ÉGLISES ET ÉTATS AU CENTRE DE L'EUROPE

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Les Eglises ont contribué aux récents changements de régime politique en " Europe du Centre ". Néanmoins elles semblent vivre plus difficilement leur liberté présente que la contrainte antérieure. Le but de cet ouvrage est d'analyser les positions politiques actuelles des Eglises, leur relation avec l'Etat et leurs mutations géopolitiques.
Publié le : mercredi 1 novembre 2000
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EAN13 : 9782296422483
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Églises et États
au centre de l'Europe 2 ÉGLISES ET ÉTATS AU CENTRE DE L'EUROPE
Collection
religion & sciences humaines
section 1 : Faits religieux & société
sous la direction de François Houtart
et Jean Remy
Marie -Pierre Goisis avec la collaboration de
et Vassilis Saroglou
Dans les sociétés contemporaines, le phénomène religieux est remis
en valeur, sous des formes très diverses. Il s'agit, dans le cadre du chris-
tianisme, de la naissance de nouveaux mouvements religieux, aussi bien
à l'intérieur des Églises classiques, qu'en dehors d'elles. Pour ce qui est
de l'islam : les mouvements islamiques dans les pays musulmans, la
place que prend l'islam dans les pays européens et un renouveau de la
pensée islamique dans les questions sociales, sont des faits qui revêtent
une grande importance. Par ailleurs, l'évolution des institutions religieu-
ses se situe également à la croisée des chemins. Bref, les phénomènes
religieux sont reconnus aujourd'hui comme des faits sociaux significa-
tifs. Par ailleurs, l'angle d'approche des sciences humaines est aussi utile
pour ceux qui recherchent dans l'adhésion religieuse une spiritualité ou
des motifs d'action.
Dans cette perspective, la collection Religion et sciences humaines
possède deux séries :
Faits religieux et société 1.
Les ouvrages publiés dans cette série sont des travaux de sciences
humaines analysant les faits religieux, dans les domaines de l'histoire, de
la sociologie, de la psychologie ou de l'anthropologie.
2. Sciences humaines et spiritualité
Il s'agit d'ouvrages où des croyants s'expriment sur des problèmes
en relation avec les diverses sociétés dans lesquelles ils vivent et jettent
un regard, avec l'aide des sciences humaines sur l'évolution des faits
religieux, la relecture des écritures fondatrices ou l'engagement des
croyants.
Nicolas Bardos-Féltoronyi
Professeur à l'Université Catholique de Louvain
Églises et États
au centre de l'Europe
Réflexions géopolitiques
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris Montréal (Qc) 1026 Budapest 10214 Tori no
FRANCE CANADA H2Y 1 K9 HONGRIE ITALIE
4 ÉGLISES ET ÉTATS AU CENTRE DE L'EUROPE
Collection
religion & sciences humaines
Dans la même collection
Section 1 : Faits religieux et société
Structuration psychique de l'expérience religieuse.
La fonction paternelle, Vassilis Saroglou
Le religieux des sociologues.
Trajectoires personnelles et de'bats scientifiques, Yves Lambert,
Guy Michelat & Albert Piette (sous la dir. de)
Le vodoux haïtien. Reflet d'une société bloquée,
Fridolin Saint-Louis
Section 2 : Sciences humaines et spiritualité
Essai sur Thérèse Martin, Thérèse Mercury
Le dessein temporel de Jésus, Jean Labbens
L'évangile oublié, André Beaugé
Islamité et Laïcité, Maxime Joinville - Ennezat
Dieu à hauteur d'homme, Albert Gaillard
Le mal au féminin, Yvone Gebara
© L'Harmattan, 2000
ISBN : 2-7384-9704-7
Sommaire
Préface 7
Liste des sigles et des noms 11
CHAPITRE 1
Introduction 13
1.1 Quelques anecdotes 13
1.2 Quelles Églises, pour quelles religions 17
1.3 Des questions lancinantes 18
1.4 Quels fragments d'analyses 9 20
CHAPITRE 2
Le contexte et le cadre analytique 23
2.1 Position et évolutions géohistoriques 23
2.2 L'adhésion religieuse et son importance numérique 36
2.3 Double attirance ou double rejet ? 40
2.4 Le religieux, vécu individuel ou communautaire 43
CHAPITRE 3
La foi et la société 53
3.1 Foi et pouvoir 54
3.2 Religiosité en tant que phénomène d'adhésion et question
de mémoires 60
3.3 La question du « retour du religieux » 64
3.4 Entre la modernité et le rêve de Compostelle . 68
3.5 Identités nationales et religieuses 71
3.6 Les commissaires politiques de l'« utopie du marché » .78
6 ÉGLISES ET ÉTATS AU CENTRE DE L'EUROPE
CHAPITRE 4
83 Relations entre « la mitre et la couronne »
85 4.1 Églises et États dans le « praktikos »
4.2 Qui instrumentalise qui ? 99
105 4.3 Sergianisme, erastianisme et joséphisme
111 4.4 Rapport de force entre l'État et l'Église
CHAPITRE 5
La géopolitique des Églises au centre de l'Europe 115
5.1 La géopolitique est-elle d'Église 9 115
5.2 La chrétienté géopolitiquement fragmentée 119
5.3 De l'Ostpolitik à la ré-évangélisation 124
5.4 Le conflit entre les trois Romes 133
5.5 Et, du côté du reste des Balkans 9 139
CHAPITRE 6 145
Une géographie d'Églises 145
146 6.1 Pays Baltes
148 6.2 Pays de Visegràd
159 6.3 Pays de la CEI
167 6.4 Pays de l'ex-Yougoslavie
177 6.5 Autres pays balkaniques
187 Propos d'étape
191 Bibliographie
Préface
Tout le monde reconnaît à présent qu'avec d'autres forces,
les Églises ont contribué aux récents changements de régimes
politiques en Europe du centre et influencent même, jusqu'à un
certain point, les évolutions actuelles de ces régimes. Précisons
que, pour moi, ce « milieu » de l'Europe se situe entre la Russie et
l'Union européenne (UE), entre la Méditerranée et la Baltique. Il
se compose d'une petite vingtaine de pays. La liberté nouvelle qui
est littéralement tombée sur leurs têtes semble se vivre plus dif-
ficilement que la contrainte antérieure. Sans doute, la liberté
multiplie les possibilités de choix alors que la contrainte les ré-
duit, les simplifie. La question du pouvoir y est en fait posée de-
puis quelques décennies dans une perspective de démocratisa-
tion, accompagnée d'une « ouverture à l'Ouest » un peu ambiguë.
Cette question concerne, évidemment, celle de la société civile et
des Églises, de l'État et de la Nation.
La religion est devenue un enjeu politique, voire géopoliti-
que', d'autant plus que, après quatre-vingts années de nazisme et
de stalinisme, les citoyens de l'Europe du centre semblent man-
quer de références solides. La problématique politique de la foi et
donc de l'Église a, en plus, surgi d'une sécularisation récente et
modeste des sociétés centre-européennes. Il existe dès lors des
enjeux et des facteurs d'équilibres politiques en ce qui concerne
les Églises et leurs activités. Des données historiques révèlent
l'implication structurelle des Églises dans la politique. Parmi ces
données, il convient de citer : (i) la confusion entre des référen-
' Dans le titre comme dans le corps du texte, le terme géopolitique » désigne les
deux aspects de la géopolitique, celui de la politique intérieure et celui de la
stratégie extérieure des pays. 8 ÉGLISES ET ÉTATS AU CENTRE DE L'EUROPE
ces nationales, religieuses, politiques et sociales ; (ii) la tentative
constante de la politisation du religieux et de la percée de la reli-
gion dans l'arène politique ; (iii) le mélange entre des faits ethni-
ques et ecclésiaux ; (iv) une faible pratique et une assez grande
indifférence contrastant avec une propagande religieuse, parfois
prétentieuse.
Ainsi, la question des Églises est manifestement posée, car
celles-ci continuent à jouer un rôle socio-culturel, voire socio-
politique souvent non négligeable. Par ailleurs, l'Ancien Régime
a persisté jusqu'en 1917 ou en 1945, suivant le cas. Les chefs
d'Églises ont toujours été fort liés à ce régime en tant que sei-
gneurs féodaux. L'Ancien Régime reste encore ancré dans les
mentalités cléricales, alors que les pays concernés ont connu ces
quatre-vingts dernières années une industrialisation et une urba-
nisation extraordinairement rapides, accompagnées d'une cer-
taine sécularisation. Les Églises centre-européennes passent de-
puis quelques décennies par une période de transition et surtout
de choix (c'est bien ce que l'on appelle « kaïros ») pendant
laquelle se décidera leur place dans les sociétés du XXI' siècle.
Par ailleurs, la géopolitique des religions et des Églises trans-
nationales fait aussi inéluctablement sentir son influence, du
moins pour les plus grandes d'entre elles. Aussi ne sera-t-il guère
possible de mener cette analyse sans évoquer les États-Unis
d'Amérique (EUA), la République fédérale d'Allemagne (RFA)
et la Russie. « Grand Ours » pour la plupart des peuples centre-
européens, la Russie est le voisin oriental puissant du centre de
l'Europe. Elle apparaît à la fois comme oppresseur depuis le
XVIII' siècle et libérateur face au danger allemand ou au capita-
lisme. Responsable de toutes les guerres à échelle continentale en
Europe, l'Allemagne correspond à la source majeure du christia-
nisme et de la culture mais, en même temps, à un danger mortel
pour plusieurs des peuples concernés. En raison de leurs terres
vierges apparemment sans frontière et du libéralisme sans limite
dès le XIX' siècle, les EUA apparaissaient toujours aux peuples
centre-européens comme un havre, un refuge et un espoir de
liberté. Les EUA, de leur côté, sont devenus une grande puis-
sance au début du XXe siècle et dès lors interviennent intensé-
ment dans les affaires européennes. En la fin du siècle, cet inter-
ventionnisme touche directement l'Europe du centre, notamment
du point de vue géopolitique. Cette partie de l'Europe subit donc
tout aussi bien la rivalité entre l'Union européenne (UE) et les
EUA qu'entre l'Occident comme tel et la Russie, même affaiblie.
Préface 9
Toute analyse politique s'inscrit dans l'espace et dans le
temps. La présente analyse des religions traite des pays au centre
de l'Europe. Elle les aborde essentiellement dans le contexte du
XXe siècle « raccourci », c'est-à-dire débutant en 1914 et achevé à
la fin du siècle. Depuis la fin de la première guerre mondiale, les
pays au centre de l'Europe sont devenus, plus ou moins, souve-
rains en termes de droit international et connaissent des trans-
formations substantielles. L'ensemble de cette vingtaine de pays
porte des noms variés. On les appelle les pays de l'Europe cen-
trale et orientale (les PECO), « Mitteleuropa », le centre ou la
partie centrale de l'Europe, l'« Europe du centre-est et balkani-
que », I'« Europe du centre », « l'Europe médiane », « l'Europe du
milieu » ou encore simplement P« Europe centrale ». Ici, on utili-
sera ces termes comme de simples synonymes. L'auteur ne sou-
haite guère mener des débats sémantiques à leur propos, sauf si
cela s'impose pour une raison ou une autre !
Ces pays correspondent en fait à un espace particulier du
continent eurasiatique où, me semble-t-il, les facteurs de simili-
tude l'emportent sur les tendances à la diversité. Leur homogé-
néité s'avère avant tout circonstancielle et géopolitique, alors que
leur hétérogénéité éclate par leurs positions et histoires spé-
cifiques. Leur analyse politique ne peut être dès lors que com-
plexe et compliquée. Elle est complexe du fait de leur nombre et
de leurs peuples si variés et enchevêtrés, et compliquée par les
imbrications multiples de différentes situations et évolutions.
Le but de l'ouvrage est d'analyser les positions des Églises et
leurs mutations géopolitiques pendant ce « siècle raccourci » et
d'en vérifier quelques hypothèses d'explications. Ces hypothèses
ne sont pas uniquement de nature géopolitique, mais embrassent
des domaines connexes et n'évitent pas d'effleurer la question de
la pérennité des Églises en jeu. Par ailleurs, il n'y a pas de con-
sensus encore parmi les chercheurs autour d'une théorie qui
fournirait le fondement unique à leurs analyses géopolitiques.
L'étude ici même ne représente donc qu'une tentative pour con-
tribuer à l'élaboration d'une théorie géopolitique plus exhaustive
dans cette matière. Elle prétend davantage être un essai qu'un
traité complet, plus une introduction qu'une étude tout à fait
approfondie.
Directement ou indirectement, la présente analyse doit beau-
coup aux conseils judicieux et souvent fort détaillés de Claude
Castiau, de Pierre Delooze, d'Olivier Gillet, de Michael Sutton et
de Michel Van Parijs, ainsi que d'Antoine Pinterovic et surtout
de François Houtart. Evidemment, aucun d'entre eux ne porte
10 ÉGLISES ET ÉTATS AU CENTRE DE L'EUROPE
une responsabilité quelconque dans mes prises de position per-
sonnelles. Les premières versions du texte ont aussi bénéficié du
fruit de nombreux et passionnants débats menés avec les étu-
diants de Lumen Vitae de Bruxelles et de l'Université catholique
de Louvain. L'ouvrage n'existerait pas non plus sans les encoura-
gements de Marc Crommelinck et l'aide efficace de Béla Lessk6,
et surtout de Françoise Gailly pour que le texte soit aussi clair
que possible. Mes vifs remerciements à toutes et à tous.
Enfin, la partialité éventuelle des analyses proposées ici par
l'auteur est vraisemblablement attribuable à sa foi de chrétien, à
ses origines hongroises et surtout à sa forte vision géopolitique.
Qu'il en soit pardonné.
Liste des sigles et des noms
1) Organismes créés en Europe ou principalement à
l'initiative de l'Europe
UE — Union européenne.
UEO = Union de l'Europe occidentale.
URSS = Union des Républiques socialistes soviétiques.
CEI = Communauté des États indépendants (ex-URSS, sans les pays
baltes).
CAEM = Conseil d'assistance économique mutuelle (ex- »marché com-
mun stalinien »).
OSCE = Organisation de Sécurité et de Coopération en Europe, née de
l'Acte d'Helsinki de 1975.
OIT = Organisation Internationale du Travail.
OMC = Organisation mondiale du commerce (ex-GATT).
RFA = République fédérale d'Allemagne.
RU = Royaume-Uni.
2) Organismes créés à l'initiative principale des États-Unis
d'Amériques :
EUA = États-Unis d'Amérique.
OCDE = Organisation de Coopération et de Développement économi-
que (« marché commun » du monde dit occidental).
ONU = Organisation des Nations Unies.
FMI = Fonds monétaire international.
BM = Banque mondiale.
OTAN = Organisation du Traité de l'Atlantique Nord.
3) Autres abréviations :
PECO = Pays d'Europe centrale et orientale, « Europe du centre », le
centre de l'Europe (ex-« pays de l'Est », sans la Russie 0.
PIPU = Partis issus des partis uniques communistes.
YALTA II = Acte dit fondamental, signé par l'OTAN et la Russie, mais
exclusivement négocié entre cette dernière et les EUA en 1996-97. 12 ÉGLISES ET ÉTATS AU CENTRE DE L'EUROPE
ONG = organisation non gouvernementale.
EE = bulletin d'Entraide d'Églises.
SOP = bulletin du Service Orthodoxe de Presse.
AED = bulletin d'Aide d'Église en Détresse.
Nota bene : La bibliographie utilisée et consultée se trouve en
annexe. Afin d'alléger le corps principal de l'ouvrage, toutes les
références renvoient, sans exception, à cette bibliographie par
simple indication du nom de l'auteur et de la date de parution du
texte auquel a trait chaque référence.
Chapitre 1
Introduction
1.1 Quelques anecdotes
Dans un village perdu au centre de l'Europe, une collecte de
signatures est organisée. C'est le prêtre du lieu qui l'organise
dans le but de créer une école confessionnelle, à partir de la
transformation d'une école communale. La collecte donne
l'adhésion de 186 des 248 parents concernés par la scolarisation
de leurs enfants, soit 75 %. Les autorités ecclésiastiques décident
la création de l'école. Toutefois, peu de semaines après, les pa-
rents se ravisent et, par voie de pétition, demandent de sauvegar-
der l'école communale. Cette fois, 182 parents signent la pétition.
Le conflit se politise au niveau d'abord régional, puis national.
Les partis au gouvernement, chrétien-nationaliste et centre-
droite, affrontent évidemment l'opposition libéralo-socialiste. La
polémique est intense dans la presse et le « Kulturkampf » est
déclaré. Un vrai débat pourrait s'ensuivre. Or, ce n'est pas le cas,
car au lieu d'un débat, le conflit se réduit à un différend entre
cléricaux de droite et anticléricaux de gauche. Ce qui n'empêche
que sur le plan local et grâce au soutien d'un évêque de la région
et du maire du village, des compromis se dégagent et finalement
aboutissent à un modus vivendi (à la Belge !) qui fera coexister les
deux écoles dans le même bâtiment.
Un certain jour d'été, le même jour, trois informations pa-
raissent dans les journaux. D'une part, l'Église orthodoxe serbe
condamne le gouvernement de Belgrade, parce qu'il a rompu ses 14 ÉGLISES ET ÉTATS AU CENTRE DE L'EUROPE
relations politiques et économiques avec la Bosnie serbe. Le gou-
vernement serbe « crucifierait » les Serbes de Bosnie, en ne res-
pectant pas leur dignité humaine, c'est-à-dire leur ethnicité. De
l'autre, un cardinal de la région reçoit les représentants de l'aile
extrême droite d'un mouvement de grande réputation et ceux du
parti de la droite nationaliste-radicale. Il leur exprime son soutien
quant à leur projet constitutionnel prévoyant un pays chrétien et
nationaliste. A remarquer que ni le mouvement ni le parti en
question n'ont à l'époque aucun représentant au Parlement du
pays. Encore récemment, cette même personnalité toléra, en sa
présence et sans protester, des propos franchement antisémites,
fascisants et antimaçonniques. Enfin, dans le cadre de la répres-
sion de la minorité d'origine grecque, les autorités albanaises
entament un procès assez douteux contre les représentants de
cette minorité précisément le 15 août, date de l'Assomption, la
plus grande fête du monde orthodoxe, alors que les inculpés sont
évidemment de religion orthodoxe.
Un jour d'hiver, on peut lire dans la presse internationale
l'attaque en règle d'une religieuse contre le patriarche orthodoxe
roumain. Il aurait « collaboré » avec le régime communiste. Or,
précisément, ce patriarche s'efforce maintenant de contribuer à
une meilleure entente avec les autres Églises du pays. C'est entre
ses mains et sur la Bible que le nouveau président de la Républi-
que prêtera serment pour se convertir officiellement du commu-
nisme à l'orthodoxie ! Dans ce même pays, une grève de mineurs
« menace » Bucarest par une marche énergique de ces derniers
vers la capitale. Les négociations entre le syndicat et le gouver-
nement traînent, puis le chef du gouvernement et deux évêques
orthodoxes règlent la question dans un monastère, à mi-chemin
entre les mines et la capitale, et les milliers de mineurs retour-
nent à leur travail. Alors que l'Église catholique d'un pays a
beaucoup contribué à l'indépendance du pays et à la mise en
place d'un régime autoritaire de droite, le nouvel archevêque de
la capitale n'hésite pas à présent à critiquer vertement la manière
maffieuse de privatiser et la paupérisation massive opérée par le
régime, lui retirant ainsi sa légitimité. Mais, dans ce même pays,
un autre archevêque intervient, en chaire de vérité et assez mal-
adroitement, dans la désignation d'un directeur de théâtre de sa
ville.
Rappelons aussi que des réactions en sens divers apparais-
sent devant le dynamisme multinational de l'Église catholique ou
devant les appels au secours des Églises orthodoxes ou protestan-
tes. On citera les réactions qui concernent la soi-disant « polo-
Introduction 15
nisation » du Bélarus et de l'Ukraine, voire de la Russie, suite à
l'envoi de prêtres catholiques polonais dans ces pays. Il en est de
même lorsqu'il s'agit de la canonisation récente d'un prêtre ca-
qui est considéré comme un traître par la majo-tholique tchèque
rité et comme un martyr par les autres. Les Églises gréco-
catholiques (voir chapitres 4 et 5) se plaignent, surtout en Rou-
manie, des exactions subies de la part des Orthodoxes, tandis que
ces derniers parlent du prosélytisme catholique agressif (voir
chapitre 5). La conférence épiscopale catholique en Pologne a,
depuis peu, opéré un « retrait » de la vie politique, en n'interve-
nant plus guère dans les élections mais, en même temps, n'a pas
Carte du « centre de l'Europe »
Finlande
Saint-Pétersbourg
Russie
RFA
Autriche
Italie
Slovénie
MER NOIRE
099 .
Rép. Moldave
Bosnie-Herzég.
Monténégro
Macédoine Albanie
16 ÉGLISES ET ÉTATS AU CENTRE DE L'EUROPE
encore la capacité (ou la volonté) de réagir aux propos antisémi-
tes répétés d'un prélat nationalement connu. Par contre, la con-
férence épiscopale catholique de Hongrie publie une excellente
lettre épiscopale, de caractère avant tout socio-économique, à
l'occasion du 1.100e anniversaire du pays.
Avec un brin d'humour, Le Monde relate enfin, il y a quelque
temps, l'anecdote suivante. Une étudiante de l'université de Ti-
rana (Albanie) explique : « Mon père est musulman ; ma mère
orthodoxe ; et moi je serais plutôt catholique. Mais, personne
d'entre nous n'est pratiquant ». Elle éclate de rire quand on lui
parle d'un danger islamique dans son pays. Occupée pendant plus
de cinq siècles par l'Empire ottoman, l'Albanie adopte la religion
musulmane sans trop y croire, mais sans doute avec opportu-
nisme, et, en tous cas, elle ne la pratique ctue peu, conclut le
journal. L'instabilité des croyants et de leurs Eglises ? La politisa-
tion du religieux ou la confusion entre politique et foi ? Des
conflits nationalo-religieux ?
Les Églises combattantes, pantoises ou dynamiques ?
Les années 90 resteront sans doute dans les mémoires comme
celles qui ont préparé le XXIe siècle, voire le IIIe millénaire de
notre ère. Ces années enregistrent les résultats de multiples évo-
lutions. Le déclin relatif mais structurel de deux grandes puissan-
ces est entamé depuis quelques décennies. Or, tout déclin de ce
genre fait surgir de nouveaux équilibres géopolitiques.
L'internationalisation du capitalisme est devenue fulgurante
depuis les années 1960. En raison de cette internationalisation, la
pression démographique du Sud s'accentue. L'écart de richesse se
creuse entre le Sud et le Nord, entre l'Est et l'Ouest. Il en est de
même à l'intérieur de chacune de ces régions du monde. De puis-
sants regroupements s'installent dans le monde, tels l'Union
Européenne en voie d'élargissement, la « sphère de co-prospé-
rité » autour du Japon et la zone de libre-échange entre les Etats-
Unis, le Mexique et le Canada. En termes géopolitiques, la ques-
tion de la Méditerranée, comme celle de l'Europe du centre, est à
nouveau posée. Enfin, on observe un « retour du religieux » re-
marquable mais parfois ambigu.
Dans ce contexte et au centre de l'Europe, la religion est de-
venue un enjeu politique, voire géopolitique, d'autant plus que,
répétons-le, les citoyens d'Europe centrale semblent manquer de
repères quelque peu solides. Comme on l'a vu, le bon sens peut
triompher localement sous la pression de la réalité. Un hiérarque
Introduction 17
peut soutenir l'extrême droite sans que les gens en soient scan-
dalisés, y étant déjà habitués peut-être. Le chef d'une autre Église
s'identifie à une cause nationale, voire nationaliste, sans que ne
l'émeuvent les souffrances de la guerre. Le « retour du religieux »
est réel, même s'il est discutable en termes d'interprétation ; il
peut fort bien côtoyer un relativisme de conviction un peu vague
chez les jeunes intellectuels. Voilà donc quelques contradictions
que vivent les Églises, les « peuples de Dieu » de l'Europe du cen-
tre.
Il convient de garder à l'esprit que le croyant occidental est
habitué à une vie religieuse publique, la vie intérieure s'y ajou-
tant par surcroît, alors que le croyant du centre de l'Europe inté-
riorise et approfondit sa spiritualité, mais n'en avait jusqu'il y a
peu qu'une expression sociale limitée ou, depuis la chute du mur
de Berlin, qu'une manifestation étriquée.
1.2 Quelles Églises, pour quelles religions ?
Il convient dès ce stade de préciser les termes (voir Okumé-
nikus, 1996). Tout d'abord, l'usage du mot « secte » sera évité.
Ceux qui font partie de communautés à qui on l'attribue, le con-
sidèrent comme injurieux. N'oublions pas qu'aux yeux des Juifs
des premiers siècles, les activités des disciples de Jésus ont paru
franchement sectaires. Disons ensuite qu'il faut reconnaître le
caractère essentiellement chrétien de l'Europe du centre.
Dans ces pays qui nous intéressent, il y a en effet quelques
grandes Églises historiquement établies depuis des siècles, telles
que citées en ordre d'importance à échelle de la région :
l'Église catholique ou gréco-catholique,
les Églises orthodoxes, proches de Moscou ou proches de
Constantinople,
les Églises issues de la Réforme, principalement luthériennes
(évangélistes) ou calvinistes (réformées).
Ces Églises font partie de l'histoire de ces pays et sont sou-
vent considérées comme « historiquement établies ». Dès lors,
elles constituent des « lieux » essentiels des pratiques religieuses,
même si elles se limitent aux « rites de passage » (baptême, ma-
riage et enterrement). Il existe une tendance au sectarisme à
l'intérieur de ces Églises. Elle est représentée par les mouvements
charismatiques variés, les Focolari ou l'Opus Dei. Certaines ten-
18 ÉGLISES ET ÉTATS AU CENTRE DE L'EUROPE
dances fondamentalistes ou intégristes apparaissent, depuis quel-
ques décennies, en Europe centrale et orientale. Ces tendances
fondamentalistes sont certes distinctes de ce que nous appele-
rons, plus loin, le « reste paulien ». Par le biais d'une certaine
modernité ou sensibilité, aspirent à la majorité triomphante de
type politique au sein des hiérarchies ecclésiales et, si possible,
des sociétés civiles ; alors que, sans prétendre au pouvoir, le
« reste paulien » s'exprime par une fidélité solidaire à l'égard d'un
événement, c'est-à-dire de la venue du Christ, et se sait vulnéra-
ble et faillible.
En dehors des grandes Églises établies, on distingue, au cen-
tre de l'Europe, les petites Églises néo-protestantes nées aux XVIe
ou XVIIIe siècles et celles créées depuis lors. Ces deux catégories
ont pour point commun de se reconnaître entre elles. On peut
citer les baptistes, les méthodistes, les unitariens et les adventis-
tes qui représentent une certaine importance numérique dans la
région. Outre ces Églises toujours chrétiennes, les témoins de
Jéhovah et les mormons y sont aussi assez actifs, recrutant des
dizaines de milliers de fidèles, avec comme caractéristique princi-
pale d'être en dissidence par rapport aux Églises majeures. Pros-
pérant sans doute à la faveur du déclin des grandes Églises, ces
« nouveaux mouvements religieux » représentent finalement peu
de chose dans le paysage ecclésial du centre de l'Europe. Ils ne
touchent au maximum que quelques dizaines de milliers de per-
sonnes ; dès lors, nous les négligerons dans l'optique d'analyse
politique qui est la nôtre.
Parmi les autres dénominations non chrétiennes, il faut bien
entendu mentionner avant tout l'Islam à plusieurs variantes
(sunnites, chiites, etc.) de quelque cinq millions d'adhérents.
Enfin, il existe les Moonistes, les scientologues, les affiliés au
Hare-Krisna ou au New Age et encore les communautés spirites,
astrologiques, de méditation transcendantale ou sataniques, dont
le point commun correspond au fait de se limiter à quelques cen-
taines ou au maximum quelques milliers de membres. Sauf
l'Islam, nous négligerons donc le reste.
1.3 Des questions lancinantes
Si les Églises historiquement établies sont devant des choix
au sens de « kaïros », cela signifie, pour nous, que les interroga-
tions à leur égard sont nombreuses et persistantes. Globalement,
Introduction 19
ces interrogations concernent leur modernité et pertinence, le
rôle du laïcat en leur sein et la séparation de l'Église et de l'État.
S'agissant de la modernité ou de la modernisation, il convient
dès à présent d'en préciser quelques caractéristiques bien con-
nues. D'une part, le re-centrage sur le sujet conscient et critique
se joint à l'affirmation de la priorité accordée à la raison au dé-
triment de l'idéologie, de l'affectivité ou de la solidarité. La mo-
dernité est à prétention universaliste et se focalise sur la rationa-
lité qui nous conduirait vers une société en harmonie. D'autre
part, le pluralisme de pensées, de religions et d'actions s'y arti-
cule avec la sécularisation et donc le décentrage des Églises par
rapport à l'État. Enfin, l'industrialisation et l'urbanisation s'y
conjuguent avec la constitution de sociétés dites civiles. Dans son
emportement post-moderne, Lyotard considère que le projet de la
modernité s'avère impossible et indésirable en raison précisé-
ment de ses tendances inéluctables au totalitarisme alors que,
voulant en sauvegarder l'essentiel, Habermas en stigmatise le
capitalisme technocratique et préconise de le rendre plus démo-
cratique et dialogique. Sur ces bases, rappelons quelques-unes des
questions plus en détail.
Primo, les Églises sont-elles préparées dans leur ensemble, et
plus particulièrement dans leurs hiérarchies, à ce XXIe siècle ?
Eprouvent-elles le besoin de s'adapter à une société moderne et
pluraliste, au moins autant que les Églises d'Europe occidentale ?
Selon l'expression de Michel (1994), comment opèrent-elles leur
« passage à l'ère du relatif, déjà largement amorcé, et qui connaît
une formidable accélération avec l'effondrement du commu-
nisme, comme idéologie, pratique et utopie [.. » ? Ont-elles la
capacité et la volonté de s'adapter à de nouvelles situations ? Qui
bénéficiera du « retour du religieux » que certains diagnosti-
quent : les Églises historiquement établies ou des mouvements
nouveaux de toutes sortes ? Par ailleurs, les défis de la modernité
interpellent partout les Églises, mais peut-être d'une façon parti-
culièrement virulente en Europe du centre, en raison d'une in-
dustrialisation et d'une urbanisation vigoureuses au cours du
dernier demi-siècle. Enfin, l'affirmation venant de la modernité
selon laquelle « l'homme peut régner sur l'homme » est-elle accep-
tée par ces Églises mieux ou moins bien qu'ailleurs ? Les méca-
nismes célestes ou chimiques et surtout les mécanismes biologi-
ques peuvent-ils être légitimement maîtrisés par l'homme et la
société ?
Secundo, chacune de ces Églises n'est-elle pas tentée de vou-
loir (r)établir son hégémonie sur les autres, au détriment d'une
20 ÉGLISES ET ÉTATS AU CENTRE DE L'EUROPE
attitude oecuménique ? Où sont les projets qui transcenderaient
leurs préoccupations locales et immédiates (telles que la récupé-
ration de leurs biens perdus ou confisqués), en allant à l'écoute
des pauvres et des minorités dans leurs pays ou dans d'autres, et
en répondant aux appels à la justice, au développement et à la
paix devant les tendances actuelles du néo-conservatisme et du
néo-libéralisme ? Faut-il maintenir le principe de « territorialité
ecclésiastique » tel qu'il est hérité de l'empire byzantin et qui
s'avère source de conflits multiples entre les Églises ?
Tertio, les Églises sont-elles prêtes à soutenir sans crainte ni
paternalisme les initiatives innombrables du laïcat de leurs pays ?
Quel est pour elles le sens de l'autonomie de la personne ? En
outre, observant un mouvement de scission entre hiérarchie et
laïcs, par exemple dans l'Église anglicane, et l'apparition de
communautés de base et de sectes nombreuses, notamment en
Amérique latine, beaucoup se demandent s'il n'y a pas des ten-
dances analogues dans les pays d'Europe centrale et orientale.
S'organise-t-on des lieux de réflexion et de débats au sein des
Églises en matière éthique, voire politique ?
Quarto, la séparation des Églises et de l'État est-elle pleine-
ment admise ? Quelles sont les attitudes des Églises en cette autre
Europe en ce qui concerne la paix et la justice, les droits de
l'homme et le développement ? Quels sont les comportements
religieux qui se développent eu égard à ces phénomènes et devant
les velléités de reconstituer des États-nations politiquement et
culturellement autarciques, qui provoquent le nationalisme à
l'extérieur et la xénophobie à l'intérieur ? Ne courent-elles pas un
risque, géographiquement spécifique dans le « Drang nach Os-
ten », de la ré-évangélisation européenne devant les divisions de
l'Orthodoxie ?
A propos de toutes ces questions, des fragments d'analyses
sont proposés. Aussi approfondis soient-ils, ils resteront des hy-
pothèses car la situation est complexe et en constante évolution.
Toute conclusion hâtive risque d'être démentie par des événe-
ments nouveaux. Donc, il s'agit bien d'une ébauche à améliorer
et toute critique sera la bienvenue et est même nécessaire.
1.4 Quels fragments d'analyses ?
L'ouvrage s'articulera de la façon suivante. Après un rappel
attentif au contexte géopolitique et historique, ainsi qu'au cadre

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