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ÉGYPTE ET MÉDITERRANÉES

180 pages
Trois articles consacrés à l'Egypte ancienne et un à la Mésopotamie, quatre autres contemporains, pour conduire la réflexion, une fois encore, sur le thème de religion et de vie publique. Les contributions du présent volume insistent sur des aspects moins ou peu connus de la culture égyptienne, avec certains Echos au Proche Orient ancien. L'autre groupe de contributions nous entraîne dans ces temps où les héritages antiques et méditerranéens ont fini par se mêler et devenir indissociables.
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PubUée

Revue de l'association Méditerranées avec le concours de l'Université de Paris X N° 17 - 1998

- Nantene

~

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Ine 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

L'illustration de couverture est extraite de l'Hypnerotomachia PoliphUi (le songe de PoliphUe) l, ouvrage de Francisco Colonna, écrit en 1467 et imprimé par le Vénitien Alde Manuce en 1499.
@L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7127-7 ISSN: 1259-1874

l

Curieuse fantaisie allégorique. en un mélange de latin et d'italien (avec des passages en grec et en hébreu) ; l'ouvrage. illustré de belles gravures sur bois d'un artiste inconnu. est considéré aujourd'hui comme l'un des meilleurs livres illustrés de la Renaissance.

Membres

d'honneur : Guillaume CARDASCIA (professeur émérite d'Histoire Jean GAUDEMET (professeur émérite d'Histoire Jean IMBERI' (membre de l'Institut) de rédaction:

du Droit du Droit

- Université - Université

Paris II Paris II

- Assas) - Assas)

Comité

Responsable de la publication: Jacques BOUINEAU (professeur d'Histoire Comité de lecture: Jacques PHITILIS (professeur Eric BOURNAZEL (professeur Jacques LAFON (professeur Sophie LAFONT

du Droit

- Université - Université - Université

Paris X - Nanterre)

d'Histoire d'Histoire

du Droit du Droit

de Limoges) Paris X

- Nanterre)

d'Histoire du Droit

- Université

Paris I - Panthéon-Sorbonne)

(professeur d'Histoire du Droit - Université de Versailles-Saint-Quentin) Jean-Louis GAZZANIGA (professeur d'Histoire du Droit - Université de Toulouse) Bernadette MENU (directeur de recherches au C.N.R.S) Jean-Marie DEMALDENT (professeur de Sciences Politiques - Université Paris X - Nanterre) Marie-Luce PAVIA (professeur de Droit Public - Université de Montpellier I) Pierangelo CATALANO (professeur de Droit romain - Université "La Sapienza" de Rome) Jeanne LADJILI (maître de conférences d'Histoire du Droit - Université de Tunis)
Secrétaire de rédaction: Philippe-Jean QUILLIEN (chercheur)

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Jô.rl~.Jf:fO/ia- de glèIY~dia

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Jacques Bouineau Editorial
Sydney H. Aufrère Les anciens Égyptiens et leur notion de l'antiquité Une quête archéologique et historiographique du passé Marcena Trapani Témoignages de la présence asiatique en Egypte au second millénaire avant Jésus-Christ Bernadette Menu Le système économique

9

11

57

de l'Egypte ancienne

71

Péter Vargyas L'économie de la Mésopotamie

et les tablettes astronomiques

99

Marie-Bernadette
Apostasie.
à « Sancia

Bruguière
de
«

amour et trahison:
di Castiglia»

la Prise d'Orange»
III

Jacques Lafon La Sublime Porte et les chrétiens
Olivier Tholozan Le débat juridique du XIX' siècle sur le repos dominical dans la France

127

139

Marie-Luce Pavia La laïcité en droit républicain français

157

g~

L
chez

es

commémorations

du

bicentenaire

de

l'expédition d'Egypte

se

multiplientet notre revue ne voulait pas se tenir à l'écart de cette
considérons, en effet, à ou qu'un

entreprise nationale. Nous constitue l'Occident réellement plus à qu'un des

Méditerranées,
est

que l'Egypte
et

exotisme

archaïsme L'Egypte dont nous

délicieux rattachant effectivement

souches

immémoriales. d'un monde

le premier

maillon

constituons

le point

d'aboutissement

transitoire; passées tant chez les Hébreux aussi en Grèce (et donc

bien sûr (etdonc chez les Romains)

tous les chrétiens) mais

beaucoup

de ses constructions institutionnelles,muées

en avatars successifs,

nous parlent encore. Dans comme ce monde égyptien, chez les plus religieux de tous les hommes, n'est qu'une durée car l'étemité les hante; Aufrère. Peut-être est-ce

disait Hérodote, le temps

l'avenirest une réplique du passé nous confie Sydney alors une des grandes

différences qui nous sépare d'eux, nous qui voulons un A moins que ce ne soit qu'une simple

avenir bàti sur la tabula rasa du passé? divergence d'apparence? ce serait que alors que l'économie intemational Dans

ce cas-là, ce qui séparerait les uns des autres, de l'immutabilité du monde

les premiers vibrionnons nous

avaient conscience dans un

nous qui

mouvement Nous

perpétuel. Est -ce alors dans un système

sépare

d'eux?

vivons

oÙ les étemuements

de l'Extrême Orient nous

font froid dans le

dos, alors qu'en Egypte l'économie s'inscritdans le cadre de l'Etat,du moins sous le contrôle de la puissance tout comme publique, et c'est la production rurale qui se

prédomine.

en Mésopotamie

d'ailleurs.Et l'on ne peut que Menu
des

réjouir de voir figurer côte à côte les contributions de Bemadette
Peter Vargyas. si complémentaires. Serait-ce alors l'intégration

et de

étrangers

9

Jacques

Bouineau

qui nous fait nous sentir plus proches des Anciens? A Kahoun, les rites funéraires eux-mêmes furent peut-être modifiés par la présence asiatique; un peu partout en France les pratiques sociales sont sans doute égratignées par la présence d'autres populations. Ici et là le cadre social se montre perméable aux souffles venus d'ailleurs. L'Egypte, moins monolithique qu'on ne le croit généralement, irradie une Méditerranée où les héritages n'en finissent plus de se télescoper: entre les triomphes du christianisme et les séductions de l'Islam, la culture occidentale se nourrit de la sève méditerranéenne, qui coule entre les murs de Jémsalem que les trois monothéismes n'en finissent plus de «délivrer », à tour de rôle. En effet les blessures méditerranéennes sont dues pour une part à l'incessant frôlement de ces religions, toutes méditerranéennes, et l'une des plus cosmopolites de toutes ces villes méditerranéennes, Constantinople, a cherché à les panser, du temps où elle était ottomane. Il est dès lors tentant de se demander si la dissociation entre vie politique et religions ne constituerait pas la panacée, ou l'un des remèdes. Et ici aussi on ne peut que se réjouir de voire figurer côte à côte les deux articles si complémentaires d'Olivier Tholozan et de Marie-Luce Pavia. Dissociation ou parténogénèse? Sécularisation ou laïcisation, à la française ou autrement? La Méditerranée peut-elle n'être pas religieuse sauf à devenir double, comme la France, fille aînée de l'Eglise et Grande Nation?

Jacques BOUINEAU

10

-?é&onaén& ~~œn& eP~~de#~
~.~uue éUd~o/o/D£d
h~A70/Vi&~h~~~e ~~j~j-é~
« Cet

homme pieux était aussi un lettré délicat infiniment

érudit qui citait de mémoire les grandes œuvres du passé autant qu'il commentait doctement tout ce qui se faisait de son temps. Il maniait d'ailleurs lui-même la langue sacrée avec élégance, jusqu'au maniérisme, et brillait par son intelligence à résoudre les énigmes hiéroglyphiques les plus subtiles que les hiérogrammates inventaient pour s'éprouver l'un l'autre, prenant à son tour un plaisir

extrême à en proposer de nouvelles.

»

Ph. DERCHAlN, Le dernier obélisque, Bruxelles, 1987, p. 9 sq.

Position du problème Pour des raisons tenant au respect des traditions ancestrales, immuables en dépit de mouvements cycliques de rejet, les Égyptiens n'ont d'autre façon d'envisager l'avenir que dans la mesure où il est une fidèle réplique du passé; ils considèrent les constructions royales, notamment les temples, comme des « monuments d'étemité », La tradition égyptienne est faite

I.

*

Ce texte est né d'un échange avec Alain SCHNAPP à Montpellier alors qu'il présentait son ouvrage La conquête du passé. Aux origines de l'archéologie. Paris, 1993; il s'est poursuivi à Paris, en janvier 1994, lors du séminaire organisé par lui à l'Institut d'Art. Ce texte, résultat d'une réflexion qui s'est enrichie depuis au fil des lectures, lui est tout naturellement dédié. J'adresse ma reconnaissance au Professeur Jean Claude GOYON qui m'a fait l'amitié de relire ces pages. Cet article a été rédigé en marge de « Égyptomanisme et Égyptomanie : une tradition ininterrompue du "mythe égyptien" », CdE LXXII. fasc. 143, 1997, p. 25-40. 11

Sydney H. Aufrère

d'un faisceau de forces centripètes, qui ramènent la pensée, l'art à des schémas reconnus comme efficients, des modèles dont il ne fallait pas songer à s'écarter. Au-delà de la prise de conscience d'un quelconque mouvement confinant à l'anticomanisme, se traduisant par une volonté de glaner dans les objets du passé des moyens d'expression qui constituent un idéal artistiquel, cette quête revêt une valeur religieuse: le respect des concepts forgés sous l'égide des ancêtres - ceux que les textes nomment les Anciens2 - a pour corollaire l'imitation des œuvres réalisées sous leur égide; l'efficience de tout objet sacré est naturellement fondée, en dépit d'une variabilité de sa forme (style). sur le respect d'un concept de base, héritage des temps anciens; elle est fonction d'une lecture strictement codifiée interdisant une approche seulement formelle. La lecture, la compréhension d'un objet ou d'un monument égyptien réclament une initiation aux caractères et aux valeurs qui animent l'Égypte antique. Dès lors, l'approche de ce thème nécessite de distinguer l'objet apprécié en lui-même pour son caractère d'antiquité et celui dont le caractère religieux est renforcé en ce qu'il fut façonné, rédigé, pensé à une époque antique. Il faut également tenter non seulement de discemer si, à travers les différentes mentalités, transparaît un quelconque esprit de collection, qui serait fondé sur un critère d'étrangeté et de curiosité, mais également de voir si l'Égyptien est capable d'une double démarche: celle induisant une approche de philologie diachronique, et celle de l'historien, qui nécessite de quitter le domaine cyclique et la ronde des mythes universels pour aborder la chronologie des événements dans la perspective d'une nomenclature des dynasties et des souverains. En somme quelle fut l'attitude mentale des Égyptiens à l'égard des vestiges du passé, vestiges de nature géologique, historique, et linguistique? Le discours sur l'ancien constitue un véritable thème récurrent en Égypte pharaonique; c'est un quasi-Ieimotiv qui transparaît dans le demier document de l'antiquité tardive traitant des hiéroglyphes: les Hieroglyphica d'Horapollon. L'auteur de ce texte controversé soumettait à la sagacité de son
Ce n'est pas là la disposition d'esprit des Grecs, qui ont le sens de la curiosité, si l'on en croit un passage d'Athénée de Naucratis (Le Banquet des Sophistes XV, 675 f-676 ae: A. BERNAND, Le Delta égyptien d'après les textes grecs. 1"", Les confms libyques, MIFAOXC1, Le Caire, 1970, p. 600) :
Hérostratos, notre concitoyen, faisant du commerce et naviguant à Paphos, à Chypre, et y acheta une statuette d'Aphrodite, longue , qu'i! emporta quand i! se rendit à Naucratis,

.

beaucoup fit un jour relâche d'un empan, de sty/eancien,

La vente de statues et de statuettes de divinités comme activité lucrative, est attestée. Les remarques d'Apollonios de Tyane, au marchand qui se livre à ce commerce, sont très instructives. Voir la vie d'APoLLONIOS DE TYANE: Romans grecs et latins. Textes présentés, traduits et annotés par Pierre GRlMAL, Pléiade, Gallimard, Paris, 1958, p. 1188-1189. 2 Cette notion est rendue par jzwt - la vieille génération» (Wb I, 128, 9; D, MEEKS, Année lexicographique. 77,0446; 78.0476; Merikare, 34). On parle également de l'- ancienne génération» avec le sens de - haute lignée»: J,-P. CORTEGGIANNI, dans Hommages dédiés la mémoire de S. Sauneron, I, BiÉtu LXXXIV, Le Caire 1981, p. 129, n. (0, à

12

Les anciens

Égyptiens

et leur notion de l'antiquité

lecteur l'explication Égyptiens et la façon
«

suivante au sujet du concept de l'exprimer graphiquement: l'antiquité d'origine],

d'antiquité

selon

les

[Comment

ils écrivent

«Voulant écrire l'antiquité d'origine, ils peignent une botte de papyrus, indiquant par là les premiers aliments. Car personne ne pourrait découvrir ,,3. le début de l'alimentation ou de la génération La notion, fondée sur l'explication d'un sacerdote, n'est pas dénuée de

tout fondement. Le concept « d'antiquité ", de « temps anciens ", est justement véhiculé par le vocable i)fI~\:, jswt4 déterminé par un panache de plantes qui est une des multiples façons de rendre la valeur phonétiquejs,jswt aux temps ptolémaïques et romains. Il s'agit vraisemblablement d'une surinterprétation de la part d'Horapollon. L'idée vient sans doute du fait que l'Égypte, aux temps les plus anciens, n'était qu'une vaste mer de roseaux Usw) dans laquelle l'homme devait se frayer un passage, un espace à conquérir. Cette notion, destinée à exprimer les temps primordiaux, temps où les forces divines s'étaient manifestées pour la première fois, est illustrée par les roseaux qui ornent la base des monuments pharaoniques, à l'intérieur de l'enceinte sacrée, afin de signifier que le temple est le lieu de « la première fois (sp tp)1 »,

II. Notion de I< collection Il - découverte d'objets curieux : coquillages, oursins, étoiles de mer, glanage de minéraux, fossiles
M'étant récemment penché sur la notion de « collection », de « curiosité» dans l'ancienne Égypte5, mon attention avait été attirée par le fait que certains sanctuaires abritaient des dépôts d'objets inhabituels auxquels les Égyptiens accordaient une valeur sacrée. Il s'agit, en général, de pétrifications, de coprolithes, de météorites, de concrétions calcaires, de coulées de métal rappelant des formes familières de la nature dont certaines suggéraient l'aspect de déesses-mères dont on attendait richesse et fécondité. Il n'était pas rare que les plus instruits d'entre les Égyptiens rejoignant dans cette préoccupation les plus humbles, eussent ramassé les émanations des caprices de l'univers minéral et marin qui leur semblaient traduire la
3
HORAPOLLON 30:
d'Horapollon",

B.

VAN DE WALLE, J. VERGOTE, «Traduction

des
au

Hieroglyphica
mot jsw). On

CelE n° 35

-

janvier

1943,

p.64-65

(référence

consultera l'édition de Claude BRUNON (à paraître) siècle, une traduction complète du texte grec. 4 5
D. MEEKS,

qui livre, en marge

du texte du XVIe
W. FAULKNER,

A Concise

Année lexicographique 78,0475 (cf. Wb. r. 128, 12) ; 79.0334; Dictionary of Middle Egyptian, Oxford, 1964, p. 30.

Voir

« L'étrange

et la curiosité. Minéraux, coquillages, fossiles, météorites,

et plantes

curieuses dans les mentalités des anciens Égyptiens et de l'Univers minéral IX) ", à paraître dans Encyclopédie l'Égypte ancienne l, Montpellier, 1998. Ce texte a été l'Orient sur le thème de «L'Étranger» organisées par Provence, en septembre 1993.

des habitants du désert (Autour religieuse de l'Univers végétal de présenté lors des Journées de la Société asiatique, à Aix-en-

13

Sydney

H. Aufrère

présence du Divin; la notion de « sympathies» établies entre les différents règnes et les interactions entre eux n'étaient pas étrangères à leur approche mentale. Ceci était le cas des coquillages, des tests d'oursins, que l'on retrouve, à titre de dépôts sacrés, dans les sanctuaires de la Vallée et dans les sanctuaires miniers. La bizarrerie, tant dans les domaines minéral, végétal, animal qu'humain est ainsi considérée comme l'expression protéiforme des forces divines et il n'est aucune manifestation de la nature qui ne fasse, en tant que telle, l'objet d'une quelconque répulsion, bien au contraire6. On constate même une certaine volonté de collectionner ces objets afin de les offrir comme ex-votos à certaines divinités spécialisées telle Hathor. L'une des pièces les plus caractéristiques parmi les objets attirant le regard d'un voyageur dans les steppes arides, est précisément un test d'oursin fossile du Crétacé, retrouvé dans les fouilles d'Héliopolis par E. Schiaparelli et sur les flancs duquel son inventeur avait rédigé une courte inscription:
«

découvert

au sud de la carrière

Uk) par le père divin Tcha-nefer

.7.

L'écrit seul, en l'occurrence, voire l'intervention de l'homme, transforme cet objet anonyme, curiosité naturelle, en « objet de cabinet », à l'instar des pièces curieuses du XVIJ< siècle sur lesquelles on n'hésitait pas à faire graver une inscription rappelant la circonstance de la découverte. L'offrir à la divinité comme ex-voto montre à tout le moins que l'on reconnaît en lui l'émanation d'une force agissante dans la nature et dont la présentation a pour but d'attirer l'attention du dieu. L'Égyptien est très attentif aux rerum naturalia ; il en a exprimé les multiples manifestations au Jardin botanique de Karnak, qui désigne un lieu du temple d'Amon-Rê où les sacerdotes ont regroupé certaines curiosités examinées par les naturalistes entourant Thoutmôsis III lors de ses campagnes en Asie et en Nubie. Il reproduit non seulement des cas de tératologie, mais également les plantes et les animaux découverts par les Égyptiens, illustrant ainsi les Annales de Thoutmôsis III proprement dites, qui signalent les tributs exotiques rapportés à Thèbes. À côté des connaissances traditionnelles, il existait tout un volet exotique transparaissant dans les listes de mots étrangers que les scribes débutants devaient connaître par cœur (P. Kohler, P. Anastasi IV); en outre, les « Maisons de vie» ou écoles de formation des scribes diffusaient un savoir dont nous avons, gràce aux nombreux lots d'archives importants, une idée de l'universalité et qui, gràce aux nombreux traités de bibliothèques sacerdotales, pouvait rivaliser avec la science grecque. Le « que rien au monde ne te soit incognu » de Rabelais est vraisemblablement conforme à l'état d'esprit qui caractérise le mieux les
6
C'est là une des expressions dans du panthéisme, mal comprises par les auteurs chrétiens;

cf. S.H. AUFRÈRE,« L'Égypte traditionnelle, 7

ses démons vus par les premiers chrétiens

VI" Journée d'études coptes, Neuchâtel. mai 1995 (actes à paraître). E. SCAMUZZI,« Fossile eocenico con iscrizione geroglifica rinvenuto in Eliopoli », Bolletino della società piemontese di archeologia e di belle am, Nuova serie, anno primo, [Torino], 1947, p. 11-14.

"

14

Lesanciens Égyptiens grands penseurs sacerdotaux Clément d'Alexandrie reproduit textes littéraires grecs. qui, s'ils connaissaient la liste8, ne méprisaient

et leur notion de l'antiquité

les écrits rituels dont pas pour autant les

III. Les monuments et le goût de l'archéologie: d'Amenemhat rr à Licht, de Khâemouaset et la restauration des monuments antiques et de ses successeurs
Le goût de la collection d'objets curieux est très distinct, bien que parfois mû par un souci de croyance, de ce qui pouvait animer l'entourage 1er, l'étonnant d'Amenemhat Khâemouaset, fils de Ramsès II passé â la postérité du fait de sa science et de ses goûts curieux9, et des hommes tels que les grands sages de l'Ancien Empire et du Moyen Empire. Ceux-ci, d'après la tradition qui s'y rapportait, avaient conduit leurs investigations vers les monuments du passé; il y avait, parmi eux, des chasseurs de grimoires anciens auxquels on accordait grand prix, Il arrivait que certains Égyptiens fussent archéologues â leur insu comme les membres de la commission chargée d'examiner les tombes royales pillées, à la xxe dynastie, Le rapport de cette commission livre des descriptions d'autant plus curieuses qu'elles font allusion à des monuments découverts depuis 10, tels la stèle" aux chiens» de l'an 41 d'Antef II, un document exceptionnel du temps où Thèbes combattait pour imposer sa suprématie au reste de l'Égypte,

1. Amenemhat

rr

Quelle ne fut pas la surprise des différents archéologues qui se succédèrent sur le site de la pyramide d'Amenemhat 1er à Licht, l'antique Amenemhat-itj-taouy, au-dessus du Fayoum, à l'ouest du Nil, quand ils découvrirent la présence de blocs empruntés à des monuments royaux de Gizâ et de Saqqâra, alors que les carrières suffisaient à alimenter le site en matériauxll, En fait, le déplacement de ces pierres aux faces sculptées a sans doute peu à voir avec le désir de les transformer en blocs de construction, Gageons qu'il s'agissait de sauver des vestiges d'un passé glorieux qui, ayant échappé à la tourmente de la Première Période intermédiaire, lors du bouleversement sauvage des nécropoles royales par ceux qui les utilisaient comme carrières et pillaient les sépultures, risquaient d'être profanées par un
8 A. DEIBER, Clément d'Alexandrie et l'Égypte, MIFAOX, Le Caire, 1904, p. 69-77. Voir également: J. VERGafE, «Clément d'Alexandrie et l'écriture égyptienne. Essai d'interprétation de Stromates V, iv", CdEXVI/31-32, 1941, p. 21-38. Par exemple: N. GRIMAL,«Le roi et la sorcière ", dans HOlTJJJ1£lges à Jean Leclant IV, BiÉtu 106/4, Le Caire 1994, p. 97-108. P. VERNUS, Affaires et scandales H, GOEDICKE, Re-used Blocks Metropolitan Museum sous les Ramsès, Pygmalion, Paris, 1993, p. 25-28. from the Pyramid of Amenemhet I at Licht, The Expedition, New York, 1971. 15

9
10 Il

of Art Egyptian

Sydney H. Aufrère

emploi indigne de leur haute antiquité12. L'idée qui présidait à ce regroupement de vestiges anciens glanés dans les nécropoles célèbres de Memphis - Giza et Saqqâra - était qu'il fallait sauvegarder ces monuments vénérables, réalisés en un temps de perfection, pris en compte pour son exemplarité13. Qui les inscrivait dans les flancs de ses constructions les investissait de la sacralité du passé en renouant le fil conducteur avec les ancêtres et acquérait de ce fait un caractère de légitimité. 2. Khâemouaset Le fils aîné de Ramsès II, et grand-prêtre de Ptah à Memphis, (divinité à caractère intellectuel ayant créé le monde grâce à la force de sa pensée créatrice), Khâemouaset14, également nommé Khaemoïs par les pionniers de l'égyptologie qui suivaient la tradition grecque, fut animé par des dispositions particulières à l'égard des monuments et des textes anciens. Pour des raisons spécifiques, Khâemouaset était un de ceux qui avaient développé, non seulement le goût de l'antique, mais avaient à cœur de restaurer des monuments dont les propriétaires, parfois tombés dans l'oubli, devaient être rappelés à la mémoire des vivants. 11s'agissait là d'une attitude de compassion à l'égard des morts errant à la recherche de leur sépulture et auxquels il convenait de restituer une identité. Ce comportement avait frappé les contemporains, à telle enseigne qu'il passe également, d'après l'auteur du Livre de Sothis, pour un souverain ayant régné douze ans15. Au Moyen Empire, la tradition désignait le fils aîné, futur héritier, pour veiller au culte funéraire des souverains de l'Ancien Empire16 ; cette fonction revenait ainsi de droit à Khâemouaset, lorsqu'il prit la tête du pontificat de Ptah à Memphis.

12

Voir un développement temples et pyramides 167sq.
CI. LEPELLEY,

dans S.H. AUFRÈRE, J.-Cl. GOLVIN, L'Égypte restituée III. Sites. de Moyenne et Basse-Égypte, Errance, Paris, 1997, p. 165;
des statues divines. La volonté de sauvegarder le patrimoine

13

artistique 14

païen

.

Le musée

à l'époque

théodosienne",

Cahiers

archéologiques,

42, 1994, p. 5-15.

F. GOMAÂ, dans W. HELeK, E. Ü'ITO, Lexikon der Agyptologie l, 897-898, s. v. Chaemwese; G. DARESSY, ASAEXVI, 1916, : Mohammed IBRAHIMALY, « À propos du prince Khâemouaset Nouveaux documents provenant du Sérapéum ", MDAIK 49, sa tombe découverte par MARIETfE: A. MARIETfE PACHA, Le 1. Paris, 1882, p. 58sq. Il était enterré non loin de la tombe de l'Apis m de MARIETfE(psammétique II) dans les souterrains d'époque ramesside: A. MARIETfE, Le Sérapéum de Memphis, Paris, 1857, me partie, pl. 13 (trois ouchebtyou de Khâemouset, habillé en grand-prêtre de Ptah). W.G. WADDELL, Manetho, 1976, p. 119-138 éd. Loeb Classical Library, London-Cambridge, 1956, p. 237.

Sur le personnage, voir Wiesbaden (= LA), col. p. 255sq. Demièrement et de sa mère Isetneferet. 1993, p.97-105. Sur Serapeum de Memphis,

15

16

P. VERNUS, « Deux inscriptions
et spécialement

de la XIIe dynastie
p. 137-138.

provenant

de Saqqara",

RdE 28,

16

Les anciens Égyptiens et leur notion de l'antiquité

a. Khâemouaset et son image littéraire Khâemouaset est demeuré dans la mémoire collective de l'Égypte grâce à un texte littéraire, transmis par une version démotique de l'époque ptolémaïque, qui lui prête les mésaventures que lui vaut son goût immodéré pour la science et la recherche des écrits anciens. Celui-ci l'amène à obtenir à tout prix un grimoire revêtant une importance singulière à ses yeux puisqu'il s'agit rien moins que de celui permettant d'acquérir la connaissance universelle. Cette quête entraîne Khâemouaset dans une succession de malheurs. Le récit n'est pas sans portée philosophique, car il semble mesurer l'inutilité et la vanité de l'acquisition des connaissances, qui reste l'affaire des dieux; et ceci paradoxalement alors que les écrivains prônent le retour à la tradition de la lecture des vieux textes. Ce nonobstant, le grand-prêtre est considéré non seulement comme quelqu'un pratiquant la langue égyptienne avec un talent consommé mais également comme un expert ès-magie: « Et Satni Khâmoïs était fort instruit en toutes choses: il savait lire les 17, et les livres en écriture sacrée et les livres de la Double maison de vie ouvrages qui sont gravés sur les stèles et sur les murs des temples, et il connaissait les vertus des amulettes et des talismans, et il s'entendait à les composer et à rédiger des écrits puissants, car c'était un magicien qui n'avait point son pareil en la terre d'Égypte »18.

On voit se dessiner, dans ce passage, le portrait intellectuel du

«

Grand

des Artisans », titre du grand prêtre de Ptah. Ce demier déchiffre, comme d'autres avant lui, tous les écrits anciens passant à sa portée, dans le but essentiel de composer des formules efficaces. Cette description revêtait un caractère particulier au moment même où ce roman est diffusé dans une société où la connaissance, loin de s'abîmer dans l'oubli, connaît un regain de vigueur sous l'influence de sacerdotes expérimentés recherchant dans la documentation des temples les textes les plus anciens. Ce mouvement qui fleurit à l'époque saïte, est en fait récurrent et a dû toucher toutes les périodes qui ont imprimé un élan nouveau à la littérature et à la pensée égyptiennes. Ce texte est paradoxalement un des vecteurs du nationalisme ambiant et de la culture de la basse vallée du Nil; il exalte, malgré le danger consistant à les lire, la sauvegarde des textes anciens qui véhiculent les croyances traditionnelles et recèlent une puissance magique; bref, il prône la défense du patrimoine intellectuel qui a su être préservé par les générations et qui commence à dépérir faute de transmission. Grâce à la munificence des Ptolémées, les prêtres de la plupart des grands sanctuaires nationaux peuvent donner libre cours, pendant plusieurs siècles, à l'exercice d'une pensée
17 On entendait par «Maison de Vie. non seulement un scriptorium où étaient perpétuellement copiés des textes, mais également une sorte d'académie; cf. B. VANDE WALLE, La Transmission des textes littéraires égyptiens, Bruxelles, 1948, p. 13, Voir aussi A. H. GARDINER, « The House of Life JEA 24, 1938, p. 157-179. Sur les ouvrages de la « Maison de vie », voir A. DEIBER, loco cit.

.,

18

G. MASPERO, Les contes populaires

de l'Égypte

ancienne,

Paris, p. 47sq. 17

Sydney

H. Aufrère

créatrice fondée sur le respect du passé et sur le désir de transmettre une connaissance remontant au fond des âges19. Des programmes architecturaux se mettent en place et l'on constate, durant cette période, une volonté de graver sur les parois des sanctuaires - dans un support inaltérablel'essentiel des connaissances consignées dans les encyclopédies religieuses. Faisant partie du savoir des bibliothèques sacerdotales, des livres liturgiques entiers, des recettes de parfums sacrés sont ainsi recopiés sur les parois, à l'abri des yeux indiscrets et dont la seule présence est destinée à maintenir la pérennité des rites.
b. Khâemouaset et la restauration des monuments anciens

Khâemouaset20, replacé dans son époque -la XlXe dynastie -, est incontestablement à la hauteur de sa réputation littéraire; il s'avère notamment un excellent connaisseur des textes anciens, ce que confirment certains passages de la recension saïte du Livre des Morts (cf. infra). Même de son temps, cette activité est remarquable, car il convient de connaître les différents stades de la langue égyptienne, de sa grammaire, et des acceptions des vocables qui changent selon les époques. Il n'est que trop clair que Khâemouaset, antiquaire avant l'heure, devait recourir à la palette de ses vastes connaissances, lorsqu'il arpentait les nécropoles de Saqqâra et de Giza qu'il était chargé d'administrer et en examiner les monuments funéraires21. La nostalgie s'emparait de ceux qui voyaient s'avanouir sous leurs yeux les vestiges architecturaux des époques précédentes pour des raisons économiques. Les monuments de Saqqâra ne devaient être, déjà du temps de Ramsès II, qu'un vaste champ de ruines d'où l'on venait prélever les parements de calcaire de Tourah. Déjà pyramides et mastabas étaient dépouillés de ce qui faisait leur attrait. Le texte du scribe de Nachouïou relevé à proximité de la pyramide de Khendjer est très parlant à cet égard puisque le personnage dit clairement, en l'an 34 d'un roi qui n'est pas nommé, qu'il vient extraire de la pierre de la pyramide de Téti-aimé de Ptah22, souverain pourtant

19

20 21

Sur ce sujet. il convient de lire et relire les pages accordées par Ph. DERCHAIN, à la Vie des temples en Égypte romaine, Sorède. août 1992, qui mesurent pleinement ce sursaut de la pensée égyptienne. Ce dernier était le préféré de son père. aux dires de DIODORE DE SICILE ( 1, 47). H.G. FISCHER (0The Mark of a Second Hand on Ancient Egyptian Antiquities Ancient Egypt in the Metropolitain Museum Joumal, Vol. 1-11 [New York, 1968-1976]. " p. 113142, et spécialement p. 116. et n. 18) a parfaitement exprimé le sentiment animant ceux qui considéraient les monuments anciens comme revêtant un caractère artistique. Voir L. BONGRANI-FANFONI.0 On a Re-employed Quartzite Block of the Pharaonic Age GOttMisc 117/118, 1990, p. 148-152. La salle prédynastique du Musée égyptien abrite" une palette en schiste portant un défilé de personnages et réutilisée au nom de Tiyi, épouse d'Amenhotep III (JE 14238). G. JÉQUlER, Deux pyramides du Moyen Empire. SAE, Le Caire, 1933, p. 13-15.

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