassemble (devient corporative) pour réaliser explicitement ce qu'est en réalité toute son action: une action de grâce à Dieu dans l'Esprit pour le salut offert en Jésus Christ et un engagement à étendre le salut aux extrémités de la terre, en faisant, en mémoire de Jésus, ce que Jésus lui-même a fait pour nous, à savoir offrir notre vie pour ceux que nous aimons »5. 2) si nous purifions l'esprit ou l'essence de la famille: la fraternité et la solidarité. La fraternité, vitalité de toute famille est essentiellement chamelle. La solidarité africaine, bien qu'elle puisse s'ouvrir aux étrangers et aux amis, elle est clanique et ethnique. Par contre, la fraternité ecclésiale est évangélique, elle trouve sa source et sa vitalité dans la communion trinitaire. Nous ne pouvons pas nous éloigner de cette conception de l'Eglise comme icône de la Trinité. S'il faut une ecclésiologie africaine, celle-ci doit rester fidèle à l' héritage évangélique, patristique et à l'impulsion de Vatican II. Ainsi donc, nous proposons que l'Eglise africaine vive selon la tradition de l'Eglise-famille-de-Dieu, de l'Eglise fraternité en Jésus-Christ, et de l'Eglise Communion de l'Esprit saint. Bref, l'Eglise en Afrique sera cette Famille des

Cf. SANDRA SCHNEIDERS M., Le texte de la rencontre. L'interprétation du Nouveau Testament comme écriture sainte. Paris: Cerf / Fides, 1995, p.75-76.

5

14

enfants de Dieu, réconciliés et vivant dans la Fraternité en JésusChrist, rassemblés dans la communion de l'Esprit saint.
III. LA METHODE ET LE PLAN

Nous avons adopté dans notre ouvrage une démarche herméneutique, à la fois théologique et critique. En effet, nous répondrons aux deux questions suivantes: - Que recouvre le concept «herméneutique» et qu'est-ce qui fonde la nécessité de recourir à la raison herméneutique6 à travers notre étude? - Quelles sont les étapes qui apparaissent dans le développement de notre corpus, dont la préoccupation est d'élaborer une théologie contextuelle? A. L'herméneutique comme art d'interprétation L'herméneutique comme processus dialectique d'explication et de compréhension «... a d'abord désigné la science des règles d'interprétation des textes bibliques, puis l'art d'interpréter les textes en général, puis l'art de comprendre, de déceler ce qui n'est

pas manifeste »7. En effet, l'explication, dans la pratique
herméneutique, est cette fonction permettant au lecteur de mettre le texte à distance, c'est -à-dire de respecter l'altérité du texte afin de pénétrer son monde et de recueillir son sens et non le sentiment que nous y projetons. Quant à la compréhension, elle se veut dépassement de la distance du texte, afin de s'approprier le sens et
6 GREISCH J. L'âge herméneutique de la raison Paris: Cerf (Col. Cogitatio fidei), 1985. 7 BOUILLARD H., Exégèse, Herméneutique et Théologie. Problème de méthode Exégèse et Herméneutique. Paris: Ed. du Seuil (Col. Parole de Dieu), 1971, p.278. Cf. WERNER 1., Introduction à l'herméneutique théologique. Développement et signification. Paris: Cerf, 1995, p.8-9; SANDRA SCHNEIDERS M. op. cit. p.29.

15

de l'incorporer dans notre monde. Elle est le moment par lequel la vérité du texte entre dans l'existence quotidienne du lecteur pour le transformer et l'aider à explorer les nouvelles «possibilités

latérales du réel »8. C'est pourquoi, afin de mieux

saisir la

«chose» du texte et d'aboutir à une fusion d'horizons entre le monde du texte et notre propre monde, il faudra faire intervenir dans l'interprétation une diversité d'approches: diachronique, synchronique... En conséquence, la diversité d'approches doit intégrer l'instance critique et une préoccupation oecuménique pour éviter tout fondamentalisme et perspectivisme. Notre objectif sera certainement centré sur l'interprétation: expliquer et comprendre les textes du Synode, des théologiens africains ou non africains, traverser le corpus néo-testamentaire, sociologique et historique sur la famille afin de s'orienter vers le « sens». L'entreprise herméneutique cherchera à comprendre comment la «chose» du texte peut contribuer à la fécondité spirituelle et vitale de la pratique ecclésiale en Afrique. Un tel objectif explique déjà la pertinence du recours à la méthode herméneutique dans ce travail. « C'est parce qu'il y a des textes qu'il y a un problème herméneutique »9. Enfin, ce qui fonde la légitimité de recourir à l'herméneutique, est aussi la conviction théologique selon laquelle il n'y a jamais eu de révélation pure, brute, c'est-à-dire ni interprétée, ni marquée par le sceau d'une culture. « La théologie n'atteint sa « chose» - Dieu et toutes les réalités envisageables sub ratione Dei - que par la médiation d'objets textuels marqués au sceau d'une culture et d'un « monde» que nul n'habite plus par droit de naissance. Il est donc nécessaire qu'elle comporte un moment herméneutique »10.
8 9

RICOEUR P., L'idéologie et l'utopie. Paris: Seuil, mai 1997, p.407.

RICOEURP., Du conflit à la convergencedes méthodesen exégèsebiblique

Exégèse et Herméneutique...p. 47.
10 LACOSTE 1. -Y., Herméneutique Dictionnaire critique de théologie. Paris: P.U.F., 1998, p. 527.

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B. Les différentes étapes du développement de la pensée L'ouvrage est subdivisé en trois chapitres: Le premier chapitre est intitulé Jalons et contexte de la conscience historique de l'ekklesia in Africa. Le message final du Synode africain propose comme option prioritaire pour l'évangélisation: l'Eglise-famille-de-Dieu. En Afrique, «l'image de la famille met l'accent sur l'attention à l'autre, la solidarité, la chaleur des relations, l'accueil, le dialogue et la confiance »11. Cette partie présente une brève historique du projet ecclésiologique issu du synode africain. Comment en est-on arrivé à cette conclusion? y a-t-il opposition entre Vatican II et le Synode? Qu'est-ce qui a bougé théologiquement depuis Vatican II ? De par son énoncé, ce concept provoque des controverses et véhicule des écueils identifiés par les théologiens qui méritent d'être relevés. L'Eglise est-elle réellement une famille? Le deuxième chapitre ayant comme titre La Famille: évolution historique et structure relationnelle répondra aux questions suivantes: qu' est-ce que les Africains entendent par famille? Ce concept de famille obéit-il à la loi de l'évolution historique? Quelles sont les différentes relations qui soutiennent l'institution familiale? Questions légitimes car la famille en Afrique, par son ouverture au monde et sa diversité culturelle, présente des visages multiples, et elle est en train de traverser une période de crise d'identité. En fait, nous nous livrerons à une relecture interprétative de la Parole de Dieu et de son contexte, pour mieux comprendre l'attitude de Jésus et du christianisme naissant par rapport à la famille juive ou gréco-romaine.

Il LUNEAU R., Para/es et silences du Synode africain (1989-1995). Paris: Karthala, 1997, p. 214.

17

Enfin, le troisième chapitre, nous l'avons intitulé L 'Eglisefamille-de-Dieu: projet d'une ecclésiologie trinitaire en Afrique. Nous ferons ressortir d'abord les enjeux théologiques du rapport critique entre le monde africain et celui du Nouveau Testament. Ensuite, nous réfléchirons sur les conditions de possibilité de l'ecclésiologie de l 'Eglise-famille-de-Dieu et ses enjeux pratiques.

18

PREMIER

CHAPITRE

JALONS ET CONTEXTE DE LA CONSCIENCE HISTORIQUE DE L'« EKKLESIA lN AFRICA ». Du 10 avril au 8 mai 1994, le Synode africain s'est tenu à Rome sur le thème: «l'Eglise en Afrique et sa mission évangélisatrice vers l'an 2000. Vous serez mes témoins (Ac J, 8) »12. Cette assemblée synodale avait comme mission de réfléchir sur l'évangélisation en Afrique et d'ouvrir des perspectives théologiques et pastorales, afin de soutenir un élan d'espérance du peuple africain et de le préparer ainsi à affronter le troisième millénaire. De cette assemblée est sorti le concept ecclésiologiqueclé de l'Eglise-Famille-de-Dieu. Ce concept jaillissant de l'expérience et de la pratique ecclésiale africaine sera entériné par le pape Jean-Paul II, en plein accord avec les Pères du Synode, dans son exhortation apostolique post-synodale Ecclesia in Africa13du 14 septembre 1995. «Non seulement le Synode a parlé de l'inculturation, mais il l'a appliquée en prenant, pour l'évangélisation de l'Afrique, l'idée-force de l'Eglise-famille-de-Dieu. Les Pères y ont vu une expression particulièrement appropriée de la nature de l'Eglise pour l'Afrique »14.C'est cette expérience ecclésiale africaine centrée sur l'Eglise-famille-de-Dieu que nous comptons analyser dans cette partie de notre travail. Sur ce, nous répondrons aux

12
13

JEAN-PAUL II, L'Eglise en Afrique (E. A.) Paris: Cerf, 1995, p. 8.
Ibidem ; JEAN-PAUL II L'Eglise en Afrique et sa mission évangélisatrice

vers / 'an 2000. Exhortation apostolique Ecc/esia in Africa Paris: Pierre Téqui éd., 1995, 154 p.; CHEZA M., Le Synode africain. Histoire et textes Paris: Karthala, 1996, p. 271-367. 14 E. A., n° 63.

questions suivantes: d'où vient ce concept? Quel est son contenu théologique? Quelles en sont les forces et les faiblesses? Voici les axes que nous allons développer dans ce chapitre: Nous présenterons d'abord, le contexte historique qui a contribué, bien avant le Synode africain, à l'éveil de la conscience de l'Ecclesia in Africa et a présidé à la décision des évêques de considérer l'Eglise-famille-de-Dieu comme une priorité pastorale pour l'Afrique. Ensuite, à partir des actes du Synode africain et des discours de certains théologiens, nous allons faire ressortir les différentes perspectives théologiques sur l'Eglise-famille-de-Dieu tout en respectant le jeu de la pluralité théologique au sein même de l'ecclésiologie africaine. La place que nous accordons à la contextualisation de l'ecclésiologie, légitimée par la diversité d'expériences ecclésiales, nous pousse à être attentif aux positions théologiques des uns et des autres.
I. EMERGENCE HISTORIQUE DU CONCEPT « EGLISE-FAMILLE-DE-DIEU »

D'où vient ce concept de l'Eglise-famille-de-Dieu qui constitue l'épicentre de tant de discours ecclésiastiques en Afrique? D'aucuns seraient tentés de faire référence directement à l'Eglise de Haute VoltaIS-Niger ; ce en quoi ils n'ont pas totalement tort. Bien qu'il y ait des raisons majeures internes qui ont poussé les conférences épiscopales du Burkina Faso et du Niger à opter prioritairement dans leur orientation pastorale pour l'édification de l'Eglise-famille-de-Dieu, la décision de ces évêques est le résultat de la lecture des signes des temps et du dialogue avec le monde. Cette orientation de l'évangélisation inculturée, appuyée par une ecclésiologie de l'Eglise-famille-de-Dieu, est à situer dans cette

IS

Jusqu'en 1984, le Burkina-Faso s'appelait Haute-Volta.

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ambiance et ce bouillonnement de crise et de renouveau d'avant comme d'après le Concile Vatican II. L'atmosphère se prêtait à repenser l'Eglise. C'est pourquoi, nous montrerons les jalons historiques qui ont contribué à la prise de position des évêques du Burkina-Faso-Niger et le contexte particulier du surgissement du concept Eglise-famille-de-Dieu. A. LE CONTEXTE SOCIO-POLITIQUE ET PASTORAL DE L'EMERGENCE DU CONCEPT Avant la prise de position pastorale des évêques du BurkinaFaso-Niger, il convient de signaler deux expériences pastorales des Eglises locales qui, - malgré leurs limites et déviations- peuvent aider à mieux comprendre l'importance et la place de la famille en Afrique. Il s'agit de la Jamaa au Congo-Kinshasa et de l'Ujamaa en Tanzanie. 1. Le mouvement de lajamaa au Congo-Kinshasa Le mouvement: la Jamaa (en swahili signifie famille) fut initié au Congo-Kinshasa, par le P. Placide Tempels16. Ce fut un mouvement laïc de spiritualité conjugale et familiale qui réunissait les couples chrétiens. L'objectif était l'initiation à la vie matrimoniale. Les membres se retrouvaient pour partager ensemble, à la lumière de la Parole de Dieu, leurs expériences conjugales afin que les époux vivent leurs engagements du mariage et témoignent ainsi de l'amour conjugal au sein de leur foyer et dans leur quartier. L'enseignement consistait à approfondir le sacrement du mariage chrétien. Dans ce mouvement jamaïste, les membres se considéraient comme frère et sœur, comme une famille. Ils avaient une autre vision de l'Eglise, qu'ils considéraient comme une « 'famille' ou la 'grandejamaa', la 'nouvellejamaa de

16 Franciscain Belge (Flamand), Placide Tempel, était prêtre missionnaire des colonies en République Démocratique du Congo. Il publia, dans les années 40, un ouvrage: la philosophie Bantu. Ce livre est devenu célèbre en philosophie africaine; critiqué par certains Africains et accueilli par d'autres.

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